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mercredi 20 juillet 2011

“Cette révolution est la seule au monde dans laquelle on a tué le père” : Gilbert Naccache, révolutionnaire tunisien جيلبار نقاش، ثوري تونسي : هذه الثورة التونسية هي الثورة الوحيدة في العالم التي قتل فيها الأب

“ Je ne renie absolument rien de mon itinéraire” 
Fausto Giudice : Nous sommes à Tunis, le 30 avril 2011, à la veille du premier Mai. Cette interview est une première collaboration entre Thawrah TV, une télévision révolutionnaire en ligne qui est train de se créer, Tlaxcala, le réseau international de traducteurs, Rebelión, le site web de la gauche hispanique, et Radio Fréquence Paris Plurielle, qui émet en région parisienne. Si nous avons tenu à t’interviewer, Gilbert, c’est parce que, que cela te plaise ou non…
Gilbert Naccache : Je suis beau…
FG : … tu es beau, mais surtout tu es l’un des plus anciens militants révolutionnaires tunisiens encore de notre monde, puisque tu es né en 1939. Tu as commencé par être militant du Parti communiste tunisien dans les années cinquante, puis, après un passage, à en croire tes mémoires, pas très réussi, par le trotskysme et la Quatrième Internationale, tu as abouti au groupe Perspectives tunisiennes et à la prison de Borj El Roumi en 1968, et tu as donc passé pratiquement une bonne dizaine d’années dans les geôles de Bourguiba, le Combattant suprême.
GN : D’abord je me félicite de cette collaboration entre ces organes de presse et je crois que cette solidarité qu’elle exprime est une excellente chose et une nouvelle preuve de l’ouverture de la révolution tunisienne vers l’extérieur. Cette révolution n’est pas un mouvement nationaliste, traditionaliste, conservateur, c’est un mouvement qui est dans le monde actuel, qui s’est emparé de tous les instruments de communication modernes et qui, à ce titre, ne peut plus accepter les valeurs du passé. Et c’est pour moi une excellente nouvelle.

