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samedi 15 décembre 2012

Des vies sans valeur dans une Italie indifférente

par  Annamaria Rivera, 14/12/2012. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
 
Dans la nuit du 8 au 9 décembre, un homme dans la soixantaine d'origine égyptienne, surnommé Jimmy, est mort de froid dans les rues de Naples. Dans la matinée du 11 décembre, à Torvajanica, sur la côte romaine, on a trouvé dans une ferme abandonnée un corps calciné : selon la police, c'était celui d'une femme immigrée originaire d'un pays d'Europe orientale qui avait coutume de s'y réfugier. Dans la soirée du 11 décembre, un détenu marocain, en attente de jugement, se pend dans sa cellule de la prison de Catanzaro. Dans la nuit du 11 au 12 décembre, du côté de Prima Porta, en grande banlieue de Rome, deux hommes d'origine équatorienne, de 62 et 65 ans, meurent asphyxiés par le monoxyde de carbone dégagé par un brasero. Dans nuit du 12 au 13 décembre 13 et 12, une femme de 45 ans de nationalité chinoise est morte à son domicile de Peretola, en grande banlieue de Florence,  tuée elle aussi par le monoxyde de carbone, dégagé  cette fois par une bombonne de gaz.

Six morts violentes de personnes immigrées en si peu de jours n'est pas un fait anodin. C'est l'indice tragique d'un état de pauvreté et de marginalisation, qui est aggravée non seulement par la discrimination, mais aussi par la récession qui frappe de manière particulièrement impitoyable les derniers parmi les derniers. Pourtant, des incidents tels que ceux que j'ai décrits sont généralement traités par les médias avec la plus grande discrétion, relégués à des brèves dépêches d'agence, souvent ignorées, même par les journaux locaux. Dans ces cas, vous ne trouverez pas, bien mise en valeur dans la titraille, la référence à la nationalité des victimes, peut-être réduite à "ethnie" : cette règle ne s'applique que lorsque des immigrés sont accusés d'un crime petit ou grand, réel ou imaginaire.

Il y a, bien sûr, des exceptions. Par exemple, nous savons quelque chose de l'histoire de Jimmy, mort de froid à Naples,  grâce au fait que, trois jours après sa mort, on a évoqué son souvenir lors d'une conférence de presse de présentation des initiatives de la municipalité en faveur des SDF. Et si nous connaissons certains détails de sa biographie, c'est avant tout grâce à Fabrizio Geremicca, qui avait écrit une notice nécrologique le 11 décembre sur Corriere del Mezzogiorno.it, en lui réservant la pietas qu'il méritait, exprimées par des mots efficaces et respectueux:

"Comment se sont passées les dernières heures de Jimmy dans la nuit de Saint-Ambroise à l'Immaculée, fouetté par la pluie et le libeccio [vent violent de secteur Sud-Ouest,NdT],incapable de se mettre à l'abri parce qu'il ne tenait plus sur ses jambes depuis longtemps, personne ne pourra jamais le dire. S'il a glissé de l'étourdissement par l'alcool dans l'inconscience ou si, au contraire, il a revécu en un instant ses 60 ans de vie: l'Égypte de son enfance, le travail comme cuisinier sur un pétrolier, un fils dont il ne se rappelait même plus le visage, la solitude, l'amour pour Ylenia, qui est retournée il y a quelques années en Ukraine."

Le travail comme cuisinier à bord des pétroliers: ce détail suffit pour deviner une biographie et l'inexorable dégringolade sociale dans le pays qui ne peut être dit "d'accueil" que par sarcasme. Nous pouvons essayer d'imaginer la perte d'un emploi, le débarquement au port de Naples, le poids de la crise, de la stigmatisation et de la discrimination, la défaite et la honte à l'idée de rentrer défait au pays, donc la glissade vers l'alcool et la rue mais aussi les sursauts vitaux : l'amour d'Ylenia, elle aussi ravagée par l'alcool, que Jimmy venait voir tous les jours à l'hôpital où elle avait été admise. Il lui apportait, raconte une bénévole à Geremicca,  parfois une orangeade, parfois un biscuit, bref ce qu'il pouvait.

Quant à la famille équatorienne,  nous pouvons imaginer sa vie à partir des quelques détails fournis par la presse : les deux hommes plus âgés, peut-être des frères, probablement des amis, le fils de l'un des deux, âgé de vingt-cinq ans, aujourd'hui hospitalisé dans un état grave, une jeune femme, peut-être sa femme, et deux petites filles, dont une de quatre ans, à ce que l'on sache ... Nous pouvons les voir entassés dans cette "maison" au rez-de-chaussée, quelques mètres carrés dans l'obscurité occupés par cinq ou six lits. Les deux plus vieux résignés au destin de déclassement social, comme disent les sociologues, habituellement réservé aux migrants et le couple, en revanche, ayant encore l'espoir d'une promotion ou au moins d'un avenir moins sombre ; et enfin les petites filles inconscientes, comme tous les enfants, et heureuses du peu que chaque jour offre.

En l'absence d'information, nous ne pouvons rien supposer, par contre, sur la femme chinoise morte asphyxiée à son domicile et de celle d'Europe de l'Est, carbonisée dans une tentative de rendre moins mordant le froid d'une nuit polaire sur la côte romaine. Et nous savons très peu de choses du "détenu marocain" qui a été une fois une personne et a rejoint les rangs de ceux qui se sont ôté la vie dans les prisons italiennes surpeuplées et cruelles : 59 depuis le début de 2012, selon
“Ristretti Orizzonti” ("Horizons restreints"). Sur lui, on ne peut qu'imaginer le harcèlement subi en prison, la désolation et le désespoir, peut-être même la panique claustrophobe devenue souffrance quotidienne, encore plus pénible pour quelqu'un qui était parti hardiment en mer à la recherche d'un espace existentiel plus large que celui du village de la province de Settat ou peut-être de Beni Mellal, qui sait, où il était né.

Nous ne pouvons qu'imaginer. Nous ne pouvons pas savoir, parce que les vies des migrants sont les plus insignifiantes parmi les vies des sans nom, de sorte que leurs morts sont légères comme une plume. La diversité des personnes d'origine immigrée, on le sait, est généralement enfermée dans la catégorie stigmatisante des "extra-communautaires" (même si elles proviennent d'un pays de l'UE) ou - le cas échéant, et c'est souvent le cas – de "clandestins". Ainsi, pour en rester au jeu médiatique : en quelques jours six personnes de la catégorie des "extra-communautaires" sont mortes d'une mort violente ; comment l'information aurait-elle réagi si dans ce court laps de temps, six personnes tout autant inconnues du grand public, mais appartenant à la catégorie des entrepreneurs ou des hauts dirigeants étaient mortes de mort violente ?
 

vendredi 3 février 2012

Mobilisation contre le circulaire Guéant sur les étudiants étrangers

Ecouter sur France-Culture
Inventaire avant élections à Lille : la question des étudiants étrangers
L'Europe : Qu'en est-il de la politique européenne concernant l'accueil des étudiants étrangers sur son territoire ?


