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vendredi 30 décembre 2011

Pirates au service de la Tunisie nous resterons ! RV au tribunal de Bab Bnat ce 30/12 à 9h

par Takriz Vitriol, lundi 26 décembre 2011, 19:37

Le parti Pirate Tunisien a déposé dans la suite logique d’une révolution qui a puisé son énergie sur le net et a croisé son destin grâce aux réseaux sociaux  son dossier auprès du ministère de l’intérieur Tunisien .
Depuis ce ministère ne donne aucun signe favorable ou non par rapport à notre demande.
N’ayant pas pu participer aux premières élections libres tunisiennes du 23 octobre 2011, nous déplorons cet exclusion volontaire des jeunes acteurs de cette révolution par ceux qui étaient il n’y a pas un an déjà cadres de l’ancien système.
Nous portons cette affaire devant la justice Tunisienne et avons le 30 décembre 2011 un autre rendez-vous de notre histoire devant le tribunal bab bnat à 9h .
Nous affirmons haut et fort notre envie de nous battre pour une meilleure Tunisie équitable, jeune et juste et nous n’accepterons pas l’exclusion du parti pirate de la scène politique Tunisienne.
Avons besoin du soutien de tous les libres penseurs et de toutes les forces vives de notre société le 30 décembre 2011.
Pirates de notre liberté nous étions lors de la révolution, pirates de notre justice nous serons, pirates au service de la Tunisie nous resterons !

jeudi 3 novembre 2011

Tunisie : des élections démocratiques, le succès d’Ennahdha et les provocations d’un sosie de Berlusconi

par  Annamaria Rivera, 2/11/2011. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Le provincialisme, la superficialité, les clichés, voire l'indifférence, avec lesquels de nombreux médias et politiciens  italiens, même de tendances opposées, ont couvert les premières élections démocratiques en Tunisie ne sont pas à la hauteur du rôle crucial que la transition tunisienne a non seulement par rapport à d'autres soulèvements au Maghreb et au Machrek, mais aussi pour les équilibres sociaux et politiques de la Méditerranée et au-delà.
Prenons seulement un exemple. Alors que les commentateurs italiens s’angoissaient en toute hâte pour la victoire écrasante d’ Ennahdha aux élections pour l’ Assemblée Constituante, quelque chose de beaucoup plus inquiétant s'est passé en Tunisie seulement quatre jours après le vote, qui s'est déroulé dans une atmosphère de participation, de fête et d'enthousiasme carrément émouvant. À Sidi Bouzid, la ville de Mohammed Bouaziz, martyr et héros de la révolution, une foule furieuse a assiégé le siège du gouvernorat, a élevé des barricades, a mis le feu au tribunal, à la mairie et à d’autres institutions publiques. Et dans toute la région, des groupes d'agités ont attaqué les sièges d’Ennahdha.


Queue devant un bureau de vote à Tunis le 23 octobre
Il ne s’agissait pas d’une reprise de la révolte populaire, qui avait commencé juste dans cette région, ni d’une insurrection contre la trahison des idéaux révolutionnaires ou contre l'aggravation de la pauvreté et du chômage, qui atteint ici des sommets maximaux. Il s’agissait de tout à fait autre chose : une violente protestation contre la décision de l'ISIE (Instance supérieure indépendante pour les élections) d'invalider le vote dans six circonscriptions en faveur d’ El Âridha Achaâbia (la Pétition populaire), une formation qui n’est devenue visible sur la scène politique que trois jours avant le 23 Octobre. L'inventeur de ce parti - populiste et du genre médiatico-berlusconien - est Hechmi Hamdi, un personnage trouble tout comme sa créature, comme on peut le déduire du portrait en deux épisodes que lui a consacré le quotidien tunisien La Presse : http://www.lapresse.tn/30102011/39498/serial-retourneur-de-veste.html; http://www.lapresse.tn/30102011/39558/a-lombre-du-rcd.html.
Hamdi, natif de la région de Sidi Bouzid, est un milliardaire qui possède, entre autres, un journal et deux stations de télévision basées à Londres. Et c'est de Londres, où il réside depuis 1987, qu’il a dirigé sa campagne électorale parallèle et souterrains. Leader du mouvement islamiste à l'université au début des années 80, puis bras droit de Rachid Ghannouchi, pendant l’ exil de celui-ci à Londres, Hamdi avait rompu avec le leader charismatique d’Ennahdha suite à une obscure affaire de délation. Sa biographie se déroule ensuite avec une constante, le double jeu : soutien à Ben Ali et ouverture de sa télévision aux adversaires les plus acharnés du régime (qui sont régulièrement réprimés en conséquence); liens avec la dictature benaliste et le Soudanais Omar Al-Bachir, dont, selon la rumeur, il serait un agent; et aujourd'hui, la propagande populiste et la relation avec le réseau des cellules dormantes du RCD, le parti de Ben Ali aujourd’hui dissous. C’est surtout cela qui lui a permis d’ obtenir un succès électoral surprenant. Si le vote en sa faveur dans six circonscriptions n’avait pas été invalidé, pour le fait d’avoir bénéficié de fonds privés et d’avoir présenté la candidature de membres de l’ex-RCD, sa liste serait en quatrième position à l'échelle nationale. Et en première position à Sidi Bouzid, où elle a obtenu 48 000 voix contre 19 000 et quelques à Ennhada. Lequel a accusé: derrière la violence il y a des “forces contre-révolutionnaires qui veulent bloquer le chemin de la démocratie.”


Point presse d'Abdelhamid Jelassi, directeur de campagne d' Ennahdha, au siège du parti, au soir du 23 octobre. Photos Fausto Giudice, Tlaxcala
Il y a, derrière les évaluations de la situation politique actuelle en Tunisie qui courent en Italie et dans d’autres pays européens, une paresse intellectuelle, voire de l'ignorance qui amène à se réfugier derrière le vieux schéma de l’épouvantail fondamentaliste, sans se douter que la transition démocratique court des dangers bien plus graves. Entre autres, à proprement parler, un mouvement politique peut être défini comme islamiste s’il a comme objectif explicite la mise en place d'un régime théocratique. Ce n'est pas le cas d’ Ennahdha, un parti de nette inspiration islamique et moralement conservateur, mais aussi partisan du pluralisme démocratique (et aussi libéral en matière économique que réformateur sur le plan social)., Jusqu'à présent, Ennahdha a promis de fait de manière répétée qu’il respectera la liberté de culte, de pensée et d'expression, qu’il défendra le Code du statut personnel et la liberté des femmes, et qu’il n’imposera à aucune d’entre elles un quelconque code vestimentaire. Rien ne garantit qu’il tiendra ces promesses, ne serait-ce que parce qu’en son sein, il abrite un courant radical qui n'est pas facile de tenir en laisse. Mais pour l'instant c'est l'état des choses, du moins en termes de programme et de déclarations officielles.
Plus que le triomphe du parti "islamiste" - une victoire prévue, mais pas si écrasante que cela : 90 sièges sur 217 -, ce qui devrait inquiéter ceux qui se soucient du sort de la transition tunisienne démocratique sont les régurgitations de miasmes du benalisme, sa stratégie basée sur l’infiltration et la provocation, la permanence des vieux instruments de la dictature au ministère de l'Intérieur et dans l'appareil répressif. D’ailleurs, la Pétition populaire n'est pas la seule à avoir réussi à infiltrer les élections démocratique tunisiennes. Il y a aussi la Moubadara (L’Initiative), née d'une scission du RCD, qui a remporté 5 sièges, a, malheureusement pas contestés à ce jour.
Parallèlement à cela, il existe d'autres sources de préoccupation. L'appareil répressif et judiciaire n’a tout simplement pas été épuré des éléments les plus compromis dans la répression des opposants. La pratique des arrestations illégales et même de la torture est toujours en cours. La liberté de la presse n’est que de façade, à quelques exceptions près. Les inégalités sociales et les déséquilibres régionaux sont toujours plus exacerbés. La pauvreté et le chômage continuent d’accabler une grande partie de la population. Le libéralisme qui caractérisait la politique économique et sociale de l'ancien régime n'a même pas été remis en cause ...

