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vendredi 28 juin 2013

Pour jouer au football, rien ne vaut une bonne dictature




Le secrétaire général de la Fédération internationale de football (FIFA) a jugé en avril que le système démocratique compliquait l’organisation des coupes du monde de football. Une déclaration qui prend un relief saisissant alors que le mouvement social au Brésil est parti notamment des dépenses démesurées engagées pour la Coupe du monde de 2014.

La démocratie peut représenter un obstacle à l’organisation de grands événements sportifs internationaux comme la Coupe du monde de football, a estimé mercredi 24 avril Jérôme Valcke, secrétaire général de la Fifa.
Le Français a imputé en partie les difficultés d’organisation rencontrées pour le Mondial 2014 au Brésil aux différents échelons administratifs du pays hôte. Jérôme Valcke a ajouté que selon lui, la Russie du Président Vladimir Poutine offrait des conditions a priori plus favorables en vue de la Coupe du monde 2018.
« Je vais dire quelque chose de fou, mais un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde », a-t-il dit lors d’une conférence au siège de la Fifa à Zurich. « Quand on a un homme fort à la tête d’un Etat qui peut décider, comme pourra peut-être le faire Poutine en 2018, c’est plus facile pour nous les organisateurs qu’avec un pays comme l’Allemagne où il faut négocier à plusieurs niveaux. » Le dirigeant français a évoqué le cas du Brésil, où « le système politique est divisé en trois niveaux, fédéral, régional et municipal ».


mercredi 5 décembre 2012

Morsi a mis l'Égypte au bord du gouffre

 Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) de décembre 1997 à novembre 2009,  Mohamed El Baradei préside aujourd'hui le parti égyptien Al-Dostour (Constitution) et est le coordinateur du Front National de Salut.

C'est vendredi soir sur la place Tahrir. L'odeur de gaz lacrymogène flotte dans l'air. Nous avons effectué trois marches de protestation en une semaine, et beaucoup de gens sont s'installent pour passer la nuit. Je me demande : "Après 23 mois de lutte pour instaurer la démocratie en Égypte, est-ce là le mieux que nous puissions faire? Un président revendiquant des pouvoirs dictatoriaux. Un parlement plein d' islamistes. Et un projet de constitution, ficelé à la hâte, sans protections de base pour les femmes, les chrétiens et tous les Égyptiens? "
Qu'est-ce qui a mal tourné? L'armée, soucieuse de protéger ses avantages et d'éviter les poursuites, a bâclé la transition post-révolutionnaire. Elle a permis aux Frères musulmans, désireux de profiter de leur organisation sur le terrain de 80 ans, de précipiter les élections législatives. Le résultat fut une victoire écrasante pour les islamistes, bien au-delà de leur base réelle de pouvoir. La Cour constitutionnelle, après examen, a dissous ce parlement non-représentatif

Une bagarre politique s'ensuivit, entre le nouveau président et la junte militaire, pour savoir qui aurait le pouvoir suprême. Le président a décroché une victoire par KO, déclenchant un coup d'État soft contre les généraux et ajoutant le pouvoir législatif à son rôle exécutif. Sa dernière déclaration péremptoire neutralisait l'appareil judiciaire et interdisait toute possibilité de révision de ses décrets. Le pouvoir de Mohamed Morsi dépasse maintenant celui d'Hosni Moubarak à l'apogée de sa dictature.

Pendant ce temps les Frères avaient bourré l'assemblée constituante, chargée de rédiger un projet de nouvelle constitution, d' islamistes. En signe de protestation, les représentants des partis libéraux, des minorités et d'autres factions de la société civile se sont retirés. L'assemblée a, depuis, produit un document qui viole la liberté de religion et la liberté d'expression, et exclut toute possibilité de contrôler le pouvoir exécutif. L'assemblée fait également pression pour permettre aux institutions religieuses de contester le pouvoir judiciaire.

Et voilà pourquoi nous sommes de retour sur la place Tahrir. La situation est volatile: une Égypte profondément divisée entre les islamistes et le reste du pays, ouvrant la porte à des scénarios du type intervention de l'armée, révolte des pauvres, ou même guerre civile. La peur saisit la majorité des Égyptiens, qui veulent une vraie démocratie plutôt que d'un Etat théocratique. Le pouvoir judiciaire s'est mis en grève. Les jeunes qui ont mené la révolution sont déterminés: ils n'ont pas pris des risques et fait des sacrifices - y compris de leurs vies – pour échanger une dictature laïque contre une tyrannie religieuse. Leur combat visait, et vise, à apporter la liberté et la dignité au peuple égyptien.
 
Les opposants au président Morsi étaient également rassemblés sur la place Tahrir du Caire, symbole de la révolte contre Hosni Moubarak.

 
Le pays est menacé par quatre bombes à retardement qui ont émergé sous la direction de l'armée et maintenant des Frères. Notre économie est en chute libre : au rythme actuel, nous serons en défaut de paiement dans six mois, surtout si la récente instabilité compromet un prêt du Fonds monétaire international. La loi et l'ordre restent insaisissables, et l'impact sur le tourisme et l'investissement étranger est sévère. Le nord du Sinaï se transforme en un champ de bataille, menacé par des groupes jihadistes venus d'Afghanistan et d'ailleurs. Et maintenant, avec le tumulte autour du projet de constitution, le pays est dangereusement polarisé.

Presque tous les partis non-islamistes se sont unis en un "Front de salut national", me désignant comme coordinateur. Ironie du sort, les révolutionnaires qui s'étaient débarrassés de M. Moubarak sont désormais soutenus par des membres de son ancien parti, unis dans l'opposition au nébuleux «projet islamique» que M. Morsi et ses partisans veulent réaliser pour notre pays.

Nous pressons M. Morsi d'annuler son dernier décret draconien et taillé sur mesure, qui a été condamnée par les Nations Unies, de nombreux gouvernements et groupes de droits civils internationaux. Nous rejetons le projet de constitution comme illégitime et exhortons le président à ne pas le soumettre à référendum. Nous appelons les Frères à entamer un dialogue avec tous les partis sur la façon de relever les défis redoutables de l'Égypte, et à se mettre d'accord sur une nouvelle assemblée constituante représentative qui rédige une constitution digne d'une démocratie. Dans le cas contraire, nous avancerons en terrain inconnu.
Il y a près de deux ans l'Égypte s'est réveillée. De manière incroyable, le président Morsi et les Frères croient pouvoir, en quelques coups de plume, nous replonger dans un état comateux. Cela n'arrivera pas. S'ils continuent leur tentative, ils risquent une éruption de violence et un chaos qui détruiront le tissu de la société égyptienne.

mardi 3 juillet 2012

Le dessin du jour : désuétude planifiée

Les think tanks :
"Nous perfectionnerons la démocratie en programmant son obsolescence*"

* L'obsolescence programmée (aussi appelée « désuétude planifiée ») regroupe l'ensemble des techniques visant à réduire la durée de vie ou d'utilisation d'un produit afin d'en augmenter le taux de remplacement. Voir le film  Prêt à jeter, de Cosima Dannoritzer

dimanche 1 juillet 2012

Aux élus du peuple: défendons la démocratie!

