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jeudi 21 mars 2013

La voix de l'Afrique, par Victor N'Zuzi


Victor N'Zuzi , militant altermondialiste de RDC (Congo -Kinshasa) lance un cri pour faire entendre la voix de l'Afrique celle de l'unité, pour une seule Afrique unie. Fuyant les guerres et la pauvreté, des milliers de Congolais tentent de trouver refuge au Maroc.
Il est temps de demander des comptes pour les pillages, les massacres, les divisions, les guerres,que l'argent volé par le dictateur Mobutu au peuple congolais retourne au pays.

lundi 31 décembre 2012

Inde : le viol, la loi et la classe moyenne

par Walter Fernandes SJ. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala 
Original: India:  India: Rape, the Law and the Middle Class
Español   India: violaciones, leyes y clase media

Le viol traumatique de la jeune femme de Delhi s'est terminé par sa mort. L'atrocité a suscité la colère de la classe moyenne dans tout le pays. L'émotion était grande autour de cet acte atroce de quelques hommes ivres et les manifestants a exprimé des exigences telles que la peine de mort et la castration publique pour les violeurs. Cette explosion est compréhensible étant donné la cruauté des auteurs du crime.

Cependant, on peut se demander si cela ne restera qu'un exemple de plus de réaction à un cas unique, sans prise de conscience du malaise qui conduit à de tels crimes. L'affaire a été très médiatisée parce que c'est arrivé à Delhi. Cela ne réduit pas l'atrocité du crime. Mais pour qu'un changement se produise en faveur des femmes,  il faut aller au-delà de ce simple cas et faire face aux problèmes en jeu. Il faut se rappeler que ce qui est arrivé à Delhi n'est pas une exception. Cela a reçu une publicité parce que c'est arrivé dans la capitale, mais de nombreux autres cas sont régulièrement passés sous silence ou ne sont pas rapportés dans les médias. Selon les chiffres de la police, l'Inde a connu en 2011  228 650 crimes contre des femmes,  dont 24 206 viols et 35 565 enlèvements.
Il s'agit des cas signalés. Probablement un nombre beaucoup plus important ne sont pas signalés en raison de la stigmatisation qui y est attachée. Deuxièmement, d'après les données de la police, environ 90 pour cent des viols sont commis par des personnes connues de la victime, pour la plupart des membres de sa famille. Troisièmement, un grand nombre de victimes appartiennent à des communautés sans voix. Par exemple, dans un article paru dans Countercurrents, Cynthia Stephen cite une jeune fille dalit* d'un village du Tamil Nadu qui dit : "Il n'y a pas de fille dans notre rue qui n'ait pas été forcée ou violée par les hommes de la caste dominante quand elle va aux champs pour chercher de l'eau ou pour travailler." Les hommes des castes dominantes menacent les dalits de conséquences terribles si elles osent se plaindre à la police. Ces cas ne sont donc pas signalés.

Captures d'écran de télévisions régionales informant sur des viols de jeunes femmes dalits

Enfin, la police ajoute souvent au traumatisme. Par exemple, une jeune fille de 18 ans du village de Badhshapur dans le district de Patiala (Punjab) s'est suicidée le 26 décembre, six semaines après avoir été violée par trois hommes. Sa mère rapporte que quand elle est allée se plaindre à la police, les policiers l'ont humiliée avec des questions obscènes comme "Comment ont-ils touché votre poitrine? Ont-ils ouvert d'abord leurs jeans ou leurs vestes ?" Les criminels n'ont été arrêtés qu'après son suicide. Ou prenons le cas de l'officier de police dans l'Haryana, qui a été élevé au rang le plus élevé bien qu'une star du tennis en herbe l'eût accusé de l'avoir violée. Elle aussi s'est suicidée parce qu'elle était incapable de supporter le harcèlement. Le policier a été condamné à une peine de six mois de prison quelques années après sa retraite.
Ces cas et d'autres sont symboliques de l'attitude de notre société. La classe moyenne manifeste pour des cas très médiatisés et ignore le reste. Les médias dits nationaux font de même. Par exemple, lorsque le 23 décembre 2005 quelques étudiantes montèrent dans un compartiment de train à Kokrajhar, ignorant que c'était un wagon militaire. Toutes ont été violées par des hommes payés pour protéger les citoyens. Mais ça n'est pas devenu une info nationale. Même dans l'Assam c'est resté une affaires de femmes Bodo**, pas de toutes les femmes.

Bodo women, victims of ethnic violence, at a relief camp in a village in Kokrajhar district, Assam, July 25, 2012.

Femmes Bodo, victimes de violence ethniciste, dans un camp de secours d'un village du district de Kokrajhar, en Assam, 25 juillet 2012. 
Anupam Nath/Associated Press


En d'autres termes, les crimes contre les femmes sont le résultat des fortes valeurs patriarcales de notre société, mais sont aussi conditionnées par les attitudes ethniques et de caste et dans de nombreux cas par un faux sentiment de patriotisme. Par exemple, lorsque les forces de sécurité violent des femmes on dit aux gens de protéger leur honneur et ne pas signaler ces cas. Les victimes n'ont pas d'importance. Même les lois comme la Loi sur les pouvoirs spéciaux des forces armées*** protègent ces criminels en uniforme.



"L'armée indienne nous viole" : Des femmes nues protestent le 15 juillet 2004 à Imphal, capitale de l'Etat du Manipur, dans le Nord-est, devant une caserne des paramilitaires du régiment des Assam Rifles contre le viol, la torture et l'assassinat de Thangjam Manorama Devi, une jeune femme de 32 ans
Compte tenu de ces attitudes, on peut se demander si de nouvelles lois, et même la peine de mort, peuvent prévenir ces crimes. On ne peut pas nier que des réformes de la police et des lois fortes sont nécessaires. Mais elles ne peuvent à elles seules résoudre les problèmes qui sont profondément enracinés dans notre culture comme les centaines de milliers de fœtus féminins avortés chaque année parce que les femmes sont considérées comme un fardeau. Si tous les violeurs devaient être pendus, les victimes auraient à perdre certains membres de la famille qui sont les auteurs de ces crimes.

