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jeudi 11 février 2016

En Égypte, la deuxième vie des syndicats indépendants
Le dernier reportage de Giulio Regeni(1988-2016)

Giulio Regeni, 15/1/2016
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
 Le quotidien italien il manifesto a publié à titre posthume le dernier article envoyé le 15 janvier dernier par Giulio Regeni, le jeune chercheur italien retrouvé mort au Caire le 2 février, après avoir disparu le 25 janvier. Son corps portait des traces de tortures graves. Une première version de cet article avait été publiée à la mi-janvier sous pseudonyme par l'agence Nena News.-FG
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Les luttes autonomes des travailleurs de l'usine textile de Mahalla Al Kubra depuis 2007 ont ouvert la voie au renversement de Moubarak en 2011

Al-Sissi a obtenu le contrôle du parlement avec le plus grand nombre de policiers et de militaires dans l'histoire du pays tandis que l'Égypte est la lanterne rouge dans tous les classements mondiaux pour en matière de respect de la liberté de la presse. Pourtant, les syndicats indépendants ne renoncent pas. Une rencontre animée vient d'avoir lieu au Centre de service pour les travailleurs et les syndicats (CTUWS), un des points de référence du syndicalisme indépendant égyptien.
Bien que la plus grande salle du Centre ait une centaine de places, le soir de la rencontre elle ne pouvait pas contenir tous les militants et de syndicalistes venus de toute l'Égypte pour une assemblée qui était extraordinaire dans le contexte actuel du pays. Le déclencheur de la rencontre était est une circulaire du Conseil des ministres qui recommande une coopération étroite entre le gouvernement et le syndicat officiel ETUF (seule organisation autorisée jusqu'en 2008), avec le but explicite de contrer le rôle des syndicats indépendants et de les marginaliser parmi les travailleurs.

Même si, aujourd'hui le CTUWS n'est pas représentatif de la constellation complexe du syndicalisme indépendant égyptien, son appel a été reçu, peut-être de façon inattendue, par un très grand nombre de syndicats.

samedi 7 juin 2014

Aujourd'hui, toute l’Égypte appartient aux militaires. Toute? Toute

par Bachir El Khoury بشير الخوري,Slate.fr, 4/6/2014


Il ne s’agit point d’un secret. Avec plus d'un million de membres, l'institution militaire égyptienne est la plus grande d’Afrique, et l'une des plus imposantes. Son poids n’est pas seulement militaire. L’armée en Égypte contrôle une partie importante de l’économie du pays. Et cela ne date pas d’hier.

Les généraux ont érigé un empire au cours des trente dernières années, constitué désormais de quelques 35 usines et entreprises, qu’ils ont dûment protégé contre la politique de libéralisation économique et les vagues de privatisation des années 1990 et 2000.

Cet empire, qui place l'Égypte dans une position ambivalente, à mi-chemin entre une économie socialiste et un modèle capitaliste, serait constitué de trois pôles principaux: le ministère de la Production militaire, l'Organisation arabe pour l'industrialisation, et l'Organisation nationale de services. Selon un article du centre Carnegie pour la paix, The Generals’ Secret: Egypt’s Ambivalent Market, les deux premiers piliers rassembleraient 19 usines et entreprises, dont 40 à 70% de la production est orientée vers le marché privé. Quant à la troisième entité, elle serait engagée dans la fabrication d'une large gamme de produits, dont des voitures de luxe, des couveuses, des bouteilles de gaz, ainsi que des produits alimentaires. Elle fournirait également des services tels que le nettoyage domestique et la gestion de stations-service.

