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jeudi 22 mai 2014

Fragments de la réalité (I)




sous-commandant insurgé Marcos,EZLN, mai 2014. Traduit par  Sun with Moon
Original: Fragmentos de la Realidad I
Traductions disponibles : English  Italiano  Deutsch   

 
Mai 2014.
Le petit jour… Il doit être vers les deux ou trois heures, allez savoir. Le silence résonne, ici, dans la réalité. Ai-je dit « le silence résonne » ? Mais oui, parce que par ici le silence possède un son bien à lui, semblable au bruit de scie des grillons, qui se répondent, en face, plus fort et à contretemps, tandis que d’autres encore restent constants, en contrebas. Pas une lumière en vue. Maintenant, la pluie vient rajouter son propre silence. Ici, c’est la saison des pluies, mais pas encore suffisamment pour meurtrir la terre. Tout juste si la pluie l’écorche, comme frappant doucement. Un coup d’ongle par là, une petite flaque par là-bas, comme si de rien n’était. Comme pour avertir que ça vient. Le soleil cependant, le chaleur, rapidement la repousse du sol. L’heure de la boue n’est pas venue. Pas encore. Le temps des ombres, si. Enfin, de fait c’est toujours le temps des ombres. Où que ce soit, elle va toujours partout, peu importe l’heure. Même au plus féroce du soleil, l’ombre se balade encore, s’agrippant aux murs, aux arbres, aux pierres, aux personnes. Comme si la lumière lui donnait plus de force. Ah, mais la nuit… au petit matin, là, c’est son pur moment d’ombre. De même que pendant la journée elle nous soulage, au petit matin elle nous réveille, comme si elle nous disait : « Et alors, toi, tu vas où, tu fais quoi ? » À quoi on répond avec la voix pâteuse de la veille ensommeillée. Jusqu’à ce que, enfin, on puisse répondre, se répondre : « dans la réalité ». Lire la suite 

mardi 13 mai 2014

La douleur et la rage

par Ejército zapatista de liberación nacional EZLN, 8/5/2014. Traduit par Le Serpent à plumes
Original: El dolor y la rabia
Traductions disponibles : English  Italiano  Deutsch  Ελληνικά  
Le vendredi 2 mai a eu lieu un incident qui a fait 1 mort - José Luis López Solís dit "Galeano" - et 13 blessés dans la communauté de La Realidad au Chiapas, entre bases d'appui de l’EZLN et membres d’organisations paysannes liées aux partis politiques de pouvoir. Face à cette agression, le Conseil de Bon Gouvernement de la communauté zapatiste avait demandé que le commandement de l’EZLN vienne sur place. Voici le communiqué de l’EZLN:
8 mai 2014
Aux compañeros et compañeras de la Sexta :
Compas :
En fait le communiqué était prêt. Succinct, précis, clair, comme doivent l’être les communiqués. Mais… ballonezlnmmh… peut-être plus tard.
Parce que maintenant commence la réunion avec les camarades bases d'appui de La Realidad.
Nous les écoutons.
Le ton et le sentiment de leur voix nous sont connus depuis longtemps déjà : la douleur et la rage.
Je comprends alors qu’un communiqué ne reflètera pas ça.
Ou pas dans toutes ses dimensions.
Bien sûr, une lettre non plus, mais au moins à travers ces mots puis-je essayer, même si ce n’est qu’un pâle reflet.
Parce que…
Ce furent la douleur et la rage qui nous firent défier tout et tout le monde il y a 20 ans.
Et ce sont la douleur et la rage qui aujourd’hui nous font enfiler une nouvelle fois nos bottes, revêtir l’uniforme, mettre le pistolet à la ceinture et nous couvrir le visage.
Et maintenant me coiffer de la vieille casquette usée avec les 3 étoiles à cinq branches
Ce sont la douleur et la rage qui ont mené nos pas jusqu’à La Realidad.
Il y a quelques instants, après que nous avions expliqué que nous étions venus pour répondre à la demande du Conseil de Bon Gouvernement, un camarade base d'appui, prof du cours « La Liberté selon les Zapatistes » nous a dit, plus ou moins en ces termes :
« C’est comme on te dit, camarade sous-commandant, regarde si nous n’étions pas zapatistes depuis le temps nous aurions tiré vengeance et il y aurait eu un massacre, parce que nous avons beaucoup de colère pour ce qu’ils ont fait au camarade Galeano. Mais bon, nous sommes zapatistes et il ne s’agit pas de vengeance mais de rendre la justice. Nous attendons donc ce que tu vas nous dire et nous ferons ainsi. »
En l’écoutant j’ai senti de la jalousie et de la peine.
Jaloux de celles et ceux qui ont eu le privilège d’avoir des hommes et des femmes, tel Galeano et tel celui qui parle maintenant, comme maîtres et maîtresses. Des milliers d’hommes et de femmes du monde entier ont eu ce privilège.
Peiné pour celles et ceux qui n’aurons plus Galeano comme professeur.
Le camarade Sous-commandant Insurgé Moisés a du prendre une décision difficile. Sa décision est sans appel et, si vous me demandez mon avis (ce que personne n’a fait), sans objections. Il a décidé de suspendre pour un temps indéfini la réunion et l’échange avec les peuples originaires et leurs organisations au sein du Congrès National Indigène. Et il a décidé de suspendre également l’hommage que nous préparions pour notre compagnon disparu Don Luis Villoro Toranzo, ainsi que de suspendre notre participation au Séminaire « Éthique face à la Spoliation » qu’organisent des compas artistes et intellectuels du Mexique et du monde.
Qu’est-ce qui l’a mené à prendre cette décision ? Et bien, les premiers résultats de l’enquête, ainsi que les informations qui nous parviennent, ne laissent pas place au doute :
1.- Il s’agit d’une agression planifiée à l’avance, organisée militairement et menée à terme par traîtrise, avec préméditation et avec l’avantage. Et c’est une agression qui s’inscrit dans le climat créé et encouragé d'en haut.
2.- Sont impliquées les directions de la soi-disant CIOAC-Historique*, du Parti Vert Écologiste (nom sous lequel le PRI gouverne au Chiapas), le Parti d’Action National et le Parti Révolutionnaire Institutionnel.
3.- Au minimum est impliqué le gouvernement de l’État du Chiapas. Reste à déterminer le degré d’implication du gouvernement fédéral.
Une femme des contras en est venue à dire que ça avait été planifié et que le plan était de « niquer » Galeano.
En résumé : il ne s’agit pas d’un problème de communauté, où les bandes s’affrontent, sur un coup de sang. Il s’agit de quelque chose de planifié : d’abord la provocation avec la destruction de l’école et de la  clinique, sachant que nos camaradesn’avaient pas d’armes à feu et qu’ils iraient défendre ce qu’humblement ils ont construits par leurs efforts ; puis les positions que prirent les agresseurs, prévoyant le chemin qu’ils suivraient depuis le caracol jusqu’à l’école ; enfin le tir croisé sur nos camarades.
Au cours de cette embuscade nos camarades ont été blessés par armes à feu.
Ce qui est arrivé avec le camarade Galeano est bouleversant : il n’est pas tombé dans l’embuscade, ils l’ont encerclé à 15 ou 20 paramilitaires (oui, ils le sont, leurs tactiques sont paramilitaires) ; le compagnon Galeano les a défiés à un combat d’homme à homme, sans armes à feu ; ils l’ont bastonné et lui il sautait d’un côté à l’autre évitant les coups et désarmant ses agresseurs.
Voyant qu’ils n’y arriveraient pas comme ça avec lui, ils lui ont tiré dessus et une balle dans la jambe l’a mis à terre. Après cela vint la barbarie : ils lui sont montés dessus, l’ont frappé et lui ont donné des coups de machette. Une autre balle dans la poitrine en fit un moribond. Ils ont continué à le frapper. Et en voyant qu’il respirait toujours, un lâche lui a tiré dans la tête.
Il a été touché à bout portant a trois reprises. Et les 3 fois, alors qu’il était encerclé, désarmé et loin de se rendre. Son corps a été traîné par ses assassins sur quelques 80m et ils l’ont balancé là.
Le camarade Galeano est resté seul. Son corps jeté au milieu de ce qui avant avait été le territoire des campeurs, hommes et femmes du monde entier qui arrivaient au « camp de la paix » à La Realidad. Et les compañeras, femmes zapatistes de La Realidad sont celles qui ont bravé la peur et ont été lever le corps.
Oui, il y a une photo du compa Galeano. L’image montre toutes les blessures et alimente la douleur et la rage, bien que les récits entendus n’aient besoin d’aucun renfort. Je comprends évidemment que cette photo puisse heurter la susceptibilité de la royauté espagnoliste, et il vaut donc mieux mettre la photo d’une scène montée avec effronterie, avec quelques blessés, et que les reporters, mobilisés par le gouvernement chiapanèque, commencent à vendre le mensonge d’une confrontation. « Qui paye, ordonne ». Parce qu’il y a des classes, mon brave. La monarchie espagnole est une chose, et s’en est une autre que ces « putains » d’indiens rebelles qui t’envoient au ranch d’AMLO simplement parce qu’ici, à quelques pas, ils veillent le corps encore plein de sang du camaradeGaleano.
La CIOAC-Historique, sa rivale la CIOAC-Indépendante et autres organisations “paysannes” comme l' ORCAO, ORUGA, URPA et d’autres, vivent en provoquant ces confrontations. Ils savent que provoquer des problèmes dans les communautés où nous sommes présents fait plaisir aux gouvernements. Et ils ont l’habitude d’être récompensés par des projets, et de grosses liasses de billets pour les dirigeants, des torts qu’ils nous font.
Dans la bouche d’un fonctionnaire du gouvernement de Manuel Velasco : « nous préférons que les zapatistes soient occupés à des problèmes créés artificiellement, plutôt qu’ils organisent des activités auxquelles viennent des «  güeros » (littéralement « blond », mais s’entend comme « blanc », « visage-pâle », ndt) de partout. C’est ce qu’il a dit : « visage-pâle ». Oui, c’est comique que s’exprime ainsi le laquais d’un « visage-pâle ».
Chaque fois que les leader de ces organisations « paysannes » voient baisser leurs subventions pour les bringues qu’ils s’octroient, ils organisent un incident et vont voir le gouvernement du Chiapas afin qu’il les paye pour « se calmer ».
Ce « modus vivendi » de dirigeants qui ne savent même pas faire la différence entre « sable » et « gravier », a débuté avec l’oublié du PRI « croquettes » Albores, a repris avec le lopezobradoriste Juan Sabines, et se poursuit avec le soi-disant  écologiste vert Manuel « le visage-pâle » Velasco.
Attendez un peu…
Un compa parle maintenant. Il pleure, oui. Mais nous savons que ces larmes sont de rage. Avec des mots entrecoupés de sanglots, il dit ce que tous ressentent, ce que nous ressentons : nous ne voulons pas la vengeance, nous voulons la justice.
Un autre interrompt : « camarade sous-commandant insurgé, n’interprétez pas mal nos larmes, elles ne sont pas de tristesse, mais de révolte ».
Arrive alors un rapport d’une réunion des dirigeants de la CIOAC-Historique. Les dirigeants disent, textuellement : « avec l’EZLN on ne peut pas négocier avec de l’argent. Mais une fois que seront détenus tous ceux qui sont dans le journal, qu’on aura enfermé certains 4 ou 5 ans, et après que le problème se sera calmé, il sera possible de négocier leur libération avec le gouvernement ». Un autre ajoute : « Ou on peut dire qu’il y a eu un mort chez nous, et que ça fait match nul, un mort de chaque côté et que les zapatistes doivent se calmer. On invente qu’untel est mort ou on le tue nous-même et le problème est réglé. »
Bref, la lettre s’allonge et je ne sais pas si vous pouvez sentir ce que nous, nous ressentons. De toute manière le Sous-commandant Insurgé Moisés m’a chargé de vous prévenir que…
Attendez…
Maintenant ils parlent au sein de l’assemblée zapatiste de La Realidad.
Nous sommes sortis pour qu’ils s’accordent entre eux sur la réponse à donner à la question que nous leur avons posée : « Le commandement de l’EZLN est poursuivi par les gouvernements, vous le savez bien, vous qui étiez là lors de la trahison de 1995. Alors, voulez-vous que nous restions ici pour suivre le problème et obtenir justice ou préférez-vous que nous allions ailleurs ? Parce que vous tous pouvez désormais subir la persécution directe des gouvernements, de leurs policiers et leurs militaires. »
On écoute maintenant un jeune. Une quinzaine d’année. On me dit que c’est le fils de Galeano. Je m'approche et oui, malgré son jeune âge, c’est un Galeano en puissance. Il dit qu’on reste, qu’ils nous font confiance pour la justice et pour retrouver ceux qui ont assassiné son papa. Et qu’ils sont prêts à n’importe quoi. Les voix en ce sens se multiplient. Les camarades parlent. Les compañeras parlent quand les enfants cessent leurs larmes : ce sont elles qui ont reconnecté l’eau, malgré les menaces des paramilitaires. « Elles sont courageuses », dit un homme, vétéran de guerre.
Que nous restions, voilà l’accord.
Le Sous-commandant Insurgé Moisés remet un soutien économique à la veuve.
L’assemblée se disperse. Malgré tout on peut voir que le pas de chacun est ferme une fois encore, et qu’il y a dans leurs regards une autre lumière.
Où en étais-je ? Ah, oui. Le Sous-commandant Insurgé Moisés m’a chargé de vous prévenir que les activités publiques de mai et juin sont suspendues pour un temps indéfini, ainsi que les cours de « la liberté selon les zapatistes ». Bon voilà, donc c’est vu pour les annulations et le reste.
Attendez…
On nous informe maintenant qu’en haut ils commencent à encourager ce qu'on appelle le « modèle d’Acteal » : « ça é été un conflit intracommunautaire pour un banc de sable ». Mmh… ça continue donc, la militarisation, le cri hystérique de la presse domestiquée, les simulations, les mensonges, la persécution. Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve le vieux Chuayffet (gouverneur du Chiapas au moment de la tuerie d’Acteal, ndt), avec des élèves appliqués au sein du gouvernement du Chiapas et des organisations « paysannes ».
Nous savons ce qui va suivre.
Quant à moi ce que je veux c’est profiter de ces lignes pour vous demander :
Nous, ce sont la douleur et la rage qui nous ont amenés jusqu’ici. Si vous pouvez les sentir vous aussi, où vous mènent-elles ?
Parce que nous, nous sommes ici, dans la réalité. Là où nous avons toujours été.
Et vous ?
Allez. Salut et indignation.
Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain,
Sous-commandant Insurgé Marcos,
Mexique, Mai 2014. Dans la vingtième année du début de la guerre contre l'oubli.
P.S.- L’enquête est menée par le Sous-commandant Insurgé Moisés. Il vous informera des résultats, ou lui à travers moi.
Autre P.S.- Si vous me demandez de résumer notre travail en cours en quelques mots, je dirais : nos efforts sont pour la paix, leurs efforts sont pour la guerre.
* La CIOAC-Historique est issue de la scission de la Centrale Indépendante des Ouvriers Agricoles y Paysans. Le courant « historique » est lié au Parti de la Révolution Démocratique (gauche), et le courant démocratique est lié à l’ex-parti unique revenu au Pouvoir, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (centre-gauche).
  

