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vendredi 6 janvier 2012

Monsieur Debré, le peuple tunisien ne doit rien à la France

Yazid Debbich, citoyen franco-tunisien, «heurté par ces propos venant d'un élu censé me représenter», répond au député UMP Bernard Debré qui, dans une lettre ouverte au président tunisien, Moncef Marzouki, l'appelait à «surveiller (ses) propos» après ses vœux recueillis par Mediapart.

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A l’attention de M. Bernard Debré
Député de Paris (UMP)
Ancien Ministre

Paris, le 3 janvier 2012

Monsieur le Député,

Comme de nombreux Tunisiens, j’ai été extrêmement choqué par votre lettre rédigée à l’attention du Président tunisien, Moncef Marzouki. Comme la forme en dit généralement beaucoup sur le fond, je me permets de vous indiquer que le ton employé dans votre missive dénote une tendance à la fois violente, insultante et condescendante. Le manque d’introspection et le peu d’égard accordé au protocole lorsque l’on s’adresse à un chef d’Etat ne peut être mis sur le compte de l’amateurisme, vu votre long parcours en politique et aux affaires. Le ton employé fait malheureusement échos à une certaine France encore vivace qui ne supporte pas qu’un «indigène», aussi Président soit-il, se permette de critiquer et porter conseil à des représentants politiques visiblement en perte de repères.
Votre emportement semble avoir été tel que vous n’avez même pas saisi les propos de Moncef Marzouki. Celui-ci n’a, en effet, jamais accusé la France et les Français d’être islamophobes. Il a, en revanche, mis en garde contre les risques que fait porter l’instrumentalisation d’un discours islamophobe en France en cette période électorale. Que vous vous sentiez directement concerné par ces propos, en tant que député UMP, je ne peux malheureusement que le comprendre. Mais après avoir lu votre lettre, un lecteur non averti serait tenté de croire à une Tunisie en proie au chaos, au bord d’une dictature religieuse, coupable d’ingratitude envers une France présentée comme l’éternel bienfaiteur.
Monsieur le Député, le peuple tunisien ne doit rien à la France. L’inverse est moins certain. Doit-on vous rappeler, Monsieur, que nombre de nos grands-parents ont participé à la libération de la France ? Mon propre grand-père a débarqué en Provence, blessé et emprisonné par l’Allemagne nazie avant d’être renvoyé sans ménagement dans sa campagne tunisienne de Jendouba. Doit-on également vous rappeler que nombre de nos parents ont quitté leur pays natal pour participer activement à la construction d’une France qui leur déniait de nombreux droits? Doit-on vous rappeler que pendant 23 ans, nombreux sont les femmes et hommes politiques français à s’être fourvoyés avec Ben Ali et les clans au pouvoir au nom de la «lutte contre l’islamisme» voire, bien souvent même, pour simplement bénéficier des largesses du système? De simples «erreurs», certainement.
La France, «terre d’asile» dont vous vous enorgueillez, est aujourd’hui devenue une chimère. La France a en effet accueilli Moncef  Marzouki et c’est la moindre des choses quand on sait que, dans le même temps, le pays tolérait sur son sol des centaines d’agents Tunisiens chargés de surveiller, harceler et agresser ces mêmes opposants. Par votre politique, cette terre d’asile d’antan a laissé place à un système restreignant considérablement les droits des étrangers, travailleurs ou étudiants.
Cette politique du chiffre peu regardante sur la dignité humaine a laissé en déshérence, lorsqu’elle ne les a pas expulsés, des milliers de jeunes Tunisiens abandonnés à eux-mêmes au lendemain de la révolution. La récente nomination, par décret, d’Arno Klarsfeld –qui vantait il y a peu dans un livre ses exploits au sein de l’armée d’occupation israélienne– en tant que président du conseil d’administration de l’Office de l’immigration et de l’intégration illustre les errements du gouvernement actuel.
Monsieur le Député, les égarements de la France en Tunisie ne se limitent pas à de simples «erreurs». Pendant 23 ans, les gouvernements français successifs ont apporté un soutien indéfectible au régime en place, persuadés qu’il s’agissait d’un moindre mal dans une région que l’esprit néocolonial voulait, de fait, immature pour la démocratie et le progrès. «La démocratie n’étant pas l’état naturel des peuples», comme certains le répétaient en boucle, les Tunisiens et autres peuples du Maghreb n’étaient encore qu’à une étape primitive d’un processus linéaire qui amenait les peuples à réaliser, chacun à sa vitesse, qu’en fin de compte, il n’était pas intéressant de vivre opprimé. La lutte contre l’immigration clandestine, contre l’islamisme et la préservation des intérêts économiques en Méditerranée valaient bien la mise au ban du peuple tunisien. Une mise au ban magnifiquement illustrée par l’ambassadeur de France à Tunis, Pierre Menat, qui, le jour même de l’immolation de Mohamed Bouazizi et de l’embrasement de Sidi Bouzid, poussait la chansonnette lors d’une soirée karaoké. L’Histoire se souviendra que la France ne fut pas vierge de responsabilités en Tunisie et ailleurs.
