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jeudi 5 février 2015

Le gouvernement Tsipras, le pain, les roses et nous (les femmes)

par Annamaria Rivera, MicroMega, 3/2/2015
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala 
"Vous ne pouvez pas démanteler la maison du maître avec les outils du maître". Je sais, la citation de l'écrivaine féministe africaine-américaine Audre Lorde est galvaudée. Néanmoins, la mettre en exergue peut être efficace pour énoncer d'emblée les points noirs qui, à mon sens, rendent moins brillante et lisse la victoire de Syriza, si extraordinaire soit-elle.
Du côté de la gauche, le seul fait d'émettre des doutes ou simplement un trouble, même après juré fidélité à la cause grecque, vous range déjà dans les rangs de l'ennemi. À tout le moins, vous vous retrouvez à figurer parmi ceux qui ne savent pas faire la distinction entre le principal et le secondaire, comme une radical chic qui ne voit pas les masses affamées par la Troïka et disserte sur des "détails" comme le patriarcat, le racisme, l'antisémitisme, l'homophobie ... Et il ne sert à rien que vous ayez écrit plus d'une fois - par exemple, lorsque le gouvernement Monti venait de s'installer - contre les politiques d'austérité de ces exécuteurs compassés des ordres de la Banque centrale européenne, alors que certains de ceux qui, aujourd'hui, sont "avec Tsipras", avouent avoir été des fans de Mario Monti. Le climat ressemble un peu à celui, pas si lointain,  où le fait de manifester un doute quelconque sur le «modèle socialiste» cubain vous valait d'être rangé dans le camp de l'impérialisme US. Soyons claire : il ne s'agit pas de remettre en cause le tournant prodigieux marqué par la victoire de Syriza par rapport aux politiques européennes de rigueur, d'austérité et de catastrophe sociale. Ni de nier l'importance du fait d'avoir violé le tabou de l'inévitabilité et dans quelle mesure cette victoire peut encourager, en  chaîne, d'autres soulèvements contre les diktats de la Troïka.

vendredi 1 février 2013

Le Réseau CADTM Afrique condamne l’intervention militaire de la France et de ses alliés au Mali