jeudi 5 septembre 2013

L'art de construire un monde nouveau : la liberté selon les zapatistes

Depuis que les médias ont cessé de lui prêter attention, beaucoup de gens pensent que la rébellion zapatiste n'existe plus. En silence, loin des projecteurs et des caméras, ils ont approfondi l'édification de leur autonomie, si bien que l'on peut parler d'une société différente, régie par des règles , des codes et des lois différentes de celles du monde dominant.
Ferrari 1. El arte de construir un mundo nuevo. La libertad según los zapatistas


Du haut de ses six ans, Carlos Manuel étreint la taille de son père comme s'il n'allait jamais en décoller. Il regarde le plafond et sourit. Julián, son père, tente de se dégager. L'enfant abandonne mais reste avec le père. Irma, sa sœur d'environ huit ans, observe du coin de la cuisine où sa mère, Esther, travaille sur le foyer, tournant les tortillas de maïs qui sont encore l'aliment de base pour les familles rurales .
Les trois autres enfants, dont l'aîné, Francisco, 16 ans, observent la scène qui se répète pendant les repas comme un rituel. La cuisine est le lieu de palabres qui se déroulent avec la même lenteur que la fumée montant au-dessus des toits de tôle. Les mots sont aussi frugaux et savoureux que la nourriture : haricots, maïs, café, bananes et quelques légumes. Tout cela semé sans produits chimiques, récolté et transformé à la main. Élevé à l'air libre, le poulet a un goût différent, comme toute la nourriture dans cette communauté tojolabal.
À la fin de chaque repas chacun lave ses assiettes et couverts, même le père qui, parfois, aide à la préparation des repas. Je demande si cela est normal sous ces latitudes. Ils répondent que c'est l'usage dans les communautés zapatistes mais pas dans celles du "malgouvernement ", celles de ceux qui, sans ironie, sont appelé "frères priistes*". Ces communautés, voisines de celles qui brandissent l'étoile rouge sur fond noir, reçoivent des bons et de la nourriture du gouvernement, qui leur construit des maisons préfabriquées en béton.
Tout au long de la semaine que j'ai passée dans cette famille, je n'ai pas vu le moindre geste agressif  entre le père, la mère et les enfants . Pas même des gestes de mauvaise humeur ou de reproche. Apparemment, la prohibition de l'alcool adoucit les relations humaines. Les femmes sont celles qui bénéficient le plus des changements. "Je distingue les zapatistes à la façon dont ils se tiennent, en particulier les femmes", dit le journaliste vétéran Hermann Bellingshausen.
Le jour de la fin du monde
La nouvelle phase dans laquelle sont entrés les zapatistes a commencé le 21 décembre 2012, journée marquée par les médias comme la fin du monde, qui pour les Mayas est le début d'une nouvelle ère. Des dizaines de milliers de bases d'appui de l'EZLN se sont concentrées dans cinq municipalités du Chiapas, celles-là mêmes qu'ils avaient prises de 1er janvier 1994.
La réapparition des zapatistes a provoqué un choc dans une bonne partie de la société mexicaine. Non seulement ils n'avaient pas disparu mais ils refaisaient surface avec plus de force, montrant qu'ils étaient capables de mobiliser un nombre important de personnes en formation militaire, bien que sans armes.
Dans le communiqué du 30 décembre le sous-commandant Marcos assure que "durant ces années, nous nous sommes renforcés et nous avons considérablement amélioré nos conditions de vie. Notre niveau de vie est supérieur à celui des communautés indigènes ayant fait allégeance aux gouvernements en place, qui reçoivent des aumônes et les dépensent en alcool et produits inutiles."
Il ajoute que, contrairement à ce qui se passe dans celles liées au PRI*, dans les communautés zapatistes "les femmes ne sont pas vendues comme des marchandises" et que "les indigènes priistes vont dans nos hôpitaux, nos cliniques et laboratoires, car ceux du gouvernement manquent de médicaments, d'appareils, de médecins et de personnel qualifié".
Ceux et celles qui ont assisté à la première petite école entre le 12 et 16 août ont pu avoir une idée de tout cela. En fait, seuls les compagnons de route avaient été convoqués, ce qui implique un changement profond dans leurs modes de relation avec la société civile : " Dorénavant, notre parole va commencer à être sélective dans ses destinataires et, à quelques exceptions près, ne pourra être comprise que par ceux qui ont marché et marchent avec nous, sans céder aux modes médiatiques et conjoncturelles", indiquait le communiqué.
CNI1
Il ajoutait que «très rares seront ceux qui auront le privilège" de connaître l'autre façon de faire de la politique. Dans une série de communiqués intitulés « Eux et nous», ils ont souligné les différences entre la culture des politiciens du système et la culture d'en bas ou zapatiste, affirmant qu'ils ne se proposent pas de "construire une grande organisation avec un centre de pouvoir, un commandement centralisé, un chef, qu'il soit individuel ou collégial".
Ils soulignent que l'unité d'action doit respecter la diversité des manières de faire : "Toute tentative d'homogénéité est tout simplement une tentative fasciste de domination, camouflée par un langage révolutionnaire, ésotérique, religieux ou autre. Quand on parle d' «'unité», on omet de mentionner que «l'unité» est sous la direction de quelqu'un ou de quelque chose, individuelle ou collective. Sur le faux autel de l'«unité » non seulement on sacrifie les différences, mais on cache aussi la survivance de tous les petits mondes de tyrannie et d'injustice que nous subissons".
Pour comprendre cette approche, qui a conduit les zapatistes à promouvoir la petite école du mois d'août, il faut comprendre les problèmes qu'ils ont connus dans les relations avec la gauche électorale et avec des gens qui , à leur avis, "apparaissent lorsqu'il y a des tribunes et disparaissent quand il s'agit de travailler sans bruit".
La logique de la petite école est à l'opposé de cette culture politique. Il ne s'agit pas d'aller écouter les commandants  indiens ou le sous-commandant Marcos, mais de partager la vie quotidienne des gens ordinaires. Il ne s'agit pas de transmission discursive et rationnelle d'un savoir codifié. C'est autre chose : faire l'expérience directe d'une réalité qui ne peut être accessible que par un rituel d'engagement, en étant là et en partageant.
Une nouvelle vie
"Nous n'avons aucune difficulté", explique Julián, assis sur un tabouret en bois rustique dans maison  au toit de tôle, aux murs en rondins et au sol en terre battue. Il le dit nonchalamment à qui a passé quatre nuits à dormir sur des planches de bois, juste recouvertes d'une fine couverture. Julián a rejoint l'organisation clandestine en 1989. Marcelino, mon tuteur ou Votán, l'a rejointe peu de temps auparavant, en 1987.
Ils racontent avec délectation les réunions clandestines dans des grottes reculées de montagne, où des dizaines de zapatistes arrivaient de nuit, pendant que les patrons et leurs sbires dormaient. Ils marchaient toute la nuit et ne revenaient qu'à l'aube pour reprendre le travail. Les femmes leurs préparaient des tortillas en cachette , pour ne pas éveiller de soupçons  Tout bien considéré, il a raison de dire que le pire est passé. Le fouet du patron, l'humiliation, la faim , la violence et le viol des filles.
Le 1er janvier 1994, les patrons ont pris la fuite, suivis par leurs hommes de main. La "communauté 8 Mars", où nous sommes arrivés à quinze étrangers-étudiants ( moitié mexicains, un Yankee de 75 ans , un Français, un Colombien, deux Argentins et un Uruguayen) se trouve sur ​​les terres qui étaient autrefois occupé espar Pepe Castellanos , le frère d' Absalón , le lieutenant-colonel, ancien gouverneur et propriétaire de quatorze exploitations sur des terres usurpées aux Indiens. Son enlèvement, dans ce lointain mois de janvier a été l'étincelle qui a précipité la fuite des propriétaires fonciers.
La communauté dispose de plus de mille d'hectares de bonnes terres, ils n'ont pas besoin de cultiver des coteaux pierreux et arides, ils récoltent des aliments traditionnels et sur la recommandation du commandement aussi des fruits et légumes. Non seulement ils se sont libérés du fouet, mais ils se nourrissent mieux et ils peuvent économiser d'une manière très particulière. Julián récolte six sacs de café, environ 300 kilos, dont il garde un sac pour la consommation familiale et vend le reste. Selon les prix, chaque récolte lui permet d'acheter de deux à trois vaches. " Les vaches sont notre banque et en cas de besoin, nous les vendons."
Par besoin il entend les problèmes de santé. Son fils aîné a dû subir un traitement et pour couvrir les frais, il a vendu un taureau. La même logique est appliquée par la communauté. Sur les terres communautaires ils travaillent collectivement autour du café et avec la récolte, ils achètent des chevaux et des vaches. Entre les animaux des familles et ceux de la communauté ils ont 150 chevaux et près de 200 bovins.
Quelques jours avant l'arrivée des élèves le filtre à eau s'est cassé et pour le réparer, ils ont décidé de vendre une vache. Ils soutiennent de la même manière la salle de santé, la petite école et tous les frais de transport et d'hébergement des villageois liés à l'exercice des fonctions des trois niveaux d'autonomie : la communauté locale, les municipalités autonomes et les conseils de bon gouvernement.
Les femmes ont aussi des projets communautaires. Dans cette communauté elles avaient une caféière qui leur a permis d'acheter six vaches et un poulailler avec une cinquantaine de poulets dont les gains sont utilisés pour le transport et les dépenses de femmes occupant des charges ou participation à des cours. Les rares intrants que les familles ne produisent pas (sel, sucre, huile et savon), elles les achètent acheter dans les magasins zapatistes installés dans des endroits occupés après le soulèvement de 1994 dans les chefs-lieux municipaux. Ainsi, ils n'ont pas besoin d'aller au marché et toute leur économie reste dans un circuit qu'ils contrôlent, autosuffisant, lié au marché sans en dépendre.
Les magasins sont servis sur une base rotative par les membres des communautés. Julián explique que de temps en temps il doit passer un mois dans la boutique Altamirano ( à une heure environ de la communauté) qui l'oblige à quitter la maison . "Dans ce cas, la communauté s'occupe de ta parcelle pour une quinzaine de jours et je soutiens de la même manière celui qui doit aller à la boutique. " Esther était en fonction au conseil, dans le caracol** de  Morelia, à une demi-heure de la communauté, et ses tâches ont été assurées de la même manière, qu'on peut appeler la réciprocité.
Ferrari 3. El arte de construir un mundo nuevo. La libertad según los zapatistas
Santé et éducation
Chaque communauté, même la plus petite, a une petite école et un poste de santé. Dans la communauté 8 Mars il y a 48 familles, presque toutes zapatistes. L'assemblée élit ses autorités, moitié hommes et moitié femmes, les enseignants et les chargés de la santé. Personne ne peut refuser, puisque c'est un service à la communauté.
La petite école fonctionne dans une pièce de la maison abandonnée par le "propriétaire". Il y  encore une grille de fer à travers laquelle il payait ses ouvriers, qui pouvaient à peine voir une main laissant tomber les pièces de monnaie vu  que l'obscurité cachait le visage du patron.
Tôt le matin, les enfants prennent position sur le terrain de basket en face de la maison, ils marchent en rangs d'un pas martial, guidés par un jeune de la communauté ne doit pas dépasser 25 ans. L'éducation zapatiste souffre d'un manque d'infrastructures, les salles sont précaires, tout comme les bancs et le mobilier. Les enseignants reçoivent pas de salaire, mais sont pris en charge par la communauté, comme les responsables de santé.
Toutefois, elle a d'énormes avantages pour les élèves : les enseignants sont des membres de la communauté, ils parlent leur langue et sont leurs égaux , tandis que dans les écoles publiques ( celles du malgouvernement), les enseignants ne sont pas des Indiens mais des métis qui ne parlent pas leur langue, et même la méprisent, vivant loin de la communauté et maintenant une distance verticale avec les enfants. Le climat de confiance dans les écoles autonomes permet des liens plus horizontaux et facilite la participation des parents et des élèves à la gestion de l'école. Les enfants participent à de nombreuses tâches de la communauté, y compris la subsistance de l'école et de ses enseignants. Il n'y a pas de fossé entre l'école et la communauté car elles font partie du même réseau de relations sociales.
Si le responsable de l'école a un programme caché qui transmet des valeurs d'individualisme, de compétition, d'organisation verticale du système éducatif et de supériorité des enseignants sur les élèves, éducation zapatiste est tout l'inverse. Le programme est construit collectivement et on cherche à faire en sorte que les élèves s'approprient l'histoire de leur communauté, pour la reproduire et la soutenir.
La transformation et la critique sont permanentes et ils travaillent collectivement à la construction des connaissances puisque les élèves travaillent généralement en équipes et une bonne partie du temps scolaire est passée en dehors de la classe, au contact avec les éléments mêmes qui constituent leur vie quotidienne. Ce qui dans l'enseignement public est séparé et hiérarchique (enseignant-élève, salle de classe-récréation, savoir – non savoir) est, dans les écoles autonomes, intégré et complémentaire.
Dans la salle de santé, des médicaments produits par l'industrie pharmaceutique voisinent avec une grande variété de plantes médicinales. Une très jeune fille est responsable de la confection de sirops et d'onguents à partir de ces plantes. La salle dispose d'une chiropracticienne et d'une accoucheuse, qui complètent l'équipe sanitaire de base dans toutes les communautés zapatistes. En général, elles traitent les cas relativement simples et quand elles sont dépassées, elles transfèrent le patient à la clinique du caracol. Si celle-ci ne peut pas résoudre le problème, les patients vont à l'hôpital de l'État à Altamirano.
Santé et éducation sont échelonnés aux mêmes  trois niveaux que le pouvoir autonome zapatiste. Dans les caracoles** fonctionnent généralement les cliniques plus avancée, dont l'un a même un chirurgien qui pratique des opérations. Et c'est également dans les caracoles, où siègent les conseils de bon gouvernement, que se trouvent généralement aussi les écoles secondaires autonomes.
La Petite École (Escuelita)
Il a fallu sept heures pour parcourir les 100 km qui séparent San Cristóbal du caracol Morelia. La caravane de trente bus et voitures est partie tard et progresse à pas de tortue. Vers deux heures, nous arrivons au caracol, un complexe de bâtiments qui abritent les institutions de la région autonome : trois municipalités, douze régions et des dizaines de communautés, gouvernée par le Conseil de Bon Gouvernement.
Il y a en outre une école et un hôpital en construction, des cliniques, des amphithéâtres, des magasins, des cantines, une cordonnerie et autres entreprises de production.
Malgré l'heure tardive, une longue file d'hommes et de femmes nous attendaient, parés de leurs bandanas. Nous avons pris position par sexe et un par un, nous avons fait al connaissance de notre Votán. Marcelino tend la main et me demande de l'accompagner. Nous allons directement dormir dans l'immense salle de réception, sur des bancs très durs.
Le matin, café, haricots et tortillas. Ensuite, les membres du conseil prennent la parole pour expliquer comment la petite école va fonctionner. Dans l'après-midi, presque à la nuit tombée , nous repartons vers la communauté. Parmi les élèves j'ai pu voir voir Nora Cortiñas, des Mères de la Plaza de Mayo, et Hugo Blanco, un dirigeant paysan et ancien guérillero péruvien, tous deux allant sur leurs 80 ans.
Nous sommes arrivés à la communauté vers minuit, après une demi-heure de cahots à l'arrière d'une camionnette. L'ensemble de la communauté, hommes, femmes et enfants en rangs avec leurs passe-montagnes, nous reçoit poings levés. Ils nous souhaitent la bienvenue et chaque élève est présenté à la famille qui l'hébergera. Julián se présente et quand tout le monde a reconnu sa famille, nous allons dormir.
Première surprise : ils ont divisé la maison avec une cloison, laissant à l'invité une chambre avec sa propre porte, les sept membres de la famille s'entassant sur une surface similaire. Ils nous réveillent à l'aube pour le petit déjeuner. Ensuite, nous allons travailler au nettoyage de la caféière de la famille, machette à la main, jusqu'à l'heure du repas.
La deuxième journée a été consacrée à entraver les bovins pour les vacciner et la troisième au nettoyage de la  caféière de la communauté. Ainsi, chaque jour, on a combiné le travail et les explications détaillées sur la vie de la communauté. Dans l'après-midi on avait à lire les quatre cahiers distribués sur le gouvernement autonome, la résistance autonome et la participation des femmes au gouvernement autonome, avec des récits d'Indigènes et de responsables.
Chaque élève pouvait poser les questions les plus variées, ce qui ne voulait pas dire qu'elles ont toutes obtenu des réponses. Nous avons pu partager une culture politique différente de celle que nous connaissons : quand on leur pose une question, ils se regardent, dialoguent à voix basse, et enfin, l'un d'eux répond pour tout le monde. Ce fut une expérience merveilleuse d'apprendre en faisant, en partageant, en savourant la vie quotidienne de communautés qui sont en train de construire un monde nouveau.
NdT
*Priistes : membres du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), qui fut le parti d'État de 1929 à 2000, revenant au pouvoir en 2012 avec l'élection à la présidence d' Enrique Peña Nieto.
** Caracoles : litt. escargots. Niveau régional de l'organisation autonome zapatiste, regroupant un certain nombre de municipalités autonomes. Il y a 5 caracoles.
Photos Pola Ferrari

