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samedi 11 février 2012

Baltasar Garzón et le piège de la transition démocratique en Espagne

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !
Charles Baudelaire
L’héautontimorouménos
À plus de trente ans de distance, on peut dire aujourd’hui que la transition démocratique espagnole était un piège pour les majorités sociales et les forces qui voulaient remplacer le régime de Franco par une démocratie effective. En effet, un piège est un dispositif où il est facile d’entrer mais difficile – voire impossible – de sortir. La glu qui immobilise les oiseaux attirés par l’appât ou la souricière qui se referme sur le rat attiré par l’odeur du fromage sont des exemples courants de pièges, mais peut-être le meilleur est-il le plus subtil, le plus léger et presque immatériel : le filet. Lorsque les poissons pénètrent dans le filet celui-ci les accueille sans violence et c’est seulement quand ils essaient de sortir qu’ils sont pris dans les mailles qui les paralysent.
C’est comme ça que la transition nous a dupés. Pour certains mouvements sociaux, faibles et désorientés, et pour des dirigeants politiques de gauche dont l’ambition personnelle dépassait la décence politique ce fut très facile d’accepter l’offre du régime : la légitimation “ démocratique ” et la continuité juridique des appareils principaux de l’État franquiste – issu du putsch du 18 Juillet 1936 et des trois terribles années de guerre et d’extermination de l’Espagne ouvrière et républicaine qui aboutirent à la victoire de Franco – en échange d’une transformation interne du système politique permettant l’accès des dirigeants des partis et syndicats d’opposition à une structure élargie de pouvoir.
 
Au départ, le coût de cette option ne semblait pas excessif. Malgré les centaines de morts et les milliers de blessés dans des manifestations pendant les cinq années qui ont suivi à la mort de Franco et les actions armées de l’ETA, la transition vers un régime de liberté contrôlée a été relativement “ pacifique ” par rapport à la chute du Shah d’Iran ou de Somoza au Nicaragua. En revanche elle fut beaucoup moins calme que la révolution portugaise – une véritable rupture avec le régime précédent sans aucun décès, sauf celui d’un agent de la PIDE qui s’est suicidé. Tout est relatif.
 
Le régime est ainsi devenu, d’un côté, une partitocratie où la vie parlementaire est séquestrée par les dirigeants des partis politiques qui ont fait la transition, et de l’autre une “ démocratie contre le terrorisme ” qui maintient et renouvelle l’ensemble de toutes les forces de répression et les lois et tribunaux d’exception de la phase précédente. L’excuse parfaite pour préserver cet appareil était la lutte armée de l’ETA – souvent brutale et politiquement absurde – mais la législation d’exception et les tribunaux pouvaient également être utilisés à tout moment contre n’importe quel citoyen.
 


Manuel Fraga Iribarne, caméléon politique. En haut avec Franco dans les années 60. En bas, avec Juan Carlos Ier en 2011. Derrière le roi, Felipe González, un autre grand bénéficiaire de la transition.
Les classes dirigeantes espagnoles, qui au début craignaient “ l’incertitude ” de la transition, pouvaient désormais dormir en paix : il y avait le roi installé par Franco, il y avait son fidèle Manuel Fraga Iribarne – symbole vivant de cette métamorphose politique qui vient de mourir en janvier 2012 en odeur de sainteté démocratique ; il y avait la police et l’armée de la dictature intactes ; il y avait aussi en place la partie la plus sensible de l’appareil judiciaire : le tribunal Ordre Public [Tribunal de Orden Público], qui avait succédé au Tribunal pour la répression de la Franc-maçonnerie et du Communisme [Tribunal de Represión de la Masonería y el Comunismo] et qui maintenant était devenue la Cour Nationale [Audiencia Nacional]. Le pouvoir social appartenait à l’élite de toujours, avec l’ajout de certains nouveaux venus qui ont fait fortune avec la transition. À cette élite de toujours sont venus se joindre ceux “ pour toujours ”, qui ont uni étroitement leurs intérêts à ceux du régime.
 