 Comme le dénonce un appel lancé par des femmes maliennes, la situation dramatique du Mali doit ouvrir les yeux sur une réalité terrible qui se vérifie dans d’autres pays en conflit : les violences faites aux femmes sont instrumentalisées pour justifier l’ingérence et les guerres de convoitise des richesses de leurs pays.
Nous condamnons sans réserve les violations des droits humains par les groupes armés qui contrôlent la partie Nord du Mali. Nous sommes aux côtés des femmes et de toutes les victimes d’abus. Nous dénonçons également l’intervention militaire que mène la France depuis le 10 janvier 2013. L’État Français mène une guerre au Nord du Mali, non pas pour défendre la démocratie et garantir le respect des droits humains comme on le prétend, mais bel et bien pour défendre ses propres intérêts coloniaux et ceux des multinationales françaises présentes en Afrique afin d’exploiter les ressources naturelles (uranium, or, diamants, pétrole, terre, eau…). La France, comme les États-Unis dans d’autres parties du monde, veut montrer sa capacité militaire à prendre la défense des intérêts stratégiques des grandes puissances occidentales et de leurs grandes entreprises.
Les bombardements français sur les régions très appauvries du Mali reflètent avant tout la détermination de l’impérialisme français à maintenir une domination néocoloniale sur les richesses des peuples de l’Afrique dans un contexte de crise mondiale du capitalisme. Il utilise les armes de pointe pour dissuader les convoitises de la Chine et les autres puissances. Par ailleurs, l’intervention occidentale a aussi comme but d’empêcher l’autoorganisation des Maliens afin d’éviter le réveil de leurs aspirations démocratiques, anti impérialistes et panafricanistes. La France et ses alliés veulent éviter la remise en cause des régimes relais de la Françafrique.
Le Mali est l’un des pays les plus appauvris et exploités du monde malgré ses importantes ressources naturelles minières et agricoles. Elles sont accaparées par les multinationales. Le peuple malien est terriblement affecté par les politiques néolibérales imposées par la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International, l’OMC, l’Union européenne et l’Etat français. Ces politiques n’ont été possibles qu’avec la complicité des régimes en place. Ces politiques ont empêché le Mali de se libérer du poids d’une dette extérieure qui sert d’instrument de pompage de ressources et de soumission du pays aux intérêts des institutions et des puissances créancières. L’initiative d’allègement de la dette du Mali, qui fait partie des pays pauvres très endettés (PPTE) a prolongé les effets dévastateurs du système d’endettement car les réductions de dette accordées au compte-gouttes ont été systématiquement conditionnées par l’application de mesure de privatisation et d’ouverture économico-commerciale. Ces mesures ont soumis les paysans/paysannes et les travailleurs/travailleuses des villes a une concurrence internationale à laquelle ils et elles ne pouvaient pas répondre. Les femmes maliennes qui portent un poids énorme dans la vie du pays sont victimes au quotidien de privation de tous ordres. Elles résistent au quotidien.
La dette et son remboursement continuent d’être les instruments d’une paupérisation des populations.
L’État français bombarde des villes, des villages et des infrastructures déjà rares du Mali dont la reconstruction demain sera probablement le prétexte pour endetter encore un peu plus le pays et augmenter sa soumission aux créanciers. Le FMI vient justement d’annoncer l’octroi au Mali d’un prêt de 18,4 millions de dollars. Cela ouvrira un nouveau cycle de malheurs pour le peuple malien s’il ne prend pas son sort en main.
Le gouvernement français devrait normalement réserver les millions d’euros que coûtera son déploiement militaire au Mali pour les besoins sociaux de sa population condamnée elle-même à l’austérité du fait de l’explosion de la dette publique.
La région connaît une propagation des groupes intégristes qui ont été appuyés et armés par les puissances occidentales, États-Unis en tête, directement ou par le biais du Qatar ou de l’Arabie Saoudite. Aujourd’hui les grandes puissances occidentales ne savent plus comment se dépêtrer d’un mouvement qui ne leur est plus utile, leur échappe et s’est retourné contre elles. La manière dont elles sont intervenues en Libye a aggravé la situation de la région entraînant notamment une prolifération des armes. Les interventions occidentales en Afghanistan et en Irak ont démontré que les arguments humanitaires cachent des intérêts économiques, politiques et militaires inavouables. L’intervention et l’occupation militaire occidentale n’apporte pas de solution réelle aux problèmes des droits humains. Elle tend même à les aggraver.
Pour le CADTM Afrique, c’est au peuple malien de régler les conflits internes et chasser tous les groupes qu’il considère anti démocratiques et obscurantistes qui veulent imposer leurs lois par les armes.
Le Réseau CADTM Afrique :
- condamne l’intervention impérialiste de la France et de ses alliés au Mali, il appelle à l’arrêt immédiat des bombardements et au retrait des troupes françaises et africaines du Mali ;
- exprime sa solidarité avec le peuple malien et son droit de décider librement de son devenir.
- appelle à un renforcement de la solidarité des Peuples maliens et africains pour barrer la route aux forces de la restauration et de ré-colonisation du Mali et du Sahel ;
- considère que la CEDEAO, organisation sous régionale dirigée par un club de chefs d’États au service des hégémonies américaine et européenne, n’a aucune légitimité et aucun pouvoir légal pour contracter des prêts de guerre au nom du peuple souverain du Mali ;
- invite le Peuple malien à invoquer l’absence de consentement comme fondement juridique d’une répudiation de toute dette héritée de l’intervention étrangère.
- appelle les peuples d’Afrique du nord au sud, du Maghreb au Machrek à s’unir contre les guerres.
Pour le Réseau CADTM Afrique, le groupe de coordination, le 29 janvier 2013

mardi 1 janvier 2013

La Brigade Rose, des femmes indiennes combattantes

Le Bundelkhand est l’un des endroits les plus pauvres de la région de l’Uttar Pradesh, dans le nord de l’Inde. C’est aussi l’un des territoires les plus denses d’un pays déjà largement surpeuplé. Confrontés à des terres infertiles, à une justice corrompue et au système de caste indien, oppressif et archaïque, les habitants du Bundelkhand doivent lutter quotidiennement pour leur survie.
Bref, on s’y amuse beaucoup. Et ce n’est peut-être pas très surprenant, mais annonçons-le d’emblée : les violences domestiques et la relégation des femmes au rang de citoyens de seconde zone font que l’Inde n’est pas exactement la terre des droits de la femme. Dans cet environnement catastrophique, un groupe d’autodéfense baptisé le Gulabi Gang (gulabi signifie rose) se bat—souvent au sens propre—pour plus d’égalité. Ce gang est constitué de plus de dix mille femmes qui portent toutes le même uniforme, un sari rose. Elles sont expertes dans le maniement du lathi, un bâton de combat indien traditionnel. Trop beau pour être vrai ? On pensait la même chose avant de les rencontrer. Ces femmes épatantes sont de vraies dures. Elles n’hésiteraient pas à vous exploser les genoux d’un coup de bâton.
Fondé il y a deux ans à peine, le gang est déjà sous le coup de nombreuses accusations pour rassemblements illégaux, émeutes, agression d’un représentant de l’État et obstruction à la justice. Sampat Pal Devi, 47 ans, leader du Gulabi Gang, est une femme de caractère, pas du tout découragée par les réquisitoires contre son armée. À peine instruite, mère de cinq enfants, Sampat Devi est devenue une figure messianique dans sa région natale.

