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jeudi 21 mars 2013

L’Amérique latine dit adieu à Hugo Chávez

par Maurice Lemoine, Le Monde diplomatique, 12 mars 2013
« En dépit des discours sur l’unité de l’Amérique latine, le chavisme a nui à l’intégration régionale », affirme Paulo A. Paranagua dans « Le Monde » du 7 mars. Une assertion à comparer aux témoignages et réactions des différentes figures politiques latino-américaines suite à la mort du commandante Hugo Chávez, le 5 mars dernier…
Antigua-et-Barbuda (membre de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique ; ALBA)
« La contribution de Chávez au développement d’Antigua-et-Barbuda et des Caraïbes en général ne sera jamais oubliée. Les Caraïbes ont une dette de gratitude envers le Venezuela pour avoir partagé avec elles un fils de la terre, dont l’imposante présence physique n’avait d’égale que l’intelligence exceptionnelle et la compassion. »
Winston Baldwin, premier ministre.
Argentine
« C’est le meilleur ami qu’a eu l’Argentine lorsque personne ne nous tendait la main. (...) Les hommes comme Chávez ne meurent jamais. Il vit et il vivra dans chaque vénézuélien et vénézuélienne qui ont cessé d’être invisibles et sont devenus protagonistes [de leur histoire]. Cet homme leur a ouvert l’esprit. Personne ne pourra le leur refermer, jamais. Avant de repartir [en Argentine], je me suis approchée et, sans le regarder, j’ai touché le drapeau posé sur le cercueil. (...) Ne vous l’ai-je pas dit : Chávez est vivant. Pour toujours. »
Cristina Fernández de Kirchner, présidente.
Bolivie
« Nous sommes blessés par le décès du frère, du compagnon Hugo Chávez, mon frère solidaire, mon compagnon révolutionnaire, latino-américain qui a lutté pour la “grande patrie” comme le fit Simón Bolívar en donnant sa vie pour la libération du peuple vénézuélien. Je regrette de dire que les oligarchies impériales sont sûrement en train de faire la fête, que les médias et l’opposition à Chávez ont démontré leur inhumanité, leur incapacité de respecter un patient et un peuple qui souffrent. Mais, tant pis, le plus important est que nous luttons pour cette libération pour laquelle a lutté Chávez. Et les peuples qui luttent pour leur liberté sont aujourd’hui unis : c’est le plus important. Chávez demeurera présent dans toutes les régions du monde, parmi tous les mouvements sociaux, pour accompagner ces grands processus de changement, de construction de l’égalité, après tant d’années de soumission et de pillage. »
Evo Morales, président.
Brésil
« Le gouvernement brésilien n’était pas toujours entièrement d’accord avec le président Chávez (...) mais [celui-ci] laissera un vide dans le cœur de l’histoire et dans les luttes de l’Amérique latine. Je le regrette en tant que présidente et en tant que personne qui avait une grande tendresse pour lui. »
Dilma Rousseff, présidente.
« C’est avec beaucoup de tristesse que j’ai reçu la nouvelle du décès du président Hugo Chávez. Je suis fier de l’avoir côtoyé et d’avoir travaillé avec lui pour l’intégration de l’Amérique latine et pour un monde plus juste.  Compañero Chávez : si tu n’existais pas, tu devrais naître à nouveau parce que le monde a besoin de dirigeants comme toi ! »
Luiz Inácio Lula da Silva, ex-président.
Chili
« J’ai eu l’honneur de travailler avec le président Chávez à la création de la première communauté qui regroupe tous les Etats d’Amérique latine et des Caraïbes [la Celac] et à travers laquelle il a montré un véritable engagement en faveur de l’intégration latino-américaine. »
Sebastián Piñera, président.
Colombie
« L’obsession qui nous unissait, et qui a été la base de notre relation, était la paix de la Colombie et de la région. Si nous avons avancé dans un processus solide de paix, avec des progrès clairs et concrets, des avancées comme jamais il n’y en avait eu avec la guérilla des FARC [Forces armées révolutionnaires de Colombie], c’est aussi grâce au dévouement et à l’engagement sans limites du président Chávez et du gouvernement vénézuélien. (...) Il disait que c’est ce que voulait Bolivar, et il avait raison. »
Juan Manuel Santos, président.
Costa Rica
« Je ne suis pas venue [aux funérailles] pour donner mon avis sur l’organisation de la succession au président Chávez. Notre présence est une marque de solidarité, de tendresse et d’estime pour le peuple vénézuélien en ce moment de douleur. »
Laura Chinchilla, présidente.
Cuba
« Le président Chávez est parti invaincu, est parti invincible, est parti victorieux et cela, personne ne pourra le lui enlever, c’est gravé dans l’histoire, dans l’histoire de son pays, de notre pays, des Caraïbes, de toute l’Amérique latine et de bien d’autres parties du monde. »
Raúl Castro, président.
La Dominique (membre de l’ALBA)
« Je décrète le deuil national à la Dominique. Avec Chávez, nous avons perdu un grand collègue, un père, un frère et un ami. »
Roosevelt Skerrit, premier ministre.
Equateur
« Hugo Chávez est mort pour la vie de son Venezuela adoré, de l’Amérique latine, d’une planète plus humaine et, pour cette raison, on ne peut dire qu’il est mort, il demeure plus vivant que jamais.
Le fait qu’un visionnaire aussi solidaire puisse être transformé en criminel donne une idée de la dictature médiatique en Occident. Nous, nous devons continuer à lutter pour cette Amérique latine en pleine libération. L’histoire donnera sa vraie place, sa vraie dimension à Hugo Chávez. »
Rafael Correa, président.
Guatemala
« Nous, les latino-américains, nous devons reconnaître que le président Chávez n’a pas été un chef d’Etat quelconque ; il a réussi à fonder l’ALBA, il a impulsé [l’accord pétrolier solidaire] Petrocaribe, la Communauté des Etats latino-américains et des Caraïbes [Celac] et il a représenté le socialisme du XXIe siècle (...) Il a toujours été disposé à aider le Guatemala. »
Otto Pérez Molina, président.
Haïti
« Le Président Chávez était un grand ami d’Haïti. Plus qu’un ami, il était un frère pour nous. C’est avec beaucoup de respect que je m’incline devant la dépouille mortelle de ce grand homme. Il n’a jamais raté une occasion d’exprimer sa solidarité en faveur du peuple haïtien, dans ses situations les plus délicates. A travers le programme Petrocaribe, divers chantiers de développement durable ont démarré, des centaines de projets sont en cours d’exécution grâce à la coopération vénézuélienne. »
Michel Martelly, président.
Honduras
« Le président Chávez a été un leader extraordinaire, qui a lutté pour l’union des peuples latino-américains (...) Avec sa mort, l’Amérique latine perd un bon exemple et un homme qui a lutté pour l’inclusion sociale ; jamais le peuple vénézuélien n’en avait connu une comme celle dont il jouit aujourd’hui et ceci est un processus irréversible. »
Porfirio Lobo, président.
« Sa mort ne doit pas être vue comme un échec, mais comme une source d’inspiration pour tous les latino-américains qui luttent pour les principes et les valeurs éternelles (...) Chávez a été comme un frère qui a tendu la main au Honduras, entre autres à travers l’ALBA, en matière d’aliments, de réforme agraire, d’énergie grâce à Petrocaribe, et de solidarité. Bien peu de fois, dans l’histoire de ce pays, a-t-on vu quelqu’un d’aussi désintéressé et généreux que le leader vénézuélien. »
Manuel Zelaya, président renversé par un coup d’Etat le 28 juin 2009.
Mexique
« Devant la perte sensible d’un de ses chefs d’Etat, nous sommes venus, au nom du peuple du Mexique, exprimer nos condoléances ainsi que notre affection et notre solidarité au peuple vénézuélien. »
Enrique Peña Nieto, président.
Nicaragua
« Nous nous sentons plus engagés que jamais, nous sommes une seule famille, la famille vénézuélienne, la famille nicaraguayenne, la famille latino-américaine, la famille de la planète terre, nous sommes une seule famille, et le comandante Chávez a inspiré cette famille en direction de la solidarité, en direction de l’amour, en direction de la paix et, à partir d’aujourd’hui, il nous accompagnera dans ces luttes que nous allons continuer à mener. »
Daniel Ortega, président.
Panamá
« Il ne me reste qu’à présenter mes sincères condoléances à la famille d’Hugo Chávez. »
Ricardo Martinelli, président.
Paraguay
« Hugo Chávez appartient au patrimoine de l’Amérique latine et de la Caraïbe. Malgré son absence, la révolution bolivarienne est entre de bonnes mains, car elle est entre les mains du peuple vénézuélien qui, aujourd’hui, garantit les changements dans cette patrie. »
Fernando Lugo, président renversé par un coup d’Etat le 22 juin 2012.
Pérou
« Parler du président Chávez, c’est parler du futur, parce qu’il poursuivait le rêve de l’unité latino-américaine. Il a laissé un esprit libertaire aux prochaines générations. »
Ollanta Humala, président.
République dominicaine
« S’il fallait rebaptiser Hugo Chávez avec un nouveau nom, celui-ci serait Solidarité. »
Danilo Medina, président.
Saint-Vincent-et-les-Grenadines (membre de l’ALBA)
« C’est le Titan de l’Amérique latine et de la Caraïbe, un phare, une lumière brillante qui nous a illuminé dans notre recherche de la justice, de la paix, de la démocratie et de l’élévation de l’humanité, spécialement celle des pauvres, des défavorisés et des marginalisés. Sans lui, il n’y aurait pas eu Petrocaribe, ni l’ALBA, ni la Celac, ni, dans tous les domaines, les programmes bilatéraux. »
Ralph Gonsalves, premier ministre.
Salvador
« La mort de celui qui a été l’un des leaders latino-américains les plus forts et les plus populaires produira sans doute un vide politique, mais, surtout, dans le cœur des Vénézuéliens et des Vénézuéliennes. »
Mauricio Funes, président.
« Chávez est dans le cœur des peuples de son pays, de l’Amérique latine et de la Caraïbe. Le Venezuela a aujourd’hui une grande responsabilité, car il est le phare qui illumine l’Amérique latine et le monde. Il n’y a pas de marche arrière pour le Venezuela ; la voie à suivre est d’approfondir les grandes transformations révolutionnaires engagées par Chávez. »
Salvador Sánchez, vice-président.
Uruguay
« On regrette toujours la mort, mais quand il s’agit d’un militant de première ligne, de quelqu’un que j’ai un jour défini comme “le gouvernant le plus généreux que j’aie jamais connu”, la douleur a une autre dimension. »
« Ce qui restera vivant est la cause de Chávez. L’essentiel. Une œuvre d’intégration. Et nous allons continuer à suivre ce chemin, avec ses contradictions, ses marches et ses contre-marches. Mais il n’y aura aucune personnalité, à court terme, pour jouer le rôle symbolique [de Chávez] parce que, lorsque tombe un très grand arbre, il laisse un vide gigantesque. Il y a des hommes qui symbolisent des causes. Pour l’heure, la cause demeure et nous avons perdu le symbole (...) Mais le capital accumulé, débordant de richesse, permettra de dépasser ce moment. »
José Mujica, président.
Venezuela
Depuis son décès le 5 mars jusqu’au jour de ses obsèques, le 8, des centaines de milliers de Vénézuéliens, tristes, affectés, voire désespérés, mais vêtus de rouge et entonnant souvent des chants révolutionnaires, ont défilé dans Caracas et devant sa dépouille pour rendre hommage au comandante. « Pour me recueillir vingt secondes devant son cercueil, témoigne Mme Nelly Rivas, depuis Caracas, j’ai fait neuf heures de queue. D’autres ont attendu deux jours. Ce matin, mes frères y sont allés et ont dû rebrousser chemin : tout était paralysé par des files d’attentes interminables de gens qui, avec toute la patience du monde, étaient disposés à attendre le temps qu’il faudrait pour lui faire leurs ultimes adieux. [1] »
A Paris, le 8 mars, jour des obsèques, interrogé dans les studios de BFM TV par le présentateur du journal qu’étonnaient ces files pouvant atteindre trois kilomètres, pour un caudillo attaqué sans répit par tous les médias, le journaliste « spécialiste du Venezuela » François-Xavier Freland fit une réponse qui restera dans les annales : « Oh, vous savez, dans cette foule, il y a beaucoup de curieux... »