Pour en revenir à votre lettre, apprenez que la tolérance religieuse qui règnerait prétendument en France ne fait plus rêver personne. Les dernières justifications du ministre de l’intérieur, Claude Guéant, en date du 2 janvier 2012, sont là pour en témoigner. Dois-je vous rappeler que ce dernier, malgré la retenue et le respect attendus de la part d’un ministre, déclarait il y a quelques mois que «l’accroissement du nombre de musulmans en France et un certain nombre de leurs comportements posaient problème»? Oui, Monsieur le Député, il règne en France un climat nauséabond d’islamophobie, qui dépasse malheureusement –et de loin– votre seule famille politique. L’utilisation des musulmans de France comme boucs émissaires pour cacher les méandres et échecs de votre politique n’est plus à prouver. Les initiatives du gouvernement, du fameux débat sur la laïcité ciblant spécifiquement l’islam à la loi sur la burqa, ont créé un climat où bien des tabous ont été levés, où bien des langues se sont déliées, où bien des Français de confession musulmane se sont sentis stigmatisés et insultés.
Incapable de reconnaître vos propres erreurs, vous restez prostré dans cette attitude condescendante, d’une France éternellement donneuse de leçon. Cette focalisation franco-centrée, qui vous empêche de voir et de comprendre ce qui se passe en dehors de l’hexagone, est illustrée par cette phrase: «Monsieur le Président, que deviennent les chrétiens dans les pays arabes? Ne voyez-vous pas qu’ils sont massacrés, leurs églises brûlées et que beaucoup sont forcés d’immigrer? Alors, il est indispensable de surveiller vos propos!» Monsieur le Député, seriez-vous capable de citer un seul exemple de massacres de chrétiens ou d’églises brûlées en Tunisie depuis la chute du régime? Moncef Marzouki et le peuple tunisien peuvent-ils être tenus pour responsables d’actes commis par une minorité d’extrémistes dans d’autres pays, où les tensions communautaires sont le plus souvent manipulées par les pouvoirs en place ? De la même manière, la France en majorité catholique peut-elle être interpellée sur les actes commis par des extrémistes chrétiens tels le massacre d’Utoya en Norvège? Quant à la Libye, dont le sort semble vous émouvoir, doit-on vous rappeler que le Président Sarkozy a activement porté au pouvoir le Conseil national de transition à Tripoli?
Monsieur le Député, je ne me permettrai pas, par respect envers le statut d’élu de la République qui est le vôtre, de vous dire que vous avez raté une occasion de vous taire. Je dirai simplement que vous avez raté une occasion d’observer et d’apprendre. D’apprendre d’un peuple qui s’est débarrassé, seul, du joug de la dictature et de l’oppression. D’un peuple qui n’a pas eu besoin de tuteur pour se tenir debout après s’être levé. D’un peuple qui a franchi des étapes cruciales depuis le 14 janvier 2011 là où nombreux étaient ceux qui annonçaient le chaos, la guerre civile ou le califat. D’un peuple qui a accueilli, et ce en pleine révolution, des centaines de milliers de réfugiés fuyant la Libye en guerre, redonnant tout son sens à l’expression «terre d’asile» que la France gagnerait à redécouvrir. D’un peuple qui reste ouvert sur le monde, avide d’échange et de liens à condition que cela se fasse dans la transparence, l’égalité et le respect. D’un peuple qui a redonné vie au mot dignité, suscitant une vague de révolte et d’espoir aux quatre coins du monde, là où la France s’enferme sur elle-même.
Un peu d’humilité vous serait salutaire. La France n’a pas le monopole du droit de critiquer. Le chemin par lequel la France a construit sa démocratie n’est pas la voie obligatoire à emprunter par les peuples pour s’émanciper. La conception française de la laïcité et de la démocratie est le fruit d’une Histoire spécifique. Vouloir que la Tunisie emprunte le même chemin sous-entend que la Tunisie serait elle-même héritière de l’Histoire de France. Cela s’appelle une vision coloniale, Monsieur le Député, même si cela vous déplait. La Tunisie s’active aujourd’hui à la construction d’une démocratie moderne garantissant l’Etat de Droit et les libertés individuelles et collectives en s’inspirant de sa propre Histoire, de sa propre culture, de sa propre identité.
Monsieur le Député, les Tunisiens ont payé le lourd tribut de la liberté et vaincu leur peur du régime. Ils restent aujourd’hui les meilleurs garants des acquis obtenus et ne permettront pas le rétablissement d’un régime oppresseur, quelle que soit sa couleur.
Sachez enfin que les Tunisiens de France, et notamment les binationaux, souvent présentés comme un pont entre les deux rives de la Méditerranée, seront également les garants d’une relation bilatérale débarrassée de toute condescendance et domination néocoloniale. Nous resterons extrêmement vigilants et ne manqueront pas de rappeler, en tant que franco-tunisiens, aux femmes et hommes politiques de ce pays, le droit chemin face à de tels égarements. Que ce soit dans le débat, dans la rue ou dans les urnes.
Veuillez agréer, Monsieur le Député, mes salutations distinguées.
Yazid Debbich
Citoyen franco-tunisien
Source: Mediapart

dimanche 20 février 2011

Le modèle de Boris Boillon, alias Ibn Mouammar

"L'Irak est le vrai laboratoire de la démocratie dans le monde arabe. C'est là que se joue l'avenir de la démocratie dans la région. Potentiellement, l'Irak peut devenir un modèle politique pour ses voisins. Et, qu'on le veuille ou non, tout cela a été obtenu grâce à l'intervention américaine de 2003."
Boris Boillon, ambassadeur de France en Tunisie (après l'avoir été en Irak),  fils spirituel de Mouammar Kadhafi, Le Figaro, 30/8/2010. Lire l'interview ici
http://www.facebook.com/Boris.boillon.degage.degage

