C’est le même président qui, il y a quatre ans, défendait cette constitution en la présentant comme « la meilleure du monde » et en affirmant qu’elle durerait « trois cents ans », qui déclare aujourd’hui qu’elle définit trop de droits, qu’elle est « hyperprotectrice » et qu’il faut donc la modifier. Ne dirait-on pas le discours que tiennent les gouvernements néolibéraux pour remettre en cause des lois contraignantes parce qu’elles garantissent les droits des citoyens et des consommateurs ? Correa s’est converti en un personnage qui ne veut plus défendre une constitution que lui même a contribué à élaborer et à approuver. Telle est l’évolution actuelle du gouvernement équatorien.
Pour illustrer les violations du droit du travail, je te donnerai l’exemple du décret présidentiel 813 qui stipule « l’achat de renoncements obligatoires » pour les fonctionnaires. Cela a produit une logique perverse de licenciements qui a déjà exclu du service public des milliers de fonctionnaires et qui continue à sévir. Aucun gouvernement néolibéral ne s’était permis de procéder de la sorte au licenciement massif de fonctionnaires. Autre exemple, il y a un peu plus d’un an, le président Correa a mis son veto à la loi sur le commerce de détail qui garantissait à tous les commerçants concernés – qui sont la majorité – la sécurité sociale et d’autres avantages. Et son gouvernement, tout comme les autorités locales, continue à s’en prendre aux travailleurs informels dans la rue en confisquant leurs marchandises, en contradiction avec la constitution. En ce qui concerne le droit de protestation, il y a actuellement plus de deux cents dirigeants populaires poursuivis et même accusés de « sabotage » et de « terrorisme », en application de lois qui datent des gouvernements oligarchiques, alors que notre pays n’est pas touché par le terrorisme. Le droit de s’opposer est bafoué et il y a dans les prisons équatoriennes plus d’une dizaine de jeunes détenus sans justification légale. Voilà des faits qui démontrent que nous n’avons plus à faire à un gouvernement révolutionnaire et, j’irai jusqu’à dire, même pas un gouvernement de gauche.
De quelle révolution parlons-nous ? Les droits régissant l’autonomie des pouvoirs locaux et la décentralisation sont systématiquement bafoués. Nous sommes résolument favorables à un retour en force de l’État, alors qu’il a été réduit à sa plus simple expression après quasiment trois décennies de néolibéralisme, mais nous ne voulons pas que cet État restreigne les compétences des départements et des municipalités, comme c’est le cas aujourd’hui où il les écrase dans un nouveau processus de centralisation. Le gouvernement de Correa met en place un État hobbesien qui remet en cause les droits civiques. Un État qui, entre autres incongruités, édicte l’interdiction de boire une bière ou une bouteille de vin le dimanche. Tu considères que ces faits sont le propre d’un gouvernement révolutionnaire ? Moi je pense que c’est plutôt caractéristique d’un gouvernement de nature conservatrice.
Ainsi, 10 % des entreprises contrôlent 90 % de la distribution. La plupart des activités économiques sont très concentrées : 81 % du marché des boissons non alcoolisées est contrôlé par une seule entreprise ; de même, une entreprise possède à elle seule 62 % du marché de la viande ; cinq exploitations (aux mains de trois propriétaires) contrôlent 91 % du marché du sucre ; deux entreprises 92 % du marché de l’huile ; deux entreprises encore 76 % du marché des produits d’hygiène ; et je pourrais allonger la liste avec d’autres secteurs de la production et de la distribution. Les profits des cent premières entreprises ont progressé de 12 % entre 2010 et 2011 et atteignent le montant astronomique de presque 36 milliards de dollars. Il faut aussi souligner que les bénéfices des entrepreneurs ont crû de 50 % entre 2007 et 2011, plus que durant les cinq années précédentes sous un gouvernement néolibéral... Il est vrai que, par disposition constitutionnelle, la banque et les banquiers ne peuvent plus détenir d’actifs autres que ceux qui relèvent de leurs activités spécifiques, mais cela n’a pas empêché la croissance soutenue des bénéfices des banques privées. Pour l’exercice 2011, compte tenu de la liquidité de l’économie équatorienne, le secteur bancaire a accru ses bénéfices de 52,1 % par rapport à l’année antérieure. De janvier à décembre 2011, la banque privée a enregistré des bénéfices supérieurs à 400 millions de dollars. Au cours des cinq années du gouvernement de Rafael Correa, la moyenne annuelle de ces bénéfices avoisine les 300 millions. Curieusement, plus de 40 % des dépôts à vue et à échéance fixes de la COFIEC, une entité financière de l’État, ont été déposés au Banco de Guayaquil, qui était présidé par Guillermo Lasso jusqu’à ce qu’il se porte candidat aux prochaines élections, banque qui a par ailleurs le privilège de faire partie de celles qui gèrent le « bono de desarrollo humano » [une aide financière de l’État pour les familles nécessiteuses].