En outre, l'acceptation de la valeur de la supériorité masculine par la plupart des femmes assure que les abus sont souvent gardés secrets sous le prétexte de protéger l'honneur de la jeune fille ou de la famille. Ou prenons le cas des lois coutumières tribales dans le Nord-Est qui donnent tout le pouvoir social aux seuls hommes. Les dirigeants refusent de changer les lois. Par exemple, le Nagaland n'a pas été en mesure d'organiser des élections municipales en raison de l'opposition des chefs tribaux au quota de 33% des sièges pour les femmes. Ils affirment que leur droit coutumier ne permet pas aux femmes d'avoir du pouvoir politique.
Il est donc clair que des lois ne peuvent pas changer ce système. La dot, le travail des enfants, la discrimination de caste sont interdits par la loi. Mais ces lois ne peuvent pas être appliquées sans modifier les attitudes qui donnent naissance à ces abus. C'est aussi vrai pour le statut des femmes que pour la corruption ou les attitudes de caste et ethniques. Aucune loi ne peut entrer en vigueur sans une infrastructure sociale pour la soutenir. Mais la tentation de la classe moyenne qui mène les manifestations contre le viol, la corruption et d'autres abus est de prendre un événement isolé et d'ignorer les attitudes et les systèmes sociaux qui en sont la cause. Par exemple, cette classe a pris à juste titre la corruption politique comme une cause de lutte, mais très peu d'entre eux s'est demandé si les mains de ceux qui protestaient étaient propres. De même, cette classe a également protesté contre l'arrestation arbitraire et l'emprisonnement du Dr. Binayak Sen****, ce qui était nécessaire. Mais ils n'ont pas remis en cause la Loi sur la sédition***** ou les besoins de la classe moyenne au nom desquels les tribus sont déplacées. Leur paupérisation est à l'origine de la rébellion maoïste en Inde centrale.
Il faut également veiller à ce que la question du viol ne se termine pas avec un cas. Les attitudes de genre, de classe et de caste qui causent de tels abus doivent être abordées. On ne peut pas s'en tenir à une condamnation des politiciens et des services de police. Cette étape est nécessaire, mais de nouvelles lois ne peuvent que donner bonne conscience et ne peuvent pas résoudre le problème. Il faut faire une introspection et examiner les valeurs sociales et culturelles qui sont derrière ces crimes. Si l'affaire de Delhi conduit à un tel auto-examen, la jeune femme de 23 ans n'aura pas donné sa vie en vain.
NdT
*Dalit : litt. "opprimé", hors-caste ("intouchable")
**Bodo : plus importante communauté tribale de l'Assam appartenant au groupe tibéto-birman, faisant partie des "scheduled tribes" protégées par la Constitution et censées bénéficier de mesures de discrimination positive. En août 2012, des violences exercées par des Musulmans ont provoqué la mort de 78 Bodos et la fuite de 400 000 d'entre eux.
*** La loi AFSPA (Armed Forces Special Powers Act) a été adoptée en 1958 pour donner des pouvoirs spéciaux à l'armée dans les Etats d'Arunachal Pradesh, Assam, Manipur, Meghalaya, Mizoram, Nagaland et Tripura. Elle a été étendue au Jammu et Cachemire en 1990. Elle étend de façon considérable les pouvoirs des forces de sécurité pour lutter contre des mouvements sécessionnistes. L'AFSPA a couvert de nombreux actes de violence militaires, causant la mort de dizaines de milliers de personnes.
****Pédiatre et vice-président de l'Union populaire pour les libertés civiles, condamné au nom de la loi contre la sédition à la prison à vie pour aide aux Naxalites (guérilléros maoïstes), libéré sous caution. Adopté comme prisonnier de conscience par Amnesty International.
*****Article du Code pénal datant de 1860 et donc hérité des anciens maîtres britanniques, utilisé contre les militants dérangeant le pouvoir.

"Stop...au viol" : panneau détourné à Delhi
 



dimanche 28 octobre 2012

VENEZUELA-Corruption et insécurité: des défis stratégiques pour la Révolution Bolivarienne

par  Jaime Jiménez , 11/10/2012. Traduit par  Pascale Cognet, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala 
Le 7 octobre 2012, les gens honorables et progressistes de la planète ont poussé un soupir de soulagement: Chávez a gagné les élections au Venezuela. Joie et  jubilation pour beaucoup d’entre nous, Latino-Américains, que sa victoire touche directement.
L'importance géopolitique de ce régime a obligé la droite de tout acabit à tenter de créer un climat de défaite pour le candidat Hugo Chávez : ils se sont ridiculisés, mais ce n’est pas ce qui les gêne. En revanche ce qui les empêche de dormir, c’est que la principale réserve pétrolière du monde ne soit pas aux mains des multinationales mais dans celles d’un peuple souverain, que les richesses du pays soient investies dans les dépenses sociales au moment où ce qui prévaut à notre époque, c’est que ce soit la main invisible des marchés qui offre les services élémentaires aux citoyens. Cette fameuse richesse et ce mauvais exemple empêchent les « maîtres » du monde de dormir.
 
Les résultats de la gestion bolivarienne sont irréfutables. Son système électoral, en avance et efficient, fait envie à plus d’un pays du premier monde, et il semble difficile de le changer : les moyens de communication proches du capital  ne voient là que dictature, caudillisme et populisme, sur la base d’arguties fallacieuses.
 
Cependant, au nom de la défense de la révolution bolivarienne au Venezuela, il est nécessaire d’en examiner quelques aspects, qui pourraient, si on les négligeait, faire échouer un projet aussi important.
Sur un mur du Venezuela : "Révolution sans corruption"
La révolution : la part de réalité et la part d'utopie
Le régime politique bolivarien a joué le rôle qui est celui de l’Etat quand il faut garantir les droits humains de ses citoyens par le biais de la dépense publique. Cela, dans l’actualité et en Amérique Latine (Notre Amérique) on l’avait oublié car le néolibéralisme a transformé  ces obligations de l’État en un commerce.
 