Español A los representantes del pueblo: ¡Defendamos la democracia!  
J'ai été parlementaire pendant 12 ans. J'ai été membre, puis Président de la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale. J'ai vu la manière dont les dirigeants de toutes tendances utilisaient la stratégie du mensonge pour étouffer par avance toute résistance et ainsi faire passer peu à peu les dénis de démocratie. Ainsi, ils prétendaient que l'Acte unique de 1986 était un simple traité technique ; ainsi ils affirmaient que le traité de Maastricht ou la ratification de l’Organisation Mondiale du Commerce n'attentaient pas à la souveraineté populaire.
Le même processus continue aujourd'hui. Avec les derniers traités (MES et TSCG dit Pacte budgétaire), les peuples et leurs élus, qui ont déjà été dépossédés des choix en matière monétaire par le traité de Maastricht, seront désormais dépossédés de tout pouvoir en matière budgétaire. Les nouvelles autorités françaises ont, certes, beaucoup parlé de renégociation du Pacte budgétaire, mais sans jamais évoquer les agressions qu'il contient contre les principes démocratiques.
Bien qu'il contienne d'importants transferts de souveraineté, le nouveau traité en cours de ratification ne sera pas soumis à référendum. C’est la volonté du Chef de l'Etat qui partage avec les autres dirigeants européens le refus de tout risque de remise en cause. Une nouvelle fois, l’Union européenne se fait sans les peuples. Et contre eux.
 

 
La démocratie est née progressivement du droit revendiqué par les peuples de contrôler le budget de l'État. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, adoptée le 26 août 1789 proclame, en son article XIV, que « Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs Représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée. » C’est ce droit fondamental que les dirigeants européens veulent aujourd’hui leur enlever.
 
Il faut en finir avec un processus qui, de traité européen en traité européen, supprime méthodiquement les souverainetés populaires, dissout même les peuples sans jamais évidemment les consulter. Il faut dire stop aux irresponsables de Bruxelles qui traitent les citoyens et leurs élus d’irresponsables s'ils n'avalisent pas leurs errements. Les seuls critères qui dictent leurs « bons choix » sont des indices économiques qu’ils sélectionnent et utilisent pour justifier leur maintien aux affaires, soi-disant pour résoudre les crises qu’ils ont eux-mêmes créées.
 
Les élus ne sont que les mandataires du peuple, les représentants des citoyens. Leur mandat ne leur donne pas le droit d’avaliser ces traités. Au nom des principes démocratiques et de la longue lutte historique du peuple français pour sa liberté dont ils sont comptables, je les appelle à les refuser et à faire partout appel au peuple, seul corps social légitime en la matière. Un moyen efficace permettrait de le faire : l'élection au suffrage universel d'une Assemblée constituante en France.

samedi 7 janvier 2012

Démocratie et dette : A-t-on brisé le lien entre les deux ?

L’esclavage de la dette a détruit Rome et nous détruira si nous n'y mettons pas fin
par Michael Hudson, 2/12/2011. Traduit par Dominique Muselet, Le Grand Soir
Le livre V de La Politique d’Aristote décrit l’éternel cycle des oligarchies qui se transforment en aristocraties héréditaires —pour finalement être renversées par des tyrans ou se déchirer entre elles quand certaines familles décident de "mettre la multitude dans leur camp" et de réinstaurer la démocratie dont émerge à nouveau une oligarchie, suivie d’une aristocratie et ainsi de suite tout au long de l’histoire.
 
