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lundi 14 septembre 2015

Ce que nous disent les Grec-ques, et ce que nous pouvons leur dire

par Fausto Giudice, 14/9/2015
Quelles leçons peut-on tirer de l'expérience grecque des huit dernières années*? Je soumets à la réflexion et à la discussion quelques (hypo)thèses que cette expérience me suggère :
  1. L'Eurozone est une cage de fer. On ne démocratise pas les cages. On les détruit.
  2. Le pouvoir y est détenu par les grandes banques allemandes, françaises, anglaises et hollandaises.
  3. Un gouvernement national issu d'une majorité parlementaire n'y dispose d'aucune marge de manœuvre, d'aucun pouvoir réel. Il ne peut qu'appliquer les directives de Bruxelles, Berlin et Francfort.
  4. La souveraineté nationale n'a aujourd'hui plus aucun sens. La souveraineté populaire oui, mais à certaines conditions.
  5. La seule alternative possible à ce système doit être construite depuis le bas, erga omnes (pour tous), sans œillères et sans exclusives idéologiques.
  6. Cette alternative doit viser à satisfaire les besoins fondamentaux des gens, dans la seule perspective de gestion correcte des biens communs, c'est-à-dire l'autogestion de ces biens.
  7. Cette alternative peut et doit être construite hic et nunc (ici et maintenant), indépendamment de la politique politicienne, des échéances électorales et des structures établies de démocratie représentative.
  8. Seul un peuple disposant de la souveraineté alimentaire et économiquement autonome peut tourner le dos aux banques et à leur système, et donner un sens concret à son "NON".
  9. Les Grec-ques n'ont pas le choix : s'ils/elles veulent donner un sens à leur "NON", ils/elles doivent mettre en pratique un "OUI". Oui à :
    a) Un retour à leur terre, en la cultivant pour avoir de quoi manger :"La terre à ceux qui la travaillent".

    b)La création de leurs propres monnaies, sociales, locales, autogérées, non-bancaires, dont le cours sera indexé sur le temps de vie : 1 DD (δημοτικη δραχμή/drachme populaire)= 1 heure de vie.
    c) La création de leurs propres sources d'énergie, renouvelable, gratuite, propre.
    d) La création de leurs propres structures de pouvoir populaire (λαοκρατία/laokratia**) pour la gestion des biens communs, des territoires et des relations sociales. Une démocratie directe, horizontale, sans délégation, sans bureaucratisation, avec des mandats électifs tirés au sort et révocables à tout moment.
C'est seulement en devenant une zone libérée en Europe que la Grèce pourra faire basculer celle-ci dans une logique de sortie de la cage de fer.
Ni Euro ni drachme!
Laokratia!
Notes
*En comptant à partir du 6 décembre 2008, date de l'assassinat d'Alekos à Exarchia, qui a ouvert un cycle prolongé de luttes, avec des hauts et des bas.
**Laokratia: pouvoir populaire, terme désignant les structures mises en place par la résistance grecque dans les zones libérées durant la "guerre civile" de 1945 à 1948
Photo agropanos77

jeudi 5 septembre 2013

L'art de construire un monde nouveau : la liberté selon les zapatistes

Depuis que les médias ont cessé de lui prêter attention, beaucoup de gens pensent que la rébellion zapatiste n'existe plus. En silence, loin des projecteurs et des caméras, ils ont approfondi l'édification de leur autonomie, si bien que l'on peut parler d'une société différente, régie par des règles , des codes et des lois différentes de celles du monde dominant.
Ferrari 1. El arte de construir un mundo nuevo. La libertad según los zapatistas