Quant à la monstrueuse répression franquiste – frôlant le génocide pendant les premières années et entretenue comme un signe d’identité à travers une longue série d’assassinats légaux (Grimau, Puig Antich, les cinq fusillés de l’ETA en 1975 peu avant la mort du dictateur, etc.) et de la torture systématique –, elle devait disparaître de la mémoire officielle. Toute responsabilité a été effacée par la loi d’amnistie. En échange d’autres personnages, comme Santiago Carrillo – chef de file des Jeunesses Socialistes Unifiées et responsable des prisons au sein de la Junte de Défense de Madrid en 1936, puis secrétaire général du Parti Communiste d’Espagne (PCE) – n’auraient pas à rendre compte devant les tribunaux de leur responsabilité dans les crimes de guerre et, en particulier, l’assassinat en masse des prisonniers franquistes à Paracuellos del Jarama, documenté par Paul Preston a dans son livre récent El Holocausto español [L’Holocauste espagnol]. L’holocauste espagnol dont Paul Preston parle a été ainsi réglé, ce qui a renforcé le mythe selon lequel les centaines de milliers de morts étaient le résultat de la rancune et de la haine propres à toute guerre civile dans laquelle “les deux côtés étaient également responsables ” des atrocités.
 
Cette version a été entièrement démolie par les œuvres les plus récentes des historiens de la période, qui ont montré avec une abondante documentation que la violence dans le camp républicain était due aux “ excès ” propres à toute guerre civile, mais que les massacres franquistes faisaient partie d’un plan prémédité d’extermination. En effet, l’extermination franquiste des “ rouges ” était – tel qu’en témoigne Gustau Nerín dans son livre La guerra que vino de África [La guerre qui arriva d’Afrique] – un massacre colonial perpétré par l’armée d’Afrique et ses officiers contre les Espagnols républicains, que les officiers franquistes appelaient “ les Arabes du Nord ”. L’abandon de la mémoire historique aux gagnants de 1939 a été une autre des très graves concessions faites par la gauche majoritaire pendant la transition.
 
Le piège de la transition a produit son premier effet le 25 octobre 1977 avec le Pacte de la Moncloa, par lequel les dirigeants syndicaux et politiques de la gauche ont décidé “ lutter contre l’inflation ” en contenant la hausse des salaires provoquée par la liberté d’association. Le même piège a saisi à nouveau les corps et les esprits de la population lorsque le 23 février 1981 elle a appuyé comme sauveur de la “ démocratie ” un roi qui était au moins sympathisant de la tentative de coup d’Etat, d’après le témoignage de l’ancien ambassadeur allemand en Espagne.
 
Le coup d’Etat n’était pas complétement raté : il avait été précédé par l’élimination, concoctée par le roi et l’armée, d’Adolfo Suárez, l’ancien secrétaire général de parti unique franquiste qui avait conduit la transition et a été le premier président du gouvernement constitutionnel. Suárez avait pris trop au sérieux la démocratisation du pays. Le Parti socialiste, qui a remporté les élections après le naufrage aux urnes de l’Union du Centre Démocratique (UCD) d’Adolfo Suárez, a mis en œuvre en grande partie le programme des putschistes en ralentissant le développement des autonomies régionales, en organisant une réponse légale et illégale aux actions de l’ETA et en initiant la contre-révolution néolibérale. La politique, qui semblait avoir gagné un peu d’espace pendant les premières années de la transition, a été avalée par une gestion partitocratique et essentiellement bipartite du régime (transfranquiste et capitaliste) qui a atteint son objectif : faire que la population se tienne à carreau.
 
