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vendredi 15 mai 2009

"L’Iran est trop indépendant et désobéissant"


Entretien avec Noam Chomsky
par Kourosh ZIABARI. Traduit par Sacha Sher,
Tlaxcala



Ce n’est pas la peine d’introduire Noam Chomsky par une note. Il est sans conteste l’analyste et le conférencier en sociologie politique le plus important de la période contemporaine. Comme l’écrit le Guardian, « il fait partie des dix sources les plus citées dans le domaine des lettres aux côtés de Marx, de Shakespeare et de la Bible, et il est le seul parmi ces auteurs à être encore vivant ».

Aux Nations Unies, le président vénézuélien Hugo Chavez a évoqué Hegemony or Survival de Chomsky en ces termes : « J’aimerais inviter très respectueusement ceux d’entre vous qui n’ont pas lu ce livre de le faire ».

En 2006, en réponse à une question posée par un correspondant du New Statesman, Andrew Stephen, sur ce qu’il aurait fait s’il avait été président des Etats-Unis, Chomsky a proposé ceci : « Je mettrais sur pied un Tribunal contre les crimes de guerre à propos de mes propres crimes, parce que si je m’engage dans cette position [il me faudrait] m’occuper de la structure et de la culture institutionnelles, de la culture intellectuelle. La culture doit être guérie ».

Au cours de cet entretien avec le professeur Chomsky, nous avons parlé de l’Iran, de la question nucléaire, des relations entre Washington et Téhéran et de l’impact global des lobbys sionistes. Un extrait de cette conversation a d’abord été publiée dans le Tehran Times, le principal journal iranien en anglais.

Q: Professeur Chomsky, vous avez réitéré à plusieurs reprises que la majorité des pays dans le monde soutenaient le dossier nucléaire iranien, y compris des membres du Mouvement des Non Alignés. Pourtant, les néo-cons américains claironnent toujours leurs slogans bellicistes. Pourquoi ?


R: Il n’y a pas que le mouvement non aligné. La majorité des Américains croient aussi que l’Iran a le droit de développer l’énergie nucléaire. Mais presque personne n’en est conscient aux Etats-Unis, y compris ceux qui sont sondés, et qui pensent sans doute être les seuls à avoir cette opinion. On ne publie jamais rien là-dessus. Ce qui apparaît, constamment, dans les médias, c’est que « la communauté internationale » demande à l’Iran d’arrêter d’enrichir de l’uranium. On ne souligne quasiment jamais que l’expression « communauté internationale » est classiquement utilisée pour désigner Washington et tous ceux qui en viennent à s’aligner avec elle, pas seulement sur cette question, mais d’une manière assez générale.

Q: La plupart des analyses en affaires internationales ne parviennent toujours pas à digérer le deux poids deux mesures du gouvernement US sur le nucléaire. Tout en soutenant l’arsenal nucléaire d’Israël, les Etats-Unis font continuellement pression sur l’Iran pour mettre un terme à ses programmes nucléaires civils. Quelles en sont les raisons ? Est-ce que l’AIEA a autorité pour enquêter sur les cas d’armement atomique d’Israël ?


R: A la base, il y a ce point expliqué de manière candide par Henry Kissinger lorsque le Washington Post lui demanda pourquoi il prétendait désormais que l’Iran n’avait pas besoin d’énergie nucléaire et devait donc être en train d’élaborer une bombe, alors que dans les années soixante-dix il insistait vigoureusement pour dire que l’Iran avait besoin d’énergie nucléaire et que les Etats-Unis devaient donner au Shah les moyens de la développer. Sa réponse était du pur Kissinger : « C’était un pays allié » donc ils avaient besoin d’énergie nucléaire. Maintenant que ce n’est plus un allié, ils n’ont donc plus besoin d’énergie nucléaire. Quant à Israël, c’est un allié, et plus précisément un état client. Donc ils héritent du maître le droit de Es posible que tu navegador no permita visualizar esta imagen.faire comme bon leur semble.

L’AIEA a l’autorité qu’il faut, mais les Etats-Unis ne permettraient jamais qu’elle l’exerce. La nouvelle administration US n’a pas montré de signes qu’il en serait en quoi que ce soit autrement.