La dette a été la force motrice de ces évolutions —seules les stratégies changent. La dette clive la richesse en créant une classe de créanciers dont le pouvoir oligarchique est renversé par de nouveaux leaders ("tyrans" dans le vocabulaire d’Aristote) qui obtiennent le soutien populaire en supprimant la dette et en redistribuant les biens ou en gardant les profits que génèrent ces biens pour l’état.
Depuis la Renaissance, cependant, les banques se sont mises à soutenir les démocraties. Non pas par souci de liberté ou d’égalité mais bien plutôt pour sécuriser leurs prêts. Comme l’a expliqué James Steuart en 1767, les emprunts royaux restaient des affaires privées plutôt que des dettes publiques. Pour qu’une dette souveraine devienne la responsabilité d’une pays tout entier, il fallait que des représentants élus puissent faire passer des augmentations d’impôts pour payer les intérêts.
En accordant aux contribuables une voix au gouvernement, les démocraties anglaises et hollandaise ont donné aux créanciers de bien meilleures garanties de remboursement que les rois et les princes dont les dettes s’éteignaient avec eux. Mais à cause des récentes protestations contre la dette, de l’Islande à la Grèce en passant par l’Espagne, les créanciers retirent leur adhésion aux démocraties. Ils exigent l’austérité fiscale et même la privatisation des biens publics.
La finance internationale est devenue le fer de lance d’un nouveau type de guerre. Son objectif est le même que la conquête militaire d’autrefois : s’approprier la terre et les ressources minières, ainsi que les infrastructures communales et les revenus de l’extraction. En réponse les démocraties exigent des référendums pour choisir de payer ou non les créanciers en vendant le domaine public et en augmentant les impôts, ce qui engendrera du chômage, des baisses de salaire et une récession économique. L’alternative étant de réduire le montant de la dette ou même de l’annuler et de remettre en place des règles pour contrôler le secteur financier.
Des gouvernants du Proche-Orient ont effacé leurs ardoises pour maintenir l’équilibre économique
Faire payer un intérêt sur l’argent ou les marchandises livrées en avance de règlement n’avait pas pour but au départ de cliver l’économie. Lorsqu’il a été institué pour la première fois au troisième millénaire avant JC par un accord contractuel entre les temples et les palais sumériens et les marchands et les entrepreneurs qui travaillaient dans la bureaucratie royale, l’intérêt était de 20% (le capital doublait en 5 ans) et représentait une honnête part des profits générés par le commerce de longue distance ou la location de terre ou d’autres biens publics comme des usines, des navires et des maisons à boire.
Quand la pratique a été privatisée au profit des collecteurs royaux de redevances et de loyers, "la royauté divine" protégeait les créditeurs agricoles. Les lois de Hammourabi (vers 1750 avant JC) ont décrété la suppression de leurs dettes en cas d’inondation ou de tornade. Tous les dirigeants de la dynastie babylonienne, en montant sur le trône, annulaient les dettes des paysans afin de leur permettre de repartir à zéro. Le travail gratuit des débiteurs, les hypothèques sur la terre ou la récolte et autres obligations étaient annulés pour "réinstaurer l’ordre" dans une situation idéale d’équilibre "originel". Cette coutume s’est poursuivie avec l’année du Jubilée de la Loi de Moïse comme elle est décrite dans le Lévitique 25.
La logique était claire. Les sociétés anciennes avaient besoin de lever des armées pour défendre leur terre et pour cela il leur fallait libérer les citoyens de l’esclavage. Les lois de Hammourabi empêchaient les conducteurs de chars et autres combattants d’être réduits en esclavage à cause de leur dette et empêchaient les créanciers de prendre les récoltes des tenanciers des terres royales, publiques et communales qui étaient redevables au roi de service sur ses terres et dans son armée.
En Egypte, le pharaon Bakenranef (vers 720-715 avant JC, “Bocchoris” en Grec) a proclamé une amnistie de la dette et aboli l’esclavage des endettés devant la menace d’une invasion militaire de l’Ethiopie. Selon Diodore de Sicile, (I, 79, écrit en 40-30 avant JC), il a établi que si un débiteur contestait sa dette, la dette était annulée si le créancier ne pouvait présenter un contrat écrit. (Il semble que les créanciers aient toujours eu tendance à exagérer le montant des dettes). Le pharaon pensait que "les corps des citoyens devaient appartenir à l’état afin que l’état puisse bénéficier des services que les citoyens lui devaient en temps de paix comme en temps de guerre. Car il se disait qu’il serait absurde qu’un soldat... soit mis en prison par son créancier pour ne pas avoir remboursé un prêt et que l’avidité de personnes privées mette ainsi en danger la sécurité de tous."
Le fait que les principaux créanciers du Proche Orient étaient les rois, les temples et leurs collecteurs facilitait l’annulation des dettes. Il est toujours plus facile d’annuler les dettes qu’on vous doit à vous. Même les empereurs romains ont brûlé des livres d’arriérés d’impôts pour empêcher une crise. Mais il est devenu beaucoup plus difficile d’annuler des dettes dues à des créanciers privés quand la pratique de l’intérêt s’est répandue à l’ouest vers les royaumes de la Méditerranée à partir de 750 avant JC environ. Au lieu de permettre aux familles d’équilibrer les recettes et les dépenses, la dette est devenue le principal facteur des expropriations et du clivage des sociétés en deux camps : l’oligarchie créditrice et les clients endettés. En Judée, le prophète Isaïe (5:8-9) condamne les créanciers qui saisissent les bien hypothéqués et "ajoutent maisons aux maisons et champs au champs au point qu’il ne reste plus d’espace libre et qu’ils se retrouve les seuls habitants du pays".
Le pouvoir des créanciers et la croissance stable n’ont jamais fait bon ménage. La plupart des dettes personnelles de la période classique étaient constituées de petites sommes d’argent prêtées à des individus au seuil de la pauvreté qui avaient du mal à joindre les deux bouts. La saisie de leur terre et de leurs biens —et de leur liberté personnelle— enchaînaient irréversiblement les débiteurs. Au 7ième siècle avant JC, des "tyrans" (leaders populaires) se sont levés pour renverser les aristocraties de Corinthe et d’autres riches cités grecques en obtenant le soutien populaire par l’annulation des dettes. D’une manière moins autoritaire, Solon, a fondé la démocratie athénienne en 594 avant JC en interdisant l’esclavage de la dette.
Mais les oligarchies se sont reformées et ont appelé Rome à la rescousse quand les rois de Sparte, Agis, Cléomène et leur successeur Nabis ont voulu effacer les dettes à la fin du 3ième siècle avant JC. Ils ont été assassinés et leurs supporters chassés. Depuis l’antiquité, ça a été une constante politique de l’histoire que les créanciers s’opposent à la fois à la démocratie populaire et au pouvoir royal qui pouvaient tous les deux empêcher la conquête de la société par la finance —une conquête qui a pour objectif de transformer en dette productrice d’intérêts autant de pans de l’économie qu’il est possible.
Quand les frères Gracchus et leurs adeptes ont essayé de réformer les lois sur le crédit en 133 avant JC, la classe sénatoriale dominante a réagi avec violence et les a fait assassiner, inaugurant de la sorte un siècle de guerre sociale qui s’est terminée avec le sacre de l’empereur Auguste en 29 avant JC.
L’oligarchie créancière romaine gagne la Guerre Sociale, réduit la population en esclavage et c’est le début des années noires
Les choses étaient plus sanglantes à l’étranger. Aristote n’a pas mentionné la construction d’une empire dans son schéma politique, mais la conquête étrangère a toujours été un instrument capital dans la création de dettes et les guerres ont été la cause principale des dettes publiques des temps modernes. Rome a été le plus intraitable créancier de l’Antiquité ; ses collecteurs rançonnaient l’Asie Mineure, sa province la plus prospère. Le droit n’existait plus quand les "chevaliers" qui levaient le tribut arrivaient. Mithridate de Ponts a mené trois révoltes populaires et les populations d’Ephèse et d’autres cités se sont soulevées et ont tué 80 000 Romains en 88 avant JC selon les estimations. L’armée romaine a riposté et Sulla a imposé un tribut de guerre de 20 000 talents en 84 avant JC. En 70 avant JC les amendes pour les intérêts en retard avaient multiplié la somme par six.
Tite Live, Plutarque et Diodore, entre autres historiens célèbres de Rome, ont rejeté la responsabilité de la chute de la République sur l’intransigeance des créanciers qui a provoqué une guerre sociétale de 100 ans (133 à 29 avant JC) marquée par les meurtres politiques. Des leaders populaires ont essayé d’obtenir le soutien populaire en demandant l’annulation de la dette (la conspiration de Catilina en 63-62 avant JC). Ils ont été assassinés. Au 2ième siècle après JC, environ un quart de la population était réduite en esclavage. Au 5ième siècle, l’économie de Rome s’est effondrée car il ne lui restait plus un sou. Pour survivre les gens retournèrent dans les campagnes.

Les créanciers trouvent une raison légale pour soutenir la démocratie
Quand les banquiers se sont remis en selle après le pillage de Byzance par les croisés et ont investi de l’or et de l’argent dans le commerce occidental européen, les chrétiens n’ont pas réussi à empêcher le paiement d’intérêts comme ils l’auraient souhaité à cause de l’entente entre des prêteurs prestigieux (les Templiers et les Hospitaliers ont prêté de l’argent pendant les croisades) et leurs principaux clients — les rois, d’abord pour payer l’Eglise et de plus en plus pour financer les guerres. Mais les dettes royales n’étaient pas honorées quand les rois mouraient. Les Bardi et les Peruzzi ont fait faillite en 1345 quand Edward III a refusé d’honorer ses dettes. Les familles de banquiers ont perdu beaucoup d’argent en prêtant aux Habsbourg et aux Bourbon qui régnaient sur l’Espagne, l’Autriche et la France.