La nouvelle géographie de l’intégration Retour à la table des matières

  • Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA).
    Née le 14 décembre 2004, à La Havane, à l’instigation des présidents Hugo Chávez et Fidel Castro (sous le nom d’« Alternative bolivarienne pour les peuples de notre Amérique »), l’ALBA a pour objectif de développer un mode d’intégration distinct du modèle économique néolibéral. Prônant la coopération, la solidarité, la complémentarité et le respect des souverainetés nationales, le duo initial Cuba-Venezuela a été rejoint par la Bolivie (2006), le Nicaragua (2007), le Honduras et l’île caribéenne de la Dominique (2008). Devenue ALBA/TCP (Traité de commerce des peuples) à l’initiative du président bolivien Evo Morales, puis « Alliance » bolivarienne en 2008, elle a reçu l’adhésion de l’Equateur, de Saint-Vincent-et-les-Grenadines ainsi que d’Antigua-et-Barbuda. Lors de son sommet de Caracas (4 et 5 février 2012), elle a accueilli Sainte-Lucie et le Surinam, qui disposent désormais d’un statut d’invités spéciaux, et Haïti (observateur depuis 2007) de celui d’invité permanent. Le Honduras s’en est pour sa part retiré après le coup d’Etat de 2009 contre le président Manuel Zelaya.
  • Petrocaribe
    Né le 29 juin 2005 à Puerto la Cruz (Venezuela), cet accord de coopération énergétique a initialement regroupé quatorze pays des Caraïbes et de l’Amérique centrale à qui, indépendamment de la couleur de leurs gouvernements, le Venezuela s’est engagé à livrer du pétrole à prix préférentiels et avec d’importantes facilités de paiement. L’initiative compte actuellement dix-huit membres : Antigua et Barbuda, les Bahamas, le Belize, Cuba, la Dominique, la Grenade, le Guatemala, le Guyana, Haïti, la Jamaïque, le Nicaragua, la République dominicaine, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, le Surinam et, bien sûr, le Venezuela (expulsé après le renversement du président Manuel Zelaya, le Honduras a manifesté le souhait de réintégrer l’organisation).
  • Union des nations sud-américaines (Unasur)
    Le 18 décembre 2004, durant le IIIe sommet sud-américain réuni à Cuzco (Pérou), les président des douze pays de la région ont signé la « Déclaration de Cuzco » à travers laquelle ils ont décidé de fonder une communauté des nations. Après deux autres réunions tenues en 2006 à Cochabamba (Bolivie) et en 2007 dans l’île de Margarita (Venezuela), le traité constitutif de l’Unasur a été signé à Brasilia, le 23 mai 2008, avant d’entrer en vigueur le 11 mars 2011 à Quito (Equateur). Première organisation régionale à s’être explicitement émancipée de l’influence des Etats-Unis, elle regroupe l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Equateur, le Guyana, le Paraguay, le Pérou, le Surinam, l’Uruguay et le Venezuela.
  • Communauté des Etats latino-américains et caraïbes (Celac)
    Créée les 2 et 3 décembre 2011 à Caracas, l’organisation regroupe l’ensemble des Etats de la région, à l’exception du Canada et des Etats-Unis, et entend implicitement contrebalancer, sinon remplacer à terme, l’Organisation des Etats latino-américains (OEA) traditionnellement dominée par Washington. Le Paraguay en a été exclu après le coup d’Etat de 2012 contre le président Fernando Lugo et, signe d’une indépendance affirmée, elle est actuellement présidée par Cuba.
  • Banque du Sud
    La Banque du Sud est née officiellement le 26 septembre 2009 à travers la signature de sa convention constitutive par l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, l’Equateur, le Paraguay, l’Uruguay et le Venezuela. Elle a pour objectif d’accorder des crédits aux pays membres de l’Unasur pour financer leurs développements économique, social et environnemental.
  • Conseil de défense sud-américain
    Dans le cadre de l’Unasur, cette organisation d’échange d’informations militaires née le 9 mars 2009 regroupe l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, la Colombie, le Chili, l’Equateur, le Guyana, le Paraguay, le Pérou, le Surinam, l’Uruguay et le Venezuela.
Sources :
Sur le web : VenezuelaInfos, Resumen latinoamericano, BBC Mundo, Alba TV, MAXImini.com, Prensa latina.
Médias : GTC Radio (Saint George ; la Grenade), RCN (Bogotá), Secrétariat de communication sociale de la présidence du Guatemala, El Heraldo (Tegucigalpa), Tiempo (Tegucigalpa), Granma (La Havane), Milenio (Mexico), Pagina 2 (Buenos Aires).

mercredi 6 mars 2013

Adieu Comandante: Honneur et Gloire à Hugo Chávez !


Hugo Rafael Chávez Frías (Sabaneta, 28-7-1954, Caracas, 5-3-2013)
L'ALBA pleure, par Juan Kalvellido, Tlaxcala







Avant, ils ne pouvaient pas te battre, maintenant tu es invincible ! par Juan Kalvellido, Tlaxcala





vendredi 29 janvier 2010

Le Washington Post "fait s’effondrer" la Révolution Bolivarienne

Cet article du Post est un concentré parfait de l’idéologie, de la thématique et du vocabulaire qu’utilisent Le Monde ou Libération dans leur campagne permanente contre le "socialisme du XXIème siècle" de Chavez
par Rafael RICO RÍOS, 28/1/2010. Traduit par Thierry Deronne, pour www.larevolucionvive.org.ve
Original :
Venezuela: The Washington Post "derrumba" la Revolución Bolivariana
Le 25 janvier 2010, The Washington Post a publié l’article “Comment s’effondre la révolution de Hugo Chávez” signé par Jackson Diehl, éditorialiste et spécialiste de l’analyse internationale. Cet article est publié juste avant le terrible tempête médiatique déclenchée par l’affaire des chaines de télévision. Dommage pour cet auteur qui aurait pu y trouver quelque argument supplémentaire dans sa tentative volontariste de faire s’écrouler des révolutions.
La première phrase de son analyse est sans appel : "Hugo Chávez et son socialisme du 21ème siècle ont échoué et roulent vers l’abîme.”
Face à une telle affirmation on ne peut s’attendre qu’à des révélations transcendentales et indiscutables de la part de l’analyste.
Cependant, nous sommes habitués à la presse commerciale et à ce genre d’analystes et nous trouvons rapidement ce à quoi nous nous attendions.
L’auteur dévoile rapidement sa position politique : “Au Honduras, sept mois de crise déclenchée par un client de Chávez créant une rupture de l’ordre constitutionnel, s’achèvent sur un accord qui l’enverra en exil après qu’un nouveau président élu démocratiquement a prêté serment comme président.”
Ce qui ne mérite aucun commentaire.
L’article aborde ensuite la crise économique, toujours fondamentale pour la presse commerciale. “Le Venezuela est secoué par la récession , l’inflation á deux chiffres, et le possible effondrement du réseau électrique national.” Et ajoute que pendant ce temps, “une élection présidentielle au Chili, économie la plus prospère de la région, a produit la première victoire d’un candidat de la droite”. Typique comparaison entre deux systèmes en lutte depuis quelques années.
Nous ne comprenons donc pas à quelle économie prospère se refère l’auteur. J’imagine qu’il se réfère á l’économie prospère pour les néo-libéraux, à savoir pour les riches et grands entrepreneurs internationaux, qui au Chili peuvent faire et défaire en toute “liberté”, sans s’inquiéter des injustices et des misères que provoque leur modèle de développement. Le gouvernement bolivarien a atteint, en pleine crise globale, la plus grande baisse de l’indice d’inégalité de toute l’Amérique Latine, l’indice Gini, qui descend à 0,41.
Comme toujours notre analyste avisé évoque le thème des Droits de l’Homme : “Piñera a ainsi offert à Washington une occasion d’élever la voix sur les violations des droits de l’homme au Venezuela.”
Voici le dirigeant le plus autorisé pour parler des Droits de l’Homme : Piñera. Dirigeant du parti de la droite chilienne, cette droite assise sur l’héritage d’excellentes réussites en matière de Droits de l’Homme comme 35.000 persones victimes de violations des Droits de l’Homme - 28 mille torturés, 2.279 exécutés et 1.248 qui restent disparus.
L’auteur insiste sur le Honduras, parle des élections illégales et affirme que “Le résultat est une victoire pour les États-Unis qui furent pratiquement le seul pays à appuyer une élection démocratique alors que la situation était au point mort. Honduras marque la fin de la croisade de Chávez pour exporter sa révolution vers d’autres pays”.
Nous voyons que pour l’auteur, dans le cas du Honduras, peu importent les Droits de l’Homme. Que le Honduras a subi un coup d’État militaire avec perquisitions illégales, arrestations massives, exécutions extrajudiciaires, fermeture de médias, cela indiffère l’auteur. Ce qui importe est de mettre un terme à la croisade de Chavez.
“Haití ne fait qu’agrandir le trou de Chavez. Face au monde, les États-Unis commandent une opération humanitaire massive et les Haïtiens encouragent l’arrivée des Marines nord-américains.” Même la tragédie d’un tremblement de terre est une raison de plus pour justifier l’argument selon lequel Chavez est fini. Il est difficile de suivre sa logique, si tant est qu’elle existe. Ni les coups d’État, ni les disparitions, ni les tortures, ni les assassinats, ni les tremblements de terre, ni la faim, ni la souffrance. La seule chose qui semble importer à l’analyste c’est la défaite de Chávez.
Il revient à l’économie : “L’économie vénézuélienne est entrée dans une profonde récession et continue à plonger tandis que le reste de l’Amérique Latine se récupère. Les économistes prédisent que l’inflation pourrait s’élever à 60 pour cent dans les prochains mois.”
Nous savons qui sont ces économistes qui prédisent une inflation de 60% et l’écroulement de l’économie, et nous imaginons que ce sont les mêmes qui annoncent fréquemment depuis dix ans la chute du gouvernement Chávez pour faillite économique alors que dans la dernière décade, le Venezuela a atteint les meilleurs chiffres économiques des dernières décades, dont l’inflation la plus basse.
En se référant à Haiti et au rôle déplacé de Chávez il ajoute que celui-ci “a même affirmé que la Marine des États-Unis a provoqué le tremblement de terre avec une nouvelle arme secrète.” Cette affirmation il l’a tirée d’un article d’opinion repris d’un certain “Patria Grande” et repris notamment par une chaîne de télévision publique vénézuélienne. J’imagine que suivant la même logique, toutes les opinions qui s’expriment dans une télévision publique nord-américaine devront être attribuées à Obama.
Comme on pouvait s’y attendre depuis le début du texte, il fallait citer une enquête. “... Les indices d’approbation de Chávez ont continué à s’effondrer : il est tombé sous les 50 pour cent au Venezuela et à 34 pour cent dans le reste de la région.”
On ignore à quelles enquêtes se réfère l’auteur. Ce 34% d’appui dans le reste de la région est intéressant si on prend en compte la campagne médiatique internationale. Cependant au Chili il n’y a pas eu de vote pour que les chiliens élisent le président du Venezuela. Ce qui importe, ce sont les élections nationales et jusqu’il y a deux semaines les enquêtes les plus sérieuses du pays confèrent un haut pourcentage de popularité (autour de 60%) à Hugo Chávez, suffisant pour gagner aisément les prochaines élections présidentielles.
De toutes manières, c’est au peuple vénézuélien que revient le dernier mot, bien que l’analyste du Washington Post ne semble pas croire beaucoup en lui, et jusqu’à l’heure actuelle Chávez a gagné clairement toutes les élections auxquelles il s’est présenté comme candidat. L’analyse se conclut par une brillante affirmation : “... le point d’inflexion dans la bataille entre populisme autoritaire et démocratie libérale en Amérique Latine est passé – et Chavez a perdu.”
Sans arguments ... et sans commentaires.

