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lundi 29 août 2011

Guerre coloniale contre la Libye

par Stella Calloni استلا کالونی. Traduit par  Michèle Mialane, Tlaxcala
Original: Guerra colonial contra Libia
Traductions disponibles : Deutsch  فارسی 

La perversité avec laquelle les agences de presse usaméricaines et européennes et leurs valets de par le monde s'acharnent à qualifier les évènements libyens de « guerre civile » montre bien comment une intervention de type colonial contre un pays que les USA et leurs partenaires souhaitaient s’approprier pour diverses raisons a été transformée en une « rébellion » intérieure qu’il fallait soutenir pour des raisons « humanitaires ».
La vérité, c’est que le peuple libyen subit depuis la mi-mars les bombardements de l’OTAN sur un pays de 6 millions d’habitants, en grande partie désertique. Ces bombardements ont semé la mort et la destruction dans tout le pays pour aplanir la route devant les mercenaires qui ont été d’emblée le moteur de la prétendue « rébellion » du peuple libyen contre Kadhafi.
Il n’existe aucun cliché montrant cette « rébellion » populaire ni des prétendus « bombardements de son propre peuple par Kadhafi », « l’excuse » qui a justifié cette brutale intervention en plein XXIe siècle. Depuis, cette même population civile est massacrée par ses « protecteurs », qui détruisent également ses foyers, ses écoles, résidences médicalisées, laboratoires médicaux, universités et hôpitaux, couvrant en outre toute la zone d’uranium appauvri, une catastrophe écologique et humaine à venir.


Victoire des rebelles, par Patrick Chappatte - International Herald Tribune
La résolution 1973 de l’ONU votée le 17 mars de cette année, qui prétendait établir au-dessus de la Libye une zone d’exclusion aérienne n’avait en fait d’autre but que d’empêcher le gouvernement de cette nation souveraine de se défendre. Cette résolution a été adoptée sans audition préalable des observateurs directs.
Les agresseurs s’assuraient ainsi que la Libye ne pourrait employer de DCA. Et l’on peut parler de défaite morale si l’on songe que ce pays a résisté 6 mois aux bombardements de l’OTAN, prouvant ainsi que les prétendus « rebelles » n’existeraient pas sans l’OTAN.
Pour se faire une idée de l’ampleur des réalités que cachent les médias, il suffit de regarder une photo qui circulait durant ces dernières heures et publiée par certains médias. Elle montre de prétendus « opposants libyens », dont l’allure, les vêtements et les armes sont typiquement ceux des mercenaires que les puissances belligérantes ont fait entrer dans ces régions.

Les rebelles ont fêté, mardi après-midi, la prise du quartier général du dictateur libyen en saccageant les symboles du pouvoir déchu.
"Rebelles" prenant la pose pour une photo souvenir de  Sergey Ponomarev/AP (Associated Press) le mardi 23 août, devant le désormais mondialement célèbre bunker de Kadhafi

Pour pouvoir lancer et mener à bien leur intervention les USA et leurs alliés ont utilisé les médias du monde entier placés de fait sous leur contrôle militaire et sécuritaire. En l’occurrence ils ont également pu compter sur la collaboration intéressée ou désintéressée, mais parvenant au même but, de quelques journalistes ou intellectuels considérés comme « progressistes », qui ont été ainsi complices de cette intervention et du tissu de mensonges destiné à la justifier.
Pour pouvoir se justifier ils attendent désormais la victoire de l’OTAN qui permettra aux vainqueurs de répandre le conte des «effrayantes violations des droits humains » commises par le gouvernement libyen afin de cacher les exactions des mercenaires et troupes d’invasion. Comme ils l’ont fait en Afghanistan, en Irak et bien avant.
Ont-ils déjà oublié les Contras nicaraguayens qui à partir de leurs bases honduriennes ont attaqué le Nicaragua sandiniste, détruit des villages, massacré, torturé, violé femmes et es jeunes filles ? Ronald Reagan les appelait alors « combattants de la liberté. »
Donner le nom de « rebelles » aux troupes mercenaires sous commandement de la CIA et de ses alliés, c’est faire affront à tous les authentiques rebelles qui de par le monde luttent pour leur liberté.
Le peuple et le gouvernement libyens avaient non seulement le droit, mais le devoir de se défendre. Tout pays dans le monde victime d’une agression étrangère se doit de le faire.