Pour ce qui concerne mon itinéraire, je ne renie absolument rien de cet itinéraire, c’est-à-dire qu’en ce qui me concerne tout était très réussi. Je suis passé d’un mouvement à l’autre, d’un ensemble de certitudes à un autre ensemble de certitudes, puis à un certain nombre de doutes raisonnables et finalement, je crois, à une pensée critique, à travers ce qui existait de mieux à l’époque où je l’ai fait. Je dois dire que, autant les passages par l’univers traditionnel communiste et trotskyste étaient des passages de formation théorique, autant le passage à Perspectives a été un bain dans l’action et dans la coordination de la théorie avec la pratique des jeunes et c’est peut-être pour ça qu’aujourd’hui, je suis capable d’être du côté de la révolution et non pas du côté des donneurs de leçons, parce que j’ai vécu l’expérience de la jeunesse révoltée et j’ai participé avec elle à sa révolte, bien que n’étant déjà plus très jeune à cette époque-là.
Donc, mon itinéraire me fait coller à la révolution…viscéralement et je dois dire que si je peux apporter quelque chose à la révolution, elle m’a apporté bien plus que tout ce que je pourrais lui apporter. Par conséquent, je ne peux pas refuser quoi que ce soit, y compris des interviews avec des questionneurs à l’intelligence discutable.
FG : Ah haha ha ! Il est sympa !!! …Il est vraiment sympa, il insulte les  camarades qui l’interviewent !!! Depuis que je suis revenu en Tunisie, pour la première fois depuis la prise de pouvoir de Ben Ali en 1987, j’ai revu tous les vieux camarades de Perspectives et puis les jeunes révolutionnaires et ce que je constatais avec les camarades, c’était que, finalement, ce groupe Perspectives n’a pas du tout connu l’évolution qu’ont connu les groupes équivalents en Europe, les groupes gauchistes, dont la plupart des militants connus ont, depuis belle lurette, largement trahi leurs idéaux de jeunesse pour devenir, comme ont dit en Afrique, des « Grands Quelqu’uns », des ministres, des défenseurs de l’OTAN, des militaristes, des néolibéraux etc. Et je constate que, dans les militants historiques de Perspectives, il n’y a eu pratiquement aucun traître, à quelques rares exceptions près. Et une autre caractéristique qui me frappe, c’est que j’ai l’impression qu’il y a eu une transmission de votre génération jusqu’à la génération des 20-25 ans d’aujourd’hui, qui sont la force principale de la révolution, en passant par gens d’âge intermédiaire. Qu’est-ce que tu penses de cette appréciation ? Est-ce qu’elle est correcte ?
GN : Je ne sais pas. Pour ce qui est de la trahison, je dois dire que oui. Je l’ai d’ailleurs dit à plusieurs occasions : ce qu’il y a d’extraordinaire dans Perspectives, c’est que l’élan qui nous animait, qui nous poussait, était un élan sincère. Aucun de nous ne faisait le moindre calcul et je ne peux pas m’empêcher de penser à (Michel) Foucault qui, lorsqu’on l’interrogeait sur Mai 68, répondait : « Moi, j’ai assisté à Mars 68 à Tunis et je ne peux pas m’extasier devant Mai 68, devant les fils à papa qui se révoltent contre leurs pères quand j’ai vu des jeunes aller au massacre, foncer, non pas contre leurs pères, non pas pour des formes d’affirmation de soi, mais animés par un idéal véritable et prêts à mourir pour ça ». Alors effectivement, notre génération est une génération de gens désintéressés, de gens motivés, qui voulaient participer à l’édification de la Tunisie et qui en ont été empêchés par Bourguiba. Nous n’avions pas compris à l’époque ce qu’était le régime Bourguiba, nous n’avions pas compris la dynamique du système du parti unique et nous avons certainement beaucoup erré, mais il y a des choses sur lesquelles tous ces gens-là ont toujours été unanimes, c’est que la liberté ne se partage pas, ne se négocie pas.
Alors, il y en a quelques-uns d’entre nous qui ont négocié leur liberté. On les a retrouvés ministres de Ben Ali ou…mais très très peu…
FG : …ou ambassadeurs auprès de l’UNESCO…
GN : …Non, ministres de Ben Ali, mais c’est le cas de très peu d’entre eux, un ou deux, et c’est le cas même de gens qui ont justifié ce qu’on peut appeler trahison - mais qu’ils présentaient comme une recherche d’efficacité - par une conception qui n’était pas claire, qui n’était pas précise, mais qui était implicite, du rapport du pouvoir. On peut changer les choses, disaient-ils, pensaient-ils, en prenant le pouvoir et en influençant la direction. Ce n’était pas forcément une position traîtresse, c’était une position erronée et un peu paternelle, dans la droite ligne des mouvements du régime Bourguiba et de tous les mouvements révolutionnaires de l’époque, donc, même à eux, je ne fais pas trop de reproches.
FG : C’était finalement une variante de l’entrisme ?
GN : Oui, c’était une recherche d’efficacité. Il y a des choses qui ont accompagné ce chemin, et qui sont moins belles, c’est quand il s’est agi de défendre la répression de Ben Ali contre les islamistes et qu’il y a eu une certaine confusion entre les principes et la politique quotidienne – c’est beaucoup plus discutable, mais je dois dire que tous ces gens qui ont participé à Perspectives sont resté des gens à principes, qui ont essayé d’appliquer leurs principes dans ce qu’il ont fait. Bons ou mauvais, leurs principes étaient d’essayer de changer la situation et en cela, je dois reconnaître que nous avons un chemin très différent de l’extrême-gauche française ou même européenne, mais c’est surtout parce que nous, nous n’avions pas le choix. Les gens de l’extrême-gauche européenne avaient en face d’eux une société civile très forte, des structures très fortes qui ont pu les récupérer, qui ont pu leur offrir des perspectives individuelles ou même collectives – par les bureaux d’études auxquels ils ont pu participer – qui les ont fait participer à la reconstruction de la société d’après Mai 68. Peut-être que si le régime de Bourguiba ou le régime de Ben Ali nous avait fait participer en tant qu’intellectuels à la construction, ou à la reconstruction, du régime, peut-être que nous aurions eu le même sort. Mais notre chance, intellectuellement bien sûr, c’est que nous avons vécu dans un régime répressif et qui s’est toujours méfié de toute parole différente. Par conséquent, il ne nous a pas laissé le loisir de trahir véritablement. Donc, nous n’avons aucun mérite à n’avoir pas trahi.
FG : Finalement, le résultat de cette exclusion, c’est l’urbanisme chaotique d’une ville comme Tunis, c’est l’état catastrophique de l’enseignement et de l’éducation, qui d’après out ce que me disent et me montrent les gens, produit des analphabètes diplômés bilingues. Peut-être que si cette génération soixante-huitarde avait été aux affaires, ça se serait passé un peu différemment. Peut-être…
GN : Peut-être. Ou peut-être aussi qu’après un passage dans les lieux de réflexion et de conception, ces gens seraient passés dans les lieux de corruption et peut-être qu’ils auraient été comme les autres. Non, on ne refait pas l’histoire. Il reste que les anciens de Perspectives, avec tous les congés qu’ils ont pris de la révolution, sont restés en gros au moins des gens très progressistes et très ouverts, et désireux de comprendre et de participer à ce qui se passe. Ceci dit, je ne suis pas d’accord avec la plupart d’entre eux dans les détails mais je ne peux pas dire qu’ils aient franchi une barrière quelconque. Aucun n’a participé de façon réelle aux 23 ans de Ben Ali, aucun n’a soutenu vraiment Bourguiba, donc je suis très fier d’avoir fait partie d’une organisation qui n’a pas peut-être pas réussi à prendre le pouvoir et à transformer la société mais qui a transformé ses membres. Je reviens à ta question : ce n’est pas un hasard si nos idées, sous des formes diverses, transformées, atténuées ou autrement, ont traversé le temps. Nous avons été une génération qui a du, à un moment donné, regrouper à peu près tous ceux qui pensaient, dans l’Université, c’est-à-dire que sur cinq années, nous avons du entraîner avec nous peut-être plusieurs milliers de gens. Et ce qui est remarquable, c’est que ces milliers de gens qui n’étaient pas formellement membres de l’organisation, sont des gens qui ont transmis à leurs enfants des valeurs, qui ont transmis un regard, un élan. Ce qui fait que quand mon livre* est sorti, par exemple, ils se sont tous précipités dessus, les uns retrouvant les élans de leur jeunesse, les autres y trouvant un peu ce que leurs parents ont été , ce que leurs parents ont fait. Et aujourd’hui encore, je suis très ému et très frappé par le fait que mon livre - qui était au fond quoi ? Un témoignage sur un itinéraire, sur un moment -, ce livre a encore un écho extrêmement puissant. Donc ça prouve qu’il parle non seulement aux gens concernés, aux gens du passé disons, mais il parle aussi à la jeunesse, il leur parle d’avenir.
Ça prouve que Perspectives, ce n’était pas un mouvement ancré dans le passé : par ses multiples ouvertures, il offrait et il offre encore des possibilités de rêver. Parce que la révolution, c’est d’abord le rêve.
FG : Moi, je suis très frappé par ce que j’ai l’impression que ta génération, qui est une génération de grands-pères, est au diapason de la génération des enfants et des petits-enfants qui ont fait cette révolution de décembre 2010-janvier 2011. Finalement, est-ce que ne trouves pas que cette révolution tunisienne, qui est vraiment en cours, qui est loin d’être d’achevée, elle est très soixante-huitarde ?
GN : Je dirais même plus : cette révolution tunisienne est la seule au monde dans laquelle on a tué le père. Cette société civile bizarre, apparemment analphabète, inconsciente, inorganisée, a fait ce que les gens de Mai 68 en France n’ont pas réussi à faire, a fait ce que nos générations n’ont même pas envisagé réellement de faire, elle a tué son père. Maintenant, elle accepte d’avoir des beaux-pères, c’est-à-dire des gens qui veillent sur elle, qui éventuellement subviennent à leurs besoins, mais qui n’ont aucune autorité, à qui ils disent : “Ah non ! Tu n’es pas mon père !” Et ceci est très important : tu parlais de Mai 68. Mai 68, pendant un certain temps, ils ont dit ça et puis, à un moment, la magie a disparu et Sauvageot et Cohn-Bendit ont mené l’assaut contre l’Hôtel de Ville et ils sont passés d’une révolte incontrôlable qui n'offrait aucune porte d'entrée à la répression, à une tentative de coup de force qui n’avait plus rien d'original et que le pouvoir en France savait affronter …
FG : …bien cadrable…
GN : Donc, de Gaulle est passé de l’errance la plus folle, entre Massu et ses conseillers – il n’arrivait plus à trouver quoi que ce soit – au retour des traditions. Ici, rien de tel : on ne peut pas mater cette révolution tunisienne parce qu’on ne sait pas comment la prendre. Ils sont descendus à la Kasbah, étaient à la porte du Premier ministre, il suffisait de pousser la porte, c’était simple : Ils poussent la porte, ils disent ”Dégage“ aux gens et ils s’installent à leur place. Ils ne l’ont pas fait. Ils ont dit : “Nous ne voulons pas du pouvoir” mais ils ont dit : “Nous voulons contrôler le pouvoir”. Et on leur a dit : “Mais qui vous êtes, vous ?” et on a amené les flics pour les déloger. Ils sont venus et ils ont dit : “Vous à Tunis, vous croyez que pouvez décider sans nous. Mais non : vous ne pouvez pas faire des choses que nous n’approuvons pas. Et nous resterons là jusqu’à ce que vous le fassiez. ” Et ils sont restés là jusqu’à ce que le gouvernement décide d’appeler à une assemblée constituante. Bien sûr, le gouvernement provisoire a essayé de manœuvrer, il a essayé de dresser une partie de la population contre l’autre, mais ça n’a pas réussi. La révolution tunisienne a gagné étape par étape, jusqu’à la décision de réaliser la Constituante. Mais ça n’est pas fini. La contre-révolution organisée, plus ou moins soutenue par les autorités officielles provisoires, parce que la contre-révolution, c’est-à-dire le RCD, est en grande partie liée au PSD**, que certains des financiers du pouvoir actuel sont des gens qui étaient liés à l’aspect le plus corrompu du régime Bourguiba ou du régime Ben Ali de ses débuts, donc ce pouvoir est sensible à ce genre de pressions et il fait tout pour bloquer, pour ramener la révolution à une simple transition, c’est-à-dire une transition entre Ben Ali le méchant et Jegham ou Morjane ou n’importe qui d’autre le gentil***. Mais la révolution ne s’arrêtera pas, elle trouvera le moyen, elle s’emparera de la Constitution pour transformer les structures de l’État, pour imposer une autre forme de l’État et, de toute façon, elle a été capable, à un moment bref dans le passé, de réunir toutes les classes de la société contre le régime de parti unique, elle sera certainement capable de le refaire dans l’avenir et d’aller de l’avant.
Ça mettra le temps que ça mettra, mais à mon avis, ça mettra peu de temps, parce que, en face, on a des morts-vivants et le symbole de ces morts-vivants est terrible : on a affaire à un président de la République à titre provisoire qui est malade, à un Premier ministre qui est presque nonagénaire et qui dirige au nom d’une révolution faite par des jeunes de moins de 25 ans. Ce n’est pas possible que ça dure longtemps, ne serait-ce que par les progrès de la maladie et les conséquences inéluctables de l’âge. On ne peut pas penser que des vieillards déjà à moitié dans la tombe puissent diriger des jeunes qui ont tout l’avenir devant eux.
Pour revenir à ta question, à l’étonnement que des gens de ma génération puissent être à l’unisson de leurs enfants ou de leurs petits-enfants, ça rejoint peut-être la première question, c’est-à-dire que les gens de ma génération dont tu parles, sont des gens à principes et quand on a des principes, on peut se tromper, on peut hésiter, mais on des guides, on a la boussole et nos principes étaient de toute façon des principes de refus de l’autorité absolue, arbitraire. Et sur ce point au moins, la révolution a rejoint Perspectives : sur le fait que nous ne voulions pas admettre que le Père de la Nation nous dicte ce qu’il fallait, ce qui était bien pour notre bien, nous rejoignons la révolution, nous rejoignons ces jeunes qui disent : “Dégage !” à qui veut leur donner des leçons. Pas de leçons, pas d’intimidation. Nous croyons – enfin, moi je le pense et je crois que mes camarades le pensent aussi – que notre rôle est plus qu’un rôle de direction politique que nous sommes obligés de jouer plus ou moins dans certaines limites, que c’est beaucoup plus que ça, un rôle de transmission, un rôle de passeurs. Nous sommes des passeurs.
Nous avons une expérience, nous avons eu une activité, nous avons réfléchi, nous sommes venus après des générations de militants, dans un climat qui n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui, donc nous avons une responsabilité : c’est de dire aux gens, aux jeunes, voilà ce qui s’est passé, voilà comment c’était, voilà comment on est passés de la Tunisie des Ben Ghedahem****, c’est-à-dire des tribus qui se révoltaient contre le Bey, au colonialisme, au Protectorat, à la lutte contre le colonialisme, à la confiscation de cette lutte par un parti qui est devenu un parti unique et qui, à côté de réalisations très importantes qu’il a faites - parce qu’il en avait besoin pour construire sa propre domination -, a peu à peu tiré la Tunisie vers le néant, et vous les jeunes, qui avez refusé ce néant, vous êtes en réalité dans la pleine continuité de toutes luttes qui ont été menées contre toutes ces injustices que le peuple tunisien a subi, peut-être depuis Elyssa****, on n’en sait rien.
FG : Donc, si je comprends bien, on a un mouvement révolutionnaire dans lequel sont investies de grandes masses de jeunes, qui est polycentrique, créatif, simultané, qui fonctionne en réseau et à côté,   un pied dedans, un pied de hors, une espèce de conseil de sages qui éclaire ce mouvement, sans pouvoir, et sans même vouloir, le diriger. Ça, c’est des caractéristiques réellement postmodernes de la révolution. Comment est-ce que tout ça va pouvoir se traduire en termes d’institutionnalisation ? Est-ce que tu penses que la Tunisie va pouvoir créer l’équivalent pour cette région arabo-berbéro-méditerranéenne de ce que sont en train de faire les Boliviens ou les Equatoriens, avec leur État plurinational, avec leurs  Constitutions où ils intègrent des concepts indiens comme le “bien-vivre” ?
GN : La chance de la Tunisie, c’est d’avoir été un pays depuis très, très longtemps urbanisé. Nous sommes des citadins. Dans ce pays, être citadin, c’est d’abord accepter d’avoir des voisins, donc forcément trouver un terrain d’entente, un terrain de coexistence. Le citadin est un homme qui négocie, qui négocie son mode de vie, qui négocie ses relations et qui, par conséquent, est porté à plus de réflexion que celui qui n’est pas citadin et réagit par impulsions. Ça, c’est la première chance. La seconde chance, qui découle peut-être de la première, c’est que c’est un peuple cultivé, de très longue date -ce n’est pas d’aujourd’hui que ça date – et qui a tout naturellement produit des dirigeants qui ont été dans le sens du développement de la culture, ou du moins de l’éducation . Le résultat c’est que, tandis que, dans des conditions relativement semblables, les Algériens se précipitent avec des pierres et des cocktails Molotov contre des forces de sécurité infiniment supérieures et finissent par abandonner, les Tunisiens, pratiquement les mains vides, ont tenu, parce que, en plus de la révolte, il y avait la conscience du caractère inacceptable de la situation…
FG : C’est la force de l’esprit…
GN : Exactement, c’est la force de l’esprit et d’un esprit qui avait un aliment. Tu as parlé tout à l’heure d’une éducation boiteuse, de jeunes diplômés qui sont souvent peu alphabétisés. C’est possible, mais il faudrait comparer la situation actuelle à celle dont nous avons hérité à l’indépendance. A l’indépendance, nous avions une élite extrêmement cultivée –Collège Sadiki, universités françaises etc. – et une masse énorme complètement analphabète, complètement écartée de la modernité. Aujourd’hui, nous avons une jeunesse qui est globalement alphabétisée, peut-être pas beaucoup, mais dont l’élite est numériquement, à peu près cent fois supérieure, à ce qu’elle était avant l’indépendance, ce qui fait que nous faisons de l’exportation de cerveaux, dans des conditions assez inégales, puisque nous formons des cerveaux, nous formons des gens pendant des dizaines d’années et que nous les vendons au prix du marché en Europe. Normalement, on devrait se faire payer la formation aussi. Un jeune ingénieur en informatique qui va travailler en France a coûté à peu près cinquante fois son salaire annuel avant de partir. Donc, il faudrait qu’on en ait quelques retours. Le problème de la société tunisienne, précisément, c’est qu’elle n’est pas capable de donner à tous ces gens qui sont formés un espoir quelconque de réussir dans leur pays. Là aussi, c’est impardonnable : un régime qui ne donne pas d’espoir à la jeunesse ne peut pas durer.
Donc, la révolution a été d’abord, essentiellement, un sursaut idéologique. Ça a été un sursaut de conscience contre ce qui empêchait les consciences d’exister. Et ensuite, parallèlement, elle a été un ensemble de revendications, de travail, de dignité, d’égalité, mais avant tout, elle était le refus – bien sûr implicite, inconscient, inexprimé – de cette situation où la majorité des jeunes étaient formés et où la société ne faisait que les rejeter. Et ça, ça n’est pas possible. On peut rejeter des gens sans aucune formation – Pompidou disait : « Il est très difficile de diriger un peuple cultivé » - mais on ne peut pas rejeter des gens qui ont de la culture, si minime soit-elle, et Ben Ali en est la preuve.
Notes
*Qu'as-tu fait de ta jeunesse ?  Itinéraire d'un opposant au régime de Bourguiba (1954-1979) suivi de Récits de prison, Éditions Les Mots passants, Tunis et du Cerf, Paris, 2009 ; Les mots passants vient de rééditer Cristal, récit de Gilbert Naccache (première édition 1982). De Gilbert Naccache, on peut aussi lire Le Ciel est par-dessus le toit, Nouvelles, contes et poèmes de prison et d'ailleurs, éd. du Cerf 2005. A paraître à l’automne 2011 chez Les Mots passants : Vers la démocratie.