« Le mot « gang » ne veut pas forcément dire « criminel », affirme-t-elle, ça peut aussi désigner une équipe. Nous sommes un gang qui œuvre pour la justice. Lors des rassemblements et des manifestations hors de nos villages, nos membres se perdaient souvent dans l’agitation de la foule. Nous avons décidé de nous habiller d’une seule couleur, plus facilement identifiable. Nous ne voulions pas utiliser des couleurs associées à des groupes politiques ou religieux. Nous avons choisi le rose, la couleur de la vie. C’est bien. Ça attire l’attention du Gouvernement. »


Le système de caste plane sur l’Inde comme un nuage noir. Non seulement la plupart des membres du gang sont d’origine pauvre, mais elles font aussi partie de la caste la plus basse, les dalit (intouchables). Quelques mois plus tôt, dans l’Uttar Pradesh, une dalit s’est fait violer par un homme d’une caste supérieure. La police n’a pas daigné enregistrer la plainte. Quand les villageois ont protesté, ils ont été arrêtés et mis en garde à vue. Mené par Sampat Devi, le Gulabi Gang a pris d’assaut le commissariat de police pour exiger la libération des villageois et l’enregistrement de la plainte contre le violeur. Elles s’en sont prises physiquement à un policier quand celui-ci a refusé de se plier à leurs demandes. Une enquête est toujours en cours.

Au mois de juin dernier, les Gulabi ont connu leur plus grand succès. Après avoir reçu des plaintes contre un magasin d’État à bas prix (l’équivalent du welfare aux États-Unis), situé à Attara, qui ne distribue pas correctement les céréales, Sampat Devi et son gang décident de surveiller secrètement les agissements du directeur du magasin. Le gang intercepte deux camions chargés de céréales destinées à l’origine aux personnes en dessous du seuil de pauvreté, pourtant en route pour être revendues sur le marché. Cette preuve en main, les membres du gang font pression sur les autorités locales pour qu’elles récupèrent les céréales et livrent le directeur à la police, mais une fois encore, la plainte n’est pas enregistrée. Furieuses, les membres du gang attaquent l’un des agents de police. Si aucune plainte formelle n’a été déposée, cet événement a fortement renforcé la crédibilité du gang dans la région.

Plusieurs membres de la communauté locale comparent Sampat Devi à la légendaire Reine de Jhansi, Laxmibai. Ils manifestent leur reconnaissance en apportant leur soutien au gang. Babloo Mishra permet au gang d’utiliser sa maison comme bureau : « Ces femmes sont prêtes à défendre la cause de n’importe qui, tant que c’est justifié, explique-t-il. Elles n’agissent pas uniquement dans l’intérêt du gang. » Mais, même s’il est aidé par des gens comme Mishra, le gang a besoin de financements pour lancer une petite industrie, afin de fournir des emplois aux villageois. Sampat Devi rêve de posséder une entreprise textile pour employer les femmes de la région, mais le manque de capitaux est un obstacle sérieux à la réalisation de ses rêves. Beaucoup reste à faire dans la région, et les citoyens comme Sampat Devi contribuent à faire évoluer les choses. Si les plaintes contre le gang sont souvent lancées à la suite de ses opérations illégales, pour Sampat Devi et ses associées, il ne s’agit pas de contourner la loi, mais de résister et de défendre ses droits.