jeudi 28 janvier 2010

El Pais baillonne Chavez

Venezuela: RCTV appuie la solution militaire pour en finir avec Chavez
par Rafael RICO RÍOS, 27/1/2010. Traduit par Grégoire Souchay pour http://www.larevolucionvive.org.ve
Une fois de plus, le journal espagnol El País nous donne une leçon de journalisme de qualité avec son éditorial du 26 janvier, intitulé “Chávez Amordaza.” (Chavez censure). Cet éditorial marque la ligne idéologique d’un journal et dans le cas présent, il définit très clairement la position du média vis-à-vis du processus vénézuelien
El País critique la suspension temporaire de 6 chaines de télévision au Venezuela. American Network, America TV, Momentum, RCTV, Ritmo Son et TV Chile, sont suspendues jusqu’à ce qu’elles acceptent de respecter les lois en vigueur. Les points soulignés par El País correspondent parfaitement avec ce qui se diffuse internationalement dans les médias commerciaux.
L’éditorial s’ouvre en affirmant que “le gouvernement vénézuelien a définitivement coupé le signal au canal de télévision”. Or la suspension de la possibilité d’émettre de ces six chaines n’est pas définitive. Il n’y a aucune déclaration de la part des responsables de cette mesure qui indique qu’elle sera définitive, au contraire il s’agit d’une suspension temporaire. Cela a été dit et redit par la Commission Nationale des Telecommunications, CONATEL (équivalent du CSA) et les compagnies de cable elles-mêmes ont insisté en ce sens auprés des chaînes privées. Ce n’est donc en rien une suspension définitive comme le clame l’article.
Les chaines suspendues, qui avaient parfaitement connaissance du cadre juridique qu’elles étaient dans l’obligation de respecter, doivent se présenter devant la CONATEL pour s’enregistrer comme production nationale audiovisuelle et ainsi réunir les conditions requises par la Loi de responsabilité Sociale pour la Radio et la Télévision (Resorte). Elle pourront dès lors immédiatement recommencer à émettre. C’est donc une mesure de réajustement vis-à-vis des lois vénézueliennes. Le canal TV Chile, par exemple, voit son signal déjà en cours de rétablissement
Cependant, dans ce spectacle, Radio Caracas Television ( RCTV) a un autre objectif : créer de l’agitation dans des rues. Il faut rappeler que RCTV a participé activement au coup d’Etat du 11 avril 2002, et à d’autres tentatives de déstabilisation ces dernières années. Son objectif semble être de se victimiser, de maintenir la situation de conflit dans la rue, et de créer de la violence. Le 26 janvier, la mort de deux étudiants dans la ville de Mérida a été confirmée, l’un d’entre eux était membre du Parti Socialiste Unifié du Venezuela, et manifestait pour appuyer les mesures du gouvernement.
El País continue en expliquant que “Caracas accentue sa politique visant à faire taire les médias d’information critiques”. Depuis que Chávez gouverne, aucun média de communication ne s’est vu interdire pour avoir été critique. Dans le cas en question de RCTV en 2007, c’est la concession pour émettre sur le canal hertzien public qui est arrivée à terme. La chaîne a été transférée vers le réseau câblé et satellite. En 2007, le même journal répétait à l’envie que RCTV avait été fermée. Dans ce cas, si la chaine a été fermée en 2007, comme le claironnaient les grands médias, qu’est-ce qui est fermé aujourd’hui par le gouvernement ?
El País insiste également sur la question de la répression : “ce n’est pas la première fois que des voix discordantes sont supprimées” ... “en aout passé, Caracas à muselé trente autres stations de radio qui supposément n’auraient pas renouvelée leur concession administrative”. En août 2008 les concessions de diffusion pour 34 radios sur les plus de 800 existantes au niveau national ont été révoquées. Ces stations furent fermées, non pas pour des raisons politiques, mais parce qu’elles refusaient de respecter la Loi Organique des Télécommunications. Certaines d’entre elles n’étaient même pas d’opposition, toutes les stations du pays ayant été inspectées en application de la loi et certaines d’entre elles présentaient des irrégularités.
Celles-ci eurent un délai de plusieurs mois pour régulariser leur situation, et finalement, celles qui n’y avaient pas remédié ont été fermées. Ces mesures sont habituelles dans tous les pays, les stations qui ne respectent pas la loi sont suspendues. Certaines d’entre elles, héritées de père en fils, dans la totale illégalité, appartenaient à des entrepreneurs de l’opposition qui, une fois de plus, ont profité de l’application de la loi pour générer des troubles et accuser le gouvernement d’attaquer la liberté d’expression. La mise à jour des ondes permet d’ailleurs de libérer certaines fréquences pour les médias associatifs, qui connaissent un boom depuis leur légalisation par le gouvernement bolivarien et de poursuivre ainsi la démocratisation du "latifundio radio-électrique".
El País, dans son éditorial, cite que “la commission inter-américaine des droits humains considère la mesure comme une attente aux garanties constitutionnelles et ajoute que les chaines fermées n’ont pas eu la possibilité de se défendre devant une autorité impartiale.” Nous ne savons pas à quoi il est fait allusion par “se défendre devant une autorité impartiale”. La CONATEL est l’organisme public qui régule les télécommunications au Venezuela et ses portes sont ouvertes pour que ces chaines présentent les pré-requis édictés par la Loi Resorte et rétablissent leur diffusion. Diosdado Cabello, président de la CONATEL l’a répétée une fois encore : “le signal est resté ouvert pour les autres télévisions qui ont été établies comme productions nationales, la loi est la même pour tout le monde. Nous avons tous les mêmes droits et devoirs”
L’éditorial accuse également Chavez du fait de ses politiques économiques : “Chavez opère un contrôle des prix, la fermeture de centaines de commerces et menace d’expropriation. Tout un arsenal antidémocratique”. Certaines entrepreneurs vénézueliens ont profité des rumeurs des conséquences de la dévaluation de la monnaie pour augmenter leurs prix de leurs produits sans justification, jusqu’à + 300%, pour spéculer et d’enrichir. Si prendre des mesures pour contrôler la spéculation, l’augmentation des prix et les monopolisations est antidémocratique, qu’est-ce que El País considère comme démocratique ? Appuyer les entrepreneurs qui trichent, qui volent et pratiquent l’usure ?
Finalement, il est affirmé que “Radio Caracas Télévision International refuse de transmettre les discours doctrinaires du président”. Parmi les normes non respectées par ces canaux, y compris RCTV l’on trouve : non transmission des allocutions présidentielles (pas uniquement les directs), non diffusion de l’hymne national, non annonce du type de production, des éléments de langage, santé, sexe et violence, la diffusion de plus de deux heures de séries pour adultes aux horaires pour enfants. Ce n’est donc pas seulement pour ne pas transmettre, lorsque ceci est envisagé, les discours du président.
Le plus préoccupant est un fait qui n’a pas été publié par la presse commerciale internationale, les déclarations de Noel Álvarez, président de la Fédérations des Chambres et Associations de Commerce et de Production du Venezuela, Fedecamaras (équivalent du MEDEF).
Le 21 janvier, sur RCTV, la chaine défendue par ces médias pour son caractère si démocratique, Noel Álvarez déclare que la solution pour en finir avec Chavez est la “solution militaire” (heureusement qu’il n’a pas dit la solution finale ...), avec la réaction enthousiaste du journaliste-intervieweur vedette de RCTV, Miguel Ángel Rodríguez, qui applaudit triomphalement à cette idée de la “solution militaire”.
Évidemment, El País ne le mentionne pas. Serait-ce parce que ce journal défend également la solution militaire ?
Ce type d’éditorial est un exemple de la position de El País vis-à-vis de Chavez. Jour après jour, il bombarde de manière maladive, à la limite de la paranoïa, une kyrielle d’articles contre le président Chavez. Il devient urgent de se demander : s’ils pense tout cela d’un président élu par plus de 60% de la population vénézuelienne, alors que pensent-ils des millions de sympathisants qui appuient le président Chavez ? La réponse semble être claire : il les méprise.
Demi-vérités, déformation, mensonge, insultes, manipulation, toute un vocabulaire utilisé pour s’en prendre quotidiennement au Président Chavez. Et en réalité, ce qu’à l’air d’oublier ce média, peut être parce qu’il a perdu tout principe démocratique, c’est qu’au fond tout cela représente l’indifférence pour la décision des électeurs vénézueliens. Une fois encore, El País méprise le peuple vénézuélien.

Vidéo des déclarations de Noel Álvarez sur RCTV où il demande une “solution militaire, à partir de 1 min 40 

lundi 10 août 2009

Hugo Chávez et les médias privés

par Salim Lamrani, 9/8/2009
Le 2 août 2009, Reporters sans frontières (RSF) a publié un communiqué dénonçant la fermeture de « trente-quatre médias audiovisuels sacrifiés par caprice gouvernemental » au Venezuela. L’organisation parisienne « proteste avec vigueur contre la fermeture massive de médias audiovisuels privés » et s’interroge : « Est-il encore permis d’émettre publiquement la moindre critique envers le gouvernement bolivarien ? Cette fermeture massive de médias réputés d’opposition, dangereuse pour l’avenir du débat démocratique, n’obéit qu’à la volonté gouvernementale de faire taire les voix discordantes, et ne fera qu’aggraver les divisions au sein de la société vénézuélienne1 ».