Du haut de ses six ans, Carlos Manuel étreint la taille de son père comme s'il n'allait jamais en décoller. Il regarde le plafond et sourit. Julián, son père, tente de se dégager. L'enfant abandonne mais reste avec le père. Irma, sa sœur d'environ huit ans, observe du coin de la cuisine où sa mère, Esther, travaille sur le foyer, tournant les tortillas de maïs qui sont encore l'aliment de base pour les familles rurales .
Les trois autres enfants, dont l'aîné, Francisco, 16 ans, observent la scène qui se répète pendant les repas comme un rituel. La cuisine est le lieu de palabres qui se déroulent avec la même lenteur que la fumée montant au-dessus des toits de tôle. Les mots sont aussi frugaux et savoureux que la nourriture : haricots, maïs, café, bananes et quelques légumes. Tout cela semé sans produits chimiques, récolté et transformé à la main. Élevé à l'air libre, le poulet a un goût différent, comme toute la nourriture dans cette communauté tojolabal.
À la fin de chaque repas chacun lave ses assiettes et couverts, même le père qui, parfois, aide à la préparation des repas. Je demande si cela est normal sous ces latitudes. Ils répondent que c'est l'usage dans les communautés zapatistes mais pas dans celles du "malgouvernement ", celles de ceux qui, sans ironie, sont appelé "frères priistes*". Ces communautés, voisines de celles qui brandissent l'étoile rouge sur fond noir, reçoivent des bons et de la nourriture du gouvernement, qui leur construit des maisons préfabriquées en béton.
Tout au long de la semaine que j'ai passée dans cette famille, je n'ai pas vu le moindre geste agressif  entre le père, la mère et les enfants . Pas même des gestes de mauvaise humeur ou de reproche. Apparemment, la prohibition de l'alcool adoucit les relations humaines. Les femmes sont celles qui bénéficient le plus des changements. "Je distingue les zapatistes à la façon dont ils se tiennent, en particulier les femmes", dit le journaliste vétéran Hermann Bellingshausen.
Le jour de la fin du monde
La nouvelle phase dans laquelle sont entrés les zapatistes a commencé le 21 décembre 2012, journée marquée par les médias comme la fin du monde, qui pour les Mayas est le début d'une nouvelle ère. Des dizaines de milliers de bases d'appui de l'EZLN se sont concentrées dans cinq municipalités du Chiapas, celles-là mêmes qu'ils avaient prises de 1er janvier 1994.
La réapparition des zapatistes a provoqué un choc dans une bonne partie de la société mexicaine. Non seulement ils n'avaient pas disparu mais ils refaisaient surface avec plus de force, montrant qu'ils étaient capables de mobiliser un nombre important de personnes en formation militaire, bien que sans armes.
Dans le communiqué du 30 décembre le sous-commandant Marcos assure que "durant ces années, nous nous sommes renforcés et nous avons considérablement amélioré nos conditions de vie. Notre niveau de vie est supérieur à celui des communautés indigènes ayant fait allégeance aux gouvernements en place, qui reçoivent des aumônes et les dépensent en alcool et produits inutiles."
Il ajoute que, contrairement à ce qui se passe dans celles liées au PRI*, dans les communautés zapatistes "les femmes ne sont pas vendues comme des marchandises" et que "les indigènes priistes vont dans nos hôpitaux, nos cliniques et laboratoires, car ceux du gouvernement manquent de médicaments, d'appareils, de médecins et de personnel qualifié".
Ceux et celles qui ont assisté à la première petite école entre le 12 et 16 août ont pu avoir une idée de tout cela. En fait, seuls les compagnons de route avaient été convoqués, ce qui implique un changement profond dans leurs modes de relation avec la société civile : " Dorénavant, notre parole va commencer à être sélective dans ses destinataires et, à quelques exceptions près, ne pourra être comprise que par ceux qui ont marché et marchent avec nous, sans céder aux modes médiatiques et conjoncturelles", indiquait le communiqué.
CNI1
Il ajoutait que «très rares seront ceux qui auront le privilège" de connaître l'autre façon de faire de la politique. Dans une série de communiqués intitulés « Eux et nous», ils ont souligné les différences entre la culture des politiciens du système et la culture d'en bas ou zapatiste, affirmant qu'ils ne se proposent pas de "construire une grande organisation avec un centre de pouvoir, un commandement centralisé, un chef, qu'il soit individuel ou collégial".
Ils soulignent que l'unité d'action doit respecter la diversité des manières de faire : "Toute tentative d'homogénéité est tout simplement une tentative fasciste de domination, camouflée par un langage révolutionnaire, ésotérique, religieux ou autre. Quand on parle d' «'unité», on omet de mentionner que «l'unité» est sous la direction de quelqu'un ou de quelque chose, individuelle ou collective. Sur le faux autel de l'«unité » non seulement on sacrifie les différences, mais on cache aussi la survivance de tous les petits mondes de tyrannie et d'injustice que nous subissons".
Pour comprendre cette approche, qui a conduit les zapatistes à promouvoir la petite école du mois d'août, il faut comprendre les problèmes qu'ils ont connus dans les relations avec la gauche électorale et avec des gens qui , à leur avis, "apparaissent lorsqu'il y a des tribunes et disparaissent quand il s'agit de travailler sans bruit".
La logique de la petite école est à l'opposé de cette culture politique. Il ne s'agit pas d'aller écouter les commandants  indiens ou le sous-commandant Marcos, mais de partager la vie quotidienne des gens ordinaires. Il ne s'agit pas de transmission discursive et rationnelle d'un savoir codifié. C'est autre chose : faire l'expérience directe d'une réalité qui ne peut être accessible que par un rituel d'engagement, en étant là et en partageant.
Une nouvelle vie
