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vendredi 30 mars 2012

Tunis, 30 mars 2012: sit-in des familles de disparus en mer devant l'ambassade d'Italie

Des familles de jeunes Tunisiens disparus en mer entre la Tunisie et l'Italie en mars 2011, accompagnées de nombreux amis tunisiens et italiens, se sont rassemblées ce matin 30 mars devant l'ambassade d'Italie à Tunis pour crier la question qu'elles posent depuis un an :"Où sont nos enfants?" Après plusieurs heures d'attente, une délégation a été reçue par une secrétaire administrative qui a prétendu que l'ambassadeur italien était absent de Tunis. Parallèlement, une manifestation avait lieu devant l'ambassade tunisienne à Rome(ascoltate qui).

Regardez les vidéos ici
 
 "Ouïn ouledna ?": Où sont nos enfants ?
 "D'une rive à l'autre : des vies qui comptent"
 "La Terre est à tout le monde"


"Nous voulons nos enfants, SVP" 

Une longue attente sans résultat

jeudi 29 mars 2012

Tunis-Rome: sit-in pour les disparus en mer

Tunisi, Venerdì 30 marzo 2012
Sit-in davanti all’ambasciata italiana,  Place Mongi Bali.
Marzo 2011, marzo 2012. Trecentosessantacinque giorni, cinquantadue settimane, dodici mesi, un anno. Questo il tempo che le istituzioni italiane e tunisine hanno fatto trascorrere senza dare alcuna notizia alle mamme e alle famiglie tunisine che chiedono dove siano i loro figli.
Si susseguono, intanto, i vertici tra Italia e Tunisia per arrivare a un nuovo accordo di cooperazione contro l’immigrazione: nuove frontiere, nuove espulsioni, nuove detenzioni per governare il desiderio di libertà e di libertà di movimento.
Da una sponda all’altra, a distanza di un anno, per le istituzioni e per le loro politiche le vite continuano a non contare.
Quelle di quei ragazzi, partiti subito dopo la rivoluzione declinando così, come libertà di movimento, la libertà appena conquistata; quelle delle loro madri e famiglie, che hanno portato nelle piazze e per le strade della Tunisia il loro dolore e la radicalità di una domanda sulla vita o sulla morte; le nostre, quelle di tutte e tutti noi che da questa parte della sponda abbiamo inseguito quella radicalità, convinte e convinti che ci stesse suggerendo qualcosa di fondamentale: che le vite, tutte, con i loro desideri di libertà, con il loro dolore, con il loro desiderio di vita, nonostante le istituzioni, nonostante le politiche migratorie e le loro pratiche di scomparsa, contano.
Per continuare a ribadirlo, come madri e famigliari   insieme alle donne italiane  che hanno  dato luogo alla campagna “da una sponda all’altra: vite che contano”, crediamo che sia ora indispensabile un’azione sulle due sponde che agisca la radicalità del nostro contare, di noi, tutte e tutti, da una sponda all’altra.
Venerdì 30 marzo saremo a Tunisi dalle ore 10, davanti all’ambasciata italiana mentre a Roma i collettivi di donne della campagna  saranno davanti all’ambasciata tunisina in Via Asmara dalle ore 12.
Le madri dei ragazzi dispersi
Tunis, vendredi 30 mars 2012: sit-in devant l’ambassade d’Italie, place Mongi Bali, à partir de 10 h.
Mars 2011, mars 2012: 365 jours, 52 semaines, 12 mois, 1 an. C’est le temps que les institutions italiennes et tunisiennes ont laissé s’écouler sans donner aucune nouvelle aux mamans et aux familles tunisiennes qui demandent où sont leurs enfants.
Entretemps, les sommets se succèdent entre Tunisie et Italie pour établir un nouvel accord de coopération contre l’émigration/immigration : des nouvelles frontières, des nouvelles expulsions, des nouvelles mises en détention pour étouffer le désir de liberté et de liberté de mouvement.
D’une rive à l’autre, un an plus tard, les vies ne comptent toujours pas pour les institutions et leurs décisions politiques.
Il s’agit des vies de jeunes partis immédiatement après la révolution, mettant en œuvre la liberté à peine conquise sous forme de liberté de mouvement; il s’agit des vies de leurs mères et familles, qui ont exprimé sur les places et dans les rues de Tunisie leur douleur et leur question radicale : sont-ils morts ou encore en vie ?
Il s’agit de nos vies, de celles de toutes celles et tous ceux qui, de ce côté-ci de la mer, ont accompagné cette exigence, convaincuEs qu’elle impliquait quelque chose de fondamental : que les vies, toutes les vies comptent, avec leurs désirs de liberté, avec leurs douleurs, avec leurs désirs de vie, en dépit des institutions, en dépit des politiques migratoires et de leurs pratiques de disparition.
Pour continuer à le répéter, en tant que mères et parents de disparus, aux côtés des femmes italiennes qui ont lancé la campagne “d’une rive à l’autre : des vies qui comptent”, nous pensons qu’il est désormais indispensable de mener une action sur les deux rives pour affirmer radicalement que nous toutes et nous tous, d’une rive à l’autre, nous comptons.
Le vendredi 30 mars, nous serons devant l’ambassade italienne à Tunis à partir de 10 h, tandis qu’à Rome, les collectifs de femmes de la campagne seront devant l’ambassade tunisienne, rue Asmara,  à partir de midi.
Les mères des jeunes disparus en mer


lundi 19 mars 2012

360 jours d'attente-De la Tunisie à la Sicile : un voyage sur les traces des migrants disparus