RSF fait référence à la décision prise le 1er août 2009 par la Commission nationale des Télécommunications (Conatel) de retirer la fréquence à trente-quatre stations de radio et télévision. Selon RSF, la décision serait uniquement motivée par le fait que ces médias se soient montrés critiques à l’égard du gouvernement d’Hugo Chávez. En un mot, il s’agirait d’un acte politique pour museler la presse d’opposition. Cette version a été reprise par la grande majorité des médias occidentaux2.


Or, la réalité est tout autre et a été soigneusement occultée par RSF et les transnationales de l’information dans le but de tromper l’opinion publique et de transformer le gouvernement le plus démocratique d’Amérique latine (Hugo Chávez s’est soumis à quinze processus électoraux depuis son accession au pouvoir en 1998 et en a remporté quatorze lors de scrutins salués par l’ensemble de la communauté internationale pour leur transparence) en un régime portant gravement à la liberté d’expression.


En effet, la décision de la Conatel aurait été prise dans n’importe quel pays du monde dans une situation similaire. Plusieurs radios ont délibérément ignoré une citation de la Commission destinée à vérifier l’état de la concession et à actualiser leur situation. Après enquête, la Conatel a découvert de nombreuses irrégularités telles que l’existence de concessionnaires décédés dont la concession était utilisée illégalement par une tierce personne, le non-renouvellement des démarches administratives obligatoires, ou tout simplement l’absence d’autorisation d’émettre. Or, la loi vénézuélienne, similaire à celles du reste du monde, stipule que les médias ne renouvelant pas leur concession dans le délai légal ou émettant sans autorisation perdent leur fréquence, et celle-ci revient dans le domaine public. Ainsi, trente-quatre stations qui émettaient de manière illégale ont perdu leur concession3.


En réalité, la décision de la Conatel, loin de limiter la liberté d’expression, a mis fin à une situation illégale et a ouvert une politique de démocratisation du spectre radioélectrique vénézuélien afin de le mettre au service de la collectivité. En effet, au Venezuela, 80% des radios et télévisions appartiennent au domaine privé, alors que seules 9% d’entre elles se trouvent dans le domaine public, le reste étant dévolu aux secteurs associatif et communautaire. De plus, l’ensemble des médias privés vénézuéliens se trouvent concentrés entre les mains de 32 familles4.


Ainsi, une mesure prise par la Conatel pour mettre fin à une situation illégale a été complètement manipulée par RSF et les médias occidentaux.


RSF a pris fait et cause pour l’opposition vénézuélienne, responsable d’un coup d’Etat contre Chávez en avril 2002, putsch immédiatement avalisée par l’organisation parisienne. RSF défend particulièrement la chaîne putschiste Globovisión, qu’elle considère comme le symbole de la liberté d’expression au Venezuela5. Néanmoins, elle omet de signaler qu’en plus de sa participation au putsch de 2002, Globovisión a soutenu le sabotage pétrolier la même année, a lancé un appel aux contribuables afin de ne pas s’acquitter de leurs impôts et a appelé à l’insurrection et à l’assassinat du Président Chávez6.


Dernièrement, Globovisión a apporté son soutien à la junte putschiste du Honduras qui a renversé le Président démocratiquement élu José Manuel Zelaya, unanimement condamnée par la communauté internationale. Le propriétaire de la chaîne Guillermo Zuloaga Núñez a ainsi reconnu le gouvernement illégal de Micheletti tout en lançant un appel au coup d’Etat : « Le gouvernement auto-proclamé de Micheletti respecte la Constitution et nous aimerions, nous aimerions vraiment qu’ici au Venezuela on respecte la Constitution comme on est en train de la respecter au Honduras7 ».


RSF ne défend pas la liberté d’expression au Venezuela. Elle préfère se ranger aux côtés des ennemis de la démocratie.



Notes



1 Reporters sans frontières, « Trente-quatre médias audiovisuels sacrifiés par caprice gouvernemental », 2 août 2009. http://www.rsf.org/Trente-quatre-medias-audiovisuels.html (site consulté le 3 août 2009).



2 Agencia Bolivariana de Noticias, « Productores independientes respaldan suspensión de emisoras radiales ilegales », 4 août 2009.



3 Fabiola Sanchez, « Radios desafían a Chávez operando por internet », The Associated Press, 3 août 2009.



4 Thierry Deronne, « Au Venezuela, la bataille populaire pour démocratiser le ‘latifundio’ des ondes », 2 août 2009 ; Agencia Bolivariana de Noticias, « Medida de Conatel no afectará libertad de expresión e información en Venezuela », 4 août 2009.



5 Reporters sans frontières, « Le gouvernement accélère sa croisade contre les médias privés en voulant modifier les lois et les règles », 21 juillet 2009.



6 Salim Lamrani, « Reporters sans frontières contre la démocratie vénézuélienne », Voltaire, 2 juillet 2009.



7 Agencia Bolivariana de Noticias, « Goblovisión apoya marcha a favor de gobierno golpista en Honduras », 22 juillet 2009.



jeudi 16 avril 2009

Vème Sommet des Amériques : La morale et la première photo ?

« Avec quelle morale vais-je aller à un sommet dans lequel il y a les USA et le Canada, mais pas Cuba ? », se demande Chávez
par Matilde SOSA, 15/4/2009
Le Sommet des Amériques des 17-19 avril prochains, qui aura lieu dans les îles caribéennes de Trinité-et-Tobago, est censé mettre en présence pour la première fois Obama et Chávez ainsi que d'autres présidents latino-américains.
À la veille de ce Sommet le leader bolivarien, a convoqué un autre sommet à Caracas: Le sommet de l’ALBA – Alternative Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique -, à laquelle appartiennent Cuba, la Bolivie, le Nicaragua, la Dominique, le Honduras et le Venezuela. Chávez a également annoncé que le 17 il recevra aussi à Caracas, respectivement, les présidents de l'Uruguay, Tabaré Vázquez, et du Paraguay, Fernando Lugo. Trinité-et-Tobago se trouve à quelques minutes de vol du Venezuela.

mercredi 8 avril 2009

Corrido de un hombre valiente/Ballade d'un homme vaillant



“Fueron centenares de micro revoluciones,
no era la oligarquía que protestaba,”
« Il y a eu des centaines de micro-révolutions,
ce n'était pas l'oligarchie qui protestait, »

“era el pueblo pobre, los desamparados, era los estudiantes,”
« C’était le peuple pauvre, les déshérités, c’étaient les étudiants »
“yo ya no tengo duda,
CONSEGUIMOS LA SALIDA”
« Moi, je n’ai plus de doute,
ON A TROUVÉ L’ISSUE ! »

Le dedico este corrido
a un hombre que le sobra el valor,
que no le tiemblan los pantalones
Je dédie cette ballade
à un homme qui a beaucoup de courage,
qui n’a pas les jambes qui tremblent

para decir las verdades como son,
es un gran hombre que lucha por el pueblo
pour dire les vérités telles qu’elles sont,
c'est un grand homme qui lutte pour le peuple

y para el pueblo quiere lo mejor.
et pour le peuple, il veut ce qu’il y a de meilleur.

Nacido allá en Venezuela
y por su patria él siempre luchó
Il est né là-bas au Venezuela
et pour sa patrie, il a toujours combattu

para acabar la corrupción
que hace unos años su pueblo sufrió
pour en finir avec la corruption
qui depuis tant d’années a fait souffrir son peuple

su movimiento bolivariano
a su país adelante sacó.
son mouvement bolivarien
pour son pays il l’a mené a bien

Estribillo/Refrain
Le quita al rico para darle al pobre
cambia las leyes, la Constitución
Il prend au riche pour donner au pauvre
Il change les lois, la Constitution
y que los niños también los ancianos
tengan salud y una educación
et pour que les enfants ainsi que les anciens
aient la santé et une éducation
Muchas naciones le tienen envidia
porque saben que él es el mejor
Beaucoup de nations l’envient
Parce qu’elles savent que c’est lui le meilleur
esperamos que sigan el ejemplo
de Hugo Chávez, ese gran señor.
nous espérons qu’elles suivront l’exemple
de Hugo Chávez, ce grand Monsieur.

“Te metiste conmigo pajarito,
tú no sabes mucho de historia,
tú no sabes mucho, de nada sabes,”
« Tu t’es mesuré avec moi, petit oiseau,
Tu ne connais pas grand-chose de l’histoire
Tu ne connais pas grand-chose, tu ne connais RIEN ! »

una gran ignorancia es la que tú tienes,
eres un ignorante Mister Danger,
Ce que tu as c’est une grande ignorance,
Tu es un ignorant, Mister Danger

¡LO PEOR QUE HABIDO EN ESTA PLANETA
se llama SEÑOR GEORGE W. BUSH!
CE QU’IL Y A EU DE PIRE SUR CETTE PLANÈTE
s’appelle MONSIEUR GEORGE W. BUSH !

No le teme al Imperio Americano
dice que el gringo es malo y traidor
Il ne craint pas l’empire américain
Il dit que ce Ricain est malfaisant et traître

que lo que quiere es su riqueza
pero con Chávez, el gringo se jodió
que ce qu’il veut c’est sa richesse
mais avec Chávez, le Ricain s’est fait baiser

Por el petróleo invadieron a Irak
y se adueñaron de aquella nación
Pour le pétrole ils ont envahi l’irak
et se sont emparés de ce pays

Quiere que luchen todos como hermanos
sigue el ejemplo del Libertador
Il voudrait qu’on lutte tous comme des frères
il suit l’exemple du Libérateur (Simon Bolivar)

a otros países les tiende la mano
por un mañana y un futuro mejor
Aux autres pays il tend la main
pour un lendemain et un futur meilleur

Nicaragua, Brasil y Bolivia
Y hasta Cuba también Ecuador
Nicaragua, Brésil et Bolivie
jusqu’à Cuba ainsi qu’à l’Equateur

Le quita al rico para darle al pobre
cambia las leyes, la Constitución
Il prend au riche pour donner au pauvre
Il change les lois, la Constitution

y que los niños, también los ancianos
tengan salud y una educación
et pour que les enfants ainsi que les anciens
aient la santé et une éducation

Muchas naciones le tienen envidia
porque saben que él es el mejor
Beaucoup de nations l’envient
Parce qu’elles savent que c’est lui le meilleur

esperamos que sigan el ejemplo
de Hugo Chávez, ese gran señor.
nous espérons qu’elles suivront l’exemple
de Hugo Chávez, ce grand Monsieur.