Un Sarkoboy en action
L'interview qui a indigné (à juste titre) les Tunisiens

Fils spirituel de Kadhafi
Le Gand Journal, Canal +, 25/11/2010

Boris Boillon avait déjà amusé les diplomates US en poste à Paris, il y a un peu plus de trois ans. Lors d'une rencontre de travail, ils remarquent que ce jeune conseiller présidentiel, 37 ans à l'époque, n'hésite pas à «se vanter» de son importance auprès de Nicolas Sarkozy. Il paraît aussi «se délecter» du rôle qu'il vient de jouer dans l'un des premiers coups d'éclat de la présidence Sarkozy : la libération des infirmières bulgares détenues en Libye depuis 1999. C'est ce qu'indique un document confidentiel dévoilé par WikiLeaks.
«Boris Boillon s'est vanté d'avoir pu écouter tous les appels téléphoniques que Nicolas Sarkozy a passés à Kadhafi», écrit ainsi une source US . «Il a déclaré que, hormis le Président, il était l'une des trois seules personnes du gouvernement à être totalement dans la boucle», c'est-à-dire à avoir toutes les informations. Boris Boillon fait même remarquer que Cécilia Sarkozy en savait moins que lui. «Cécilia n'était au courant que d'une partie du travail accompli», écrit le diplomate. Boris Boillon, lui, «semble se délecter quelque peu de son rôle encore secret» dans la libération des infirmières. «Clairement, il continue de savourer ce que l'Élysée considère comme un triomphe diplomatique.»

vendredi 18 février 2011

Leur ami Ben Ali

par Florence Beaugé, Le Monde, 17/8/2011

Vu de Tunisie, les démêlés de Michèle Alliot-Marie semblent presque secondaires. Pendant l'ère Ben Ali, les accointances franco-tunisiennes étaient en effet si nombreuses, si banales, qu'elles avaient fini par faire partie du paysage quotidien des Tunisiens. Il y a eu, ces vingt dernières années, une "tradition française de soutien au dictateur", observe Ridha Kéfi, directeur du journal en ligne Kapitalis, basé dans la capitale tunisienne. Si "MAM" s'est trouvée piégée, c'est qu'elle a, comme tant d'autres, cédé à l'atmosphère de tranquille connivence qui s'était établie entre Paris et Tunis.
Pour ce journaliste tunisien reconnu pour son professionnalisme, deux mots qualifient les relations franco-tunisiennes sous l'ère Ben Ali : proximité et impunité. "La plupart du temps, il ne s'agissait pas véritablement de corruption, mais d'une intimité qui poussait les responsables français, quand ils venaient en visite à Tunis, à des facilités qu'ils ne se seraient pas permis chez eux. La pente était douce, et il était difficile de ne pas s'y laisser glisser", souligne-t-il.
Dresser la liste des VIP du monde politique et médiatique français qui venaient faire leur thalasso dans les palaces de la banlieue nord de Tunis et se transformaient ensuite en VRP de Ben Ali, serait vain. Mais à droite comme à gauche, beaucoup doivent redouter, ces jours-ci, l'ouverture des archives de l'Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE), pivot central du réseau de propagande mis en place par le régime Ben Ali, à l'intérieur et à l'extérieur de la Tunisie.
UNE INCONSCIENCE TOTALE PRÉVALAIT À PARIS
C'est par le biais de cette officine du Palais de Carthage, secondée par l'agence de communication française, Image7, d'Anne Méaux, que les invitations, tous frais payés, arrivaient aux uns et aux autres, pour de vagues congrès, organisés à Sidi Bou Saïd, Hammamet ou encore Monastir.
Il revenait également à l'ATCE de distribuer aux journaux – nationaux mais aussi étrangers – la publicité des entreprises publiques tunisiennes, en fonction de leur allégeance au régime, autrement dit de les faire vivre ou de les condamner. Jusqu'au bout, l'ATCE aura été pilotée depuis le Palais de Carthage par l'âme damnée du président Ben Ali, son conseiller politique et ex-ministre des affaires étrangères, Abdelwaheb Abdallah. Un homme haï des Tunisiens, autant que l'étaient la première dame, Leïla Trabelsi et son clan.
Signe de l'inconscience totale qui prévalait à Paris, à la veille de la révolution tunisienne : Frédéric Mitterrand, le ministre de la culture, devait être la guest star, avec ce même Abdelawaheb Abdallah, le 25 janvier à Paris, d'un dîner de gala organisé à l'Hôtel Shangri-La par l'association des Echanges franco-tunisiens (EFT). "Non, je n'étais pas du tout gêné que M. Abdallah soit notre hôte. En tant qu'ancien ministre des affaires étrangères et conseiller de Ben Ali, il me paraissait, au contraire, tout indiqué pour être notre invité", déclare le président de cette association, le magistrat et ancien député du Rhône, Georges Fenech (UMP).

