Affichage des articles dont le libellé est Eduardo Galeano. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Eduardo Galeano. Afficher tous les articles

samedi 23 mai 2009

Excusez-moi de vous déranger...

par Eduardo GALEANO, 8/5/2009
Traduit par Thierry Pignolet et édité par Fausto Giudice,
Tlaxcala
Original : Disculpen la molestia



Je voudrais partager quelques questions qui me trottent dans la tête.


Elle est juste, la justice? Elle tient debout, cette justice du monde à l'envers? Le zapatista1 d'Irak, celui qui a lancé les chaussures contre Bush, a été condamné à trois années de prison. Ne méritait-il pas plutôt une décoration? Qui est le terroriste? Celui qui a visé, ou celui qui a été visé? N'est-il pas coupable de terrorisme le tueur en série qui, en mentant, a inventé la guerre en Irak, assassiné une multitude, légalisé la torture et ordonné de l'appliquer ?

Sont-ils coupables les paysans d'Atenco au Mexique, ou les indigènes mapuches du Chili, ou les Kelchies du Guatemala, ou les paysans sans terre du Brésil, tous accusés de terrorisme pour défendre leur droit à la terre? Si la terre est sacrée -même si la loi ne le dit pas-, ceux qui la défendent ne sont-ils pas sacrés aussi?

Selon la revue Foreign Policy, la Somalie est le lieu le plus dangereux de tous. Mais, qui sont les pirates? Les crève-la-faim qui attaquent des bateaux, ou les spéculateurs de Wall Street qui attaquent le monde depuis des années et reçoivent à présent des récompenses multimillionaires pour leurs efforts? Pourquoi le monde récompense-t-il ceux qui le dévalisent?

Pourquoi la justice ne voit-elle que d'un œil ? Wal Mart, l'entreprise la plus puissante de toutes, interdit les syndicats. McDonald's aussi. Pourquoi ces entreprises violent-elles, avec une impunité coupable, la loi internationale ? Serait-ce parce que, dans le monde actuel, le travail vaut moins que rien, et que valent encore moins les droits des travailleurs ?

Où sont les justes, et où sont les injustes? Si la justice internationale existait vraiment, pourquoi ne juge-t-elle jamais les puissants? Les auteurs des boucheries les plus féroces ne vont pas en prison. Serait-ce parce que ce sont eux qui en détiennent les clés ?


Pourquoi les cinq puissances qui ont droit de veto aux Nations Unies sont-elles intouchables ? Ce droit est-il d'origine divine ? Veillent-ils à la paix, ceux qui font des affaires avec la guerre ? Est-il juste que la paix mondiale soit à charge des cinq puissances qui sont les principaux producteurs d'armes ? Sans dédaigner les narcotrafiquants, ceci n'est-il pas aussi un cas de "crime organisé" ?


Mais les clameurs de ceux qui exigent partout la peine de mort ne demandent pas de punition contre les maîtres du monde. Il ne manquerait plus que ça ! Les clameurs clament contre les assassins qui utilisent des rasoirs, non contre ceux qui utilisent des missiles.


Et on se demande : si ces justiciers sont aussi follement désireux de tuer, pourquoi n'exigent-ils pas la peine de mort contre l'injustice sociale ? Est-il juste un monde qui affecte chaque minute trois millions de dollars aux dépenses militaires, tandis qu'au même moment quinze enfants meurent de faim ou de maladie guérissable ? Contre qui s'arme jusqu'aux dents la soi-disant communauté internationale ? Contre la pauvreté, ou contre les pauvres ?



Pieter BRUEGEL l’Ancien, La chute des anges rebelles (1562). Huile sur bois, 117 x 162 cm
Bruxelles, Musées royaux des beaux-arts de Belgique

Pourquoi les fervents de la peine capitale n'exigent-ils pas la peine de mort contre les valeurs de la société de consommation qui portent atteinte, chaque jour, à la sécurité publique ? Ou peut-être ne pousse-t-il pas au crime, le bombardement de la publicité qui étourdit des millions et des millions de jeunes au chômage ou mal payés, leur répétant jour et nuit qu'être est avoir, avoir une automobile, avoir des chaussures de marque, avoir, avoir -et que celui qui n'a rien n'est rien ?