Traduit par Esteban G., révisé par Fausto Giudice,
Tlaxcala

lundi 12 janvier 2009

Le dessin du jour

Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse de plus ? ça ne vous suffit pas que le Zaïm arabe Hougou Bin Chaviz ait rompu les relations diplomatiques avec Israël ?
Source : Al Quds Al Arabi, 12/1/2009

jeudi 11 décembre 2008

Conversations avec Chávez et Castro

par Sean PENN, The Nation, 25/11/2008. Traduit par Alexandre Govaerts, collectif ViVe-Belgique et révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala
Source :
Conversations With Chávez and Castro


Joe Biden, peu de temps avant son élection à la vice-présidence des États-Unis, encourageait ainsi ses troupes : “Nous ne pouvons continuer à dépendre de l’Arabie Saoudite ou d’un dictateur vénézuélien pour notre approvisionnement énergétique”. Bon, je sais bien ce qu’est l’Arabie Saoudite. Mais comme je m’étais rendu au Venezuela en 2006, que j’y avais visité les bidonvilles, que je m’étais mêlé aux riches membres de l’opposition et que j’avais passé des jours et des jours avec les supporters du président, je me suis demandé – façon de parler – à qui faisait référence le sénateur Biden.

Hugo Chávez Frias est le président démocratiquement élu du Venezuela, et quand je dis démocratiquement, je veux dire qu’il s’est présenté de nombreuses fois devant les électeurs au cours de scrutins que les observateurs internationaux ont déclaré réguliers et a obtenu de larges majorités dans un système qui, malgré ses défauts et irrégularités a donné à ses opposants l’opportunité de le battre et d’occuper son poste, tant à l’occasion du référendum de l’année dernière que lors des récentes élections régionales du mois de novembre.

Les paroles de Biden, au contraire, représentent le type de rhétorique qui nous a poussé à nous empêtrer dans une guerre coûteuse, tant en termes de vies que d’argent. Une guerre qui, bien qu’elle ait fait tomber un connard en Irak, a également fait tomber les principes les plus dynamiques sur lesquels ont été fondés les Etats-Unis, facilité le recrutement d’Al Qaïda et conduit à la déconstruction des forces armées étatsuniennes.

Jusqu’en octobre 2008, j’avais déjà amplement réfléchi à mes visites antérieures au Venezuela et à Cuba et au temps que j’avais passé avec Hugo Chávez et Fidel Castro. Et je suis de plus en plus allergique à la propagande. Car bien qu’Hugo Chávez ait également une certaine tendance à la rhétorique, il n’a jamais déclenché une guerre. Après ma première visite, j’étais déjà arrivé à révéler à mes amis, en privé : “C’est vrai, il se peut que Chávez ne soit pas un homme bon, mais il se peut également que ce soit un grand homme”.

Parmi les personnes à qui je fis cette déclaration se trouvaient l’historien Douglas Brinkley et Christopher Hitchens, l’éditorialiste de Vanity Fair. Ils étaient tous les deux parfaits. Brinkley est un penseur très stable, dont l’éthique d’historien garantit l’adhésion à des preuves irréfutablement construites sur la raison. Hitchens, un astucieux artisan des mots toujours assez imprévisible dans ses préférences, est une valeur sûre à tout point de vue, qui a défini un jour dans une émission télévisée Chávez comme un “clown riche en pétrole”. Bien qu’Hitchens soit aussi intègre que brillant, il peut se révéler combatif jusqu’à l’intimidation, ainsi qu’il l’a démontré par ses commentaires très durs envers Cindy Sheehan, la sainte activiste pacifique. Brinkley et Hitchens équilibreraient tout parti pirs dans mes écrits, au-delà du fait qu’ils sont deux gars avec qui je m’amuse bien et que j’aime beaucoup.

J’ai donc appelé Fernando Sulichin, un vieil ami producteur de cinéma indépendant en Argentine, qui dispose de bons contacts, et je lui ai demandé de s’en servir et de nous obtenir le visa nécessaire pour pouvoir interviewer Chávez. En outre, nous voulions nous rendre du Venezuela à Cuba et c’est pourquoi j’ai demandé à Fernando qu’il sollicite des entretiens pour nous aux frères Castro, le plus urgent étant celui avec Raúl, qui a obtenu les rênes du pouvoir des mains de son frère malade en février 2008, et qui n’avait jamais accordé d’interview à un étranger. J’avais voyagé à Cuba en 2005 et avais eu la chance de rencontrer Fidel. J’espérais avec anxiété de pouvoir avoir un entretien avec le nouveau président.

Le téléphone sonna le lendemain à deux heures de l’après-midi.

- “Mon frère, je t’ai obtenu ce que tu voulais”, m’a dit Fernando.

Notre vol de Houston à Caracas fut retardé pour des problèmes techniques. Il était une heure du matin et, tandis que nous attendions, Hitchens tournait en rond, rongé par l’impatience.

- “Un malheur n’arrive jamais seul”, me dit-il.

La phrase semblait lui plaire, car il la répéta. Je pensai qu’il allait nous porter malheur avec son pessimisme et lui dis :

- “Tout va bien se passer, Hitch. Ils vont nous trouver un autre avion et nous arriverons à temps”.

Mais il nous portera effectivement malheur, un peu plus tard. Finalement, nous décollé deux heures plus tard.

A l’atterrissage à Caracas, Fernando était là pour nous accueillir. Il nous conduisit à un terminal privé où nous attendîmes l’arrivée du président Chávez, qui nous emmena avec lui en tournée électorale sur la merveilleuse Isla Margarita, en pleine campagne pour les élections des gouverneurs.

Nous passâmes les deux jours suivants entièrement avec Chávez, dédiant de nombreuses heures à des réunions entre nous quatre. Dans l’espace privé de l’avion présidentiel, je découvris que l’anglais de Chávez s’améliore quand il parle de base-ball. Quand Douglas lui demanda si la Doctrine Monroe devrait être abolie, Chávez – qui choisit toujours ses mots avec précaution – repassa à l’espagnol pour expliquer les détails de sa position contre la doctrine en question, qui a justifié l’intervention étatsunienne en Amérique Latine pendant près de deux siècles.



- “Il faut abolir la Doctrine Monroe”, me dit-il. “Nous avons dû nous la supporter pendant plus de 200 ans. Il faut toujours garder en mémoire l’opposition de Bolivar à Monroe. Jefferson avait l’habitude de dire que les États-Unis devraient absorber une à une les républiques du sud. Le pays dans lequel vous êtes nés a été fondé sur une mentalité impérialiste”.

Les services secrets vénézuéliens lui disent que le Pentagone dispose de plans pour envahir son pays.

- “Je sais qu’ils pensent à envahir le Venezuela”, me dit-il. On dirait qu’il voit la fin de la Doctrine Monroe comme une mesure de son destin. “Personne ne pourra revenir ici pour piller nos ressources naturelles”.

Est-il préoccupé par la réaction des États-Unis à ses déclarations sans équivoque à propos de la Doctrine Monroe? Citant José Gervasio Artigas, le militant uruguayen pour la liberté, il répond :

- “Je ne crains pas la vérité et par elle je n’offense pas”.

Hitchens est assis en silence et prend des notes pendant toute la conversation. Chávez décèle une lueur de scepticisme dans ses yeux.

- “Cris-to-fer, pose-moi une question. Une question très difficile.”

Ils échangent un sourire. Hitchens lui demande :

- “Quelle est la différence entre Fidel et toi?”

Chávez répond :

- “ Fidel est communiste, moi pas. Je suis social-démocrate. Fidel est marxiste-léniniste. Moi pas. Fidel est athée et moi pas. Un jour nous avons discuté de Dieu et du Christ. J’ai dit à Castro ‘Moi, je suis chrétien. Je crois en les évangiles sociaux du Christ’. Lui pas. Il n’est pas croyant, tout simplement. A plusieurs reprises, Castro m’a dit que le Venezuela n’est pas Cuba et que nous ne sommes pas dans les années soixante”.

- “Tu comprends”, dit Chávez, “le Venezuela doit avoir un socialisme démocratique. Castro a été un professeur pour moi. Un maître. Pas dans l’idéologie, mais dans la stratégie.”

De manière ironique, peut-être, John F. Kennedy est le président étatsunien préféré de Chávez.

- “J’étais un enfant”, me dit-il, “Kennedy était la force d’impulsion de la réforme aux Etats-Unis”.

Supris par l’affinité qui lie Chávez à Kennedy, Hitch se joint à la conversation et mentionne le plan économique de Kennedy pour l’Amérique Latine, opposé à Cuba.

- “L’Alliance pour le Progrès fut une bonne chose?”

- “Oui” répond Chávez, “l’Alliance pour le Progrès se voulait un projet politique destiné à améliorer les conditions. Il visait à réduire les différences sociales entre les cultures”.

Notre conversation à quatre continua dans des bus et au cours de meetings et d’inaugurations dans toute l’Ile Margarita. Chávez est infatigable. Il s’adresse à toute nouvelle assemblée pendant des heures sous un soleil de plomb. Il dort au maximum quatre heures par nuit et consacre sa première heure de la journée à lire les nouvelles du monde. Et une fois qu’il est levé, il est impossible à arrêter, malgré la chaleur, l’humidité et les deux couches de chemises rouges révolutionnaires qu’il endosse.

Mes motivations principales pour ce voyage étaient au nombre de trois : inclure les voix de Brinkley et Hitchens, approfondir ma connaissance du Venezuela et de Chávez et affûter mes mains d’écrivain, ainsi que solliciter l’aide de Chávez pour convaincre les frères Castro de nous recevoir tous les trois à La Havane. Bien que Fernando m’avait dit que la troisième pièce du puzzle était approuvée et confirmée, il y avait eu, quelque part dans nos échanges culturels, linguistiques et téléphoniques un malentendu. Pendant ce temps-là, CBS News attendait un dossier de Brinkley, Vanity Fair un de Hitchens et moi j’écrivais pour The Nation.

Au bout de trois jours au Venezuela, nous remerciâmes le président Chávez pour le temps qu’il nous avait dédié, tous les quatre installés entre le personnel de sécurité et la presse dans l’aéroport Santiago Marino de l’Ile Margarita. Brinkley avait une dernière question à poser, et moi aussi.

- “Monsieur le président”, lui dit-il, “si Barack Obama est élu président des États-Unis, accepterez-vous une invitation de sa part pour aller à Washington et vous entretenir avec lui?”

Chávez répondit sans hésitation :

- “Oui”

Quand ce fut mon tour, je lui dis :

- “Monsieur le président, il est très important pour nous que les Castro puissent nous recevoir. Il est impossible de raconter l’histoire du Venezuela sans inclure Cuba et il est impossible de raconter l’histoire de Cuba sans les Castro.”

Chávez nous promit qu’il appellerait le président Raúl Castro quand il serait à bord de son avion et qu’il lui transmettrait notre demande. Mais il nous avertit qu’il était peu probable que Fidel, le grand frère, puisse répondre aussi rapidement, vu qu’il se voue actuellement tout entier à l’écriture et à la réflexion et qu’il ne reçoit plus beaucoup de gens. Il ne pouvait rien nous promettre non plus quant à la disponibilité de Raúl. Chávez monta dans son avion et s’en alla.