MONTPELLIER
Suite à la promulgation de circulaires, dont celle dite «Guéant» du 31 mai 11 durcissant, encore un peu plus, les conditions d’accueil et de délivrance des titres de séjour en France, déjà extrêmement sévères et pénibles, il s’est formé afin de résister aux mesures et lois racistes un «Collectif des étudiants étrangers à Montpellier».

Appel
 Pour des raisons électoralistes et racistes, l’État français a renforcé l'arsenal juridique discriminatoire régissant la délivrance des titres de séjour pour les étudiants étrangers. Dernier en date : la circulaire Guéant du 31 mai 2011.
Elle rend l'obtention du titre de séjour presque impossible!
Cette discrimination se poursuit par la loi du 06 septembre, qui augmente les conditions de ressources pour les demandes de renouvellement (de 430 à 615e).
Par la loi des Finances 2012 aussi, qui instaure une taxe pour le dépôt, du 1er titre de séjour de 110e non remboursable.
Afin de lutter contre la répression étatique sans précédent dont font l'objet les étudiants étrangers et les sans-papiers, nous "Collectif des étudiants étrangers à Montpellier" avons pour but de créer et de resserrer des liens de solidarité entre TOUS les étudiants et toutes les personnes considérant que ces politiques n'ont qu'une visée : stigmatiser et rendre responsable de la crise : les pauvres, les étrangers, les sans-papiers, etc.
Nous luttons pour :
  • L'abrogation des circulaires Guéant
  • L'arrêt immédiat des expulsions
  • Le retour à la gratuité du titre de séjour
  • La délivrance du titre de séjour définitif dans un délai de 15 jours maximum contre 6 à 8 mois aujourd'hui. Délais arbitraires qui placent les étudiants dans l'illégalité car ils se retrouvent sans papiers !
  • La délivrance et le renouvellement des titres de séjour sans conditions.
  • Un titre de séjour pluriannuel autorisant 1 année supplémentaire par diplôme (4 ans pour la Licence, 3 ans Master, 4 ans Doctorat)
  • La régularisation de toutes les personnes – désignées - comme «sans-papiers»

Manifestation
SAMEDI 4 Février à 15h place de la Comédie
pour finir sur la place devant la Préfecture face à la Poste.


!!!TOUS ENSEMBLE pour L’ÉGALITÉ!!!

Infos:
Courriel : coll.etudiantsetrangers.mtp@gmail.com
Facebook: collectif des étudiants étrangers à Montpellier http://www.facebook.com/groups/351937561487142/

SAINT-DENIS (93)
APPEL A MOBILISATION CONTRE LA CIRCULAIRE GUEANT

Suite à l’application de la circulaire du Ministère de l’Intérieur français du 31 mai 2011, appelée « Circulaire Guéant » et de ses impacts sur l’organisation des projets d’études et des projets professionnels des étudiants étrangers en France, Nous, étudiants étrangers, nous nous auto-organisons afin de créer le cadre intellectuel, organisationnel et politique nous permettant de nous informer, d’informer, de sensibiliser et d’agir au près des préfectures, des universités et du gouvernement face aux abus qu’elle prescrit.
Nous considérons que c'est toute la logique de la circulaire qu'il faut revoir : il ne faut pas modifier mais RETIRER la circulaire Guéant.

L'accueil des étudiants étrangers constitue aujourd'hui un enjeu crucial dans le processus d'internationalisation des universités françaises et dans la constitution des réseaux avec les universités étrangères. La circulaire Guéant pénalise fortement les universités françaises en les rendant moins attractives pour les étudiants étrangers et vice-versa.

L'esprit de la politique de M. Guéant ne se comprend que dans une logique, là encore, de politique du chiffre : les étudiants étrangers représentent en effet un quart des entrées en France et ne sont ainsi vus que comme un flux à réduire.

Dans ce contexte mobilisateur, nous vous prions de vous joindre à nous le
Vendredi 3 février 2012 à l’Université de Paris 8 Saint Denis – Vincennes, Salle xxx à 18h pour faire le point ensemble sur les répercussions de la circulaire Guéant dans nos projets d’études et professionnels :

- Refus de renouvellement de titre de séjour
- Refus de changement de statut
- Augmentation des frais de renouvellement de titre de séjour entre frais de dépôt de dossier et timbre fiscal
- Refus de visas d’études pour limitation d’âge, etc.
S'incrire au groupe que nous venons de créer à Paris8, écrivez à collectif-etudiants-etrangers@googlegroups.com

PARTOUT
Collectif du 31 Mai Collectif des étudiants étrangers en CDS
Qui sommes nous ? Que voulons nous faire ? Et Comment vous joindre à nous ?

Étudiants étrangers : portraits de "nouveaux sans-papiers"
par Hélène Sallon, Le Monde, 23/1/2012

Elles s'appellent Kahina, Ekaterina et Lina. Venues de Russie et d'Algérie pour étudier en France, elles ont suivi un parcours d'excellence dans les domaines de la biologie, de la linguistique et de l'ingénierie informatique, qui devait les mener sur la voie de la professionnalisation. Sans jamais rencontrer de difficultés administratives.