Le juge Baltasar Garzón, aujourd’hui jugé par la Cour suprême pour plusieurs délits présumés de prévarication*, a été l’un des plus grands champions de la démocratie contre le terrorisme sur le front judiciaire. Ses instructions contre l’ETA, mais aussi contre le séparatisme politique basque, a cimenté sa carrière de juge. Dans ces instructions – en vertu des lois d’exception et d’un consensus populaire contre le terrorisme – le “ juge star ” a violé de toutes les façons possibles les droits procéduraux de la défense et a fait un usage “ créatif ” des catégories de crimes et délits criminels. Le résultat de ses actes est la présence dans les prisons espagnoles, encore aujourd’hui, de plusieurs centaines de prisonniers politiques basques qui n’ont jamais rien eu à voir avec la préparation d’un attentat et qui ont été condamnés en vertu de l’application des lois d’exception qui établissent illégalement une analogie entre les attentats et d’autres comportements non-violents motivés par des buts politiques identiques. L’application de “ l’analogie ” à la loi pénale par Garzón et ses collègues de la Cour Nationale viole les principes fondamentaux de tout ordonnancement juridique libéral. Rarement dans un régime dit “ démocratique ” on a fait autant usage de l’amalgame en droit pénal que Baltasar Garzón l’a fait avec sa fameuse théorie de “ l’environnement ”, une figure juridique arbitraire qui criminalise sans aucune nuance tout l’indépendantisme basque. Quant aux allégations de torture d’un grand nombre de ses “clients”, Garzón n’a jamais daigné enquêter sérieusement.
 


Baltasar Garzón dans le banc des accusés devant la Cour suprême
 
Ce juge trop politisé a essayé de devenir le défenseur de la démocratie contre les dictatures en inculpant l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet pour des crimes de génocide. L’affaire comportait un peu d’humour involontaire, car le juge qui a poursuivi le dictateur chilien, auteur intellectuel de la mort de 3000 de ses compatriotes, était lui-même le représentant de la continuité juridique et institutionnelle d’un régime qui avait exterminé froidement plus de 300 000 citoyens au moment de sa naissance et qui a reçu Pinochet avec tous les honneurs quand il a assisté aux funérailles du général Franco. Les poursuites contre Pinochet sont restées sans suite, en partie en raison de vices de forme, mais aussi du fait de la pression politique internationale, et le sanguinaire Tata a pu mourir dans son lit.
 
Une fois devenu célèbre grâce à l’affaire Pinochet, Garzón a continué à poursuivre les militants de la gauche indépendantiste  basque et d’autres secteurs de la gauche radicale, à fermer des journaux, à interdire des organisations politiques et culturelles, etc. le tout au nom de la défense de l’État de droit. L’ouverture par Garzón d’une instruction sur les exécutions et disparitions sous le franquisme semblait confirmer son penchant contre toutes les dictatures et pour la démocratie. Beaucoup d’espoirs des parents de disparus et assassinés ont été déposés en lui. Après avoir mené à bien une première instruction avec une excellente documentation fournie par des historiens de premier plan, il a abandonné l’affaire, considérant que la Cour nationale n’était pas compétente. Cela n’a pas empêché le pseudo-syndicat “ Mains Propres ” (Manos Limpias, organisation d’extrême -droite qui se présente comme un syndicat de la fonction publique) et Phalange Espagnole (l’organisation héritière du parti fasciste du début des années 30 qui a servi de couverture idéologique à Franco) accuse Garzón de prévarication pour avoir accepté d’engager cette instruction. D’après ces groupes d’extrême-droite le fait d’enquêter sur les crimes du franquisme n’est pas logique, puisqu’ils étaient prescrits, et Garzón n’aurait accepté cette instruction que pour des raisons politiques.
 
Aujourd’hui, la Cour suprême a jugé Baltasar Garzón pour une autre raison : les écoutes illégales du cas “ Gürtel ”, une sombre affaire de trafic d’influences et de corruption qui a impliqué des hauts responsables du gouvernement de la Communauté Autonome de Valence et des responsables régionaux du Parti Populaire. En violation flagrante des droits de la défense, Garzón avait ordonné les écoutes des quelques-unes des conversations des accusés avec leurs avocats pendant l’instruction de l’affaire. La pratique est courante quand il s’agit de la gauche nationaliste basque, mais si on applique les mêmes méthodes à des grands manitous qui ont des relations directes avec le Parti Populaire et, plus indirectement, avec la famille royale, les très puissants inculpés se retournent contre le juge, inculpé à son tour. La même chose vient d’arriver au juge qui instruit le cas du beau-fils du roi, Iñaki Urdangarin, qui est aussi l’objet d’une procédure judiciaire pour délit d’initié.
 