Le matin suivant nous volions vers La Havane. Je ne vous cacherai rien : le Ministère de l’Energie et du Pétrole nous avait prêté un avion. Si quelqu’un veut considérer cela comme de la subornation, libre à lui. Mais quand il lira le dossier écrit par un journaliste qui a voyagé dans l’Air Force One ou dans tout autre avion de transport militaire des États-Unis, qu’il le rejette aussi pour les mêmes raisons. Nous avons apprécié le luxe de ce voyage, mais celui-ci n’a pas influencé le contenu de nos reportages.

“Un malheur arrive rarement seul”

Je risquais beaucoup. Le fait de monter dans l’avion pour La Havane sans avoir aucune garantie de rencontrer Raúl Castro me rendait anxieux. Christopher avait annulé à la dernière minute plusieurs participations à des conférences importantes pour effectuer ce voyage. Il n’a pas l’habitude de laisser tomber les gens et c’est pourquoi le côté “à prendre ou à laisser” [de notre proposition à Castro] le rendait nerveux. Douglas, professeur d’histoire à l’université Rice, devait rentrer au plus tôt pour remplir ses obligations académiques. Fernando comprenait que nous espérions de lui qu’il soit le “bélier” qui nous permettrait d’entrer. Tandis que moi, je comptais sur le coup de téléphone de Chávez à Castro, tant pour obtenir l’interview que pour sauver la face devant mes compagnons.

Nous atterrissons à La Havane vers midi et le comité d’accueil est composé d’Omar Gonzalez Gimenez, président de l’Institut Cubain du Cinéma et de Luis Alberto Notario, chef du service de coproduction internationale de l’Institut. Je les avais rencontrés lors de mon précédent voyage à Cuba. Nous commençons à parler de choses personnelles en nous dirigeant vers le bureau des douanes, quand Hitch s’avance et, sans aucune pudeur, apostrophe Omar :

- “Monsieur, nous devons voir le président!”

- “Oui” répond Omar, “nous avons été informés de votre requête et en avons fait part au président. Nous attendons sa réponse”.

Pendant tout le reste de la journée et jusqu’à l’après-midi suivant, nous torturons nos hôtes avec un son de tambour monotone : Raúl, Raúl, Raúl. Je m’imaginais que si Fidel était dans les conditions idoines et réussissait à trouver le temps, il appelerait. Et, dans le cas contraire, je lui étais encore reconnaissant de notre rencontre précédente et le lui dis dans une note que je demandai à Omar de lui envoyer. Je ne connaissais de Raúl que ce que j’avais lu de lui et je ne pouvais dire s’il serait disposé à nous voir ou non.

Les Cubains sont particulièrement chaleureux et hospitaliers. Tandis que nos hôtes nous emmenaient vers la ville, je me rendis compte du fait que la quantité de voitures étatsuniennes des années cinquante avait diminué au cours des quelques années qui étaient passées depuis mon dernier voyage, et étaient remplacées par des voitures russes plus petites. En passant par le Malecón, devant la Section des Intérêts des Etats-Unis, à l’aspect agressif, où les vagues qui se brisent contre les récifs éclaboussent les voitures qui passent, je remarquai un élément presque indescriptible de l’atmosphère de Cuba. C’est la présence palpable d’une histoire architecturale et humaine sur un petit bout de terre entouré d’eau. Le touriste lui-même peut ressentir l’esprit d’une culture qui proclame de différentes manières que “ceci est notre endroit particulier”.

Nous serpentons à travers la vieille ville de La Havane quand, dans une immense vitrine qui se trouve en face du Musée de la Révolution, nous voyons le Granma, le bateau qui transporta les révolutionnaires cubains depuis le Mexique en 1956. Nous continuons vers le Palais des Beaux-Arts, dont les collections d’expositions politiques et passionnées sont une coupe transversale de l’énorme réserve de talent de Cuba. Nous visitons ensuite l’Institut Supérieur des Arts et allons ensuite dîner avec le président de l’Assemblée Nationale, Ricardo Alarcón et Roberto Fabelo, un peintre à qui il avait été dit que j’avais apprécié ses oeuvres lors de notre visite au musée. A minuit nous n’avions toujours pas de nouvelles de Raúl Castro. On nous accompagna ensuite à la maison du protocole, où nous nous reposâmes jusqu’à l’aube.

Le jour suivant à midi, nous nous rendîmes compte du peu de temps qui nous restait. Nous n’avions que seize heures à La Havane avant de nous rendre à l’aéroport pour prendre notre vol de retour. Nous étions assis autour d’une table à La Castellana, une taverne luxueuse de la vieille ville de La Havane, avec un grand groupe d’artistes et de musiciens qui, dirigés par le célèbre peintre cubain Kcho, avaient créé la Brigade Martha Machado, une organisation de volontaires qui aide les victimes des ouragans Ike et Gustav sur l’Ile de la Jeunesse. La Brigade reçoit un soutien total du gouvernement en termes d’argent, d’avions et de personnel, ce qui aurait été le rêve de nos volontaires de la Côte du Golfe après l’ouragan Katrina. Antonio Castro Soto del Valle, le fils de Fidel, un élégant et modeste homme de 39 ans, se joint à nous. Antonio, qui a étudié la médecine est le médecin de l’équipe nationale de base-ball de Cuba. Je m’entretint de manière brève mais agréable avec lui et lui réiterai notre désir de voir Raúl.

Notre temps disponible à La Havane se réduisait de plus en plus. Omar me dit que la décision du président ne saurait tarder. Les doigts croisés, Douglas, Hitch, Fernando et moi repartîmes à la maison du protocole pour préparer nos valises à l’avance. Il était 18 heures, il nous restait dix heures sur l’île. J’étais assis en bas, dans la salle d’attente, lisant à la lumière brumeuse de la fin du jour. Hitch et Douglas étaient en haut dans leurs chambres, tentant sans doute de faire la sieste pour tromper l’anxiété. A côté de moi, Fernando ronflait dans le sofa.

C’est alors qu’apparut Luis à la porte d’entrée, qui était ouverte. Je le regardai par-dessus mes lunettes et il me fit un geste très direct. Sans dire mot, il m’indiqua avec son doigt le haut des escaliers, où dormaient mes camarades. Luis hochait la tête comme pour s’excuser.

- “Toi seul”, me dit-il.

Le président avait pris sa décision.

Je pus entendre résonner dans ma tête l’écho des doutes de Hitch, “un malheur n’arrive jamais seul”. Il s’adressait à moi? Quoi qu’il en soit, je mis la main à ma poche arrière pour vérifier que j’avais mon carnet contenant les notes vénézueliennes, je cherchai mon stylo, attrapai mes lunettes et sortis avec Luis. Juste avant de refermer la portière de la voiture qui nous attendait, j’entendis la voix de Fernando qui m’appelait :

- “Sean!”

La voiture démarra.

Je vais voir le magicien

Aux États-Unis, le président cubain Raúl Castro, ex-ministre de la Défense de l’île, est considéré comme un “militariste froid” et un “pantin” de Fidel. Mais le jeune révolutionnaire au catogan de la Sierra Maestra est en train de démontrer que les serpents se trompent. Certes, le “raoulisme” croît en parallèle au récent essor économique, industriel et agricole. L’héritage de Fidel, comme celui de Chávez, dépendra de la durabilité d’une révolution flexible, capable de survivre au départ de son dirigeant pour cause de mort ou de renoncement. Fidel a une fois encore été sous-estimé par le Nord. En désignant son frère Raúl, il a placé les décisions politiques quotidiennes de son pays en de formidables mains. Dans un rapport du Conseil des Affaires Hémisphériques, le porte-parole du Département d’État, John Casey, a reconnu que le raoulisme pourrait conduire à une “plus grande ouverture et une plus grande liberté pour le peuple cubain”.

Je me retrouvai assis à une petite table vernie dans un bureau du gouvernement, en compagnie du président Castro et d’un traducteur.

- “Fidel vient de m’appeler”, me dit-il. “Il veut que je l’appelle après que nous aurons parlé”.

Il y a un ton dans la voix de Raúl qui rappelle une vie d’affectueuse tolérance pour l’oeil vigilant de son grand frère.

- “Il veut tout savoir de notre discussion”, me dit-il avec un sourire de sage. “Je n’ai jamais aimé accorder des interviews”, ajoute-t-il. “On dit beaucoup de choses, mais quand elles sont publiées elles sont coupées et condensées. Les idées perdent leur sens. On m’a dit que vos films sont longs. Qui sait si votre journalisme le sera aussi”.

Je lui promets d’écrire le plus rapidement possible et que j’imprimerai tout ce que j’aurai écrit. Il me dit qu’il a promis de manière informelle à d’autres personnes sa première interview en tant que président et, comme il ne désire pas multiplier ce qui pourrait être considéré comme une insulte, il a choisi de me recevoir tout seul, sans mes camarades.

Castro et moi buvons chacun notre tasse de thé.

- “Il y a quarante-six ans, à cette heure exacte, nous mobilisâmes les troupes. Almeida dans l’intérieur de l’île, Che Guevara à l’ouest, Fidel à La Havane et moi dans l’est. Il avait été annoncé à midi que le président Kennedy allait prononcer un discours à Washington. Nous étions en pleine guerre des missiles. Nous nous attendions à ce que le discours soit une déclaration de guerre. Après son humiliation dans la Baie des Cochons, la pression imposée par les missiles (qui selon Castro étaient purement défensifs) représenterait une grande défaite pour Kennedy. Et il ne tolérerait pas cette défaite. Aujourd’hui nous étudions de manière très prudente les candidats aux États-Unis et nous nous focalisons sur McCain et Obama. Nous relisons à la loupe tous leurs anciens discours. En particulier ceux qu’ils ont prononcé en Floride, où le fait de s’opposer à Cuba est devenu pour beaucoup un commerce rentable. A Cuba nous n’avons qu’un seul parti, mais aux États-Unis il n’y a que peu de différence. Les deux partis sont l’expression de la classe dominante.”

Il indique que les membres actuels du lobby cubain de Miami sont des héritiers de la richesse de l’ère de Batista ou des latifondistes internationaux “qui ont acheté leurs terres pour quelques centimes”, au moment où Cuba se trouvait sous la domination absolue des États-Unis, qui a duré soixante ans.

- “La réforme agraire de 1959 a été le Rubicon de notre Révolution. Une condamnation à mort pour nos relations avec les États-Unis”.

Castro semble m’étudier, tandis qu’il boit une autre gorgée de thé.

- “A ce moment-là, on ne parlait pas de socialisme, ni de relations entre Cuba et la Russie. Mais le sort en était jeté”.

Après que le gouvernement d’Eisenhower eut commis un attentat contre deux bateaux contenant des armes pour Cuba, Fidel s’est tourné vers d’anciens alliés. Raúl explique :

- “Nous avons demandé à l’Italie. Non! Nous avons demandé à la Tchécoslovaquie. Non! Personne ne nous donnait des armes pour nous défendre, parce qu’Eisenhower avait fait pression sur eux. Ainsi, quand la Russie nous les envoya, nous n’avons pas eu le temps d’apprendre à nous en servir avant que les États-Unis ne nous attaquent à la Baie des Cochons.