dimanche 27 janvier 2013

La tenace persistance zapatiste

par Raúl Zibechi-Traduit par el Viejo, La voie du jaguar
La mobilisation des communautés zapatistes le 21 décembre et les trois communiqués de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) le 30 du même mois ont été reçus avec joie et espérance par beaucoup de mouvements antisystème et de lutte anticapitaliste en Amérique latine.
Immédiatement, les médias de ces mouvements ont reflété dans leurs pages l’importance de la mobilisation massive, qui s’est produite en des moments difficiles pour ceux qui s’obstinent à résister au système de mort qui nous dégouverne.
Les dernières années ont été particulièrement complexes pour les mouvements qui s’acharnent à construire un monde nouveau à partir d’en bas. Dans la plus grande partie des pays d’Amérique du Sud, la répression contre les secteurs populaires n’a pas cessé, bien que la majorité des gouvernements se donnent pour progressistes. Parallèlement, ils ont mis en marche un ensemble de « politiques sociales » destinées, à ce qu’ils disent, à « combattre la pauvreté », mais qui cherchent en réalité à empêcher l’organisation autonome des pauvres ou à la neutraliser quand elle a atteint un certain stade de développement.
Les politiques sociales progressistes, comme le montrent bien les cas de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay, entre autres, n’ont pas réussi à réduire l’inégalité, ni à distribuer la richesse, ni à réaliser des réformes structurelles, mais elles ont été très efficaces quand il s’est agi de diviser les organisations populaires, de planter des coins dans les territoires contrôlés par les secteurs populaires, et dans bon nombre de cas de dévier les objectifs de la lutte vers des questions secondaires. Elles n’ont pas touché à la propriété de la terre et d’autres moyens de production. Les politiques sociales cherchent à atténuer les effets de l’accumulation par dépossession, sans modifier les politiques qui alimentent ce modèle : les mines à ciel ouvert, les monocultures, les barrages hydroélectriques et autres grands travaux d’infrastructure.
À l’exception du Chili et du Pérou, où la lutte du mouvement étudiant et la résistance contre les mines restent vives, dans la plupart des pays l’initiative est passée aux mains des gouvernements, les mouvements antisystème sont plus faibles et plus isolés, et nous avons perdu l’horizon stratégique. Le travail territorial urbain, à partir duquel ont été lancées de formidables offensives contre le néolibéralisme privatiseur, se trouve dans une ruelle qui à court terme ressemble à une impasse, car les ministères du Développement social, de l’Économie solidaire et autres ont commencé à s’infiltrer sur les territoires en résistance avec des programmes qui vont des transferts monétaires aux familles pauvres à divers « soutiens » à des démarches autoproductives. Initialement les mouvements reçoivent cette aide dans l’espoir de se renforcer, mais en peu de temps ils voient comment la démoralisation et la désagrégation gagnent leurs rangs.
Que peut faire un collectif de base qui, au prix d’un énorme sacrifice sur la base d’un travail collectif, met sur pied un centre de baccalauréat populaire dans un quartier, et constate peu après que le gouvernement crée un autre centre de bac tout à côté, avec une meilleure infrastructure, des cours identiques, et même en lui donnant le nom d’un révolutionnaire connu ? La réponse est que nous ne savons pas. Que nous n’avons pas encore appris à travailler sur ce qui fut nos territoires, et qui à présent est envahi par des légions de travailleuses et travailleurs sociaux aux discours tout ce qu’il y a de progressistes, voire radicaux, mais qui travaillent pour ceux d’en haut.
Le zapatisme est sorti renforcé de cette politique de siège et d’anéantissement, militaire et « social », où l’État s’est efforcé de diviser par des « aides » matérielles comme compléments des campagnes militaires et paramilitaires. C’est pourquoi nous sommes si nombreux à avoir reçu avec une énorme joie la mobilisation du 21 décembre. Non pas parce que nous les soupçonnions de ne plus être là, chose que seuls ceux qui s’informent dans les grands médias peuvent croire, mais parce que nous avons constaté qu’il est possible de traverser l’enfer de l’agression militaire ajouté à des politiques sociales de contre-insurrection. Connaître, étudier, comprendre l’expérience zapatiste est plus urgent que jamais pour nous qui vivons sous le modèle progressiste.
Il est vrai que le progressisme joue un rôle positif par rapport à la domination yankee, en cherchant une certaine autonomie pour un développement capitaliste local et régional. Face aux mouvements antisystème, néanmoins, ceux qui prétendent suivre le chemin de la social-démocratie ne se différencient absolument pas des gouvernements antérieurs. Il est nécessaire de comprendre cette dualité à l’intérieur d’un même modèle : la collision progressiste avec les intérêts de Washington mais en restant dans la même logique d’accumulation par dépossession. Au sens strict, il s’agit d’une dispute sur qui doivent être les bénéficiaires de l’exploitation et de l’oppression de ceux d’en bas ; les bourgeoisies locales et les administrateurs des partis « de gauche », alliés avec un certain syndicalisme d’entreprise, réclament ce rôle avec sa part de butin.
Le parcours zapatiste nous laisse quelques enseignements à nous, les mouvements et personnes qui vivent « assiégés » par le progressisme.
En premier lieu, l’importance de l’engagement militant, la fermeté des valeurs et des principes, le fait de ne pas se vendre ni céder, si fort et puissant que paraisse l’ennemi, et si isolés et faibles que soient les mouvements antisystème à un moment donné.
Deuxièmement, le besoin de persister dans ce que chacun croit et pense, au-delà des résultats immédiats, des supposés succès ou échecs momentanés dans des conjonctures qui bien souvent sont fabriquées pas les médias. Persister dans la création de mouvements non institutionnels ni prisonniers des temps électoraux est la seule manière de construire avec solidité et à long terme.
Troisièmement, l’importance d’une façon différente de faire de la politique, sans laquelle il n’y a rien au-delà du médiatique, de l’institutionnel ou de l’électoral. Un intense débat traverse bon nombre de mouvements sud-américains pour savoir s’il convient de participer aux élections ou de s’institutionnaliser de diverses manières, afin d’éviter l’isolement du travail territorial et de pénétrer dans la « vraie » politique. Les zapatistes nous montrent qu’il y a d’autres façons de faire de la politique qui ne tournent pas autour de l’occupation des institutions de l’État, et qui consistent à créer, en bas, des manières de prendre les décisions collectivement, de produire et reproduire nos vies sur la base du « commander en obéissant » (mandar obedeciendo). Cette culture politique ne convient pas à ceux qui prétendent se servir des gens ordinaires comme marchepieds pour leurs aspirations individuelles. C’est pourquoi tant de politiciens et d’intellectuels du système rejettent ces nouvelles manières, dans lesquelles ils doivent se subordonner au collectif.
Quatrièmement, l’autonomie en tant qu’horizon stratégique et pratique quotidienne. Grâce à la manière des communautés de résoudre leurs besoins, nous avons appris que l’autonomie ne peut être seulement une déclaration d’intentions (aussi valable soit-elle), mais qu’elle doit reposer sur l’autonomie matérielle, depuis la nourriture et la santé jusqu’à l’éducation et la façon de prendre des décisions, c’est-à-dire de nous gouverner.
Dans les dernières années, nous avons vu des expériences inspirées du zapatisme hors du Chiapas, y compris dans quelques grandes villes, ce qui montre bien qu’il ne s’agit pas d’une culture politique valide seulement pour les communautés indigènes ce cet État mexicain.
Images de l'exposition collective Autonomous InterGalactic Space Program organisée par l'artiste Rigo 23 à la galerie redcat, Los Angeles 2012

dimanche 23 décembre 2012

EZLN : "Vous avez entendu? C'est le bruit de votre monde qui s'effondre"

 Traductions disponibles : Português  English
EZLN
 
 Dans une action de masse, disciplinée et simultanée, inédite depuis les premiers jours du soulèvement insurgés de 1994, des dizaines de milliers de zapatistes ont occupé pacifiquement et dans un silence assourdissant  cinq villes du Chiapas. Quelques heures plus tard, ils ont publié un bref communiqué.
EZLN3