Et pourquoi n'introduit-on pas la peine de mort contre la mort ? Le monde est organisé au service de la mort. Ou ne fabrique-t-elle pas la mort, l'industrie d'armement, qui dévore la plus grande partie de nos ressources et une bonne partie de nos énergies ? Les maîtres du monde condamnent seulement la violence quand ce sont les autres qui l'exercent. Et ce monopole de la violence se traduit par un fait inexplicable pour des extraterrestres, et aussi insupportable pour nous autres terriens qui voulons, contre toute évidence, survivre : nous les humains sommes les seuls animaux spécialisés dans l'extermination mutuelle, et nous avons développé une technologie de destruction qui est en train d'anéantir, au passage, la planète et tous ses habitants.


Cette technologie se nourrit de la peur. C'est la peur qui invente les ennemis, et ceux-ci qui justifient le gaspillage militaire et policier. Et que penseriez-vous, tant qu’à appliquer la peine de mort, d'une condamnation à mort de la peur ? Ne serait-il pas sain de mettre un terme à cette dictature universelle des professionnels de la production d’angoisse ? Les semeurs de panique nous condamnent à la solitude, nous interdisent la solidarité : sauve qui peut, écrasez-vous les uns les autres, faites très attention, ouvrez l'œil, le prochain est toujours un danger qui guette, celui-ci va te voler, celui-là te violer, cette petite voiture d'enfant dissimule une bombe musulmane; et si cette femme, cette voisine d'aspect inoffensif te regarde, c'est sûr qu'elle te transmet la peste porcine.


Dans ce monde à l'envers, même les actes les plus élémentaires de justice et de sens commun font peur. En entamant la refondation de la Bolivie pour que ce pays de majorité indigène cesse d'avoir honte en se regardant dans le miroir, le Président Evo Morales a provoqué la panique. Ce défi était une catastrophe en regard de l'ordre traditionnel raciste, prétendument le seul possible : Evo était et apportait le chaos et la violence et, par sa faute, l'unité nationale allait exploser, se briser en morceaux. Et quand le président équatorien Correa a annoncé qu'il se refusait à payer les dettes illégitimes, la nouvelle sema la terreur dans le monde financier, et l'Équateur fut menacé de punitions terribles pour avoir donné un si mauvais exemple. Si les dictateurs militaires et politiciens véreux ont toujours été dorlotés par la banque internationale, ne nous sommes-nous pas déjà habitués à accepter comme fatalité du destin le paiement par le peuple du gourdin qui le frappe, de la cupidité qui le pille ?


Serait-ce donc que le sens commun et la justice aient divorcé pour toujours ?


Le sens commun et la justice ne sont-ils pas nés pour marcher ensemble, collés l'un à l'autre ?


Ne relève-t-elle pas du sens commun, mais aussi de la justice, cette devise des féministes qui disent que l'avortement serait libre si nous, les mâles, pouvions tomber enceints2 ? Pourquoi ne légalise-t-on pas le droit à l'avortement ? Serait-ce parce qu'il cesserait alors d'être le privilège des femmes qui peuvent le payer et des médecins qui peuvent le faire payer ? La même chose se passe avec un autre cas scandaleux de négation de justice et de sens commun : pourquoi ne légalise-t-on pas la drogue ? Peut-être n'est-elle pas, comme l'avortement, un sujet de santé publique ? Et le pays qui contient le plus de toxicomanes, quelle autorité morale a-t-il pour condamner ceux qui approvisionnent leur demande ? Et pourquoi les grands médias, si voués à la guerre contre le fléau de la drogue, ne disent-ils jamais que presque toute l'héroïne consommée dans le monde provient d'Afghanistan ? Qui commande en Afghanistan ? N'est pas un pays militairement occupé par le pays messianique qui s'attribue la mission de nous sauver tous ? Pourquoi ne légalise-t-on pas les drogues une bonne fois pour toutes ? Ne serait-ce pas parce qu'elles fournissent le meilleur prétexte pour les invasions militaires, en plus d'offrir les profits les plus juteux aux grandes banques qui de nuit fonctionnent comme blanchisseries ?


Maintenant le monde est triste parce que moins de voitures se vendent. Une des conséquences de la crise mondiale est la chute de l'industrie prospère de l'automobile. Si nous avions quelque reste de sens commun, et un petit quelque chose de sens de la justice, ne devrions-nous pas fêter cette bonne nouvelle ? Ou peut-être la diminution des automobiles n'est-elle pas une bonne nouvelle pour la nature -qui sera un peu moins empoisonnée-, et pour les piétons -qui mourront un peu moins ?