Il faut voir jusqu’où s’étend le pouvoir des grands groupes capitalistes équatoriens : la constitution de Montecristi interdit la culture des transgéniques dans notre pays et Correa se propose aujourd’hui de l’autoriser en réformant la constitution. Dans l’intérêt de qui ? Il existe une entreprise nationale qui représente Monsanto en Équateur, qui contrôle 62 % du marché de la viande et qui pourrait en être la grande bénéficiaire. Les chiffres que j’avance sont des données officielles provenant des services de l’État. Si certains analystes politiques – ici ou au-delà de nos frontières – s’entêtent à caractériser ce gouvernement comme un gouvernement « de gauche », cela ne fait qu’illustrer la situation déplorable où se trouve la gauche à l’échelle internationale. Quand ce gouvernement s’emploie à élargir l’extraction pétrolière à de nouveaux territoires et développer à grande échelle l’industrie minière, plutôt que de parler de « socialisme du XXIe siècle », il faudrait parler de l’« extractivisme du XXIe siècle ». Au lieu de transformer l’économie nationale en un système de production dynamique qui crée des emplois et exporte des produits à valeur ajoutée, ce qui diminuerait la dépendance vis-à-vis du capital transnational, ce gouvernement reste dépendant des transnationales et fournit ses ressources naturelles pour répondre aux exigences du marché capitaliste mondial. Tu crois vraiment qu’on peut penser construire le socialisme en fournissant au système capitaliste global les matières premières comme le pétrole et les minerais, en alimentant, qui plus est, leurs opérations spéculatives ?
Mais le problème est plus grave encore. Nous brûlons les dérivés du pétrole, y compris ceux que nous importons, pour produire de l’électricité. En six ans, la construction de centrales hydroélectriques a très peu avancé. On continue à ne pas exploiter correctement l’énergie solaire ni la géothermie. On a un peu avancé dans l’énergie éolienne mais la politique menée ne permet pas une utilisation performante de cette énergie. En matière fiscale, le gouvernement a engagé des réformes importantes mais très insuffisantes. Non seulement le taux d’imposition en Équateur (14 %) est bien inférieur au taux le plus élevé des pays de la région (22 %) mais, en outre, l’évasion fiscale s’élève encore à 40 %. Ceux qui possèdent le plus devraient être ceux qui paient le plus d’impôts, surtout si on considère le niveau de concentration économique que je viens de décrire. Si la pression fiscale atteignait chez nous le niveau actuel de la Bolivie, nous aurions les ressources suffisantes pour financer les investissements et les dépenses publiques, sans miser sur des projets extractivistes comme ceux de la méga-industrie minière, qui se font au prix d’une irresponsabilité écologique effarante pour les générations futures et ne remplissent même pas les objectifs économiques qu’on leur attribue. En Europe, la pression fiscale est supérieure à 40 %, aux États-Unis elle atteint 36 % et quelque 50 % dans un pays comme la Suède. Et même si les impôts ont augmenté sous ce gouvernement, je réitère ma question : tu penses que ce gouvernement est révolutionnaire ? Faire des réformes, c’est corriger les défauts du système en vigueur, mais être révolutionnaire c’est donner le pouvoir à d’autres acteurs.