Ocosingo, Chiapas. 21 décembre 2012.
PHOTO Moysés Zúñiga Santiago


Chiapas, Mexique - Des dizaines de milliers de bases d'appui de l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) ont occupé dans un silence emblématique les rues de cinq localités du Chiapas, lors de la première manifestation publique zapatistes depuis le 7 mai 2011, lorsqu'ils avaient répondu à l'appel du Mouvement pour la Paix avec Justice et Dignité. Cette action simultanée et massive, la plus grande de toute leur histoire, a été précédée par l'annonce que l'organisation indigène ferait connaître sa parole, rendue publique quelques heures après la mobilisation.
"A qui de droit. Vous avez entendu? C'est le bruit de votre monde qui s'effondre. C'est celui du nôtre qui ressurgit. Le jour qui était le jour, il faisait nuit. Et le jour qui sera le jour, il fera nuit", était le message signé par le sous-commandant Marcos et diffusé quelques heures plus tard par la page ouèbe Enlace Zapatista.
Comunicado
Dans chacune des villes occupées (Ocosingo, Las Margaritas, Palenque, Altamirano et San Cristobal), les Tzeltals, Tzotzils, Ch'ols, Tojolabals, Zoques, Mams et métis ont défilé avec leurs bandanas et passe-montagnes traditionnels, en rangs et dans un strict silence. Hommes et femmes, jeunes pour la plupart, ont défilé sur une estrade dans chaque ville et brandi leurs poings. Cela a été l'expression la plus symbolique de toute la manifestation.
Force, discipline, ordre extraordinaire,  dignité, intégrité, cohésion. Ce n'est pas peu. Depuis 19 ans on les a donnés un nombre incalculable de fois pour morts, divisés et isolés. Encore et encore ils sont apparus pour dire "nous sommes là". Aujourd'hui, 40 000 zapatistes dans les rues ont à nouveau fait taire les rumeurs et les mensonges.
À San Cristobal de las Casas, une ville où l' EZLN manifeste traditionnellement hors de son territoire, plus de 20 000 hommes et femmes du caracol  [l'escargot, municipalité autogérée, NdT] zapatiste d' Oventik, où ils s'étaient rassemblés la veille, ont défilé sous une pluie qui a commencé à tomber à l'aube. La marche de 28 détachements (selon la numérotation figurant sur leurs passe-montagnes) a commencé à la périphérie de la ville, vers huit heures et demie, et à 12 heures l'arrière-garde était encore très loin du centre de la ville. La place centrale était trop petite pour les contenir tous.
Des habitants et des  touristes ont lancé des cris de soutien et entonné  l'hymne zapatiste chanté dans certaines sections. Les magasins ont, comme d'habitude, baissé leurs rideaux, parce que les Indiens les ont à nouveau pris par surprise. L'estrade était installée en face de la cathédrale, tandis que les blocs zapatistes ordonnés se sont placés autour du carré entral de la ville.
À Palenque, ancienne ville  ch'ol et l'un des centres touristiques les plus importants de l'État, les indigènes zapatistes sont entrés par l'avenue principale de la ville et ont brandi le poing sur l'estrade située dans le centre de la ville, en face de l'église. Puis ils ont pris la rue du Chiapas pour retourner dans leurs communautés.
À Las Margaritas, les zapatistes ont répété cette dynamique avec 7000 membres des bases d'appui, tandis qu'Ocosingo – localité elle aussi prise par les insurgés le 1er janvier 1994, où eut lieu un massacre de civils par l'armée fédérale dans les premiers jours de la guerre, plus de 6 000 membres des bases d'appui ont déclenché l'action à six heures du matin. On a appris qu'environ 8 000 zapatistes ont du rester au Caracol de La Garrucha par manque de transports vers la ville. Il n'y avait plus eu une telle concentration de  zapatistes depuis les sanglants combats du soulèvement indigène en 1994.

Il y avait une forte symbolique dans l'action, vu qu'ils ont choisi le dernier jour du cycle maya, qui pour beaucoup serait "la fin du monde" et pour d'autres le début d'une nouvelle ère, du changement de peau, du renouveau. Pendant ces 19 années, le parcours de la lutte zapatiste a été chargé de symbolisme et de prophéties, et cette occasion n'y a pas fait exception.
Depuis l'annonce que le Commandement général de l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) ferait connaître sa parole, l'attente pour le contenu de son message n'a cessé de croître. Mais ce qu'on a entendu ce vendredi, c'était ses pas, sa marche silencieuse à travers cinq places, sa démarche digne et rebelle à travers les rues et son poing levé.
La dernière fois que le sous-commandant Marcos, chef militaire et porte-parole zapatiste, avait parlé, c'était dans sa correspondance avec le philosophe Luis Villoro, le 7 Décembre, 2011. Et l'initiative politique la plus récente avait été le Festival de la Rage Digne, auquel les zapatistes avaient invité des luttes et des mouvements du Mexique et du monde, en décembre 2008.
Ce vendredi les membres du Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène ne sont pas apparus, comme l'avait fait son état-major en mai 2011. Ce fut la dernière fois que l'on vit Tacho, Zebedeo, Esther, Hortencia, David et le reste du commandement général, à l'exception du sous-commandant Marcos, qui est resté loin des yeux du public.

lundi 18 octobre 2010

Ce que les zapatistes peuvent nous apprendre sur la crise climatique

 Avec leur cri de bataille de 1994, “Ya basta!” ("ça suffit !"), le soulèvement des zapatistes au Mexique est devenu le fer de lance de deux mouvements convergents : le Mouvement mexicain  pour les droits des peuples indigènes et le mouvement international contre la mondialisation capitaliste.
Mais revenons à 2010 : les mouvements pour les droits indigènes et contre la mondialisation capitaliste ont à nouveau convergé, cette fois de manière internationale, pour constituer le Mouvement pour la Justice Climatique. Suite à l’échec, largement reconnu, des accords climatiques de Copenhague en décembre dernier, la plus grande manifestation de ces mouvements convergents a eu lieu en avril lors du Sommet des Peuples du Monde sur le Changement Climatique et les Droits de la Terre-Mère à Cochabamba, en Bolivie.
Alors que les forces politiques ont concouru à rendre invisibles les zapatistes autant à l’intérieur du Mexique que sur le plan international, leur gageure a toujours été de miser sur un paradigme de développement, à la fois juste et indépendant. Il semble donc légitime d’avoir envie de savoir si le zapatisme ne pourrait pas apporter quelque lumière dans l’embrouillamini politique qui règne autour de la crise climatique. Les charades poétiques du porte-parole zapatiste, le Sous-commandant Marcos, peuvent-elles servir de panneaux indicateurs sur la route difficile qui mène aux solutions climatiques ?
Un seul Non et beaucoup de Oui
Peu après s’être faits connaître au monde, en 1994 en tant qu’insurgés armés, les zapatistes ont déposé les armes et ont déclaré qu’avec leur « unique non » - qui exprimait leur rejet de l’autorité imposée par le gouvernement mexicain ou par les institutions mondiales qui régissent le commerce, l’investissement, le développement et la politique sécuritaire – ils prenaient aussi position pour « beaucoup de oui ». Le Oui, pour les Zapatistes, signifie le développement prudent, conscient et sérieux de formes alternatives de gouvernance et d’utilisation des ressources : écoles multilingues, cliniques communautaires, banques de semences, agriculture durable, eau accessible et abordable et assainissement de base et surtout, des expériences organisées de démocratie directe.
Quand les 30 000 membres de la société civile issus de 140 pays, y compris 56 délégations gouvernementales, se sont réunis à Cochabamba en avril, ils ont affirmé, de façon claire et ferme, que la crise climatique et ses conséquences associées de sécheresses, d’inondations, de pertes des cultures, de maladies en augmentation croissante, de déplacements et d’instabilités généralisés, ont une origine fondamentale. Selon l’accord des peuples établi à Cochabamba : « Les sociétés et les gouvernements des soi-disant pays « développés », en complicité avec un segment de la communauté scientifique, nous ont amené à parler du changement climatique comme d’un problème limité à la seule hausse de la température, sans s’interroger sur la cause, qui est le système capitaliste. »
Quelles que soient les solutions climatiques que nous envisageons, déclarent les mouvements sociaux du sud, elles doivent avoir leur origine dans l’acceptation des limites sociales et écologiques de croissance. La reconnaissance de telles limites est ce que les zapatistes appelleraient « le non ».

 


Quant aux nombreux “Oui”, ils apparaissent sous forme de revendications du Mouvement pour la Justice Climatique : renforcer les économies locales, pratiquer l’agriculture écologique et la gouvernance basée sur les droits, réduire de façon radicale la consommation et le gaspillage des pays du nord et des élites du sud afin d’améliorer la qualité de vie de milliards de marginalisés et d’exploités ; protéger les forêts, la biodiversité, la culture et ceux d’entre nous qui sont les plus vulnérables ; investir et assister les femmes, les jeunes et ceux qui ont gagné le droit à être appelés « les anciens ». Les nombreux oui, pour la justice climatique, sont les chemins multiples vers la modération et l’adaptation, l’équité et la justice. Les « Oui » sont incarnés dans une notion qui s’est récemment répandue dans les cercles de développement : la résilience de ceux d’en bas*.
Justice et dignité
L’implicite dans l’émergence revendicative des indigènes est l’ exigence d’être abordés avec le respect du à tout être humain. Comme l’a écrit le Sous-commandant Marcos il y a une décennie : « Les puissants avec tout leur argent ne comprennent pas notre lutte. Le pouvoir de l’argent et de la fierté ne peut pas comprendre, car il y a un mot qui n'entre pas dans la compréhension des grands sages qui vendent leur intelligence aux riches et aux puissants. C'est le mot dignité. »
Il s’avère que la dignité humaine est un concept essentiel aux négociations climatiques. « Le développement » avec l’idée implicite que la richesse d’une société se mesure à son niveau de consommation, se fait précisément aux dépens de la dignité humaine. Les militants climatiques du sud expliquent que le nord, accablé par une surconsommation qui va jusqu’à l’obésité, doit réduire sa consommation, alors que la plupart des pays du sud, face à une pénurie perpétuelle, doivent l’augmenter. Sara Larrain, directrice d’une ONG qui s’appelle Chile Sustentable (Développement durable du Chili) écrit : “ L’objectif de la dignité humaine dépasse l'objectif de la lutte contre la pauvreté et renvoie à la négociation de l’espace environnemental et de ’équité sociale entre le nord et le sud. »

La “Voie de la dignité” élaborée par Larrain, en union avec des groupes du Brésil, d’Uruguay et du Chili, est surtout une proposition pour remplacer la lutte contre la pauvreté – un système métrique économique, austère et diffamant, basé sur les besoins les plus fondamentaux de survie humaine – avec une mesure qui prend en compte les droits culturels, politiques et environnementaux. « La Voie de la Dignité, » écrit Larrain, « est un point convergent qui encourage la baisse de la consommation de ceux au-dessus et la hausse de ceux en dessous. Ce qui donne l’assurance aux populations de ce dernier niveau d’accéder à l’espace environnemental nécessaire pour leur subsistance et la dignité. »
La Voie de la Dignité propose que l’équité entre le nord et le sud ne soit atteinte que quand la notion de viabilité environnementale du nord (la préservation des ressources pour les besoins planétaires et les générations futures) correspondra à la demande du sud pour la viabilité sociale (équité et pleins droits sociaux, environnementaux, politiques et culturels). Ainsi, afin d’augmenter le niveau de vie des milliards de gens qui vivent aujourd’hui en dessous de la ligne de dignité, une certaine mesure de l’espace environnemental (puits de carbone, pêcheries et pâturages ouverts, par exemple) doit être abandonnée au nord. Les riches doivent réduire leur utilisation des ressources. Ils doivent s’engager à la décroissance.
Plutôt que de gérer la catastrophe climatique comme l’establishment néolibéral tente de le faire, le Mouvement pour la Justice Climatique choisit de se servir de la crise comme d’une opportunité – peut-être la dernière – pour construire la dignité.
Tout pour tous, Rien pour nous-mêmes
C’est certainement une des questions les plus fréquemment posées par les gens qui se sentent concernés par la crise écologique : « Que puis-je faire, en tant qu’individu, pour améliorer les choses ? » La réponse simple que j’ai apprise en habitant parmi les villageois zapatistes est : rien. Parce qu’il faut que nous arrêtions d’agir comme des individus si nous voulons survivre ; la Terre ne sera pas affectée par nos actions individuelles, mais par notre impact collectif.
Le slogan des zapatistes, “Para todos todo, para nosotros nada” (“Tout pour tous, rien pour nous-mêmes”) sonnait vrai au milieu des années 90 et sonne encore vrai aujourd’hui. Mais ce slogan renferme un certain mystère. L’exigence « Rien pour nous » est tellement contraire à ce que nous – les individus affamés de ressources des pays du soi-disant Premier monde - aurions pensé à demander. D’ailleurs personne ne s’est jamais mutiné pour plus d’austérité. Pourtant, sans tricherie, nous devons construire nos capacités à vivre selon un vieux proverbe : Assez vaut festin.