En mars 2011, des milliers de jeunes sont partis des côtes tunisiennes pour
rejoindre l'Italie. Lors de ces chaudes journées, entre l'émotion de la
révolution et l'excitation face à l'ouverture des frontières, plusieurs
centaines de jeunes ont disparu. Ils voyageaient à bord de quatre bateaux,
le premier parti le 1er mars, le deuxième le 14 mars et les deux derniers
le 29 mars. Dès lors, leurs familles attendent des informations que les
institutions italiennes et tunisiennes n'ont pas été capables de fournir.

360 jours ont passé et les parents des disparus attendent encore. Alors que
le printemps arrive, combien de jeunes s'apprêtent à partir et à quitter la
Tunisie ? Combien d'entre eux réussiront à rejoindre la Forteresse Europe
et comment seront-ils accueillis ?

 En soutien à la campagne “Da una sponda all'altra: vite che contano/D'une
rive à l'autre: des vies qui comptent”, promue par des activistes et des
parents de disparus et un an après la disparition des ces jeunes, Stalker,
en collaboration avec Amisnet et avec le Comité des familles de tunisiens
disparus, entreprend un parcours de narration, de dénonciation et de
sensibilisation, participant ainsi à la construction d'une action commune
de solidarité et réclamant les mêmes droits pour tous, sur les deux rives
de la Méditerranée, là où les institutions embarrassées semblent ne pas
vouloir voir les dramatiques conséquences de leurs choix politiques.

 Le voyage commencera le 19 mars, au siège tunisien de la Fondation
Orestiadi, au Palais Bach Hamba de Tunis, où nous rencontrerons les
familles des disparus. Le voyage se poursuivra vers la Sicile où le 30
mars, à Gibellina, dans le cadre de l'exposition « Islam in Sicilia, un
giardino tra due civiltà/Islam en Sicile, un jardin entre deux
civilisations », sera inauguré le travail OUELADDNA FINN/WAITING NEWS. Dans
cette installation, le Canal de Sicile sera symbolisé par un désert de
sable bleu et les voix de ceux qui demandent de l'aide pourront être
écoutées par les visiteurs. Nous chercherons à retisser les routes, les
informations, les responsabilités. Le Canal comme un espace d'attente, la
longue et dramatique attente de ceux qui n'ont pas de nouvelles de leurs
propres enfants, de ceux qui luttent pour savoir, une attente qui est à la
fois une expression d'amour envers des êtres chers, un acte poétique et une
action civile.
Contact :
0039 - 3282912150
00216 - 53095209

vendredi 17 juin 2011

Une brebis clandestine à Lampedusa

par Annamaria Rivera, 16/6/2011. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
 
Il y avait aussi une brebis, avec les dix-neuf Tunisiens, dont six femmes et un enfant, débarqués à l’aube  à Lampedusa il y a quelques jours. On ignore si le doux animal avait été embarqué pour nourrir le petit pendant la traversée ou seulement comme souvenir du pays, comme l’auraient déclaré les Tunisiens. Il y a une troisième hypothèse que personne n’a avancée : que la brebis ait été destinée à être sacrifiée pour l’Aïd, la fête du sacrifice, justement.
 
Quoiqu’il en soit, il y a quelque chose d’évangélique dans cette image d’une petite communauté voguant sur les eaux de la Méditerranée avec un enfant et une brebis. C’est une parabole vivante qui met à nu l’absurdité des règlements qui prétendent enfermer les êtres humains à l’intérieur de clôtures nationales.  Alors que ce sont des raisons existentielles premières  qui poussent les gens vers un ailleurs pour se mettre à l’abri ou pour trouver un destin meilleur, ou « simplement » pour conquérir la liberté, dont celle de mouvement, conquise par une révolution.
 
 
Une fois arrivés à Lampedusa, les douze Tunisiens, les six Tunisiennes et l’enfant sont tous devenus nuda vita (vie nue*), comme la brebis, se retrouvant exposés à l’arbitraire de pouvoirs qui ont décidé de manière préventive qu’ils n’ont pas le droit d’avoir des droits.

Nous savons quel sort attend les Tunisiens humains : ils sont arrivés après le 5 avril, ils sont donc clandestins, passibles d’expulsion, précédée d’une période variable d’emprisonnement, d’arbitraire et de vexations. Après un séjour dans l’île, dans ce foutoir qu’on ose appeler centre d’accueil, ils seront déportés dans quelques camps défendus par des grilles et des barbelés en attendant d’être rapatriés. Peut-être tenteront-ils de s’enfuir, peut-être protesteront-ils contre les mauvais traitements, peut-être goûteront-ils aux matraques et lacrymos des forces de l’ordre.
 