Le Maréchal al-Sissi à l'Opéra du Caire en mars dernier
Cette nébuleuse s’est développée à partir de la fin des années 1970, à la suite des accords de paix de Camp David. L'armée avait alors commencé à investir dans plusieurs secteurs du pays, allant de l'agriculture à la construction de routes et de ponts, en passant par l'immobilier, les industries électroniques, les usines laitières et les fermes d'élevage.
http://www.egyptianmarathon.com/EgyptianMarathon/images/stories/sharm111.jpg
Les grands officiers ont également investi l'industrie du tourisme, via la construction et la gestion d’hôtels et de villages touristiques dans plusieurs sites, dont celui de Charm el-Cheikh; cette tendance s’était développée à l'époque du maréchal Abdel-Halim Abou Ghazala, ministre de la Défense à la fin du mandat d’Anouar el-Sadate et du début de l'ère Moubarak.
L’Armée possède également des restaurants, des terrains de football, ainsi que des hôpitaux et des centres de soins pour enfants. Elle joue aussi un rôle important dans le secteur agricole, avec plusieurs contrats conclus avec des investisseurs étrangers d'une valeur de centaines de millions de dollars. Aujourd’hui, cette économie «grise», dont les bilans ne sont soumis à aucun contrôle parlementaire ou audit indépendant, représenterait près du tiers du PIB du pays.
Des privilèges protégés par le pouvoir politique
Les intérêts économiques des militaires n’ont jamais été menacés par les régimes en place, même lorsque la pression extérieure montait pour l’application de certaines réformes-clés. Hosni Moubarak, lui-même un ancien militaire, a réussi à ménager la chèvre et le chou, se conformant à l'accord de 1992 de la Banque mondiale qui prévoyait notamment la privatisation à grande échelle d’entreprises publiques en contrepartie d’aides financières. L’ancien Rais avait toutefois veillé à ce que l’application de l’accord en question ne froisse pas les hommes d’affaires en habit militaire.
Ainsi, lorsque plus de 300 usines et entreprises publiques ont été privatisées au début des années 1990, les avoirs de l'armée sont restées intactes. Ce scénario s’est reproduit entre 2004 et 2011, lorsque le pays a connu une nouvelle vague de privatisations, à l’instigation des gouvernements formés par le cercle proche de Gamal Moubarak, homme d’affaires influent et fils du Rais. Aucune de la douzaine d’entreprises publiques concernées n’appartenait à des militaires, tandis que les hauts gradés de l’Armée étaient placés dans des postes-clés au sein de ces sociétés ou usines privatisées.
En parallèle, et dans un objectif clair de préserver les chasses gardées des bonnets militaires, tous les « réformateurs » ont été écartés du pouvoir durant l’ancien régime. Sitôt après sa nomination à la tête du ministère de la Défense par Moubarak, Youssef Sabri Abou Taleb fut destitué de son poste en 1991, après avoir promis de séparer l'armée de tous les projets non liés à la défense ou en concurrence avec le secteur privé et de lutter contre la corruption au sein de l’institution militaire. Ce dernier a été remplacé par Mohamed Hussein Tantawi, qui a refusé toutes les tentatives de mettre fin à l'empire économique de l'armée.
Les exceptions et «privilèges» sur le terrain existent également sur le papier.  En 2007, après quinze ans de réformes néolibérales, Moubarak a modifié la constitution pour supprimer des articles socialistes de Nasser, taillant toutefois avec beaucoup d’habileté les passages se rapportant à la privatisation du secteur public. Le contenu de l’article 4 de la Constitution, qui consacre le modèle économique libéral, fut atténué par des clauses stipulant la protection des entités publiques et des coopératives nationales. Au lendemain de la révolution de janvier 2011,  le Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui assurait le pouvoir par intérim, a intégralement copié cet article dans sa déclaration constitutionnelle postrévolutionnaire.
Pouvoir foncier et aides du Golfe
Ce rempart légal et politique a permis à l’armée d’étendre son influence au-delà du Caire. Celle-ci possède aussi de vastes étendues de terres sur l’ensemble du territoire. En 1997, un décret présidentiel lui a accordé le droit de gérer l'ensemble des terrains en friche. Selon certaines estimations, l'armée contrôlerait ainsi de facto près de 87% de la superficie du pays.
Egypt’s army chief Abdelfatah al-Seesi (right) meets with Arabtec Construction CEO Hasan Abdullah Ismaik on March 9 in Cairo
Al-Sissi avec le PDG d'Arabtec Construction Hasan Abdullah Ismaik le 9 mars dernier au Caire. Photo Forces armées égyptiennes/Anadolu Agency via Getty Images (sic)
Ce «pouvoir» foncier a conféré à l’armée le rôle d’acteur incontournable dans les projets immobiliers entrepris par des investisseurs locaux ou étrangers. En mars dernier, le géant émirati Arabtec Holding concluait un accord avec le ministère égyptien de la Défense pour la construction d’un million de logements, d’un montant global de 40 milliards de dollars. Le projet, destiné aux populations à faibles revenus, s’étend sur treize sites d’une superficie totale de 160 millions de mètres carrés, majoritairement détenus par l’armée.
Cette vague de mégaprojets profitant aux officiers a été dopée par l’aide des pays du Golfe, qui a culminé à plus de 12 milliards de dollars depuis la prise du pouvoir par l’armée. Au moins six gros contrats, d’une valeur totale de 1,5 milliard de dollars, ont été confiés à l’institution militaire et ses ramifications entre septembre et décembre dernier. Ce processus a non seulement été autorisé par le gouvernement égyptien, mais il a été activement facilité. Selon la loi égyptienne, les contrats sont accordés sur la base d’un appel d’offres, mais en novembre 2013, le président par intérim, Adly Mansour, a publié un décret autorisant les ministères à outrepasser la procédure habituelle en «cas d'urgence».
Le Canal de Suez et la destitution de Morsi
Autre cible de l’armée: le canal de Suez qui génère plusieurs milliards de dollars par an et dont le contrôle aurait constitué l’un des motifs de la destitution forcée de Mohamed Morsi par les militaires. En effet, ce dernier aurait décidé de lancer un vaste projet de développement de la zone du canal, avec le soutien du Qatar, sans impliquer l’armée de manière directe. Depuis son élection, le représentant de la confrérie musulmane avait pourtant pris garde, à l’instar de ses prédécesseurs, de ne pas marcher sur les plates-bandes de l’armée.
Mais les négociations avec les Qataris – présentées comme un enjeu de souveraineté politique et militaire par les anti-Morsi et déplaisant, par ailleurs, au concurrent saoudien du petit émirat gazier – furent perçues par les militaires comme le franchissement d’une ligne rouge. L’enjeu réel était davantage lié à la «souveraineté économique» d’un des sites les plus juteux sur le plan financier.
Preuve de cet intérêt, en janvier dernier, six mois après le «putsch» militaire contre Morsi, l'Autorité du Canal de Suez, dirigée par le vice-amiral Mohab Mamish —un ancien membre du conseil militaire qui a pris le pouvoir en Égypte après le départ de Moubarak— a nommé 14 entreprises éligibles à l’appel d’offres propre au plan directeur  du projet de développement du canal. Selon le Washington Post, seules trois sociétés n’auraient aucun lien avec l’armée égyptienne, tandis qu’au moins deux parmi celles sélectionnées entretiennent des relations étroites avec les militaires.
Arab Contractors (77 000 salariés, présente dans 29 pays) a son propre club sportif, Al Mokawloon
Il s’agit d’Arab Contractors, gérée pendant 11 ans par le Premier ministre proche de l'armée, Ibrahim Mahlab. Le conseil d'administration d’une autre compagnie, Maritime Research and Consultation Center, est en outre composé presque entièrement d'officiers militaires et est présidé par le ministre des Transports, ajoute le journal qui dénonce l’opacité concernant l’identité des autres compagnies préqualifiées.
Soutenue par les pays du Golfe, et confortée par l’élection d'Abdel Fattah al-Sissi, l’armée devrait ainsi confier, sans soucis majeurs, à une seule société le contrat du Canal de Suez en octobre prochain et étendre son pouvoir politique et économique à l’ensemble du pays. Non sans risque. En l’absence de respect des libertés et d’altération des fondements du pouvoir économique, le nouveau régime risque de faire face aux mêmes «perturbations» qui avaient mené au renversement de Hosni Moubarak.
Sur le même thème, lire L’armée et l’économie en Égypte, par Zeinab Abul-Magd

mercredi 21 mai 2014

Égypte : cris et chuchotements des prisons صوت السجون

6/4/2014
Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala 
Original: Egypt: The sound of prison
Traductions disponibles : عربي 
 