Tout cela crée le marécage fétide dans lequel s'ébattent les benalistes et leurs serviteurs habituels. Et c'est sur la désillusion et le désespoir des régions plus pauvres et marginalisées que se base la stratégie en eaux troubles du milliardaire Hamdi. Avant même que l'ISIE annonce l'invalidation de son score dans les six circonscriptions, depuis Londres, il exhortait les habitants de Sidi Bouzid à se soulever contre Ennahdha, qui les aurait qualifiés d’ignorants et de misérables, mais qui était de fait coupable à ses yeux d’avoir refusé toute alliance avec son parti, motivant sèchement  son refus: “Nous concluons des alliances uniquement avec ceux qui ont combattu le régime de Ben Ali.”
Pourtant, la majorité des électeurs tunisiens a de fait récompensé ceux qui représentaient l'opposition nette à l'ancien régime : d'abord Ennahdha, qui l’a payée par des décennies de répression et de persécution, ensuite le CPR (Congrès pour la République) de Moncef Marzouki, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, emprisonné à l'époque de Ben Ali, puis expulsé de son université et finalement contraint à l'exil pendant dix ans.
Le triomphe du parti de Gannouchi peut peut-être s'expliquer par trois raisons principales. La première est celle qu’on vient d ‘évoquer, entremêlée avec les remords d'une partie de la société tunisienne: J'ai voté pour eux - ont dit certains électeurs, jeunes et vieux, à Isabelle Mandraud, envoyée  du Monde - parce que ce sont eux qui ont le plus souffert sous le régime de Ben Ali. Le vote a donc été vécu aussi comme un acte de réparation, comme compensation pour le passé douloureux d'emprisonnements, de tortures, d'exils, avec lequel Ennahdha a payé sa constante opposition au régime. La deuxième raison hypothétique est que ce parti représente pour une bonne part des électeurs la perspective d'un retour à l'ordre, mais sans concessions au style, à la pratique et aux représentants plus ou moins occultes de l'ancien régime: bref,  le changement en douceur et sans précipitatio. Une troisième explication est de type identitaire : les électeurs voulaient se réapproprier le droit de se définir comme musulmans, mis à mal par le benalisme.
Que réserve l'avenir pour la Tunisie ? C’est difficile à prédire. Ce qui est certain, c’est que la Tunisie post-révolutionnaire regorge d'expressions progressistes de la société civile et politique. Le potentiel des nombreuses associations démocratiques et des partis et de gauche n’est donc pas à sous-estimer, même s’ils sont souvent accusés, pas tout à fait à tort, d'être idéologiques, élitistes, divisés entre eux, loin des "masses populaires". Peut-être, une fois insérés dans le jeu démocratique, apprendront-ils les vertus de l'esprit unitaire, de la politique concrète, de la capacité à représenter les besoins des classes subalternes. Mais ce qui est à espérer, surtout, c'est que les classes populaires retrouvent leur rôle de protagonistes, remettant au premier plan les idéaux et revendications qui ont conduit à la défaite du régime benaliste.

mardi 1 novembre 2011

Élections tunisiennes: déchiffrage

par Esam Al-Amin عصام الامين. Traduit par  Chloé Meier, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Au début de l'année 1994, un petit laboratoire d’idées islamique affilié à l'Université de Floride de Sud a organisé un forum universitaire pour lequel ils entendaient inviter Rachid Ghannouchi, le chef d'Ennahdha, alors le principal parti d'opposition en Tunisie. Cet événement annuel avait pour but d'offrir aux scientifiques et aux intellectuels occidentaux une occasion rare de faire intervenir un intellectuel ou un dirigeant politique d'orientation islamique à un moment où le discours politique était dominé par la thèse hyper-médiatisée du clash des civilisations de Samuel Huntington. Peu de temps après l'annonce publique de l'événement, des groupes et des propagandistes pro-israéliens emmenés par Martin Kramer, Daniel Pipes, Steven Emerson (chef du B’nai B’rith local et collaborateur occasionnel du journal local de droite) ont commencé à coordonner un campagne pour jeter le discrédit sur l'événement et effrayer l'université.
 
Selon Arthur Lowrie, ancien haut responsable du Département d'État et professeur adjoint à Université de Floride de Sud à cette époque, l'AIPAC et d'autres groupes pro-israéliens avaient exercé d'énormes pressions sur le Département d'État pour faire annuler le visa de Ghannouchi deux semaines après son émission à Londres. Par conséquent, l'université a dû annuler l'événement en dépit des fortes protestations exprimées par une vingtaine de chercheurs et d'universitaire. Résultat : une rencontre de grande valeur entre des intellectuels et des faiseurs d'opinions occidentaux d'une part et une figure majeure du monde islamique de l'autre a été bloquée par l'agenda étranger d'un groupe d'intérêts petit mais puissant. Cet épisode a préfiguré le mouvement anti-intellectuels qui s'est développé les années suivantes et qui a cherché à limiter la capacité des groupes et personnalités islamique à contribuer au dialogue national, en particulier après le 11 septembre.
Ghannouchi au début des années 80
 
Depuis ce jour de 1994, Ghannouchi n'a plus jamais pu obtenir de visa pour les USA, où il s'était pourtant rendu à plusieurs reprises à la fin des années 80 et au début des années 90. À cette époque, il vivait au Royaume-Uni, qui lui avait accordé l'asile politique et où il avait été blanchi de tout soupçon de lien avec la violence. Il y avait également gagné un procès en diffamation contre de ses détracteurs et des fidèles au régime (Ben Ali) qui l'accusaient de fomenter violences et troubles en Tunisie.
 
Dix-sept ans plus tard, Ennahdha, le mouvement islamique de Ghannouchi remporte les élections en Tunisie, avec un score écrasant de 42% des suffrages; il reçoit trois fois plus de sièges que le parti qui le suit. Toutes les parties et tous les observateurs concernés saluent le caractère démocratique, libre, non-faussé et transparent des élections.


Rachid Ghannouchi en 2011
 
Or, ces élections libres et honnêtes n'auraient pas pu se produire si elles n'avaient pas été précédées de la révolution populaire qui a éclaté le 17 décembre dernier à Sidi Bouzid, après des décennies de répression et de corruption généralisée, et qui s'est rapidement propagée dans tout le pays pour aboutir, le 14 janvier, à la fuite du dictateur de longue date Zine Al Abdine Ben Ali et de toute sa famille vers l'Arabie saoudite.
 
Depuis qu'elle a obtenu son indépendance de la France en 1956, la Tunisie a été dirigée par un système à parti unique qui à imposé sa version autocratique d'une laïcité stricte. Après avoir pris le pouvoir par un coup d'État sans effusion de sang en 1987, Ben Ali a gouverné, pendant une brève période, en laissant la place à une certaine ouverture politique. Mais ensuite, l'appareil de sécurité s'est mis à réprimer toute opposition politique, en particulier Ennahdha ainsi que des groupes pro-démocratie et de défense des droits humains.
 
Dans les élections qui viennent de se tenir, qui donc étaient les principaux concurrents? Quelle était le programme principal de chaque parti? Quels résultats ont-ils obtenus ? Que signifient ces résultats pour la Tunisie? Et que va-t-il se passer maintenant?
 
Le 23 octobre, les Tunisiens se sont rendus aux urnes pour la première fois depuis leur révolution afin d'élire une Assemblée nationale constituante composée de 217 sièges, dont 18 représentent plus d'un million d'expatriés, sur 11 millions de Tunisiens. Le principal rôle de cette assemblée est de rédiger une nouvelle constitution qui traduise les aspirations démocratiques de la révolution populaire.
 
On comptait 91 listes de partis ou d’indépendants réparties dans 27 circonscriptions dans le pays et 6 à l’étranger, principalement en Europe. Selon l’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE), la participation (près de 90%) a dépassé toutes les prévisions. Certains votants ont attendu plus de quatre heures pour pouvoir glisser leur bulletin dans l'urne. Quatre principaux concurrents se dégageaient des nombreuses listes, mais un nouveau parti, dont la direction est douteuse, a créé la surprise chez tous les observateurs politiques en remportant 9% des voix. Voici la liste des principaux vainqueurs et perdants des élections.
 