La brebis extracommunautaire**, en revanche, a été immédiatement abattue, sans aucune hésitation. Les protestations des amis des bêtes ont été vaines. Les gazettes rapportent que « le protocole prévoit dans de tels cas l’abattage de l’animal après les analyses d’usage et la désinfection ». Notez ce langage : il n’est pas différent de celui qui est utilisé pour les humains, tout aussi clandestins que la brebis : »Les extracommunautaires de nationalité tunisienne…dans l’attente des décisions des autorités…après les vérifications d’usage… »
 
 Je ne sais pas si notre gentille brebis, amenée à émigrer clandestinement, avait un nom. Maintenant qu’elle a rejoint cette autre dimension dans laquelle plus personne, ni animal ni humain, ne peut être sacrifié, donnons-lui un nom pour l’honorer. Appelons-la Karima, Généreuse en arabe. Ce nom lui convient, qu’elle ait vraiment sauvé, grâce à son lait, la vie d’un bambin, qu’elle se soit prêtée à faire office de souvenir vivant du pays, ou, à son corps défendant, de bouc émissaire au sens propre (c’est ainsi que s’appelle aussi un personnage de mon roman Spelix. Storia di gatti, di stranieri e di un delitto[Spelix, Histoire de chats, d’étrangers et d’un délit], qui n’est pas une brebis, mais est également tunisienne : une coiffeuse tout aussi douce et généreuse).
 
Karima est emblématique de la hiérarchie de la domination : nous sommes tous sacrifiables à partir du moment où l’on a décidé que les animaux sont sacrifiables ; nous sommes tous marchandisables à partir du moment où l’on a décidé que les non-humains le sont. Dans la hiérarchie de la domination, elle occupait le dernier degré. La petite communauté tunisienne arrivée par la mer, qui avait exercé son pouvoir sur la brebis, s’est trouvée à son tour exposée à l’arbitraire du pouvoir.
 
Karima est non seulement l’emblème de la générosité et de la douceur, mais aussi du vivant sans défense et sacrifiable, que le sacrifice s’accomplisse sous forme de mise à mort ou d’expulsion, c’est-à-dire d’anéantissement d’un projet de délivrance.
 
Nous devrions faire quelque chose pour qu’il soit consenti à cet enfant et aux siens, arrivés sur les rives de l’espoir de manière aventureuse, de chercher un avenir meilleur sur ces rives.
 
NdT
* Vita nuda : concept de Walter Benjamin dans sa Critique de la violence, repris par Giorgio Agamben dans Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue. Les deux philosophes s’interrogent sur la sacralisation de la vie humaine dans les sociétés modernes, suspectée de servir de substitut à la croyance perdue en Dieu. Le caractère sacré de la vie - présenté aujourd'hui comme un droit universel - n'est qu'un assujettissement radical de l'humain à un souverain pouvoir de mort. Cette origine s'est actualisée avec une brutalité et une clarté inouïe dans la politique nazie. Selon Agamben, la vie nue est "l'objet d'une violence qui excède autant la sphère du droit que celle du sacrifice". Ainsi, le sacré est ramené dans la sphère biopolitique (néologisme créé en 1974 par Michel Foucault pour identifier une forme d'exercice du pouvoir qui porte, non plus sur les territoires mais sur la vie des gens, sur des populations, le biopouvoir).

** Traduction littérale du curieux terme italien désignant les ressortissants de pays n’appartenant pas à la « communauté », autrement dit l’Union européenne.

lundi 4 avril 2011

Comment Berlusconi entend-il "convaincre, voire contraindre" la Tunisie ? En la padanisant ? En la transformant en terrain de golf ?

Silvio Berlusconi se rend aujourd'hui 4 avril à Tunis pour "examiner avec le gouvernement provisoire le dossier de l'émigration clandestine". Son ministre  de l'Intérieur, membre de la Ligue du nord, Roberto Maroni a déclaré  que Rome attendait deux choses de Tunis: ''Les rapatriements et le blocage des départs'' depuis les côtes tunisiennes. ''Nous irons à Tunis pour convaincre, voire contraindre la Tunisie à maintenir les engagements pris'' notamment pour dissuader les candidats à l'émigration de partir, a ajouté Maroni. Comment Berlusconi va-t-il "convaincre, voire contraindre" le gouvernement tunisien de prendre des mesures policières pour bloquer les départs ? Va-t-il menacer de bombardements ? Ou bien va-t-il se rallier à la proposition surréaliste faite par François Fillon de proposer " l'association à l'Union européenne en échange d'un certain nombre d'engagements, dont celui de reprendre sur son territoire ses clandestins''? À notre connaissance, la Tunisie est déjà associée à l'UE depuis 1995. Peut-être Fillon l'ignore-t-il ? Pour revenir à Berlusconi, il est allé faire le pitre à Lampedusa il y a quelques jours et s'y est livré à une des clowneries dont il est le spécialiste : il a promis de faire dégager en quelques jours tous les migrants arrivés par bateaux ces derniers jours, il a annoncé qu'il allait faire construire un...golf sur l'île, où, a-t-il révélé, il vient d'acheter une villa et, last but not least, il a promis de "proposer la candidature de Lampedusa au...Prix Nobel de la Paix" !!! Bref, du grand n'importe quoi. Lisez l'article de la chercheuse et militante italienne Annamaria Rivera sur l'Italie padanisée.