Les choses ont changé quand la démocratie hollandaise a voulu se libérer de l’Espagne des Habsbourg. Le fait que leur parlement pouvait faire des emprunts publics sur le long terme au nom de l’état a permis aux Pays Bas de lever des emprunts pour s’offrir des mercenaires à une époque où l’argent et le crédit étaient le nerf de la guerre. L’accès au crédit "a été l’arme la plus puissante dans leur lutte pour l’indépendance" a écrit Richard Ehrenberg dans Capital et finance à l’époque de la Renaissance (1928). "Celui qui faisait crédit à un prince savait que le remboursement de la dette dépendait de la capacité et du bon vouloir de son débiteur. Il n’en était pas de même avec les cités qui n’avaient pas seulement le pouvoir de décider mais étaient aussi des corporations et des groupes d’individus reliés par un destin commun. Selon la règle généralement acceptée chaque habitant de la cité répondait des dettes de la cité sur sa personne et sur ses biens".
L’avantage financier du gouvernement parlementaire était donc de pouvoir contracter des dettes qui n’étaient pas seulement les obligations personnelles de princes, mais étaient véritablement publiques et contraignantes quelque soit le roi en place. C’est pourquoi les deux premiers pays démocratiques, la Hollande et l’Angleterre après sa révolution de 1688, sont devenus les pa ys marchands les plus actifs pour ensuite devenir des puissances militaires de première importance. Ce qui est ironique, c’est que c’est le besoin de financement de la guerre qui a promu la démocratie en formant une trinité symbiotique, la guerre, le crédit et la démocratie parlementaire, qui s’est perpétuée jusqu"à nos jours.
A l’époque "la situation légale du roi en tant qu’emprunteur n’était pas claire et on ne savait pas encore si ses créanciers pouvaient exercer un recours contre lui en cas de non-paiement." (Charles Wilson, England’s Apprenticeship : 1603-1763 : 1965.) Plus l’Espagne, l’Autriche et la France devenaient despotiques, plus elles avaient du mal à financer leurs opérations militaires. A la fin du 18ième siècle, l’Autriche était un pays "sans crédit et par conséquent sans grande dette", un pays à qui personne ne voulait prêter, qui avait la plus mauvaise armée d’Europe et qui était complètement dépendant des subsides et garanties de prêts anglais au moment des guerres napoléoniennes.

La finance s’adapte à la démocratie, puis s’efforce d’y promouvoir une oligarchie
Au 19ième siècle, alors que les réformes démocratiques réduisaient le pouvoir de l’aristocratie terrienne au parlement, les banquiers ont adroitement développé des relations symbiotiques avec presque toutes les formes de gouvernement. En France, les adeptes de Saint-Simon réclamaient des banques mutualistes qui accordent du crédit en échange d’une répartition équitable des profits. L’état germanique a fait alliance avec la grande finance et l’industrie lourde. Marx a écrit avec optimisme que le socialisme rendrait la finance productive au lieu de parasitaire. Aux Etats-Unis, la régulation des services publics était assortie de profits garantis. En Chine, Sun-Yat-Sen a écrit en 1922 : "J’ai l’intention de regrouper toutes les industries nationales chinoises en un Grand Trust appartenant au peuple chinois qui sera financé par les capitaux internationaux pour un profit mutuel."

Pendant la première guerre mondiale les Etats-Unis ont remplacé l’Angleterre comme principal pays créancier et à la fin de la guerre ils avaient accaparé 80% de l’or monétaire mondial. Leurs diplomates ont modelé le FMI et la Banque Mondiale de façon à ce que leurs crédits engendrent la dépendance financière aux Etats-Unis principalement. Les prêts accordés pour financer le commerce et le règlement des déficits étaient soumis a des "conditions" qui mettaient la direction de l’économie entre les mains d’une oligarchie aux ordres et de dictateurs militaires. La réaction démocratique aux plans d’austérité nécessaires au service de la dette s’est réduite à des "soulèvements contre le FMI" jusqu’à ce que l’Argentine refuse d’honorer sa dette étrangère.
Une austérité au service de la dette similaire est aujourd’hui imposée à l’Europe par la Banque Centrale Européenne (BCE) e la bureaucratie européenne. Des gouvernements d’obédience sociale démocrate ont été mis en demeure de sauver les banques au lieu de promouvoir la croissance économique et l’emploi. Les pertes dues aux prêts bancaires toxiques et à la spéculation sont imputés aux budgets des états grevant les dépenses publiques et obligeant même à vendre des infrastructures. En réponse les contribuables, écrasés par le poids de la dette, sont sortis dans les rues ; les manifestations ont commencé en Islande et en Lettonie en janvier 2009 et se sont amplifiées en Grèce et en Espagne à l’automne pour protester contre le refus de leurs gouvernement de faire des référendums au sujet de ces aides funestes en bonds étrangers. 

La planification passe des représentants du peuple aux banquiers

Toutes les économies sont planifiées. Ce sont traditionnellement les gouvernements qui sont chargés de cette planification. Renoncer à cette prérogative au nom du " libre marché " revient à la céder aux banques. De plus la planification de la création et de la répartition du crédit est encore plus centralisée que lorsque les officiels élus en avaient la responsabilité. Et pour combler le tout, le cadre temporel financier est le court terme, une course en avant qui se termine quand nous n’avons plus rien. En recherchant leur seul profit, les banques tendent à détruire l’économie. Les surplus sont finalement absorbés par les intérêts et autres frais financiers, et ils ne reste rien pour de nouveaux investissements ou pour les dépenses sociales de première nécessité.
C’est pourquoi donner le contrôle de la politique d’une pays à une classe de créanciers a rarement engendré la croissance économique et la hausse du niveau de vie. La tendance des dettes à grossir plus vite que la capacité des peuples à les rembourser est une constante de toute l’histoire connue. Les dettes croissent exponentiellement, absorbant les surplus et réduisant une grande partie de la population en esclavage de la dette pour ainsi dire. Le cri du peuple de l’Antiquité pour annuler la dette avait la même fonction que les ordonnances royales du Proche Orient de l’âge de bronze : annuler l’excès de dettes pour retrouver l’équilibre économique.
A une époque plus récente, les démocraties incitaient un état fort à taxer les revenus et les biens des rentiers et à effacer une partie de la dette quand cela devenait nécessaire. Cela est plus facile à faire quand c’est l’état lui-même qui crée la monnaie et le crédit. Quand les banques ont la possibilité de faire leurs propres règles et peuvent mettre leur veto à ceux qui veulent leur imposer des limites, l’économie est pervertie et incite les créanciers à se livrer aux paris spéculatifs et aux fraudes cyniques qui ont marqué la dernière décennie. La chute de l’Empire Romain montre ce qui arrive quand les exigences des créanciers ne sont pas contrecarrées. En effet, la seule alternative à la planification et la régulation étatique du secteur financier est l’esclavage de la dette.