 
1) Le parti Ennahdha. C'est le successeur du mouvement de la tendance islamique, affilié aux Frères musulmans dans les années 60 et dirigé depuis le milieu des années 70 par Ghannouchi, 70 ans. En 1989, il a pris le nom d'Ennahdha ou Parti de la Renaissance et déclaré s'engager pour la démocratie et le pluralisme. Le mouvement se considère comme un parti islamique modéré ayant à cœur la préservation de l'identité de la Tunisie en tant que pays arabe et islamique. Depuis près d'une dizaine d'années, il a préconisé un modèle politique similaire à celui du parti Justice et Développement (AKP) du premier ministre Recep Tayeb Erdogan en Turquie. Plus récemment, il a plaidé en faveur de l’adaptation des valeurs libérales, humanistes et laïques aux principes islamiques, en particulier dans les domaines sociaux et économiques. Il est également favorable à un régime parlementaire.
 
Après que le mouvement a remporté un cinquième des voix lors des élections de 1989, Ben Ali l'a interdit. Il a lancé une répression contre ses instituions et emprisonné 30 000 de ses membres en 20 ans. En tant que principal groupe d'opposition des 30 dernières années, Ennahdha était bien organisé et bien connu à travers le pays. Ses dirigeants étaient respectés et admirés non seulement dans les centres urbains, mais aussi dans les régions rurales. Par conséquent, il a remporté une écrasante majorité dans tous les districts, sauf un, et obtenu 90 sièges, y compris la moitié des sièges de la communauté établie à l'étranger.
 


La direction du CPR. Au centre, Moncef Marzouki
 
2) Le Congrès pour la République (CPR). Créé en 2001, il est dirigé par Moncef Marzouki, 66 ans, un médecin et défenseur des droits de l'homme charismatique. Le CPR est considéré comme un parti de gauche qui accorde une large place à l'identité et au nationalisme arabse ainsi qu'aux valeurs laïques. Il prône l'instauration de principes et l'implication de groupes islamiques modérés, ainsi qu'un système présidentiel accordant de larges pouvoirs parlementaires. Marzouki est bien connu pour être un défenseur acharné des droits de l'homme, de la démocratie et de la transparence. Le CPR a réalisé le second score et reçu 30 sièges dans tout le pays.


Mustafa Ben Jaafar
 
3) Le Forum démocratique pour le travail et les libertés (Ettakatol). Fondé en 1994 par des professionnels et activistes progressistes et de gauche, ce parti, qui rejetait la dictature de Ben Ali, défend une politique socialiste et nationalistes. Il est dirigé par Mustafa Ben Jaafar, 71 ans, qui a été nommé Ministre de la santé dans le gouvernement désigné peu après la révolution. Bien qu'ayant une politique très laïque, il reconnaît l'importance de l'islam dans la société et il a une approche modérée favorable au compromis en matière d'inclusion de l'islam politique dans la vie publique. Il a remporté 21 sièges.
 


Jribi et Chebbi (PDP)
 
4) Le Parti démocrate progressiste (PDP). Créé en 1998, il était considéré, durant le règne de Ben Ali, comme le principal parti de l'opposition face au parti dirigeant rongé par la corruption. Il défend des principes strictement laïques. On voyait en lui le principal opposant d'Ennahdha au niveau idéologique. Son leader historique est Ahmad Nejib Chebbi, 67 ans, un célèbre avocat et homme politique de gauche. Depuis 2006, le parti est dirigé par Maya Jribi, 51 ans, une biologiste, militante des droits humains et féministe dotée d'énormes talents politiques. Durant la campagne, les dirigeants du PDP ont prétendu être les principaux rivaux d'Ennahdha et promis de remporter la victoire. Ils ont essuyé un sérieux revers et dû se contenter de 17 sièges. Après les élections, ils ont concédé la défaite et félicité Ennahdha, mais se sont engagés à ne rejoindre aucune coalition gouvernementale et à rester dans l'opposition.
 


Hechmi Hamdi
 
5) Pétition populaire (Al Aridha Chaabia). Ses résultats ont créé la surprise chez tous les observateurs. N'ayant que quelqus mois, cette liste étaient emmenée par Mohamed Hechmi Hamdi, le propriétaire d'un chaîne de télévision par satellite établie à Londres et ancien membre d'Ennahdha, qui a quitté ce parti au milieu des année 90. Par la suite, il a ouvertement critiqué celui-ci et a collaboré avec le régime de Ben Ali. Son parti a remporté 19 sièges.
 
De nombreux observateurs accusent ce parti d'avoir été financé et supporté par les restes de l'ancien régime et de l’ex- RCD de Ben Ali, désormais interdit. Après avoir annoncé les résultats l’ISIE a invalidé dans six circonscriptions les sièges de la Pétition populaire, qu'elle a accusée de fraude électorale, dont de la corruption.
 
Les sièges restants ont été répartis entre vingt autres partis comprenant des partis tribaux, libéraux, communistes ou autres groupements d’extrême-gauche. A souligner que le Pôle démocratique moderniste (PDM), la coalition de onze partis strictement laïcs et anti-islamiques, anciennement communistes ou ancrés très à gauche, a été le principal perdant de ces élections et n'a remporté que cinq sièges.
 


Les porte-parole du PDM
 
La large victoire d'Ennahdha, suivi du Congrès pour la République représente une rupture totale d'avec les mouvements politiques de l'époque répressive de Ben Ali. La volonté collective du peuple tunisien que traduisent les résultats de ces élections était de donner le pouvoir aux principaux groupes qui adhèrent fortement aux principes islamiques modérés et défendent l'identité arabo-islamique. Les Tunisiens ont envoyé un message clair: ils veulent que les islamistes modérés et les défenseurs de la laïcité travaillent de concert pour mettre sur pied une gouvernance démocratique ainsi qu'un système socio-économique juste en préservant des libertés gagnées de haute lutte et en respectant les droits humains et l'identité arabo-islamique de la Tunisie.
 
Après sa nette victoire, Ennahdha a promis qu'il n'allait pas imposer par décret de préceptes sociaux et moraux islamiques, mais plutôt tenter de préserver les droits accordés aux femmes par le Code du Statut personnel. Il a également annoncé qu'il n'allait pas interdire l'alcool ni le port du maillot de bain, comme ses détracteurs l'avaient prétendu. Le lendemain de l'annonce des résultats, Ghannouchi a rencontré les dirigeants de la bourse tunisienne pour leur assurer que son parti soutiendrait vigoureusement une forte croissance économique, notamment dans le secteur du tourisme. Le programme de son parti  prône une croissance annuelle de pas moins de 8%.


Hamadi Jebali
 
Ennahdha a annoncé que son secrétaire général Hamadi Jebali, 62 ans, ancien journaliste et ingénieur de formation, serait son candidat au poste de Premier ministre. Il plaide en faveur de la formation, d'ici un mois, d'un gouvernement d'unité nationale incluant autant de partis élus que possible. Au moins les trois principaux vainqueurs, qui rassemblent une majorité de 141 sièges, ont formulé le vœu de travailler main dans la main pour la nouvelle Tunisie. En outre, dans un esprit de réconciliation, Jebali a annoncé que le candidat d'Ennahdha pour la présidence intérimaire serait soit Marzouki, du CPR, soit Ben Jaafar d'Ettakatol.
 
Mais les défis majeurs qui attendent le nouveau gouvernement sont de trois ordres. D'une part, Ennahdha devra être capable de former non seulement un gouvernement d'unité, mais un gouvernement efficace, qui soit en mesure d'assurer à toute personne la sécurité physique et économique ainsi que des services publics, dans une période de complet bouleversement politique et social. Par chance, les difficultés économiques ont été atténuées cette semaine grâce à la promesse faite par le Qatar – un État qui a joué un rôle de premier plan dans le soutien au Printemps arabe – de verser une aide économique immédiate de 500 millions de dollars.
 
D'autre part, l'Assemblée élue devra rédiger en une année la nouvelle constitution de la deuxième république tunisienne. Les élections ont montré que les Tunisiens penchent largement pour un mouvement islamique modéré et d'autre partis laïcs modérés. Or, trouver comment traduire ces aspirations dans une constitution qui incarne un consensus national ne sera pas chose facile.
 