Sampat Pal Devi, 47 ans

Je dirige le Gulabi Gang. J’ai fondé l’association dans les années 1990 mais je l’ai nommée ainsi il y a deux ans. Nous voulons donner plus de pouvoir aux femmes, promouvoir l’éducation des jeunes—surtout des filles—et mettre un frein à la corruption et aux violences domestiques. Tous les jours, je rends visite aux différents membres du gang dans leurs villages. Si nous apprenons qu’il se passe une chose à laquelle nous sommes opposées, nous nous réunissons et décidons d’un plan d’action. Nous demandons d’abord à la police de réagir. Mais comme dans notre pays, le gouvernement n’est jamais en faveur des pauvres, nous finissons souvent par prendre les choses en main. On commence par parler au mari qui bat sa femme. S’il ne comprend pas, nous demandons à son épouse de se joindre à nous quand nous le battons avec nos lathi. Nos missions, en cas de problèmes domestiques, ont un taux de réussite de cent pour cent. C’est le dialogue avec les autorités qui est difficile, parce qu’on ne peut pas toujours recourir à la loi, surtout avec des législateurs aussi corrompus. Nous avons battu des représentants véreux, mais ça n’a servi à rien. Je suis constamment menacée par leurs hommes de main. Un jour, ils sont arrivés à plusieurs et ont menacé de m’abattre, mais les femmes sont venues à mon secours, elles leur ont jeté des briques et ils se sont enfuis. Ils ne sont jamais revenus. Je n’ai peur de personne. Mes femmes sont avec moi, elles sont ma force. Ma famille ne m’a pas toujours soutenue, mais quand j’ai persisté et que j’ai expliqué à mon mari, il a compris. Depuis il me soutient. Ce que je fais n’est pas facile. Je n’ai pas d’argent. Je me déplace partout sur un vieux vélo. Certains nous aident en faisant de petits dons et des actes de charité. Je veux que ce mouvement continue. Il faudrait trouver de l’aide du côté des organisations internationales ou locales. Je travaille pour le peuple. Je veux créer une petite industrie pour les villageois dans le besoin qui travaillent avec moi. Il y a des jeunes hommes et des jeunes filles talentueux, qui savent faire du purin organique, des bougies, des médicaments ayurvédiques et cultiver des cornichons. Ils pourraient vivre décemment. Si j’obtiens des fonds, je pourrai créer un atelier de couture pour les femmes, qui seront en mesure de subvenir aux besoins de leur famille. L’avenir est brillant pour le Gulabi Gang. C’est un mouvement populaire qui va s’étoffer, à condition d’avoir le soutien des autorités locales.

Banhari Devi, 42 ans

Je n’ai pas de travail, pas d’argent, et je compte sur mon fils pour ramener de quoi manger chaque soir, pour qu’on puisse au moins avoir un repas par jour. Sampat Devi est venue à mon secours. Elle est comme le messie, elle se soucie toujours des pauvres. Elle s’est battue pour moi et elle a réussi à me faire obtenir la carte rouge (carte qui prouve qu’on vit en dessous du seuil de pauvreté). Ma famille est très pauvre, et cette carte me donne accès au riz et au blé à bas prix des centres de distribution publics. J’ai rejoint le gang il y a six mois et depuis, j’ai confiance en moi, je me sens beaucoup plus forte. Quelquefois, nous sommes parties en mission avec le Gulabi Gang, et le Gouvernement nous a menacées. Le fait d’être en groupe nous donne une telle confiance en nous que nous sommes prêtes à combattre les injustices. Quand j’ai rejoint le gang, Sampat Devi nous a présenté les objectifs du groupe. On a appris à se battre au lathi. C’est, à la base, une technique défensive. Nous ne sommes pas un groupe violent, mais si vous nous défiez, nous pouvons le devenir. Nous utilisons d’abord des méthodes pacifiques, mais si elles ne fonctionnent pas, nous nous servons de nos lathi. Le gang a changé ma vie. Je veux y rester jusqu’à ma mort.
            
Kamat Devi, 48 ansÇa fait maintenant deux ans que je suis dans le gang. J’ai participé à pratiquement toutes les campagnes récentes. Même si je n’ai pas de rôle défini au sein du gang, je finis toujours par m’occuper des différends domestiques ou de faire l’arbitre dans les disputes entre voisins. Quand nous apprenons qu’il y a une querelle de voisinage, nous nous réunissons, avec Sampat Devi, pour trouver une solution à l’amiable. Ce n’est pas toujours évident, mais les gens respectent le Gulabi Gang parce que nous adoptons toujours une position neutre. Je n’aime pas du tout recourir à la force. J’ai appris à me servir du lathi pour me défendre, pas pour attaquer. Les autres respectent ma position et je peux travailler comme je l’entends, tant que la mission est accomplie. Mon mari possède une petite parcelle de terrain et je l’aide dans les champs. La terre n’est pas assez fertile et il doit parfois chercher du travail journalier en ville, sans pour autant y parvenir à chaque fois. J’ai réussi à obtenir la carte rouge et maintenant, j’ai au moins le droit au riz et au blé à bas prix. Je me demande souvent ce qui nous serait arrivé si je n’étais par membre du Gulabi Gang.