Garzón a déjà été condamné dans le cas Gürtel et déchu de sa charge de juge pour 11 ans. Dans la gauche officielle la sensation a été énorme. En effet il est surprenant que le premier coupable de l’affaire Gürtel ce soit le juge, mais cette condamnation est parfaitement justifiée et servira à “ compenser ” une décision plus clémente dans le procès suivant concernant les crimes du franquisme, dans lequel une condamnation serait un véritable scandale international, nuisible à l’image du régime espagnol.



Manifestations en faveur de Garzón
 
En tous les cas, l’image des dirigeants de la gauche et d’une partie de la population soutenant Baltasar Garzón avec des slogans et des chansons comme “ Je suis avec Garzón ” est un bon exemple de la façon dont fonctionne le piège de la transition. C’est comme si la cause contre ce bureaucrate judiciaire du régime avait un lien quelconque avec la justice réclamée par les familles de centaines de milliers de victimes. Les manifestations entourant ce procès très médiatique sont une magnifique occasion pour faire avancer la cause de la vérité historique dans un système politique fondé sur le “ déni ” d’un génocide, mais tout soutien à Garzón comme s’il était un champion de la vérité et la justice est dangereux.
 
Chaque fois qu’on soutient le juge qui a développé la doctrine de “ l’environnement ” on soutient l’ensemble des institutions et des règles qui ont été construites sur les cadavres qui remplissent les fossés des routes et sur l’effacement de leur mémoire. Soutenir Garzón n’est pas sortir d’un système qui ne peut faire justice ni au passé ni au présent, renoncer à rompre avec le régime des fossés. Les deux Espagnes existent, mais aujourd’hui l’Espagne démocratique qui n’ose pas être républicaine est prise dans le piège de la transition : plus elle essaie de sortir du filet, plus elle se fait attraper dans celui-ci. Pour échapper il faut se placer au-delà de ce piège, nier toute légitimité au régime criminel du 18 Juillet 1936 : pour ce faire il faut un nouveau 14 Avril, c’est à dire, une nouvelle proclamation de la République à la Puerta del Sol comme celle de 1931, mais suivie cette fois-ci d’un long et puissant mouvement du 15 Mai.
 
*La prévarication est une faute consistant pour le détenteur d'une charge ou d'un mandat à accomplir sciemment un manquement grave aux obligations résultant de cette charge ou de ce mandat. À l'origine, le terme s'appliquait à la « transgression de la loi divine, d'un devoir religieux, d'une obligation morale » . Le terme de prévarication n'est pas présent dans le code pénal français. Dans le code pénal espagnol, le terme désigne le délit, pour un magistrat ou un fonctionnaire, consistant à prendre en connaissance de cause une décision administrative ou judiciaire injuste [NdE]

jeudi 11 décembre 2008

Femmes sous le franquisme

par Empar SALVADOR VILLANOVA. Traduit par Esteban G., révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala

« Et si tu sais qui a tué à ton enfant, tu dois te taire ! Et si tu sais qui sont ceux qui t'ont violée, tu dois te taire ! Et si tu sais qui a volé ta maison, tu dois te taire ! Et si tu sais qui a enlevé et vendu tes enfants, tu dois te taire ! »

Pendant plusieurs années, elle avait rêvé qu'un jour viendrait où la démocratie serait restaurée, que la justice serait faite sur les terribles atrocités et les crimes commis pendant le franquisme. Mais, après la mort de Franco, la droite et la « gauche » ont signé les « Pactes de Transition ». Par ceux-ci, on s’accordait pour faire silence sur les crimes du génocide franquiste et la destruction de leurs preuves, l'impunité pour les responsables et les collaborateurs et l’oubli des victimes. On était en 1977 et l’on venait de promulguer la Loi d'Amnistie qui donnait une assise légale à ces Pactes ignominieux.