Serguéï Tunin, Russie
Lampedusa: les barbelés de notre médiocrité 
par Annamaria Rivera, Liberazione, 3/4/2011. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original :
Lampedusa: I fili spinati della nostra mediocrità

Face à l’exode, tout à fait prévisible, de quelques milliers de migrants et de réfugiés, on ne pourrait imaginer de farce plus indigne que celle qui se joue dans le malheureux pays dans lequel il nous est échu de vivre, désormais padanisé* du Nord au Sud, à quelques exceptions près.
Et le contraste est strident entre la noblesse du printemps arabe et la misère des réponses italouillardes** à l’issue escomptée et secondaire de cet extraordinaire tournant historique : rien que chaos, déshumanisation, alarmisme social, compétition entre égoïsmes institutionnels, camps de concentration, barbelés, menaces de rapatriements collectifs, patrouilles “spontanées” et chasse aux fugitifs jusque dans les hospitalières Pouilles.
La jeune taupe a bien creusé : le mélange monstrueux de liguisme nazi, de cynisme individualiste de propriétaires, de provincialisme pingre et inconscient dessine aujourd’hui le portrait le plus fidèle de la nation italienne.
Nous sommes le pays qui est incapable – ou refuse – de contraindre à la démission son médiocre despote, camarade de goûter et de bunga-bunga***des tyrans renversés par les révoltes : un homme qui, après l’apocalypse japonaise, a eu le culot de qualifier l’arrivée de réfugiés de “tsunami humain”. Et il est donc cohérent que nous en exprimions au niveau institutionnel et social les attitudes, les tics, les sautes d’humeur indécentes.

Chappatte, Le Temps (Genève), 31/3/2011
À l’opposé - et ce n’est pas un hasard – l’héroïsme et la générosité collectifs qui ont guidé le soulèvement tunisien se sont reflétés dans la solidarité, l’altruisme, le naturel serein avec lesquels les populations très pauvres des villages frontaliers – et les autorités tunsiennes elles-mêmes – ont accueilli presque 150 000 réfugiés arrivés de Libye : cela, dans un pays d’à peine 10 millions et demi d’habitants, se trouvant dans une phase très difficile de transition politique, sociale et économique.
Chez nous – un pays de plus de 60 millions d’habitants – il a suffi de 20 000 arrivées pour entraîner le cycle pervers et crapuleux dont nous avons parlé, qui va de l’impéritie et du chaos à leur instrumentalisation alarmiste, du malaise et du rejet populaires aux renvois de balles entre institutions. Il faut ajouter que c’est seulement en apparence que la France est à peine moins dégoûtante, qui, à Vintimille, renvoie les Tunisiens vers l’Italie : pour retrouver leur honneur perdu - si l’on ose dire – Sarkozy & Co., eux aussi anciens camarades de goûter de Kadhafi et grands protecteurs de Ben Ali, préfèrent les bombardements “humanitaires” à l’accueil et à la solidarité.
Et pourtant il n’y a dans toute cette situation aucun lien objectif, mais plutôt des volontés perverses et des inaptitudes subjectives. Pour ne parler que du niveau institutionnel, il suffirait, pour garantir aux migrants un traitement digne d’un pays civilisé, de réaliser un plan d’accueil diffus, organisé en petits groupes, et surtout édicter un décret sur la protection temporaire, parfaitement possible selon les lois et règlements actuels. Cela permettrait entre autres aux migrants de transiter dans les pays européens et de rejoindre la France et l’Allemagne, c’est-à-dire leurs objectifs réels, contournant ainsi le “bouchon” de Vintimille. C’est ce que demande la myriade d’associations de défense des droits des migrants, à commencer par l’ARCI.
Le Parti démocratique évoque lui aussi la protection temporaire, mais de manière passablement plus ambiguë, car il ne résiste pas à la tentation de demander dans le même souffle un “accord avec la Tunisie pour gérer l’arrêt des arrivées et la programmation des rapatriements”. Peut-être les « démocrates » ignorent-ils qu’ainsi ils trahissent la volonté et l’esprit du printemps arabe, dont la déclaration récente du Forum économique et social tunisien est un exemple. Le Forum demande à son propre gouvernement l’exact contraire : de refuser “la demande des autorités italiennes concernant un rapatriement de masse obligatoire des émigrés” et ”l’interruption de l’application des accords sur les questions migratoires, passés avec l’ex-dictature”.
Mais les nôtres sont durs de la feuille. Ils n’ont pas encore compris que la liberté pour laquelle les jeunes Tunisiens et Égyptiens, peut-être aussi Libyens, ont lutté et luttent, c’est aussi la liberté de mouvement. Les jeunes révoltés qui ont expérimenté virtuellement le droit à la mobilité – avec les blogs, Facebook et autres réseaux sociaux – et qui donc se sentent déjà partie prenante d’une communauté globale sans frontières, n’acceptent plus (en admettant qu’ils l’aient jamais accepté) d’être confinés à l’intérieur des enceintes nationales. Par leurs révolutions ils ont déclarés faire partie d’au moins une région euro-méditerranéenne.
Certes les raisons qui les poussent à risquer leur vie en embarquant sur les habituelles charrettes de la mer sont aussi multiples que leurs biographies individuelles. Pour beaucoup de jeunes prolétaires tunisiens, la transition, avec l’effondrement du secteur touristique et de tout le secteur informel induit, signifie perte de travail et de revenu, impossibilité de continuer à faire vivre leur famille. Pour d’autres, cette transition, avec le relâchement de la surveillance policière, représente l’occasion de réaliser enfin un projet de migration qu’ils avaient dans le tiroir. Pour beaucoup d’entre eux, partir, aller voir ce qu’il y a sur l’autre rive, est simplement le corollaire de la liberté conquise par le soulèvement.
Penser qu’on peut contraindre de telles aspirations entre les barbelés de notre médiocrité fainéante et devenue méchante, de notre égoïsme incapable et provincial, est pure sottise car cela va dans la direction opposée à celle des désirs collectifs des autres et du mouvement historique.
Dès maintenant, des brèches et des voies de fuite s’ouvrent dans les clôtures de barbelés. Et à propos : pourquoi est-ce que nous, les vrais “hommes et femmes de bonne volonté”, ne nous armons pas de cisailles - des vraies, pas des symboliques - pour encourager le cours de l’histoire ?
 Ndt
*Padanisé : néologisme formé à partir du mot Padania, la chimérique république virtuelle de la région du Pô inventée par la Ligue du Nord. Une version post-moderne de l'esprit de clocher et du “maître chez soi”.
**Italouillardes : néologisme du traducteur, formé à partir de franchouillard et de trouillard, pour rendre l’italien italiche.
*** Bunga-bunga : Terme inspiré à Berlusconi par Kadhafi pour désigner ses orgies.