Enfin – et il s'agit peut-être de la tâche la plus ardue – le nouveau gouvernement devra faire face à la réaction des puissances étrangères, notamment occidentales, qui pendant des décennies ont brandi la menace d'une accession des "islamistes" au pouvoir.
 
Le souvenir du siège et du boycott du Hamas suite à sa victoire aux élections palestiniennes en 2006 est encore très présent. Jusqu'ici, l'administration US et ses alliés européens ont adopté une position d'attente malgré le tapage fait par les néoconservateurs, Les sionistes et les milieux de droite. Dans un laps de deux semaines, les dirigeants israéliens Bibi Netanyahou, Ehud Barak, Shimon Peres et Tzipi Livni ont mis l'Occident en garde contre la montée des “groupes islamiques radicaux” en train de s'imposer au Moyen-Orient et menaçant les intérêts israéliens et occidentaux.
 
Les vieilles voix islamophobes – qui ont crié au loup en se faisant l'écho des peurs israéliennes largement médiatisées  depuis près de 20 ans et en empoisonnant les relations entre l'Occident et les groupes islamiques modérés – ont repris du souffle. La question qui se pose maintenant est de savoir si les dirigeants occidentaux ont appris quelque chose pendant ce temps ou si nous sommes sur le point de manière prévisible le clash des civilisations ?

Total des sièges par parti
 
Parti Nombre de sièges
Ennahdha 90
Congrès Pour la République 30
Ettakatol 21
Al Aridha 19
PDP 17
PDM 5
L'Initiative (Al Moubadra) 5
Afek Tounes 4
L'Alternative Révolutionnaire (Al Badil Al Thawri) 3
MDS 2
Al Mostakilla 2
Echaab (Mouvement du Peuple) 2
Al Watad 2
PNCU 1
MPUP 1
Plan de répartition
Répartition des sièges de l'Assemblée Nationale Constituante
Répartition des sièges de l'Assemblée Nationale Constituante
 

jeudi 27 octobre 2011

Tunisie Transit, chroniques d'un pays en transition (6) : Jasmin barbu

Le billet de Hatem Bourial, webdo, 25/10/2011

Les urnes n’ont pas d’état d’âme et, bientôt, le parti “Ennahdha” se prévaudra d’une triple légitimité. Celle du vote populaire d’abord qui confère à ce mouvement une assise incontestable. Légitimité démocratique ensuite, car les élections de l’Assemblée nationale constituante se sont déroulées, selon l’éditorialiste du quotidien “La Presse”, «dans la sérénité, la citoyenneté et une mobilisation électorale jamais égalée dans l’histoire du pays».
Enfin, la légitimité militante du parti “Ennahdha” ne fait aucun doute. Ce qui fut dans le passé le mouvement de la tendance islamique (MTI) peut en effet se prévaloir d’une continuité militante, d’une grande capacité de résistance à la répression et de longues années de clandestinité.
Ainsi, nous savons désormais, pour reprendre un des leitmotivs de la révolution, ce que «le peuple veut…». Nous le savons de manière partielle, mais le verdict final ne devrait pas tarder à tomber et confirmer l’ascendant d’Ennahdha sur l’échiquier politique tunisien.
Ceci était prévisible et ne devrait surprendre personne. Prévisible, car “Ennahdha” a su s’emparer du discours sur la justice sociale et en faire un de ses chevaux de bataille. Prévisible, car la dissolution du RCD ouvrait quasi mécaniquement un boulevard devant ce parti. Prévisible, car la dispersion, la naïveté et l’égoïsme des autres «grandes» formations faisait tout aussi mécaniquement le jeu d’Ennahdha.
Mon propos n’est pas de vous lancer dans une analyse. Ce n’est pas l’esprit de ce billet. Toutefois, je voudrais souligner quelques points pour, comment dire, avoir la conscience tranquille.
En premier lieu, le narcissisme démesuré des chefs des partis laïques a joué un mauvais tour au peuple tunisien. Rongé par l’ambition, revanchards, souvent inconsistants, les ténors de ces mouvements devraient tirer les conséquences de l’échec dans lequel ils ont entraîné leur camp et avoir l’élégance de se retirer.
Leur faute majeure et la suivante : ils ont offert sur un plateau le monopole du discours sur la justice sociale à Ennahdha. Leur faute morale est la suivante : ils ont traité le parti “nahdhaoui” non pas comme un mouvement conservateur qui serait leur adversaire politique, mais comme un ennemi des libertés et une force réactionnaire. Leur faute tactique est la suivante : ils ont produit un discours en décalage avec les réalités du peuple et, en quelque sorte, ont eu l’illusion narcissique d’une démocratie sans le peuple.
Ils sont lourdement sanctionnés, car leurs discours ceux ont été mal reçus partout. Ils ne s’en relèveront que dans le cas où leurs militants respectifs les obligeront à fusionner dans le cadre d’un grand parti débarrassé des ambitions personnelles des chefs actuels.
Ne l’oublions pas : la révolution a été le fait d’une fonction inédite entre la jeunesse, la paysannerie et les nouvelles technologies. Aucun leader n’était impliqué dans cette révolution à laquelle l’UGTT a donné un coup de pouce décisif en appelant à une grève générale le 14 janvier.
Sans vouloir heurter qui que ce soit, une page se tourne aujourd’hui pour plusieurs leaders historiques de l’opposition tunisienne. Il est temps qu’ils laissent les forces vives et les générations montantes s’exprimer. Auront-ils cette sagesse ? J’en doute fort…
Second point que je désire développer : la recomposition du paysage politique va entraîner une nouvelle étape dans la révolution tunisienne. Nous avons connu l’enthousiasme des premiers jours, le chaos des jours suivants puis la confiscation progressive par la classe politique de nos espérances légitimes.
Désormais, la montagne a accouché d’un jasmin barbu et, sous le choc de la défaite, beaucoup de citoyens se disent «Tout ça pour ça ?» et ont peur d’un avenir à l’iranienne. Certains cultivent le cynisme amer au point de proposer d’offrir à “Ennahdha” l’ancien siège du RCD pour y établir son futur quartier général.
En fait, ce qui importe le plus aujourd’hui, c’est la fondation de contrepoids au parti unique en puissance qui pourrait naître, au fil du temps, avec cette victoire électorale d’Ennahdha. Sinon retour à la case départ et peut-être même regrets éternels…
Aujourd’hui, Bourguiba pourrait bien se retourner dans sa tombe. Ses héritiers destouriens ont trahi en s’appropriant exclusivement son projet moderniste pour le mettre au service de desseins mafieux. Et maintenant, la révolution le trahit, car elle omet les nouveaux zeitouniens au cœur du jeu politique.
Car, au fond, tout cela risque de se transformer en une revanche contre l’héritage bourguibien, contre la dictature de la modernité qu’il avait imposée à une société archaïque, contre nos identités plurielles, contre notre ancrage actuel à l’ouest…
Peut-être qu’en 1955, Salah Ben Youssef aurait pu gagner et mener le pays vers une autre voie ? Peut-être allons-nous poursuivre notre révolution à reculons ? Peut-être tournerons-nous nos vestes une nouvelle fois ? Peut-être, peut-être…
Contentons-nous pour l’heure de humer notre jasmin barbu, notre jasmin voilé, notre jasmin fané, flétri, fauché, immolé non par le feu, mais par nos incapacités à être dans le monde.

samedi 22 octobre 2011

VOTER POURQUOI ? ET VOTER POUR QUI ? La révolution en Tunisie : premier bilan, premières leçons

par Aziz Krichen عزيز كريشان
21/10/2011
Nous publions volontiers cette tribune libre de notre ami Aziz Krichen, dont nous partageons pour l'essentiel l'analyse, en le laissant seul responsable de son choix électoral.
Basta ! يكفي 

Les élections du 23 octobre prochain vont-elles jeter les bases d'un régime républicain authentique ou déboucher sur une vulgaire mascarade ? Aller voter garde-t-il un sens ? Si oui, sur quelles listes porter ses suffrages ? Ces questions dérangeantes, la grande majorité de nos compatriotes se les pose. Elles sont le signe indiscutable que la "transition tunisienne vers la démocratie" se porte mal, sinon très mal.