Commentaire de la rédaction de la rubrique OUMMA  de Tlaxcala:
On trouve parmi ceux qui critiquement durement l'agression de l'OTAN contre la Libye, des défenseurs de théories conspirationnistes. Cet article est écrit dans cette perspective. Les articles de ce genre sont dignes d'attention étant donné que les médias occidentaux informent des événements en Libye à partir de leur propre point de vue. Mais la réalité des faits ne restera pas éternellement occultée. On verra bientôt clairement dans quelle mesure les forces combattant Kadhafi s'appuient sur le peuple libyen et jusqu'à quel point elles sont au service des intérêts de puissances étrangères.

mercredi 24 août 2011

La difficile chute tant annoncée de la maison K...: Le feuilleton continue

Lundi, on nous annonçait comme très imminente la chute définitive de la Maison Kadhafi et la libération totale de Tripoli: ce n'était plus qu'une "question d'heures".
Mardi, ce n'était plus qu'une "question de jours".
Mercredi, ce n'est plus qu'une "question de semaines".
On nous ment, on nous prend pour des cons.
Centre d'appel d'urgences du Pentagone (jeu de mots sur le n° 911, qui est le n° des appels d'urgence aux USA et le 11 Septembre, appelé Nine Eleven en usaméricain)
- La Libye? Ne quittez pas

Dessin de Stuart Carlson, USA


Victoire des rebelles, par Chappatte


Mais où se cache-t-il donc?
Aislin, The Montreal Gazette, Canada

Sur le missile: Mangez de l'interventionnisme libéral. Saddam a été remplacé par Kadhafi
Dave Brown, The Independent, Royaume-Uni






lundi 4 avril 2011

Libye : pourquoi je suis contre l’intervention…

par Rony Brauman, Grotius,  30/3/2011

Ce n’est pas au nom d’un quelconque principe. Ni du fait d’une quelconque posture intellectuelle. Je tente de me situer sur un plan concret, c’est-à-dire humain et politique, celui des conséquences inéluctables et inassumables de cette guerre contre le régime libyen.
On n’installe pas la démocratie et un Etat de droit avec des bombardiers. A chaque fois qu’on a essayé de le faire, non seulement on a échoué, mais le remède que l’on prétendait apporter a été pire que le mal. Je pense à d’autres interventions destinées à prévenir des massacres. Ces opérations d’envergure ont gelé un temps la situation, et les massacres qui se sont produits ultérieurement ont été pires.
Je ne conteste pas que le bombardement des positions libyennes qui tenaient Benghazi en étau aient prévenu un bain de sang. Si le but de cette opération de force était celui-ci, il est atteint. Mais il s’agit bien sûr de tout autre chose, comme ont tenu à le souligner les trois chefs d’état – américain, français et britannique, qui sont à la manœuvre : faire chuter le tyran en pariant sur la débandade de son entourage et d’une partie de ses forces armées sous les coups des missiles de la coalition et sous la pression des insurgés. C’est ce modèle Kosovo que l’on voit se dessiner jour après jour et dont la logique était d’emblée prévisible, dès lors que l’on passait de l’objectif de briser le siège de Benghazi pour empêcher l’assaut imminent à celui de protéger les populations civiles.
Pourquoi pas, dira-t-on, puisque c’est bien une campagne de bombardements aériens – que certains ont alors qualifié d’ « humanitaires » – qui a prévenu au Kosovo un carnage annoncé ? Comparer les deux situations en dehors de la technique militaire montre en quoi elles s’opposent : d’une part, l’Otan puis l’Onu ont pu placer sous tutelle un territoire européen grand comme deux départements français, ce dont il ne saurait en être question en Libye. D’autre part, il y avait au sol les combattants entraînés de l’UCK, disposant de bases en Albanie et prête à prendre le pouvoir. Tout cela s’est fait au prix de la fabrication d’un prétendu complot de génocide (le « plan Fer à cheval »), de l’expulsion des Serbes et de la caution de l’Europe et de l’Otan accordée à un pouvoir aux méthodes mafieuses.
Cette victoire militaire, acquise après des dizaines de milliers de sorties aériennes et nombre de « bavures », est-elle le modèle de cette guerre dont l’Otan prend à nouveau les commandes ? J’en suis convaincu parce que cela fut suggéré très tôt avec insistance et c’est pour cette raison que j’y vois la promesse d’un bourbier sanglant, les conditions de cette victoire contredisant point par point celles qui se présentent en Libye.
Dire comme certains qu’« il n’y aura pas de Srebrenica » en Libye me paraît dès lors hasardeux et je rappelle que c’est d’abord parce que nous avons fait croire aux Musulmans réfugiés à Srebrenica qu’ils étaient sous « protection internationale » qu’ils se sont regroupés dans cette nasse et y sont restés jusqu’à ce que l’enclave soit sacrifiée aux forces de Mladic. Nous nous engageons dans un engrenage qui conduit à d’autres Srebrenica, sans parler des « bombes de trop », inéluctables, bref d’une réaction en chaîne incontrôlable… Entre justiciers planétaires et non-interventionnistes de principe, mais pas moins soucieux que d’autres du sort des Libyens, je tente- je le répète, de me situer sur un plan concret, c’est-à-dire humain et politique.