Aarti Devi, 22 ans

Mon père, Chnadra Bhan, est un homme instruit. Bien qu’il soit un dalit, il a obtenu un double master à l’Université. Il a toujours dû se battre pour défendre ses droits et la dignité des villageois locaux. Il y a environ six mois, un homme d’une caste supérieure a violé une dalit. La police a refusé d’enregistrer la plainte. Quand mon père a protesté, on l’a mis en garde à vue avec deux autres personnes. Je suis allée trouver Sampat Devi pour lui demander de l’aide. Ce même jour, j’ai rejoint le gang. Conduites par Sampat, nous avons pris d’assaut le commissariat de police. Nous avons exigé que mon père et les autres villageois soient relâchés. La police refusait toujours d’enregistrer la plainte contre le violeur. Nous avons fini par tabasser un policier à coups de lathi. Je ne veux pas me coucher devant l’injustice. Mon père est une grande source d’inspiration pour moi, il était très fier quand il m’a vue habillée d’un sari rose, en train de manifester et de crier des slogans avec le reste du Gulabi Gang. Sampat Devi m’a entraînée à manier le lathi. Elle insistait beaucoup, c’était d’abord un moyen de défense, plus qu’une arme d’attaque. J’ai souvent été menacée par les gros bras du Gouvernement et par les autorités, on a déjà braqué un pistolet sur moi. Mais ils ne me font pas peur. Faire partie du gang me donne de la confiance et de l’assurance. Dans la plupart de nos interventions, nous insistons sur les droits de la femme, la création d’emplois, la promotion de l’éducation, tout ça pour améliorer la condition des pauvres et des nécessiteux. Nous sommes l’avenir du Gulabi Gang. Nous sommes prêtes à tout pour rendre l’égalité et la justice à ceux qui en sont privés.
Visitez le site du Gulabi Gang !

lundi 31 décembre 2012

Inde : le viol, la loi et la classe moyenne

par Walter Fernandes SJ. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala 
Original: India:  India: Rape, the Law and the Middle Class
Español   India: violaciones, leyes y clase media

Le viol traumatique de la jeune femme de Delhi s'est terminé par sa mort. L'atrocité a suscité la colère de la classe moyenne dans tout le pays. L'émotion était grande autour de cet acte atroce de quelques hommes ivres et les manifestants a exprimé des exigences telles que la peine de mort et la castration publique pour les violeurs. Cette explosion est compréhensible étant donné la cruauté des auteurs du crime.

Cependant, on peut se demander si cela ne restera qu'un exemple de plus de réaction à un cas unique, sans prise de conscience du malaise qui conduit à de tels crimes. L'affaire a été très médiatisée parce que c'est arrivé à Delhi. Cela ne réduit pas l'atrocité du crime. Mais pour qu'un changement se produise en faveur des femmes,  il faut aller au-delà de ce simple cas et faire face aux problèmes en jeu. Il faut se rappeler que ce qui est arrivé à Delhi n'est pas une exception. Cela a reçu une publicité parce que c'est arrivé dans la capitale, mais de nombreux autres cas sont régulièrement passés sous silence ou ne sont pas rapportés dans les médias. Selon les chiffres de la police, l'Inde a connu en 2011  228 650 crimes contre des femmes,  dont 24 206 viols et 35 565 enlèvements.
Il s'agit des cas signalés. Probablement un nombre beaucoup plus important ne sont pas signalés en raison de la stigmatisation qui y est attachée. Deuxièmement, d'après les données de la police, environ 90 pour cent des viols sont commis par des personnes connues de la victime, pour la plupart des membres de sa famille. Troisièmement, un grand nombre de victimes appartiennent à des communautés sans voix. Par exemple, dans un article paru dans Countercurrents, Cynthia Stephen cite une jeune fille dalit* d'un village du Tamil Nadu qui dit : "Il n'y a pas de fille dans notre rue qui n'ait pas été forcée ou violée par les hommes de la caste dominante quand elle va aux champs pour chercher de l'eau ou pour travailler." Les hommes des castes dominantes menacent les dalits de conséquences terribles si elles osent se plaindre à la police. Ces cas ne sont donc pas signalés.

Captures d'écran de télévisions régionales informant sur des viols de jeunes femmes dalits

Enfin, la police ajoute souvent au traumatisme. Par exemple, une jeune fille de 18 ans du village de Badhshapur dans le district de Patiala (Punjab) s'est suicidée le 26 décembre, six semaines après avoir été violée par trois hommes. Sa mère rapporte que quand elle est allée se plaindre à la police, les policiers l'ont humiliée avec des questions obscènes comme "Comment ont-ils touché votre poitrine? Ont-ils ouvert d'abord leurs jeans ou leurs vestes ?" Les criminels n'ont été arrêtés qu'après son suicide. Ou prenons le cas de l'officier de police dans l'Haryana, qui a été élevé au rang le plus élevé bien qu'une star du tennis en herbe l'eût accusé de l'avoir violée. Elle aussi s'est suicidée parce qu'elle était incapable de supporter le harcèlement. Le policier a été condamné à une peine de six mois de prison quelques années après sa retraite.
Ces cas et d'autres sont symboliques de l'attitude de notre société. La classe moyenne manifeste pour des cas très médiatisés et ignore le reste. Les médias dits nationaux font de même. Par exemple, lorsque le 23 décembre 2005 quelques étudiantes montèrent dans un compartiment de train à Kokrajhar, ignorant que c'était un wagon militaire. Toutes ont été violées par des hommes payés pour protéger les citoyens. Mais ça n'est pas devenu une info nationale. Même dans l'Assam c'est resté une affaires de femmes Bodo**, pas de toutes les femmes.