Q: Il y a quatre Etats souverains qui n’ont pas encore ratifié le TNP [traité de non-prolifération nucléaire] et qui aspirent librement à détenir des armes nucléaires. Est-ce que l’Iran échapperait aux pressions fréquentes s’il revenait sur cette ratification et se retirait du traité ?


R : Non, cela ne ferait qu’accentuer les pressions. A part la Corée du Nord, tous ces pays ont droit à un soutien considérable de la part des Etats-Unis. L’administration Reagan faisait semblant de ne pas savoir que son allié, le Pakistan, développait des armes nucléaires, afin que la dictature puisse recevoir une aide massive de la part des Etats-Unis. Ceux-ci ont donné leur accord pour aider l’Inde à développer ses installations nucléaires, et Israël est un cas spécial.

Q: Quels sont les facteurs qui peuvent empêcher que se tiennent des discussions directes entre l’Iran et les Etats-Unis ? Est-ce que l’influence du lobby israélien sur le régime capitaliste des Etats-Unis est un facteur essentiel ?


R : Le lobby israélien a une certaine influence, mais elle est limitée. Cela a été à nouveau démontré dans le cas de l’Iran l’été dernier, durant la campagne présidentielle, un moment où l’influence des lobbys en est à son paroxysme. Le Lobby israélien voulait que le Congrès vote une législation aboutissant pratiquement à un blocus de l’Iran, un acte de guerre. La mesure reçut énormément de soutiens avant de disparaître soudainement, probablement parce que la Maison Blanche avait clairement fait comprendre, simplement, qu’elle était contre.

Quant aux vrais facteurs, nous n’avons pas encore les archives internes qu’il faut, alors il nous faut spéculer. On sait bien qu’une proportion largement majoritaire d’Américains veut avoir des relations normales avec l’Iran, mais l’opinion publique influence rarement la politique. Les principales grandes compagnies US, dont les puissantes compagnies énergétiques, aimeraient être en mesure d’exploiter les ressources pétrolières de l’Iran. Mais l’Etat insiste pour qu’il en soit autrement. Je suppose que la principale raison en est que l’Iran est simplement trop indépendant et désobéissant. Les grandes puissances ne le tolèrent pas dans ce qu’elles jugent être leurs domaines [NdT : réservés], et les régions qui produisent beaucoup d’énergie pour le monde ont longtemps été considérées comme étant le domaine de l’alliance Anglo-américaine, avec une Grande Bretagne désormais réduite au niveau de partenaire subalterne.

Q : Est-ce qu’on verra, durant le mandat d’Obama, une transformation tactique ou systématique de l’approche des médias américains institués envers l’Iran ? Devra-t-on s’attendre à une interruption de l’immense propagande noire anti-iranienne ?


R : En général, les médias adhèrent de près à la structure générale de la politique de l’Etat, bien que ces politiques soient parfois critiquées au niveau tactique. Par conséquent, cela dépend beaucoup de la position que l’administration Obama va prendre.

Q: Et enfin, pensez-vous que le président US devrait suivre la proposition iranienne et demander pardon pour ses crimes passés contre l’Iran ?


R: Je pense que les puissants devraient toujours avouer leurs crimes et demander pardon aux victimes, et en fait aller beaucoup plus loin en attribuant des réparations. Malheureusement, le monde est avant tout gouverné par la maxime de Thucydide : les forts font comme ils l’entendent, et les faibles souffrent comme il se doit. Lentement, au fil du temps, et d’un point de vue général, le monde devient plus civilisé. Mais il reste encore beaucoup de chemin à faire.

vendredi 22 août 2008

Pourquoi ne pas abolir l'OTAN, tout simplement ?

Obama, McCain bonnet blanc et blanc bonnet
par Rodrigue TREMBLAY, 20 Août 2008 .Traduit par Fausto Giudice,
Tlaxcala

[L'OTAN a pour objectif] "d’exclure les Russes, d’inclure les Américains et de tenir les Allemands sous la botte».
Lord Ismay, premier secrétaire général de l'OTAN

"Nous devons immédiatement convoquer une réunion du Conseil de l'Atlantique Nord pour évaluer la sécurité de la Géorgie et passer en revue les mesures que l'OTAN peut prendre pour contribuer à stabiliser cette situation très dangereuse."
Sénateur John McCain, (8 août 2008)