mercredi 23 mars 2011

La Libye face à l’impérialisme humanitaire.


 Entretien avec Jean Bricmont (Grégoire Lalieu, Jean Bricmont)23/3/2011

Kosovo, Irak, Afghanistan : les partisans d’une intervention en Libye n’auraient-ils pas retenu la leçon ? Jean Bricmont, auteur d’un ouvrage sur l’impérialisme humanitaire, nous explique pourquoi le droit d’ingérence est incompatible avec la paix dans le monde et dessert les causes humanitaires. A moins bien-sûr, que ces causes ne soient que des prétextes…
Interview : Grégoire Lalieu

Pouvez-vous nous rappeler en quoi consiste l’impérialisme humanitaire ?
C’est une idéologie qui vise à légitimer l’ingérence militaire contre des pays souverains au nom de la démocratie et des droits de l’Homme. La motivation est toujours la même : une population est victime d’un dictateur, donc il faut agir. On nous sort alors les références à la Deuxième Guerre mondiale, à la guerre d’Espagne et j’en passe. Le but étant de faire accepter l’intervention. C’est ce qui s’est passé pour le Kosovo, l’Irak ou l’Afghanistan.

Et aujourd’hui, c’est le tour de la Libye ?
Il y a une différence car ici, une résolution du Conseil de Sécurité des Nations Unies l’autorise. Mais cette résolution a été votée à l’encontre des principes-mêmes de la Charte des Nations Unies. En effet, je ne vois aucune menace extérieure dans le conflit libyen. On a évoqué la notion de la « responsabilité de protéger » les populations, mais en brûlant un peu les étapes. De plus, il n’y a pas de preuves que Kadhafi massacre la population dans le simple but de la massacrer. C’est un peu plus compliqué que cela : il s’agit plutôt d’une insurrection armée et je ne connais pas de gouvernement qui ne réprimerait pas ce type d’insurrection.
Evidemment, il y a des dommages collatéraux et des morts parmi les civils. Mais si les Etats-Unis savent comment éviter de tels dommages, qu’ils aillent l’expliquer aux Israéliens et qu’ils l’appliquent eux-mêmes en Irak et en Afghanistan. Nul doute également que les bombardements de la coalition vont aussi provoquer des pertes civiles.
Je pense donc que d’un point de vue strictement légal, la résolution du Conseil de Sécurité est discutable. Elle est en fait le résultat d’années de lobbying pour faire reconnaître le droit d’ingérence qui se trouve ici légitimé.
Pourtant, même dans la gauche, beaucoup pensent qu’il fallait intervenir en Libye pour arrêter le massacre. 