"Nous n'avons aucune difficulté", explique Julián, assis sur un tabouret en bois rustique dans maison  au toit de tôle, aux murs en rondins et au sol en terre battue. Il le dit nonchalamment à qui a passé quatre nuits à dormir sur des planches de bois, juste recouvertes d'une fine couverture. Julián a rejoint l'organisation clandestine en 1989. Marcelino, mon tuteur ou Votán, l'a rejointe peu de temps auparavant, en 1987.
Ils racontent avec délectation les réunions clandestines dans des grottes reculées de montagne, où des dizaines de zapatistes arrivaient de nuit, pendant que les patrons et leurs sbires dormaient. Ils marchaient toute la nuit et ne revenaient qu'à l'aube pour reprendre le travail. Les femmes leurs préparaient des tortillas en cachette , pour ne pas éveiller de soupçons  Tout bien considéré, il a raison de dire que le pire est passé. Le fouet du patron, l'humiliation, la faim , la violence et le viol des filles.
Le 1er janvier 1994, les patrons ont pris la fuite, suivis par leurs hommes de main. La "communauté 8 Mars", où nous sommes arrivés à quinze étrangers-étudiants ( moitié mexicains, un Yankee de 75 ans , un Français, un Colombien, deux Argentins et un Uruguayen) se trouve sur ​​les terres qui étaient autrefois occupé espar Pepe Castellanos , le frère d' Absalón , le lieutenant-colonel, ancien gouverneur et propriétaire de quatorze exploitations sur des terres usurpées aux Indiens. Son enlèvement, dans ce lointain mois de janvier a été l'étincelle qui a précipité la fuite des propriétaires fonciers.
La communauté dispose de plus de mille d'hectares de bonnes terres, ils n'ont pas besoin de cultiver des coteaux pierreux et arides, ils récoltent des aliments traditionnels et sur la recommandation du commandement aussi des fruits et légumes. Non seulement ils se sont libérés du fouet, mais ils se nourrissent mieux et ils peuvent économiser d'une manière très particulière. Julián récolte six sacs de café, environ 300 kilos, dont il garde un sac pour la consommation familiale et vend le reste. Selon les prix, chaque récolte lui permet d'acheter de deux à trois vaches. " Les vaches sont notre banque et en cas de besoin, nous les vendons."
Par besoin il entend les problèmes de santé. Son fils aîné a dû subir un traitement et pour couvrir les frais, il a vendu un taureau. La même logique est appliquée par la communauté. Sur les terres communautaires ils travaillent collectivement autour du café et avec la récolte, ils achètent des chevaux et des vaches. Entre les animaux des familles et ceux de la communauté ils ont 150 chevaux et près de 200 bovins.
Quelques jours avant l'arrivée des élèves le filtre à eau s'est cassé et pour le réparer, ils ont décidé de vendre une vache. Ils soutiennent de la même manière la salle de santé, la petite école et tous les frais de transport et d'hébergement des villageois liés à l'exercice des fonctions des trois niveaux d'autonomie : la communauté locale, les municipalités autonomes et les conseils de bon gouvernement.
Les femmes ont aussi des projets communautaires. Dans cette communauté elles avaient une caféière qui leur a permis d'acheter six vaches et un poulailler avec une cinquantaine de poulets dont les gains sont utilisés pour le transport et les dépenses de femmes occupant des charges ou participation à des cours. Les rares intrants que les familles ne produisent pas (sel, sucre, huile et savon), elles les achètent acheter dans les magasins zapatistes installés dans des endroits occupés après le soulèvement de 1994 dans les chefs-lieux municipaux. Ainsi, ils n'ont pas besoin d'aller au marché et toute leur économie reste dans un circuit qu'ils contrôlent, autosuffisant, lié au marché sans en dépendre.
Les magasins sont servis sur une base rotative par les membres des communautés. Julián explique que de temps en temps il doit passer un mois dans la boutique Altamirano ( à une heure environ de la communauté) qui l'oblige à quitter la maison . "Dans ce cas, la communauté s'occupe de ta parcelle pour une quinzaine de jours et je soutiens de la même manière celui qui doit aller à la boutique. " Esther était en fonction au conseil, dans le caracol** de  Morelia, à une demi-heure de la communauté, et ses tâches ont été assurées de la même manière, qu'on peut appeler la réciprocité.
Ferrari 3. El arte de construir un mundo nuevo. La libertad según los zapatistas
Santé et éducation
Chaque communauté, même la plus petite, a une petite école et un poste de santé. Dans la communauté 8 Mars il y a 48 familles, presque toutes zapatistes. L'assemblée élit ses autorités, moitié hommes et moitié femmes, les enseignants et les chargés de la santé. Personne ne peut refuser, puisque c'est un service à la communauté.
La petite école fonctionne dans une pièce de la maison abandonnée par le "propriétaire". Il y  encore une grille de fer à travers laquelle il payait ses ouvriers, qui pouvaient à peine voir une main laissant tomber les pièces de monnaie vu  que l'obscurité cachait le visage du patron.
Tôt le matin, les enfants prennent position sur le terrain de basket en face de la maison, ils marchent en rangs d'un pas martial, guidés par un jeune de la communauté ne doit pas dépasser 25 ans. L'éducation zapatiste souffre d'un manque d'infrastructures, les salles sont précaires, tout comme les bancs et le mobilier. Les enseignants reçoivent pas de salaire, mais sont pris en charge par la communauté, comme les responsables de santé.