En même temps, on a élevé l’organisation politique à un haut niveau politique, ce qui se traduit par une participation sans précédent de ceux qui n’étaient considérés que comme des statistiques et, le plus souvent comme un instrument pratique quand il s’agissait de légitimer électoralement les bourreaux.
 
Cet interventionnisme de l’État dans toutes les sphères de la société, ajouté à l’organisation politique des plus défavorisés, donne l’impression d’un changement révolutionnaire, mais au sens strict, comme l’histoire le définit, ce n’est pas une révolution : « …la révolution est considérée avant tout, comme une transformation radicale des structures sociales et économiques, ou comme l’ascension au pouvoir d’une nouvelle classe sociale. »[i]
 
La révolution pourrait se comprendre comme un parcours, ou mieux encore comme un objectif, c’est dans ce sens que l'excellent programme de Chávez l’envisage: "Ne nous leurrons pas : la formation socioéconomique qui prévaut encore au Vénézuela est de caractère capitaliste et rentier." (p. 2)
 
C’est à dire que la bourgeoisie vénézuélienne est toujours au pouvoir. Elle a bien perdu le contrôle des principaux organes de direction de l’État, instrument clé pour se maintenir en tant que classe, mais dans les autres sphères de la vie sociale et politique elle continue à montrer sa capacité à défendre ses intérêts comme groupe social.
 
Avec la patience, qu’elle a dû acquérir de force, elle est entrain de ronger les bases de l’État bolivarien par le biais de la corruption, entre autres.
 
"Quand il volent l'Etat, c'est toi qu'ils volent"
La corruption : appropriation privée des biens publics
Il est clair qu'une une nouvelle conception de la dépense sociale s’est mise en place au Venezuela, que cela a induit une augmentation considérable du niveau de vie des citoyens, mais les rapports quotidiens entre le citoyen et l’administration publique se sont-ils modifiés pour autant ?
Quelle est l’ampleur, ne serait-ce qu’approximative de la corruption? Existe-t-il des données officielles? Il est certain que du temps de la droite, cette conduite  avait les coudées franches, mais cela ne peut être une référence pour nous.
 
Le problème c’est qu’avec la corruption, on est en plein paradoxe : pendant que l’État socialise des entreprises stratégiques, un réseau important d’individus s’empare du patrimoine public. Ce qui se donne d’une main, se reprend de l’autre. Ceci implique un mode de fonctionnement bourgeois dans l’État : ces mêmes fonctionnaires «  bolivariens » n’hésiteront pas à se vendre au plus offrant en temps de crise. Ils deviendront eux-mêmes la preuve irréfutable de l’inefficacité de l’État et le meilleur argument pour privatiser. Peu leur importera : les goûts pour la consommation n’ont pas d’idéologie, sauf celle de l’argent.
 
Ce qui est dangereux, c’est que la corruption  partage une zone grise avec la délinquance. Et là on s’aventure sur un terrain encore plus délicat.
L’insécurité : appropriation ou atteinte presque toujours violentes de biens juridiques à des fins lucratives ou de jouissance individuelle
Par bien juridique, on entend un élément essentiel à la vie sociale et individuelle protégé par le jus puniendi (droit pénal).Ce sont la vie et l’intégrité physique, la liberté, l’immunité et la liberté sexuelle, l’intimité, la propriété, l’honneur, etc…
 
Comment peut-on comprendre que des avancées si indiscutables dans la réduction de la pauvreté et l’augmentation du niveau de vie n’aient pu empêcher l’augmentation de la délinquance au Venezuela?
Les chiffres sont accablants. On a compté 7960 homicides en 2OO1, 13.080 en 2010 et 19.336 en 2011. «  En faisant le calcul exclusivement à partir des données incomplètes du registre officiel, on a un taux de 60 victimes pour 100.000 habitants. Il convient de rappeler que selon les noirmes des organismes des Nations Unies, à partir d’un taux supérieur à 10 homicides pour 100.000 habitants, on parle d’épidémie, par conséquent nous pouvons conclure que le Venezuela connaît une épidémie très grave d’homicides »[ii].
 
Sans parler des vols, larcins, extorsions, délits contre la liberté sexuelle, etc…Mais où sont les corps et forces de sécurité de l’Etat ? Nous nous souvenons tous des agents de la Police Métropolitaine de Caracas couverts par des véhicules anti-émeutes tirant sur le peuple lors du coup d’État de 2002 et appuyant les putschistes.
 
Au milieu des délinquants, des policiers corrompus, en plus de  la connivence de plus d’un fonctionnaire vénal, pour la plus grande joie et avec le bénédiction de la bourgeoisie, le peuple vénézuélien voit son projet de vie s’évaporer entre le guichet d’une administration et les rues de sa ville.
"Si tu voles, tu ne gouvernes pas : pas une once de corruption aux postes de commande. Signé : Diorection générale du peuple" - Affiche des Indignés d'Espagne, Madrid, avril 2013
Le temps de l'ordre révolutionnaire est venu
Si l’on compare le programme de Chávez à celui de Capriles, la différence est stupéfiante. Le premier est organisé, cohérent : une proposition de nation, un plan complet de développement alternatif. En revanche, celui de Capriles, une série de concepts et de phrases creuses qui promettent des objectifs qui ont déjà été atteints au cours du processus bolivarien, mais avec une vertu : quand il s’agit de parler de sécurité, le message en est simple et efficace - « Nous nous engageons avec toi. Nous prenons l’engagement que toi et les tiens vous vous sentirez tranquilles et en sécurité. Sans peurs, sans craintes, sans angoisses. Tolérance Zéro pour la violence, le crime et l’impunité ». (p. 22)
 
Beaucoup de Vénézuéliens honorables en ont assez de la délinquance et de la corruption. Ils réclament une main de fer : Quel que soit la couleur idéologique de l’Etat au pouvoir. La bourgeoisie criera au loup, car aujourd’hui ils arrêtent les gosses dans la rue, demain ils iront les chercher, eux qui sont une classe sociale qui aime être en marge de la loi.
 