"Si nous avions travaillé de manière préventive avec la Russie, avec la Géorgie, en nous assurant que l'OTAN avait le genre de capacité, la présence et l'engagement idoines, nous aurions pu peut-être éviter ça" [L'invasion de l’Ossétie du sud par la Géorgie et la riposte russe subséquente ].
Tom Daschle, ancien chef de la majorité au Sénat et conseiller du sénateur Barack Obama, (17 août 2008)

"De tous les ennemis des libertés publiques, la guerre est peut-être le plus redoutable parce qu'elle contient et développe le germe de tous les autres ennemis."
James Madison (1751-1836), quatrième président des USA





Jaap de Hoop Scheffer, secrétaire général de l'OTAN, après la réunion des minsitres des Affaires étrangères de l'OTAN à Bruxelles, le 19 Août. Les alliés demandent à la Russie de respecter l'accord de cesses-le-feu avec la Géorgie mais accueillent avec réserve la demande US de geler les relations avec la Russie. Bref, les alliés de Washingtons se font quelque peu tirer l'oreille pour déclencher une nouvelle Guerre Froide. Photo Reuters

L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) est une relique de la Guerre froide. Elle a été créée le 4 avril 1949 comme une alliance défensive des pays d'Europe occidentale avec le Canada et les USA pour protéger ceux-ci des empiétements de l'Union soviétique.

Mais depuis 1991, l'empire soviétique n'existe plus et la Russie a coopéré économiquement avec les pays d'Europe occidentale, en leur fournissant du gaz et du pétrole, et des matières premières en tous genres. Ceci a accru l'interdépendance économique européenne et, par conséquent, considérablement réduit la nécessité d'une telle alliance militaire défensive au-dessus et au-delà de la défense militaire des pays européens eux-mêmes.

Mais le gouvernement US ne voit pas les choses ainsi. Il préférerait garder son rôle de protecteur paternaliste de l'Europe et d’unique superpuissance au monde. L'OTAN est l’outil qui convient à cet effet. Mais peut-être le monde devrait-il s’inquiéter de ces gens qui sillonnent la planète avec un bidon d'essence dans une main et une boîte d'allumettes dans l'autre, se faisant passer pour des vendeurs d'assurances incendie.

En l’état actuel des choses, c’est un fait que le gouvernement et la nomenklatura des affaires étrangères US considèrent l'OTAN comme un outil important de la politique étrangère US d'intervention à travers le monde. Étant donné que de nombreux hommes politiques US ne soutiennent plus de facto l'Organisation des Nations Unies comme organisation internationale suprême consacrée au maintien de la paix dans le monde, une OTAN sous contrôle US semble être, À leurs yeux, un substitut plus attrayant à l'ONU pour fournir une couverture légale aux offensives militaires par ailleurs illégales qu’ils entreprennent à travers le monde. Ils préfèrent garder le contrôle total sur une petite organisation comme l'OTAN, même si elle est devenue une institution obsolète, que de devoir faire des compromis à l'ONU, où les USA ont néanmoins une des cinq voix de véto au Conseil de sécurité.

C’est la logique derrière les propositions visant à réorganiser, à réorienter et à élargir l'OTAN, afin de la transformer en un outil flexible de la politique étrangère US. C'est une nouvelle démonstration de ce que les institutions superflues ont une vie propre. En effet, lorsque leur vocation première n'existe plus, de nouveaux objectifs sont inventés pour les maintenir en vie.

En ce qui concerne l'OTAN, le plan est d'en faire une alliance politico-militaire impériale et offensive contre le reste du monde, en l’élargissant. Conformément au plan, l'OTAN serait élargie à l’Europe centrale et orientale pour inclure non seulement la plupart des anciens membres du Pacte de Varsovie (Pologne, République tchèque, Slovaquie, Bulgarie, Roumanie, Albanie et Hongrie) et bon nombre des anciennes républiques de l'Union soviétique(Estonie, Lituanie, Lettonie, Géorgie et Ukraine), mais aussi à l’Asie pour inclure le Japon, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, et peut-être, au Moyen-Orient, admettre Israël. Aujourd'hui, l'OTAN, qui comptait au départ 12 membres, est passée à 26 membres. À l'avenir, si les USA atteignent leur objectif a sa manière, l'OTAN pourrait devenir une organisation de 40 membres.