Savait-il qu'Abdelawahab Abdallah était considéré, à Tunis, comme le "Raspoutine de Ben Ali"? "Absolument pas!", s'exclame-t-il, avant d'admettre que "toute la classe politique française était au courant", ces dernières années, du vrai visage de Ben Ali et s'en "accommodait". "Nous avons jeté un voile pudique sur ce régime", reconnaît-il, en avançant l'excuse selon laquelle "il ne fallait pas se couper de la société tunisienne".
Las, il a fallu annuler, mi-décembre, le banquet du Shangri-La, quand la population tunisienne a commencé à dire son ras-le-bol de l'"artisan du changement", au pouvoir depuis vingt-trois ans. Pourtant, la soirée promettait d'être fastueuse. On devait célébrer les 20 ans de l'association, créée par un homme d'affaires tunisien, Hosni Djemmali. Si ce PDG du groupe hôtelier Sangho compte de nombreux amis à Paris, (la famille Debré, l'ancien secrétaire d'Etat Hervé Novelli, notamment), il a aussi beaucoup de détracteurs.
La revue qu'il a créée, il y a deux ans, Tunisie Plus, un magazine trimestriel de tourisme qui vante les charmes du "pays du jasmin" – et que Le Figaro distribue gratuitement à ses abonnés –, lui vaut des critiques acerbes. Le régime Ben Ali a beau n'être jamais célébré dans ses colonnes, Hosni Djemmali est perçu comme étant "l'ambassadeur bis" de Tunisie en France et un lobbyiste de premier ordre. "Oui, je suis tout cela, mais pour la Tunisie, pas pour Ben Ali!", répond-il en souriant, avant de répéter son credo : "Je ne fais pas de politique. Je ne suis qu'un homme d'affaires."
LES CRITIQUES CONTRE BEN ALI SONT "INJUSTES ET INAMICALES"
Avec Eric Raoult, on est loin des manières policées et courtoises d'Hosni Djemmali. Quelles que soient ses motivations profondes, le député UMP de Seine-Saint-Denis, longtemps vice-président du groupe d'amitié France-Tunisie à l'Assemblée nationale, n'aura pas ménagé sa peine pour soutenir l'ex-dictateur tunisien. "Plus on critiquait Ben Ali, plus j'avais envie de le défendre!", affirme-t-il aujourd'hui. Mais pourquoi avoir déployé de tels efforts en faveur d'un homme si peu fréquentable? "Par conviction personnelle et pour aller à contre-courant de l'opinion dominante."
En novembre 2005, alors que la Tunisie, pays où la presse est alors l'une des plus verrouillées de la planète, accueille le Sommet mondial sur la société de l'information, M. Raoult publie un communiqué commun avec Pierre Lellouche et trois autres députés UMP (Philippe Briand, Didier Quentin et René André), pour protester contre ceux qui "tentent de brouiller l'image de la Tunisie pour des raisons inavouables". Les critiques contre le président Ben Ali, estiment-ils, sont, "injustes et inamicales".