Les résultats électoraux sont le reflet de cette situation et il y a de quoi s’inquiéter. Lors des élections présidentielles de 2006, les votes anti-Chávez ont totalisé 4.321.072 et ceux pour Chávez 7.309.080. En 2012, 8.135.192 ont voté pour Chávez et 6.498.776 pour Capriles.[iii]
 
Les Bolivariens ont progressé de 800.000 voix mais la droite  a augmenté de plus de deux millions. Il faut mener une réflexion en profondeur. Il est temps que le pouvoir populaire se montre dans les bureaux et dans les quartiers. Il faut en finir avec ce pouvoir parallèle composé par la bourgeoisie, les délinquants et les corrompus, ou alors ce sont eux qui vont en finir avec ce qui reste de révolution, et leur main ne tremblera pas au moment de défendre « leurs penchants pour la consommation ».
 
Un État de droite présidé par Álvaro Uribe, allié aux secteurs du narcotrafic, porté aux nues par l’oligarchie, avec l’assentiment des USA et par le biais du terrorisme d’Etat a fait miroiter l’illusion de la sécurité aux yeux des colombiens : pendant un certain temps, on n’attaquait pas les gens dans les villes et ils n’étaient pas séquestrés sur les routes quand ils allaient se promener. Cela a duré le temps que les inégalités sociales aberrantes  l’ont rendu possible, mais cela lui a suffi, entre autres, pour gouverner pendant huit ans (2002-2010). Il y encore des gens du peuple qui en ont la nostalgie...
 
Simón Bolívar a donné l’exemple: « Décret du 18 mars 1824 faisant état des récompenses aux dénonciateurs de contrebande. Art 3. Tout employé des Douanes, des contributions, de la Capitainerie des ports ou secteur des finances publiques qui participerait à des fraudes commises à son encontre, qu’il intervienne comme acteur principal, ou qu’il ait connaissance de la fraude et ne la dénonce pas, se verra soumis à la peine capitale qui sera appliquée de façon irrévocable. » [iv]
 
La décision est entre les mains du peuple vénézuélien, mais plus particulièrement de ses dirigeants, de ses organisations politiques et sociales, de ses institutions. Ou bien, ils livrent la douloureuse bataille maintenant que les conditions sont favorables, ou ils remettent à plus tard la décision, sous des prétextes éclectiques venant probablement de ceux qui touchent des profits conséquents : ils prendront le risque dans l’avenir d’une terrible confrontation, allez savoir dans quelles conditions.
 
Notes
[i]  Guerra, François-Xavier, Modernité et Indépendances. Essais sur les révolutions hispaniques. Éditions Fondo de Cultura Económica et Mapfre. México, 1992. pg. 12
 

jeudi 18 octobre 2012

Les "Indignés" indiens se lancent dans la "grande politique"

 
Le mouvement antI-corruption en Inde est l'un des principaux et des plus actifs mouvements indépendant de citoyens du pays. Un de ses militants de pointe, Arvind Kejriwal, est en train de créer un parti politique qui se présentera aux élections et dont le nom sera dévoilé le 26 novembre. Coup sur coup, et pour ne pas faire de jaloux, Kejriwal vient de dénoncer une nouvelle affaire de corruption impliquant le beau-fils de Sonia Gandhi, la patronne du Parti du Congrès au pouvoir, Robert Vadra, et, quelques jours plus tard, il s'en est pris à Nitin Gadkari, le patron du BJP, le parti nationaliste hindou.
Lisez les deux articles
 Robert Vadra

Inde : la famille Gandhi, à nouveau dénoncée pour corruption, se défend becs et ongles - Siddharth Srivastava सिद्धार्थ श्रीवास्तव
NEW DELHI - Un nombre déconcertant de scandales de corruption ont ébranlé le gouvernement  du Premier ministre Manmohan Singh dirigé par le Parti du Congrès. Les dernières allégations sont des broutilles ... 

Nitin Gadkari
Accordant un court répit au parti au pouvoir du Congrès après avoir attaqué ses leaders et leurs proches pour corruption, Arvind Kejriwal, le militant entré en politique, a pris cette fois-ci pour cible le BJP*, accusant, ... 

mardi 30 août 2011

Le mouvement Anna Hazare en Inde : entre faits et f(r)ictions

Kisan Bapat Baburao, connu sous le nom d’ Anna (‘Frère respecté’) Hazare  est un ancien chauffeur de camion de l’armée indienne de 74 ans qui vient de mener une nouvelle grève de la faim à New Delhi contre la corruption, cette fois-ci pour appuyer sa demande que le parlement et le gouvernement indien adoptent sa version de la loi en projet sur le Jan Lok Pal (médiateur des citoyens). Son action a mis le gouvernement indien et le parti du Congrès au pouvoir sur la  défensive. Elle a connu  un certain succès, surtout auprès des classes moyennes urbaines mais aussi auprès d’une grande entreprise de médias qui a été le pionnier indien des « infos payées », offrant aux politiciens de publier des publicités politiques sous forme de « nouvelles » durant les dernières élections générales
Anna Hazare va peut-être durer plus longtemps que d’autres spectacles politiques, vu qu’il table sur le mécontentement populaire vis-à-vis de la corruption. Est-ce le début d’une véritable lutte populaire ou la naissance d’un mouvement autoritaire et messianique ?

Hazare s’approprie l’héritage de Gandhi
Hazare est né dans une famille rurale hindoue et pauvre du Maharashtra. Après avoir vendu des fleurs dans les rues de Bombay – devenue Mumbai – dans son adolescence, il est entré dans l’armée. Il semble qu’il ait eu sa révélation pendant la guerre indo-pakistanaise de 1965 lorsqu’il  fut le seul survivant d’une attaque contre son convoi. Il survécut ensuite à un accident de la route dans les années 1970, quitta l’armée et retourna dans son village natal, Ralegan Siddhi, au Maharashtra. Durant les deux décennies qui suivirent, il fit de Ralegan Siddhi, un village frappé par la sécheresse, arriéré et déprimé, où la seule activité consistait à produire de la gnole illégale, un village fonctionnel et productif.
Ralegan Siddhi devint un modèle pour l’État. Pour éradiquer l’alcoolisme du village, ce saint médiatique fouettait personnellement les ivrognes avec sa ceinture après les avoir attachés, expliquant que ce genre de mesures rudes étaient nécessaires par ce que l’Inde rurale était dure. À partir des années 1990, Anna Hazare engagea une série de confrontations avec le gouvernement de l’État du Maharashtra à propos de la corruption et du droit à l’information, en recourant à l’arme du jeûne. L’année dernière il s’est projeté sur le plan national en exigeant un médiateur (ombudsman) doté de véritables pouvoirs.