Des milliers de personnes ont été incarcérées durant et après les manifestations de ces derniers mois, mais on en sait peu de leurs conditions de détention
Il est 10 heures du matin et les abords de la prison de Tora, au sud du Caire, se remplissent de familles arrivant pour l'heure de visite aux détenus. Des vieilles 504 Peugeot déchargent les passagers, dont les visages sont marqués par la fatigue du voyage. La scène semble être un des visages invisibles du Caire.
Les vendeurs d'oranges et de mandarines font partie de l'économie de la prison, certaines familles d'arrêtant pour acheter des fruits sur leur chemin vers l'intérieur du complexe de la prison. Une fillette qui a l'air d'avoir environ 10 ans porte sur la tête un plateau colossal de kenafeh [pâtisserie feuilletée et trempée dans un sirop, réalisée à base de cheveux d'ange, de fromage, de beurre et de pistaches ou de noix, NdT]. Son frère, plus petit, porte un sac de toile plus grand que lui. Ils s'entretiennent mutuellement dans la file d'attente pour les contrôles de police avant l'entrée dans la prison.
Une heure plus tard, nous sommes lâchés dans une grande salle où les détenus attendent avec impatience l'arrivée de leurs familles. Chacun prend sa famille dans un coin où ils peuvent arracher un moment d'intimité. Une cacophonie de conversations et de disputes familiales crée un paysage sonore carcéral temporaire. Beaucoup de prisonniers sont barbus et leurs parentes entièrement voilées.
Habituellement trois personnes peuvent visiter un prisonnier, mais si une famille arrive avec deux visiteurs, une autre famille peut utiliser le quota disponible. Mais les droits de visite sont à géométrie variable : certains se voient accorder une visite toutes les deux semaines, d'autres une fois par semaine, tandis que le temps alloué varie. Les droits de visite et des détenus sont généralement mieux assurés avant la sentence qu'après.
Manal et Alaa
Manal Hassan a quelques 45 minutes chaque semaine avec son mari, Alaa Abd El Fattah , arrêté le 28 novembre 2013. Elle divise habilement le temps de la visite entre la communication d'informations, la demande de conseils sur les questions familiales et professionnelles et la transmission de salutations de gens de l'extérieur, auxquelles Abd El Fattah répond rythmiquement. Hassan veille à prendre note des demandes d'Abd El Fattah dans son bloc-notes : une paire de chaussettes, des baskets, de nouveaux draps et une serviette verte propre de la maison. A la fin, il leur reste un moment pour un échange émotionnel hâtif et un bref jeu avec leur petit Khaled, deux ans, qui court énergiquement tout autour de la cour de la prison.
A l'extérieur, la sœur d'Abd El Fattah , Sanaa, tente de convaincre un policier d'accepter l'entrée de ruban adhésif dans sa cellule. Abd El Fattah reçoit des photos de ses amis et de leurs enfants et il aime les accrocher au mur de sa cellule - aux côtés de lettres qu'il reçoit - dans une tentative désespérée de rester connecté au monde extérieur.
Quelques semaines plus tard, Abd El Fattah est remis en liberté, alors que son procès pour violation de la loi interdisant les manifestations n'a pas encore eu lie. Des milliers d'autres restent derrière les barreaux, arrêtés pour des accusations similaires, leurs familles cherchant désespérément à faciliter leur expérience de l'emprisonnement.
L'un d'eux est Hicham Abdel Moncef, arrêté le 25 janvier, devant le magasin d'alimentation qu'il gardait dans le centre du Caire. Les manifestations commémorant le troisième anniversaire de la révolution et contre le régime pro - militaire en place battaient leur plein dans la zone quand des hommes masqués se sont jeté sur lui, l'ont ligoté et battu avant de l'emmener au poste de police d'Azbakiya. Là, il s'est mis à regarder nerveusement l'horloge au mur, se disant qu'il allait rater le dernier métro s'il n'était pas rapidement relâché. Il n'imaginait pas qu'il ne serait pas à la maison pendant une longue période - plus de deux mois à ce jour - et qu'il serait condamné à deux ans de prison dans procès dont il n'a compris ni les tenants ni les aboutissants.
Abdel Moncef , maintenant détenu à la prison d'Abou Zaabal , a dit à sa famille lors d'une de leurs visites que dans le car de police après son arrestation, il a entendu un policier dire à son supérieur : "Nous avons seulement réussi à en arrêter quatre ", ce à quoi le supérieur a répondu: "Pas assez pour une inculpation pour rassemblement illégal. Attrapez m'en d'autres". Un mois plus tard, Abdel Moncef a été condamné, aux côtés de 68 autres, sur des accusations de rassemblement et de manifestation illégaux, appartenance à un groupe terroriste et possession d'armes.[le décret adopté le 30 novembre 2013 interdit les rassemblements de plus de 10 personnes, NdT]
Selon son récit, Abdel Moncef n'est qu'un numéro pour ceux qui l'ont arrêté, et il est à peine plus pour les gens à l'extérieur de la prison qui entendent sporadique parler des milliers d'arrestations de ces derniers mois. En fait, il n'y a que sa famille qui sache ce que cela signifie pour Abdel Moncef d'être en prison.
«Chaque fois que je m'assois pour manger, je vois Hicham en face de moi, disant : « Vous êtes là en train de manger et vous me laissez en prison ? », dit, brisé, Ayman Hamed, beau -frère et ami de longue date d'Abdel Moncef.
Maintenant qu'ils savent qu'il est là pour un bon moment, la famille d'Abdel Moncef lui rend visite avec moins d'espoir, mais avec toutes les bonnes choses qui peuvent rendre la vie en prison un brin plus proche de la vie à l'extérieur.
Ils le font parce que personne ne le fait. Reda Marei, avocat et chercheur à l'unité de justice pénale de l'Initiative égyptienne pour les droits de la personne, affirme que l'un des principaux problèmes avec les prisons en Égypte, c'est qu'elles sont sous la tutelle du ministère de l'Intérieur.
" Dans les années 1930 et 1940, les prisons relevaient du ministère des Affaires sociales. Dans d'autres pays elles relèvent du ministère de la Justice. Donc, cela permet au ministère de l'Intérieur de faire ce qu'il veut sans que personne ne les contrôle ", dit-il.
Lors d'une rencontre de 15 minutes toutes les deux semaines, la famille d'Abdel Moncef remplit un vide et leurs mondes se rapprochent pour un moment. Mais c'est une mission difficile.
« Nous prenons un louage pour aller à Abou Zaabal à 4 heures du matin avec des sacs de nourriture et de boissons. Nous arrivons là vers 6h 30. Nous faisons la queue avec d'autres familles pendant une heure. Ensuite, nous sommes fouillés et nous attendons à  l'intérieur pendant encore trois heures. Et puis on a nos 15 minutes. Avant même qu'on ait pu engager une conversation, les policiers sifflent pour signaler la fin de la visite. C'est le moment difficile où il fut se dire au revoir ", dit Hamed.
"À l'intérieur, on croirait entendre des perroquets », explique Mervat Abdel Wahab, la mère de Mohamed Salah, également arrêté le 25 janvier de cette année et maintenant détenu dans la prison d'Abou Zaabal. "Personne n'entend personne".
Abou Zaabal
Abdel Wahab visite Salah une fois par semaine et passe la veille de la visite à cuisiner pour lui. Tout ce qu'elle cuisine ne parvient pas à l'intérieur, puisque la police confisque arbitrairement certains plats lors de l'inspection. "Ce qu'ils font avec nous en prison est extrêmement humiliant ".
Mais l'humiliation vécue par Abdel Wahab et sa famille ne s'est pas limitée aux visites en prison. Ils n'ont découvert où se trouvait Salah qu'après quatre jours de recherches sans relâche dans les postes de police. " On m'avait dit que les mères ont une meilleure chance d'apprendre de la police où sont leurs enfants, alors je suis allé à un camp des Forces centrales de sécurité, je me suis assiste par terre en face d'un policier et lui ai demandé : 'Où est mon fils ? Je ne partirai pas tant que je ne le saurai pas'. "
Elle a écrit son nom sur un tissu et l'a tendu au policier. Et puis elle a su.
Salah, 18 ans, a été arrêté près d'une manifestation au centre du Caire. Il n'est pas membre des Frères musulmans, mais a été mis en colère par la mort de trois de ses amis lors des protestations.
Dix jours après son arrestation, sa mère a pu le voir. "Il était la plupart du temps silencieux et a parlé brièvement pour nous dire qu'il a été battu. Un policier les a menacés de décharges électriques s'ils ne disaient pas qu'ils faisaient partie de la Fraternité musulmane. Mohamed a eu peur et a dit au policier d'écrire n'importe quoi et qu'il signerait", se souvient Abdel Wahab.
Cet aveu lui a valu d'être envoyé à la fameuse prison d'Abou Zaabal où il partage une cellule de trois mètres sur trois avec 60 autres hommes. Sa mère est alors allée plaider son innocence à gauche et à droite, du bureau du procureur général à celui du doyen de son école pour prouver qu'il est un bon élève, sans appartenance connue à la Confrérie.
A la veille de la fête des mères, Abdel Wahab est rentrée à la maison avec une lettre de son fils.
" Ma mère bien-aimée, aujourd'hui, j'aurais du être avec toi et te donner un cadeau. Au lieu de cela, je suis en prison. Pardonne-moi. Et prie pour moi ", écrivait-il.
C'est avec les lettres qu'ils peuvent trouver un canal de communication plus intime. Dans une lettre récemment envoyée à sa femme par un de ses visiteurs, Abdel Moncef a écrit : « Chère femme, j'espère que tu me pardonneras mes erreurs. Je vois Baraa avec mon cœur, même si je ne peux pas le voir de mes yeux ".
L'épouse d'Abdel Moncef venait de donner naissance à leur fils, qu'elle a décidé d'appeler «Baraa », «innocent»  en arabe, dans l'espoir que cela serait de bon augure pour la libération de son père.
Certaines lettres permettent d'entrer dans le monde invisible des prisons, démystifiant la devise triomphante commune en arabe qui dit que " la prison est pour les braves ".
"Je ne peux vivre ici qu'en tant que prisonnier. Écrire régulièrement dans ma cellule et prétendre qu'ainsi, je suis libre serait un crime. Cela ne ferait qu'ajouter des briques et des barbelés à ma prison de mes propres mains", a écrit Abd El Fattah à l'auteure de ces lignes durant sa détention.
«Je contribuerais à rendre la prison plus dure pour les milliers de jeunes arrêtés dans des manifestations et allant en prison en pensant qu'ils auront une bonne expérience et acquerront une compréhension comme tous les célèbres héros de la lutte, pour ensuite se faire écraser par la prison. Non, je ne peux que vivre la vie brisée d'un prisonnier, en admettant cela sans jamais l'accepter. Je vais chercher un moyen de résister ".
Pour Alaa Bekheet, 19 ans, les lettres sont aussi un moyen d'exprimer et d'entretenir l'espoir. Elle vient d'écrire une lettre à son père de 51 ans, lui disant qu'elle demeure optimiste malgré la peine de trois ans prononcée contre lui.
Le père de Bekheet a été arrêté dans sa voiture avec ses deux fils après avoir quitté une manifestation en décembre dernier. Elle dit qu'il est barbu mais pas un membre de la Fraternité. Les deux fils ont été remis en liberté en attendant le procès. Leur grande sœur, Alaa, s'est retrouvée à devoir faire le plus gros du travail occasionné  par l'incarcération de leur père.
Lors d'une de ses récentes visites à Abou Zaabal, une autre longue journée d'attente et de fouilles, elle a entendu les cris des détenus. "J'ai vu des mères pleurer à côté de moi, parce qu'elles savaient que leurs fils étaient en train d'être torturés à l'intérieur. C'était si pénible".
 