 
 

dimanche 30 janvier 2011

Ben Ali, un partenaire idéal : la double morale de la politique allemande vis-à-vis de la Tunisie

par German-Foreign-Policy.com, 18/1/2011. Traduit par  Michèle Mialane et édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala
TUNIS-BERLIN-À Berlin on a réagi à la chute de notre vieil allié tunisien Zine El Abidine Ben Ali par une volte-face grotesque. En plein accord avec son Ministre des Affaires étrangères, la Chancelière a déclaré qu’il  « serait désormais indispensable de respecter des droits humains ». Depuis des dizaines d’années des organisations de défense des droits humains déposaient  des plaintes auprès de la Chancellerie et du Ministère des Affaires étrangères au sujet des graves violations de ces droits imputables au gouvernement tunisien- sans résultat.
De fait, le gouvernement ultra-répressif du Président Ben Ali comptait parmi les alliés de la République fédérale en Afrique du Nord ; non content d’être un collaborateur zélé au plan politique, il offrait aux entreprises allemandes des  conditions extrêmement lucratives - les bas salaires pratiqués en Tunisie en avaient fait pour les managers allemands leur lieu de production préféré en Afrique du Nord. La presse économique allemande  tressait récemment encore des lauriers à Ben Ali, le « dictateur soft », aujourd’hui diabolisé par Berlin, qui souhaite conserver son influence en Tunisie après la chute du Président. Il y a quelques semaines encore la Fondation Konrad Adenauer, proche de la CDU, déclarait que le régime tunisien était un « partenaire idéal ».
Un prolongement des ateliers  allemands ?
Le régime du Président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, désormais renversé, entretenait des liens étroits avec Berlin et les entreprises allemandes. La Tunisie est  de quelque importance pour l’industrie allemande : c’est le prolongement de ses ateliers. L’Allemagne est le troisième partenaire commercial de la Tunisie. Elle importe en particulier des produits semi-finis pour en faire - souvent dans des entreprises où les Allemands ont des participations - des produits finis destinés aux consommateurs allemands. Un exemple classique : l’industrie textile, qui introduit des matières premières et les  fait transformer en Tunisie pour des salaires dérisoires. Ce type de production représente 40% des importations tunisiennes d’Allemagne et 80% des exportations vers l’Allemagne. « La Tunisie est au Maghreb le premier partenaire des exportateurs allemands», écrit le Ministère des Affaires étrangères, parlant du rôle de tâcheron économique joué par cet État.1 Parallèlement, l’Allemagne est le quatrième investisseur étranger en Tunisie ; dans ce pays plus de 250 entreprises essentiellement exportatrices travaillent avec du capital allemand; par exemple le sous-traitant automobile Leoni, bien connu, qui fait travailler environ 12 000 Tunisiens pour remplir les poches des Allemands.
 Leoni, fabriquant de faisceaux de câbles à Sousse