En août 2009, Eric Raoult relance l'offensive, toujours au nom de la Tunisie "rempart contre l'islamisme", du statut de femmes tunisiennes, ou encore du supposé "miracle économique tunisien". Avec Pierre Lellouche, Georges Fenech, Philippe Briand, et cinq autres députés de l'UMP, il qualifie, dans un communiqué, le président Ben Ali de "véritable homme d'Etat", et s'élève contre "la campagne de désinformation" dont le chef de l'Etat tunisien est la cible.
En novembre, il revient à la charge, alors même que Jean-Pierre Sueur (PS), président du groupe d'amitié franco-tunisien du Sénat, tente de s'opposer à la "diplomatie complaisante" menée par la France envers la Tunisie.
En octobre 2009, le jour où le président Ben Ali se fait réélire, pour la cinquième fois, à la tête de l'Etat tunisien avec près de 90% des voix, Eric Raoult se réjouit publiquement de cette "victoire". Dans la foulée, il réclame à l'Assemblée nationale un label "pays ami de la France", destiné à épargner des contrées comme la Tunisie ou le Gabon des critiques des hommes politiques, des journalistes et des "droits- de-l'hommistes impénitents, voire professionnels".
A Tunis, l'agence officielle TAP et tous les journaux à la solde du Palais de Carthage se font une joie de rapporter, chaque fois, ces lauriers tressés au dictateur. Au nombre des visiteurs enclins à louer la Tunisie de l'ère Ben Ali, on peut également citer Philippe Séguin, Jean-Pierre Raffarin, Jean-Louis et Elisabeth Guigou et tant d'autres.
"LES INNOMBRABLES PUBLI-REPORTAGES" DE JEUNE AFRIQUE
Si le quotidien tunisien La Presse a fait son mea culpa pour "le crime de désinformation" dont ses équipes se sont rendues coupables pendant l'ère Ben Ali, l'hebdomadaire Jeune Afrique, lui, continue d'alimenter les critiques. Correspondant à Tunis du magazine de Béchir Ben Yahmed douze ans durant, avec le titre de rédacteur en chef délégué, Ridha Kéfi vide aujourd'hui son sac et dénonce "les innombrables publi-reportages" consacrés par Jeune Afrique à la réussite du "modèle bénalien".
Pour le journal en ligne Kapitalis, l'hebdomadaire "croit pouvoir continuer à 'désinformer' idiot un peuple adulte et mûr, qui vient de faire sa révolution". Ce qui a fait sortir Ridha Kéfi de sa réserve, c'est la volte-face du magazine Jeune Afrique, il y a quinze jours, tentant "de justifier l'injustifiable", à savoir la proximité "sonnante et trébuchante" du groupe de presse parisien avec le Palais de Carthage et l'ATCE.
Invité à commenter ces accusations, Béchir Ben Yahmed, le fondateur du groupe Jeune Afrique, réagit en termes prudents : "Pendant dix-douze ans, nous avons pensé que Ben Ali était un très bon président. Après, il a commencé à déraper. Je n'ai rien à me reprocher, sauf d'avoir accepté de la publicité publique et privée, qui était centralisée par une agence contrôlée par le pouvoir tunisien. Mais cela n'a pas influencé gravement notre ligne éditoriale."
"UN MAL CONSIDÉRABLE AU PEUPLE TUNISIEN"
Hier, l'un des plus ardents défenseurs du président Ben Ali, Antoine Sfeir, le directeur des Cahiers de l'Orient, n'hésite pas, à présent, à dénoncer la tyrannie et la corruption du régime Ben Ali, sur les radios et les plateaux de télévision. C'est pourtant ce même Antoine Sfeir qui, ces dernières années, brocardait "les intellectuels et les médias" français, coupables à ses yeux de présenter le président Ben Ali "comme une caricature d'autocrate oriental" (Le Figaro du 23 octobre 2009).
Pendant des années, livres et numéros spéciaux des Cahiers de l'Orient – achetés massivement à Tunis par l'ATCE – ont permis à ce spécialiste des pays arabes, se présentant comme un démocrate, de louer "l'exception tunisienne" et les mérites du dictateur déchu, "rempart contre la déferlante intégriste dans la région". Aujourd'hui, Antoine Sfeir reconnaît s'être "lourdement trompé" et n'avoir "pas pris la mesure de la corruption des Trabelsi".
"Tous ces laudateurs zélés de Ben Ali ont fait un mal considérable au peuple tunisien, soupire l'avocat Mokhtar Trifi, président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme. Mais c'est à l'image de la France, sans aucun doute, qu'ils auront fait le plus de tort…"

samedi 22 janvier 2011

Parler la dictature de Ben Ali

par Myriam Marzouki, Le Monde, 22/1/2011
Depuis trois semaines, une effervescence médiatique sans précédent rattrape deux décennies de mutisme, de mensonges et d'ignorance sur la nature du régime tunisien. La révolution de janvier oppose un démenti cinglant à tous les discours de complaisance ou de complicité qu'il est inutile de recenser ici : un wall of shame se construit actuellement sur Facebook pour archiver la succession des déclarations honteuses des responsables français depuis la prise du pouvoir par Ben Ali en 1987.
Comment expliquer que de si nombreuses voix tunisiennes, depuis près de vingt ans, aient alerté l'opinion publique sans être entendues ? Comment comprendre qu'après tant de rapports de la Ligue tunisienne des droits de l'homme relayés par la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), Amnesty International, Reporters sans frontières, la Tunisie ait continué à passer pour le pays ami vanté par les slogans publicitaires ?

Ben Ali a d'abord réussi, à l'intérieur du pays, à réduire la parole publique autorisée à un niveau de médiocrité rarement atteint. J'ai vécu, enfant, en Tunisie le "coup d'Etat médical" du 7 novembre 1987 et grandi dans le régime de Ben Ali. Comme tous les proches, conjoints et enfants des militants des droits de l'homme, journalistes et opposants - Sihem Ben Sedrine, Hamma Hammami, Radhia Nasraoui, Taoufik Ben Brik parmi tant d'autres -, j'ai été, plus que le reste de la population tunisienne, et plus tôt qu'elle, peut-être, exaspérée par la prose perverse du régime parce que nous avons été confrontés à l'écart entre le discours public et le prix que ces adversaires du régime ont payé individuellement - grèves de la faim, emprisonnement, harcèlement de tout ordre, procès arbitraires.

En 1992, après avoir quitté la Tunisie, où j'ai grandi, pour étudier en France, chaque retour a d'abord été le choc du contact avec la langue de la dictature. N'en déplaise à Frédéric Mitterrand, la Tunisie de Ben Ali a bien été la moins équivoque des dictatures, pour qui se donnait la peine d'ouvrir les yeux et de ne pas se boucher les oreilles. De l'arrivée à l'aéroport jusque dans la plus misérable des échoppes, dans les halls d'hôtel clinquants, sur les routes, des affiches de Ben Ali ornées de slogans à la gloire de l'"Artisan du changement" : "Ensemble derrière Ben Ali" ou encore "Ben Ali, on t'aime".