Les propositions d’Evo Morales, Président de Bolivie, pour un tribunal de la dette climatique et une Déclaration universelle pour les droits de la Terre-Mère ont mis l’équité et l’écologie (par opposition à des résolutions techniques par exemple, ou des solutions basées sur le marché) au centre des négociations climatiques. De telles propositions sont, au fond, des expressions radicales d’une éthique qui exige tout pour tous, rien pour nous-mêmes. De telles propositions demandent aussi de repenser de façon radicale, la signification du « développement ». Inspiré par la notion andine du « buen vivir » - vivre bien par opposition au vivre mieux -, le récent Mouvement pour une Justice climatique pose que, vu que nous sommes au bord de l’effondrement écologique, le développement et le progrès doivent être compris non en termes d’accumulation mais en termes de partage.
Un monde contenant beaucoup d’autres mondes
La classe dirigeante mexicaine perçoit le projet zapatiste comme une menace pour l’intégrité de l’État-nation. Cette menace réside dans la demande zapatiste de reconnaissance officielle, à l’intérieur des frontières de l’État, des divers groupes ethniques, culturels, linguistiques et religieux. Dans la région andine, et en Bolivie en particulier, on appelle cela (dans sa dimension culturelle) le pluriculturalisme ou (dans ses dimensions politiques) le pluri-nationalisme – une nation dans laquelle rentrent plusieurs nations. La notion de pluriculturalisme se distingue sensiblement du concept US de « multiculturalisme » car elle va au-delà de l’éducation multiculturelle pour inclure un respect pour des revendications collectives sur le territoire et des droits collectifs.
Le monde vit la plus grande extinction en masse des espèces depuis le déclin des dinosaures. La moitié des espèces sur Terre devrait disparaître d’ici 100 ans. Les principaux écosystèmes (y compris l’Amazone), les systèmes d’eau douce du monde entier et les récifs de coraux approchent tous un « point de basculement » après lequel ils ne se remettront jamais. A ce titre, les mouvements scientifiques et sociaux ont tendance à convenir que la diversité, en tant que base de décision, est au cœur de la survie autant écologique que culturelle. La pression des zapatistes en faveur « d’un monde dans lequel beaucoup de mondes rentrent », bien plus qu’un appel à la seule « tolérance », est une reconnaissance claire de ce que la science a récemment appelé « la diversité bio-culturelle », est un facteur décisif.
Plutôt que de chercher à diviser les ressources pour servir une multitude atomisée, le mouvement pour la justice climatique imagine de multiplier les ressources pour servir le bien commun. Pour les paysans et les peuples indigènes, en général, cela signifie fusionner des traditions et des systèmes de propriété et d’autorité ancestraux avec des pratiques modernes qui les complètent, les stimulent et les perfectionnent. En d’autres mots, une transition juste vers un monde sans carbone exige précisément les sortes de stratégies qui ont nourri les peuples ruraux depuis des millénaires, accompagnées des meilleures technologies durables que la science actuelle a à offrir : l’agriculture de subsistance biologique et le commerce équitable, la souveraineté semencière garantie par des tests génétiques des stocks de semences, l’électricité produite localement à l’aide du vent, du solaire et du gaz bio, les transports (publics) collectifs fonctionnant au carburant fabriqué à partir de déchets, des pratiques de zéro déchets et la production à petite échelle et propre, et la gestion locale de l’eau améliorée par des traitements à bas prix. Pour répondre à une crise et à ses diverses manifestations locales, afin de parvenir à un monde dans lequel de nombreux mondes rentrent, il est nécessaire de trouver des solutions variées, locales et aux mains du peuple.
La Terre est pour ceux qui la travaillent
La lutte des zapatistes a été, avant tout, la lutte pour un territoire. Ils veulent simplement le droit de travailler la terre qu’ils considèrent historiquement comme la leur. En cela, leur lutte a de nombreux parallèles dans tout le monde indigène.

En luttant pour la Terre, les Zapatistes ne se sont jamais identifiés, même accidentellement, à des « écologistes ». De même que dans aucun de leurs nombreux communiqués sur une décennie et demi, ils ne parlent d’ « écologie » ni de « conservation ». Et pourtant, comme l’a dit le poète Gary Snyder : « la meilleure chose que vous puissiez faire pour l’environnement est de rester chez vous. » Comme paysans indigènes luttant pour l’autonomie territoriale, les zapatistes luttent précisément pour « rester à la maison. »
Un des sujets controversés dans les négociations climatiques des Nations Unies, passionnément contesté à Cochabamba et dénoncé catégoriquement par de nombreux segments du Mouvement de la Justice Climatique, est le programme appelé Réduction des émissions issues de la déforestation et de la dégradation des forêts (REDD). REDD cherche à récompenser les gouvernements, sociétés ou les propriétaires de forêts, dans le sud, qui n'abattent pas leurs forêts, et qui au lieu de couper les arbres, en font des puits à carbone. Les ONG libérales ont tendance à soutenir le programme REDD, avant tout un programme entrepreneurial, car il offre un mécanisme de protection des forêts. Mais ce mécanisme donne également aux industries polluantes le droit de continuer à polluer. De plus, la version REDD de la “protection de la forêt” pourrait bien être un des plus grands  programmes d’accaparement de terres de l'histoire.
Tom Goldtooth, directeur du Réseau écologique autochtone (Indigenous Environmental Network) basé aux USA, dit que le REDD est “une corruption du sacré.” Les forêts, particulièrement pour ceux qui y vivent, ne sont pas que de simples puits à carbone. “Poumons de la Terre” ou pas, ce sont avant tout des forêts. La Terre, comme Emiliano Zapata y exhorte, est pour ses vrais défenseurs. Oui, encourage le Mouvement de Justice Climatique, il faut préserver les forêts et payer pour le faire, si nécessaire. Mais plutôt que de mettre des intérêts économiques éloignés en charge des forêts afin de les sauver, comme le propose REDD, pourquoi ne pas encourager la sorte d'expertise que les peuples ruraux ont toujours pratiquée ? Nous devrions réduire les pressions sur les forêts en tenant à l'écart ceux qui ne les régissent pas directement – c'est-à-dire la majorité d’entre nous.
En dénonçant le programme REDD et d'autres projets de compensation du carbone, les militants pour la justice climatique soutiennent que le marché ne peut pas résoudre une crise qu’il a lui-même engendré. Le Stern Review on the Economics of Climate Change (Le rapport Stern sur l’économie du changement climatique), publié en Grande-Bretagne en 2006, décrit le changement climatique comme “le plus grand échec du marché de l'histoire.”
Et pourtant, en même temps, les marchés du carbone deviennent la seule solution recommandée par les gouvernements et les entreprises et les ONG qui leur sont proches.
Quand le marché européen du carbone a fait faillite, avec le prix de la tonne de carbone chutant de façon dramatique en dessous du taux auquel le renouvelable peut rivaliser avec les énergies fossiles, personne n’a pipé. L'administration Obama a continué à pousser pour le marché des droits d'émission, la CCNUCC (Convention Cadre des Nations sur les Changements Climatiques) a continué à faire pression pour le REDD et les autres compensations, et l’atmosphère a continué à être livrée à ceux qui voulaient payer pour la polluer.
Marcher en posant des questions
Dans plusieurs de ses communiqués, le Sous-commandant Marcos se sert des histoires des anciens dieux, ceux qui étaient là avant que le monde soit monde, pour montrer combien la lutte pour réinventer la société est liée à la période de la création. Une des leçons de ces histoires qui revient encore et toujours, est que ceux qui ont créé le monde l'ont fait en “marchant tout en posant des questions.” C'est d’une poésie puissante.

Pourtant, en pleine crise climatique, nous avons à peine le temps de poser des questions. Est-ce qu'on ne peut pas inciter et soutenir le nombre massif de sans-terre, de petits propriétaires, de pêcheurs et d'indigènes à rester sur leur terre plutôt que d'émigrer pour surpeupler et surchauffer les villes ? Peut-on raisonnablement arrêter de dépenser du carbone, du pétrole et des récoltes et de gaspiller tout en continuant à vivre bien ? Est-ce qu'un autre développement est possible ? Ces questions n'ont pas de réponses faciles. Mais en se les posant tout en marchant, nous pouvons – nous devons – rapidement voir émerger les réponses.