Jusqu'à la circulaire Guéant du 31 mai 2011 qui, en imposant des critères plus restrictifs à l'accueil des étudiants étrangers en France, a fait de leurs démarches un véritable "calvaire". Ni étudiantes ni salariées, elles appartiennent désormais, selon l'une d'elles, à "la nouvelle catégorie de sans-papiers". Elles se battent aujourd'hui pour contester le refus de renouvellement de leur titre de séjour et éviter une expulsion "humiliante". Avec le soutien du Collectif du 31 mai, constitué en réaction à la circulaire Guéant. Et, avec l'espoir que la circulaire atténuée, présentée par le ministre de l'intérieur le 4 janvier, signée le 12, permettra la révision de leur situation.
  • Kahina, 28 ans : "Je fais partie de la nouvelle catégorie des sans-papiers"
Kahina, 28 ans, a quitté l'Algérie en 2001 pour poursuivre un parcours d'excellence en microbiologie. Elle est aujourd'hui sous le coup d'une obligation de quitter le territoire français.
Kahina, 28 ans, a quitté l'Algérie en 2001 pour poursuivre un parcours d'excellence en microbiologie. Elle est aujourd'hui sous le coup d'une obligation de quitter le territoire français.Hélène Sallon
"Venir en France pour mes études, c'était assez naturel et spontané", se souvient Kahina, dont la détermination semble à peine entamée par la situation dans laquelle elle se trouve aujourd'hui. Imprégnée depuis son enfance de la langue et de la culture françaises, elle quitte l'Algérie à 17 ans pour poursuivre ses études à Paris. Un parcours d'excellence qui la mène jusqu'à la soutenance d'un doctorat en microbiologie en juillet 2011. "J'ai reçu un enseignement de qualité. J'en suis reconnaissante aux responsables qui m'ont encadrée", insiste-t-elle.
Chaque année, elle obtient son titre de séjour sans aucun problème. Soutenue financièrement par ses parents, elle peut justifier des 500 euros de revenus par mois que réclame la préfecture. Sans problème, jusqu'à la rentrée 2011. Pour compléter sa formation, elle postule à un master II de management de la santé, ouvert aux professionnels et aux chercheurs. Elle est sélectionnée parmi quatre cents personnes. Une formation qui devrait lui ouvrir les portes du monde de l'entreprise.
Au moment de renouveler son titre de séjour en septembre, l'accueil à la préfecture est différent. "Cette année, il n'y a plus de réelle communication. Il y a un mur côté administration", s'étonne-t-elle. Les lettres de soutien des responsables de formation n'y font rien. "Votre parcours est complexe et chaotique", lui rétorque-t-on. Elle attend une réponse pendant trois mois, sans être régularisée, même temporairement. Elle continue quand même à aller en cours, passe ses examens, mais ne peut pas suivre le stage.
Le 2 décembre, c'est "la claque". Elle reçoit une obligation de quitter le territoire français (OQTF) sous trente jours. "Une lettre très rude. Un résumé de ma vie où l'on conclut par : 'Malheureusement, cette année vous présentez une régression'. C'est très choquant et humiliant personnellement", dit-elle, émue. Choqués, ses responsables de formation le sont aussi. "Je fais partie de la nouvelle catégorie de sans-papiers qui voient le jour", lance-t-elle dans un rire jaune.
La seule issue est le recours devant un tribunal administratif, une procédure de fond qui peut prendre de cinq à six mois. Elle n'a pas hésité. "Il faut que cette OQTF soit annulée. Je suis maintenant fichée dans tout Schengen. Cela va me créer des difficultés pour voyager et travailler, alors que je n'ai commis aucun délit. Ça me fait clairement peur pour mon avenir professionnel", confie-t-elle. Avec une expertise comme la sienne, les propositions d'embauche ne manquent pas. "J'essaie seulement de bâtir un projet professionnel. Là, tout tombe à l'eau."
L'espoir n'a pour autant pas disparu. Notamment, grâce au soutien du Collectif du 31 mai et de son "parrain" Didier Guillot, l'adjoint au maire de Paris chargé de la vie étudiante. Peut-être son cas sera-t-il révisé à la suite de l'allègement de la circulaire Guéant. En attendant, elle a peur "de se faire arrêter, de se retrouver attachée à un radiateur le temps qu'un avocat arrive".
Ekaterina Tyunina, 26 ans, est venue de Russie pour étudier en France en 2006. Elle se bat aujourd'hui pour pouvoir poursuivre sa formation professionnelle en France.
Ekaterina Tyunina, 26 ans, est venue de Russie pour étudier en France en 2006. Elle se bat aujourd'hui pour pouvoir poursuivre sa formation professionnelle en France.Hélène Sallon
Une pointe de timidité dans la voix, Ekaterina relate ce qui l'a amenée de Beloretchensk, une ville du sud-ouest de la Russie, à la France en 2006. Son diplôme de professeur d'anglais et français en poche, elle veut vivre sa "passion française". Après avoir passé une batterie de tests, elle est acceptée en master I de lettres modernes à Paris IV. Pour subvenir à ses besoins, elle passe un contrat étudiant-logement avec une famille. De quoi justifier auprès de la préfecture d'un hébergement et de revenus. Les démarches pour obtenir le titre de séjour étudiant ont pourtant toujours été "très difficiles". "Psychologiquement, ce n'est pas évident. L'attitude des employés est choquante, ils font peu de cas de notre situation."
Alors qu'elle envisage de poursuivre un doctorat, on l'invite à participer à l'Opération Phénix, un concours universitaire destiné à l'insertion professionnelle des étudiants en sciences humaines. Vingt-six d'entre eux seront sélectionnés par des grandes entreprises pour un contrat de professionnalisation avec une embauche en CDI à la clé. "C'était une grande opportunité. Je voulais gagner ce concours car j'ai toujours voulu faire des sciences économiques. J'y ai mis toute mon énergie", explique-t-elle. Son profil atypique plaît, elle est retenue par trois entreprises. Elle choisit un poste de chargée de clientèle privée dans une grande banque française.
C'est là que tout bascule. En août 2011, elle se rend à la préfecture, sa promesse d'embauche en main, pour demander son passage en statut "salarié". On la fait revenir plusieurs fois. D'autres étudiants lui parlent de la nouvelle circulaire Guéant du 31 mai, mais elle reste confiante. "Je n'imaginais pas qu'on pouvait m'opposer un refus", confie-t-elle. En novembre, son titre de séjour expire, la formation ne peut la garder. Puis, le verdict tombe, en décembre. Son changement de statut est refusé. Elle remplissait pourtant toutes les conditions : l'entreprise était prête à payer une taxe de 1 800 euros pour l'embaucher et son salaire est supérieur à un smic et demi. "Vous comprenez que votre parcours d'études est incohérent avec le métier dans lequel vous voulez travailler", lui oppose-t-on toutefois. A l'employeur, il est reproché de ne pas avoir suffisamment diffusé l'offre d'emploi dans un secteur qui n'est pas considéré "en tension".
"C'est l'incompréhension. J'ai l'impression que toute ma vie professionnelle part", dit-elle, bouleversée. L'entreprise, seule à même de formuler un recours, renonce. "C'était le premier refus qu'ils rencontraient. Ils ont joué le jeu du ministère." Elle n'a plus de nouvelles. Elle conserve toutefois le soutien des responsables de l'université, qui ont écrit aux autorités des lettres en sa faveur. M. Deforge, responsable de l'opération Phénix, fait tout pour qu'elle ne perde pas espoir. Mais elle n'en a plus beaucoup. "Je commence à baisser les bras. J'ai l'impression d'avoir perdu un an, peut-être même cinq."
Son récépissé expire dans une semaine. "J'ai toujours été dans la légalité et maintenant, je me retrouve expulsable. C'est humiliant et injuste pour moi", dit-elle abasourdie. Le Collectif du 31 mai lui donne un peu d'espoir. Grâce à lui, elle a été parrainée par le président de l'université Paris VII-Diderot, qui doit l'aider dans ses démarches. Elle espère que son poste sera gelé, en attendant la révision de son dossier à la suite de l'allègement de la circulaire Guéant. Ou en attendant de reprendre un doctorat. Sinon, c'est le retour en Russie. "C'est compliqué. Si je rentre, je perds aussi ma vie personnelle."
  • Lina Rizou, 24 ans : "On est vus comme les sans-papiers chics"
Lina Rizou, 24 ans, est venue d'Algérie en 2009 pour poursuivre ses études d'ingénieur informatique. Elle voudrait avoir sa première expérience professionnelle en France.
Lina Rizou, 24 ans, est venue d'Algérie en 2009 pour poursuivre ses études d'ingénieur informatique. Elle voudrait avoir sa première expérience professionnelle en France.Hélène Sallon
Lina parle de son arrivée en France comme d'une époque révolue. C'était en 2009 et "à l'époque, la France encourageait les étudiants algériens à venir étudier en France en recrutant via le programme Campus France. Il était même bien vu de motiver son désir d'avoir une première expérience professionnelle en France", se souvient-elle. Diplômée d'un bac+5 en ingénierie informatique, spécialisée dans les réseaux, elle a le profil idéal. Elle est sélectionnée dans un master I à l'université de Versailles, classé parmi les dix premiers du classement SMBG des masters et où 90 % des étudiants sont étrangers.
En vingt jours à peine, elle obtient son visa. Puis, avec la même facilité, son titre de séjour "étudiant". Elle vit dans un foyer de sœurs dans le 16e arrondissement parisien. Ses parents la soutiennent financièrement. Toujours avec la même facilité, son titre de séjour est renouvelé l'année suivante pour qu'elle suive un master II. Ce cursus doit la mener, au terme d'un stage, vers une éventuelle embauche. Un stage qu'elle effectue avec brio dans la filiale française d'un grand opérateur britannique. Tout naturellement, son chef lui propose un CDI.
Les problèmes commencent alors. Les démarches qu'elle entreprend avec l'entreprise pour obtenir le statut "salarié" se soldent par un refus dès septembre. Au motif que l'entreprise ne justifie pas de recherche pour ce poste sur les réseaux traditionnels. Sans plus d'explications, une employée de la préfecture lui répond sèchement : "Vous allez être expulsée." "Ça m'a fait un choc." La décision, "claire et définitive", ne peut-être contestée qu'auprès du ministère de l'intérieur. Une procédure qui prendra trois à quatre mois, mais dans laquelle l'entreprise se lance. "A l'époque, on ne savait pas qu'il y avait la circulaire et une sorte de quota pour limiter l'immigration professionnelle", dit-elle. Sans papiers, elle se démène pour obtenir une autorisation provisoire de séjour jusqu'en février.
Tous les espoirs s'effondrent en décembre avec le refus du ministère, qui estime que rien ne justifie l'embauche d'un étranger dans un secteur d'emploi qui n'est pas "en tension". Il ne reste plus que le recours devant le tribunal administratif. "L'entreprise a dit non, car c'est une procédure longue et coûteuse, et je serais moi-même sans papiers en France", relate-t-elle, compréhensive. Seul le Collectif du 31 mai la soutient encore. Ironie du sort, aux manifestations de sans-papiers, ils sont pointés du doigt comme "les sans-papiers chics".
La nouvelle circulaire Guéant du 12 janvier lui a redonné un peu d'espoir de voir son dossier réexaminé. "J'ai recontacté mon entreprise et j'ai réussi à les convaincre de reprendre les démarches. Elle était réticente mais depuis elle a eu quatre autres cas de refus", se félicite-t-elle. Le problème est que les critères d'examen des dossiers n'ont pas été spécifiés. De toute manière, elle ira jusqu'au bout, ne serait-ce que pour le soutien que lui manifeste son entreprise. Sinon, elle pense déjà au plan B : "Postuler dans d'autres pays en Europe ou même au Canada ou à Dubaï. Car je ne perds pas mon objectif de carrière." A ses compatriotes qui lui demandent conseil pour les études, elle leur recommande la Belgique, l'Allemagne ou les Pays-Bas. "Ces pays ont pris le relais pour accueillir les étudiants qui ont étudié en France. On leur sert des cadres sur un plateau d'argent."