Elle disait ces choses et d'autres en serrant les poings, les larmes coulaient une à une malgré la rage contenue et l'effort pour ne pas pleurer : c'était une expression d'impuissance. Ils avaient tué son compagnon, et à elle, ils lui avaient rasé la tête et obligée à avaler de l’huile de ricin au moyen d’un entonnoir enfoncé dans la bouche, par lequel ils déversaient la moitié d’une carafe. Beaucoup s’étouffaient dans leur propre vomi ensanglanté à cause des blessures provoquées par la « pose » de l'entonnoir. Ensuite, regroupée avec d'autres, la Garde Civile les ont obligées à marcher de village en village, en les exposant sur les places ; souillées par la diarrhée et la gastro-entérite provoquées par le ricin, déshydratées, affaiblies, les mouches leur collant à la peau, et aussi quelquefois dénudées en public pour que tous et toutes puissent rire et se moquer, et même leur jeter des pierres, avec la ferme intention de les détruire moralement et physiquement. Et attention à celui qui ne le ferait pas ! Ils étaient tous surveillés et l’on notait avec exactitude ceux qui ne les humiliaient pas avec suffisamment d’enthousiasme. Souvent, parmi les « spectateurs », se trouvait la propre mère de certaines de ces femmes, obligée d'assister au spectacle avec l'impuissance et l'âme déchirée à voir sa fille dans de telles circonstances. Et tout cela pourquoi ? Dans le cas de notre protagoniste, pour avoir appartenu au Socorro Rojo [Secours Rouge] pendant la IIème République et effectué des travaux humanitaires.


Ces 4 femmes furent capturées, rasées et torturées par les troupes de Franco fin août 1936 à Badajoz. Elles s'appelaient : Antonia Juntas Hernández, Prudencia Acosta, Antonia Gutiérrez Hernández et Maria Antonia de la Purificación Rubio Alía.

Les survivantes de ces « excursions » étaient enfermées en prison (presque toujours des couvents habilités), dans lesquelles beaucoup mouraient de faim, de malnutrition, de manque d'eau et d’hygiène, d’entassement, d’épidémies de poux, de gale, de tuberculose…, dans les files d’attente dans la cour où elles étaient obligées de rester des heures et des heures, en rang debout pour être comptées, prendre la nourriture, ou pour n’importe quelle autre chose, elles finissaient dans un état de maigreur tel, que beaucoup avaient la dernière vertèbre saillante, les obligeant à ne s’asseoir seulement que sur le côté. Elles subissaient un règlement intérieur qui les menait à la limite de la survie psychique et physique. Les humiliations auxquelles elles étaient soumises atteignaient des niveaux de déshumanisation totale. Il ne passait pas un jour sans qu’ils en sortent plusieurs pour être fusillées, quelquefois après une parodie de procès (conseil de guerre abrégé), et d’autres fois, directement exécutées extrajudiciairement. Et celles qui parvenaient à se sauver, si elles le pouvaient, quittaient leur village, ne pouvant pas résister à la honte et à l'humiliation des vexations subies, rejetées par tous, puisque les représailles envers celui qui les accueillait étaient terribles.

Le général Queipo de Llano en appelait aux violations massives, il dit textuellement : « Nos courageux légionnaires et nos réguliers ont enseigné aux rouges ce que c’est que d’être des hommes. En même temps ils ont aussi enseigné à leurs femmes, qu’enfin elles ont connu de vrais hommes, et pas ces miliciens châtrés. Donner des coups de pieds et brailler ne les sauvera pas ». C’est donc avec de telles instructions, que l'armée, la Phalange et les divisions marocaines, ont mis en marche la chasse aux « rouges », en les séquestrant également pour les utiliser comme otages afin de forcer le retour du mari, du père ou du frère ayant fui ou combattant dans la guérilla, parfois déjà mort. Être femme et avoir été républicaine, donnait un droit de concession naturelle à tout phalangiste ou fidèle du régime pour violer autant de fois qu’il le désirait, surtout lorsque le mari ou le compagnon était mort au front ou en prison, fusillé « légalement » ou exécuté extrajudiciairement. À la fin, certaines, « celles qui avaient ce privilège », se mariaient avec l’un d'eux et ainsi elles parvenaient à n’avoir qu’un seul violeur.