C’est une erreur de jugement selon vous ?
Oui et pour plusieurs raisons. Tout d’abord, cette campagne établit le règne de l’arbitraire. En effet, le conflit libyen n’a rien d’exceptionnel. Il y en a beaucoup d’autres dans le monde, que ce soit à Gaza, à Bahreïn ou, il y a quelques années, au Congo. Dans ce dernier cas, nous étions dans le cadre d’une agression extérieure de la part du Rwanda et du Burundi. L’application du droit international aurait permis de sauver des millions de vie mais on ne l’a pas fait. Pourquoi ?
Ensuite, si on applique les principes de l’ingérence qui sous-tendent l’attaque contre la Libye, cela veut dire que tout le monde peut intervenir partout. Imaginons que les Russes interviennent à Bahreïn ou les Chinois au Yémen : ce serait la guerre généralisée et permanente. Une grande caractéristique du droit d’ingérence est donc le non-respect du droit international classique. Et si on devait modifier le droit international par de nouvelles règles légitimant le droit d’ingérence, cela déboucherait sur la guerre du tous contre tous. C’est un argument auquel les partisans du droit d’ingérence ne répondent jamais.
Enfin, ces ingérences renforcent ce que j’appelle l’ « effet barricade » : tous les pays qui sont dans la ligne de mire des Etats-Unis vont se sentir menacés et vont chercher à renforcer leur armement. On a vu ce qui s’est passé avec Saddam. Kadhafi avait d’ailleurs déclaré à la ligue arabe : « On vient de pendre un membre de cette ligue et vous n’avez rien dit. Mais ça peut vous arriver aussi car, si vous êtes tous des alliés des Etats-Unis, Saddam l’était aussi autrefois. ». Aujourd’hui, la même chose se reproduit avec Kadhafi et la menace qui pèse sur de nombreux Etats risque de relancer la course à l’armement. La Russie, qui n’est pourtant pas un pays désarmé, a déjà annoncé qu’elle allait renforcer ses troupes. Mais ça peut même aller plus loin : si la Libye avait l’arme nucléaire, elle n’aurait jamais été attaquée. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on n’attaque pas la Corée du Nord. La gauche qui soutient l’intervention en Libye devrait donc bien se rendre compte que la conséquence de l’ingérence humanitaire est de relancer la course à l’armement et de créer des logiques de guerre à long-terme.

Cette intervention militaire contre Kadhafi ne serait-elle pas pourtant un moindre mal ?
Il faut réfléchir aux conséquences. Maintenant que les forces occidentales sont engagées, il est évident qu’elles vont devoir aller jusqu’au bout, renverser Kadhafi et installer les rebelles au pouvoir. Que va-t-il se passer alors ? La Libye semble divisée. S’il y a une résistance à Tripoli, l’Occident va-t-il occuper le pays et s’embarquer dans une guerre sans fin comme en Irak ou en Afghanistan ?
Imaginons quand-même que tout se passe bien : les coalisés se débarrassent de Kadhafi en quelques jours, les rebelles prennent le pouvoir et le peuple libyen est uni. Tout le monde est content et après ? Je ne pense pas que l’Occident va dire : « Voilà, on a fait ça parce qu’on est gentil et qu’on aime bien les droits de l’Homme. Maintenant, vous pouvez faire ce que vous voulez. ». Que se passera-t-il si le nouveau gouvernement libyen apparaît trop musulman ou ne limite pas correctement les flux migratoires ? Vous croyez qu’on va les laisser faire ? Il est évident qu’après cette intervention, le nouveau gouvernement libyen sera prisonnier des intérêts occidentaux.