La finance contre le gouvernement ; oligarchie contre démocratie
La démocratie implique de subordonner la dynamique financière à l’équilibre économique et à la croissance — et de taxer les revenus des rentiers ou de garder les monopoles essentiels dans le domaine public. Détaxer ou privatiser les revenus de la propriété c’est les "libérer" pour les confier aux banques pour qu’ils soient capitalisés en prêts plus importants. Financée par l’augmentation de la dette, l’inflation des prix des biens augmente la richesse des rentiers tout en endettant l’économie globale. L’économie se contracte et la valeur des biens devient inférieure au montant des emprunts contractés.
Le secteur financier a assez de pouvoir pour profiter de telles situations d’urgence pour convaincre les gouvernements que l’économie va s’effondrer s’ils ne "sauvent pas les banques". En pratique cela leur permet de renforcer leur contrôle de la politique pour cliver encore plus l’économie. Le modèle typique est ce qui est arrivé dans la Rome ancienne en passant de la démocratie à l’oligarchie. En fait, en donnant la priorité aux banquiers et en permettant à l’Europe, à la BCE et au FMI prendre la direction des économies, on prend le risque de déposséder les pays de leur pouvoir de frapper ou d’imprimer de la monnaie et de lever les impôts.
Le conflit qui en résulte est celui des intérêts financiers contre l’indépendance nationale. L’idée que la banque centrale indépendante est le "fleuron de la démocratie" est un euphémisme qui permet de confier la décision politique la plus importante —celle de créer la monnaie et le crédit— au secteur financier. Au lieu de laisser le choix politique à des référendums populaires, le sauvetage des banques organisé par l’UE et la BCE représente aujourd’hui la meilleure manière d’augmenter la dette nationale. Les dettes des banques privées ont été intégrés aux bilans des gouvernements irlandais et grecs et les contribuables en sont redevables. C’est la même chose pour les 13000 milliards de dollars qui ont été ajouté en Amérique aux bilans du gouvernement depuis septembre 2008 (dont 5300 milliards de dollars de mauvaises hypothèques de Fannie Mae et Freddie Mac portés au bilan de l’état et 2000 milliards de dollars de produits toxiques "recyclés" par la Réserve Fédérale).
Tout cela est fait sur ordre des représentants de la finance qu’on appelle par euphémisme des technocrates. Ils sont mis en place par des lobbys de créanciers pour évaluer la quantité de chômage et de récession qu’il faut pour extraire le surplus d’argent nécessaire pour rembourser aux créanciers des dettes qui sont maintenant intégrées aux bilans des pays. Mais cela va à l’encontre du but recherché car la contraction de l’économie —la déflation due à la dette— rend la dette encore plus impossible à rembourser.
Ni les banques, ni les autorités publiques (ni les universitaires de la pensée dominante d’ailleurs) n’ont évalué la capacité concrète de l’économie à rembourser —je veux dire à rembourser sans contracter l’économie. Grâce à leurs médias et à leurs think tanks, ils ont convaincu les populations que la manière de devenir riche rapidement est d’emprunter de l’argent pour acheter des maisons, des actions et des obligations qui montent —grâce à l’inflation due au crédit bancaire— et d’inverser le système d’imposition progressive de la richesse du siècle dernier.
Pour le dire clairement, ce sont des pratiques économiques malsaines. Le but est de détruire les équilibres et les réglementations étatiques pour transférer le pouvoir de décision économique à la haute finance sous prétexte que c’est plus efficace que les réglementations publiques. On accuse la planification et la taxation gouvernementales de "mener à l’esclavage" comme si le "libre marché", contrôlé par des banquiers qui ont tout loisir de prendre des risques insensés, n’était pas au service des intérêts spécifiques de l’oligarchie et non de la démocratie. On ordonne aux gouvernements de rembourser des emprunts contractés non pas pour défendre des pays en temps de guerre comme au temps passé mais au profit des couches les plus riches de la population en faisant payer leurs pertes par les contribuables.
Le refus de prendre les opinions publiques en considération laisse les dettes nationales sans solide garantie politique ni même légale. En face d’un forte opposition populaire, des dettes imposées par décret, par des gouvernements ou par des agences financières étrangères peuvent se révéler aussi fragiles que celles des Habsbourg et autres despotes des temps passés. N’ayant pas été validées par le peuple, elles peuvent devenir caduques en même temps que le régime que les a contractées. De nouveaux gouvernements peuvent agir de manière démocratique et obliger le secteur bancaire et financier à servir l’économie au lieu du contraire.
Ils pourraient au moins essayer de les payer en réinstaurant une imposition progressive sur le patrimoine et les revenus, faisant ainsi passer le fardeau fiscal sur la richesse et les biens des rentiers. La re-réglementation bancaire et la remise en place de banques publiques de services et de crédit renouerait avec le programme social démocratique qui semblait avoir un bel avenir au siècle dernier.
L’Islande et l’Argentine en sont les exemples les plus récents mais on peut aussi se rappeler le moratoire sur les dettes de guerre des Alliés et les réparations germaniques en 1931. Un principe mathématique et politique de base est à l’oeuvre : Les dettes qui ne peuvent pas être payées ne le seront pas.
 
  • Michael Hudson, ancien économiste de Wall Street, est professeur à l’Université de Missouri, Kansas City (UMKC). Il a écrit de nombreux livres dont Super Imperialism : The Economic Strategy of American Empire (new ed., Pluto Press, 2002) et Trade, Development and Foreign Debt : A History of Theories of Polarization v. Convergence in the World Economy. Conseiller des gouvernements islandais, letton et chinois en matière de législation financière et fiscale, il fait partie du groupe d'experts économiques et financiers du mouvement Occupy. 

jeudi 24 mars 2011

Tunisie: pas encore la démocratie, mais déjà un premier sondage!

Par Régis Soubrouillard - Marianne, 21/3/2011
Quelques semaines après la révolution qui a fait tomber Ben Ali, la Tunisie découvre les joies de la démocratie et ses outils politiques. Parmi lesquels les sondages, gadgets survendus dans nos vieilles démocraties qui en abusent, ils apparaissent comme des outils de connaissance et d'expression politiques dans des pays récemment sortis de longues périodes d'absolutisme. Marianne2 dévoile les résultats de l'un des premiers sondages réalisé en Tunisie.