Toutefois, elle a d'énormes avantages pour les élèves : les enseignants sont des membres de la communauté, ils parlent leur langue et sont leurs égaux , tandis que dans les écoles publiques ( celles du malgouvernement), les enseignants ne sont pas des Indiens mais des métis qui ne parlent pas leur langue, et même la méprisent, vivant loin de la communauté et maintenant une distance verticale avec les enfants. Le climat de confiance dans les écoles autonomes permet des liens plus horizontaux et facilite la participation des parents et des élèves à la gestion de l'école. Les enfants participent à de nombreuses tâches de la communauté, y compris la subsistance de l'école et de ses enseignants. Il n'y a pas de fossé entre l'école et la communauté car elles font partie du même réseau de relations sociales.
Si le responsable de l'école a un programme caché qui transmet des valeurs d'individualisme, de compétition, d'organisation verticale du système éducatif et de supériorité des enseignants sur les élèves, éducation zapatiste est tout l'inverse. Le programme est construit collectivement et on cherche à faire en sorte que les élèves s'approprient l'histoire de leur communauté, pour la reproduire et la soutenir.
La transformation et la critique sont permanentes et ils travaillent collectivement à la construction des connaissances puisque les élèves travaillent généralement en équipes et une bonne partie du temps scolaire est passée en dehors de la classe, au contact avec les éléments mêmes qui constituent leur vie quotidienne. Ce qui dans l'enseignement public est séparé et hiérarchique (enseignant-élève, salle de classe-récréation, savoir – non savoir) est, dans les écoles autonomes, intégré et complémentaire.
Dans la salle de santé, des médicaments produits par l'industrie pharmaceutique voisinent avec une grande variété de plantes médicinales. Une très jeune fille est responsable de la confection de sirops et d'onguents à partir de ces plantes. La salle dispose d'une chiropracticienne et d'une accoucheuse, qui complètent l'équipe sanitaire de base dans toutes les communautés zapatistes. En général, elles traitent les cas relativement simples et quand elles sont dépassées, elles transfèrent le patient à la clinique du caracol. Si celle-ci ne peut pas résoudre le problème, les patients vont à l'hôpital de l'État à Altamirano.
Santé et éducation sont échelonnés aux mêmes  trois niveaux que le pouvoir autonome zapatiste. Dans les caracoles** fonctionnent généralement les cliniques plus avancée, dont l'un a même un chirurgien qui pratique des opérations. Et c'est également dans les caracoles, où siègent les conseils de bon gouvernement, que se trouvent généralement aussi les écoles secondaires autonomes.
La Petite École (Escuelita)
Il a fallu sept heures pour parcourir les 100 km qui séparent San Cristóbal du caracol Morelia. La caravane de trente bus et voitures est partie tard et progresse à pas de tortue. Vers deux heures, nous arrivons au caracol, un complexe de bâtiments qui abritent les institutions de la région autonome : trois municipalités, douze régions et des dizaines de communautés, gouvernée par le Conseil de Bon Gouvernement.
Il y a en outre une école et un hôpital en construction, des cliniques, des amphithéâtres, des magasins, des cantines, une cordonnerie et autres entreprises de production.
Malgré l'heure tardive, une longue file d'hommes et de femmes nous attendaient, parés de leurs bandanas. Nous avons pris position par sexe et un par un, nous avons fait al connaissance de notre Votán. Marcelino tend la main et me demande de l'accompagner. Nous allons directement dormir dans l'immense salle de réception, sur des bancs très durs.
Le matin, café, haricots et tortillas. Ensuite, les membres du conseil prennent la parole pour expliquer comment la petite école va fonctionner. Dans l'après-midi, presque à la nuit tombée , nous repartons vers la communauté. Parmi les élèves j'ai pu voir voir Nora Cortiñas, des Mères de la Plaza de Mayo, et Hugo Blanco, un dirigeant paysan et ancien guérillero péruvien, tous deux allant sur leurs 80 ans.
Nous sommes arrivés à la communauté vers minuit, après une demi-heure de cahots à l'arrière d'une camionnette. L'ensemble de la communauté, hommes, femmes et enfants en rangs avec leurs passe-montagnes, nous reçoit poings levés. Ils nous souhaitent la bienvenue et chaque élève est présenté à la famille qui l'hébergera. Julián se présente et quand tout le monde a reconnu sa famille, nous allons dormir.
Première surprise : ils ont divisé la maison avec une cloison, laissant à l'invité une chambre avec sa propre porte, les sept membres de la famille s'entassant sur une surface similaire. Ils nous réveillent à l'aube pour le petit déjeuner. Ensuite, nous allons travailler au nettoyage de la caféière de la famille, machette à la main, jusqu'à l'heure du repas.
La deuxième journée a été consacrée à entraver les bovins pour les vacciner et la troisième au nettoyage de la  caféière de la communauté. Ainsi, chaque jour, on a combiné le travail et les explications détaillées sur la vie de la communauté. Dans l'après-midi on avait à lire les quatre cahiers distribués sur le gouvernement autonome, la résistance autonome et la participation des femmes au gouvernement autonome, avec des récits d'Indigènes et de responsables.
Chaque élève pouvait poser les questions les plus variées, ce qui ne voulait pas dire qu'elles ont toutes obtenu des réponses. Nous avons pu partager une culture politique différente de celle que nous connaissons : quand on leur pose une question, ils se regardent, dialoguent à voix basse, et enfin, l'un d'eux répond pour tout le monde. Ce fut une expérience merveilleuse d'apprendre en faisant, en partageant, en savourant la vie quotidienne de communautés qui sont en train de construire un monde nouveau.
NdT
*Priistes : membres du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), qui fut le parti d'État de 1929 à 2000, revenant au pouvoir en 2012 avec l'élection à la présidence d' Enrique Peña Nieto.
** Caracoles : litt. escargots. Niveau régional de l'organisation autonome zapatiste, regroupant un certain nombre de municipalités autonomes. Il y a 5 caracoles.
Photos Pola Ferrari