Si l’intervention militaire n’est pas la solution, que faire ?
Il aurait déjà fallu essayer honnêtement toutes les solutions pacifiques. Ca n’aurait peut-être pas fonctionné mais là, il y a eu une volonté manifeste de rejeter ces solutions. C’est d’ailleurs une constante dans les guerres humanitaires. Pour le Kosovo, il y avait des propositions serbes très détaillées pour aboutir à une solution pacifique mais elles ont été refusées. L’Occident a même imposé des conditions qui rendaient toute négociation impossible comme l’occupation de la Serbie par les troupes de l’Otan. En Afghanistan, les Talibans ont proposé de faire juger Ben Laden par un tribunal international si on leur fournissait les preuves de son implication dans l’attentat du World Trade Center. Les Etats-Unis ont refusé et bombardé. En Irak, Saddam avait accepté le retour des inspecteurs de l’ONU ainsi que de nombreuses conditions extrêmement contraignantes. Mais ce n’était jamais assez. En Libye, Kadhafi a accepté un cessez-le-feu et proposé qu’on envoie des observateurs internationaux. Les observateurs n’ont pas été envoyés et on a dit que Kadhafi ne respectait pas le cessez-le-feu. L’Occident a aussi rejeté la proposition de médiation de Chavez, pourtant suivie par de nombreux pays latinos ainsi que l'Organisation de l'Unité Africaine.
A ce sujet, je suis furieux quand j’entends, en Europe, des gens de gauche dénoncer l’horrible Alliance Bolivarienne qui soutient le dictateur Kadhafi. Ces gens n’ont rien compris ! Les dirigeants latinos sont des personnes au pouvoir avec d’importantes responsabilités. Ce ne sont pas des petits gauchistes qui bavardent dans leur coin. Et le grand problème de ces dirigeants, c’est l’ingérence des Etats-Unis : moins les Etats-Unis pourront faire ce qu’ils veulent partout dans le monde, mieux ça vaudra pour tous ces pays qui tentent de s’émanciper de leur tutelle et pour le monde entier.

Le fait de rejeter systématiquement les solutions pacifiques signifie-t-il que l’ingérence humanitaire est un prétexte ?
Oui, mais si ça fonctionne bien auprès des intellectuels, j’ai plus de doute sur la réaction des peuples européens. Vont-ils soutenir leurs dirigeants dans l’attaque contre Kadhafi ? Au niveau des peuples, ce sont les guerres sécuritaires qui trouvent plus de légitimité : lorsqu’il y a, par exemple, une menace contre nos populations, nos modes de vie, etc. Mais ici et en France, avec tout le climat islamophobe (que je n'approuve pas, mais qui existe), allez expliquer qu’on va se battre en Cyrénaïque pour des insurgés qu’on voit crier « Allah U Akbar »… C’est contradictoire !
Au niveau politique, la plupart des partis soutiennent l’intervention. Même à gauche, des trotskistes à Mélenchon, tous partent la fleur à fusil. Les plus modérés soutenaient juste l’application d’une zone d’interdiction aérienne mais si Kadhafi envoie ses tanks vers Benghazi, qu’est-ce qu’on fait ? Durant la Deuxième Guerre mondiale, les Allemands ont perdu le contrôle aérien assez rapidement mais ils ont tenu encore plusieurs années. Les modérés devaient bien se douter que, dans la mesure où l’objectif est de renverser Kadhafi, on irait plus loin que l’établissement d’une zone d’interdiction aérienne.
La gauche, incapable de soutenir de vraies positions alternatives, se trouve piégée par la logique de l’ingérence humanitaire et est obligée de soutenir Sarkozy. Si la guerre se passe vite et bien, le président français sera sans doute bien positionné pour 2012 et la gauche lui aura mis le pied à l’étrier. Cette gauche n’assumant pas un discours cohérent opposé aux guerres est obligée de se mettre à la remorque de la politique d’ingérence.

Et si la guerre se passe mal ?
C’est malheureux, mais le seul parti français à s’être opposé à l’intervention en Libye est le Front National. Il a notamment évoqué la menace des flux migratoires et en a profité pour se démarquer de l’UMP et du PS en disant qu’il n’avait jamais collaboré avec Kadhafi. Si la guerre en Libye ne se passe pas comme prévu, ça pourra bénéficier au Front National pour 2012.

Si l’ingérence humanitaire n’est qu’un prétexte, quel est l’objectif de cette guerre ?
Les révolutions arabes ont surpris les Occidentaux qui n’étaient pas assez bien informés sur ce qui se passait au Maghreb et au Moyen-Orient. Je ne conteste pas qu’il y a de bons spécialistes de la question mais souvent, ils ne sont pas assez écoutés à un certain niveau de pouvoir et s’en plaignent d’ailleurs. Donc maintenant, les nouveaux gouvernements égyptien et tunisien risquent de ne plus s’aligner sur les intérêts occidentaux et par conséquent, pourraient être hostiles à Israël.
Pour s’assurer le contrôle de la région et protéger Tel-Aviv, les Occidentaux veulent probablement se débarrasser des gouvernements déjà hostiles à Israël et aux Occidentaux. Les trois principaux sont l’Iran, la Syrie et la Libye. Cette dernière étant la plus faible, on l’attaque.