dimanche 18 mai 2014

Aux prisonniers politiques du peuple égyptien : message de solidarité de prisonniers colombiens رسالة من كولومبيا إلى مساجين الشّعب المصري السّياسيّين

Nous avons reçu cette déclaration de solidarité avec les 20 000 prisonniers politiques égyptiens, émanant des prisonniers politiques et de guerre enfermés dans la terrible geôle de haute sécurité ERON Picota de Bogotá, où ils sont en lutte permanente contre les conditions inhumaines de détention. Un bel exemple de fraternité à suivre.-Tlaxcala




La Picota

L'autodétermination des peuples est un droit inaliénable que les USA et les pays de l'hémisphère nord bafouent pour l'intérêt rapace de leur système décadent, par l'invasion, l'anéantissement, la torture, la terreur et l'enfermement derrière des murs et des barreaux, contre des pays qui cherchent à prendre en main leur propre destin.

L'humanité dans son histoire a connu des laquais de souches diverses. Des collabos déshonorant la culture des peuples dont ils étaient issus.




Ces infâmes ont plongé l'Égypte dans une situation que notre continent latino-américain est censé avoir dépassé ; alors que sous d'autres latitudes des dictatures militaires conformes aux intérêts US s'érigent, sur nos terres elles ont semé la désolation.
Mais les habitants appauvris de notre Amérique latine ont de fait de la mort et de la soumission un chant de vie, un cri de révolte, brandissant leurs poings sans peur de se sacrifier contre l'empire le plus terrible qui ait jamais existé. Les tranchées et les barricades, les idées et la praxis révolutionnaires transformées en combat font souffler aujourd'hui sur notre continent des vents de changement face à l'assaut néo-fasciste.

L'Égypte est confrontée à une crise humanitaire grave et profonde sous le régime de terreur de la dictature militaire rangée sous les drapeaux du nord, dans le silence complice des pays battant pavillons de la liberté et de la démocratie. Ces pavillons sont censés leur donner le droit de déclarer la destruction du peuple palestinien au nom de ce qu'ils ont le culot d'appeler "guerre contre le terrorisme".

Le peuple égyptien, comme beaucoup d'autres dans le monde, est en train de mener une bataille peut-être ultime contre un système en décomposition qui montre son pire visage, bestial, rusé, criminel et inhumain.
Prison de Tora, Le Caire, Égypte

Pendant ce temps, l'Europe, avec son discours fétiche et hypocrite, accueille avec mépris le cri pour la justice et la liberté de cette nation africaine, cherchant à rendre invisible le drame de tant d'humains emprisonnés, conduits à la potence tandis que des milliers d'autres sont soumis à la violence et à la torture.

En Égypte et en Colombie, les prisons sont devenues des centres de torture et de mort en masse. .

Les partis européens censés être porteurs d'espérance, semblent se soucier plus de leurs intérêts sectaires que de cette grave situation humanitaire. .

Nous autres, prisonniers politiques et de guerre égyptiens, palestiniens, basques, colombiens, comme tous ceux qui luttent pour un monde viable et humain, nous avons la tâche essentielle de briser la misère du silence imposé face à l'aberration que nous vivons. Il ne tient qu'à nous de mener des actions de lutte, et pas seulement de résistance, pour atteindre l'objectif précité.
Briser les chaînes du silence et de l'infamie mondiale.

Solidarité avec les prisonniers politiques du peuple égyptien et leur autodétermination.