lundi 6 août 2012

Franck Gaudichaud : “L’Amérique Latine reste l’épicentre de l’altermondialismeˮ


par Àlex Romaguera, Traduit par  Pascale Cognet, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala

Original català: Franck Gaudichaud: “L’Amèrica Llatina continua sent l’epicentre de l’altermundisme 
Traduction disponible :
Español

Quelles sont les tensions entre les nouveaux pouvoirs et les mouvements sociaux d’émancipation en Amérique latine ? Quel rôle jouent les USA ou l’Union Européenne dans la région ? Voici quelques questions que se pose ‘Le Volcan latino-américain’ et son coordinateur [NdT : «  Le volcan latino-américain : Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme au Sud du Río Bravo », livre publié sous la direction de Franck Gaudichaud]. Franck Gaudichaud répond à quelques-unes d’entre elles dans une interview publiée en Catalogne par l’hebdomadaire Directa.

L’Amérique Latine est un enchevêtrement de mouvements indigènes et mouvements de base  qui s’évertuent à infléchir la tendance qu’ont les gouvernements progressistes installés sur le continent au cours de la dernière décennie à causer d’infinis préjudices sur les communautés et l’écosystème,  la majorité d’entre eux restant  soumis à un système de production extractiviste, aux mains des multinationales.


Franck Gaudichaud à la Maison de la Solidarité de  Barcelone. Photo Robert Bonet
C’est également le tour d’une nouvelle génération de jeunes et de collectifs d’envisager de dépasser dans le contexte actuel, le modèle d’Etat centraliste sur lequel beaucoup de pays de la zone se sont forgés.  C’est un scénario de possibilités, non exempt de menaces, dont nous parle abondamment Franck Gaudichaud, politologue, éditeur de la section chilienne du site Rebelión  et coordinateur de l’ouvrage « El volcán latinoamericano » (Le Volcan latino-américain). Une radiographie, premier ouvrage de la nouvelle maison d’édition  Otramérica, dans laquelle vingt auteurs des deux côtés de l’Atlantique présentent un panorama de la carte hétérogène latino-américaine  du point de vue de la gauche et dont  Gaudichaud, professeur en Sciences Politiques de l’Université de Grenoble 3,  analyse tous les tenants et aboutissants.
 