Il rit et se dirige vers une pièce contiguë, disparaissant un moment derrière un mur et revenant après quelques instants vers moi en plaisantant :

- “ A soixante-dix-sept ans, c’est la faute du thé”.

Blague à part, Castro se déplace avec l’agilité d’un jeune homme. Il fait des exercices tous les jours, ses yeux brillent quand il vous regarde et sa voix est puissante. Il reprend la conversation où il l’avait laissée.

- “Tu sais, Sean, il existe une photo de Fidel prise durant la Baie des Cochons. Il se trouve devant un char russe. Nous ne savions même pas encore à ce moment-là comment faire marche arrière avec ces chars”, raconte-t-il en riant. “La retraite ne fait pas partie de nos plans!”

Raúl Castro se montre chaleureux, ouvert, plein d’énergie et démontre une grande intelligence.

Je repasse aux élections étatsuniennes et lui répète la question que Brinkley avait posée à Chávez :

- “En supposant que Barack Obama soit élu, accepteriez-vous une réunion à Washington avec lui, quelques semaines après son investiture?”

Raúl Castro réfléchit :

- “C’est une question intéressante”, dit-il en passant à un silence long et inconfortable, jusqu’à ce qu’il ajoute : “Les États-Unis ont le processus électoral le plus compliqué du monde. Il y a des fraudeurs électoraux très expérimentés au sein du lobby cubano-étatsunien de Floride...

Je l’interromps :

- “Je pense que ce lobby est actuellement en proie à la déliquescence” – et j’ajoute, avec la confiance d’un optimiste à toute épreuve : “Obama sera notre prochain président”.

Castro sourit, probablement pour le côté candide de ma remarque, puis son sourire disparaît en prononçant ces mots :

- “Si on ne l’assassine pas avant le 4 novembre, il sera votre prochain président”.

Je lui signale qu’il n’a pas encore répondu à ma question sur la rencontre à Washington.

- “Tu sais” dit-il “j’ai lu les déclarations d’Obama selon lesquelles il maintiendra le blocus”.

Je fais un bref commentaire :

- “Il a utilisé le terme ‘embargo’”.

- “Oui”, dit Castro, “le blocus est un acte de guerre, c’est pourquoi les États-Unis préfèrent parler d’embargo, un terme qui s’utilise dans les textes juridiques... Quoi qu’il en soit, nous savons qu’il s’agit d’une rhétorique pré-électorale et qu’il a également annoncé qu’il était prêt à discuter avec tous”.

Raúl interrompt son propre discours :

- “Tu dois sans doute penser ‘Le frère parle autant que Fidel’... – nous rions tous les deux – Ce n’est pas comme ça d’habitude, mais tu vois... Un jour Fidel reçut une délégation chinoise dans cette salle. Plusieurs diplomates et un jeune traducteur. Je pense que c’était la première fois que le traducteur se trouvait en présence d’un chef d’État. Ils avaient eu un vol très long et subissaient encore les effets du décalage horaire. Fidel le savait, évidemment, mais il continua à parler pendant des heures. Tout d’un coup, une personne qui se trouvait au bout de la table, là-bas – il m’indique une chaise éloignée – a commencé à avoir les paupières lourdes. Puis ce fut au tour d’un autre et encore d’un autre. Mais Fidel continuait à parler. Peu de temps après, tous nos hôtes, y compris le chef de la délégation à qui Fidel s’adressait en personne, dormaient en ronflant. Fidel tourna donc les yeux vers la seule personne encore éveillée, le jeune traducteur, et continua la conversation avec lui jusqu’à l’aube.

Raúl et moi nous tordons de rire. Je n’avais eu qu’un entretien avec Fidel, dont la passion et l’esprit impressionnant étaient une intarissable source de paroles. Mais ça m’avait suffi comme preuve. Quand Raúl Castro reprit le fil de la discussion, seul notre traducteur ne riait pas.

- “Au cours de ma première déclaration après le début de la maladie de Fidel, j’ai indiqué que nous étions disposés à parler de nos relations avec les États-Unis d’égal à égal. Plus tard, en 2006, je le répétai lors d’un discours sur la Place de la Révolution. Les médias étatsuniens rirent de ma proposition en prétendant que j’appliquais un cosmétique sur la dictature”.

Je lui offre une nouvelle opportunité de parler au peuple des États-Unis. Il répond :

- “Les Étatsuniens sont nos plus proches voisins. Nous devrions nous respecter. Nous n’avons rien contre le peuple des États-Unis. De bonnes relations seraient mutuellement avantageuses. Il se peut que nous ne pourrons résoudre tous nos problèmes, mais nous pourrons résoudre nombre d’entre eux.

Il fait une pause et médite longuement une pensée.

- “Je vais vous dire quelque chose que je n’ai jamais dit en public. A un certain moment, une personne du Département d’Etat révéla ce qui suit, mais on le fit taire immédiatement, par peur des conséquences sur l’électorat de Floride, et maintenant que je vous le révèle, le Pentagone pensera que je suis indiscret”.

Je retiens ma respiration en attendant la suite.

“Depuis 1994, nous sommes en contact permanent avec les militaires étatsuniens pour des accords secrets” me dit Castro. “Nous avions convenu de ne parler que des affaires concernant Guantánamo. Le 17 février 1993, sur demande des États-Unis de discuter du dossier relatif aux localisateurs de bouées pour la navigation des bateaux dans la baie, nous établîmes les premiers contacts de l’histoire de la Révolution. Entre le 4 mars et le 1er juillet se déroula la crise des balseros [les Cubains qui tentent de rejoindre les États-Unis dans des embarcations de fortune]. Une ligne directe fut établie entre nos deux armées et le 9 mai 1995, nous nous mîmes d’accord pour organiser des réunions mensuelles entre de hauts responsables des deux gouvernements. 157 réunions ont eu lieu jusqu’à ce jour et elles sont toutes enregistrées. Les réunions ont lieu le troisième vendredi de chaque mois. Nous alternons les lieux de réunion entre la base étatsunienne de Guantánamo et le territoire cubain. Nous avons réalisé des manoeuvres conjointes de réponse à des situations d’urgence. Par exemple, nous allumons un feu et les hélicoptères étatsuniens prennent de l’eau de la baie, en concertation avec les hélicoptères cubains. (Avant cela) la base étatsunienne de Guantánamo n’avait généré que du chaos. Nous avons perdu des gardes-frontières et nous en avons des preuves photographiques. Les États-Unis avaient soutenu l’émigration illégale et dangereuse et leurs garde-côtes interceptaient les Cubains qui tentaient d’abandonner l’île. Ils les emmenaient à Guantánamo et nous initiâmes une coopération minimale. Nous arrêterions de surveiller notre côte. Si quelqu’un désirait partir, libre à lui. Et ainsi, nous commençâmes à collaborer sur les dossiers relatifs à la navigation. À présent, il y a toujours un agent du Département d’État présent lors des réunions du vendredi” – Il ne donne aucun nom et continue - “Le Département d’État a tendance à être moins raisonnable que le Pentagone. Mais personne n’a élevé la voix car... je n’y participe pas. Parce que je parle fort. C’est le seul endroit au monde où ces deux militaires se réunissent en paix”.

- “Et que se passe-t-il avec Guantánamo?”, lui demandai-je.

- “Je vais vous dire la vérité”, me dit Castro. “La base est notre otage. En tant que président, je dis que les États-Unis doivent s’en aller. En tant que militaire, je dis : laissons-les rester”.

En moi-même, je me demande s’il est sur le point de me révéler une grande nouvelle. Ou est-ce une nouvelle qui n’a que peu d’importance? Personne ne devrait s’étonner du fait que les ennemis se parlent en coulisse. Ce qui constitue la surprise, c’est qu’il me le révèle. Je fais demi-tour et reviens à la question de la rencontre avec Obama.

- “Au cas où une réunion avait lieu entre vous et le prochain président, quel serait la première priorité de Cuba?”

Il répond sans hésiter :

- “Normaliser les relations commerciales”.

L’indécence de l’embargo étatsunien contre Cuba n’a jamais été plus évidente que maintenant, après les dévastations dues au passage de trois ouragans. Les besoins du peuple cubain n’ont jamais été aussi pressants. L’embargo est tout simplement inhumain et contre-productif. Raúl continue :

- “Le seul but de l’embargo est de nous faire du tort. Personne ne peut décourager la Révolution. Laissons les Cubains rendre visite à leur famille ici. Laissons les étatsuniens venir à Cuba”.

On dirait qu’il veut simplement dire ‘laissons-les venir voir cette terrible dictature communiste dont ils n’arrêtent pas d’entendre parler dans la presse, où même des représentants du Département d’État et des dissidents exilés reconnaissent que si des élections libres et ouvertes devaient être organisées à Cuba, le Parti Communiste au pouvoir obtiendrait 80% des suffrages. Je lui énumère les noms de plusieurs conservateurs étatsuniens qui ont critiqué l’embargo, de feu l’économiste Milton Friedman à Colin Powell, en passant par le sénateur républicain du Texas Bailey Hutchinson, qui a dit : “Cela fait longtemps que je pense que nous devrions chercher une nouvelle stratégie pour Cuba. Celle-ci consiste en l’ouverture à plus de commerce, surtout de denrées alimentaires, spécialement si nous pouvons offrir au peuple plus de contacts avec le monde extérieur. Si nous pouvons relancer l’économie, cela permettra aux gens de mieux lutter contre la dictature”.

Ignorant l’affront, Castro réplique, audacieux:

- “Nous acceptons le défi”.

Nous sommes entretemps passés du thé au vin rouge et au dîner.

- “Laisse-moi te dire quelque chose”, me dit-il. “Nous avons fait de nouvelles prospections, selon lesquelles il est fort possible que nous disposions de réserves de pétrole sur notre littoral que les compagnies étatsuniennes pourraient venir forer. Nous pouvons négocier. Les États-Unis sont protégés par les mêmes lois commerciales cubaines que celles accordées aux autres pays. Peut-être que cela pourra être réciproque. Il y a 110.000 kilomètres carrés de mer dans la zone partagée. Dieu ne serait pas juste s’il ne nous concédait pas un peu de pétrole. Je ne crois pas qu’il nous ait privé de cette manière.”

En effet, le US Geological Survey a calculé que la zone concernée contiendrait des réserves montant à 9 milliards de barils de pétrole et environ 10 milliards de mètres cubes de gaz naturel dans le bassin maritime du nord de Cuba. A présent que les relations instables avec le Mexique se sont améliorées, Castro essaie d’améliorer également les rapports entre Cuba et l’Union Européenne.

- “Les relations avec l’Union Européenne devraient s’améliorer quand Bush s’en ira”, assure-t-il, confiant.

- “Et avec les États-Unis?”