 Après le temps des révolutions, la Tunisie découvre les joies fragiles d'une démocratie balbutiante. Parmi les nouveautés qui s'installent peu à peu dans le paysage politique tunisien : les sondages. Gadgets suspects, polluants des côtes démocratiques dans nos contrées qui en consomment plus que de raison, tout en relativisant leurs résultats, ils apparaissent comme un espace d'expression politique et de connaissance des aspirations des populations dans des pays à peine sortis de l'absolutisme. En Tunisie les bureaux d’études multiplient les enquêtes pour prendre le pouls de l'opinion.
Du temps de Ben Ali, ces enquêtes politiques n’étaient que très rarement réalisées, compte tenu du fait que le pouvoir n’acceptait aucune critique.

Selon l’un des premiers sondages politiques réalisé par l'Institut ID Claire, 64,3% de la population affiche un certain optimisme concernant l’avenir de la Tunisie contre 15,4% qui se montre plus sceptique.
Les domaines à améliorer en priorité concernent la justice (34,1%), l’éducation (13,3%), l’administration publique (13%), la santé et l’emploi (7,9%).
Les principales attentes et aspirations des personnes sondées sont en premier lieu l’amélioration du niveau de vie (27,3%), plus de justice sociale (18,1%) et une baisse du chômage (16,7%). La lutte contre la corruption, les réformes économiques et la réforme de la constitution font également partie des priorités.

LES TUNISIENS DÉFAVORABLES À UN RÉGIME PRÉSIDENTIEL
Interrogés sur les changements à apporter à la Constitution Tunisienne, il apparait que la principale préoccupation est le nombre de mandats présidentiels qu’ils ont demandé de préciser et de limiter. Les répondants souhaiteraient également, à travers la constitution, garantir la démocratie, la liberté d'expression et la liberté de la presse. D’autres éléments ont été évoqués tels que l'immunité du président (qui doit pouvoir être levée), la liberté et la transparence des élections, la réduction des pouvoirs du président, l’indépendance de la justice, la séparation entre les trois pouvoirs (législatif, exécutif et judicaire) et le changement de régime.
Le parfait anti-portrait du régime Ben Ali...
Concernant le type de régime souhaité, la majorité des interrogés (66,2%) choisit le régime parlementaire. Cette préférence est principalement motivée par la volonté du tunisien de participer, de donner son avis et surtout de prendre part aux décisions.
Seuls 18,1% veulent maintenir un régime présidentiel car depuis l’indépendance c’est le seul qu’ont connu les Tunisiens.
C’est le comportement des Tunisiens lors des différentes élections (municipales, législatives et présidentielles) qui se révèle particulièrement intéressant. Le sondage montre que la participation aux votes a toujours été très limitée. Il s’est avéré ainsi que seulement 18,1% ont déjà voté dans des élections municipales, 15,5% dans des élections législatives et 30,6% dans des élections présidentielles quand Ben Ali annonçait des scores fleuves de 85% voire 95% et des taux de participation jamais inférieurs à 80% !

AUCUNE FIGURE POLITIQUE NE SORT DU LOT
A l’évidence, il est beaucoup trop tôt pour que les Tunsiens voient clair dans la nouvelle donne politique :
« Concernant les représentants des partis, il apparait nettement un manque de connaissance étant donné que la scène politique de l’avant 14 Janvier était dominée par le RCD. Nous avons demandé aux répondants de nous donner spontanément leurs visions de l’orientation politique des partis. Faute de bien connaître le programme politique de chaque parti, les sondés ont donné des réponses subjectives » fait remarquer l’Institut.
Le sondage montre que les Tunisiens n’ont toujours pas de figure politique qui se distingue des autres vu que 83,3% des répondants n’ont pas donné de nom ! Néanmoins, Ahmed Nejib Chebbi, le leader du Parti Démocratique Progressiste prend timidement la tête du classement avec seulement 6,6%, suivi par Rached Ghanouchi (5,1%), le leader du mouvement islamiste tunisien, largement réprimé sous Ben Ali et qui a obtenu sa légalisation récemment après 30 ans d’interdiction.

Un air de démocratie souffle bien sur la Tunisie, mais le chemin sera long et difficile : le journal tunisien WMC rapportait récemment que lors d'un débat télévisé sur une chaîne privée tunisienne, on a demandé à un jeune ce que signifiait la démocratie pour lui, il a répondu: «Je ne sais pas. Vous me demandez quelque chose que je n’ai jamais connu et que je n’ai jamais pratiqué. Je répondrais à votre question lorsque je l’aurais pratiqué!». Tout est dit.

mardi 19 janvier 2010

Quand j’entends parler de « liberté » et/ou de « démocratie », je sors mon rouleau à pâtisserie


par Michèle MIALANE, 19/1/2010
Selon le Petit Larousse illustré :
Démocratie : Régime politique dans lequel le peuple exerce sa       souveraineté lui-même, sans l’intermédiaire d’un organe représentatif (démocratie directe) ou par représentants interposés (démocratie représentative.)
Le « Tiers État » qui, avec l’aide de quelques nobles et curés divers, a introduit dans mon pays la « démocratie » (représentative car déjà alors il paraissait bien difficile aux millions de Français de délibérer et de trouver un consensus) l’a dotée de la fière devise qui orne le front de nos édifices publics : « Liberté, égalité, fraternité. »
Ce Tiers État qui était en fait la bourgeoisie montante- et d’aucuns en son sein souhaitaient sincèrement améliorer le sort d’un « peuple » quelque peu pressuré par une monarchie agonisante - n’avait pas été élu au suffrage universel. Il a fallu attendre 1848 pour que l’idée se fasse jour. Encore devait-on montrer patte blanche ou plutôt membre viril pour être électeur.  Et cela devait durer, dans le pays qui avait inventé le concept, jusqu’en 1944, où nous autres femmes dotées d’une intelligence inférieure et d’une affectivité surdéveloppée avons enfin eu le droit de mettre un bulletin dans les urnes de la République, ce qui à dire le vrai n’a pas été un facteur décisif de l’abolition du Code Napoléon.