Pour savoir comment nous en sommes arrivés là, il faut regarder en arrière, c'est-à-dire remonter au déclenchement du mouvement insurrectionnel en décembre 2010 et à la "fuite" de Ben Ali le 14 janvier 2011. Nous le savons désormais avec suffisamment de précisions : durant ces semaines de feu et de sang, deux séquences se sont déployées, et non pas une seule. Des séquences de nature différente et opposées entre elles. Nous avons assisté à un soulèvement du corps social, puis à un coup d'Etat interne au système.

Le soulèvement avait un caractère révolutionnaire évident. Il visait non pas le simple renversement de Ben Ali, mais celui du régime dans son ensemble (Ech-chaab yourid iskaat el-nidham !). C'est d'ailleurs pour éviter une telle issue, la chute du régime, que le coup d'Etat a été fomenté. Ses auteurs ? Le haut commandement de l'armée et certaines directions des forces de police, notamment la division antiterroriste, les uns et les autres agissant en coordination avec les services de sécurité US - tandis que les services français, toujours en retard d'un train, s'accrochaient obstinément à Ben Ali.

Ce ne sont donc pas nos "amis américains", ni le général Rachid Ammar, qui ont favorisé ou encouragé le soulèvement - comme le soutient une théorie du complot imbécile, mais qui a la vie dure. C'est très exactement le contraire qui s'est produit. L'armée et la division antiterroriste ne sont intervenues que pour sauver les meubles. Pour barrer la route à une révolution menaçante, dévier sa trajectoire, briser son élan et enfin la dévoyer et la récupérer.

Comment ? En concédant un changement de pure forme, le remplacement de Ben Ali par un fantoche, et en confiant à un gouvernement intérimaire - dirigé par Mohamed Ghannouchi, Premier ministre sous Ben Ali, et composé pour l'essentiel de ministres issus du RCD -, la tâche d'organiser des élections présidentielles anticipées. Cela, bien entendu, dans "le respect de la constitution en vigueur" et pour "assurer la continuité des institutions de l'Etat" ! En termes explicites, l'opération revenait à sacrifier un tyran devenu trop encombrant, tout en gardant le contrôle effectif du pouvoir et en retirant l'initiative des mains inexpertes des insurgés.

Jusqu'au 14 janvier, le mouvement populaire avait été largement spontané et inorganisé. Il souffrait, en particulier, de l'absence de toute forme de coordination nationale : quand il existait, son principal encadrement provenait des structures locales ou régionales de l'UGTT. A partir de l'élimination de Ben Ali et l'installation du gouvernement provisoire, cet état de fait devenait dangereux. La spontanéité ne suffisait plus. Il fallait passer à un stade supérieur d'organisation et de savoir-faire. L'action de masse devait pouvoir s'appuyer dorénavant sur des formations politiques et sociales disposant d'une vision globale commune concernant la marche à suivre pour atteindre l'objectif de renversement du régime. Un but en faveur duquel des centaines de citoyens avaient fait le sacrifice suprême, en offrant leurs poitrines nues aux balles des forces de répression.

Surgie en Tunisie, la tempête révolutionnaire avait commencé à se propager dans les autres pays arabes, singulièrement en Egypte et en Lybie, nos voisins immédiats. Les peuples étaient maintenant entraînés sur une courbe ascendante. L'indépendance et la liberté paraissaient de nouveau accessibles. L'ambition collective semblait s'imposer d'elle-même. Mais l'efficacité exigeait, à tout le moins, la collaboration des partis et des groupes qui s'étaient réellement battus contre le régime Ben Ali. Or ces derniers - les démocrates, les progressistes, les islamistes, les marxistes, les nationalistes arabes, etc. -, qui avaient pourtant esquissé un début de rapprochement en 2006 à travers l'Initiative du 18 Octobre, n'ont jamais été capables, après le 14 janvier, de se hisser à la hauteur de l'enjeu. On pouvait penser que la révolution les tirerait vers le haut ; ils la tirèrent vers le bas.

L'inconséquence et la lâcheté se manifestèrent très tôt, lorsque le PDP, Ettajdid et Ettakatol, ainsi que l'UGTT et des "personnalités indépendantes", acceptèrent avec empressement de participer au premier gouvernement provisoire de Mohamed Ghannouchi. Je répète quelle était la mission confiée à ce dernier : organiser dans un délai de deux mois des présidentielles anticipées, sans toucher à la constitution de 1959. Le régime en tant que tel n'était pas remis en cause : il s'agissait uniquement de donner les pleins pouvoirs à un autre que Ben Ali, en légitimant l'inévitable dictature à venir par des élections "sincères et transparentes" organisées par le ministère de l'Intérieur qui est, chacun le sait, orfèvre en la matière.

C'était plus que de la précipitation opportuniste, plus qu'une erreur de calcul : on était en face d'une véritable forfaiture, une véritable trahison du mouvement populaire. Néanmoins, dans les semaines qui suivirent l'exfiltration de Ben Ali, le peuple et la jeunesse restaient encore suffisamment mobilisés pour ne pas se laisser tromper par des manipulations aussi grossières. Kasbah I vint à bout du premier gouvernement Ghannouchi en moins de deux semaines (15-27 janvier 2011). Kasbah II peina un peu plus longtemps, mais se solda par le départ définitif de Ghannouchi et le renversement de son deuxième gouvernement (27 janvier-27 février 2011).

Béji Caïd-Essebsi fut alors "retiré de sa boite d'archives" et chargé de former un troisième gouvernement provisoire. Au début, il n'eut pas d'autre choix que de céder aux revendications de la rue : dissolution du RCD et de la police politique ; dissolution des deux chambres du parlement ; suspension de la constitution liberticide de 1959 ; convocation d'élections pour une assemblée nationale constituante... En théorie, les principaux obstacles qui s'opposaient au changement de régime étaient levés.

Mais après avoir annoncé ces concessions majeures - ce qui donna à beaucoup de Tunisiens et à la plupart des observateurs extérieurs l'impression que le pays se dirigeait sérieusement à présent vers sa mutation démocratique -, le nouveau Premier ministre s'employa systématiquement à vider les mesures adoptées de tout effet réel. Simultanément, il manœuvra sans relâche pour reconquérir chaque centimètre de terrain perdu. Et force est de reconnaître que l'opposition, loin de lui résister ou lui compliquer la tâche, la lui facilita au contraire, par sa pusillanimité et son manque de jugement. Je n'en donnerai ici que deux illustrations, toutefois particulièrement significatives.

1 - Début mars, lorsque Caïd-Essebsi remplace Ghannouchi, la scène politique est marquée par une sorte de dualité de pouvoir. D'un côté, il y a l'équipe gouvernementale, un mélange de "techniciens" et de seconds couteaux de l'ancien régime. Ce gouvernement, qui ne possède plus la moindre assise constitutionnelle, se définit comme une instance politiquement neutre - premier mensonge - et se prétend qualifié pour expédier les affaires courantes jusqu'aux prochaines élections - deuxième mensonge.

En face, nous trouvons le CDR (Comité pour la défense de la révolution), une structure créée à la mi-février, qui regroupe la plupart des partis d'opposition ainsi que l'UGTT et les principales organisations de la société civile : avocats, magistrats, journalistes, Ligue des droits de l'homme, etc. Le Comité se présente comme le porte-parole du pays réel et réclame un droit de regard sur l'activité du gouvernement de transition.

Sur le strict plan du rapport des forces, les partis d'opposition ne pesaient pas lourd. Sous Bourguiba d'abord, sous Ben Ali ensuite, la répression les avaient littéralement décimés. La révolution avait été déclenchée sans eux, sans qu'ils y participent de manière notable, à quelques exceptions près. Dans ces conditions, ils pouvaient difficilement se faire passer pour une représentation légitime de la population. Sur le plan symbolique, en revanche, leur rassemblement au sein du CDR, l'indépendance de leurs prises de positions, tout cela avait un caractère stratégique essentiel, qu'il fallait sauvegarder coûte que coûte. La création du CDR témoignait d'une défiance justifiée à l'égard du gouvernement provisoire ; c'était le signe qu'une alternative prenait forme, qu'une relève potentielle existait, qui pouvait se confirmer dans la durée.