Etudiants étrangers en France : la contestation se poursuit contre la "circulaire Guéant"
par TV5
En dépit de la marche arrière du gouvernement français, la contestation se poursuit contre la "Circulaire Guéant", du nom de l'actuel ministre de l'intérieur et proche de Nicolas Sarkozy.
Émis le 31 mai 2011 et envoyé à toutes les préfectures de région et de département, ce texte officiel stipule notamment qu'« il convient de rappeler que les étudiants étrangers ont prioritairement vocation, à l'issue de leur séjour d'études en France, à regagner leur pays ».
Des critiques venues de tous horizons politiques avaient contraint le gouvernement à faire marche arrière et, finalement, à publier le 4 janvier une nouvelle version de la circulaire, atténuée, sans mettre fin à la controverse.
Une cérémonie publique de parrainage d'étudiants étrangers par des personnalités du monde universitaire, comme le prix Nobel de Physique Albert Fert, est prévue le 10 janvier à Paris.
Zoom:La circulaire amendée ne satisfait pas la communauté universitaire
Manifestation contre la "Circulaire Guéant" (D.R.)

La circulaire amendée ne satisfait pas la communauté universitaire

09.01.2012AFP-Des "modifications" au nouveau texte présenté par le gouvernement sur le travail des étudiants étrangers, pour compléter la circulaire Guéant du 31 mai 2011, devaient être proposées lundi, le collectif d'étudiants victimes jugeant la copie "à revoir". La Conférence des présidents d'universités (CPU), celle des grandes écoles (CGE) et celle des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (Cdefi) ont consulté vendredi le Collectif d'étudiants étrangers du 31 mai et les organisations étudiantes sur le projet de circulaire complémentaire présenté mercredi dernier par le gouvernement.

"Des contributions importantes et intéressantes ont été proposées, permettant d’aboutir à des compléments de rédaction de la circulaire qui devrait ainsi répondre aux principales difficultés d’application de la circulaire du 31 mai", ont-elles expliqué dans un communiqué.

"Ces propositions de modifications sont en cours de relecture et de validation au sein des instances des trois conférences, avant d’être transmises, dans la journée de lundi, aux ministres" concernés, Claude Guéant (Immigration), Xavier Bertrand (Travail) et Laurent Wauquiez (Enseignement supérieur), ont-elles ajouté.

Le communiqué ne précise pas ces modifications mais, de sources proches du dossier, on précise que "l'idée est d'arriver à couvrir le maximum de cas" d'étudiants ayant essuyé un refus de travailler en France.

Le collectif du 31 mai, qui regroupe ces étudiants et a recensé "plus de 1.000 cas", a en effet jugé, après avoir vu vendredi pour la première fois la circulaire complémentaire, que celle-ci était "à revoir".