Dans le prologue du Volcan latino-américain, tu dates de  1998 le début de la période historique dans laquelle se trouve plongée l’Amérique latine. Que se passe-t-il à partir de cette année-là ?
Il est toujours difficile de choisir une date, mais, si nous prenons comme référence le changement d’un cycle, 1998 pourrait être choisie comme le point d’infléchissement vers des positions de gauche dans tout le continent. Surtout suite à l’accession  de Hugo Chávez à la présidence du Venezuela, quoique qu’il serait également juste de se référer au soulèvement zapatiste de 1994. En tout cas, au cours de la décennie 90, nous assistons à la reformulation de nouvelles gauches à partir de phénomènes importants et d’expériences de mobilisation sociale. Les secteurs qui ne comptaient pas dans la société commencent à avoir une influence parce que malgré le pouvoir de l’oligarchie, ils veulent être des acteurs de la vie publique. Apparaissent également de nouveaux acteurs institutionnels dans chaque pays, comme par exemple le MAS (Mouvement vers le Socialisme) d’Evo Morales en Bolivie.
 
Quelques-uns de ces acteurs se réclament du  «  Socialisme du 21ème siècle ». S’agit-il du grand mouvement du changement ?
C’est plutôt un slogan symbolique, mais jusqu’à présent, il ne s’agit pas d’une rupture avec le capitalisme, comme ce fut le cas pour la révolution sandiniste au Nicaragua, le castrisme à Cuba ou potentiellement le processus de pouvoir populaire pendant le gouvernement de Salvador Allende au Chili. En tout cas, il concentre des dynamiques de  renforcement de nature anti-impérialiste et des réformes démocratiques et sociales de grande envergure. Nous l’avons ainsi constaté en Bolivie, en Equateur et au Venezuela. Plutôt qu’une rupture frontale avec la logique capitaliste, je dirais qu’elles tendent vers des modèles post-néolibéraux, puisqu’elles maintiennent des accords avec les multinationales pour leur faciliter des  parts de pouvoir et l’accès aux ressources.
 
N’existe-t-il pas une possibilité de créer un modèle propre ?
La plupart des pays d’Amérique Latine partent avec une croissance dépendante, reposant  en grande partie sur l’industrie extractive des ressources naturelles, par exemple du pétrole et sur la production intensive des céréales et autres aliments. La question est donc de savoir comment surmonter ces dépendances du capital transnational et comment créer un modèle productif à la fois adapté aux besoins des communautés et respectueux de l’environnement.
 
L’accord de l’Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique (ALBA), né en 2004 à l’initiative du Vénézuela et de Cuba est-il une tentative de recherche d’alternative ?
Il situe dans l’agenda le projet d’intégration à échelle régionale, ayant vocation d’aller plus loin qu’une simple union économique, comme se contentaient de le faire le Traité de Libre-échange, le Mercosur et autres propositions de tendance libérale. Il recherche la complémentarité en tenant compte des asymétries  entre les pays et des échanges entre eux, sans oublier les îles caribéennes. Pour le moment, cependant, il s’agit d’une initiative en réaction aux USA, très intéressante mais qui n’aborde pas les véritables défis que connaît l’Amérique latine, entre autres raisons  par manque de soutien de grands pays comme le Brésil.
 
Quels sont les défis que tu mettrais en avant ?
L’obtention d’un changement profond à l’échelle régionale  qui signifie intégrer des pays comme le Brésil qui, -pour le moment- a ses propres plans stratégiques, ou plutôt dont la classe dominante a d’autres plans. Ensuite, quand ces pays seront en état intérieurement de répondre et d’écouter les mouvements sociaux qui font le pari d’aller plus loin que les réformes en vigueur et veulent rompre avec le modèle extractiviste et développementiste que conservent leur gouvernements progressistes. Cette tension  entre gouvernements nationaux-populaires réformateurs et mouvements sociaux se fait sentir, dans la dernière période, en particulier au Venezuela, en Equateur et en Bolivie. Il ne faut pas oublier que certains mouvements peuvent être simplement corporatistes ou y compris obéir à des intérêts conservateurs, comme cela s’est produit en Bolivie avec le mouvement autonomiste de la  ‘Media luna ‘ [le ‘croissant’ des 4 provinces orientales ‘sécessionnistes, NdE] qui prétend séparer les régions riches des régions pauvres.
 
Le cas du Pérou où Ollanta Humala réprime les communautés qui s’opposent à l’industrie minière est exemplaire de cette dépendance…
Humala se définit comme un nationaliste et, dès le départ, il avait une vision  nationale-interclassiste qui  reniait les gauches et les droites, comme il l’a déclaré à maintes reprises. Il continue à s’ouvrir  aux multinationales entraînant une grande fracture avec les mouvements qui l’avaient appuyé. Le conflit Conga et le projet funeste d’extraction à ciel ouvert de  Yanococha résume parfaitement ce qui se passe dans les autres régions de l’Amérique Latine : les populations luttent pour défendre leurs droits face à quelques gouvernements parfois teintés de progressisme, qui choisissent de préserver les privilèges des investisseurs étrangers. C’est là que se livre la bataille pour la défense du milieu et pour un système productif plus durable.
 