En août 2012, l’UP s’est engagée dans un processus insolite en Équateur, l’organisation de primaires pour désigner son candidat à l’élection présidentielle et six pré-candidats, dont moi-même, ont fait campagne dans tout le pays. Alors que j’avais été choisi comme candidat pour l’élection de 2013, le Conseil national électoral (CNE), un organisme dont on serait en droit d’attendre une totale indépendance vis-à-vis de l’État, a mis en cause les accords qui officialisaient l’appartenance à l’UP de ses deux principales composantes politiques, Pachakutik et le MPD (Mouvement populaire démocratique). Il faut dire qu’aussi bien le Président que les porte-parole du CNE sont liés au parti officiel, dont le président est un ancien ministre de Correa et le vice-président un politique au service de l’actuel ministre des Affaires étrangère. Nous sommes retournés à la rencontre des citoyens pour recueillir les signatures nécessaires et montrer une nouvelle fois au gouvernement que nous ne nous laisserions ni intimider, ni bâillonner. Cet obstacle surmonté, nous avons déposé nos candidatures le 13 octobre 2012. Notre rassemblement a permis la constitution de 34 listes sur les 36 possibles aux niveaux national, provincial et des citoyens de l’étranger, à quoi s’ajoute, bien sûr, la candidature à l’élection présidentielle.
Actuellement, nous sommes engagés avec la société civile et les mouvements sociaux organisés dans l’élaboration d’un programme de gouvernement, ce qui passe par des rencontres avec les citoyens d’un bout à l’autre du pays et le tissage d’innombrables formes de soutien à notre politique, qui est très proche des positions fondamentales que défendait à l’origine la révolution citoyenne. Curieux paradoxe, non ?
Il faut reconnaître à ce gouvernement des avancées par rapport aux précédents, mais quels changements structurels réels se sont-ils produits au cours de ces six années ? Pour ce qui est de la structure des importations et des exportations, il n’y a pas de changement. Au contraire, on a laissé croître rapidement le déficit commercial hors pétrole, qui atteint près de 8 milliards de dollars. Le gouvernement essaie maintenant de prendre quelques mesures, avec lesquelles je suis d’accord, mais elles sont insuffisantes parce qu’elles ne touchent pas à la structure économique, ni au modèle d’accumulation, ce que le Président reconnaît lui-même. Je voudrais aussi relever des questions sur lesquelles l’échec du gouvernement de Correa est patent, par exemple celle de la production. Non seulement il n’y a pas de changement structurel, mais le pays reste dépendant des matières premières, la logique de la dépendance se maintient et nous gardons une économie de rentiers et d’oisifs où les investissements productifs sont dérisoires. L’échec est général. C’est encore vrai en ce qui concerne la sécurité des citoyens, la lutte contre la violence et la criminalité. Les indices dans ce domaine ont connu une croissance vertigineuse. Il est vrai que si l’augmentation de la violence et de l’insécurité ne relève pas de la seule responsabilité du gouvernement – je pense au crime organisé à l’échelle mondiale – la carence de réponse de l’exécutif en la matière n’en est pas moins indiscutable.
Ce qu’il nous faut en réalité, au contraire, c’est une véritable réforme agraire, une politique qui réponde aux besoins des petites et moyennes entreprises dans les campagnes comme en milieu urbain, des coopératives, des associations, des communautés et tous ces projets associatifs et communautaires qui sont aujourd’hui marginalisés. Le minimum qu’aurait pu faire ce gouvernement, c’était de mettre toute cette économie populaire et solidaire sous la responsabilité du ministère de l’Économie et pas de celui de l’Insertion sociale comme c’est le cas actuellement. Les petites et moyennes entreprises génèrent 76 % de l’emploi en Équateur et les petites entreprises qui représentent 95 % de l’ensemble des établissements ne participent qu’à hauteur de 16 % dans les activités de commerce à l’échelle nationale. Telle est la réalité du pays. Les changements réels n’ont pas eu lieu.