Dans The Value of Nothing (La valeur de rien), Raj Patel cite “marcher en posant des questions” comme un principe fondamental de la démocratie. “Les erreurs qui sont faites en cours de route font partie du processus”, admet-il néanmoins. En défiant un système détraqué, il est essentiel d'entrer dans un territoire inexploré. En fait, engager les personnes les plus concernées dans le processus de résolution du désastre climatique fait partie de ce territoire. Et sans doute, des erreurs seront commises
Mais, afin d'éviter que les erreurs ne deviennent des désastres, des interventions doivent être faites à une échelle humaine. C'était des erreurs – de grosses erreurs – qui nous ont menés ici. Des entreprises pétrolières comme BP par exemple, ont foré bien au-delà de leur capacité à prévenir ou réparer les accidents. La plupart des échecs spectaculaires ont été faits dans l'oléoduc, comme dans la géo-ingénierie. Quand le Vice-président de BP, David Eyton, a annoncé en 2008 que BP s'engageait dans la géo-ingénierie, il a dit : “Nous ne pouvons ignorer l'étendue du défi.” Malheureusement, nous ne pouvions pas nous douter de l'étendue du désastre qui s’ensuivra. Si quelque chose ne va pas (et cela arrivera), ça ira mal à grande échelle, comme l'expérience de BP consistant à forer en eaux profondes le montre.
Alors que nous marchons en posant des questions, nous devrions répéter le mantra suivant : grandes questions, petites erreurs.
Ca suffit !
Aussi fondamentaux que soient leurs autres slogans poétiques, le cri de bataille initial des zapatistes “Ya basta ! Ca suffit !” détermine l'urgence avec laquelle nous devons aborder la crise climatique. Cette année va probablement marquer l'été le plus chaud qu'on ait jamais enregistré. On prédit une saison cyclonique  plus catastrophique que jamais. La marée noire de BP est désormais reconnue comme l’une des pires catastrophes de tous les temps. Et les dernières prédictions de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA – Agence US responsable de l’étude de l’océan et de l’atmosphère) montrent que la banquise l'Arctique pourrait ne plus avoir de surface estivale dans 30 ans. Les gouvernements font comme d'habitude de la politique politicienne et les entreprises lorgnent les énormes profits des marchés du carbone. Mais les scientifiques et les militants s'accordent : nous ne pouvons pas modifier les limites physiques du ravage climatique avec des réparations marchandes.

En 1994, les zapatistes ont clairement dit au monde que nous avions épuisé toutes les autres options. Pris dans la catastrophe climatique, chaque être vivant sur la planète se trouve aujourd'hui dos au même mur. Les changements prennent du temps, soutiennent les voix les plus prudentes. Mais après des siècles d'industrie toxique, des décennies de déni du changement climatique et des années à jouer à la politique politicienne comme s'il y avait des gagnants et des perdants, nous manquons de temps. Dans une compétition contre la crise climatique qui s’éterniserait, il ne peut y avoir que des perdants. Comme l'a dit récemment l'ambassadeur de Bolivie à l'ONU, Pablo Solón, lors du Forum Social US à Détroit : “Nous n'avons qu'une seule occasion dans ce siècle de combattre le changement climatique. Et c'est maintenant.” Dans ces mots, on peut entendre l'écho du Ya basta ! des zapatistes.
* Grassroots resilience en anglais. Grassroots désigne en anglais tout ce qui est mouvement à la base. La résilience est la capacité d’un écosystème ou d'une espèce à récupérer un fonctionnement ou un développement normal après avoir subi un traumatisme. Dans le jargon de la gouvernance, on parle de résilience communautaire [NdE].