"La copie est à revoir parce qu'elle n'apporte aucune solution concrète, ni dans sa forme ni dans son contenu", a déclaré à l'AFP la porte-parole du collectif, Fatma Chouaieb, une Tunisienne diplômée de HEC et qui a finalement pu être embauchée dans une grande multinationale d'audit et de conseil.

La circulaire complémentaire "est une déclaration de bonnes intentions qui ne précise pas assez les critères de recevabilité des dossiers qui restent toujours à l'appréciation des agents de préfecture, au lieu de revenir aux établissements d'enseignement supérieur et aux entreprises qui recrutent les diplômés étrangers", a-t-elle ajouté.

Les trois ministres concernés avaient décidé mercredi d'assouplir la délivrance du permis de travail à certains étudiants étrangers à "haut potentiel", notamment ceux ayant "une compétence spécifique recherchée" comme "la connaissance approfondie d’un pays ou d’une culture étrangère".

Mais le Collectif du 31 mai et l'Unef, la première organisation étudiante, avaient réagi négativement, craignant toujours un traitement "au cas par cas" laissant place "à l'arbitraire" et réclamant le retour à l'avant 31 mai.

La Fage, deuxième organisation étudiante, a demandé vendredi que le nouveau texte précise "qu'aucune expulsion ne sera effectuée" pendant le réexamen des dossiers des diplômés auxquels a été refusé un permis de travail.

Deux recours ont été déposés devant le Conseil d’État, en novembre 2011, contre la circulaire Guéant, l'une par le collectif, l'autre par le Groupe d'information et de soutien des immigrés (Gisti).


vendredi 30 décembre 2011

What if We Occupied Language? Et si on occupait le langage ? ¿Y si ocupásemos el lenguaje?

Español  ¿Y si ocupásemos el lenguaje? 
 
By H. SAMY ALIM, The New York Times, December 21, 2011, 8:00 pm
                                                                                      
H. Samy Alim directs the Center for Race, Ethnicity, and Language (CREAL) at Stanford University. His forthcoming book, “Articulate While Black: Barack Obama, Language, and Race in the U.S.,” written with Geneva Smitherman, examines the racial politics of the Obama presidency through a linguistic lens.

H. Samy Alim dirige le centre pour la  race, l’ethnicité et le langage (CREAL) à l’Université Stanford. Son livre à venir Articulate While Black: Barack Obama, Language, and Race in the U.S., co-écrit avec Geneva Smitherman, examine la politique raciale de la présidence Obama sous l’angle linguistique.

When I flew out from the San Francisco airport last October, we crossed above the ports that Occupy Oakland helped shut down, and arrived in Germany to be met by traffic caused by Occupy Berlin protestors. But the movement has not only transformed public space, it has transformed the public discourse as well.
Occupy.
It is now nearly impossible to hear the word and not think of the Occupy movement.
Even as distinguished an expert as the lexicographer and columnist Ben Zimmer admitted as much this week: “occupy,” he said, is the odds-on favorite to be chosen as the American Dialect Society’s Word of the Year.
It has already succeeded in shifting the terms of the debate, taking phrases like “debt-ceiling” and “budget crisis” out of the limelight and putting terms like “inequality” and “greed” squarely in the center. This discursive shift has made it more difficult for Washington to continue to promote the spurious reasons for the financial meltdown and the unequal outcomes it has exposed and further produced.

To most, the irony of a progressive social movement using the term “occupy” to reshape how Americans think about issues of democracy and equality has been clear. After all, it is generally nations, armies and police who occupy, usually by force. And in this, the United States has been a leader. The American government is just now after nine years ending its overt occupation of Iraq, is still entrenched in Afghanistan and is maintaining troops on the ground in dozens of countries worldwide. All this is not to obscure the fact that the United States as we know it came into being by way of an occupation —  a gradual and devastatingly violent one that all but extinguished entire Native American populations across thousands of miles of land.
Yet in a very short time, this movement has dramatically changed how we think about occupation. In early September, “occupy” signaled on-going military incursions. Now it signifies progressive political protest. It’s no longer primarily about force of military power; instead it signifies standing up to injustice, inequality and abuse of power. It’s no longer about simply occupying a space; it’s about transforming that space.
In this sense, Occupy Wall Street has occupied language, has made “occupy” its own. And, importantly, people from diverse ethnicities, cultures and languages have participated in this linguistic occupation — it is distinct from the history of forcible occupation in that it is built to accommodate all, not just the most powerful or violent.
As Geoff Nunberg, the long-time chair of the usage panel for American Heritage Dictionary, and others have explained, the earliest usage of occupy in English that was linked to protest can be traced to English media descriptions of Italian demonstrations in the 1920s, in which workers “occupied” factories until their demands were met. This is a far cry from some of its earlier meanings. In fact, The Oxford English Dictionary tells us that “occupy” once meant “to have sexual intercourse with.” One could imagine what a phrase like “Occupy Wall Street” might have meant back then.
In October, Zimmer, who is also the chair of the American Dialect Society’s New Word Committee, noted on NPR’s “On the Media” that the meaning of occupy has changed  dramatically since its arrival into the English language in the 14th century. “It’s almost always been used as a transitive verb,” Zimmer said. “That’s a verb that takes an object, so you occupy a place or a space. But then it became used as a rallying cry, without an object, just to mean to take part in what are now called the Occupy protests. It’s being used as a modifier — Occupy protest, Occupy movement. So it’s this very flexible word now that’s filling many grammatical slots in the language.”
What if we transformed the meaning of occupy yet again? Specifically, what if we thought of Occupy Language as more than the language of the Occupy movement, and began to think about it as a movement in and of itself? What kinds of issues would Occupy Language address? What would taking language back from its self-appointed “masters” look like?  We might start by looking at these questions from the perspective of race and discrimination, and answer with how to foster fairness and equality in that realm.
Occupy Language might draw inspiration from both the way that the Occupy movement has reshaped definitions of “occupy,” which teaches us that we give words meaning and that discourses are not immutable, and from the way indigenous movements have contested its use, which teaches us to be ever-mindful about how language both empowers and oppresses, unifies and isolates.
For starters, Occupy Language might first look inward. In a recent interview, Julian Padilla of the People of Color Working Group pushed the Occupy movement to examine its linguistic choices:
To occupy means to hold space, and I think a group of anti-capitalists holding space on Wall Street is powerful, but I do wish the NYC movement would change its name to “‘decolonise Wall Street”’ to take into account history, indigenous critiques, people of colour and imperialism… Occupying space is not inherently bad, it’s all about who and how and why. When  white colonizers occupy land, they don’t just sleep there over night, they steal and destroy. When indigenous people occupied Alcatraz Island it was (an act of) protest.
This linguistic change can remind Americans that a majority of the 99 percent has benefited from the occupation of native territories.
Occupy Language might also support the campaign to stop the media from using the word “illegal” to refer to “undocumented” immigrants. From the campaign’s perspective, only inanimate objects and actions are labeled illegal in English; therefore the use of “illegals” to refer to human beings is dehumanizing. The New York Times style book currently asks writers to avoid terms like “illegal alien” and “undocumented,” but says nothing about “illegals.” Yet The Times’ standards editor, Philip B. Corbett, did recently weigh in on this, saying that the term “illegals” has an “unnecessarily pejorative tone” and that “it’s wise to steer clear.”
Pejorative, discriminatory language can have real life consequences. In this case, activists worry about the coincidence of the rise in the use of the term “illegals” and the spike in hate crimes against all Latinos. As difficult as it might be to prove causation here, the National Institute for Latino Policy reports that the F.B.I.’s annual Hate Crime Statistics show that Latinos comprised two thirds of the victims of ethnically motivated hate crimes in 2010. When someone is repeatedly described as something, language has quietly paved the way for violent action.
But Occupy Language should concern itself with more than just the words we use; it should also work towards eliminating language-based racism and discrimination. In the legal system, CNN recently reported that the U.S. Justice Department alleges that Arizona’s infamous Sheriff Joe Arpaio, among other offenses, has discriminated against “Latino inmates with limited English by punishing them and denying critical services.” In education, as linguistic anthropologist Ana Celia Zentella notes, hostility towards those who speak “English with an accent” (Asians, Latinos, and African Americans) continues to be a problem. In housing, The National Fair Housing Alliance has long recognized “accents” as playing a significant role in housing discrimination. On the job market, language-based discrimination intersects with issues of race, ethnicity, class and national origin to make it more difficult for well-qualified applicants with an “accent” to receive equal opportunities.
In the face of such widespread language-based discrimination, Occupy Language can be a critical, progressive linguistic movement that exposes how language is used as a means of social, political and economic control. By occupying language, we can expose how educational, political, and social institutions use language to further marginalize oppressed groups; resist colonizing language practices that elevate certain languages over others; resist attempts to define people with terms rooted in negative stereotypes; and begin to reshape the public discourse about our communities, and about the central role of language in racism and discrimination.
As the global Occupy movement has shown, words can move entire nations of people — even the world — to action. Occupy Language, as a movement, should speak to the power of language to transform how we think about the past, how we act in the present, and how we envision the future.