À Versailles ! Paris, 5 octobre 1789

Le Tiers État de 1789 avait été élu par des citoyens payant l’impôt. Imagine-t-on que des pauvres absolus puissent avoir une pensée saine ? Cela explique sans doute que la propriété fut déclarée « droit inaliénable et sacré » par les Constituants alors que le droit à la nourriture n’existe encore de nos jours que dans la jurisprudence (cas de « l’état de nécessité » qui vous autorise, si vous n’avez pas un sou en poche et rien mangé depuis trois jours, à piquer un cassoulet  avec ou sans porc  dans un supermarché sans encourir les foudres de la Justice.) Notre cher Secrétaire d’État au logement l’a bien rappelé l’autre jour lorsqu’on lui a demandé (sur la Cinq) s’il était vraiment acceptable d’empêcher les gens de squatter un appartement vide depuis dix ans quand le moindre loyer à Paris excède la moitié du SMIC et qu’il fait moins dix degrés : la propriété, même laissée à l’abandon, c’est sacré, plus que le confort et même la vie d’un pauvre qui crève de froid, non mais !
La « démocratie » donc, c’est la démocratie « représentative », soit le pouvoir législatif délégué à des gens élus. Élus par qui ? Nous l’avons vu : par ceux que le système déjà en place juge bons. (Je précise que les États généraux étaient convoqués par le roi et que la noblesse et le clergé y disposaient de places réservées, la         moitié environ du total. En 1789, Louis XVI convoqua les États généraux en raison de la désastreuse situation financière du royaume). Il arrive que cela tourne au désavantage de ce système. C’est rare. Cela faillit être le cas en 1793. Mais l’on se reprit.
Alors : Qui représentent ces délégués ?
Inutile de rechercher, de nos jours, quelle est la proportion respective des professions libérales et des salariés du haut de l’échelle, bref du gratin, d’une part et des employés, ouvriers, petits paysans, bref de la piétaille, de l’autre dans l’Assemblée du peuple, et de la comparer à cette même proportion dans l’ensemble de la population. Je suis résolument contre la parité homme-femme car le système implique que de toute façon la plupart des petits, lorsqu’ils accèdent à des postes de pouvoir, ont trahi ou vont le faire. Voyez Fadela Amara. Comme dans un système patriarcal les femmes ne sauraient être que des femmes-alibis, dans un système où les riches sont maîtres les pauvres ne sauraient être que des pauvres-alibis. Pour Fadela Amara, les deux à la fois. Ça vaut une décoration !Femme du peuple
Comment voulez-vous dans de pareilles conditions que cette Assemblée prenne le parti de gens dont au mieux elle ignore tout, qu’au pire elle redoute, que presque toujours elle méprise ? La prétendue « démocratie athénienne » était moins faux-cul : elle n’était le fait que d’hommes (mâles) riches et ne prétendait pas agir dans l’intérêt des pauvres, des femmes, encore moins des esclaves. Car c’était une démocratie esclavagiste, comme plus tard la République romaine. Et bien plus tard encore les Etats-Unis d’Amérique. Du reste la France révolutionnaire n’a été qu’à peine troublée par l’esclavage dans ses colonies, et les diverses Républiques qui se sont ensuite succédées, avec quelques intermèdes, ont exalté le fait colonial ; comme chacun sait, quoi de plus démocratique que la colonisation ? Les colorés ont comme les femmes une intelligence inférieure et une affectivité surdéveloppée, c’est bien connu. Il leur faut des maîtres !
Venons-en au fait : dans ce prétendu « gouvernement du peuple », les conquêtes sociales ont été ... des conquêtes ; acquises de haute lutte par le mouvement ouvrier en général, la paysannerie n’étant devenue contestataire que très récemment dans les pays dits « démocratiques ». Je citerai en France les deux grands mouvements du Front populaire et de mai 1968. Les lois votées en faveur du peuple n’ont pas été décidées magnanimement par ses « représentants  », mais leur ont été arrachées. Les femmes, elles, ont livré au quotidien des combats longs et opiniâtres.
Mais ce cache-misère de l’absence de souci pour le peuple a volé en lambeaux depuis - je prie les anticommunistes de m’en excuser- la chute de l’Union soviétique. Car depuis longtemps cette invention antique, puis française, servait les intérêts des maîtres du monde, en particulier du monstre états-unien (et de son séide britannique), qui n’hésitait pas à qualifier de « démocratiquement  élus » ou de « démocrates » les dictateurs sanglants qu’elle soutenait un peu partout  après les avoir le plus souvent mis en place elle-même. De Suharto à Videla en passant par Trujillo, Marcos et le Chah d’Iran...le choix est vaste. Soyons juste, la France n’a pas été en reste, essentiellement en Afrique, encore que je ne puisse faire autrement, aujourd’hui précisément, que de mentionner la famille Duvalier, haïtienne comme chacun sait. C’était bien simple : quiconque était anticommuniste était démocrate, quiconque n’était pas anticommuniste était totalitaire, ou en grand danger de le devenir. (On ne savait pas au juste ce qu’était le communisme, mais c’était le Mal absolu puisqu’il était l’Ennemi de la Liberté et il était tapi dans son antre moscovite d’où il tentait d’étendre sur le monde ses malsains tentacules). Avec la disparition de la menace soviétique, le monstre a perdu toute vergogne et a invoqué la démocratie pour renverser tous les régimes qui n’étaient pas à sa botte, surtout s’ils avaient le mauvais goût de détenir trop de ressources énergétiques ou minières.
J’avais proposé il y  a quelques années les définitions suivantes :
 -Est démocratique tout régime en accord avec les Etats-Unis, y compris ceux qui se sont imposés par coup d’État militaire, pratiquent la détention et l’assassinat arbitraires, torturent , bâillonnent toute opposition et pressurent les pauvres.
 -Est totalitaire tout régime qui ne se plie pas aux diktats des USA, même s’il respecte tous les critères de la « démocratie » : liberté de conscience, d’expression, de circulation, etc., et même liberté des médias et élections « libres».
Et voilà : nous en arrivons au pire : la liberté, cette raison d’être de la « démocratie», est aussi la condition sine qua non de son établissement.
Sémantiquement c’est gênant.  Et pas seulement sémantiquement : si la démocratie ne peut s’établir sans liberté, c’est que la liberté lui a préexisté ? Et si elle lui a préexisté, elle peut exister sans elle ?