Hazare dans une école fondée par lui à Ralegan Siddhi
Cette fois-ci, les Indiens ordinaires ont prêté attention à son message, à cause d’une série de scandales de corruption récents et devant l'apparente absence de volonté d’agir de l’État. L’Inde est un pays corrompu. Plus exactement, l’État indien et ses fonctionnaires sont généralement corrompus. L'utilisation d'une charge publique pour un intérêt privé est presque la norme et il y a un tarif pour chaque service rendu par des institutions publiques, qu’il soit payant ou gratuit, et à tous les niveaux. La corruption est un « business à haut profit et à risque zéro » et pour les pauvres, une extraction de plus-value supplémentaire.
91% de toutes les demandes de pots-de-vin émanent de fonctionnaires. Les vastes coûts des nombreuses campagnes électorales et l’économie néolibérale ont fait des politiciens et des entreprises des partenaires en délinquance. Selon une estimation :
  • L’Inde a perdu 462 milliards de $ en flux de capitaux illégaux entre 1948, au lendemain de son indépendance, et  2008.
  • Ces flux constituent plus du double de la dette extérieure de l’Inde  (230 Mds. $).
  • La fuite totale de capitaux de l’Inde représente  16 .6% de son  PIB.
  • Environ 68% de la perte de capitaux ont eu lieu après l’ouverture de l’économie en  1991.
  • Les "individus à haute valeur nette" et les entreprises privées sont les principaux promoteurs de flux illégaux de capitaux.  
  • La part d’argent que les entreprises indiennes ont déplacé de banques de pays développés vers des “centres financiers offshore” est passée de  36.4% en 1995 à 54.2% en 2009.
Il règne une colère générale contre la corruption, les partis politiques existants suscitent le désenchantement et un consensus est en train d’émerger dans les classes moyennes : il faut un homme fort qui s’attaque au système avec des moyens non-orthodoxes. Anna Hazare semble répondre à cette demande. Il réclame la création d’une agence autonome anti-corruption à l’échelle nationale, dotée de pouvoirs lui permettant de punir les politiciens, Premier ministre compris, les juges et les bureaucrates, sans ingérence du Parlement ou de qui que ce soit. Le gouvernement indien n’aime évidemment pas cette idée et a suggéré une loi alternative, si mollassonne qu’elle n’a satisfait personne.
Quel Indien ayant eu affaire à la corruption peut-il trouver ce mouvement problématique ? Les partis parlementaires sont contre lui, arguant que la loi proposée par Hazare réduirait les pouvoirs du parlement et créerait un précédent qui pourrait encourager d’autres forces à défier l’ État. Ce consensus inclut le parti du Congrès au pouvoir et le principal parti d’opposition, le BJP, nationaliste hindou et anti-minorités. La gauche parlementaire a accepté ce discours : pour elle, Anna Hazare est messianique, donc l’antithèse de la démocratie.
La gauche extra-parlementaire non maoïste, qui est éclatée, sans grande capacité de mobilisation mais néanmoins la plus déterminée à ouvrir des espaces démocratiques, est divisée face à ce mouvement. Elle est d’accord pour convenir qu’il s’agit d’un mouvement élitaire d’Hindous des castes supérieures, qu’il promeut le culte de la personnalité d’Anna Hazare (qu’elle identifie, de manière correcte, comme un homme de droite instinctivement autoritaire), qu’il recourt à des symboles rétrogrades, qu’il n’a aucune vision de la nécessité d’organiser le peuple même s’il joue sur les foules pour faire pression sur le gouvernement, et qu’enfin sa proposition renforce l’État au lieu de le démocratiser.
Élitisme : la‘Team Anna’(‘équipe Anna’), nom sous lequel les medias font le ‘merchandising’ du mouvement, est constituée d’anciens hauts fonctionnaires, d’avocats et de gens de la ‘société civile’ subventionnés par la Fondation Ford. Elle est fortement soutenue par les chaînes de télévision et les réseaux sociaux pour mobiliser les foules. Elle a aussi reçu le soutien de stars de la puissante industrie du cinéma, de leaders religieux-entrepreneuriaux possédant des empires et de grande entreprises.
Culte de la personnalité : la Team Anna a lancé le slogan Anna, c’est l’Inde et l’Inde, c’est Anna (Anna is India and India is Anna). La dernière fois qu’on avait entendu une telle chose, c’était lorsque Indira Gandhi, alors Premier ministre, proclama l’état d’urgence et suspendit tous les droits et libertés en 1975. Son parti utilisa le même slogan (Indira is India, India is Indira) pour écraser toute dissidence. Les gens de la Team Anna n’écoutent pas les autres opinions. Ils n’ont pas engagé de débat avec ceux qui on proposé une démarche différente sur la question du médiateur. Hazare a fait publiquement l’éloge de l’homme le plus haï d’Inde, Narendra Modi, chef du gouvernement de l’État du Gujarat, petit chéri des grandes entreprises et des groupes de médias, organisateur d’un pogrom contre les Musulmans dans son État. Hazara s’est ensuite rétracté mais beaucoup de gens pensent que ce n’était qu’un truc pour paraître politiquement correct.