**PSD : Parti socialiste destourien, nom du parti unique au pouvoir en Tunisie de 1964 à 1988, date à laquelle il fut rebaptisé RCD par Ben Ali.

***Mohamed Jegham et Kamel Morjane : politiciens du RCD de Ben Ali. Jegham, qui fut ministre de l’Intérieur et de la Défense de Ben Ali, fut un instant pressenti comme son successeur. Après la chute de Ben Ali il a créé avec Ahmed Friaâ le parti El Watan. Kamel Mojane, juriste et fonctionnaire international, a été le dernier ministre des Affaires étrangères de Ben Ali, maintenu à ce poste par Mohamed Ghannouchi, jusqu’à sa démission le 27 janvier 2011. Il a aussi créé un parti, L’Initiative.

**** Ali Ben Ghedahem : dirigeant de la grande révolte de 1864 contre le Bey. Arrivé avec son armée aux portes de Tunis, il fut exécuté traîtreusement alors qu'il était venu négocier avec le Bey.

***** Elyssa : fondatrice phénicienne de Carthage selon la mythologie grecque, elle était appelée Didon par les Romains.
Photos Fausto Giudice, Tlaxcala

samedi 18 juin 2011

Tunisie-France: micmac au 36 Botzaris

Micmac à l’ancien siège du parti de Ben Ali à Paris
Par BAPTISTE LE MAUX, WILLY LE DEVIN, Libération, 17/6/2011

Expulsions . Des migrants ont été délogés, hier, de l’immeuble abritant des archives convoitées de l’ex-président tunisien.

C’est un étrange ballet qui se déroule au 36 de la rue Botzaris, dans le XIXe arrondissement parisien, au siège de l’ancien Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti du despote tunisien déchu Zine el-Abidine Ben Ali. Hier encore, des migrants ont été délogés «du 36» 
Racket.
Mais l’imbroglio dure depuis déjà plusieurs semaines. Verrouillé et placé sous étroite surveillance après la révolution, le bâtiment est investi une première fois le 31 mai par une quarantaine de migrants arrivés de l’île italienne de Lampedusa, dont beaucoup vivent dans une extrême précarité. Problème, le bâtiment recèle de nombreuses archives du régime Ben Ali. D’après une source diplomatique, les documents entreposés concerneraient «les tout premiers cercles du RCD, tel Imed Trabelsi, neveu de Leïla Ben Ali, seconde épouse du président». S’y trouveraient également, selon la même source, des talons de chèques, des références de comptes bancaires dont les ressources émaneraient d’un racket organisé sur les salaires des fonctionnaires tunisiens, ainsi que des preuves de la complaisance des services français à l’égard de l’ancienne dictature.
Dans la nuit du 6 au 7 juin, une escouade d’une trentaine d’hommes prend possession des caves de Botzaris. Plusieurs sources militantes, associatives (notamment la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives), et policières identifient ces Tunisiens comme des proches de l’ancien pouvoir. Des rixes éclatent avec les migrants, du matériel est dégradé, et des documents sont dérobés. Dès le lendemain, la police française, déjà sur ordre de l’ambassade de Tunisie, charge et emmène tous les occupants de l’immeuble au commissariat de la rue Riquet. Relâchés, les migrants retournent «au 36» etentament des pourparlers avec l’ambassadeur pour transformer le lieu en centre d’accueil, placé sous l’égide d’associations communautaires.
Activiste.
Mais le ballet reprend de plus belle : on vient s’emparer, troquer ou monnayer des documents. Le dernier coup de théâtre - qui semble avoir motivé l’intervention policière d’hier - se déroule mercredi vers 18 heures 30. Une avocate parisienne anti Ben Ali, Soumaya Taboubi, ainsi qu’un dissident, Ali Gargouri, se présentent «au 36» au volant d’un monospace et emportent plusieurs milliers d’archives. Leur objectif ? Créer un comité de préservation des archives de la Tunisie qui rassemblera des avocats et des intellectuels. Contactée par Libération, Soumaya Taboubi est demeurée injoignable. Elle a toutefois confié à nos confrères d’Owni, «avoir placé les archives en lieu sûr afin de les remettre dès que possible aux justices française et tunisienne.»
 

Trente Tunisiens sur le carreau après leur expulsion de l'ancien siège du parti de Ben Ali

Par MATHIAS DESTAL, Libération, 17/6/2011

En attendant de voir leur situation se débloquer, ils ont pris leurs quartiers parisiens aux Buttes-Chaumont.