En octobre dernier, je suis parti de San Francisco en survolant les ports de la côte Ouest paralysés par Occupy Oakland avant d'arriver en Allemagne dans des bouchons provoqués par Occupy Berlin. Aujourd'hui, force est de constater que le mouvement Occupy n'a pas seulement transformé l'espace public, il a également modifié le discours public.

Occupy. Il est pratiquement impossible désormais d'entendre ce mot sans penser aux militants installés dans la rue.

Même le célèbre chroniqueur et lexicographe Ben Zimmer estime que « occupy » a de grandes chances d'être désigné comme mot de l'année par l'American Dialect Society. Ce vocable a déjà réussi à modifier les termes du débat en faisant oublier le "plafond de la dette" ou la "crise budgétaire", qui ont laissé la place à des termes comme "inégalités" et 'avidité".
Ce tournant discursif a rendu plus difficile pour Washington de continuer à mettre en avant les raisons spécieuses à la crise financière et à l’inégalité des revenus auxquelles il a été confronté et qu’il a reproduit.

L'ironie du mot "occuper", pour désigner un courant social progressiste visant à redéfinir le débat autour des notions d'équité et de démocratie, n'aura échappé à personne. Après tout, ce sont généralement les pays, les armées et la police qui occupent des territoires, le plus souvent par la force. En la matière, les USA n'ont d'ailleurs de leçon à recevoir de personne.

Le gouvernement US est en train de mettre fin après 9 ans à son occupation déclarée de l’Irak, tandis qu’il est encore incrusté en Afghanistan et qu’il maintient des troupes sur le terrain dans des dizaines de pays à travers le monde. Et tout cela ne doit pas nous faire oublier que les USA tels que nous les connaissons ont vu le jour par le biais d’une occupation progressive, violente et dévastatrice qui a provoqué l’extinction de la quasi-totalité de la population autochtone américaine sur des milliers de kilomètres.

Mais dans un laps de temps très court, le mouvement Occupy a pourtant radicalement changé notre conception d'une "occupation". Début septembre, « occuper » signifiait procéder à des incursions militaires. Aujourd'hui, il est synonyme de lutte politique progressiste. Occuper, c'est désormais dénoncer les injustices, les inégalités et les abus de pouvoir. Il ne s'agit plus seulement d'occuper un espace mais de le transformer. En ce sens, le mouvement Occupy Wall Street "occupe" littéralement la langue et s’est approprié le mot occuper.
Et ce qui est important, c’est que des gens de diverses origines ethniques, cultures et langues ont participé à cette occupation linguistique, qui distingue ce mot de son sens d’occupation forcée, dans la mesure où il vise à tenir compte de tout le monde et non pas seulement des plus puissants et des plus violents.
Comme Geoff Nunberg, le président émérite du panel d’usagers de l’ American Heritage Dictionary, et d’autres l’ont expliqué, la
première apparition, en anglais, du mot occuper en liaison avec des manifestations de protestation  remonte aux années 1920, dans la description par les médias anglais du mouvement d’occupations d’usines par les ouvriers italiens. Il s'agit d'un usage très éloigné de l'origine du terme. L'Oxford English Dictionary nous apprend en effet qu'occuper signifiait à l'origine "avoir une relation sexuelle". On imagine ce que le slogan Occupy Wall Street aurait alors pu vouloir dire.
En octobre, Zimmer, qui est aussi le président du Comité des nouveaux mots de l’ American Dialect Society, remarquait, dans l’émission “On the Media” du réseau radio NPR que le sens du mot occuper a change dramatiquement depuis son entrée dans la langue anglaise au XIVème siècle : “Il a presque toujours été utilisé comme verbe transitif ” dit Zimmer. “C’est un verbe qui a un objet, on occupe une place ou un espace. Mais ensuite il a été utilisé comme cri de ralliement, sans objet, juste pour signifier qu’on participe à ce qu’on appelle maintenant le mouvement Occupy. Il est utilisé comme modifiant : Occupy protest, Occupy movement.
Aujourd'hui, c'est ce mot très évolutif qui sert à boucher les nombreux trous grammaticaux du discours.


Et si nous changions encore une fois le sens du mot occuper ? Plus précisément, et si nous pensions au "discours du mouvement Occupy" non plus comme au discours tenu par les militants d'Occupy mais comme à un mouvement à part entière ? A quoi s'intéresseraient les "occupants de la langue" ? A quoi pourrait ressembler le fait de reprendre la langue à ses
maîtres autoproclamés ? On pourrait commencer par examiner ces questions du point de vue de la discrimination raciale et trouver des réponses instaurant l’équité et l’égalité dans ce domaine.