Des salaires de misère
Les raisons la prédilection des managers allemands pour la Tunisie ont été en 2008 splendidement exposées par l’Agence fédérale pour le  commerce étranger Germany Trade and Invest (gtai). Celle-ci écrivait alors 2: « Les salaires tunisiens se situent  « tout en bas de l’échelle internationale’. » Seuls quelques pays d’Extrême-Orient pratiquaient « des salaires inférieurs » ; même « le Maroc et la Turquie » sont obligés « d’accorder des salaires plus élevés ». Voilà très précisément décrite la pauvreté qui - jointe  à la corruption, qui apparemment ne cause aucun tort aux firmes allemandes - a déclenché la révolte cotre le régime de Ben Ali. « Un pays évolué et acquis au libéralisme » - voilà ce qu’était la Tunisie pour la presse économique d’il y a plusieurs années, qui se félicitait des salaires de misère tunisiens ; le pays s’imposait ainsi comme « un endroit rêvé pour les investissements industriels. » L’un des principaux responsables de ces conditions lucratives était Ben Ali, le « dictateur soft ». 3
En vertu de l'accord d'association entré en vigueur en 1998, il n'y a plus de barrières douanières entre la Tunisie et l'UE depuis 2008. Ici Ben Ali avec Herman Van Rompuy, président de la Commission européenne

Pas pris au sérieux
De fait Ben Ali a veillé à ce que son pays rapporte aux entreprises européennes. Durant sa présidence, en 1995, Ben Ali a conclu un accord d’association avec Bruxelles, s’est ensuite  rapproché de la politique commerciale de l’UE et a fait  entrer son pays - le premier en Afrique du Nord - dans une zone de libre échange avec l’Europe. Il y a été fortement aidé par la politique allemande d’aide au développement, qui, d’après le Ministère des Affaires étrangères, a fait sien le programme de « modernisation de l’économie tunisienne » - préparant ainsi le pays à « l’union douanière avec l’UE »4. Dans le domaine de la lutte contre l’immigration aussi le gouvernement Ben Ali s’est montré en général coopératif avec l’Europe, en particulier grâce à quelques vedettes militaires d’occasion que Tunis avait rachetées en 2005 à la marine de guerre allemande. Seules  quelques organisations de défense des droits humains protestèrent. Une des clauses de l’accord d’association passé entre l’UE et la Tunisie prévoyait en théorie le respect des droits humains, fit remarquer Amnesty International en 2006 : « Si l’UE prenait ce passage vraiment au sérieux », elle aurait dû « résilier » cet accord depuis longtemps.5
Usine de confection en Tunisie. Salaires horaires des ouvrières : 0,75 €

Aucune aide à attendre
Il est évident que Berlin n’avait aucun intérêt à gêner une coopération aussi lucrative en insistant sur le respect dû aux droits humains. Même confronté aux reproches faits à l’appareil répressif tunisien de pratiquer la torture, le gouvernement fédéral répondait que « le gouvernement tunisien présente cela sous un tout autre jour », rapporte le journaliste Marc Thörner dans une interview accordée à notre rédaction en 2005. Lui-même avait été victime en Tunisie de répression policière illégale au cours d’investigations en 2003. Ayant, puisqu’il était citoyen allemand, demandé de l’aide à l’ambassade d’Allemagne, il s’était entendu répondre qu’il devait se soumettre aux autorités du pays et n’avait aucune aide à attendre  son ambassade6. Le grand manitou de la diplomatie allemande était à cette époque Joseph (Joschka) Fischer (Bündnis 90/Die Grünen Alliance 90/ Les Verts, Ndlt).  Berlin n’a modifié en rien sa politique tunisienne jusqu’à la fin de l’année 2010. Par exemple, lorsqu’en novembre 2010 une délégation parlementaire tunisienne de haut rang - sous la conduite du Président d’une Commission compétente entre autres en matière de « droits humains » - rendit visite à la Fondation Konrad Adenauer, proche de la CDU, le vice-Premier secrétaire de la fondation qualifia Ben Ali de « partenaire idéal7».
Grotesque
Au prix d’une grotesque volte-face Berlin essaie maintenant de prendre ses distances  d’avec son partenaire Ben Ali, après sa chute. Dès ce week-end la Chancelière - par ailleurs membre du Directoire de cette même Fondation Konrad Adenauer, naguère encore si enthousiaste de l’État répressif de Ben Ali - déclarait qu’il était désormais « indispensable de respecter mes droits humains et de garantir la liberté de presse et de réunion ». L’UE et en particulier l’Allemagne étaient bien sûr prêtes  « à apporter leur soutien pour  ce nouveau départ8 ». Le Ministre des Affaires étrangères, dont les services avaient laissé tomber même des journalistes allemands persécutés par l’appareil répressif tunisien déclarait maintenant que la Tunisie avait besoin « de réformes durables et solides9.  Un coup d’œil aux notes d’ information émises par le Ministère des Affaires étrangères au sujet de la Tunisie révèle cependant les  difficultés que rencontrent ses services pour  se dépêtrer de la chute de son allié tunisien de longue date. On peut y lire, en août 2010 , que « les relations de la Tunisie avec  l’Allemagne sont bonnes et intensives 10». La situation des droits de l’homme dans ce pays répressif d’Afrique du Nord présente certes « quelques déficits » « dans la pratique ». Mais le pessimisme n’est pas de mise : « La Constitution garantit le respect des droits humains et une justice indépendante11 ». 
Notes
1 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  août 2010
2 Lohn- und Lohnnebenkosten - Tunesien (Salaires et charges en Tunisie Ndlt); www.gtai.de  28.03.2008
3 Milder Diktator (Un dictateur soft, Ndlt); www.wiwo.de  03.06.2006
4 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  août 2010
5 Nichts hören, nichts sehen; AI-Journal April 2006 (Ne rien voir, ne rien entendre, Journal d’Amnesty International, avril 2006)
7 Ausgezeichnete Partnerschaft stärker in Wert setzen(Mieux mettre en valeur un partenariat idéal, Ndlt); www.kas.de 11.11.2010
8 Bundeskanzlerin Merkel zur Lage in Tunesien; Presse- und Informationsamt der Bundesregierung 15.01.2011(la Chancelière Merkel sur la situation en Tunisie ; service de  presse et communication du gouvernement fédéral, le 15/01/2011)
9 Bundesaußenminister Westerwelle begrüßt Bildung einer Regierung der nationalen Einheit in Tunesien; Pressemitteilung des Auswärtigen Amts 17.01.2011 (Westerwelle, Ministre allemand des Affaires étrangères salue la formation d’un gouvernement d’unité nationale en Tunisie; déclaration du Ministère des Affaires étrangères à la presse en date du 17/01/2011)
10 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  /août 2010
11 Innenpolitik (Politique intérieure, Ndlt) ; www.auswaertiges-amt.de  / août 2010