La IIème République avait légiféré pour obtenir l'égalité de la femme avec l'homme sur les terrains social, du travail, économique et politique. Les femmes avaient profité sans attendre de cette situation pour être les interprètes de leur propre histoire, une chose que plus tard le franquisme leur fera payer très cher, en les transformant en objet de choix de la répression. Cet activisme féminin allait contre la nouvelle idéologie qui voulait les annihiler et les reléguer à s’occuper des enfants et du mari, et cela parce le rôle qu’il leur était réservé était celui de transmettre l'idéologie franquiste et les « valeurs » de la Sainte Mère l’Église Catholique par le biais de la famille. Mais pour arriver à ces fins, il fallait domestiquer comme il se devait cette génération de femmes qui avaient déjà connu la liberté et l'égalité. C’est pour cette raison, que les femmes qui avaient combattu pour la défense de la IIème République, devaient se voir appliquer une répression spécifique, à un degré maximal de perversité, qui dans beaucoup de cas fut beaucoup plus cruelle que celle appliquée aux hommes. La première chose qu'ils ont faite a été d'abolir toutes les lois qui les mettaient à égalité avec l'homme. Ils savaient la force révolutionnaire que signifiait l'incorporation de la femme dans la vie politique, et pour les neutraliser, ils ont promulgué des lois qui les mettaient sur le même plan que les enfants mineurs, les sourds-muets et les handicapés mentaux. Toute la démagogie du franquisme quant à la femme et à l'enfance est qu’ils devaient faire l'objet de protection spéciale, ce qui ne les a pas empêchés de les maltraiter, torturer, violer, emprisonner et de les assassiner. Le mépris du franquisme envers les femmes était tel qu’il n'acceptait pas leur rôle en tant que combattantes politiques, et justifiait beaucoup d'exécutions extrajudiciaires comme des morts naturelles et souillait leur nom en maquillant la cause de la détention, en les accusant de délits de droit commun comme le meurtre, le vol, la prostitution et l’extorsion.


Miciliennes républicaines


La prison

En matière de politique carcérale, alors que les hommes étaient emprisonnés seuls, en ne devant se préoccuper que d’eux-mêmes dans la prison, les femmes étaient emprisonnées avec leurs enfants, en devant vivre avec l'impuissance, la déchirure et la folie de les voir mourir à cause de toutes sortes de carence: eau, nourriture, médicaments, vêtements… les petits êtres mouraient comme des mouches à cause de la faim, la déshydratation, le froid, la teigne, les poux, la tuberculose, les gastroentérites et la gale. La plupart du temps il n’y avait même pas d’eau, les vêtements et les langes devant être séchés sans être lavés pour être remis à nouveau, contaminés par toutes sortes de bactéries, bestioles et épidémies. Ils sont arrivés à créer des prisons spécifiques pour les femmes et leurs enfants, appelées euphémiquement « prisons pour mères qui allaitent », en réalité de véritables « apartheids » pensées pour supprimer les femmes et leurs enfants. La « maternelle » de Ségovie a été tristement célèbre, celle dont la directrice, la phalangiste María Topete, s’était distinguée par le traitement inhumain quelle appliquait aux prisonnières et à leurs enfants. On ne connaît pas de registre où apparaissent les prisonnières, on ne connaît pas précisément le nombre de petits enfants qui ont pu mourir morts là-bas, mais on peut les compter par centaines, en attribuant à la directrice la responsabilité directe de leur mort. Elle laissait les enfants avec leur mère juste le temps nécessaire pour qu’elle leur donne un peu de nourriture et fasse leur toilette; ensuite on les amenait dans la cour où ils restaient toute la journée sans eau ni nourriture, y compris ceux qui devaient être allaités, et quelque soit le temps, soumis à de mauvais traitements à cause de n’importe quoi, en plein hiver, en-dessous de zéro. Des survivants ont témoigné que chaque jour, au moment de les faire rentrer pour passer la nuit à l'intérieur, beaucoup restaient dans la cour, morts de froid, de faim ou de déshydratation.