Bodo women, victims of ethnic violence, at a relief camp in a village in Kokrajhar district, Assam, July 25, 2012.

Femmes Bodo, victimes de violence ethniciste, dans un camp de secours d'un village du district de Kokrajhar, en Assam, 25 juillet 2012. 
Anupam Nath/Associated Press


En d'autres termes, les crimes contre les femmes sont le résultat des fortes valeurs patriarcales de notre société, mais sont aussi conditionnées par les attitudes ethniques et de caste et dans de nombreux cas par un faux sentiment de patriotisme. Par exemple, lorsque les forces de sécurité violent des femmes on dit aux gens de protéger leur honneur et ne pas signaler ces cas. Les victimes n'ont pas d'importance. Même les lois comme la Loi sur les pouvoirs spéciaux des forces armées*** protègent ces criminels en uniforme.



"L'armée indienne nous viole" : Des femmes nues protestent le 15 juillet 2004 à Imphal, capitale de l'Etat du Manipur, dans le Nord-est, devant une caserne des paramilitaires du régiment des Assam Rifles contre le viol, la torture et l'assassinat de Thangjam Manorama Devi, une jeune femme de 32 ans
Compte tenu de ces attitudes, on peut se demander si de nouvelles lois, et même la peine de mort, peuvent prévenir ces crimes. On ne peut pas nier que des réformes de la police et des lois fortes sont nécessaires. Mais elles ne peuvent à elles seules résoudre les problèmes qui sont profondément enracinés dans notre culture comme les centaines de milliers de fœtus féminins avortés chaque année parce que les femmes sont considérées comme un fardeau. Si tous les violeurs devaient être pendus, les victimes auraient à perdre certains membres de la famille qui sont les auteurs de ces crimes.

En outre, l'acceptation de la valeur de la supériorité masculine par la plupart des femmes assure que les abus sont souvent gardés secrets sous le prétexte de protéger l'honneur de la jeune fille ou de la famille. Ou prenons le cas des lois coutumières tribales dans le Nord-Est qui donnent tout le pouvoir social aux seuls hommes. Les dirigeants refusent de changer les lois. Par exemple, le Nagaland n'a pas été en mesure d'organiser des élections municipales en raison de l'opposition des chefs tribaux au quota de 33% des sièges pour les femmes. Ils affirment que leur droit coutumier ne permet pas aux femmes d'avoir du pouvoir politique.
Il est donc clair que des lois ne peuvent pas changer ce système. La dot, le travail des enfants, la discrimination de caste sont interdits par la loi. Mais ces lois ne peuvent pas être appliquées sans modifier les attitudes qui donnent naissance à ces abus. C'est aussi vrai pour le statut des femmes que pour la corruption ou les attitudes de caste et ethniques. Aucune loi ne peut entrer en vigueur sans une infrastructure sociale pour la soutenir. Mais la tentation de la classe moyenne qui mène les manifestations contre le viol, la corruption et d'autres abus est de prendre un événement isolé et d'ignorer les attitudes et les systèmes sociaux qui en sont la cause. Par exemple, cette classe a pris à juste titre la corruption politique comme une cause de lutte, mais très peu d'entre eux s'est demandé si les mains de ceux qui protestaient étaient propres. De même, cette classe a également protesté contre l'arrestation arbitraire et l'emprisonnement du Dr. Binayak Sen****, ce qui était nécessaire. Mais ils n'ont pas remis en cause la Loi sur la sédition***** ou les besoins de la classe moyenne au nom desquels les tribus sont déplacées. Leur paupérisation est à l'origine de la rébellion maoïste en Inde centrale.
Il faut également veiller à ce que la question du viol ne se termine pas avec un cas. Les attitudes de genre, de classe et de caste qui causent de tels abus doivent être abordées. On ne peut pas s'en tenir à une condamnation des politiciens et des services de police. Cette étape est nécessaire, mais de nouvelles lois ne peuvent que donner bonne conscience et ne peuvent pas résoudre le problème. Il faut faire une introspection et examiner les valeurs sociales et culturelles qui sont derrière ces crimes. Si l'affaire de Delhi conduit à un tel auto-examen, la jeune femme de 23 ans n'aura pas donné sa vie en vain.
NdT
*Dalit : litt. "opprimé", hors-caste ("intouchable")
**Bodo : plus importante communauté tribale de l'Assam appartenant au groupe tibéto-birman, faisant partie des "scheduled tribes" protégées par la Constitution et censées bénéficier de mesures de discrimination positive. En août 2012, des violences exercées par des Musulmans ont provoqué la mort de 78 Bodos et la fuite de 400 000 d'entre eux.
*** La loi AFSPA (Armed Forces Special Powers Act) a été adoptée en 1958 pour donner des pouvoirs spéciaux à l'armée dans les Etats d'Arunachal Pradesh, Assam, Manipur, Meghalaya, Mizoram, Nagaland et Tripura. Elle a été étendue au Jammu et Cachemire en 1990. Elle étend de façon considérable les pouvoirs des forces de sécurité pour lutter contre des mouvements sécessionnistes. L'AFSPA a couvert de nombreux actes de violence militaires, causant la mort de dizaines de milliers de personnes.
****Pédiatre et vice-président de l'Union populaire pour les libertés civiles, condamné au nom de la loi contre la sédition à la prison à vie pour aide aux Naxalites (guérilléros maoïstes), libéré sous caution. Adopté comme prisonnier de conscience par Amnesty International.
*****Article du Code pénal datant de 1860 et donc hérité des anciens maîtres britanniques, utilisé contre les militants dérangeant le pouvoir.