- “Ecoute”, me dit-il, “nous avons autant de patience que les Chinois. 70% de notre population est née après [l’imposition du] blocus. Je suis le ministre de la Défense qui a le plus duré dans toute l’histoire. Quarante-huit ans et demi jusqu’en octobre dernier. C’est pour cela que je porte cet uniforme et que je continue à travailler dans mon ancien bureau. On n’a touché à rien dans le bureau de Fidel. Durant les manoeuvres militaires du Pacte de Varsovie, j’étais le plus jeune et celui qui était à son poste depuis le plus longtemps. Ensuite, je devins le plus vieux et je continue à être le plus ancien en place. L’Irak est un jeu d’enfant en comparaison de ce qui se passerait si les États-Unis envahissaient Cuba.” Il boit une gorgée de vin et ajoute “Prévenir une guerre, c’est la gagner. Telle est notre doctrine.”

Après avoir fini de dîner, le président et moi sortons par une porte vitrée coulissante et nous retrouvons dans une terrasse qui ressemble à un jardin d’hiver avec ses plantes tropicales et ses oiseaux. Tandis que nous continuons à savourer le vin, il me dit :

- “Il y a un film américain dans lequel l’élite est assise autour d’une table et essaie de décider qui sera le prochain président. Ils regardent par la fenêtre et voient le jardinier. Tu vois à quel film je fais référence?”

- “Being There”, lui réponds-je.

- “C’est ça!” me répond Castro avec excitation, “Being There”. Il me plaît beaucoup. Avec les États-Unis, il existe une certaine possibilité objective. Les Chinois disent : “Le chemin le plus long commence toujours par le premier pas”. Le président des États-Unis devrait faire ce premier pas, mais sans menacer notre souveraineté. Ce n’est pas négociable. Nous pouvons avancer des requêtes sans dire à l’autre ce qu’il doit faire à l’intérieur de ses frontières.”

- “Monsieur le président”, lui dis-je, “au cours du dernier débat présidentiel aux États-Unis, John McCain encourageait le traité de libre échange avec la Colombie, pays connu pour ses escadrons de la mort et ses assassinats de dirigeants syndicaux. Ces relations [entre les États-Unis et la Colombie] s’approfondissent et le gouvernement de Bush tente de faire avancer cet accord au Congrès. Comme vous le savez, je viens d’arriver du Venezuela, pays que le gouvernement de Bush considère, à l’image de Cuba, comme une nation ennemie, bien que nous lui achetions beaucoup de pétrole. Il me semble que la Colombie peut raisonnablement se convertir en un allié d’intérêt géostratégique en Amérique du Sud, occupant le même rôle qu’Israël au Proche-Orient. Avez-vous un commentaire à faire à ce sujet?”

Il médite avec soin la question et me répond d’un ton minutieux et posé :

- “En ce moment,” me dit-il “nous avons de bonnes relations avec la Colombie. Mais je dois avouer que s’il y a un pays en Amérique du Sud qui a un environnement vulnérable dans ce sens... c’est bien la Colombie.”

Gardant à l’esprit les suspicions de Chávez quant aux intentions étatsuniennes d’intervenir au Venezuela, je respire profondément.

Il se fait tard, mais je ne voudrais pas m’en aller avant d’avoir interrogé Castro sur les allégations de violations de droits humains et de trafic de drogue, prétendûment facilité par l’État cubain. Un dossier de 2007 de Human Rights Watch indique que Cuba “continue à être le seul pays d’Amérique Latine qui réprime presque toute expression de dissidence politique”. De plus, il y a environ 200 prisonniers politiques à Cuba actuellement, dont environ 4% sont condamnés pour des crimes de dissidence non violente. Tandis que j’attends les commentaires de Castro, je ne peux éviter de penser à la prison proche de Guantánamo et aux horribles crimes et violations des droits humains que les États-Unis y commettent.

- “Aucun pays ne garantit à 100% le respect des droits humains sur son territoire”, me dit Castro. Mais il ajoute : “Les dossiers des médias étatsuniens sont hypocrites et très exagérés”.

En effet, des dissidents cubains exilés, comme Eloy Gutierres Menoyo, reconnaissent eux-mêmes ces manipulations et accusent le Bureau des Intérêts des États-Unis d’obtenir des témoignages dissidents à l’aide de paiements en espèces. Ironiquement, dans ses rapports de 1992 et 1994, Human Rights Watch décrivit également des désordres et intimidations de la part de groupes anticastristes à Miami, définis par l’écrivain et journaliste Reese Erlich comme “des violations normalement propres aux dictatures sud-américaines”.

Cela dit, je suis fier d’être étatsunien et je sais très bien que si j’étais citoyen cubain et que je devais écrire un article comme celui-là sur les dirigeants cubains, on pourrait m’emprisonner. En outre, je suis fier de ce que le système établi par nos pères fondateurs, même s’il n’est plus exactement le même de nos jours, n’a jamais dépendu d’un seul grand dirigeant par époque. Cette pensée continue à être mise en doute par les héros romantiques de Cuba et du Venezuela. Je pense à le mentionner, et peut-être devrais-je le faire, mais j’ai quelque chose d’autre en tête :

- “On pourrait parler de drogue?” demandè-je à Castro. Il me répond :

- “Les États-Unis sont le plus grand consommateur de drogues au monde. Cuba se situe directement entre les États-Unis et leurs fournisseurs. Pour nous, il s’agit d’un grand problème... Avec l’expansion du tourisme, un nouveau marché s’est développé, auquel nous nous retrouvons confrontés. On dit également que nous permettons aux narcotrafiquants de traverser l’espace aérien cubain. Nous ne permettons rien de cela. Je suis sûr que certains de ces avions arrivent à se faufiler. C’est à cause des restrictions économiques que nous n’avons pas de radar de basse altitude en état de marche.”

Même si cela a l’air d’une histoire à dormir debout, ce n’en est pas une, selon le colonel Lawrence Wilkerson, un ancien conseiller de Colin Powell. Wilkerson a affirmé à Reese Erlich, dans une interview de janvier dernier, que “les Cubains sont nos meilleurs alliés dans la guerre contre la drogue et contre le terrorisme dans les Caraïbes. Même meilleurs que le Mexique. Les militaires considèrent que Cuba est un allié très coopératif.”

Je voudrais poser une dernière fois la question à laquelle il ne m’a pas répondu, car notre langage corporel nous indique que minuit est déjà passé. Il est une heure du matin, quand il se lance :

- “Bon”, dit-il, “tu m’as demandé si j’accepterais une rencontre avec Obama à Washington. Je devrais y réfléchir. J’en parlerais avec mes amis de la direction. Personnellement, je pense qu’il ne serait pas juste que je lui rende visite en premier, car ce sont toujours les présidents latino-américains qui se rendent à Washington en premier. Mais il ne serait pas juste non plus d’attendre que le président des États-Unis vienne à Cuba. Nous devrions nous rencontrer dans un endroit neutre.”

Il fait une pause et dépose son verre de vin vide.

- “Peut-être pourrions-nous nous rencontrer à Guantánamo. Nous devons nous voir et commencer à régler nos problèmes et, à la fin de la réunion, nous pourrions offrir un cadeau au président... nous pourrions le renvoyer chez lui avec le drapeau étatsunien qui flotte sur la baie de Guantánamo”.

Nous quittons son bureau suivis par le personnel, le président Castro m’accompagne en ascenseur jusqu’au hall d’entrée et vient avec moi jusqu’à la voiture qui m’attend. Je le remercie de m’avoir généreusement accordé son temps. Alors que le chauffeur allume le moteur, le président frappe à ma fenêtre. J’abaisse la vitre tandis qu’il regarde sa montre et se rend compte que sept heures sont passées depuis le début de l’interview. Il me dit en souriant :

- “Maintenant, je vais appeler Fidel. Je te le promets. Quand Fidel apprendra que j’ai parlé avec toi pendant sept heures, il s’assurera de te consacrer sept heures et demie quand tu reviendras à Cuba.”

Nous éclatons tous les deux de rire et nous serrons une dernière fois la main.

Il a plu un peu plus tôt dans la nuit. Dans cette obscurité des premières heures, alors que les pneus remuent l’eau sur la chaussée humide d’une paisible aube havanaise, je me rends compte du fait que les questions les plus basiques de souveraineté permettent de comprendre assez bien les complexités de l’antagonisme étatsunien avec Cuba et le Venezuela, ainsi que la politique des deux pays. Qui n’ont jamais eu plus de deux choix : être imparfaitement à nous ou être imparfaitement à eux.

Viva Cuba. Viva Venezuela. Viva USA.

Quand je rentrai à la maison du protocole, il était près de deux heures du matin. De peur que je rentre émêché, mon vieil ami Fernando m’avait attendu. Mes camarades avaient passé une mauvaise nuit. Le pauvre Fernando avait payé les pots cassés de leur frustration. Ils ne savaient pas où j’étais ni pourquoi j’étais parti sans eux. Les fonctionnaires cubains à qui ils avaient parlé leur avaient demandé de se tenir prêts au cas où l’un des deux frères Castro leur accorderait spontanément une interview. Ils avaient par la même occasion perdu l’opportunité de sortir pour profiter de leur dernière soirée cubaine. Après m’avoir informé de cela, Fernando alla dormir quelques heures. Je restai à relire mes notes et fus le premier à m’asseoir à la table du petit-déjeuner, à 4h45. Quand Douglas et Hitch apparurent, je me couvris la tête avec la nappe, feignant d’être honteux. Je suppose que dans ces circonstances, il était un peu tôt (et pas seulement à cause de l’heure) pour mettre leur humour à l’épreuve. La blague tomba à plat. Fernando prit son vol pour Buenos Aires et nous nous envolâmes nous aussi pour rentrer à la maison.

Quand nous arrivâmes à Houston, je me rendis compte que j’avais surestimé l’insensibilité de ces deux professionnels expérimentés. La glace que j’avais pu percevoir au début s’était rompue. Nous nous saluâmes en célébrant ces quelques intenses journées passées ensemble. Aucun de mes deux compagnons n’avait eu la malice nécessaire pour m’interroger sur le contenu de l’interview, mais alors qu’il allait prendre le vol qui le ramènerait vers l’Est, Christopher me dit en partant, “Bon... Je suppose qu’on la lira”.

Si, c’est possible!

J’étais assis sur le bord du lit avec ma femme, mon fils et ma fille. Je ne pus retenir mes larmes quand Barack Obama s’exprima pour la première fois en tant que président élu des États-Unis. Je fermai les yeux et commençai à voir défiler un film dans ma tête. Je pouvais également entendre la bande sonore, qui était de manière très appropriée des Dixie Chicks reprenant une chanson de Fleetwood Mac sur des images au ralenti. Ils étaient là. Bush, Hannity, Cheney, McCain, Limbaugh et Robertson, Luis Posada Carriles, etc. Je les voyais tous. Et le volume de la chanson augmentait tandis que Sarah Palin envahissait l’écran. Natalie Maines chantait doucement :
“
Et je vis mon reflet dans les montagnes couvertes de neige
Jusqu’à ce que l’avalanche m’emporte
L’avalanche m’emporte
...”

Conversaciones con Chávez y Castro