Les migrants tunisiens délogés de l'ancien local du RDC espèrent voir leur situation
Les migrants tunisiens délogés de l'ancien local du RDC espèrent voir leur situation régularisée. (Mathias Destal)
Il pleut. La trentaine de ressortissants tunisiens abrités sous les arbres du parc des Buttes-Chaumont attendent que des «amis» leur apportent des bâches pour se protéger des gouttes. Les regards sont fermés, les traits tirés.
Mercredi encore, ces migrants occupaient le 36 de la rue Botzaris, l'ancien siège parisien du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de Ben Ali. Jusqu'à ce que les policiers les évacuent manu militari, jeudi à six heures du matin.
«C'est à nous ici, ça appartient aux Tunisiens», s'énerve Karim, 29 ans, arrivé en France il y a un mois. Adossé à un arbre, l'ancien peintre en bâtiment est tendu. «On n'a pas dormi depuis deux jours. La police ne nous laisse pas tranquille. Ils nous ont sorti du bâtiment à six heures du matin, mercredi. On s'est installé dans le parc. Ils sont revenus à 23 heures en passant pas la grille et nous ont gazé avec leurs lacrymogènes». Trois d'entre eux ont été amenés à l'hôpital. Dont deux mineurs.

«Secrets bien gardés»

Le 31 mai, le bâtiment avait été investi par une quarantaine de migrants  arrivés en France après la révolution qui a secoué leur pays en janvier. Mais le lieu était étroitement surveillé par la police qui les a délogés à plusieurs reprises. Le bâtiment recelait de nombreuses archives du régime de Ben Ali dont certaines pourraient révéler des secrets bien gardés.

La facade du 36 rue Botzaris. (M.D.)
Afin de trouver une solution pour les locataires du «36», une entrevue a eu lieu ce vendredi matin entre des représentants des Tunisiens et Elyes Ghariani, le chargé d'affaire de l'ambassade de Tunisie en France. L'objectif: trouver une solution pour la trentaine de clandestins qui n'ont toujours pas trouvé où dormir légalement. Les plus chanceux ont déjà été dirigés vers des gymnases aménagés pour accueillir les réfugiés tunisiens.
«Nous avons essayé de trouver une solution pour qu'ils ne dorment pas dans la rue ce soir» explique Amira Yahyaoui, la fille de Moktar Yahyaoui (un opposant à Ben Ali en Tunisie), présente à la réunion au côté d'Ali Garghouri «L'ambassadeur a appelé la mairie de Paris qui nous a renvoyé vers France Terre d'asile.» Vendredi à 18 heures, l'association n'était pas en mesure de nous dire si une solution avait été trouvée pour les Tunisiens du «36».

«Centre de rétention»

L'autre point de la négociation a porté sur l'«aide au retour volontaire», qui est normalement de 2000 euros. L'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) ne propose pourtant aux réfugiés qu'une aide de 300 euros. Elle correspond à «l'aide humanitaire».

Photo: Zouaoui, arrivé en France il y a cinq mois. (M.D.)
«Certains sont prêts à repartir au bled s'ils peuvent avoir les 2000 euros, mais qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse de 300 euros?» s'indigne Zouaoui, lui aussi assis à la table des négociations vendredi matin. Le voyage jusqu'ici leur a déjà coûté enre 1200 et 1500 euros.
Et retourner au pays pour 2000 euros? Même ça, Zouaoui n'en veut pas. L'homme à la voix grave d'un fumeur de gitane est arrivé en France il y a cinq mois. Malgré un séjour de «dix jours au centre de rétention de Bobigny», il garde l'espoir de régulariser sa situation en France. «On est 23000 Tunisiens à être venu en France. C'est pas facile de trouver un logement et du travail dans ces conditions mais ça va venir. Je galérais là-bas. Je peux bien galérer un peu ici.» En Tunisie, le salaire ne dépasse pas, dit-il, 300 dinars tunisiens par mois, soit 152 euros. «Une misère.» Alors, en attendant que leur situation s'éclaircisse, les Tunisiens des Buttes-Chaumont restent «perdus, comme ils disent, dans le vent et les nuages». 