PRISONNIERS POLITIQUES ET DE GUERRE
PRISON ERON PICOTA
BOGOTA
COLOMBIE
AMÉRIQUE DU SUD
 

mercredi 5 décembre 2012

Morsi a mis l'Égypte au bord du gouffre

 Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) de décembre 1997 à novembre 2009,  Mohamed El Baradei préside aujourd'hui le parti égyptien Al-Dostour (Constitution) et est le coordinateur du Front National de Salut.

C'est vendredi soir sur la place Tahrir. L'odeur de gaz lacrymogène flotte dans l'air. Nous avons effectué trois marches de protestation en une semaine, et beaucoup de gens sont s'installent pour passer la nuit. Je me demande : "Après 23 mois de lutte pour instaurer la démocratie en Égypte, est-ce là le mieux que nous puissions faire? Un président revendiquant des pouvoirs dictatoriaux. Un parlement plein d' islamistes. Et un projet de constitution, ficelé à la hâte, sans protections de base pour les femmes, les chrétiens et tous les Égyptiens? "
Qu'est-ce qui a mal tourné? L'armée, soucieuse de protéger ses avantages et d'éviter les poursuites, a bâclé la transition post-révolutionnaire. Elle a permis aux Frères musulmans, désireux de profiter de leur organisation sur le terrain de 80 ans, de précipiter les élections législatives. Le résultat fut une victoire écrasante pour les islamistes, bien au-delà de leur base réelle de pouvoir. La Cour constitutionnelle, après examen, a dissous ce parlement non-représentatif

Une bagarre politique s'ensuivit, entre le nouveau président et la junte militaire, pour savoir qui aurait le pouvoir suprême. Le président a décroché une victoire par KO, déclenchant un coup d'État soft contre les généraux et ajoutant le pouvoir législatif à son rôle exécutif. Sa dernière déclaration péremptoire neutralisait l'appareil judiciaire et interdisait toute possibilité de révision de ses décrets. Le pouvoir de Mohamed Morsi dépasse maintenant celui d'Hosni Moubarak à l'apogée de sa dictature.

Pendant ce temps les Frères avaient bourré l'assemblée constituante, chargée de rédiger un projet de nouvelle constitution, d' islamistes. En signe de protestation, les représentants des partis libéraux, des minorités et d'autres factions de la société civile se sont retirés. L'assemblée a, depuis, produit un document qui viole la liberté de religion et la liberté d'expression, et exclut toute possibilité de contrôler le pouvoir exécutif. L'assemblée fait également pression pour permettre aux institutions religieuses de contester le pouvoir judiciaire.

Et voilà pourquoi nous sommes de retour sur la place Tahrir. La situation est volatile: une Égypte profondément divisée entre les islamistes et le reste du pays, ouvrant la porte à des scénarios du type intervention de l'armée, révolte des pauvres, ou même guerre civile. La peur saisit la majorité des Égyptiens, qui veulent une vraie démocratie plutôt que d'un Etat théocratique. Le pouvoir judiciaire s'est mis en grève. Les jeunes qui ont mené la révolution sont déterminés: ils n'ont pas pris des risques et fait des sacrifices - y compris de leurs vies – pour échanger une dictature laïque contre une tyrannie religieuse. Leur combat visait, et vise, à apporter la liberté et la dignité au peuple égyptien.
 
Les opposants au président Morsi étaient également rassemblés sur la place Tahrir du Caire, symbole de la révolte contre Hosni Moubarak.

 
Le pays est menacé par quatre bombes à retardement qui ont émergé sous la direction de l'armée et maintenant des Frères. Notre économie est en chute libre : au rythme actuel, nous serons en défaut de paiement dans six mois, surtout si la récente instabilité compromet un prêt du Fonds monétaire international. La loi et l'ordre restent insaisissables, et l'impact sur le tourisme et l'investissement étranger est sévère. Le nord du Sinaï se transforme en un champ de bataille, menacé par des groupes jihadistes venus d'Afghanistan et d'ailleurs. Et maintenant, avec le tumulte autour du projet de constitution, le pays est dangereusement polarisé.

Presque tous les partis non-islamistes se sont unis en un "Front de salut national", me désignant comme coordinateur. Ironie du sort, les révolutionnaires qui s'étaient débarrassés de M. Moubarak sont désormais soutenus par des membres de son ancien parti, unis dans l'opposition au nébuleux «projet islamique» que M. Morsi et ses partisans veulent réaliser pour notre pays.

Nous pressons M. Morsi d'annuler son dernier décret draconien et taillé sur mesure, qui a été condamnée par les Nations Unies, de nombreux gouvernements et groupes de droits civils internationaux. Nous rejetons le projet de constitution comme illégitime et exhortons le président à ne pas le soumettre à référendum. Nous appelons les Frères à entamer un dialogue avec tous les partis sur la façon de relever les défis redoutables de l'Égypte, et à se mettre d'accord sur une nouvelle assemblée constituante représentative qui rédige une constitution digne d'une démocratie. Dans le cas contraire, nous avancerons en terrain inconnu.
Il y a près de deux ans l'Égypte s'est réveillée. De manière incroyable, le président Morsi et les Frères croient pouvoir, en quelques coups de plume, nous replonger dans un état comateux. Cela n'arrivera pas. S'ils continuent leur tentative, ils risquent une éruption de violence et un chaos qui détruiront le tissu de la société égyptienne.

vendredi 6 juillet 2012

Paraguay-Égypte : bienvenue en ‘démocrature’

par Pepe Escobar, 4/7/2012. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Commençons par une bombe. Il y a plus de 10 jours un coup d'État d’un nouveau genre a eu lieu au Paraguay contre le président élu Lugo Fernando. Il est passé pratiquement inaperçu des médias capitalistes mondiaux.
Est-ce surprenant ? Pas vraiment. Un câble de l'ambassade US à Asunción de mars 2009, révélé par Wikileaks [1] avait déjà expliqué en détail comment les oligarques au Paraguay s’activaient à concocter un "coup d'État démocratique" au Congrès pour déposer Lugo.

À l'époque, l'ambassade des USA notait que les conditions politiques n'étaient pas idéales pour un coup d'État. L’homme-clé parmi les comploteurs était l'ancien président Nicanor Duarte (2003-2008), sévèrement rudoyé par les gouvernements progressistes d'Amérique du Sud pour avoir permis aux Forces spéciales US dans le sol paraguayen de procéder à "des cours de formation", "des opérations de maintien de la paix interne» et une «formation anti-terroriste".
Cette percée des Forces spéciales US se passait des décennies après que "l'un de nos bâtards"*, le tristement célèbre dictateur général Alfredo Stroessner (au pouvoir de 1954 à 1989) avait permis la mise en place d'une piste d'atterrissage géante et semi-clandestine, appartenant aux USA à proximité de Triple Frontière Argentine- Brésil-Paraguay - qui devait être utilisée plus tard dans la guerre contre la drogue, puis contre le terrorisme.
Il n’est donc pas sorcier de deviner quel a été le premier gouvernement à  reconnaître les putschistes de vendredi dernier au Paraguay : les Etats-Unis d'Amérique.