Mais de tout cela, le pire cauchemar pour les prisonnières a été les gardiennes religieuses, appartenant à des ordres religieux de femmes formées ex professo à cette fin. Le traitement qu’elles infligeaient était infiniment plus cruel que celui des fonctionnaires qui faisaient partie de la Section Féminine. Cette cruauté avait atteint une telle extrémité que durant l'année 1945 elles avaient été expulsées de la prison de Ventas suite aux plaintes du personnel civil, comme le raconte Soledad Díaz à Giuliana di Febo. Il faut signaler leur cruauté les ordres religieux suivants : Hijas de la Caridad, Mercedarias de la Caridad, Hijas del Buen Pastor, l’Orden de las Cruzadas, créé spécialement pour rééduquer les femmes dans les prisons, l’Orden de San Vicente de Paul (auquel appartenait la sœur María de los Serafines, une Allemande qui avait fait partie de la GESTAPO), tristement célèbre par la sauvagerie avec laquelle il traitait les prisonnières et leurs enfants. Précisément, en 2005, alors qu’il n’a fait aucun pas pour la réhabilitation juridique des victimes du franquisme, et encore moins pour mettre un terme à l'impunité dont jouissent les responsables de ces crimes terribles, notre gouvernement a remis le prix Príncipe de Asturias de la Concordia, qui dépend du Ministère de la Justice, à ce dernier ordre religieux de gardiennes de prisons, qui s’est caractérisé par son extrême cruauté.






Dans la prison de Las Ventas dans les années 40

Toutefois, malgré ces conditions terribles, les prisonnières, ont été capables de créer des chaînes de solidarité pour aider les plus nécessiteuses, développer des activités récréatives et culturelles et organiser des grèves de la faim et des revendications. Les plus instruites donnaient des cours d'alphabétisation, de mathématiques et d'histoire, et tout cela sans livre, sans table, sans tableau, avec rien ; elles écrivaient sur des tablettes avec des morceaux de crayons qu'elles-mêmes arrivaient à avoir. Elles sont parvenues à éditer des publications, à créer des bibliothèques, et même composer des chansons qu'elles chantaient à voix basse durant les longues heures dans la cour pour ne pas perdre le moral, et elles affrontaient la peine de mort avec dignité et courage. Elles célébraient le 1er mai et le 14 avril. Ce jour-là précisément, en 1940, dans le couvent de Santa Clara, à Valencia, Águeda Campos Barrachina, associée avec deux autres prisonnières, avait fabriqué un drapeau républicain qu’elle promena dans tout le couvent, ce qui lui valut la cellule de punition et l’exécution avec son mari, Amando Muñiz Vedalles, le 5 avril 1941 à Paterna (Valencia).