"Stop...au viol" : panneau détourné à Delhi
 



samedi 29 décembre 2012

"Damini Nirbhaya", la victime du viol de New Delhi est morte : Nous exigeons la justice, la liberté et les droits pour les femmes!


 
La jeune femme dont le viol atroce par six hommes le 16 décembre dernier, dans un bus de New Delhi a provoqué un immense mouvement de protestation dans toute l'Inde, est morte vendredi 28 décembre à l'hôpital de Singapour où elle avait été transportée. Sa dépouille est arrivée à 4 h30 dimanche matin à Delhi et elle a été incinérée au cours d'une cérémonie privée quelques heures plus tard. On ignore son nom, mais les manifestants l'ont surnommée Damini (Coup de foudre), en référence à un film de Bollywood de 1993 dont l'héroïne prend la défense d'une domestique victime d'un viol. Le Journal Times of India l'a surnommée Nirbhaya (Coeur Vaillant). Transformée en figure mythique digne de figurer dans le panthéon hindou, "Damini Nirbhaya" est appelée à devenir l'emblème de la révolte historique de décembre 2012, qui est la première révolte civile de masse contre le système des politiciens et policiers corrompus qui éclate au nom de la liberté et des droits des femmes, dans un pays où les femmes subissent une oppression millénaire prenant des formes particulièrement cruelles.
Ce samedi a vu des marches et des rassemblements exigeant le respect des droits et de la liberté des femmes se produire dans tout le pays, et non plus seulement dans les métropoles de Delhi, Mumbai, Bangalore et Kolkota. Un des slogans diffusés par les télévisions privées est : "Candles, not lathis" : "des bougies, pas de matraques".


Plus de 4000 personnes se sont rassemblées samedi matin  à Delhi, dans un des rares endroits où les rassemblements ne sont pas interdits, le Jantar Mantar, pour lui rendre hommage et continuer la lutte engagée. Une banderole déclarait : "We don't want your condolences! We don't want your fake sentiments! We demand immediate action to strengthen the laws against sexual violence."("Nous ne voulons pas de vos condoléances ! Nous ne voulons pas de faux sentiments ! Nous exigeons une action immédiate pour renforcer les lois contre la violence sexuelle !")
Le rassemblement a adopté la résolution suivante :

It's a Time for Grief, Mourning and For a Solemn Resolve - To Take the Struggle Forward for a World Where Women Can Have Freedom, Rights and Justice.  We condole the sad passing of the brave rape survivor of Delhi, who battled her assailants and her horrendous injuries with so much courage and endurance. We stand by her family in this time of unimaginable grief and mourning.


Gather for a Condolence Meeting at 11am, Jantar Mantar.

This is a time for mourning, for inner reflection, and also for a resolve to take the struggle forward for justice, rights, and freedom for women in our society. We all feel immense anger and outrage at the cruel way in which a young woman’s life was taken. It is important that the anger be directed at the root causes of violence against women in society, as well as at the system and institutions that fail to defend women’s right to freedom without fear.