Mauvaise graine par Petre, Argentine

Partager notre gâteau ? Vous n’y pensez pas !

Les  Égyptiens progressistes sont en train de se rendre compte que de nouvelles démocraties prennent des années, parfois des décennies, à se mettre en place, en coexistant avec le cauchemar de la dictature. Ça a été le cas, par exemple, du Brésil - aujourd'hui universellement applaudi comme une nouvelle, puissance mondiale. Au cours des années 1980 et 1990, une certaine forme de re-démocratisation institutionnelle a eu lieu. Mais pendant des années le Brésil n'a pas  pu vraiment se transformer en une démocratie à part entière - économiquement, socialement et culturellement. Il a fallu quelques 17 longues années - jusqu'à ce que le président Luiz Inacio Lula da Silva arrive au pouvoir en 2002 - pour que le Brésil commence à devenir moins outrageusement inégalitaire que ses avides classes dirigeantes ont toujours voulu qu'il soit.
Le même processus historique est maintenant à l'œuvre en Égypte et au Paraguay. Les deux pays ont souffert des dictatures pendant des décennies. Lorsque la dictature semble être en agonie, seuls les partis politiques liés - ou moyennement tolérés - par l'ancien régime se trouvent dans la meilleure position pour profiter de la longue transition tortueuse vers la démocratie. Ces pays deviennent alors ce que le politologue brésilien Emir Sader a baptisé "démocratures".
Cela s'applique au Parti libéral au Paraguay et aux Frères musulmans en Égypte. Lors de l'élection présidentielle égyptienne, nous avons eu un ancien copain de Hosni Moubarak contre un cadre Ikhwan (Frère musulman). Il reste à voir si l’orwellien CSFA (SCAF, Conseil suprême des forces armées) en Égypte permettra à cette nouvelle " démocrature" de se transformer en une véritable démocratie, et dans quelle mesure le Frère est pleinement engagé dans la notion de la démocratie.
Le Paraguay était déjà dans un stade plus avancé que l'Égypte. Pourtant, quatre ans après une élection présidentielle démocratique, le Congrès était encore dominé par deux partis pro-dictature, le Libéral et le  Colorado. Ce fut un jeu d’enfant pour cette oligarchie bipartite de se liguer et de dégommer Lugo.
Une procédure de destitution cuite à point, s'il vous plaît
Lugo a été destitué par un coup d'Etat déguisé en procédure juridique, expédiée en seulement 24 heures. Les praticiens des changements de régime à Washington doivent avoir connu l’extase : ah ! si seulement on pouvait faire pareil en Syrie ! ...
Ce simulacre a dû être concocté par le sénat le plus corrompu des Amériques - et c'est un euphémisme. Lugo a été reconnu coupable d'incompétence dans le traitement d’une affaire très sombre liée - inévitablement – à une question qui est absolument essentielle dans tout le monde en développement: la réforme agraire.
Le 15 Juin, un groupe de policiers et de commandos sur le point d'exécuter une ordonnance d'expulsion à Curuguaty, à 200 kilomètres d’Asunción, à proximité de la frontière brésilienne, a été pris en embuscade par des tireurs embusqués infiltrés parmi les agriculteurs. L'ordre est venu d'un juge protégeant un riche propriétaire terrien, Blas Riquelme, un ancien président du parti Colorado et ancien sénateur, ce qui n’est pas un hasard.
Grâce à des manigances juridiques, il avait pris possession de 2 000 hectares appartenant en fait à l'État paraguayen. Ces terres ont ensuite été occupées par des paysans sans terre, qui avaient demandé depuis un certain temps au gouvernement Lugo de les redistribuer.
L’organisation School of the Americas Watch a déjà documenté la façon dont d'énormes étendues de terres au Paraguay ont été effectivement volése aux paysans et "données" à des copains militaires et oligarques durant les décennies de la dictature Stroessner.
Le résultat à Curuguaty a été  de 17 morts – six policiers et onze paysans - et au moins 50 blessés. Cela est absurde : les membres du commando chargé de l’ expulsion, une unité d’élite nommée Groupe des opérations spéciales, ont été formés aux tactiques de contre-insurrection en Colombie - sous le gouvernement de droite d'Uribe - dans le cadre du Plan Colombie, concocté par les USA.
Le Plan Paraguay, pour sa part, était très simple; criminalisation absolue de toute organisation paysanne, les forçant à quitter la campagne pour faire place à l'agro-industrie transnationale.
C’était donc, pour l'essentiel, un piège. Les gens de droite enragés du Paraguay – qui ont fait la paire avec Washington, par exemple pour tenter d'empêcher, par tous les moyens, l'entrée du Venezuela dans le marché commun du Mercosur - ont été tout simplement prêts à bondir sur un régime qui n'avait pas, encore, porté atteinte à leurs  intérêts, mais avait ouvert beaucoup d'espaces à  la protestation sociale et à  l'organisation populaire.
Lugo, un ancien évêque élu en 2008 avec un large soutien en milieu rural, a peut-être dû le voir venir, mais il n'a rien fait pour l'arrêter. Comparé à son pouvoir de mobilisation des gens dans la rue, il avait au sein du Congrès un soutien minimal: seulement deux sénateurs. Plus de 40% des Paraguayens vivent à la campagne, mais ils ne sont guère mobilisés. Et 30% vivent en-dessous du seuil de pauvreté.
Les «vainqueurs» au Paraguay se devaientd’être les suspects habituels: l'oligarchie des propriétaires terriens - et sa campagne concertée visant à diaboliser les paysans, les intérêts agro-alimentaires de multinationales telles que Monsanto, et les médias liés  à Monsanto (comme le quotidien ABC Color, qui a accusé les ministres n’agissant pas comme faire-valoir de Monsanto d'être «corrompus»).
Les géants de l'agrobusiness comme Monsanto et Cargill ne payent pratiquement aucun impôt au Paraguay grâce à un Congrès contrôlée par la droite. Les propriétaires fonciers ne paient pas d'impôts. Inutile de préciser que le Paraguay est l'un des pays les plus inégalitaires du monde, 85% des terres - soit 30 millions d'hectares - sont contrôlées par l'aristocratie rurale, soit 2% de la population, et dont une grande partie est impliquée dans la spéculation foncière.
D’où leurs résidence de luxe à la Miami Vice demeures dans la station balnéaire uruguayenne de Punta del Este ou d'ailleurs, à Miami Beach ; et l'argent, bien sûr, est aux îles Caïman. Le Paraguay est de facto dirigé par cette crème des 2% de mélangeant l’agrobusiness avec le casino financier néo-libéral.
Et soit dit en passant, comme Martin Almada, un militant paraguayen des droits humains en pointe et lauréat du Prix Nobel de la Paix alternatif, l’a fait remarquer, cela concerne aussi des propriétaires fonciers brésiliens. Le producteur de soja ale plus riche du Paraguay est un "Braziguayen", à double nationalité, Tranquilo Favero, qui a fait fortune sous Stroessner.
Un coup d'État bien frappé, s'il vous plaît
L'Union des nations sud-américaines (Unasur) a traité ce qui est arrivé au Paraguay comme ce qu’il est : un coup d'Etat. Idem pour le Mercosur. Le contraste avec la position de Washington ne pouvait être plus flagrant. L’artisan du putsch Federico Franco est un enfant chéri de l'ambassade US à Asunción.
L'Argentine, l'Uruguay, le Venezuela et l'Équateur ne reconnaissent pas les putschistes. Le Venezuela coupé les ventes de pétrole au Paraguay. La présidente brésilienne Dilma Rousseff a proposé l'expulsion du Paraguay à la fois de l'Unasur et du  Mercosur.
Le Paraguay est déjà suspendu, ce qui signifie que le conspirateur Federico Franco a été empêché d'assister à une réunion- clé du Mercosur la semaine dernière à Mendoza, en Argentine, où la présidence temporaire du Mercosur devait être transmise au Paraguay. L'oligarchie paraguayenne - sous les ordres de Washington – bloquait l'entrée du Venezuela dans le Mercosur. Ce n’est plus le cas, le Venezuela devient un membre à part entière d'ici la fin du mois.
Pourtant les gouvernements sud-américains progressistes doivent être très prudents. Si le Paraguay est expulsé à la fois de l'Unasur et du Mercosur, il va inévitablement demander à Washington de l'aide commerciale et militaire. Cela pourrait se traduire en un véritable cauchemar - des bases militaires US au Paraguay.
Les oligarques du Paraguay, les médias qu'ils contrôlent, et last but not least la hiérarchie réactionnaire de l’église catholique, calculent qu’ils vont étendre leur pouvoir lors des élections qui auront lieu en avril 2013.
Lugo a été de fait face à une tâche digne de Sisyphe - en essayant de diriger un Etat faible, avec un revenu minimum provenant d'impôts (moins de 12% du PNB), et sous une forte pression de puissants lobbies transnationaux et d’élites compradores. C’est, soit dit en passant, la réalité structurelle d'une grande partie de l'Amérique latine - et, grosso modo, pourrait-on ajouter, de l'Égypte.
Sur le plan géopolitique, ce dont les progressistes partout dans le monde - d’Amérique du Sud et du Nord au monde arabe - devraient se soucier est de savoir comment, depuis le coup d'État de juin 2009  contre Manuel Zelaya au Honduras, l’Amérique latine est transformée en un laboratoire géant pour tester toutes sortes de mutations par coups d'État "démocratiques ".
Le Paraguay est une de ces mutations. Une autre était le coup d’État manqué contre l'Equatorien Rafael Correa en septembre 2010. Tous ces putschs visent des gouvernements progressistes qui privilégient les avancées sociales.
Ce n'est pas par hasard que Correa, lui-même rescapé d’une tentative de coup d’État, a dit que si ça réussissait cette fois au Paraguay, cela "créerait un dangereux précédent" dans toute la région.
Et en termes de justice poétique, rien ne bat Correa - la cible d'un coup d’État - en train d'étudier la possibilité d'offrir l'asile politique à Julian Assange, dont WikiLeaks a révélé, entre autres choses, comment l'élite paraguayenne conspiré pour perpétrer son propre coup d'Etat.
En Égypte, un coup d'Etat militaire a eu lieu avant même l'élection présidentielle. Les Égyptiens progressistes qui ont été les protagonistes véritables du Printemps arabe doivent être extrêmement vigilants : le Paraguay est de montrer comment la route rocailleuse vers la démocratie peut déboucher sur une "démocrature".
Note
 1. Voir ici
  * Allusion à la réponse faite par le président Franklin D. Roosevelt à son secrétaire d'Etat qui lui avait dit : "Somoza est un bâtard !": "Oui, mais c'est notre bâtard". [NdT]