Pour quelqu’un qui se proclame un homme simple, Hazare a de drôles de supporters branchés
Symbolisme : le mouvement d’Hazare recourt de manière délibérée  à des symboles du passé qui mettent beaucoup de gens mal à l’aise. Arundhati Roy a vivement critiqué cet aspect. Les casquettes d’autopromotion à l’effigie de Gandhi, le grand usage de drapeaux nationaux et de slogans nationalistes ne sont pas bien passés auprès des Hindous de basses castes et des Musulmans, qui voient dans ce mouvement des points communs avec l’agitation menée il y a quelques années par les élites hindoues contre la discrimination positive en faveur de l’emploi d’Indiens des basses castes.
Si la gauche est unie dans le diagnostic, elle est divisée de multiples manières sur la manière de réagir. Arundhati Roy dit que le mouvement risqué de créer une nouvelle couche oligarchique; d’autres qualifient Hazare de fasciste et ses groupies d’islamophobes et d’ennemis des Hindous des basses castes et certains pensent qu’il annonce une époque plus autoritaire.
Ceux qui sont partisans de la participation au mouvement arguent que la gauche devrait y être avec sa voix indépendante, qu’il est à la fois une grande occasion et un danger sérieux, qu’on ne peut pas rejeter un mouvement simplement parce que son leader a un CV qui ne plait pas à la gauche et que le mouvement peut être radicalisé de l’intérieur. Deux organisations populaires éminentes supportent aussi la mission d’Hazare : l’Alliance nationale des mouvements populaires dirigée par  Medha Patkar, qui a mené une lutte épique contre le barrage sur le fleuve Narmada, et la Nouvelle initiative syndicale, un groupe de syndicats indépendants qui argue que la corruption n’a pas le même sens pour les classes moyennes et les classes travailleuses.
Pendant ce temps, Anna Hazare plane au-dessus de tout cela, avec un sourire d’autosatisfaction, installé dans un jardin public de New Delhi sur le podium monté pour lui par le gouvernement même qu’il combat.
 

lundi 18 avril 2011

Egypte – Justice : Moubarak et sa vieille garde au banc des accusés

Par JULIE RAFONDRIAKA, La Lettre Méditerranée, 11/4/2011
Le président égyptien déchu, Hosni Moubarak ainsi que ses deux fils et un bon nombre de ses proches collaborateurs sont appelés à la barre. Alors que son ex-Premier ministre, Ahmed Nadif a été placé en détention provisoire, sur ordre du procureur général d'Egypte, pour "profits illicites et corruption», l'ancien président égyptien Moubarak et ses deux fils sont appelés à comparaitre devant la justice. De sérieux chefs d’accusation pèsent sur le Rais et ses rejetons Jamal et Alaa. Ils seront "auditionnés sur des accusations concernant leur implication présumée dans des attaques contre des manifestants", qui avaient fait 384 morts et 6.000 blessés.

Ils seraient aussi poursuivis pour "détournement et dilapidation de deniers publics et abus de confiance" et risquent d’écoper de lourdes peines. Le procureur général d’Egypte, Abdelmajid Mahmoud avait aussi ordonné le gel des avoirs de Moubarak et de sa famille en Egypte et à l’étranger, une décision qui a été confirmée par le tribunal criminel du Caire. Cette décision concerne les biens immobiliers, les avoirs détenus les Moubarak, son épouse, ses deux fils et ses deux belles filles, à l’étranger et dans les banques égyptiennes, ainsi que les actions en bourse. Le parquet général s’est aussi prononcé pour le gel des avoirs et la mise en détention de plusieurs responsables dont les anciens ministres de l'intérieur, du tourisme, de l'Habitat, de l'agriculture et du commerce et de l'industrie, poursuivis pour détournement de deniers publics. Une commission a été chargée d’enquêter sur les biens des mis en cause. Dans une première déclaration à la presse depuis sa chute, l'ancien président égyptien a démenti avoir accumulé des biens ou détenir des comptes à l'étranger, se disant victime de "campagnes de diffamation". "Je ne peux garder le silence face aux campagnes de diffamation et aux tentatives de porter atteinte à ma réputation et à mon intégrité, ainsi qu'à la réputation et à l'intégrité de ma famille", a affirmé Moubarak, dans un message sonore diffusé dimanche par la chaîne de télévision "Al Arabiya". Il assure que ni lui ni son épouse Suzanne n'ont "de biens ou de comptes à l'étranger" et déclare être prêt à coopérer avec la justice sur ce dossier. Moubarak n’a pipé un mot sur le lieu où il se trouve avec sa famille. Les autorités assurent qu'il est assigné à résidence dans la station balnéaire de Charm el-Cheikh, mais des médias ont laissé filtrer des informations disant que le Rais et sa famille se trouveraient plutôt dans la ville de Tabouk, en Arabie saoudite.

jeudi 24 février 2011

Libye : L'aveuglement de l'Europe a été criminel

par Delphine Perrin, Libération, 23/2/2011
Delphine Perrin est juriste et chercheure associée à l’IREMAM (Institut de Recherches et d’Études sur le Monde Arabe et Musulman). Elle est membre du réseau d’experts du CARIM (Consortium euro-méditerranéen pour la Recherche Appliquée sur les Migrations Internationales), basé à l’Institut universitaire européen de Florence, et du réseau international Ramsès II. Domaine de recherche : la cadre juridique des migrations et de la citoyenneté au Maghreb, au Machrek et en Europe. Bibliographie

Les pays occidentaux, l’Europe en tête, semblent découvrir la barbarie du régime de Kadhafi. Les marques d’«indignation» se succèdent dans les ministères face à une répression «parfaitement inacceptable», les exhortations à «la fin immédiate» des violences se multiplient.
Seul l’appel euphémique de Katherine Ashton à «la retenue» de tous les Libyens nous rappelle l’aveuglement criminel de la politique entreprise par l’Europe avec son voisin libyen depuis 2003. Cette année-là, l’Italie et la Libye concluaient le premier d’une série d’accords visant à lutter contre la migration irrégulière. L’année suivante, tandis que cinq infirmières bulgares et un médecin palestinien étaient condamnés à mort après quatre ans de simulacre de procès en Libye, l’UE renonçait à faire de leur libération une condition à la levée de l’embargo sur les armes et permettait ainsi à l’Italie de livrer le matériel nécessaire au contrôle des frontières libyennes.