lundi 17 novembre 2008

L'EZLN : 25 ans déjà

C'était il ya exactement 25 ans: au coeur de la Jungle Lacandone, au fin fond du Mexique, une cérémonie discrète marquait la fondation de l'Armée zapatiste de Libération Natonale. Les initiateurs étaient six jeunes gens venus des grandes villes, rescapés de groupes révolutionniares défaits par la répression. Ils étaient arrivés là à la fin des années 70 et s'étaient installés parmi les habitants indiens, dont ils avaient appris les langues, écouté les histoires, partagé les travaux. Il faudrait encore dix ans pour que l'EZLN apparaisse au grand jour, à l'aube du 1er janvier 1994. Dix ans pendant lesquels les gens ont préparé la guerre. Dix ans pendant lesquels ils ont attend le moment propice pour déclencher l'insurrection. En 1993, les cours du café se sont effondrés. Alors les chefs de villages ont dit aux zapatistes :"L'heure a sonné".
25 ans plus tard, l'EZLN est l'armée de guérilla la plus originale de la planète. Bien qu'armés, ils n'ont presque pas tiré un coup de feu. Ils ont misé sur la parole, une parole créatrice, puisée au tréfonds de la culture maya et, par l'intermédiaire de Marcos, tranmise au monde entier. Et le monde enter a compris cette parole et a offert un bouclier d eprotection contre les tentatives d'élimnation physique, qui n'ont pas manqué.
Aujourd'hui, une portion du territoire du Chiapas est libérée et autogére par les communautés organisées. L'expérience zapatiste de poursuit, s'approfondit et s'étend.
Fin décembre et début janvier a lieu un prochain rendez-vous mondial : le Festival de la Rage Digne, qui aura lieu à Mexico et dans le Chiapas.
Voici l'appel à ce Festival :
COMMUNIQUÉ DU COMITÉ CLANDESTIN RÉVOLUTIONNAIRE INDIGÈNE - COMMANDEMENT GÉNÉRAL DE L’ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE.COMMISSION SEXTA - COMMISSION INTERGALACTIQUE DE L’EZLN.MEXIQUE.
LES 15 ET 16 SEPTEMBRE 2008.
AUX ADHÉRENT-E-S À LA SIXIÈME DÉCLARATION ET À L’AUTRE CAMPAGNE,AUX ADHÉRENT-E-S À LA ZEZTA INTERNATIONALE, AU PEUPLE MEXICAIN, AUX PEUPLES DU MONDE,
COMPAÑERAS ET COMPAÑEROS,FRÈRES ET SŒURS,
Voici de nouveau notre parole.Voici ce que nous voyons, voici ce que nous observons.Voici ce qui nous vient aux oreilles, ce que perçoit notre cœur brun.
I.
Là-haut en haut, ils voudraient répéter la même histoire.Ils veulent de nouveau nous imposer leur calendrier de mort, leur géographie de destruction.Quand ils ne nous dépossèdent pas de nos racines, ils les détruisent.Ils nous volent notre travail, notre force.Nos mondes, la terre, ses eaux et les trésors qu’elle recèle, ils les laissent sans humains, sans vie.Dans les villes, ils nous persécutent et nous en chassent.Les campagnes meurent et nous tuent.Et le mensonge se fait gouvernement, tandis que la spoliation arme ses polices et ses armées.Dans le monde, nous sommes des illégaux, des sans-papiers, des indésirables.Persécuté-e-s et traqué-e-s nous sommes.Femmes, jeunes, enfants et anciens meurent dans la mort et meurent dans la vie.Et en haut, ils prêchent pour l’en bas la résignation, la défaite, le renoncement, l’abandon.Ici en bas, il ne nous restera bientôt plus rien.Rien que la rage.Rien que la dignité.Notre souffrance ne trouve aucune oreille attentive, si ce n’est celle des autres qui sont comme nous tous et nous toutes.Personne, nous ne sommes personne.Nous sommes seuls, et il ne nous reste plus que notre dignité et notre rage.Rage et dignité sont les ponts tendus, ce sont nos langages.Eh bien, écoutons-nous, connaissons-nous donc.Que grandisse notre courage et qu’il se fasse espoir.Que la dignité originelle soit retrouvée et que naisse un autre monde.Nous avons vu et écouté.Faible est notre voix pour se faire l’écho de cette parole, petit est notre regard pour autant de rage et aussi digne.Nous bien voir, nous regarder, nous parler, nous écouter, c’est ce qu’il faut.Autres femmes, autres hommes nous sommes, ce qui est autre.Si ce monde n’a pas de place à nous accorder, à tous et à toutes, eh bien, c’est qu’il faut créer un autre monde.Sans autre outil que la rage, sans autre matériau que notre dignité.Il nous manque de nous rencontrer plus, de nous connaître.Il reste à faire ce qu’il reste à faire…
II
Trois ans après la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone, l’EZLN a engagé une réflexion collective, qui s’est nourrie des perspectives plus larges que nos compañeras et compañeros de l’Autre Campagne au Mexique et de la Zezta internationale dans le monde nous ont généreusement offertes.
Ce que nous avons vu et entendu, tantôt directement, tantôt dans les paroles et les regards des autres femmes et des autres hommes, est loin d’être négligeable.
Si profonde est la rage que nous avons perçue et si grande la dignité que nous avons rencontrée que nous avons pensé que nous étions encore plus petits que ce que nous croyions.
Au Mexique et sur les cinq continents, nous avons trouvé ce dont nous ne faisions que pressentir l’existence quand nous avons entamé cette sixième étape qui est la nôtre : un monde existe, il y a un autre chemin.
Si la catastrophe qui se rapproche peut être évitée et si l’humanité dispose d’une autre chance, ce sera grâce à l’existence de ces autres femmes et de ces autres hommes qui, en bas et à gauche, non seulement résistent, mais esquissent aussi la possibilité de quelque chose d’autre.
De quelque chose de différent de ce qu’en haut on imagine.
Dans l’impossible géométrie du Pouvoir politique, les intégrismes sont équitablement partagés : les droites se font extrêmes droites et les gauches institutionnelles tournent à l’impossible droite éclairée. Ceux qui se plaignent, dans la presse progressiste, que les fanatiques de la presse opposée censurent, déforment et calomnient leur « caudillo », à leur tour censurent, déforment, calomnient et se taisent devant tout autre mouvement qui ne s’est pas soumis aux diktats d’un petit chef et distribuent sans aucune pudeur condamnations et absolutions alignées sur un absurde taux d’audience médiatique. Fanatiques de l’un et l’autre bord débattent des mensonges grimés en vérités, les crimes n’ayant que la valeur de l’espace médiatique qu’ils occupent. L’ensemble n’est pourtant qu’un pâle reflet de ce qui se passe réellement en politique.
L’écœurement face au cynisme et à l’incompétence des classes politiques traditionnelles s’est peu à peu mué en rage. Parfois une telle rage suit l’espoir d’un changement qui emprunte les éternels sentiers battus, pour se heurter soit à une déception qui paralyse, soit à la force de l’arbitraire qui soumet toutes les volontés. Le Nord turbulent et brutal recommence ses manigances. Quand il ne sponsorise pas des fraudes électorales (comme il le fait au Mexique), il soutient, alimente et finance des coups d’État (comme il essaie de le faire aujourd’hui en Bolivie et au Venezuela). La guerre reste sa diplomatie internationale par excellence : l’Irak et l’Afghanistan brûlent, mais, au grand dam de ceux d’en haut, ils ne se consument pas.
La volonté d’imposer des hégémonies et l’homogénéité à l’échelle mondiale trouve dans les nations, dans les régions et dans les petites agglomérations les apprentis sorciers disposés à mettre en scène l’impossible retour à un passé dans lequel le fanatisme était loi et le dogme tenait lieu de science. Pendant ce temps, les classes politiques qui gouvernent ont trouvé dans l’univers du boniment le déguisement approprié pour pouvoir occulter leur entrée dans le milieu du crime organisé.
Fatiguée à l’extrême de tant d’avarice, notre planète commence à faire payer la dette impossible à rembourser de sa destruction. Mais les catastrophes « naturelles » sont de classe, elles aussi, et leurs ravages se font sentir surtout chez ceux qui n’ont rien et ne sont rien. Devant cet état de fait, la stupidité du Pouvoir est sans limites : des millions et des millions de dollars sont consacrés à fabriquer de nouvelles armes et à installer toujours plus de bases militaires. Le Pouvoir du capital ne s’inquiète pas de former des instituteurs et des institutrices, des médecins, des ingénieurs et des ingénieures, mais des soldats. Ils ne préparent pas des constructeurs et des constructrices, mais toujours plus de destructeurs.
Quiconque cherche à s’opposer à cette folie est poursuivi, emprisonné, assassiné.