J'ai parlé de dualité de pouvoir. Début mars, elle n'existait qu'à l'état virtuel. Si l'opposition parvenait à préserver son autonomie politique, la dualité deviendrait effective et la menace pour le régime substantielle. Pour Caïd-Essebsi, le danger devait être circonscrit sans plus attendre. Il refuse de reconnaître le CDR, au nom précisément de la prééminence du gouvernement "légal". En contrepartie, il se dit disposé à travailler avec tous les partis et à les considérer comme des partenaires privilégiés, dans la mesure où ils intègrent la "Haute Instance" - une véritable usine à gaz, sorte de commission d'experts chargée de préparer les textes et les procédures devant encadrer le "changement démocratique", dont le principe avait été annoncé par Ben Ali le 13 janvier 2011, quelques heures avant son élimination.

Après des jours de discussions aussi enflammées que dérisoires, les uns après les autres, l'ensemble des partis d'opposition rentre dans les rangs. Exit le CDR, vive la Haute Instance... pour la réalisation des objectifs de la révolution ! Sauf qu'au passage, l'opposition se retrouvait pratiquement paralysée. Elle était quantitativement minoritaire, étant donné le nombre d'"indépendants" que le gouvernement avait désigné pour soi-disant parachever la représentativité de l'organisme mis en place. Et elle était dépourvue de toute capacité d'initiative, puisqu'elle évoluait désormais dans un cadre purement consultatif, dont l'agenda et le staff dirigeant étaient imposés directement par le pouvoir.
L'existence politique indépendante des partis n'avait duré que quelques semaines. Ils n'étaient plus là pour indiquer un cap, offrir une alternative, mais pour servir de caution à un régime à la dérive, pour l'aider finalement à récupérer ses forces, en se satisfaisant de menus changements de façade. La démarcation basique qu'opère toute révolution pour espérer vaincre, celle entre les amis et les ennemis - cette distinction ne pouvait plus être faite dès lors que l'opposition s'était ralliée au gouvernement en rejoignant la Grande Instance. En perdant ses ennemis, le peuple tunisien perdait du même coup ses amis. En constatant leur connivence objective, contre qui aurait-il pu porter ses coups ?

2 - La deuxième illustration à pour cadre cette même Haute Institution, mais un mois plus tard, lors du débat sur le mode de scrutin à appliquer pour l'élection de l'assemblée constituante. D'emblée, l'affaire est présentée comme essentiellement technique. Deux scénarios sont retenus : le scrutin uninominal ou le scrutin par liste. Des dizaines d'experts sont invités à donner leur point de vue sur les avantages et les inconvénients de chaque formule. Rapidement, une large majorité se dégage en faveur du scrutin par liste. Une résolution est rédigée sur cette base et adopté à la quasi unanimité. Le gouvernement l'entérine. De fait, consciemment ou inconsciemment, tout le monde s'était arrangé pour passer sous silence la signification politique réelle de chaque type de scrutin.

Sur le plan empirique, la distinction entre les deux modèles est simple à saisir. Dans le cas du scrutin par liste, l'opération de vote se déroule à l'échelle d'une région relativement vaste - le gouvernorat entier -, englobant une population de plusieurs centaines de milliers d'habitants. On ne vote pas pour élire son député, mais tous les députés de la région considérée. A l'inverse, dans le cas du scrutin uninominal, la circonscription est réduite - elle correspond au territoire de la délégation - et ne compte que quelques dizaines de milliers d'habitants. On vote pour élire un seul député, son député, celui qui vous représentera directement à la constituante.

Il ne faut pas sortir de Sciences Po pour deviner que le scrutin par liste convient davantage aux partis organisés, alors que le scrutin uninominal favorise lui plutôt les candidatures individuelles disposant d'un minimum d'ancrage et de rayonnement local. Dans les pays occidentaux, où les phénomènes de corruption et de clientélisme ne sont pas rares, le modèle uninominal a généralement mauvaise presse. Il accorde une sorte de rente de situation aux notables provinciaux, dont certains finissent par établir de véritables dynasties électives héréditaires. C'est d'ailleurs beaucoup à partir de ce genre de parallèles que la Haute Instance a justifié son choix massif en faveur du scrutin de liste.

Sauf que comparer la situation politique de la Tunisie avec celle des démocraties occidentales n'a proprement aucun sens. Les données du problème sont radicalement différentes. Après le demi-siècle de dictature que nous venons de traverser, nous sommes très loin de disposer d'un système de partis digne de ce nom. Surtout après le 14 janvier, lorsque leur nombre a explosé pour ajouter de la confusion à la confusion (on compte aujourd'hui plus de 100 partis enregistrés). Par contre, le pays a été labouré de long en large par plusieurs mois de soulèvement populaire. Durant cette période d'effervescence, par centaines, des femmes et des hommes se sont révélés, qui ont joué un rôle moteur en entraînant leurs compatriotes dans le combat. Beaucoup parmi eux ont acquis de l'expérience et une véritable autorité en animant les conseils révolutionnaires locaux. Ces leaders naturels, issus des rangs mêmes de l'insurrection, sont connus et respectés. On les rencontre dans tous les milieux sociaux, y compris les plus modestes, et dans toutes les régions, y compris celles habituellement oubliées. Le scrutin uninominal n'est sans doute pas la panacée, mais c'est celui qui était le plus à leur portée, celui qui aurait eu le plus de chances de les concerner, de les attirer, de susciter des candidatures parmi eux - des candidatures crédibles et légitimes, parce que provenant des profondeurs du pays réel.

Au total, dans cet épisode du mode de scrutin, on avait à choisir entre laisser la population sélectionner par elle-même et au plus près ses élus ou les désigner par des états-majors de partis installés dans la capitale ; on avait à choisir entre un renouvellement substantiel de la représentation nationale ou son simple élargissement par cooptation ; on avait à choisir entre construire un nouveau système politique en partant par le bas ou rafistoler l'ancien par le haut. Pour conclure : on avait à choisir entre maintenir vivant le lien entre la révolution et les élections ou couper ce lien. Le gouvernement, la Haute Instance et, avec eux, l'écrasante majorité des partis, ont tranché. Et ils ont tranché en faveur de leurs seuls intérêts d'appareils.

Comment expliquer pareil comportement de l'opposition tunisienne ? Je crois que l'on commettrait une grave erreur en analysant le phénomène uniquement à partir de considérations morales ou psychologiques (manque de jugement, trahison, opportunisme, etc.). Le mal est plus profond et ancien. Il tient à l'espèce de fossé sociologique et culturel qui sépare cette opposition - et plus généralement les élites du pays - des masses populaires. Ce fossé a été mis en lumière au cours même des mois de décembre et de janvier, lorsque tout le monde a pu constater que le soulèvement était largement spontané et inorganisé. On se souvient de ces reportages cocasses réalisés par les télévisions européennes à ce moment. Les journalistes semblaient perdus : ils cherchaient des "barbus islamistes" à la tête des manifestations et, à leur grand désarroi, n'en trouvaient pas. Ils auraient pu tout autant chercher les champions actuels du "modernisme" et de la "laïcité" : ils ne les auraient pas rencontrés non plus.

La confrontation a débuté comme un bras de fer entre le peuple et le régime, et ce n'est que lorsque Ben Ali a été "dégagé", lorsque le chemin a été déblayé, que l'opposition a pu entrer en scène. Le jeu, qui était limité à deux acteurs, est devenu un jeu à trois. Stratégiquement, deux combinaisons étaient possibles, et seulement deux : soit l'alliance du peuple et de l'opposition contre le pouvoir ; soit l'alliance du pouvoir et de l'opposition au détriment du peuple.

Enoncé en ces termes, le constat peut paraître exagéré, voire outrancier. Mais considérons le déroulement des événements : c'est exactement ce qui s'est produit. Sous les deux premiers gouvernements provisoires (Ghannouchi I et Ghannouchi II), une partie de l'opposition a rejoint le régime, tandis que l'autre a continué à le combattre, en reprenant à son compte les revendications populaires. Depuis le troisième gouvernement intérimaire (Caïd-Essebsi), après la dissolution du CDR et l'adhésion à la Grande Instance, le ralliement n'a pas été partiel, mais général. L'ensemble de l'opposition s'est mis à jouer selon les règles définies par le régime.