En Argentine, le gouvernement de Cristina Fernández renâcle à reconnaître le droit du peuple mapuche à gérer ses ressources. Reproduit-il les mêmes insuffisances ?
C’est un des sujets en souffrance auquel est confronté l’Amérique Latine, conjointement à la décolonisation intérieure. La création de sociétés réellement plurinationales et démocratiques en  est encore à ses balbutiements, après  des siècles de pouvoir colonial et malgré des avancées importantes avec des processus constitutifs avancés en Bolivie, en Equateur et au Venezuela. Ceci explique que le processus de reconnaissance des droits indigènes soit assez lent dans des pays de la région andine et encore davantage en Amérique Centrale. On voit cela de façon encore plus criante au Chili où le peuple mapuche s’oppose aux entreprises hydro-électriques ou forestières qui détruisent leurs terres et la biodiversité. Cette lutte  place les États oligarchiques, centralistes ou fédéraux devant leurs contradictions connues depuis  le 19ème siècle. Ce serait également le cas du Mexique avec la lutte zapatiste au Sud du pays.
 
Sur  l’ingérence étrangère : Sommes-nous encore aux temps des dictatures qui reçoivent le soutien des USA, comme ce fut le cas pour le Chili avec le Plan Condor ?
L’interventionnisme continue d’exister mais il a changé et il s’est réarticulé. D’abord, avec l’intégration de nombreux pays dans le marché international via la signature du TLC (Traité de libre -échange) et également par le biais du Plan Colombie, permettant  aux USA de trouver un allié pour imposer leur stratégie de domination, un peu à l’image d’Israël au Moyen-Orient. Ce schéma explique la présence de la Quatrième Flotte dans les eaux de la zone et aussi les tentatives de coup d’État contre Hugo Chávez au Venezuela en 2002 ; peu après, l’essai de déstabilisation en Bolivie ; l’expulsion de Manuel Zelaya de la présidence du Honduras en 2009, ou maintenant, au Paraguay,  la destitution de Fernando Lugo. Il faut ensuite y ajouter le soft power, c'est-à-dire, les tentatives d’influence sur l’opinion publique- par exemple au cours des processus électoraux- à travers les grands médias capitalistes. Les Etats-Unis d’Amérique ont investi de gros moyens dans ce domaine dans le but d’induire des comportements prédéterminés dans la population , créant également dans le même but des lobbies, des ONG , des mouvements sociaux  et des groupes financiers.
 
Dans la bataille entre cette offensive néolibérale et la nouvelle gauche qui se réclame des mouvements populaires, il semble que la jeunesse et  les femmes jouent un rôle important. Qu’en pensez-vous ?
Sans doute. L’Amérique Latine a été l’épicentre de l’altermondialisme et nous le voyons encore avec l’apparition  d’une nouvelle génération d’étudiants, de femmes et de syndicats de travailleurs. Au Chili, est apparu un mouvement très important contre le modèle hérité de la dictature et géré actuellement par le président conservateur multimillionnaire Sebastián Piñera ; en Colombie, on a réussi à stopper un plan similaire, et au Mexique, il faut noter l’irruption du mouvement « Yosoy132 » (je suis le 132ème) qui sont des expressions d’indignation qui, à l’instar de beaucoup d’autres apparues ailleurs partout le monde, interpellent  les partis traditionnels, le capitalisme financier et  remettent en cause le mépris des institutions à l’égard des secteurs subalternes.
 
Cette éclosion de mouvements peut-elle s’organiser à l’échelle régionale ?
Différents axes de mobilisation transversale pourraient favoriser cela : par exemple, la défense de la souveraineté alimentaire. De nombreux peuples et organisations paysannes commencent à se rendre compte des effets catastrophiques du Traité de Libre Echange (TLC) signé par quelques États latino-américains avec les USA et l’Union Européenne. Le Mexique lui-même, pays en pointe dans la production du maïs, est obligé d’en importer des USA, et perd sa capacité productive. La lutte contre la crise climatique et ses effets favorise également des expériences intéressantes de revendications du ‘Buen vivir’ (« Bien Vivre ») autrement dit du respect de la biodiversité et la « Pachamama », comme en Bolivie ou dans la zone du Yasuní, dans la forêt amazonienne équatorienne,  déclarée  zone exempte d’exploitation pétrolière. Certainement, ces luttes ne réussiront pas à rompre du jour au lendemain avec la logique d’extraction et de développement, ces peuples ont besoin de développer des services publics, des infrastructures, etc…, mais ils projettent une transition écologique possible qui nous conduit à un nouveau paradigme  énergétique et de vie. 
 