La Reine a expliqué à Alice -celle de Lewis Carroll- comment fonctionnait la justice au Pays des Merveilles :


-Voilà !- dit la Reine -. Il est en prison, à purger sa peine ; mais le jugement ne commencera pas avant mercredi prochain. Et évidemment, à la fin, le crime sera bien commis.


Au Salvador, l'Archevêque Oscar Arnulfo Romero a prouvé que la justice, comme le serpent, mordait seulement les va-nu-pieds. Il est mort par balles pour avoir dénoncé que, dans leur pays, les va-nu-pieds naissaient condamnés d'avance, par délit de naissance.
Le résultat des élections récentes au Salvador n'est-il pas, d'une certaine manière, un hommage ? Un hommage à l'archevêque Romero et aux milliers comme lui qui sont morts en luttant pour une justice juste dans le royaume de l'injustice ?

Parfois les histoires de l'Histoire terminent mal; mais l'Histoire, elle, ne termine pas. Quand elle dit adieu, ce n'est qu'un au revoir.


NdT

[1] Par l'utilisation du terme zapatista, Eduardo Galeano réalise en espagnol un jeu de mots intraduisible en français. Par là, l'auteur adresse un clin d'œil à la filiation en espagnol du mot zapatista avec zapato, en français chaussure -le lancer de chaussures sur Bush-, tout se référant à l'Armée Zapatiste de Libération Nationale -en espagnol Ejército Zapatista de Liberación National ou EZLN-, groupe révolutionnaire symbole de la lutte altermondialiste basé au Chiapas, Etat du Mexique.

[2] L'adjectif « enceint » semble ne pas exister en français. Serait-ce que la langue française est plus machiste que l'espagnole ?



Interdit au va-nu-pieds : panneau dans le parc de la Colline de charbon, Pékin

vendredi 27 mars 2009

Eduardo Galeano : « Il est temps que l’Amérique Latine récupère son indépendance ...

...La perte de pouvoir et d’autorité des USA crée des conditions favorables »
par Blanche PETRICH, La Jornada, 24/3/2009. Traduit par Esteban G., révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original : Es hora de que AL recupere su independencia - Ambiente propicio ante la pérdida de poder y autoridad de EU, dice Eduardo Galeano

Du journalisme, des peuples d’Amérique latine « qui en ont eu assez de danser la salsa au rythme du Titanic », de l'histoire du monde, du racisme et du machisme. De sa formation académique dans les cafés de Montevideo. De son style littéraire, qui aspire à dire le plus avec peu, de chair et d’os sans graisse, la parole à nu. De sa dernière aventure, Espejos (Miroirs), un livre de contre-histoire qui embrasse l’ineembrassable et qui raconte une série de petites histoires venant de ceux qui ne sont pas dans les livres, les exclus, les méprisés. Eduardo Galeano se laisse facilement entraîner pour parler de tout ceci et encore plus avec La Jornada, le quotidien qui – assure t-il - est aussi sa maison.

L'Uruguayen Galeano tapote des doigts sur l’image d'une tête africaine sculptée qui illustre la couverture de Espejos, son œuvre la plus récente. « Ici – dit-il - je me promène dans l'histoire universelle de manière très irresponsable ». Il rit de lui-même : Depuis l’âge des cavernes jusqu’à aujourd’hui, rien ne m'échappe. Bien sûr, ce dont je me souviens le plus est ce qui s’est passé durant le XXème siècle, qui est le mien. Aujourd’hui, le XXIè siècle doit apprendre de ce qui s’est passé au XXème. Ce qui est arrivé est le double échec : d’un côté les sociétés qui ont sacrifié la liberté au nom de la justice, et de l’autre, celles qui ont sacrifié la justice au nom de la liberté. Le défi des temps qui viennent est que les deux doivent s’unir à nouveau. La justice et la liberté sont nées siamoises, mais elles ont été séparées par les chirurgiens du pouvoir ; maintenant elles veulent être de nouveau épaule contre épaule.

De la même manière, convaincu de ce qu'a dit Rosa Luxembourg, qu’il n’y a rien de plus révolutionnaire que de dire ce que l'on pense, il se permet d'exprimer ses divergences avec Cuba et le Venezuela.