Ici, à Valencia la répression a été terrible (bien qu'elle le fût également dans le reste de l'État), précisément pour avoir résisté jusqu'au dernier instant. Les tribunaux de guerre, les interrogatoires dans des commissariats et dans des centres habilités à cet effet et les exécutions sommaires et extrajudiciaires se succédaient à un rythme effréné, étant donné le nombre important de femmes détenues, torturées et assassinées, en particulier, pour avoir pris part activement à la défense de la ville. Beaucoup de femmes ont continué la lutte dans la clandestinité, en organisant la résistance ; c’est justement ici, que s’est créée la« Unión Femenina de Valencia », groupe pionnier dans l'aide aux prisonniers, dans les queues des visiteuses aux portes de la prison La Modelo, et qui s’est étendu ensuite à toute l'Espagne. Elles organisaient des manifestations, récupéraient des fonds pour aider les prisonniers et les prisonnières, préparaient des évasions, cachaient ceux et celles qui étaient poursuivis et aidaient les fuyards à passer la frontière. Elles ont été aussi les responsables des principaux points d'appui à la guérilla, et ces engagements les exposaient à la détention, à l’exécution et à toutes sortes de violences, comme l'application du « pacte de la faim », qui consistait à ce qu’elles ne reçoivent aucune aide ni assistance, ce qui les condamnait avec leurs enfants à la misère la plus totale, à mourir de faim, de malnutrition ou de maladies opportunistes, pour être ensuite jetées dans un coin de la fosse commune. Sur ces épisodes de terreur et de répression, il y a encore aujourd'hui, un mur de silence et on sait que beaucoup de documents ont été détruits.

Pour les femmes de ma génération, qui sommes les héritières de leur histoire, la lutte des républicaines et des résistantes antifranquistes a été la référence sur laquelle nous nous sommes appuyées pour notre propre lutte contre la dictature et pour la liberté. Par leur exemple, elles nous ont enseigné à résister, à aller de l’avant et combattre aussi pour notre propre dignité personnelle, afin de nous montrer dignes de leur legs. En fin de compte elles ont combattu et sont mortes pour que nous héritions d’un monde plus libre, plus digne et plus égalitaire.



Source : Mujeres en el franquismo (Revista Pueblos N° 34, Septembre 2008)

Article original publié le 14/10/2008

Sur l’auteure (avec une interview sur le travail de son association, le Forum pour la mémoire du pays de Valence)

Frauen unter dem Franco-Regime

samedi 22 novembre 2008

Troisième mort de milliers de Républicains espagnols- L’enquête mort-née du juge Baltasar Garzón est définitivement enterrée

Le magistrat espagnol renonce tout en remettant en lumière la tragédie des « enfants perdus du franquisme »
par Michel PORCHERON

Peut-on encore faire le procès du régime franquiste, 33 ans après les funérailles nationales de Francisco Franco ? La réponse est non. Peut-on faire, 69 ans après la fin de la guerre d’Espagne, le recensement officiel de dizaines de milliers de « disparus », Républicains fusillés et jetés dans des fosses communes ? Pas davantage, hormis peut-être quelques cas isolés un jour ou l’autre.
Le juge Baltasar Garzón visait très haut quand il annonça le 16 octobre l’ouverture d’une
instruction controversée, la première instruction jamais menée en Espagne, autorisant l’ouverture de fosses dans 19 lieux, dont celle de Federico Garcia Lorca, et pour faire nommer « crimes contre l’humanité » les exactions et atrocités franquistes commises durant la Guerre (1936-1939) et dans les années qui suivirent.
Allaient devoir apparaître quelques questions d’ordre juridique inévitables, mais plus sûrement des tirs de barrage éminemment politiques. Ce qui fut le cas.

"Gisement idéologique du paléofranquisme"

L’ambitieux (trop ambitieux ?) coup de pied dans la fourmilière de Baltasar Garzón-- qui, réussi, aurait provoqué une onde de choc historique exceptionnelle en Espagne mais aussi hors d’Espagne-- n’aura pas eu de suite. Devenu un non évènement dès la décision le 7 novembre du parquet espagnol de stopper net toute enquête, le sujet ne faisait l’objet que d’entrefilets dans la presse de droite, El Mundo et ABC en tête, le 21 novembre. « L’instruction » du juge n’aura pas duré un mois, tellement toutes les parties opposées, formations politiques de droite en commençant par le Parti Populaire, le parquet espagnol, bon nombre de religieux, les nostalgiques du franquisme, directement ou indirectement concernées, ont fait front commun, regroupé toutes leurs forces vives pour tuer dans l’œuf puis jeter à la trappe « l’instruction » du juge avec quelques pelletées de terre par-dessus.

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