As we approach a sad end to the year, full of grief and anger, let us resolve that the new year to come will be one where we resist discrimination and violence against women in every way – in our homes, on the streets and public spaces, in every institution. Let us declare zero tolerance for discrimination and violence against women, and vow to uproot patriarchal oppression from our society.

Let us unite to demand accountability from the government, police, judiciary. No longer will we tolerate the anti-women statements and policies from those in power. We demand justice, freedom and rights for women!

AIPWA, AISA, RYA, Jan Sanskriti Manch, 
and Many Other Common Students, Women and Men
         
Le corps quitte le Mount Elizabeth Hospital à Singapour

Résolution de condoléances
C'est un temps pour le chagrin, le deuil et pour une résolution solennelle : faire avancer la lutte pour un monde où les femmes peuvent avoir la liberté, des droits et de la justice.
Rassemblement de condoléances à 11h, Jantar Mantar.
Nous pleurons la triste disparition de la courageuse victime du viol de Delhi, qui a lutté contre ses agresseurs et ses horribles blessures avec tant de courage et d'endurance. Nous sommes aux côtés de sa famille en ce moment de chagrin et de deuil inimaginable.
C'est un moment de deuil, de réflexion intérieure, et aussi pour une résolution de faire avancer la lutte pour la justice, les droits et la liberté des femmes dans notre société. Nous ressentons tous une immense colère et indignation devant la façon cruelle dont la vie d'une jeune femme a été prise. Il est important que la colère soit dirigée vers les causes profondes de la violence contre les femmes dans la société, ainsi que vers le système et les institutions qui ne parviennent pas à défendre le droit des femmes à la liberté sans peur.
Alors que nous approchons d'une triste fin d'année, pleine de chagrin et de colère, prenons la résolution que la nouvelle année à venir sera celle où nous résisterons à la discrimination et à la violence contre les femmes dans tous les sens - dans nos maisons, dans les rues et les espaces publics, dans chaque institution. Décrétons une tolérance zéro pour la discrimination et la violence contre les femmes, et engageons-nous à éradiquer l'oppression patriarcale de notre société.
Unissons-nous pour demander des comptes au gouvernement, à la police, à l'appareil judiciaire. Nous ne tolérons plus les déclarations et les politiques contre les femmes du pouvoir en place. Nous exigeons la justice, la liberté et les droits pour les femmes!
AIPWA, AISA, RYA, Jan Sanskriti Manch,
et beaucoup d'autres étudiants, femmes et hommes ordinaires
 Traduction BASTA! 

Ce rassemblement s'est prolongé tout au long de la journée et de la soirée, les gens affluant par milliers avec des bougies. La foule a empêché la Première ministre du gouvernement local de Delhi, Sheila Dikshit, de se joindre au rassemblement d'hommage à la victime, et elle a du prendre la fuite. Dans la journée on a appris qu'une jeune fille de 14 ans, victime d'un viol en bande dans le Gujarat, avait tenté de se suicider en avalant du poison. Une autre jeune fille, âgée de 18 ans, a mis fin à ses jours dans l'Uttar Pradesh, suite à l'inaction de la police, qui a laissé courir son violeur. 
Shah Rukh Khan, le plus célèbre acteur de Bollywood, a twitté un message disant que "Damini" avait forcé l'Inde à se confronter à une réalité honteuse. "Le viol incarne la sexualité telle que notre culture et société l'ont définie. Je suis vraiment désolé de faire partie de cette société et culture", écrit la star.

Pour voir des photos des protestations, cliquer sur l'image


Indian protestors hold a placard as they take part in a rally in front of a statue of Mahatma Gandhi in Lucknow on December 29, 2012, after the death of a gangrape victim from the Indian capital New Delhi (AFP Photo / STR) 
Manifestation à Lucknow, au Mémorial Mahatma Gandhi
UTTAR PRADESH












DELHI










BIHAR





BENGALE OCCIDENTAL
KARNATAKA
"Pidita ko shraddhanjali"="respect pour la victime de Delhi", ont écrit ces petites filles dans la cour de leur école à Ahmedabad

Ce que disent les femmes d'Inde

"Quoi que nous portions
Où que nous allions
OUI c'est OUI
NON c'est NON"

"Ne dites pas à votre fille de ne pas sortir
Dites à votre fils de se comporter correctement"

vendredi 28 décembre 2012

Quand l'Inde se soulève...

...c'est pour dire :

"Ne me dites pas pas comment je dois m'habiller !
Dites-leur de ne pas violer !"


et voici la réponse de l’État
""











Images des mobilisations du 27 décembre à travers le pays

KOLKATA (CALCUTTA)
 

DELHI



CHANDIGARH

Source 
AIPWA (एपवा)