Dans les taxis, impossible d'éviter l'omniprésente RTCI, Radio Tunis Chaîne Internationale : entre la millième rediffusion d'un tube ringard de pop occidentale - Whitney Houston ou Elton John - et un échange navrant avec un auditeur, le flash info : inlassablement, avant les brèves indigentes de l'actualité internationale, une série de communiqués lus par le "journaliste" porte-voix du régime, du type : "Le président Zine El-Abidine Ben Ali incite en permanence les associations et les organisations nationales à adhérer avec une responsabilité totale et avec efficience à la vie publique et au processus de développement global."

On n'a pas seulement étouffé un peuple en le privant de tout espace de parole et de contestation mais aussi en produisant une novlangue inédite, hybridation monstrueuse de verbiage technocratique, de lexique pompeux, d'un usage délirant de la majuscule : l'"Ere du Renouveau", la "Voie du Développement ", la "Promotion du Changement" ont noirci des milliers de pages des journaux officiels que plus aucun Tunisien ne se donnait la peine de lire depuis de nombreuses années.

Il faudrait de toute urgence archiver tous les numéros de La Presse, l'organe de propagande bénaliste où l'on pouvait lire à longueur de pages des prouesses stylistiques telles que : "Les journalistes tunisiens ont salué hautement le souci permanent du président Zine El-Abidine Ben Ali de promouvoir davantage le paysage médiatique tunisien, en cohérence avec la mutation qualitative du secteur de la communication, dans le monde, de manière à servir les ambitions de la société tunisienne, préserver son identité civilisationnelle et accroître davantage le rayonnement de la Tunisie, à l'échelle régionale et internationale, dans le cadre de l'engagement pour la crédibilité, l'objectivité et l'allégeance à la Tunisie."
Comment a-t-on pu penser si longtemps que les symptômes de la dictature sont uniquement l'assassinat politique en pleine rue ? Le cas tunisien a témoigné avec une forme de génie de la bassesse que la dictature manifeste aussi dans l'instrumentalisation des discours que les opinions et les dirigeants occidentaux veulent entendre.

C'est ainsi qu'au moment où de plus en plus de voix, tunisiennes et occidentales, commençaient, dans les années 1990, à alerter sur la situation des droits de l'homme, le régime tunisien a inventé une ahurissante propagande en faveur des droits de l'homme, promouvant à tout-va la liberté d'expression dans un pays où presque aucun journal occidental d'information n'était disponible dans le hall d'un aéroport international, où Libération et Le Monde entraient au compte-gouttes, régulièrement interdits pendant plusieurs mois. En revanche, quotidiennement, les Tunisiens se sont vu infliger une prose pathétique, voire comique.

Alors même que tous les journaux d'opposition étaient peu à peu laminés, alors que le droit d'association était supprimé, qu'aucune manifestation n'a jamais été autorisée, pendant que les opposants politiques étaient harcelés, on pouvait lire dans La Presse en 2010 : "Les journalistes tunisiens célèbrent cette fête dans l'engagement à accomplir le rôle qui leur revient dans la consécration des attributs d'une société moderniste et ouverte fondée sur les principes de liberté, de démocratie, de dialogue, de pluralisme et d'acceptation de l'opinion contraire."

Cette détermination puise sa force dans la volonté politique du président qui ne cesse d'accorder au secteur de l'information et de la communication une attention particulière et un appui constant et qui oeuvre inlassablement à renforcer davantage le rôle de ce secteur dans l'impulsion du processus démocratique pluraliste, à travers la consécration d'une information libre, pluraliste et objective qui répond aux aspirations et aux intérêts du citoyen et qui interagit avec ses préoccupations et ambitions, sur la base du principe que la responsabilité est le corollaire de la liberté.

J'ai aussi le souvenir surréaliste d'un Festival du logiciel libre organisé dans le port de plaisance d'une ville touristique : des chaises en plastique, vides, surmontées de bannières blanches avec des slogans, quelques types en bermuda et tongs, avachis derrière un ordinateur, écran éteint, et des touristes en short flânant devant, indifférents.

La cause des femmes, extraordinaire caution auprès des opinions publiques occidentales, a elle aussi été totalement manipulée par le régime de Ben Ali. Voici ce qu'on pouvait lire par exemple dans La Presse en 2003 : "Ouvrant les travaux du congrès, présidé par Chadlia Boukhchina, présidente de l'Union nationale de la femme tunisienne (UNFT), M. Kamel Haj Sassi, secrétaire d'Etat auprès du ministre de la culture, de la jeunesse et des loisirs, a souligné l'intérêt dont bénéficie la jeune fille tunisienne depuis le changement et la place stratégique qu'elle occupe dans l'échelle des priorités du projet social du chef de l'Etat, relevant que la jeunesse féminine est une pionnière dans l'action menée par les associations féminines en matière d'encadrement, d'enracinement des valeurs du Changement et de sensibilisation aux défis de la modernité."

Il n'y a pas jusqu'à la cause environnementale qui n'ait été elle aussi récupérée : alors même que le développement d'un tourisme de masse aux mains de la clique au pouvoir a accéléré une destruction sans précédent du littoral, tous les Tunisiens ont eu l'occasion de se voir gratifier, jusque dans la ville la plus modeste, d'un boulevard de l'Environnement, avenue sinistre, vaguement agrémentée de trois misérables palmiers et de quelques lauriers flétris.