vendredi 14 janvier 2011

Après Hatem Bettahar à Douz, Fatma Jerbi Marendaz tuée à Dar Chaabane : personne n'est à l'abri

Désormais, c'est clair : tout un chacun risque sa vie en Tunisie, pas seulement les manifestants, mais aussi les spectateurs, les touristes. Les voyagistes français, belges, allemands et suisses viennent de lancer une opération de rapatriement de leurs clients depuis les stations touristiques tunisiennes. Ce que tous les appels militants au boycott touristique n'étaient pas arrivés à obtenir, la police aux ordres de Ben Ali y est arrivée. Puisse l'opération "plages vides" précipiter la chute du tyran.

Les obsèques de la Vaudoise tuée en Tunisie auront lieu cet après-midi

Enterrement | Les funérailles de la Suissesse décédée en Tunisie dans les émeutes auront lieu vendredi à 15h30. L’autopsie a confirmé qu’elle est décédée d’une balle rentrée dans son crâne.


© DR | Fatma Jerbi Marendaz

ATS | 14.01.2011 | 12:21

Les obsèques de la Suissesse de 67 ans tuée mercredi en marge d’une manifestation dans le nord-est de la Tunisie auront lieu à 15h30, a indiqué vendredi le frère de la victime. Ce dernier s’est rendu en milieu de matinée à la morgue pour recevoir les résultats de l’autopsie pratiquée sur le corps de sa sœur.
«L’autopsie a confirmé qu’elle est décédée d’une balle rentrée dans son crâne», a déclaré Raouf Jerbi. Selon lui, la police a volontairement visé sa soeur. «La police vise tout, même les chiens», a-t-il accusé jeudi.
Le drame s’est produit à Dar Chaabane, près de la station balnéaire de Hammamet. La sexagénaire se trouvait sur la terrasse de sa maison, d’où elle a été témoin de confrontations entre la police et de jeunes manifestants, a indiqué jeudi le coordinateur du Comité de soutien du peuple tunisien (CSPT-Suisse), Anouar Gharbi.
Mariée à un Suisse et vivant dans le Nord-Vaudois, la femme s’était rendue en Tunisie pour y passer des vacances auprès de sa famille a précisé M. Gharbi. Elle aurait dû rentrer en Suisse vendredi.
 Source : 24 Heures

«J’ai vu ma maman allongée par terre. Je la revois encore»


Tragédie | Mercredi soir, Fatma Jerbi Marendaz, une habitante de Mauborget, a été tuée au cours d’une manifestation en Tunisie.