Les tricoteuses jacobines, an II, gouache, Pierre-Etienne Lesueur, 1793-1794, Paris, musée Carnavalet © RMN / Agence Bulloz
 
Revenons au Petit Larousse :
Liberté : État d’un être qui n’est pas soumis à la servitude (merci ! Comment définissez-vous la servitude ? Comme un « état où l’on est privé... d’indépendance. » Autrement dit : de liberté !) plus une petite dizaine de définitions, toutes relatives à un cas précis (liberté de conscience, de culte, d’expression, de circulation...). Bref, la liberté, dans l’absolu , c’est assez merdique à cerner.
Les Constituants mentionnés plus haut, et qui avaient promu la propriété au rang de « droit inaliénable et sacré », sans lui assigner aucune limite, avaient bien senti le problème :  la propriété, on sait bien ce que c’est. Essayez de vous installer dans le lit de votre voisin, ou seulement  de payer avec le porte-monnaie de la dame qui est devant vous, voire modestement de jouer avec le dernier Nintendo de votre petit frère, vous verrez  que vous êtes  à peu près seul contre tous. Mais la liberté ? La liberté, elle, c’est vous qui la définissez, alors elle est limitée ... par celle d’autrui. Dirent les Constituants.
Car le problème est que  dans le concret il  y a, tout au plus, la liberté de faire telle ou telle chose (Voir plus haut, le Petit Larousse). Et ça peut conduire à de sévères bagarres, quand deux libertés empiètent l’une sur l’autre, ce qui est à peu près toujours le cas. On l’a en partie résolu, ce problème, en admettant que tous les « autrui » ne se valent pas. Il y en a qui sont plus égaux que d’autres... Une autre de mes constatations c’est : notre système est parfaitement juste si on admet qu’un homme vaut deux femmes, un Blanc dix colorés (ces deux lois souffrent quelques exceptions) et un riche autant de pauvres que son compte en banque vaut celui du pauvre (Cette fois, aucune exception).
C’est ainsi que, dans notre système qui n’a que ce mot à la bouche, des actionnaires inutiles ont la liberté de mettre à la rue, pour empocher un peu plus d’argent dont déjà ils regorgent, des milliers d’êtres humains  qui aimeraient avoir la liberté de conserver leur emploi. Un propriétaire de dix immeubles a la liberté  de refuser d’en louer un, à un prix raisonnable, à dix familles en possession d’enfants qui aimeraient avoir la liberté de se  loger correctement. Un milliardaire a la liberté de priver d’eau et de nourriture cent mille êtres humains, en détournant à son profit, pour ses menus plaisirs, le cours d’eau qui les fait vivre et  au bord duquel ils aimeraient avoir la liberté de continuer à vivre. Ce que nous appelons « liberté », dans un monde marchandisé, c’est la loi de la jungle, dans une jungle où la force se nomme « l’argent ».
Alors, qu’on remplace notre devise par ces trois mots : esprit critique, égalité en droits (en droits ; j’y tiens ! l’égalité  tout court est un leurre) et solidarité. Au moins, ça voudra dire quelque chose.
Appendice :
Dans notre système français « démocratique » :
Un texte (le TCE) rejeté par 55% des votants, avec une forte participation électorale, a été imposé par le Parlement, y compris les « représentants » de deux Partis (P.S  et Verts) dont les électeurs avaient voté contre à plus de 60%.
Une loi contestée par une Chambre où l’exécutif dispose d’une très forte majorité va passer en force, si ce n’est déjà fait (Taxe professionnelle)
Une loi rejetée par le Conseil Constitutionnel, gardien d’une Constitution -adoptée (très largement) au suffrage universel - sera imposée sous peu  par l’exécutif (Taxe carbone).
Un débat qui n’intéresse absolument pas plus de  la moitié des Français, et fort modérément la majorité des autres (l’identité nationale) est lancé à grands frais, alors que le projet de statut de la Poste ne fait l’objet d’aucun référendum (il est déjà adopté) , bien qu’une consultation organisée de bric et de broc au coin des rues ait mobilisé deux millions de votants (et nombreux sont ceux qui comme moi y auraient participé s’ils en avaient eu la possibilité) qui  le rejettent à 90%.
Vous me fournirez bien d’autres exemples ?





Pour lire d'autres articles de cette Première guerre mondiale des mots, cliquez ici 



La Première guerre mondiale des mots est une initiative de Palestine Think Tank et Tlaxcala.

Les auteurs souhaitant y participer peuvent envoyer leurs contributions à  contact@palestinethinktank.com et à tlaxcala@tlaxcala.es.



Michèle Mialane est membre de Tlaxcala, le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique. Cet article est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteure et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=9780&lg=fr


mercredi 12 novembre 2008

Un nouvel hymne national pour les USA


Nous nous rallions à la suggestion de notre ami Raja Chemayel que les USA adoptent cette chanson de Leonard Cohen comme hymne national à partir du 20 janvier 2009...




« Démocratie »

Elle vient par un trou dans l'air,
de ces nuits place Tiananmen.
Elle vient du sentiment
que ceci n'est pas vraiment réel
ou si c'est réel, ce n'est pas exactement là.
Elle vient des guerres contre le désordre
des sirènes jour et nuit,
des feux des sans-abri,
des cendres des gays:
la démocratie arrive aux USA.
Elle vient par une fissure dans le mur
sur un flux visionnaire d'alcool ;
de la stupéfiante narration
du sermon sur la montagne
que je ne prétends pas comprendre du tout.
Elle vient du silence
sur le dock de la baie
du coeur courageux, hardi, battu
de Chevrolet:
La démocratie arrive aux USA.

Elle vient du chagrin dans la rue,
lieux saints où les races se rencontrent ;
elle vient des récriminations homicides
entendues dans chaque cuisine
pour savoir qui servira et qui mangera.
Elle vient des puits de déception
où les femmes prient à genoux
pour la grâce de Dieu dans le désert d'ici
et dans le désert lointain :
La démocratie arrive aux USA

Navigue, navigue
ô puissant vaisseau de l'État
jusqu'aux rivages des besoins
au-delà des écueils de la cupidité
à travers les rafales de la haine
navigue, navigue, navigue.

Elle vient en Amérique d'abord,
berceau du meilleur et du pire.
C'est ici qu'ils ont la place
et la machinerie pour le changement
et c'est ici qu'ils ont la soif spirituelle.
C'est ici que la famille est brisée
et c'est ici que les gens seuls disent
que le coeur doit s'ouvrir
de manière fondamentale :
la démocratie arrive aux USA

Elle vient des femmes et des hommes
Ô baby, nous ferons l'amour à nouveau
nous allons plonger si profondément
que la rivière pleurera
et que la montagne criera Amen!
Elle arrive comme un raz-de-marée
sous l'emprise de la lune,
Impériale, mystérieuse,
dans des atours amoureux :
la démocratie arrive aux USA

Navigue, navigue...

Je suis sentimental si vous voyez ce que je veux dire
J'aime ce pays, mais je ne supporte pas le spectacle.
Et je ne suis ni de gauche, ni de droite
Je reste seulement chez moi ce soir
perdu dans ce petit écran sans espoir.
Mais je suis têtu comme ces sacs poubelles
que le temps ne peut pas décomposer,
Je suis au rancart, mais je brandis encore
ce petit bouquet de fleurs sauvages :
la démocratie arrive aux USA.

Traduit par Annie Goossens pour http://arabefrustre.blogspot.com/