Des citoyens français campent avec les migrants à #Botzaris36

Ce billet est une contribution d’un collectif d’activistes suite à une initiative lancé par Paul Da Silva (http://www.paulds.fr/).
Je relaie ce billet par solidarité avec le mouvement qui s’active en France pour une cause d’une importance majeure pour les Tunisiens.
#Botzaris36
Nous avons besoin de votre aide dans le parc des Buttes Chaumont, il nous faut :
  • Des draps, duvets, sacs de couchages et couver
  • A manger et à boire (pas d’alcool)- Des vêtements
  • Des cigarettes
  • Du nécessaire d’hygiène
  • Des bâches ou même des sacs poubelle grande contenance
  • De quoi produire de l’électricité
  • Des citoyens qui trouvent que ce qui se passe n’est pas normal!
  • Des journalistes !!
  • … Nous n’avons rien et avons besoin de tout, la mairie elle ne fait rien!
L’histoire que je vais vous raconter ici met en place une trentaine de jeunes Tunisiens ayant fait le périple depuis leur pays jusqu’à Paris, deux citoyens français et toute une myriade de politiques qui ont clables à nous autres humains désirables sur le sol français, et de subir (presque)  les  mêmes conditions qu’eux. Tout ce que nous vivons nous le publions en  direct sur Twitter, au fur et à mesure de la journée et en marquant  de  brèves pauses pour aller recharger les batteries. Du matin au soir,  et  même pendant la nuit où nous allons (et avons déjà commencé) camper  avec  ces gens (par ailleurs formidables) dans le parc qui est  actuellement  leur seul refuge.
La  problématique est la suivante :
Hier près d’une centaine de Tunisiens  qui occupaient illégalement un local affilié au RCD (l’ancien parti du «  président » déchu Ben Ali) faute d’avoir ailleurs où aller ont été  expulsés et ce sans qu’aucune solution de logement ou d’aide de quelque  ordre que ce soit ne leur soit proposée. Cette expulsion a pour raison  la présence de documents compromettants (pour les politiques tunisiens  comme français) dans le local en question et la peur de les en voir  sortir et révélés à la presse ou utilisés en justice…
La  question qui se pose est alors : qu’est ce que l’on fait lorsque l’on  est simple citoyen et que l’on voit ainsi les droits de l’Homme (qui  s’appliquent à tous les humains et pas uniquement aux franco-français  jusqu’à preuve du contraire) foulés au pied pour protéger quelques  politiciens ayant de toutes façons ouvertement pratiqué la complaisance  depuis plus de vingt ans avec un régime qui lui-même, déjà, opprimait sa  population. Comment se battre pour que des humains, composés de chair,  d’os, et de pas mal d’autres choses soient reconnus en tant que tels et  pas juste en tant qu’indésirables ou que potentiels dangers pour des  bouts de papiers et des disques durs (dont certains ont de toutes façons  déjà été extraits) ?
La  seule solution que nous avons trouvé est la suivante :
Puisque la  chair, l’os, et tout le reste ne suffisent pas, nous allons y rajouter  ce que les Hommes politiques aiment plus que cela : des cartes  d’électeurs, des citoyens français…
Je   vais essayer de publier un papier comme celui-ci tous les jours, en   espérant que la fatigue ne m’emporte pas trop, lors de courtes pauses   dédiées à cela dans notre rythme de réfugiés.
Comprenez   bien que nous préférerions chacun dormir chez nous et que les  Tunisiens  avec qui nous avons sympathisé soient traités correctement,  mais après  avoir contacté l’ambassade, la mairie de Paris, la mairie  de  l’arrondissement et la région Île de France sans qu’aucune solution  ne  soit proposée pour mieux loger les Tunisiens nous avons décidé   d’inverser la balance et de nous nous mettre au niveau de vie qu’on  leur  impose.
La journée d’hier fut riche en rebondissement, laissez moi vous la raconter.Alors   que j’avais prévu de passer la journée sur un salon (Pas Sage en Seine), je suivais en simultané sur mon téléphones les nouvelles de   Botzaris (#Botzaris36) et lorsque j’ai vu qu’une plaque avait été posée sur le bâtiment maintenant vide de ses occupants
Ambassade de Tunisie « annexe »
#Botzaris36 - Ambassade de La Tunisie, Annexe
J’ai   eu peur que la situation ne dégénère et ai donc quitté le salon pour   retourner sur place. Arrivé vers 15 heures, tout le monde me salue et   m’accueille poliment. Nous discutons un peu avec tout le monde et   découvrons qu’une journaliste a enfin fait le déplacement et qu’elle  est  aussi intéressée par le sort des migrants et non uniquement par  celui  des documents. Nous discutons donc un certain temps, et résumons   notamment les épisodes de la nuit.
Aux alentours d’une heure du matin, alors que les Tunisiens étaient   endormis dans le parc, et que la mairie était au courant de cela, une   patrouille de police est arrivée les réveiller, lampe torche au poing.   Ceci a eu pour effet d’en agacer certains et la mayonnaise est   rapidement montée jusqu’à se transformer en gaz lacrymogène. Bilan : 3   mineurs à l’hôpital pour la nuit…
On   a aussi une information selon laquelle deux autres Tunisiens sont en garde à vue, ce qui est illégal pour un immigré en France depuis peu et   ne peut donc signifier que centre de rétention…  Dure nouvelle…
Nous nous retirons dans un café pour recharger les téléphones et parler plus calmement avec la journaliste. La discussion se passe bien, nous  lui  donnons tout ce que nous pouvons lui donner et la remercions très   chaleureusement d’être venue. Comprenez que seule la médiatisation de   l’affaire peut permettre de la débloquer autrement que dans un   affrontement contre-productif…
Tout   ce temps la pluie bat et nous trouvons abri sous les arbres du parc ou   sous une bâche que la sureté de Paris va nous demander d’enlever pour  ne  pas gâcher le paysage…
On passera sur les évènements de la vie quotidienne suivants, la galère à   s’organiser pour répartir les maigres ressources alimentaires, la  quête  pour décrocher un ballon pris dans la charpente d’une tonnelle  qui nous  sert aussi d’abri, …
Arrivent deux équipes de télévision : France 2 et France 3. Les   deux nous consultent directement, nous leur expliquons en détail ce  qui  se passe et l’équipe de France 3 essaye de rentrer (sous la caméra  de  France 2) et se fait bien entendu refouler. Partant de là et  sachant  qu’il n’y aura aucun document à diffuser à l’antenne, ils  partent…
A  l’opposé la journaliste de France 3 va effectuer un travail   considérable pendant au moins deux heures, discuter en arabe avec les Tunisiens sur place, filmer les tentatives de tractation des uns avec   les autres, jusqu’à ce que les vigiles décident de sortir et de donner   l’assaut sur les quelques jeunes présents ici, allant jusqu’à en  prendre  un à la gorge. La police ayant été vraisemblablement appelée  (elle  commence à bien connaître l’adresse je pense) elle arrive très  vite et  calme les vigiles. Dans le même temps nous expliquons aux  policiers la  situation. Ils sont très compréhensifs et nous demandent  juste d’arrêter  d’essayer de discuter avec les gardiens qui n’en ont  visiblement pas  envie.
Peu après et alors que la police est partie et que les vigiles sont   rentrés, ce sont deux voitures de la sécurité de la mairie de Paris que nous repérons stationnées en contrebas dans le parc. En courant on y   arrive vite, pour constater que les véhicules sont vides et que leurs   occupants ne sont visibles nul part. Nous remontons voir ce qui se  trame  en haut avant de redescendre à nouveau en courant en voyant le  nombre  des voitures doubler et leurs occupants bien présents pour le  coup.
Il s’avère en fait qu’ils ne souhaitaient que faire respecter le  règlement  et ainsi demander à ce que l’on ne consomme pas d’alcool dans  le parc  et que l’on range le drapeau tunisien. Ces consignes seront  respectées  et tout se fera dans la bonne entente des deux côtés…
Un des tunisiens avec lequel j’ai le plus discuté vient alors me voir et   me dit plein de gêne qu’il a faim et qu’ils n’ont presque plus rien à   manger. Je lance un appel sur Twitter qui restera malheureusement sans   réponse jusqu’à ce qu’un des soutiens que l’on connait bien revienne  les  bras chargés de pain et de nourriture à mettre dedans pour faire  des  sandwichs…
A nouveau nous voyons deux journalistes (c’est la première fois que nous   en voyons autant en si peu de temps) dans un café et en profitons pour   recharger les batteries des téléphones en discutant à la fois des   tunisiens, des documents et de notre démarche. L’un des journalistes va   rester avec nous une bonne partie de la soirée et partir très tard.
C’est   pendant que ce journaliste fait une prise d’image de l’autre côté de  la  grille du parc que les vigiles en profitent pour faire sortir une   camionnette de la cour du bâtiment. Personne n’a pu voir si elle était   chargée et/ou si elle transportait des gens. Elle n’est pas revenue à   l’heure où j’écris…
La Sureté de Paris viendra plus tard, vers 22h, nous demander de quitter   le parc pour la fermeture. Nous leur expliquons que cela est  impossible,  que personne ne posera de souci et que l’on souhaite être  enfermés dans  le parc. Ils finiront, à force de négociation, par  accepter.
Vers 23h/minuit nous décidons de rester avec Elisabeth et de passer la   nuit dans le parc. Elle sera agitée et si nous avons grappillé 10 minutes de sommeil chacun c’est un grand maximum. Dormir à même le sol   est très inconfortable, nous ne l’avions pas prévu (elle était en robe   et moi en veste de costume – que je peux d’ailleurs mettre à la   poubelle), il pleut par intermittence et les arbres ne nous protègent   que partiellement, il fait froid, …
J’essaye de dormir assis contre un   arbre, un de nos amis tunisien va insister pendant près de 20mn pour  que  je prenne sa place allongé : « vous êtes notre invité ! » –  j’aimerai  pouvoir lui répondre qu’eux sont les invités de la France !
A   4h20, pris par le froid nous allons marcher un peu et en passant aux   abords du 36 les chiens commencent à hurler. Dix minutes plus tard une   voiture de police est sur place… Une personne viendra finalement nous   parler, son visage nous est familier, ses questions sont orientées et  il  a l’air horriblement frais pour l’heure avancée de la nuit… De là  à  dire qu’il s’agirait d’un policier en civil comme il en circule nuit  et  jour à Botzaris…
A   6 heures et après avoir visité le parc presque vide et encore fermé   pendant le lever de soleil, nous allons recharger à nouveau les   batteries de nos téléphones – les nôtres sont bien à plat…
Les images sont reprises de fhimt.com
Source : nawaat

Pétition au Conseil Européen pour l’application de la protection temporaire aux migrants tunisiens

Suite à l’insurrection populaire qui a abouti à la fuite du président Ben Ali et à l’initiation d’un processus démocratique et constituant en Tunisie, près de 25 000 Tunisiens se sont embarqués vers l’Europe durant quelques semaines. La grande majorité était constituée de jeunes hommes originaires des régions sud-est de la Tunisie, ils sont aujourd'hui répartis en Europe, essentiellement en France et en Italie, où ils vivent dans des conditions déplorables et humiliantes.
Au regard des données démographiques européennes, des besoins de main d'œuvre étrangère déclarés et des volumes annuels constatés et attendus d’entrée d’étrangers dans le territoire de l’UE, l’arrivée de vingt cinq mille personnes en Europe peut être considérée comme dérisoire, mais pour le pays de provenance (10 millions d'habitant), cela constitue un déplacement massif de population.
Les régions dont ces migrants proviennent sont sujettes à une forte instabilité due à la désorganisation de l’administration et de la police, elles sont sinistrées économiquement en raison de l’arrêt des principales activités rémunératrices (commerce transfrontalier avec la Libye, tourisme) et fragilisées par l’arrivée d’un nombre important de réfugiés de Libye.
Le départ de ces milliers de migrants est donc la conséquence directe d’une véritable nécessité impérieuse qui a coïncidé avec un ensemble de conditions opportunes (désorganisation du contrôle des frontières, météo favorable…). Leur retour forcé dans le contexte actuel porterait incontestablement de graves préjudices à des milliers de familles ; il serait une menace sérieuse à la stabilité et à la sûreté de régions entières et un surcroît important de difficultés pour le processus fragile de démocratisation tunisien.
L'Europe a été, jusqu'aux derniers jours le principal soutien de la dictature du Général Zine-El-Abidine Ben Ali, aujourd'hui tous les gouvernements européens déclarent être solidaires du processus démocratique. Il faudrait plus que des déclarations pour que le peuple tunisien y accorde un quelconque crédit. L’arrivée de ces milliers de Tunisiens en quelques semaines en Europe correspond aux conditions d’applicabilité de la directive européenne 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001 relative à des normes minimales pour l'octroi d'une protection temporaire en cas d'afflux massif de personnes déplacées.
Nous demandons au Conseil Européen d'activer cette directive pour permettre à ces migrants de vivre dignement en Europe en attendant que la situation s'améliore en Tunisie.

lundi 13 juin 2011

Tunisie-France : l'affaire du 36 rue Botzaris

Pourquoi les Tunisiens doivent sauver #botzaris36 ?

En préambule je vous prie de m'excuser, j'écris dans l'urgence. Vous n'êtes pas à l'abris des coquilles, fautes d'orthographes, morceaux manquants...

#Botzaris36 ? De quoi s'agit-il ?


Pour ceux qui n'ont pas suivi, il s'agit à l'origine d’un « tag » Twitter qui permet de suivre l'actualité de l'occupation par les réfugiés tunisiens dits « de Lampedusa » d'un bâtiment situé à Paris 19e, 36 rue botzaris.

Ce bâtiment possède une charge symbolique forte car sous couvert d'avoir été le siège de l'association "Rassemblement des Tunisien de France" il s'agissait en fait du siège français du parti de Ben Ali le RCD, aujourd'hui dissous.

Il est réputé avoir été le lieu où étaient stockés les dossiers compromettants sur les dirigeants français afin de pouvoir exercer sur eux des pressions si nécessaire ; c'est de l'ordre de la rumeur car aucune preuve matérielle mais une rumeur très répandue en France et en Tunisie. Il est également réputé avoir peut-être été un lieu de torture : certaines personnes rencontrées cette semaine aux abords du bâtiment disent avoir été effectivement victime de tortures au 36 rue Botzaris. Ce sont des suppositions, certes, mais elles existent de longue date et sont partagées par beaucoup de monde ce qui laisse penser qu'elle sont au moins partiellement vraies.