Ça peut fonctionner ?
L’Occident rêvait de dominer le monde mais on voit depuis 2003, avec le fiasco irakien, qu’il en est incapable. Avant, les Etats-Unis pouvaient se permettre de renverser des dirigeants qu’ils avaient eux-mêmes portés au pouvoir, comme Ngô Dinh Diêm au Sud-Viêtnam dans les années 60. Mais Washington n’a plus la possibilité de faire ça aujourd’hui. Au Kosovo, les Etats-Unis doivent composer avec un régime mafieux. En Afghanistan, tout le monde dit que Karzaï est corrompu mais ils n’ont pas d'alternative. En Irak, ils doivent aussi s’accommoder d’un gouvernement qui est loin de leur convenir totalement.
Le problème se posera certainement en Libye aussi. Un Irakien me disait un jour : « Dans cette partie du monde, il n’y a pas de libéraux au sens occidental du terme, hormis quelques intellectuels assez isolés. ». Comme l’Occident ne peut pas s’appuyer sur des dirigeants qui partagent ses idées et défendent totalement ses intérêts, il essaie d’imposer des dictateurs par la force. Mais ça crée évidemment un décalage avec les aspirations de la base populaire.
De plus, cette démarche se révèle être un échec et les gens ne devraient pas être dupes sur ce qui se passe. L’Occident, qui pensait pouvoir contrôler le monde arabe avec des marionnettes comme Ben Ali et Moubarak, se dirait soudainement : « On a eu tout faux, maintenant on va soutenir la démocratie en Tunisie, en Egypte et en Libye. » ? C’est d’autant plus absurde que l’une des grandes revendications des révolutions arabes est le droit à la souveraineté. Autrement dit, pas d’ingérence !
L’Occident doit se résigner : le monde arabe, tout comme l’Afrique et les Caraïbes, ne lui appartient pas. En fait, les régions où l’Occident s’ingère le plus sont les moins développées. Si on respecte leur souveraineté, ces régions pourront se développer, tout comme l’Asie l'a fait et l’Amérique latine le fera sans doute. La politique d’ingérence est un échec pour tout le monde.

Quelle alternative alors ?
Tout d’abord, il faut savoir que la politique d’ingérence nécessite un budget militaire important. Sans le soutien des Etats-Unis et leur budget militaire délirant, la France et la Grande-Bretagne ne se seraient pas engagées. La Belgique encore moins. Mais tous ces moyens mis à disposition ne tombent pas du ciel. Ce budget est basé sur des emprunts à la Chine qui entraînent des déficits US et toutes sortes de problèmes économiques. On y pense rarement.
De plus, on nous répète tout le temps qu’il n’y a pas d’argent pour l’éducation, la recherche, les pensions, etc. Et subitement, il y a une grosse somme qui tombe pour faire la guerre en Libye. C’est une somme illimitée car on ne sait pas combien de temps cette guerre va durer ! On dépense par ailleurs déjà de l’argent en pure perte en Afghanistan.
Il faut donc avoir une autre vision politique et la Suisse est, selon moi, un bon exemple. Ce pays consacre son budget militaire uniquement à la protection de son territoire. Les Suisses ont une politique de non-intervention cohérente car leur armée ne peut pas, par principe, quitter le territoire. On peut dire que la Suisse laisse Kadhafi massacrer les insurgés mais premièrement, elle n’a jamais commis de génocide ou d’autres massacres, même si on peut critiquer sa politique sur d'autres plans (banques ou immigration). Et deuxièmement, si tout le monde faisait comme la Suisse, pour les raisons que j’ai expliquées précédemment, le monde irait beaucoup mieux.
Les guerres et les embargos ont toujours des conséquences désastreuses. Selon moi, la meilleure alternative est la coopération avec les différents pays, quels que soient leurs régimes. A travers le commerce, mais pas celui des armes évidemment, les idées circulent et les choses peuvent évoluer, sans guerre. On peut bien-sûr discuter des modalités : commerce équitable, écologique, etc. Mais le commerce est une alternative beaucoup moins sanglante aux sanctions et aux embargos qui sont la version soft des guerres humanitaires.