Cette langue absurde et vide imposée dans les frontières d'un pays cadenassé a été soutenue en écho, à l'extérieur, et tout particulièrement en France, par le discours de nombreux responsables politiques, agences de communication et éditorialistes influents. Les arguties lexicales sur la nature du régime tunisien sont le symptôme criant de l'incapacité et du refus franco-français à distinguer le signifiant du signifié. La Tunisie de Ben Ali a servi sur un plateau doré tous les signes démocratiques que l'Occident voulait voir : des femmes cheveux lâchés, des plages accueillant des touristes autorisées à s'exhiber en monokini, des supermarchés remplis, des entreprises accueillies à bras ouverts, une libéralisation des services, une coopération active en faveur de la lutte contre le terrorisme.

L'histoire de la relation franco-française pendant deux décennies est celle d'un aveuglement volontaire, d'une acceptation de tous les signes clinquants d'un toc démocratique. Elle est l'exemple de la complaisance à l'égard du discours de communication, de la capacité des démocraties à rester les yeux figés sur un décor. La fin de la dictature tunisienne est à l'image grotesque de ce qu'on aurait pu qualifier de "dictature d'opérette" si tant d'hommes et de femmes n'avaient pas payé pendant près d'un quart de siècle le prix d'une véritable oppression.

Un despote gominé fuyant en avion, une régente de Carthage se réfugiant quelques jours dans un hôtel de carton-pâte à Disneyland avec une tonne et demie d'or sous le bras : quand les signes de la fin de l'ancien régime sont devenus à ce point criants, il est devenu impossible à la France, aux médias et aux responsables politiques de conserver ses "éléments de langage" sur la Tunisie.