Affiche du bloc d'opposition ukrainien Ne Tak ! (Pas comme ça !), qui mène campagne contre une adhésion de l'Ukraine à l'OTAN

Aux USA, tant les Républicains que les Démocrates voient la transformation de la vieille OTAN en cette nouvelle alliance offensive militaire comme une bonne idée (néocone) pour promouvoir les intérêts US partout dans le monde, ainsi que ceux de ses proches alliés, comme Israël. Ce n'est pas seulement une idée activement promue par l’administration néocone Bush-Cheney, mais aussi par les conseillers néoconservateurs des deux candidats à l'élection présidentielle US de 2008, le sénateur John McCain et le sénateur Barack Obama. En effet, les deux candidats sont d’enthousiastes partisans de l’interventionnisme militaire, et c'est essentiellement parce que tous deux s’appuient sur des conseillers provenant des mêmes milieux néocons.

Par exemple, la précipitation avec laquelle les Bush-Cheney ont imprudemment promis à l'ancienne république soviétique de Géorgie l'adhésion à l'OTAN et fourni un appui et un ravitaillement militaire US est un bon exemple de la manière dont l'OTAN est perçue à Washington DC par les deux principaux partis politiques US. D'une part, le candidat présidentiel républicain John McCain envisage un nouvel ordre mondial construit autour d'une "Ligue des démocraties» d’inspiration néocon qui remplacerait de facto les Nations Unies et par laquelle les USA gouverneraient le monde. D’autre part, le sénateur Barack Obama n'a pas une position très lointaine des propositions de politique étrangère du sénateur McCain. En effet, le sénateur Obama préconise l'utilisation de la force militaire des USA et des interventions militaires multilatérales dans les crises régionales, pour "des raisons humanitaires", même si ce faisant, l'ONU doit être court-circuitée.


Par conséquent, si jamais il obtient le pouvoir, il y a fort à parier que le sénateur Obama n'aurait pas de scrupule à adopter la vision du monde du sénateur McCain. Par exemple, les deux candidats à l'élection présidentielle seraient probablement favorables à la suppression de la clause « no first strike » (ne pas être les premiers à attaquer) de la convention de l'OTAN. On peut tenir pour acquis que quel que soit l’homme politique qui entrera à la Maison Blanche, le monde sera moins régi par les lois et moins sûr, et la situation ne sera guère meilleure qu’elle ne l'est sous l’administration voyoute des Bush-Cheney.

Il est toutefois difficile de voir en quoi ce nouveau rôle offensif attribué l'OTAN serait dans l'intérêt des pays d'Europe ou du Canada. L’Europe de l'Ouest, en particulier, a tout à craindre d'une résurgence de la guerre froide avec la Russie, et peut-être avec la Chine. La transformation de l’OTAN d’organisation militaire de défense de l'Atlantique Nord en une organisation militaire offensive d’envergure mondiale sous direction US va avoir des répercussions géopolitiques internationales à travers le monde, mais surtout pour l'Europe. L'Europe a une forte attraction économique pour la Russie. Alors pourquoi s’embarquer dans la politique agressive d'encerclement militaire de la Russie de l'administration Bush-Cheney par un élargissement de l'OTAN aux portes de la Russie la porte et en plaçant des boucliers anti- missiles juste à côté de la Russie? Ne serait-il pas mieux pour l'Europe de développer des relations économiques et politiques harmonieuses avec la Russie? Pourquoi préparer la prochaine guerre?

Quant au Canada, sous le gouvernement minoritaire du Néocon Steven Harper, il est malheureusement devenu de facto une colonie US en ce qui concerne les affaires étrangères, et cela, sans tout débat sérieux ni référendum à cet effet au Canada même. La dernière chose dont le Canada ait besoin serait de poursuivre sur cette route minée.

En conclusion, il semblerait que l’ idée humaniste de faire la promotion de la paix, du libre-échange et du droit international comme fondements de l'ordre mondial a été écartée au profit d'un retour à la politique de grande puissance et à la diplomatie de la canonnière. Il s'agit d'un retour en arrière de 100 ans.

C’est une honte.


McCain (en bas, à dr.) peu avant sa capture par les Vietnamiens en 1967 : un héroïque guerrier



Obama reçu par le Général Petraeus à Baghdad le 21 Juillet 2008 : aucune expérience guerrière mais ne demande qu’à apprendre. Photo Reuters