mercredi 21 mars 2012

De Turquie : méfiez-vous du génie du discours islamiste

Türkçe Türkiye: İslamcı Söylemin Cinine Dikkat


Ces jours-ci, en suivant ce qui se passe en Tunisie, avec le parti islamiste modéré Ennahdha au pouvoir, on a une sensation de déjà vu, comme si on revoyait un film ennuyeux..

 
Rachid Ghannouchi salue Erdoğan  à son arrivée à Tunis le 14 septembre 2011. Photo: Fethi Belaid/AFP
Rachid Ghannouchi, le leader d’Ennahdha, a l’air de considérer que son parti a été le déclencheur du printemps arabe, pas seulement en Tunisie mais dans tout le monde arabe,  sans oublier qu’ils pensent être le seul exemple d’une transition démocratique réussie. Ajoutez cette rhétorique  aux déclarations antérieures du parti : « C’est nous qui avons le plus souffert sous le règne de Ben Ali , pas les gauchistes. »

Tout cela me rappelle les premières années au gouvernement du parti AKP. Pas étonnant que le parti Ennahdha ait répété qu’il adoptait le « modèle turc » durant la campagne électorale pour l’Assemblée constituante. Il est évident qu’Ennahdha a emprunté le « génie du discours » de l’AKP, qui a longtemps paralysé l’opposition turque en établissant son hégémonie discursive  dans les débats publics et dans les cercles intellectuels.
Cet habile « génie du discours », comme nous nous avons pu nous en rendre compte en Turquie,  ne sert pas seulement les objectifs de son maitre. Il légitime aussi automatiquement toute politique contre la démocratie et l’égalité sociale et s’oppose même parfois au bon sens. Un véritable couteau suisse !

Ma participation à une table ronde sur le “Printemps arabe" à Paris m’a amenée à penser que les révolutionnaires tunisiens aussi bien qu’égyptiens devraient être mis en garde contre les merveilles de ce génie discursif. Ce n’est pas parce que le conservatisme sunnite est en train de voler leurs révolutions. Il est plutôt nécessaire de les mettre en garde contre le genre d’atmosphère politique schizophrène auquel ils vont être soumis.

Quand l’AKP est arrivé au pouvoir, il a commencé à utiliser la rhétorique des opprimés à chaque occasion. Et comme l’humiliation des gens à sensibilité religieuse par l’élite modernisée et occidentalisée de l’Etat est une réalité dans l’historie de la Turquie moderne, cette rhétorique n’était pas entièrement sans fondements.

En outre le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan  venait de sortir de prison. Il avait été condamné pour avoir cité un poème considéré comme une atteinte à la laïcité du pays : « Les mosquées seront nos boucliers et les minarets nos lances. ». Au fil du temps nous avons vu les opprimés devenir des oppresseurs, naturellement avec un peu d’aide du génie du discours !