mercredi 19 janvier 2011

Ben Ali et la France d'en haut : 23 ans d'une indéfectible amitié

Paris, décembre 1991



Paris, octobre 1997

Tunis, avril 2008

Paris, juillet 2008

jeudi 13 janvier 2011

Voilez cette Tunisie que l’Europe ne saurait voir

Par Aziz Enhaili,Chroniqueur de Tolerance.ca, 12/1/2011
Depuis le 17 décembre 2010, la Tunisie connaît un mouvement social de révolte d’importance. Alors que la répression du régime policier du président Zine El-Abidine Ben Ali a fait des dizaines de victimes, l’Europe (et donc la France) a préféré regarder ailleurs. De leur côté, les États-Unis n’ont pas hésité à montrer leur désapprobation du comportement répressif du régime tunisien.
Suite à un geste désespéré d’un jeune Tunisien, Mohamed Bouazizi (26 ans), un mouvement social de révolte est né dans le «pays du Jasmin». Il a, depuis le 17 décembre dernier, donné un premier goût de la mesure de ses capacités de mobilisation populaire. Son succès immédiat est dû à un mélange d’ascenseur social en panne, l’absence de perspectives de vie digne pour les jeunes éduqués, la paupérisation avancée de larges secteurs sociaux, une corruption endémique et gangrénant l’ensemble de l’État tunisien et l’absence d’outils légaux d’expression des voix dissidentes...
Pour briser l’élan de ce mouvement de protestation sociale et l’empêcher de se répandre comme une trainée de poudre dans l’ensemble du pays, le régime a eu recours, comme c’est son habitude, à la manière forte. Si le Palais de Carthage parle de quatorze morts, certaines sources, dont la FIDH, avancent quant à elles ce mardi 11 janvier le chiffre de trente-sept morts, sans parler des nombreux blessés.
Chose certaine: l’irruption dans le jeu d’une armée, corps d’origine du raïs Zine El-Abidine Ben Ali, déterminée à mater la révolte dans le sang, et une police tirant à balles réelles sur des civils, on est loin d’une volonté d’apaisement de la part du régime en place. Deux signes qui ne trompent pas sur la détermination de cette dictature policière de mettre rapidement un terme à un mouvement social et de jeunes qui ne laisse transparaître aucun signe d’essoufflement. Agissant ainsi, ce régime tyrannique a franchi un cap nouveau dans l’escalade de sa campagne répressive menée, depuis son avènement en 1987, contre tout mouvement social (ou expression individuelle) de contestation de son pouvoir absolu.
Quand l’Union européenne (et la France) regarde(nt) ailleurs…
Le Vieux Continent a fait œuvre honorable et fort utile dans deux dossiers d’importance. D’abord, quand il s’est mobilisé hier (et continue de le faire) contre le régime autoritaire iranien surtout au lendemain de la réélection contestée du président sortant Mahmoud Ahmadinejad. Ensuite, quand il a décidé de maintenir sa pression sur l’usurpateur ivoirien, le président sortant Laurent Gbagbo, pour l’amener à renoncer au pouvoir au profit du président élu, M. Alassane Ouattara.
Avec la tournure tout-répressif des forces de sécurité de l’occupant du Palais de Carthage et le compte de leurs victimes civiles qui ne cesse de s’alourdir, le peuple tunisien était en droit de s’attendre à ce que l’Union européenne (UE) monte au créneau. Mais, c’était méconnaître le jeu réel, le rapport de forces et la face cachée des affinités électives au sein de cette institution complexe.
En lieu et place, on a assisté, médusés, à un silence assourdissant de la part des autorités de Bruxelles. Cette fois encore, la France, au mieux, s’est tu, au pire, s’est portée à la défense d’une dictature d’un autre âge. Une tyrannie indigne d’un pays dont plusieurs indices de développement rendent plus d’un jaloux dans le voisinage maghrébin et africain.
À titre d’exemple, le controversé ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy, M. Frédéric Mitterrand, a déclaré, le 9 janvier 2011 (c’est-à-dire au moment même où, en Tunisie, les forces de sécurité laissaient plus que jamais libre cours à leurs exactions meurtrières), sur la chaîne française Canal +, en guise de défense du régime autoritaire de Ben Ali, que «dire que la Tunisie est une dictature univoque comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré» (sic!). Et comme il est coutume de le faire dans le «pays de Marianne» chaque fois qu’il fallait trouver des «excuses» à la dictature du régime Ben Ali, ce ministre «de l’ouverture» a cru bon de sortir l’argument Massu: «La condition des femmes est tout à fait remarquable» en Tunisie (par rapport aux autres pays de la région, NDLR)! Pour ne pas demeurer en reste, son collègue de droite, le ministre de l’agriculture Bruno Le Maire, a estimé ce mardi 11 janvier, toujours sur Canal+, que le président Ben Ali est «quelqu'un qui est souvent mal jugé» (sic!), et d’ajouter au passage, pour enfoncer le clou, qu'il «a fait beaucoup de choses» (sic !) (positives pour son pays, NDLR).
Hélas, cette défense pathétique du régime Ben Ali a également ses illustres «champions» dans les rangs du Parti socialiste français, dont l’actuel maire de Paris, M. Bertrand Delanoë (natif de Tunis).
Il a fallu attendre le lundi 10 janvier pour voir enfin Paris sortir de son mutisme. Mais c’était, encore une fois, de pure forme. Pour calmer, peut-être, l’impatience de plus en plus manifeste d’une partie de la gauche française et européenne (dont le PS et des membres de Europe Écologie-Les Verts) et d’organisations internationales de défense des droits de l’Homme, dont Amnesty International et la FIDH. Lors d'un point-presse, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Bernard Valero, s’est ainsi borné à déclarer que son pays «déplore les violences, qui ont fait des victimes, et appelle à l'apaisement». Et sa patronne, Michèle Alliot-Marie, tout en refusant de «donner des leçons» aux «amis» de Tunis, a proposé de les faire bénéficier de «l’expertise» française dans le domaine de la gestion des luttes urbaines!
Alors que l’Élysée se murait dans un silence assourdissant, le secrétaire d’État-adjoint américain Philip J. Crowley s’est dit «préoccupé» à cause des récents mouvements sociaux en Tunisie et de leur répression. La Maison-Blanche a également convoqué l'ambassadeur Mohamed Salah Tekaya, pour demander à son gouvernement le respect des libertés individuelles, entre autres, en matière des droits de manifester et d'accès à Internet et aux comptes des réseaux sociaux. D’ailleurs, Facebook, Google et Yahoo se sont récemment inquiétés pour cause d’attaques de pirates informatiques.
L’UE a, semble-t-il, attendu cette sortie de Washington pour qu’elle réagisse enfin aux événements sanglants en Tunisie. Maja Kocijancik, la porte-parole de la chef de sa diplomatie Catherine Ashton, a notamment appelé Tunis, en date du 10 janvier, «à la retenue dans le recours à la force et au respect des libertés fondamentales». Tout en rappelant à la mémoire de l’occupant du Palais de Carthage que le renforcement de la relation bilatérale de son pays avec Bruxelles, et qui est en cours de discussion actuellement, «requiert des engagements accrus sur tous les sujets, en particulier dans le domaine des droits de l'homme et des libertés fondamentales» (voir la dépêche de l’AFP, 10 janvier 2010).
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Encore une fois, le gouvernement français a préféré éviter d’embarrasser l’«ami» Ben Ali. Au lieu de se complaire dans ce schéma éculé qui veut que la dictature de l’ancien général des services spéciaux soit le seul rempart face à une alternative islamiste menaçante, Paris ferait mieux de changer de politique et d’accompagner son ancienne colonie dans sa conquête de la démocratie. Si elle désirait aller dans ce sens, elle pourrait, entre autres, encourager ses partenaires dans l’UE à utiliser leurs négociations avec Tunis sur le «statut avancé» comme moyen de pression sur ce régime. À court terme, Bruxelles aura tout à gagner, aux yeux du peuple tunisien et des autres peuples arabes, de dépêcher, dans les plus brefs délais, sur place une mission d'information parlementaire pour s’enquérir de visu de ce qui s’est passé durant presque un moins maintenant et des raisons de ce mouvement social de protestation. Quitte à se pencher, dans un second temps, sur les leçons à tirer d’une telle situation pour l’avenir de ses relations avec ce pays ainsi qu’avec les autres États de la rive Sud de la Mare nostrum.