Depuis lors, des ONG, et singulièrement Human Rights Watch et Amnesty International, dénoncent le traitement inhumain réservé aux migrants en Libye. Enfermés pendant des mois, voire des années, maltraités, torturés, ou abandonnés en plein désert, ils sont des milliers à avoir subi le pire, sans que l’Europe n’y voit autre chose que son intérêt à ne plus en entendre parler.
Comme les pays dont sont ressortissants ces migrants, les Etats européens se sont montrés faibles et corrompus face à un Kadhafi prêt à ouvrir ses marchés et fermer ses frontières. L’Italie en premier chef, qui, depuis 2003, a renvoyé des milliers de migrants en terre libyenne avec une telle facilité depuis 2009 qu’elle envisageait même récemment pouvoir se passer désormais de Frontex (l’Agence européenne de contrôle des frontières extérieures de l’UE) – avant de se raviser face à l’arrivée de Tunisiens.

Des négociations opaques

Ces gouvernements européens, aujourd’hui ostensiblement scandalisés, négocient avec Kadhafi depuis 2008, dans la plus grande opacité, la conclusion d’un accord global qui comprendrait notamment l’engagement de la Libye à réadmettre ces migrants plus systématiquement. En vue d’y implanter une «zone de protection régionale» permettant de traiter sur place les requêtes des demandeurs d’asile que l’Europe ne peut plus souffrir, l’UE, comme l’OIM et le HCR, espéraient du leader libyen la ratification de la convention de Genève de 1951 sur le statut des réfugiés, sachant que Kadhafi est déjà appelé en Afrique « l’homme des traités » pour les avoir tous ratifiés sans en avoir respecté aucun.

En ce domaine pourtant, le chef de la Jamahiriya libyenne s’était montré transparent: il ne ratifierait pas la convention de Genève, ne reconnaissant tout simplement pas l’existence de réfugiés dans son pays et n’ayant aucune intention d’en prendre la charge. Peu importe, le HCR y était toléré depuis 1991 et légitimait, s’il en était besoin, de poursuivre les refoulements vers ce pays de facto considéré comme sûr pour les migrants.
Le fait que Kadhafi ait décidé en juin 2010 de fermer le bureau du HCR et l’ait enjoint de quitter le territoire n’a en rien modifié les projets européens d’externaliser davantage la gestion des migrants et le contrôle des frontières au-delà de la Méditerranée. D’ailleurs, l’absence d’accord de réadmission entre l’Union européenne et la Libye ne butait pas sur le manque de garantie en matière de respect des droits humains, comme le souhaiteraient certains membres du Parlement européen. La Libye est tout simplement trop chère, Kadhafi ayant réclamé à l’Europe des sommes astronomiques pour faire le travail qu’elle attendait de lui. Comme l’indiquent les documents de Wikileaks, les Libyens sont des «pirates» dans la négociation, aucune stratégie ne les guide davantage que de tirer profit de gouvernements prêts à offrir leur âme pour d’obscurs desseins, y compris celui de se débarrasser d’étrangers indésirables ou de prendre part à des marchés prometteurs – comme l’est celui de la sécurisation des frontières.

Kadhafi n’a jamais caché sa brutalité

L’opinion publique peut aujourd’hui mesurer, grâce à une attention médiatique sur ce pays – mais à quel prix! -, la violence démesurée inhérente au régime de Kadhafi. La soudaine prise de conscience des gouvernements européens est beaucoup moins crédible. A la différence de ses homologues, fussent-ils dictateurs, Kadhafi n’a jamais camouflé sa démesure ni son extrême brutalité. Le seul souvenir de son appel à la guerre sainte contre la Suisse lors de l’arrestation de son fils Hannibal pour coups et blessures contre deux employées en 2008 suffit à en convaincre. Un épisode parmi d’autres qui aurait dû justifier que l’Europe cesse de lui livrer des personnes vulnérables, c’est une évidence. Et cesse par la même occasion de feindre la dignité face à un allié sur lequel elle n’a jamais eu aucune prise, comme c’est encore le cas aujourd’hui. 

Jusqu’au-boutiste et fin stratège sur le plan interne comme international, Kadhafi a toujours su transformer ses défaites en victoires. Il n’a jamais perdu de bataille diplomatique vis-à-vis de l’Occident, y compris pendant dix ans d’embargo international achevés par des concessions conjoncturelles. En revanche, le «roi des rois d’Afrique», tel qu’il se fait nommer sur le continent, a échoué dans tous ses projets mégalomaniaques en Afrique et dans le monde arabe et c’est par ce peuple, le peuple libyen, qu’il sera mis fin à «son projet révolutionnaire».

Cette révolte du peuple libyen et la médiatisation de sa répression démesurée permettent aujourd’hui de révéler au grand jour le cynisme sans borne des gouvernants européens. Elles pourraient, on l’espère, amener les peuples européens à s’interroger sur le prix, payé par d’autres, de leur tranquillité.

mercredi 29 décembre 2010

Comment un homme qui s'est immolé par le feu a déclenché une révolte en Tunisie

par Brian Whitaker, Guardian, 28/12/2010. Traduit par  Omar Khayyam, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Un incident relativement mineur a été le catalyseur d'une vague de protestations qui pourraient provoquer la fin de la présidence de Zine El Abidine Ben Ali
En observant les événements des dernières jours en Tunisie, je me suis peu à peu rappelé un événement qui remonte à 1989: la chute du dictateur roumain, Nicolae Ceausescu. Le dictateur tunisien, Zine El Abidine Ben Ali, est-il sur le point de connaître le même sort ?


Après 22 ans de règne, Ceausescu  a connu une fin subite et, en quelque sorte, imprévue. Tout a commencé lorsque le gouvernement a persécuté un prêtre de la minorité hongroise à cause de propos qu'il avait tenus. Des manifestations se sont déclenchées, mais, en peu de temps,  le prêtre est tombé dans l'oubli. Les manifestations se sont tout de suite transformées en un mouvement de protestation généralisé contre le régime Ceausescu. Bref - c'est un euphémisme - la population roumaine en avait ras-le-bol.