Pascale Burnier et Vincent Maendly | 14.01.2011 | 00:01

«Le policier qui a tué maman n’a pas eu pitié de tirer sur une femme. Je ne peux pas le supporter.» Mercredi soir, Sarra, 12 ans, a vu le corps de sa mère allongé sur le sol. Fatma Jerbi Marendaz, une Vaudoise de 66 ans, mourait sous les tirs de l’enfer tunisien, à Dar Chaabane au Nord de la Tunisie.
Selon son frère de 51 ans, Raouf, elle aurait succombé à une balle tirée par un policier posté sur la tourelle d’une mosquée. Le Département fédéral des affaires étrangères a confirmé hier le décès de cette Suissesse d’origine tunisienne. Elle avait travaillé durant trente ans comme instrumentiste dans plusieurs hôpitaux vaudois.
Le destin brisé de sa soeur, Raouf tient à le raconter sans pudeur. Mais avec rage et tristesse. «Il était environ 18 heures. Dans la rue, il y avait des affrontements entre la police et le peuple. Ma sœur est montée sur le toit de sa maison avec d’autres voisins pour voir ce qu’il se passait. Là, elle a pris une balle dans le cou. Près de l’oreille. Il y avait beaucoup de sang. Deux garçons, des jeunes, sont morts aussi dans la rue ce soir-là.»
«On m’a dit de me débrouiller»
Raouf a essayé d’appeler la police et l’hôpital. En vain. «On m’a dit de me débrouiller, qu’il n’y avait ni patrouille, ni ambulance.» Alors sa sœur, il l’a conduite lui-même à l’hôpital en la sortant de la maison par une ruelle. «Je suis descendu du deuxième étage en portant Fatma. Sarra, sa fille, était en bas, elle jouait à l’ordinateur.» Une fille adoptive qui exprimait hier soir sa détresse par téléphone. «J’ai vu ma maman allongée par terre, pleine de sang, avant qu’on m’éloigne. Je la revois encore. J’espérais qu’elle n’était que blessée.»
Le décès de sa mère, la jeune fille, scolarisée depuis quelques années dans un collège privé à Tunis, ne l’a appris qu’hier en fin d’après-midi. De la bouche de son papa, Eric. «La famille tunisienne avait éloigné ma fille de la scène et ne lui a pas dit ce qui s’était passé, pour que ce soit moi qui le fasse», racontait hier ce mari anéanti. «Je tiens le coup, mais je ne sais pas comment gérer. Toute notre vie est chamboulée. Ma fille est scolarisée ici et moi je travaille en Suisse. Je ne sais pas ce que l’on va faire.»
Sa femme, Fatma, partageait son temps entre ses deux pays, la Tunisie et la Suisse. Après plusieurs semaines passées à Dar Chaabane, Fatma devait rentrer aujourd’hui à Mauborget. Son dernier voyage sera plus court: elle le fera certainement pour le petit village natal de sa famille, où son père est déjà enterré.
Mari effondré
Pour Eric, son mari, il ne reste désormais que l’horreur et la douleur d’une mort injuste. «La famille Jerbi et moi, nous allons porter plainte contre le gouvernement. Nous voulons le nom de ses assassins. Ma femme n’a pas été touchée par une balle perdue; ils ont sciemment tiré sur elle, ainsi que sur des enfants.»
En Tunisie comme en Suisse, l’émotion est vive. A Coire, son neveu Adel Tajouri a tenu à envoyer des photos de cette tante qu’il voyait régulièrement. «Une femme très généreuse, pleine d’énergie. Elle était à la retraite et faisait des allers-retours pour s’occuper de sa fille. Ici, elle prenait le temps de faire des promenades, et aussi de peindre.»
En Suisse, le drame fait déjà des remous. En contact direct avec la famille de Fatma, le Comité de soutien du peuple tunisien, basé à Genève, a demandé hier aux autorités suisses de lancer une procédure pour homicide. Mais aussi le rappel de l’ambassadeur suisse en Tunisie.



Un couple indépendant et très uni
A Mauborget aussi, on entendait hier des coups de feu en rafale, déchirant bruine et brouillard. Mais ce n’était que le fracas de la place de tirs de Vugelles, qui remonte jusqu’au balcon du Jura. C’est donc là, dans ce village de 90 âmes perché à 1173 m d’altitude, que vivaient Fatma Jerbi et son époux Eric Marendaz, «depuis une trentaine d’années», selon le syndic Claude Roulet. Là, aussi, qu’ils se sont mariés. «On ne la voyait plus beaucoup, depuis deux ans, car elle était partie en Tunisie avec Sarra, leur fille adoptive. Ils voulaient qu’elle soit scolarisée là-bas, dans une école privée. Du coup, mère et fille ne revenaient ici que durant les vacances.»
Mécanicien sur machine de 62 ans, Eric Marendaz a appris le décès de son épouse par téléphone, mercredi en fin de journée. «Il m’a aussitôt appelé, vers 18 h», témoigne Alessandro Maggioni, un habitant du quartier. «Il était sous le choc. Je suis venu chez lui pour le réconforter et il m’a demandé si je pouvais m’occuper de leurs six chats. Le lendemain à 6 h, je l’ai amené à la gare de Lausanne, où un membre de sa belle-famille l’a rejoint.» Les deux hommes sont alors partis à Cointrin pour sauter dans le premier avion qui les mènerait en Tunisie.
Tous les habitants interrogés décrivent le couple comme «isolé et indépendant». Et très soudé, malgré la distance. «Ils s’appelaient tous les jours», relève Jacques Beck, un voisin. La volubile Fatma avait un fort tempérament et le sang «chaud», tandis que son mari est plutôt «réservé et timide», dépeint Alessandro Maggioni.
Source : 24 Heures


  Dessin réalisé par
au moment du soulèvement de Redeyef-Gafsa en 2008