En revanche on peut affirmer que le bâtiment est rempli de documents sur le RCD, ses adhérents, sa comptabilité, etc.

Ce bâtiment ne bénéficie d'aucun statut particulier, ce n'est ni un consulat ni une ambassade. En revanche il est la propriété de l'État tunisien, et à ce titre la police française ne peut légalement pénétrer dans ce lieu qu'avec l'accord de la Tunisie, en l’occurrence par la voix de l'ambassade de Tunisie en France.

Enfin basiquement ce sont des gardiens qui gèrent le lieu. Ils sont là depuis longtemps, depuis l'ancien régime.

L'Ambassade de Tunisie en France ?


L'ambassade supposée représenter l'État Tunisien en France ne remplit absolument pas cette fonction. En tous les cas pas sur le plan politique. Le dernier ambassadeur datant de l'ancien régime a été tardivement limogé, le 15 mars 2011, soit trois mois après la fuite de Ben Ali.

Depuis aucun ambassadeur n'a été nommé à sa place. Sans doute parce qu'il est difficile de trouver quelqu'un qui fasse le consensus et ne soit pas soupçonnable de travailler pour le RCD en sous main. Mais de fait, l'ambassadeur parti son équipe est toujours en place et les fonctionnaires qui font tourner l'Ambassade sont probablement d'ancien membres du RCD aussi. Et ce sont ces fonctionnaires qui prennent les décisions impliquant le bâtiment du 36 rue Botzaris depuis une semaine lorsque a débuté son occupation par les réfugiés.

On peut légitimement douter que les décisions prises par l'ambassade soient motivées ni par l’intérêt du nouveau régime tunisien ni par l'intérêt des réfugiés et du peuple tunisien libéré.

Que s'est il donc passé ?


Je ne vais pas remettre les dates car je ne les ai pas noté, et ce n'est pas le sens de ce billet de reconstituer les faits avec une exactitude millimétrique.

Aussitôt l'occupation démarrée le 31 mai, un impressionnant arsenal policier entoure le bâtiment. A force de gazage et d’intimidation (le préfet sur place dit posséder l’autorisation de l’ambassade pour évacuer, mais ne peut la présenter), la police parvient à faire sortir la moitié des occupants, reste un groupe de 17 qui vont s'organiser. Finalement la police quitte les lieux ne laissant visible qu'une voiture avec deux agents.  Au bout de 24 heures cette voiture disparaît elle aussi. A ce moment-là on peut croire que le squat est protégé par l'ambassade. Les occupants s'engagent tacitement à n'occuper qu'une partie du bâtiment et de ne pas accéder aux étages "interdits".

Après deux ou trois jours on assiste à une opération d'exfiltration par la police française et avec l'aide des gardiens : policiers en uniformes et agents en civils se postent à l'entrée coté jardin (celle que les occupants n'utilisent pas) et les gardiens leur remettent des sacs et au moins une mallette. Les policiers repartent. Il y a des témoins oculaires de la scène dont un vidéaste.

On commence donc à s'agiter autour des documents que le bâtiment renferme.

En début de cette semaine le bâtiment accueille une deuxième vague de réfugiés qui occupent alors les caves. Des bagarres éclatent. On ne suit plus très bien ce qui se passe. Il s'avère que les étages interdits sont ouverts. Des photos de documents, des vidéos, sont diffusées en ligne. On observe alors l'interruption du réseau de téléphonie mobile aux abords du bâtiment. Le soir-même, la police intervient et évacue le bâtiment sur ordre de l'Ambassade.

Tout le monde est embarqué au commissariat, et revient sur les lieux quelques heures plus tard : le bâtiment est de nouveau occupé.

Mais ce n'est plus la bonne entente du début. Il semble que certains réfugiés agissent pour le compte d'entités extérieures. Sont refoulées un certain nombre de personnes dont celles qui sont en soutien actif depuis le début. Apparaissent alors deux "vieux tunisiens" qui rôdent ouvertement aux abords du bâtiment. Les jeunes réfugiés les entourent. On peut penser qu'ils ont fait un putsch sur le squat, probablement avec un peu d'argent ce qui ne peut évidemment pas laisser insensible des jeunes gens qui sont dans la misère à Paris depuis plusieurs mois.

Mais quels sont les enjeux ?


Je vais faire simple : la Tunisie a renversé un régime dictatorial. Avant de s'effondrer ce régime à détruit ses archives, il n'y a plus de trace écrite, la Tunisie doit se reconstruire sans pouvoir accéder à son passé immédiat.

Le bâtiment du 36 rue Botzaris est l'un des derniers endroits recelant des archives de l'ancien régime tunisien. Les évènements de ces jours-ci ont probablement permis à ceux qui en avait intérêt de faire disparaître un certain nombre de pièces compromettantes. Le fait que les jeunes Tunisiens soient maintenant sous l'emprise de probables anciens membres du RCD laisse penser que la suite des pièces va disparaître.

Il est * * * * * * U R G E N T * * * * * * que le peuple libre de Tunisie reprenne la main!

Notamment en reprenant le contrôle de l'ambassade. Il faut nommer un ambassadeur dan sla journée. Quelqu'un qui ne laisse aucune prise au RCD même s'il n'a pas de formation diplomatique. A l'heure où j'écris c'est le "vieux Kamel", le barbu, qui a pris la main et négocie aussi bien avec l'ambassade qu'avec la préfecture de police française. Je répète il y a URGENCE.

Par ailleurs On peut imaginer une procédure juridique (là je n'y connais rien du tout) qui mette le bâtiment sous scellés le temps que la Tunisie organise en transparence et avec tout le contrôle nécessaire le dépouillement des documents restant dans les lieux. J'aimerais en profiter pour dire aussi à ceux qui ont récupéré des documents de ne pas les diffuser sans savoir précisément de quoi il s'agit. Rien ne sert d'exposer des identités à la vindicte populaire.



Voilà. Je crois que cela répond au moins en partie à la question : Pourquoi les Tunisiens doivent sauver #botzaris36 ?

L’importance méconnue de la rue Botzaris
par Fabien Abitbol, Ménilmontant, mais oui madame..., 9/6/2011


Le 36 de la rue Botzaris est occupé depuis le 31 mai. Dix jours déjà. Par des «Tunisiens de Lampedusa», dont une poignée de dix-sept à l’origine, rapidement devenus quarante-et-un. Ce bâtiment, officiellement dénommé Centre culturel tunisien entre autres dans l’annuaire de la Chambre tuniso-française de commerce et d’industrie (CTFCI), abritait de nombreuses activités.

P19_Botzaris-drapeaux Depuis avant mon arrivée à Ménilmontant fin 1996, je savais qu’il y avait, près des Buttes-Chaumont, un bâtiment aussi discret qu’important pour la Tunisie. Ce n’est que plus récemment, il y a un peu plus de dix ans, que j’ai localisé son entrée. En fait son entrée principale, car l'entrée secondaire, plus sensible politiquement, est ici. Cette localisation, je la dois à divers témoignages recueillis auprès d’opposants au régime. De “vrais” opposants, de bien, bien, bien avant décembre 2010.
Au hasard de mes recherches sur l’ancienne formule (http://www.tunisitri.net/)  du site Internet de l’ITRI, un texte de Fausto Giudice m’a interpellé. A l’occasion des dix ans de régime benaliste, 202 personnes avaient signé au 9 avril 1997 en Tunisie un appel demandant l'instauration de la démocratie. Alors que la collecte des signatures continuait, un rassemblement s’organisait, à Paris, symboliquement au 36, rue de Botzaris.
Pour les plus jeunes, a fortiori ceux qui arrivent de la Tunisie depuis quelques mois, ces choses-là sont inconnues. Pour les Parisiens de fraîche date ou ne résidant pas à proximité des Buttes-Chaumont, pareil. Mais combien d’autres savaient et n’ont pas prêté attention, ou rapidement réagi? Combien d’autres, moi y compris?
Dans son texte intitulé La peur change de camp, que j’avais mis en lien hypertexte cliquable dans mon sujet annonçant l’occupation —espérant par-là attirer l’attention de quelques confrères— Fausto Giudice écrivait :
Pourquoi ici?
Nous sommes rassemblés face au 36 rue Botzaris. A cette adresse, devant vous, se dresse une forteresse bien protégée par un haut mur et des grilles. Cette forteresse est à l'image du palais de Carthage où trône, retranché, le tyran tunisien, le général Zine El Abidine Ben Ali. Cette forteresse est à l'image du régime tunisien. Dans ces locaux, qui bénéficient d'un statut diplomatique, en tant qu'annexé de l'ambassade de Tunisie située rue Barbet de Jouy, se trouvent officiellement le "centre culturel" de l'ambassade et le Rassemblent des Tunisiens de France (RTF), l'amicale contrôlée par le régime. Officieusement, c'est le RCD, le parti de Ben Ali, qui siège ici. Et en réalité, cette forteresse est une des bases à partir desquelles le régime tunisien contrôle, réprime et agresse la communauté tunisienne en France. C'est d'ici que sont diffusés les ordres de Ben Ali, c'est ici que se concoctent des agressions, des campagnes d'intimidation et de calomnie contre des réfugiés tunisiens.
A notre avis, les activités illégales et louches qui se déroulent au "36" sont en contradiction flagrante avec son statut diplomatique. Le "36" dépend en effet plutôt du ministère de l'Intérieur tunisien que du ministère des Affaires étrangères. Ce lieu ressemble plus à un des nombreux lieux secrets de détention et de torture disséminés en Tunisie qu'à un "centre culturel". Voilà pourquoi nous sommes ici aujourd'hui.
Dans son sujet publié hier sur Mediapart (à lire ici gratuitement), Mathieu Magnaudeix évoque un «bâtiment de sinistre réputation dans la communauté tunisienne de France».
C’est pourquoi, dès le début, j’ai décidé de passer le plus de temps possible à l’intérieur du 36. Une jeune camarade (@MsTeshi), de vingt ans ma cadette, y était 24h/24. Nous étions en relation quasi-permanente par SMS et par le réseau social Twitter.