Les émeutes et les manifestations qui se sont propagées partout en Tunisie durant les dix derniers jours ont aussi commencé par un petit incident. Mohamed Bouazizi, un jeune de 26 ans, vivant à Sidi Bouzid, une petite ville de province, avait un diplôme universitaire mais était sans emploi. Pour gagner un peu d'argent, il s'est résigné à vendre, sans permis,  des fruits et des légumes dans la rue. Lorsque les autorités l'ont interpellé et ont confisqué sa marchandise, il était tellement en colère qu'il s'est immolé par le feu.

Peu après, des émeutes se sont déclenchées et les forces de sécurité  ont coupé la ville du reste du pays. Mercredi, un autre jeune chômeur de Sidi Bouzid a escaladé un poteau électrique, a crié "non à la misère, non au chômage", puis a touché les câbles. Il a été électrocuté sur-le-champ.

Vendredi, des émeutiers à Menzel Bouzayane ont incendié des voitures de police, une locomotive, les locaux du parti au pouvoir et un poste de police. Ripostant à des attaques de cocktails Molotov, la police a ouvert le feu, tuant un jeune manifestant.

Samedi, les protestations ont atteint la capitale, Tunis. Hier, une deuxième manifestation y a eu lieu.
La couverture médiatique sur ces événements a été - c'est le moins qu'on puisse dire - sporadique. En effet, la presse est strictement contrôlée en Tunisie et les médias internationaux n'ont montré que peu d'intérêt pour ces événements. Peut-être s'agit-il du syndrome du "pas-assez-de-morts". Mais dans le contexte tunisien, ce sont des événements de taille. C'est, après tout,  un État policier où normalement il n'y a ni émeutes ni manifestations, et surtout pas simultanément dans des grandes comme des petites villes, du nord au sud du pays.
Donc, ce que l'on constate, premièrement, c'est la faillite d'un système construit durant des années pour empêcher les gens de s'organiser, de communiquer et de militer.

Deuxièmement, nous voyons un nombre relativement important  de gens qui se débarrassent de leur peur du régime. Malgré le risque réel d'arrestation et de torture, ils ne se plient plus à l'intimidation.

Enfin, nous assistons à l'effondrement d'un pacte avec le diable bien rôdé où, en contrepartie d'une acceptation d'une vie sous la dictature, les besoins économiques et sociaux des gens sont censés être satisfaits par l'État.

Officiellement, le taux de chômage en Tunisie tourne autour de 13%. Mais le taux réel est probablement plus élevé, surtout parmi les diplômés des universités. D'après une étude récente, 25% des diplômés de sexe masculin et  44% des diplômées de sexe féminin à Sidi Bouzid sont au chômage. En effet, ils sont victimes d'un système éducatif qui a réussi à leur procurer des qualifications sans débouchés et des attentes impossibles à satisfaire.

Le régime semble avoir exagéré les succès économiques dont il se vantait.  Les gens se demandent : si ce qu’ils nous disent est vrai, alors que s'est-il passé avec l'argent ? La réponse qu'ils donnent est que cet ragent est allé dans les poches de la famille de Ben Ali et de ses associés.

Dr. Larbi Sadiki, de l'Université d'Exeter a écrit l'autre jour: "La Première Dame est presque la réincarnation d'Imelda Marcos des Philippines. Mais au lieu de chaussures, Madame Leila collectionne des villas, des propriétés immobilières et des compte en banque". Il y a aussi le gendre du président et son possible successeur, Mohamed Sakher El Materi dont le style de vie extravagant et les intérêts d'affaires ont été éloquemment décrits par l'ambassadeur des USA  à Tunis. Gracieuseté de Wikileaks.

Le moment décisif de la révolution roumaine est arrivé lorsque le président Ceausescu et sa femme ont tenu un rassemblement populaire, télévisé,  pour susciter le soutien de la foule. Mais, au lieu de les acclamer, comme auparavant, la foule les a hués et chahutés. Visiblement choqués, les Ceausescu se sont éclipsés à l'intérieur de l'édifice. Ainsi tout le pays a-t-il su que c'était la fin de partie.

Le président Ben Ali a jusqu'ici évité cette faute et continue d'être glorifié par les médias officiels. Mais il y avait quelque chose dans l'air lorsque le Rassemblement Constitutionnel Démocratique a convoqué un meeting à Sidi Bouzid, la semaine dernière. " Ce meeting, qui devait délivrer un message politique très fort et calmer les esprits, était mou", tels sont les propos rapportés d'un journaliste. Peu de membres du parti y avaient répondu à la convocation.

Les allégations du régime, évoquant des forces malveillantes (non-spécifiées) se cachant derrières les émeutes et les manifestations, semblent, elles aussi, assez molles. En accordant dans la précipitation une aide de 15 millions de dinars (10 millions de livres sterling) à Sidi Bouzid, le régime vient de reconnaître que les contestataires n'avaient pas tort.

La question cruciale est de savoir ce que pensent réellement les membres des forces de securité, les membres du parti au pouvoir et les hauts fonctionnaires, c'est-à-dire tous ceux qui ont permis à Ben Ali de tenir la route pendant les 23 dernières années. Combien parmi eux ont-ils des proches au chômage ? Et, surtout, combien d'eux croient-ils réellement que Ben Ali est l'homme capable de résoudre les problèmes du pays ?

La majorité des régimes arabes se fient à des réseaux clientélistes pour se maintenir au pouvoir, mais la base qui soutient Ben Ali paraît comparativement petite et de plus en plus fragile, comme l'a noté l'ambassadeur US dans les documents wikileakés. Il y décrit un régime qui a perdu le contact avec le peuple, un régime qui ne tolère aucun conseil ni critique et dont la corruption est devenue tellement flagrante que même "le Tunisien moyen en est pleinement conscient".

Ben Ali pourrait s'accrocher au pouvoir, mais son régime dégage maintenant une odeur de fin de siècle. Il est arrivé au pouvoir en 1987 en déclarant le président Bourguiba inapte d'exercer le pouvoir. Ce n'est, probablement qu'une question de temps avant que quelqu'un d'autre délivre le même message à  Ben Ali.