Quant au Brésil, est –il envisageable qu’il se joigne à ce contre-pouvoir anti-impérialiste ?
Comme l’a dit Ignacio Lula Da Silva, le Brésil n’est plus un pays émergent  mais « émergé ». Un pays mondialement influent, un pays clé au G20, qui dans le contexte actuel de crise apporte sa contribution au Fonds Monétaire International pour aider ses amis européens. Il ne semble pas qu’il veuille participer au  contrepouvoir des gauches radicales, mais  d’une certaine façon il a bien servi de soutien à plusieurs reprises aux gouvernements de Chávez ou d’Evo dans la région.
 
Tend-il vers des thèses socio-libérales ?
Oui, exactement. Il opte pour la voie économique traditionnelle des « avantages comparatifs » et choisit de profiter de sa position de ‘géant’ possédant d’immenses ressources et terres pour offrir des millions d’hectares à Monsanto et à d’autres. Mais il ne s’agit pas seulement de cela : il a créé ses propres « multilatinas » [NdT : entreprises multinationales d’Amérique Latine], qui lui permettent de faire pression sur ses associés. En quelque sorte, le Brésil est devenu un « sous-empire », clairement hégémonique par rapport aux autres pays d’Amérique du Sud. Cela, tout en ayant été une référence dans des processus de démocratie participative, de l’altermondialisme ou grâce à la Lutte du Mouvement des Sans Terre (MST), mouvement toujours mobilisé.
 

 
A quoi attribues-tu cette position ?
Il possède une des bourgeoisies les plus fortes du continent, avec laquelle le Parti des travailleurs a collaboré bien volontiers,  ce qui lui a permis une accumulation du capital qui a  accentué les différences entre les plus riches et les plus pauvres. Il est certain que l’extrême pauvreté a reculé   de façon conséquente en termes généraux mais pour le moment, il ne contribue pas à la logique post-néolibérale à laquelle aspirent les peuples et mouvements dans d’autres pays d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud.
 
Tu es quand même optimiste quant à l’avancée d’un nouveau modèle économique et politique sur le continent ?
Nous verrons bien. Il existe clairement un débat entre les gouvernements qui de façon quasi ‘naturelle’ pariaient sur le néo-développement ou le néo-libéralisme et une partie des mouvements populaires. Le Venezuela bolivarien allié aux conseils communaux, l’Argentine des entreprises occupées, ou la Bolivie liée aux autonomies indigènes ont donné une impulsion essentielle à cette dynamique continentale, même si d’immenses différences existent entre les pays et les régions. Nous voyons maintenant  que quelques -uns des gouvernements les plus radicaux ont pris des distances avec les processus d’émancipation venus de la base, c’est pourquoi, nous devrons voir si cette tension s’accentue ou bien, si au contraire, encore une fois, les alternatives se profilent au cœur même du calendrier, «  en démocratisant la démocratie » et en créant des expériences de pouvoir populaire. Il faut faire confiance au féminisme, aux étudiants, aux femmes, aux travailleurs, au mouvement pour la souveraineté alimentaire et la réforme agraire, aux peuples indigènes, pour rendre cela possible, et, plutôt que de s’institutionnaliser, ils pourront être le moteur du changement et de la construction d’alternatives.
 
Que devrait apprendre l’Europe de ce volcan latino-américain qui commence à émerger ?
L’Amérique Latine est un bon miroir pour les pays européens qui vont devoir faire face à la crise parce que, dans les années 80, elle a déjà connu les plans d’ajustement qu’essaient d’appliquer le FMI et la Troïka en Europe. L’Amérique Latine a démontré qu’on pouvait combattre en se mobilisant et en revendiquant des sorties de crise plus justes. L’Equateur, par exemple, a bien montré qu’on peut annuler une partie de la dette avec un appui plus offensif d’un gouvernement et avec des mouvements sociaux. L’Argentine aussi a fait la même chose quand elle a annulé partiellement la dette. Si ces pays du sud ont démontré leur capacité à s’imposer-bien que partiellement- au monde financier international, les peuples européens, peuvent aussi  le faire, depuis le centre du capitalisme-monde. Les expériences populaires peuvent également servir de miroir dans l’objectif de construire des coopératives, des médias communautaires, des usines occupées et autres projets alternatifs et égalitaires. L’Amérique Latine nous montre qu’il est possible de construire des passerelles à partir du cadre social en direction du monde politique en proposant des alternatives à l’échelle nationale et continentale.