Photo Sergio Hernández Vega, La Jornada


Amérique Latine, le royaume de la diversité


J'ai été le porte-parole des observateurs internationaux indépendants lorsqu’en 2004 il [Hugo Chávez] a appelé au référendum révocatoire. J’ai participé avec Jimmy Carter et César Gaviria. Nous avons passé toute la nuit ensemble, à analyser les données. Et au final, les faits étaient évidents : ce fut une élection propre. La première fois dans l'histoire universelle dans laquelle un président élu mettait son mandat entre les mains des gens en disant : si vous voulez, je reste ; si non, je m’en vais. Il n'y a pas eu de piège. Quelque temps plus tard Evo Morales fit la même chose, et dans une proportion un peu plus grande que pour Chávez, son peuple lui a demandé de rester. Cela a été deux leçons de démocratie que le monde n'a pas écouté. Et il ne les a pas écoutées parce que les médias les ont tues.


-Le sujet de la réélection dans le cas de la Bolivie et du Venezuela apparaît presque omme un gros mot, alors qu’il est normal dans beaucoup de systèmes politiques en Europe, et même aux USA.


- Il y a une nette contradiction entre ce que prêchent les pays puissants et ce qu’ils pratiquent. Personnellement je ne suis pas convaincu par la possibilité de réélection indéfinie. Le pouvoir est dangereux et induit à la longue à écouter davantage l'écho que les voix. La concentration du pouvoir dans une seule personne n'est pas bonne pour la démocratie que nous voulons participative. C’est mon opinion, mais cela ne me fait pas tomber dans le piège de croire que Chávez veut se maintenir à perpétuité au pouvoir. Je ne suis pas non plus convaincu par le système de pouvoir à Cuba, qui peut-être a été le seul que Cuba ait pu avoir, victime de l’asphyxie immédiate de la part des puissances impériales. Peut-être que ce n’est pas cela qu’ils voulaient, c'était ce qu’ils pouvaient.


L'État tout-puissant n'est pas la meilleure réponse au marché tout-puissant. J'ai des opinions divergentes avec Cuba, et je crois, comme dit Rosa Luxembourg, qu'il n'y a pas d’acte plus révolutionnaire que de dire ce que l’on pense. Souvent, ce dont souffrent les expériences de changement et toutes les tentatives de justice sociale c’est d’être soumises au harcèlement d’un blocus féroce. Il en résulte parfois que l'on condamne, et très injustement, les opinions qui contredisent la volonté du pouvoir. Et cela n'est pas bon.

- En parlant d'un monde en déroute, l'Amérique Latine est riche en contradictions. Les changements qui gagnent chaque fois plus de terrain, depuis le Brésil de Lula da Silva jusqu'au Salvador de Mauricio Funes, en passant par un sandinisme au Nicaragua qui se retourne contre ses frères, sont contradictoires. Je ne sais pas si nous comprenons bien ces changements.


Ce qu'il faut souligner par dessus tout c’est que l'Amérique Latine est le royaume de la diversité. C’est ce que nous avons de meilleur et cela ne doit effrayer personne, au contraire. Toute généralisation a priori est condamnée à l’erreur. Mais d’un autre côté, il est inévitable de généraliser lorsqu’on essaye d’englober un champ qui va au-delà des frontières de chaque petit morceau. Ce qu’il ya a, c’est une volonté de changement chez les peuples, une conscience naissante et croissante que les chemins parcourus durant les 30, 40 dernières années conduisaient à la catastrophe. La chute de Wall Street – et ce n’est pas pour rien qu’elle s’appelle la rue du MUR -, la chute de ce mur, renferme une grande leçon. Pendant des années et des années ils nous ont invités à danser la salsa au rythme du Titanic, et aujourd’hui on voit les conséquences.

Au fond, ce qu'il y a, c’est une perte notoire de pouvoir et d’autorité du patron de la propriété. Les USA vivent ce qui est, peut-être, la pire crise de leur histoire. C'est le meilleur moment pour récupérer l'indépendance perdue.