Occupy Language pourrait s'inspirer à la fois du mouvement Occupy – qui nous rappelle que les mots ont un sens et qu'une langue n'est jamais statique – et des mouvements autochtones qui en contestent l'usage et nous rappellent que la langue est autant un outil de libération que d'oppression, capable d'unifier autant que d'isoler.

Le mouvement pourrait d'abord réfléchir sur lui-même. Dans un récent entretien, Julian Padilla, du People of Color Working Group (Groupe de travail des gens de couleur), appelait ainsi les militants du mouvement Occupy à examiner leurs choix lexicaux : "Occuper signifie prendre possession d'un espace et je pense que le fait de voir un groupe de militants anticapitalistes prendre possession de l'espace à Wall Street est un symbole puissant. Néanmoins, j'aimerais qu'ils tiennent compte de l'histoire des peuples autochtones, des gens de couleur et de l'impérialisme et qu'ils changent leur nom en "Décoloniser Wall Street". Occuper un espace n'est pas nécessairement négatif, tout dépend de qui le fait, comment et pourquoi. Quand des colonisateurs blancs occupent un pays, ils ne font pas qu'y passer la nuit, ils viennent pour piller et détruire. Quand des descendants de peuples autochtones ont occupé Alcatraz (entre 1969 et 1971), c’était un acte de protestation.
Ce changement linguistique pourrait rappeler aux USaméricains qu’une majorité des 99% ont profité de cette occupation de territoires autochtones. "

Occupy Language pourrait également soutenir la campagne visant à supprimer l'utilisation de l'adjectif illégal en rapport avec les immigrés sans papiers dans les médias. Les partisans de cette interdiction expliquent en effet que l'adjectif illegal ne s'applique en anglais qu'à des actions ou des objets inanimés. L'utilisation du terme illegals (les "illégaux") pour des personnes a ainsi un effet de déshumanisation. Le responsable des normes linguistiques du  New York Times,
Philip B. Corbett est récemment entré dans ce débat, disant que le terme  illegals a « une connotation inutilement péjorative » et qu’il « est sage de l’éviter ».
L'utilisation de termes péjoratifs ou discriminatoires peut avoir des conséquences dans la vie réelle. En l'occurrence, les militants constatent avec inquiétude une coïncidence entre l'emploi de plus en plus répandu du mot illegals et l’augmentation des crimes racistes contre les Latinos  en général. Bien qu’il soit difficile d’établir ici une relation de cause à effet, le National Institute for Latino Policy  rapporte  que les statistiques annuelles sur les crimes inspirés par la haine [raciale, religieuse, sexiste ou autre, NdE] du FBI montrent que les Latinos constituaient les deux tiers des victimes de crimes à motivation ethnique en  2010. Quand quelqu’un est décrit en permanence comme quelque chose, le langage a tranquillement pavé le chemin de l’action violente.
Occupy Language ne devrait toutefois pas seulement s'occuper des mots que nous utilisons, il devrait aussi chercher à éradiquer toute forme de racisme et de discrimination dans la langue.
Dans le système judiciaire, comme l’a rapporté CNN récemment, le ministère de la Justice US allègue que le tristement célèbre Sheriff Joe Arpaio, en Arizona, entre autres délits, a discriminé  “des détenus latinos à l’anglais limité, les punissant et leur refusant des services de base ”. Dans l’éducation, comme le remarque la linguiste Ana Celia Zentella, l’hostilité à l’égard de ceux qui parlent “l’anglais avec un accent” (Asiatiques, Latinos, et Africains-Américains) continue d’être un problème. Dans le logement l’Alliance nationale pour l’équité dans le logement (National Fair Housing Alliance) a depuis longtemps identifié les  “accents” comme un facteur significatif de discrimination. Sur le marché du travail, la discrimination basée sur la langue recoupe les aspects liés aux originales raciales, ethniques, de classe et nationales pour rendre plus difficile l’accès à des opportunités égales à des demandeurs qualifiés avec  “accent”.
Face à une discrimination linguistique aussi répandue, Occupy Langage peut être un mouvement linguistique critique et progressiste, capable de : - dénoncer la manière dont les institutions éducatives, politiques et sociales utilisent le langage pour accroître la marginalisation des groupes opprimés, - résister aux tentatives de définir les gens en de termes enracinés dans des stéréotypes négatifs , et – commencer à remodeler le discours public sur nos communautés, et sur le rôle central du langage dans le racisme et la discrimination.

Le mouvement Occupy a montré que les mots avaient le pouvoir de mobiliser des pays et même le monde entier. En tant que mouvement, Occupy Langage devrait nous parler du pouvoir des mots qui peuvent  transformer notre manière de penser le passé, d'agir dans le présent et d'envisager l'avenir.

Source : Courrier International, complété et édité par Fausto Giudice, Tlaxcala


mercredi 21 décembre 2011

Pogroms et massacres racistes en Italie : une sombre actualité lourde de menaces

par Annamaria Rivera, 15/12/2011. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
En quelques jours, le ventre raciste de l'Italie a enfanté un pogrom raciste contre une communauté rom et un carnage de citoyens sénégalais accompli sur le mode du Ku Klux Klan.

Le premier événement s'est produit dans un quartier populaire par excellence, Le Vallette de Turin, le second entre la banlieue et le centre de Florence, une ville réputée tolérante, démocratique, civilisée par excellence. Les victimes du pogrom turinois ont été les boucs émissaires de toujours, ceux qui – à en croire les sondages et enquêtes – occupent le premier rang dans l'échelle de l'antipathie, du mépris et de la xénophobie.
En revanche, le massacre de Florence a frappé ceux qui, parmi les migrants, sont les plus «intégrés», acceptés, sinon aimés.
Dans les deux cas, l'information s'est comportée en fonction de cette compulsion de répétition, qui est l'une des caractéristiques du cercle vicieux du racisme italien. De fait, même un quotidien progressiste comme La Repubblica semblait dans un premier temps donner crédit à la fausse accusation de viol contre les Roms, concoctée par une jeune «pécheresse» au cerveau bourré de stéréotypes racistes (“ils puaient”, “il y en avait un qui avait une grosse cicatrice sur le visage” ...). Et ce n’est pas là l’exemple le plus scandaleux. La Stampa a fait bien pire. En fait, l’article de faits divers du 10 décembre,  signé par Massimiliano Peggio (le jeu de mots est involontaire – peggio signifie pire, NdT -), était titré : “Elle met en fuite deux Roms qui ont violé sa sœur. La victime avait seize ans: chasse aux agresseurs”.
Même face à une  violence meurtrière aussi ouvertement raciste que celle de Florence, un autre journal, La Nazione, n’a pas su résister à la tentation de parler de “règlement de comptes”.