Au Mexique, on emprisonne des paysans qui ont défendu leur terre (comme à San Salvador Atenco) ; en Italie, on persécute et on traite de terroristes les gens qui s’opposent à l’implantation de bases militaires ; dans la France de la « liberté, égalité et fraternité », les êtres humains ne sont libres, égaux et frères que si leurs papiers le décrètent ; en Grèce, la jeunesse est un vice qu’il s’agit d’éliminer ; au Mexique encore, mais cette fois dans la ville de Mexico, les jeunes femmes et les jeunes hommes sont criminalisés et assassinés sans provoquer aucune réaction, parce que cela ne figure pas dans l’agenda que dictent en haut ceux de l’un et l’autre bord, tandis qu’une consultation légitime se voit réduite à une lamentable excuse qu’un chef de gouvernement assassin emploie pour se dédouaner ; dans l’Espagne de la moderne Union européenne, on interdit des journaux et on criminalise une langue, l’euskera, pensant sans doute qu’en tuant une parole on tue les gens qui la brandissent tel un étendard ; dans cette Asie si proche, on répond aux revendications des paysans par des aberrations blindées ; dans l’arrogante Union des États-Unis d’Amérique, née du sang des immigrants, on persécute et assassine les autres couleurs qui y travaillent ; dans cette longue souffrance qui a pour nom Amérique latine, on méprise et on humilie le sang à la couleur brune qui en est le pilier ; dans les Caraïbes insoumises, un peuple, le peuple cubain, doit ajouter à la malchance naturelle l’infortune d’un blocus impérial qui n’est pas autre chose qu’un crime impuni.
Dans le moindre recoin de la géographie du monde et tous les jours que comportent ses divers calendriers, celles et ceux qui travaillent, celles et ceux qui font tout fonctionner, sont spoliés, méprisés, exploités, réprimés.
Il y a pourtant encore des occasions, nombreuses, si nombreuses qu’elles nous arrachent un sourire, dans lesquelles les rages cherchent à se frayer leurs propres chemins, nouveaux, autres ; et ce « non » qu’elles poussent ne fait pas désormais que résister, il commence également à proposer, à se proposer.
Depuis notre apparition au grand jour, il y a presque quinze ans, nous avons tout fait pour constituer un pont qui permette aux rébellions de circuler d’un côté à l’autre.
Parfois nous y sommes parvenus, parfois non.
Aujourd’hui, nous ne voyons et sentons pas seulement cette rebelle résistance, sœur et compañera, qui navigue de conserve avec nous et donne haleine à notre pas.
Aujourd’hui, il y a aussi quelque chose qui n’était pas là auparavant ou que nous n’avons pas vu sur le moment.
Il y a une rage créative.
Une rage qui bariole déjà toutes les couleurs des chemins d’en bas et à gauche sur les cinq continents…
III
POUR TOUTES LES RAISONS EXPOSÉES, ET COMME PARTIE INTÉGRANTE DES MANIFESTATIONS ORGANISÉES POUR CÉLÉBRER LE VINGT-CINQUIÈME ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE L’ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE, LES QUINZE ANS DU DÉBUT DE NOTRE GUERRE CONTRE L’OUBLI, LA CINQUIÈME ANNÉE DES CONSEILS DE BON GOUVERNEMENT ET LA TROISIÈME ANNÉE DE L’AUTRE CAMPAGNE ET DE LA ZEZTA INTERNATIONALE, LES HOMMES, FEMMES, ENFANTS ET ANCIENS DE L’EZLN APPELLENT TOUS LES REBELLES ET TOUTES LES REBELLES DU MEXIQUE ET DU MONDE À CÉLÉBRER LE
PREMIER FESTIVAL MONDIAL DE LA DIGNE RAGE
SUR LE THÈME :
UN AUTRE MONDE, UN AUTRE CHEMIN : EN BAS ET À GAUCHE
QUI SE DÉROULERA DANS LES LIEUX SUIVANTS ET AUX DATES SUIVANTES :
DANS L’AUTRE VILLE DE MEXICO, DISTRICT FÉDÉRAL, les 26, 27, 28 et 29 décembre 2008.
Dans l’enceinte folklorique de l’association « LOS CHARROS REYES DE IZTAPALAPA », affiliée au Front populaire Francisco Villa indépendant (UNOPII), avenue Guelatao nº 50, Colonia Álvaro Obregón, district Iztapalapa, à proximité la station de métro Guelatao, où sera organisée l’exposition du même nom.
Ainsi que dans le local d’UNÍOS, rue Dr. Carmona y Valle nº 32, Colonia Doctores, à proximité de la station de métro Cuauhtémoc, où auront lieu d’autres activités.
AU CARACOL D’OVENTIK, AU CHIAPAS, siège du Conseil de bon gouvernement « CORAZÓN CÉNTRICO DE LOS ZAPATISTAS DELANTE DEL MUNDO » (Cœur central des zapatistes devant le monde), le 31 décembre 2008 et le 1er janvier 2009.
DANS LA VILLE DE SAN CRISTÓBAL DE LAS CASAS, AU CHIAPAS, les 2, 3 et 4 janvier 2009. Dans les locaux du CIDECI, situé Camino Real de San Juan Chamula, sans numéro, Colonia Nueva Maravilla.
CERTAINS DES AUTRES THÈMES ABORDÉS LORS DE CE FESTIVAL SERONT :
– Une autre campagne.– Une autre politique.– Une autre ville.– Un autre mouvement social.– Une autre communication.– Une autre histoire.– Un autre art et une autre culture.– Une autre sexualité.
LE FESTIVAL « UN AUTRE MONDE, UN AUTRE CHEMIN : EN BAS ET À GAUCHE » AURA LES CARACTÉRISTIQUES SUIVANTES :
1. Au lieu choisi à México, une grande exposition nationale et internationale sera organisée, où les luttes, les expériences, les rages disposeront d’un espace où elles pourront installer un stand pour y exposer leur lutte et leur courage. Pour que tous et toutes nous puissions les voir, les écouter, les connaître.
2. Au lieu choisi en territoire zapatiste, la dignité et la rage se feront art et culture, musique et chant, parce que la rébellion, ça se danse aussi. Et qu’avec les mots la souffrance se muera en espoir.
3. Au lieu choisi à San Cristóbal de Las Casas, au Chiapas, la parole circulera pour faire naître d’autres mots et apporter force et raison à la rage.
4. Les groupes, collectifs et organisations mexicaines et d’autres pays participant à ce festival ne seront exclusivement que ceux et celles invités pour l’occasion. Pour ce faire, la Commission Sexta de l’EZLN a entamé des consultations avec des organisations politiques et sociales et des collectifs et des groupes anarchistes et libertaires, de communication alternative, artistiques et culturels, de protection des droits humains, de travailleurs sexuels et de travailleuses sexuelles, ainsi qu’avec des intellectuels et militants sociaux, d’anciens prisonniers et prisonnières politiques, tous et toutes adhérents à la Sixième Déclaration ; enfin, avec des groupes, des collectifs et organisations d’autres pays, appartenant tous et toutes à la Zezta internationale. Suite à ces consultations seront fixés les critères pour envoyer les invitations et les critères de participation.
5. Pour les tables de discussion et les conférences magistrales, l’EZLN invitera des organisateurs sociaux et des organisatrices sociales, des penseurs et des penseuses, ainsi que des dirigeants et des dirigeantes de projets anticapitalistes au Mexique et dans le monde. Nous ferons connaître la liste de ces invités ultérieurement.
6. D’autres détails sur la façon dont nous envisageons ce festival de la digne rage seront communiqués en leur temps (autrement dit, quand nous aurons une idée approximative du pétrin dans lequel nous nous sommes fourré-e-s).
C’est tout pour aujourd’hui.
LIBERTÉ ET JUSTICE POUR ATENCO!
Des montagnes du Sud-Est mexicain.Pour le Comité clandestin révolutionnaire indigène - Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale.
Sous-commandant insurgé Marcos.Mexique, septembre 2008.

Les activités dans la Ville de Mexico auront lieu les jours 26, 27, 28 et 29 décembre. Là, on aura deux espaces pour y présenter des activités culturelles, des expositions, ainsi que des tables rondes sur les différents sujets que le dernier communiqué de l’EZLN mentionne, et on lancera le Festival de la Rage Digne avec des exposants du Mexique et d’autres pays.
Les jours 30 et 31 seront consacrés au déplacement vers la ville de San Cristobal de las Casas et vers le Caracol d’Oventik, là où les compagnons zapatistes nous invitent à fêter le Nouvel An et le 15ème anniversaire du soulèvement, avec des activités politico-culturelles…
Le 2, 3, 4 et 5 janvier, une série de tables rondes, ainsi que quelques activités culturelles auront lieu à San Cristobal de las Casas, au siège du Cideci.
Votre présence au Festival pourra prendre deux formes
Exposant
On peut participer en tant qu’exposant, c’est à dire, en employant l’un des espaces qui seront mis à disposition, pour raconter les différentes expériences de lutte anticapitaliste aux autres participants de ce Festival. C’est dans ce but que nous sommes en train de contruire, dans l’un des espaces de la Ville de Mexico, une zone d’expositions dans laquelle on pourra trouver des espaces délimités pour que chaque groupe, collectif, mouvement ou organisation puisse mettre en place sa présentation.
Pour plus d’informations et pour s’inscrire en tant qu’exposant, merci d’écrire un courriel à cette adresse:
dignarabiainternacional@ezln.org.mx
Assistant.
Vous pouvez assister au festival en qualité d’observateurs pour rencontrer d’autres gens qui, tant au Mexique comme ailleurs dans le monde, démontrent par leurs pratiques qu’un autre monde est possible et que ce monde est déjà en train d’être construit par les gens d’en-bàs et à gauche, par la digne rage. Pour s’inscrire en tant qu’assistant, merci d’écrire un courriel à cette adresse: dignarabiainternacional@ezln.org.mx