P19_Botzaris-soupirailVL
Dans la cour intérieure, à droite de la voiture de droite, on distingue un soupirail. C'est la seule ouverture vers l'extérieur dont sont équipées les «caves de Botzaris». Photo: F. A.

Je cherchais ce que les opposants victimes de la répression tunisienne que j’avais pu rencontrer appelaient les «caves de Botzaris». En vain. Je passais pourtant quasiment dessus chaque jour. J’en avait même photographié l’unique soupirail, que l’on voit à la droite des voitures à l’immatriculation diplomatique garées pour des raisons qui m’échappent dans la cour du “36” alors que l’immeuble possède au moins deux boxes privés. Je n’avais pas compris,… jusqu’à la nuit de lundi à mardi où, y retournant vers 2 heures du matin avec @MsTeshi (qui avait décidé de quitter les lieux), j’ai enfin vu que ces caves n’étaient héélas pas une légende.
C’est ce récit d’une semaine de patience et de recherches, d’émotions aussi, que je souhaite mettre en ligne prochainement, avec des illustrations afin que chacun puisse se faire une idée.
Fabien Abitbol
Notes :
• Dans l’attente du récit de cette semaine, il est possible de lire sur Politikio ce qu’en pense un quasi-voisin des lieux…
• Ce qui concerne le 36 de la rue Botzaris est à suivre sur twitter en cliquant ici. On y trouve des infos en temps réel, des photos, des vidéos, etc…

Bonus

La rue du Plateau, cruciale pour les Tunisiens


Le 42 rue du Plateau, dans le 19e arrondissement. Une façade étrange, aux volets clos, sans nom à la porte…

P19_Botzaris-Fessart-façade
Le 42 de la rue du Plateau est séparé du 36 de la rue Botzaris par un jardinet qui marque l’angle entre les deux rues perpendiculaires. En réalité, les deux bâtiments communiquent, et pas uniquement par le jardin. Le rez-de-chaussée de la rue du Plateau est le sous-sol de la rue Botzaris.

C’est ainsi que les opposants au régime de Ben Ali qui ont eu l’occasion d’être emmenés au 36 rue Botzaris ont parfois parlé des «caves de Botzaris», et n’ont jamais connu la rue du Plateau.

Jusqu'à ces derniers temps, les Parisiens du secteur connaissaient bien cet immeuble, mais de l'extérieur, et pour cause: à deux pas se trouvait  le Trésor Public, désormais fermé… pour travaux et probable cession des murs, rigueur oblige.

Pour en savoir plus sur l’importance de ce curieux bâtiment, sur lequel des historiens devraient désormais se mettre à travailler, cliquer ici.

F. A.

EXTRAITS DES ARCHIVES DE BASTA !
Rassemblement contre la dictature tunisienne devant le “Centre culturel” tunisien 36, rue Botzaris (Paris) le 3 mai 1997

Organisé par l’AZLS à la veille d’une visite du général Ben Ali à Paris (finalement annulée), ce rassemblement avait pour but de dénoncer le rôle de QG des barbouzes du régime tunisien de ce “Centre culturel” situé derrières les Buttes-Chaumont. De nombreux policiers tunisiens avaient été dépêchés de Tunis pour cette occasion. Les parents des enfants suivant des cours d’arabe au centre avaient été mobilisés pour contre-manifester, à l’abri des grilles du centre, avec une immense banderole proclamant “Tunisie, terre de tolérance”, ce à quoi nous avons répondu : “Maison de tolérance, oui, et Ben Ali et son patron”. Voici le tract distribué à cette occasion.

Pourquoi ce rassemblement?
Nous sommes rassemblés aujourd'hui pour protester contre la répression exercée par le régime tunisien contre toute forme d'opposition, en Tunisie et à l'étranger.

Pourquoi ici?
Nous sommes rassemblés face au 36 rue Botzaris. A cette adresse,
devant vous, se dresse une forteresse bien protégée par un haut
mur et des grilles. Cette forteresse est à l'image du palais de
Carthage où trône, retranché, le tyran tunisien, le général Zine
Abidine Ben Ali. Cette forteresse est à l'image du régime tunisien.
Dans ces locaux, qui bénéficient d'un statut diplomatique, en tant
qu'annexe de l'ambassade de Tunisie située rue Barbet de Jouy, se
trouvent officiellement le “centre culturel” de l'ambassade et le
Rassemblent des Tunisiens de France (RTF), l'amicale contrôlée par le
régime. Officieusement, c'est le RCD, le parti de Ben Ali, qui siège ici.
Et en réalité, cette forteresse est une des bases à partir desquelles
le régime tunisien contrôle, réprime et agresse la communauté
tunisienne en France. C'est d'ici que sont diffusés les ordres de Ben
Ali, c'est ici que se concoctent des agressions, des campagnes
d'intimidation et de calomnie contre des réfugiés tunisiens.
A notre avis, les activités illégales et louches qui se déroulent au
"36" sont en contradiction flagrante avec son statut diplomatique.
Le "36" dépend en effet plutôt du ministère de l'Intérieur tunisien
que du ministère des Affaires étrangères. Ce lieu ressemble plus à
un des nombreux lieux secrets de détention et de torture disséminés
en Tunisie qu'à un "centre culturel". Voilà pourquoi nous sommes ici
aujourd'hui.

Pourquoi “bouche cousue?”
Nous voulons faire voir l'état dans lequel Ben Ali à mis le peuple
tunisien, empêché de s'exprimer, jeté en prison, torturé, contraint à
l'exil et menacé, même dans les pays où il trouve asile. Nous
demandons à tous les participants de profiter de ce rassemblement
silencieux pour penser à toutes celles et tous ceux qui sont morts
pour la liberté en Tunisie, à toutes celles et tous ceux qui
croupissent dans les cachots de Ben Ali. Et aussi pour réfléchir aux
actions que nous pourrions mener ensemble dans les temps qui
viennent.

Et après?
Nous pourrons parler de tout cela, à bouche décousue, à la réunion
qui aura lieu après le rassemblement. Nous vous informerons à 17
heures, au moment de la dispersion, qui aura lieu en bon ordre.
Merci de votre participation.

Liberté, justice, démocratie pour la Tunisie

ALLIANCE ZAPATISTE DE LIBÉRATION SOCIALE

3 mai 1997

PENDANT ET APRÈS LE RASSEMBLEMENT, NOUS VOUS PRIONS DE
RESTER CALMES, SILENCIEUX ET SOUDÉS. NE RÉPONDEZ PAS AUX
  ÉVENTUELLES PROVOCATIONS. CELA SEMBLE ÉVIDENT, MAIS IL VAUT
MIEUX LE PRÉCISER, N'EST-CE-PAS?