jeudi 27 novembre 2008

Euardo Galeano : Les cartes de l'âme n'ont pas de frontières

Eduardo Galeano a fait ce discours le 3 juillet 2008 à Montevideo en Uruguay lorsqu'il a été nommé Premier Citoyen Eminent de la région par les pays du Mercosur.
Notre région est le royaume des paradoxes. Prenons par exemple, le cas du Brésil : paradoxalement, Aleijadinho, l'homme le plus laid du Brésil , créa les plus belles sculptures de l'ère coloniale américaine ; paradoxalement, Garrincha, abîmé depuis son enfance par la pauvreté et la polio, voué au malheur, fut le joueur qui a offert le plus de bonheur dans toute l'histoire du football ; et paradoxalement, Oscar Niemeyer, qui est âgé de 100 ans, est le plus énergique des architectes et le plus jeune des Brésiliens.
***
Ou prenons le cas de la Bolivie : en 1978, cinq femmes ont renversé une dictature militaire. Paradoxalement, tous les Boliviens se sont moqués d'elles lorsqu'elles ont entamé leur grève de la faim. Paradoxalement, tous les Boliviens ont fini par les aider jusqu'à la chute de la dictature.
J'ai connu une de ces cinq femmes obstinées,
Domitila Barrios, dans la ville minière de Llaallagua. Lors d'un rassemblement de mineurs, elle s'est levée devant tous les hommes et a imposé le silence. « Je veux vous dire ceci», a-t-elle déclaré, « notre ennemi principal n'est pas l'impérialisme, ni la bourgeoisie ni la bureaucratie. Notre principal ennemi est la peur et nous la portons à l'intérieur de nous. »
Et des années plus tard, j'ai de nouveau rencontré Domitila, à Stockholm. Elle avait été expulsée de Bolivie et était partie en exil avec ses sept enfants. Domitila était très reconnaissante de la solidarité manifestée par les Suédois et elle les admirait pour leur liberté, mais leur solitude lui faisait de la peine, ils buvaient seuls, mangeaient seuls, parlaient à eux-même. Et elle leur donna un conseil :
« Ne soyez pas stupides », leur a t'elle dit, « unissez-vous. Nous en Bolivie, nous nous unissons. Même si c'est pour nous quereller, nous nous unissons. »
***
Et comme elle avait raison. Car je dis : à quoi servent les dents si elles ne sont pas unies dans notre bouche ? A quoi servent les doigts s'ils ne sont pas unis pour former notre main ?
S'unir : et pas seulement pour défendre les prix de nos produits mais aussi et surtout, pour défendre la valeur de nos droits. Ils sont bien tous unis, en tous cas parfois, lorsqu'ils élaborent des arguments et des conflits, les quelques pays riches qui pratiquent surtout l'arrogance envers les autres. Leur richesse absorbe la pauvreté et leur arrogance absorbe la peur. Il y a quelques temps, l'Europe, par exemple, a adopté la loi qui transforme les immigrés en criminels. Paradoxe des paradoxes : l'Europe, qui a, pendant des siècles, envahi le monde, ferme ses portes à ceux qui veulent lui rendre visite. Et cette loi a été promulguée dans une stupéfiante impunité et elle se révélera tout à fait incompréhensible à ceux qui ne sont pas habitués à être engloutis et à vivre dans la peur.
Peur de vivre, peur de parler, peur d'être. Notre région forme une partie de l'Amérique Latine qui est organisée par la séparation de ses parties, par une haine mutuelle et une ignorance mutuelle. Mais c'est seulement en nous unissant que nous serons capables de découvrir ce que nous pouvons être, contre la tradition qui nous a formés dans la peur, la résignation et la solitude et qui, chaque jour, nous apprend à détester, à briser les miroirs et à copier au lieu de créer.
***
Pendant toute la première partie du 19ème siècle, un Vénézuélien du nom de Simón Rodríguez, qui voyageait à dos de mulet, à travers toutes les routes de notre Amérique, défiait les nouveaux tenants du pouvoir : « Vous », leur criait Simón, « vous, qui imitez les Européens, pourquoi ne les copiez-vous pas dans le plus important, l'originalité ? »
Paradoxalement, personne ne l'entendait, personne n'entendait cet homme qui méritait tellement d'être entendu. Paradoxalement, on le traitait de fou car il avait le bon sens de croire que nous devrions penser avec notre tête, parce qu'il avait le bon sens de demander une éducation pour tous et une Amérique pour tous, parce qu'il disait que celui qui ne sait pas n'est déçu par personne et que tout le monde peut acheter celui qui n'a rien et parce qu'il avait le bon sens de douter de l'indépendance de nos pays nouvellement créés.
« Nous ne sommes pas nos propres maîtres, » disait-il, « nous sommes indépendants mais nous ne sommes pas libres ».