Florence, 17 décembre 2011: manifestation contre le massacre

La presse grand public ne s’était pas comportée autrement après le massacre par la Camorra de six travailleurs sub-sahariens, commis en 2008 à Castelvolturno : les premiers articles de faits divers avaient tenté de suggérer la thèse d'un affrontement entre clans [sous-entendu mafieux, NdT] de différentes nationalités. En ce mois de septembre 2008, seule une minorité d'Italiens – les habituels antiracistes: intellectuels, militants, médias de niche – s’était alarmée pour l'escalade de violence raciste qui en quatre jours avait fait sept victimes, d'un bout à  l’autre de la péninsule: en plus du massacre de Castelvolturno, Abdul Guiebre, un Italien de dix-neuf ans de parents burkinabés, avait été assassiné à Milan.

Aujourd'hui, l'histoire se répète: les pogroms contre les Roms - au sens propre du terme, même si pour l'instant ils n’ont pas provoqué de morts – se produisent sur le même mode dans le Sud comme dans le le Nord de l'Italie, souvent dans des quartiers autrefois 'rouges' et ouvriers, souvent inspirés aussi par des intérêts économiques assez concrets. Aux Vallette la mèche symbolique qui a déclenché le feu réel du campement rom a été une accusation tirée du manuel du bon raciste antigitan.
La légende qui dans un autre quartier populaire, Ponticelli, à Naples, également en 2008, a servi de détonateur à une attaque raciste obligeant tous les Roms de la zone à fuir, était encore plus classique : la fille d'un camorriste avait accusé une Rom  de seize ans d’avoir tenté d’enlever son bébé. La pauvre fille fut condamnée plus tard à une peine sévère par des juges qui avaient peut-être aussi été élevés par des parents qui les menaçaient : «Ne fais pas le vilain, sinon les Gitans vont t’enlever !». Dans les deux cas le pogrom se déroule selon un scénario typique où le protagoniste est une foule en colère comprenant des petites familles, femmes et enfants inclus, selon ce que rapportent les médias.
Le massacre de Florence est plus ”anormal“, du moins dans le contexte italien. Et il menace de marquer un tournant dans les deux décennies jalonnées de crimes racistes qui commencent en 1989 avec l'assassinat de Jerry A. Masslo. Et pas seulement parce qu’il a été commis par un tueur, Gianluca Casseri, ouvertement raciste, nazi, négationniste, adhérent ou de toute façon fréquentateur habituel de la Casa Pound*, les «fascistes du troisième millénaire», trop souvent protégés et légitimés par la  droite «respectable», et dans certains même banalisés par les milieux de gauche. Ce qui rend ce massacre encore plus alarmant, c'est qu’il a été commis non pas dans un environnement marginal, dégradé, caractérisé par des conflits de voisinage, mais au cœur de Florence, avec froideur et détermination, sans aucune personnalisation des cibles, choisies simplement parce que “nègres” et donc bons à abattre comme du gibier.
Par ailleurs, entre l’ embuscade meurtrière de Place Dalmazia et la nouvelle tentative de massacre à San Lorenzo passent plus de deux heures: c'est seulement après que “les enquêteurs se lancent à la poursuite du meurtrier”, pour parler comme les journaux. Quelque chose de semblable est arrivé aux Vallette: la police est arrivée seulement après la fin du défilé et du pogrom. En aurait-il été de même si un "extracommunautaire", comme ils disent, s’était lancé dans une chasse aux blancs, armé d'un magnum 357? Ou si des "Tziganes" s’étaient mis en marche pour mettre le feu à un quartier aisé de Turin?
Gianluca Casseri et ses petits camarades de Casa Pound

Aujourd'hui, on essaie de faire passer Casseri pour un fou isolé, alors qu'en fait, il était un collaborateur régulier d'innombrables sites web et journaux en ligne, en compagnie de gros bonnets de la «pensée» d'extrême-droite. Parmi ces derniers, Gianfranco De Turris, connu pas tant comme un «spécialiste» de l'œuvre de Julius Evola, que comme rédacteur en chef culturel du journal radio de la  RAI. Il n’y a pas d’ entreprise ‘culturelle’ du tueur suicide (ou suicidé ?) qui ne voient les deux hommes associés.  Casseri et de Turris sont côte à côte dans le Centre d’études La Rune (qui a désormais, montrant peu de respect pour le défunt, effacé ses articles). L'échange de deux Tous deux échangent les rôles de conférencier et de modérateur dans de nombreux colloques et rencontres (voir, avant qu’ils la suppriment la page http://ko-kr.facebook.com/note.php?note_id=335652373875). Et l'un, de Turris, a écrit les préfaces ou présentations des œuvres de l'autre.


Gianfranco de Turris

Un fou isolé ? Qu’on nous explique alors comment il se fait qu’ un journaliste de la RAI ait fréquenté un tel fou, et que la RAI explique aux citoyens italiens pourquoi elle a (ou a eu pendant de nombreuses années) comme rédacteur en chef quelqu’un qui, en plus de commenter et de diffuser des merdes néo-nazies, avait des fréquentations aussi dangereuses. Casseri était entre autres un collaborateur actif du site Stormfront, avatar du Ku Klux Klan. La référence au style cagoulard du carnage florentin n’est donc nullement métaphorique.

Pour conclure : depuis de nombreuses années la soussignée tente de mettre en garde contre la soudure dangereuse qui s’est opérée en Italie entre racisme institutionnel et populaire, grâce à l’œuvre «pédagogique» menée par la Ligue du Nord ainsi que par des dirigeants et administrateurs de toute tendance, avec la complicité active d’une bonne partie des médias et la connivence, explicite ou implicite, d'une certaine élite. Aujourd'hui, il est évident que le cumul de paquets de sécurité, de lois et règlements visant à discriminer, inférioriser, harceler les immigrants et les Roms a également atteint son deuxième objectif: allumer les torches de foules furieuses et armer le bras de tueurs racistes. Avec l'avancée de la crise, du chômage et de la paupérisation des masses, de la désintégration sociale et du ressentiment collectif qui devient racisme, nous en verrons de plus en plus. A moins que le conflit social ne s’engage dans le bon chemin de la lutte contre les puissances financières et économiques responsables d'une telle catastrophe, et contre leurs cliques d’affairistes incrustées dans les institutions.

*CasaPound est un squat situé à Rome dans le quartier de l'Esquilino. Il est d'idéologie nationaliste-révolutionnaire et fasciste et tire son nom de l'écrivain Ezra Pound. Selon Gianluca Iannone, musicien du groupe Zetazeroalfa et animateur de la CasaPound, le mouvement compterait environ 2000 membres encartés et quelques dizaines de milliers de sympathisants. Il y a un deuxième squat nationaliste à Rome, Casa Montag.(NdT)