TUNISIE 1997 : Petit bilan d'une petite campagne contre un petit dictateur
par Fausto Giudice, Basta ! Journal de marche zapatiste.N°7- 29 novembre 1997

Après une période d'apparente hibernation mise à profit pour nous informer sur le monde comme il va, l'AZLS se devait, pour son offensive de printemps 1997, de choisir une cible à sa mesure. Petite organisation dotée de faibles moyens mais aux immenses ambitions, nous ne nous sentions cependant pas en mesure de nous mesurer d'emblée au Laogai chinois et à ses dizaines de millions d'esclaves ou à l'Europe de Maastricht ou même aux fauteurs de la guerre au Kurdistan, pour citer pas tout à fait au hasard quelques possibles objets de campagne.
Nous avons donc choisi un dictateur au petit pied, qui fait souffrir les 10 millions d'habitants et d'exilés de ce petit pays qu'est la Tunisie. Le Général Ben Ali a réussi, en dix ans, à mettre en coupe réglée la Tunisie, profitant de l'ombre portée de ses confrères et amis algériens pour encaserner tout un peuple. Il a pu agir en toute impunité grâce à l'aveuglement des «grandes démocraties», au nom de la lutte contre le nouvel ennemi du genre humain, l'islamisme, venu fort à propos remplacer le péril bolchevik depuis une quinzaine d'années.
Sacré «démocrate», le Général en a profité pour piller le pays, remplir ses coffres et ceux de son clan et éliminer toute opposition. A-t-il pour autant écrasé toute résistance?
Nous savons de bonne source que non.
Deux éléments ont contribué à nous mettre en campagne: une nouvelle agression de la part de sbires de Ben Ali contre un réfugié tunisien en France, auteur d'un livre de dénonciation des méthodes benaliesques, Le Supplice tunisien [Editions La Découverte]. Une première agression, impunie à ce jour, avait été commise contre le même Ahmed Manaï un an plus tôt, sans susciter beaucoup de réactions. Une autre grave agression avait été commise, en plein Paris, contre un autre citoyen tunisien défenseur des droits de l'homme en Tunisie, Mondher Sfar. Le choix de ces victimes par les services de Ben Ali n'était pas le fruit du hasard: dans les deux cas, il s'agissait de personnes indépendantes des groupes politiques tunisiens existants et oeuvrant dans un esprit unitaire pour les droits de l'homme en Tunisie.
La division - l'atomisation même - de l’opposition étant le grand allié de Ben Ali, il s'agit pour lui d'empêcher tout rapprochement entre diverses sensibilités et d'éviter la naissance de dynamiques nouvelles, rompant avec les pratiques et méthodes qui ont définitivement fait leur temps, en Tunisie comme ailleurs. Et le meilleur moyen d'obtenir cela, c'est, pour Ben Ali comme pour tous ses semblables, la terreur et la violence physique, associées à la diffamation et à la corruption.Pour la diffamation, le Palais de Carthage et ses officines parisiennes sont passés maîtres dans l'art de la diffamation, utilisant des feuilles illégales et anonymes distillant des mensonges à la petite semaine, mais aussi des montages vidéo du pire acabit.
La deuxième motivation de cette campagne, lancée le 9 avril dernier, était l'imminence d'une visite officielle de Ben Ali en France. Prévue initialement pour 1996 puis repoussée au 5 mai 1997 et enfin au 20 octobre 1997, cette visite aura été l'occasion pour l'opinion française d'en savoir un peu plus sur ce régime et ses méthodes.
Nous avons donc organisé, après un mois de préparatifs un premier rassemblement sur le thème Ben Ali, 10 ans ça suffit et RCD=Répression, corruption, délation [le RCD est le parti unique au pouvoir, qui revendique le nombre fabuleusement soviétique de ...1 700 000 membres! Mais il ne faut s'étonner de rien au pays d'un Ben Ali, élu avec 99, 92% des voix!...].Ce rassemblement a donc eu lieu le 3 mai rue Botzaris, dans le XIXeme arrondissement de Paris, devant les locaux d'une annexe de l'ambassade de Tunisie, qui abrite (officiellement le RCD, l’ ATF, une association- croupion du régime, le «centre culturel» et une partie des activités des barbouzes de Ben Ali à Paris.Leur accueil a été à la mesure de leur peur. Le solide cordon de CRS nous séparant ne les a pas empêchés de se livrer à de nombreuses provocations et de nous filmer abondamment, après avoir envoyé se mêler à nous une femme couverte d'un voile noir intégral, afin d'alimenter leur propagande standard, selon laquelle tout ce qui est contre Ben Ali est islamiste.Manque de pot pour ces messieurs, l'AZLS n'a, c'est le cas de le dire, ni dieu ni maître autre qu' Emiliano Zapata, seul chef que nous reconnaissions et que nous avons choisi pour des raisons pratiques: il est mort depuis 1919 en fait, il n'est pas vraiment mort, mais ceci est une autre histoire] et nous préférons avoir un chef mort qu'un chef vivant. Nous nous sommes d'ailleurs toujours méfiés des chefs, avec et sans barbe, avec et sans moustache. Le rassemblement catalyseur a été suivi de plusieurs mois d'un travail d'information sur la Tunisie relativement «intensif à travers la France et plusieurs pays d'Europe, fous avons diffusé un nombre important de tracts et de journaux en français, en arabe et en anglais informant sur a situation en Tunisie. L'écho suscité a été généralement positif, évidemment surtout en Tunisie, où notre matériel a bien circulé. Aucune dictature, si féroce soit-elle, ne peut désormais édifier des barrières infranchissables autour du peuple qu'elle opprime. Merci donc à tous nos amis européens qui ont mis à profit leurs vacances en Tunisie pour faire œuvre utile d'information! Cet aspect de notre campagne était évidemment fondamental, dans la mesure ù nous voulions faire savoir à la société tunisienne - aux prisonniers d'opinion, aux citoyens privés de libertés et harcelés, aux intellectuels qui n'ont pas plié - qu'elle n'est as abandonnée à son sort et que ses actes de résistance ont et seront appréciés et soutenus à travers le monde.La visite de Ben Ali a ensuite été l'occasion d'une série d’actions de protestation et d'information, auxquelles nous avons participé. Les autorités françaises ont tout de même interdit un rassemblement devant l'Hôtel de Ville de Paris, où Tiberi accueillit Ben Ali, mais ce dernier a quand même entendu les cris Ben ALI assassin!, malgré ses très nombreux sbires présents et l'interpellation de 20 manifestants. Il a donc piqué un petit sprint à sa descente de voiture. Il devrait faire du sport; il fait de la mauvaise graisse, cet homme...Bref, Ben Ali n'a pas du tout apprécié l'accueil que lui ont réservé les médias, les politiciens français et les organisations de défense des droits de l'homme. Il s'est même fâché tout rouge et est reparti plus tôt que prévu, annulant la partie privée de son séjour... Nous ne pouvons Que l’encourager à continuer de se fâcher et vive l’apoplexie !

La campagne Ben Ali, 10 ANS, Ca SUFFIT ! s’est enfin clôturée par une marche aux flambeaux organisée par l’AZLS le 7 novembre, date- anniversaire du coup d’Etat commis par Ben Ali en 1987, de Jussieu à la Bastille, qui nous a permis de sensibiliser encore plusieurs milliers de personnes.En définitive, cette campagne a été un excellent stimulant pour toutes celles et tous ceux qui y ont participé de près ou de loin. Elle a permis à des Tunisiens de divers courants et à des citoyens d’ailleurs de travailler ensemble, elle a amené les uns et les autres à se positionner et à commencer- ou recommencer- à se bouger un peu, à sortir de la léthargie.L’AZLS a tenté par cette petite campagne de créer un espace d’information, d’initiative et d’_expression sur la Tunisie et de montrer qu’on pouvait agir même sans grands moyens. La balle est maintenant dans le camp des Tunisiens qui aspirent vraiment à la liberté, à la justice et à la démocratie.

Le tract de la campagne

BASTA - YEKFI !
Ben Ali, 10 ans, ça suffit !

Le 7 novembre 1987, le policier Zine El Abidine Ben Ali a pris le pouvoir en Tunisie par un coup d’État, avec la bénédiction des capitales occidentales.

Dix ans plus tard, le bilan de ce pouvoir illégitime est catastrophique pour le peuple tunisien. Ben Ali et son clan ont littéralement fait main basse sur le pays. La société civile a été écrasée par la terreur et la corruption. Toutes les libertés ont été supprimées. Un petit groupe d'affairistes s'est enrichi au détriment de la masse des citoyens, réduits à l'état de sujets. Des milliers d'hommes et de femmes sont emprisonnés ou exilés pour avoir osé réclamer la justice sociale et la dignité. La torture est une pratique quotidienne dans les casernes, les commissariats et jusque dans les locaux du ministère de l'Intérieur, en plein centre de Tunis, à côté de l'hôtel Africa.

L'accord de partenariat économique avec l'Union européenne ne fera qu'aggraver les conditions de vie des petites gens, en détruisant encore plus le tissu social, par la privatisation des entreprises publiques, la disparition des petites et moyennes entreprises et l'accaparement des terres agricoles, tout cela sous couvert de mise à niveau et de néo-libéralisme. En 1996, 542 000 touristes français ont passé en Tunisie quatre millions de nuits. Plusieurs millions d'Européens passent chaque année leurs vacances en Tunisie et croient connaître ce pays. Ce qu'ils en voient est un mirage. Derrière la vitrine touristique, il y a la souffrance et la résistance d'un peuple qui aspire à la liberté, à la justice et à la démocratie.

Manifestez votre solidarité
en participant à la manifestation
pour la liberté, la justice et la démocratie en Tunisie
le vendredi 7 novembre 1997 Rassemblement à 18 heures à Jussieu


alliance zapatiste de libération sociale
Fondée en mars 1995 par les signataires du Manifeste
zapatiste, l'Azls a pour objet de lutter pour la liberté, la
justice et la démocratie en Europe et dans le monde.

Lisez basta!, journal de marche zapatiste.

[Ce tract a été distribué à plusieurs milliers d'exemplaires sur les marchés parisiens et ailleurs tout au long de l’automne 1997]