***
Quinze ans après la mort du fou Rodriguez, le Paraguay était exterminé. Le seul vrai pays libre de l'Amérique hispanique fut paradoxalement assassiné au nom de la liberté. Le Paraguay ne se trouvait pas enfermé dans la prison de la dette extérieure car il ne devait un sou à personne et parce qu'il ne pratiquait pas la liberté frauduleuse du commerce qui nous infligeait et qui nous inflige une économie d'importations et une culture usurpatrice.
Paradoxalement, après cinq années d'une guerre féroce, au milieu de tellement de morts, l'origine a ressurgi. Selon la plus ancienne de leurs traditions, les Paraguayens sont nés de la langue qui les a nommé. Et parmi les ruines fumantes, cette langue sacrée a ressurgi, la première langue, la langue guarani. Et les Paraguayens parlent encore le guarani dans les moments de vérité, qui sont les moments d'amour et d'humour. En Guarani, ñeñé signifie parole et signifie aussi âme. Celui qui choisit la parole, trahit l'âme. Si je vous donne ma parole, je vous donne mon âme.
***
Un siècle après la guerre paraguayenne, un Président du Chili a donné sa parole et a donné son âme.
Les avions crachèrent des bombes sur son palais gouvernemental et il fut mitraillé par des troupes à terre.
Il a déclaré : je ne partirai pas d'ici vivant.
C'est une phrase fréquemment utilisée dans l'histoire de l'Amérique Latine. Un certain nombre de présidents l'ont dite et ont vécu pour la dire. Mais cette balle n'a pas menti. La balle qui a atteint Salvador Allende ne mentait pas.
Paradoxalement, une des avenues principales de Santiago s'appelle toujours le 11 septembre. Et elle n'a pas été nommée en hommage aux victimes des Twin Towers de New York. Non, elle a été nommée en hommage aux bourreaux de la démocratie au Chili. Avec tout mon respect envers ce pays que j'aime, j'ose demander, en vertu du bon sens, s'il ne serait pas temps de changer le nom de cette avenue, s'il ne serait pas temps de l'appeler l'avenue Salvador Allende en hommage à la dignité de la démocratie et à la dignité de la parole-âme ?
***
Et saisissant l'occasion, je me demande aussi : pourquoi se fait-il que Che Guevara, l'Argentin le plus célèbre de tous les temps, le Latino-Américain le plus universel, a cette manie de continuer à naître ? Paradoxalement, plus il est manipulé, plus il est trahi, plus il naît. Il est la personne au monde qui est née le plus souvent.
Et je me demande, est-ce que ce ne serait pas parce qu'il a dit ce qu'il pensait et qu'il a fait ce qu'il disait ? Ce pourrait-il que ce soit pour cette raison qu'il est demeuré si extraordinaire dans ce monde où les paroles et les actions se rencontrent très rarement et quand elles se rencontrent, elles ne se saluent pas car elles ne se reconnaissent pas ?
Les cartes de l'âme n'ont pas de frontières et je suis un patriote de beaucoup de pays. Mais je veux finir ce voyage au travers des terres de la région, en évoquant un homme qui est, comme moi, né tout près d'ici.
Paradoxalement, il est mort il y a un siècle et demi mais il demeure mon plus dangereux compatriote. Si dangereux que la dictature militaire d'Uruguay n'a pas réussi à trouver, à son sujet, une seule phrase qui ne soit pas subversive et elle a été obligée de décorer avec des dates et les noms des batailles, le mausolée élevé pour offenser sa mémoire.
À lui, qui a refusé d'accepter que notre grand pays éclate en morceaux ; lui, qui a refusé d'accepter que l'indépendance de l'Amérique soit une embuscade contre ses fils les plus pauvres, lui qui était le premier vrai citoyen éminent de la région, je dédie cette distinction que je reçois en son nom.
Et je finis avec des mots que j'ai écrits sur lui, il y a un certain temps :
1820, Paso del Boquerón. Vous vous enfoncez dans l'exil sans devenir fou. Je vous imagine, je vous vois : le Paraná serpentant avec la langueur d'un lézard et vous, votre poncho délabré battant au vent tandis que le cheval trotte entre les feuillages.
Vous n'avez pas dit adieu à votre terre. Elle n'y croirait pas. Ou peut-être ne saviez-vous pas que vous partiez pour toujours ? Le paysage se ternit. Vous êtes parti vaincu et votre terre demeure asphyxiée.
Lui rendront-ils son souffle, les enfants qui lui sont nés, les amants qui l'ont rejointe ? Ceux qui cultivent ce paysage, ceux qui y entrent seront-ils dignes d'une si profonde tristesse ?
Votre terre. Notre terre du Sud. Vous lui aurez tellement manqué, Don José. Chaque fois que les rapaces la blessent et l'humilient, chaque fois que les imbéciles la croient muette et stérile, elle a besoin de vous. Car vous, Don José Artigas, général des gens simples, êtes la plus belle parole qu'elle ait jamais prononcé.
Traduit par Isabelle Rousselot, Tlaxcala



Domitilia Barrios José Artigas