Cette soumission aux conditions posées par le pouvoir a eu de lourdes conséquences négatives, non seulement pour la mobilisation populaire, mais aussi pour l'évolution des pratiques partisanes. Après avoir intégré la Haute Instance (mars) et adopté le mode de scrutin par liste (avril), les partis ne se sont plus préoccupés que de leur participation aux élections et du nombre de sièges qu'ils pouvaient en retirer. Obnubilés désormais par cet unique enjeu, ils se sont comportés comme si la campagne portait sur des législatives normales et non pas sur une échéance exceptionnelle, l'élection d'une assemblée constituante. Ils ont oublié que celle-ci avait pour objet central de définir un contrat social, commun à tous les Tunisiens et les liant pour plusieurs générations. Bref, ils ont perdu de vue que leur mission essentielle était une mission d'unité politique, de cohésion sociale et de reconnaissance mutuelle. Au lieu de quoi, ils sont littéralement partis en guerre les uns contre les autres. Ils se sont acharnés à se démarquer, à se distinguer, à se différencier, à se séparer, à se dénigrer les uns des autres, chacun ciblant une clientèle électorale particulière, chacun défendant sa petite boutique, chacun cherchant à l'agrandir, par tous les moyens, y compris les moins honorables.

Au sein de la Haute Instance, les partis d'opposition n'ont donc pas aplani leurs divergences, ils ont au contraire aggravé leurs divisions, donnant ainsi au régime la possibilité d'utiliser l'opposition contre elle-même, une technique qu'il maîtrise depuis toujours. Même l'épouvantail du danger salafiste, que Ben Ali a instrumenté pendant 20 ans et que l'on croyait disparu avec sa chute, a refait surface et repris du service. Et l'on a vu se durcir comme jamais auparavant le clivage autodestructeur entre "islamistes" et "laïques". Lorsque la tension retombait quelque peu, une quelconque provocation policière remettait le feu aux poudres et le manège repartait pour un tour. On en a eu un nombre incalculable d'exemples.

L'exacerbation des rivalités au sein de l'opposition n'a pas servi que le pouvoir, elle a aussi grandement facilité le travail de noyautage et de verrouillage des agents d'influence étrangers. Pour garantir leurs chances de réussite lors des prochaines élections, plusieurs partis se sont sentis tenus de montrer patte blanche aux "parrains" habituels de la Tunisie, notamment la France et les Etats-Unis. Jamais les contacts n'ont été aussi fréquents que ces derniers mois. Ce qui n'a pas été sans infléchir sérieusement les choix d'orientation de nombreux partis, spécialement en matière d'économie, de sécurité et de politique internationale. Alors qu'il fallait se battre pour rétablir la souveraineté du pays après l'élimination de Ben Ali, des dirigeants d'opposition n'ont pas hésité à l'aliéner davantage, dans le but d'en tirer profit pour leurs propres couleurs.

Une dérive du même genre a été observée sur le plan financier. L'argent est le nerf de la guerre. Comme ils étaient partis en guerre contre leurs concurrents, de nombreux partis, sans moyens au départ, se sont lancés dans des campagnes débridées de collecte de fonds, sans trop se soucier de leur provenance. Le total des sommes ainsi injectés dans le circuit politique est hallucinant, il s'élève à plusieurs milliards de DT. L'origine ? Les monarchies pétrolières et l'Europe pour l'extérieur, des affairistes compromis avec le clan Ben Ali pour l'intérieur - sans doute une manière d'effacer l'ardoise. Plusieurs scandales ont éclaté à ce propos, qui ont surtout éclaboussé le PDP et Ennahdha. La corruption était la marque de fabrique du RCD. Le RCD a été dissous, mais il a fait des émules.

Obnubilés par leurs querelles intestines, obsédés par les efforts que chacun devait déployer pour remplir les caisses et recruter des troupes, les partis n'avaient plus beaucoup de temps à consacrer à contrer le gouvernement. Celui-ci en a naturellement profité pour reprendre progressivement le contrôle de la situation. La récupération s'est faite par paliers, mais de manière continue et, il faut le reconnaître, sans rencontrer trop de résistances. Entre mars et juin 2011, les principaux lieux de pouvoir - les ministères de l'Intérieur et de la Justice, les médias de masse, l'UGTT, les banques, le patronat, etc. - étaient débarrassés de leurs velléités d'autonomie ou de transparence et fermement mises au pas. Pendant que les partis croyaient qu'ils cogéraient la transition de la dictature à la démocratie, Caïd Essebsi et son équipe ont travaillé sans répit à ramener les choses à l'état où elles se trouvaient avant le 14 janvier.

Parallèlement, la mobilisation populaire s'est essoufflée, avant de retomber, comme une construction dont les fondations se dérobent. Evidemment, l'agitation sociale n'a pas été stoppée - comment aurait-elle pu l'être, d'ailleurs, avec l'explosion du chômage et la flambée des prix des biens de première nécessité ? -, mais elle est restée éparpillée, ponctuelle, et n'a plus jamais revêtu une dimension nationale. Avec la démobilisation est venue la démoralisation, qui s'est traduite par une espèce de rejet, de dégoût universel à l'égard des partis et de la politique. Le retrait de la population s'est manifesté de manière frappante en juillet et en août, lors de l'ouverture des inscriptions sur les nouvelles listes d'électeurs. Il a fallu ajouter plusieurs semaines aux délais légaux pour approcher péniblement les 50% du corps électoral. Concernant spécifiquement la tranche des 18-20 ans, celle qui a été le fer de lance de la révolution, le taux d'inscription ne dépassait pas les 20% !

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C'est dans ce contexte général que les Tunisiens sont appelés, ce dimanche 23 octobre, à élire leurs représentants à l'assemblée constituante. L'analyse dressée ici n'est pas optimiste ; elle n'est pas non plus pessimiste ; elle est simplement objective. Ben Ali a été chassé du pouvoir, mais son régime, un moment ébranlé, est toujours debout, malgré plus de neuf mois de "transition démocratique". Très vraisemblablement, le changement effectif ne sera pas non plus réalisé avec les élections de dimanche prochain. La Tunisie est - et restera - un pays surendetté et dépendant. Elle est - et restera - insérée de manière organique dans le système de domination occidental. Elle ne s'est pas écartée - et ne s'écartera pas - des choix économiques désastreux qui lui sont imposés depuis des décennies. Immanquablement, ces choix continueront à creuser des inégalités insupportables entre les groupes sociaux et les régions. Ils continueront de marginaliser la jeunesse, en particulier les jeunes diplômés. Ils augmenteront toujours plus le rôle destructeur de l'affairisme et de la corruption.

Oui, je le crains, sur tous ces sujets, rien d'important ne changera après le 23 octobre. Que faire alors par rapport aux élections ? S'en détourner ? S'en laver les mains ? Désespérer de son pays et de ses compatriotes ? L'engagement politique exige la lucidité. Mais la lucidité n'est pas synonyme d'abandon ni de démission. Dans un processus révolutionnaire, la victoire ou l'échec sont des notions relatives. Parce que la révolution est un processus, c'est-à-dire une transformation graduelle inscrite dans la durée. Les succès ou les revers doivent être rapportés à une chaîne de moments successifs, bornée aux deux extrémités par un point de départ et un point d'arrivée. Une même chose peut être considérée comme une défaite, si on la mesure à son éloignement par rapport au but vers lequel on tend ; ou comme une victoire, si l'on estime qu'elle a modifié favorablement les données initiales d'un combat qui n'en est qu'à ses premières phases.

J'ai dit que le régime n'avait pas été transformé au niveau de ses structures fondamentales. C'est indéniable. Mais ce n'est qu'un aspect de la question. L'autre aspect, c'est que le soulèvement populaire l'a forcé à changer son mode de fonctionnement. C'est considérable. Depuis janvier dernier, nous avons arraché des espaces de liberté décisifs - libertés d'expression, d'organisation, de manifestation, de représentation - sur lesquels il sera extrêmement difficile de revenir. Parce que le peuple a payé ces avancées de son sang et qu'il ne s'agit plus pour lui, dans ces affaires, de simples droits abstraits, inscrits dans une constitution pour faire joli et que personne ne respecte. Le 14 Janvier 2011 n'a rien à voir avec le 7 Novembre 1987, ni même avec le 20 Mars 1956. Et ses conséquences, à moyen et long terme, seront incomparables.

Une autre perspective doit être rappelée, dont le poids va être déterminant à l'avenir. La révolution déclenchée chez nous n'a pas concerné la seule Tunisie ; elle s'est tout de suite propagée parmi l'ensemble des peuples arabes. Les soulèvements de masses qui ont "dégagé" Ben Ali ont aussi "dégagé" Moubarak, puis Kadhafi. Ils vont bientôt "dégager" Saleh et peut-être ensuite Assad. Dans d'autres pays - Iraq, Jordanie, Bahreïn, Arabie saoudite, Oman, Maroc -, malgré la répression, l'agitation reste présente, à l'affût, attendant l'occasion propice pour lancer de nouveaux assauts. Les résultats concrets déjà obtenus ne sont peut-être pas à la hauteur des espérances. Mais les Arabes partaient avec un gros handicap. Ils ont été étouffés par un demi-siècle de tyrannies et d'agressions extérieures. Ils commencent aujourd'hui à secouer le joug ; demain, ils le briseront.

Cela signifie que nous entrons dans une nouvelle époque, à l'échelle de la région et sans doute aussi à l'échelle mondiale. Dans les 10-15 ans qui viennent, les évolutions en cours ne vont pas se ralentir, mais s'accélérer. La vieille exhortation romantique lancée par Guevara depuis la Bolivie ( "Créer un, deux, trois Vietnam !") est en train de se réaliser. Non par des groupes armés, mais par des peuples pacifiques. Non en Amérique latine, mais dans le monde arabe, à cheval entre l'Afrique et l'Asie. Les forces de l'Empire sont confrontées à plusieurs zones de résistance populaire de façon simultanée. Rapidement, elles ne sauront plus où donner de la tête, d'autant que le système économique et financier qui les soutient n'en finit pas de s'écrouler depuis 2008. Le combat en Tunisie n'est pas isolé. Il est porté par un vaste déploiement de l'histoire, qui redistribue les cartes et multiplie les opportunités.

Mais revenons à des préoccupations plus immédiates. Si l'on essaie d'identifier la principale difficulté rencontrée par la révolution tunisienne depuis décembre 2010, on dira qu'elle se situe dans une forme de contradiction, de décalage, entre ce que l'on pourrait appeler son moteur objectif (le peuple, qui voulait renverser le régime) et ce que l'on pourrait appeler son moteur subjectif (l'élite intellectuelle et politique, les partis d'opposition, qui n'ont pas voulu ou pas su se mettre au service de cette demande de révolution). Etant donné les particularités de la pyramide démographique, on pourrait ajouter que le décalage entre l'objectif et le subjectif est aussi un décalage entre les générations. La révolution a surtout été voulue par les jeunes ; elle a été dévoyée surtout par les plus âgés.

Cette situation n'a rien d'exceptionnel. C'est même une règle constante en sociologie. Certes, les élites aiment toujours se faire passer pour le secteur le plus éclairé de la population, et donc comme son avant-garde naturelle. En vérité, elles n'en sont que l'expression moyenne, la sophistication verbale en plus. En outre, elles font le plus souvent partie des milieux économiquement privilégiés - des privilèges qui se consolident avec l'âge, avec l'avancement dans la carrière et les promotions. En général, et contrairement à l'image qu'elles veulent donner d'elles, les élites sont foncièrement conservatrices : quand bien même elles le critiqueraient sur tel ou tel aspect, elles sont viscéralement attachées au maintien de l'ordre existant.

La situation ne change à ce niveau que lorsque le corps social commence à être remué par des secousses qui annoncent l'arrivée de la tourmente révolutionnaire. Il peut alors s'opérer une sorte de scission, de polarisation des élites. A ce moment-là, selon des rythmes et des procédures variés, on peut assister à la naissance d'élites intellectuelles et politiques capables de se vouer au peuple et à la révolution. En Tunisie, pour les militants du vrai changement, pour les vrais combattants de l'indépendance et de la liberté, c'est le travail qui les attend. C'est la tâche stratégique de l'étape qui commence : avec la jeunesse qui s'est levée en décembre et janvier, aider à la cristallisation d'une nouvelle culture et d'une nouvelle élite nationale. Cela, dans tous les domaines de la vie collective - la politique et la pensée, l'art et la littérature, la vie associative et l'action syndicale -, en dépassant les clivages idéologiques de convenance, en particulier celui opposant les "modernistes" aux "islamistes", parce que leurs présupposés respectifs sont superficiels et unilatéraux et que leurs disputes ne servent qu'à diviser la population et à la retourner contre elle-même.

Pour l'heure, le problème le plus urgent est celui des élections. J'ai porté un jugement sévère à l'égard des partis qui vont solliciter nos suffrages. Le jugement est fondé dans la mesure où il est global. Si l'on passe au cas par cas, le tableau est beaucoup plus complexe. Par bien des aspects, les partis sont responsables de la crise actuelle, mais ils ne sont pas tous coupables, et quand ils le sont, ils ne le sont pas dans les mêmes proportions. (Je ne parle que des partis dont l'existence est antérieure au 14 janvier. A 90%, les autres, les nouvelles formations, on peut imaginer qu'elles vont disparaître après le scrutin, aussi bizarrement qu'elles sont apparues.) Quand on regarde les choses de près, on constate d'ailleurs que la situation d'aucun parti n'est définitivement fixée. Si les directions sont restées généralement entre les mêmes mains, les effectifs ont énormément bougé. Il y a eu une sorte de turn-over incessant à peu près partout, des arrivées massives et des départs conséquents. Dans certains cas, le ratio ancien adhérent/nouvel adhérent a dépassé les 100. Les organisations sont donc plongées depuis janvier dans un véritable maelstrom, qui modifie tout, aussi bien leur base sociale que leur orientation politique. Le travail de décomposition-recomposition auquel j'ai fait allusion est à l'œuvre dans toutes les structures et il faudra certainement attendre plusieurs mois encore pour que les choses commencent à se décanter.

Il faut pourtant se déterminer et choisir, à l'intérieur de cet environnement passablement mouvant et incertain. Des milliers de listes sont en compétition, surtout des listes partisanes, mais aussi beaucoup de listes indépendantes. Dans le tas, il y a un grand nombre de candidats intègres et dévoués. Voter pour eux en conscience - et barrer la route aux partis qui se contenteront d'un simple ravalement de façade de l'ancien système - est un devoir civique élémentaire. Même si l'on est convaincu d'avance que l'opération électorale ne sera pas aussi "sincère et transparente" qu'on nous l'annonce.

A titre personnel, j'ai décidé de voter en faveur des listes du Congrès pour la république. (Cette dernière année, je n'ai pas toujours été d'accord avec les prises de position politiques du CPR. Mais le mieux est l'ennemi du bien. Dans les circonstances actuelles, les divergences secondaires ne doivent pas entrer en ligne de compte.) Les raisons d'un tel choix sont nombreuses. Je les énumère par souci de clarté.
-       En douze ans d'existence, le CPR n'a jamais pactisé avec le régime Ben Ali, contrairement à la plupart des autres formations de l'opposition ;
-       Il ne s'est pas compromis non plus avec les gouvernements Ghannouchi I et II ;
-       Il n'a pas été impliqué dans des affaires de financement occulte ;
-       Sa ligne générale est cohérente : démocratie, souveraineté, refus du néolibéralisme, fédéralisme arabe, sécularisme, reconnaissance de l'islam comme facteur culturel constitutif de notre identité nationale.

L'ancrage idéologique du CPR me convient et je crois qu'il est conforme aux grandes aspirations du pays. Il me laisse espérer que ce parti pourrait devenir, demain, avec d'autres, l'un des points d'appui à partir desquels il serait possible de mieux préparer les prochaines batailles. Le 14 Janvier a ouvert une porte et laissé entrevoir l'avenir. Le vrai combat commence maintenant.