Ennahdha a emprunté le « génie du discours »  de l’AKP  qui a longtemps paralysé les opposants turcs. A chaque fois qu’on l’interrogeait sur les prisonniers politiques, Erdoğan  parlait de son propre emprisonnement, laissant entendre que ceux qui ne l’avaient pas soutenu alors n’avaient pas de droit à la parole maintenant. A chaque fois que l’opposition abordait le thème du recul des libertés individuelles, Erdoğan  et ses experts en brosse à reluire évoquaient les années de restriction de la liberté de culte pour la frange conservative religieuse de la population.

Finalement, lorsqu’ on critiquait la transformation des droits sociaux en bienfaisance et charité religieuses, Erdoğan  utilisait la rhétorique banale selon laquelle « la justice a pour source la religion. »

C’est pourquoi il est devenu fameux par ses remarques décisives pour clore tout débat qui va à l’encontre de ses intérêts. Cela a été particulièrement vrai pendant les premières années de son mandat. L’opposition, à savoir les classes moyennes et supérieures laïques, modernes et occidentalisées étaient horrifiées à chaque discours à référence religieuse. Les Kémalistes qui rêvaient d’un État laïc et occidentalisé, étaient scandalisés à chaque fois qu’on évoquait  le hijab ou les cours de religion à l’école.
Certes, le Premier ministre n’a jamais commis l’erreur de son prédécesseur en disant ouvertement « nous sommes le parti de Dieu », mais, la plupart du temps, ses discours avaient une connotation religieuse.

Dans un premier temps, l’opposition a este choquée. Elle ne savait pas comment réagir face à toutes ces références religieuses dans divers débats politiques. On peut conclure que dans un pays à majorité sunnite, tout débat entre laïcs et religieux s’avère être stérile, vu que seuls les musulmans sunnites ont raison.

C’est ce qui s’est passé : l’opposition qui avait construit son discours sur la laïcité, n’était pas seulement écrasée par le « génie du discours », mais aussi ridiculisée  et humiliée..

Le « génie du discours » était assez malin pour se servir de Dieu et de la démocratie d’une façon cohérente. C’est pourquoi, Tunisiens et Égyptiens, vous devez faire attention.

Aujourd’hui, les Tunisiens, en particulier ceux qui ont combattu pour la démocratie à la Kasbah, et les Égyptiens de la Place Tahrir qui ont formé un ensemble homogène malgré leurs différences, sont traumatisés par les discours d’Ennahdha et du Parti Liberté et Justice  sur la Charia.

En Tunisie, après le dernier discours de Ghanouchi sur la fermeture des bars et la loi islamique comme source d’inspiration de la nouvelle Constitution, la réaction des jeunes me rappelle celle d’un cerf, paralysé par les phares des voitures au milieu de l’autoroute. Je me souviens d’avoir vu les mêmes visages il ya dix ans en Turquie.

Comme leurs homologues turcs, ils sont restés paralysés au lieu de s’engager dans le processus politique du moment. Car dans un pays conservateur à majorité musulmane, il est presque impossible que l’opposition construise un contrepoids laïque, sans apparaitre comme le porte-parole du diable aux yeux des gens simples, ou comme des bourgeois insouciants qui ne se préoccupent que de leurs plaisirs hédonistes .

C’est ce qui a été et est encore le cas de la Turquie. Quand Erdoğan  a annoncé son intention de créer une « génération religieuse », sa déclaration a été fortement critiquée. Il a répliqué : «  Voulez-vous que nos enfants deviennent des toxicomanes ? » Ce qui a laissé ses opposants sans voix. Et il a ajouté : « Je veux une génération religieuse et vindicative. »
Je crois avoir dit qu’il était reconnu par ses remarques décisives.

Il faut reconnaitre que dans les pays à majorité musulmane, il est presque impossible de débattre avec un gouvernement islamique au look moderniste qui s’engage dans le néo -libéralisme. Ce n’est pas seulement que les citoyens de votre propre pays peuvent être facilement montés contre vous, c’est aussi que toute la planète qui, ayant adopté la démocratie made in USA, vous laissera seuls à votre sort désespéré. Le danger réel ne vient pas des partis politiques annonçant ou pensant être le parti de Dieu sauf lorsque, d’une manière ou d’une autre, ils se proclament représentants de la démocratie.

En Turquie ceci signifie que si vous êtes contre l’AKP, vous êtes forcément partisans des coups d’État militaire et de l’intervention des militaires dans la vie politique.

On verra ça prochainement en Tunisie : si vous êtes contre Ennahdha, vous êtes des suppôts de l’ancien régime. Je pense qu’en Egypte le « génie du discours » trouvera quelque chose d’approprié qui s’adaptera aux besoins locaux.

Une autre remarque importante : le « génie du discours » a le don de réécrire l’histoire d’une manière impitoyable. J’attends une rafale rhétorique, sur le mode turc, en Tunisie tout comme en Egypte de : «  Nous sommes le vrai peuple  de ce pays, vous êtes l’élite, taisez-vous. »

Ces  partis politiques créent une impasse, moyennant le « génie du discours » pour affirmer qu’ils sont les vrais citoyens opprimés, représentants de  la démocratie.

Argument imbattable, non ? Les jeunes Tunisiens et Égyptiens dont le sang a coulé pour défendre la liberté et l’égalité, sont-ils donc dans une situation complètement désespérée ? Je ne crois pas.

En observant la politique de l’AKP durant une décennie, j ai vu trois actions d’opposition qui n’ont pas abouti à sa liquidation .Ces groupes ont utilisé à leur tour le « génie du discours » pour déclarer qu’ils étaient les citoyens opprimés et qu’ ils représentaient le peuple et la démocratie.


Halkevleri dans la rue...
Un de ces groupes est le Halkevleri (maison du Peuple ),  un mouvement de base agissant pour les droits sociaux. Il est parti en guerre contre la politique de l’AKP, consistant à transformer les droits sociaux en objet de charité. Leur argument principal était que la distribution de pain et de charbon par des organisations religieuses était humiliante et que la nourriture et le logement étaient des droits constitutionnels fondamentaux.


...et la réponse policière
La seconde action émanait des Collectifs étudiants (Öğrenci Kollektifleri), qui ont lancé des actions sur des questions relativement mineures comme le prix des tickets des bus et les frais d’inscription à l’université.
Les deux groupes étaient de gauche, sans aucune connotation religieuse. Le gouvernement les a étiquetés « organisations terroristes », ce qui a montré le vrai visage de l’AKP comme oppresseur des étudiants et des classes démunies.
La troisième action était un « Iftar » qui a  rassemblé ledess gauchistes et des islamistes politiques qui ont l’égalité sociale à leur programme.
Durant le mois de Ramadan, ils ont effectué la rupture du jeûne en face d’un hôtel 5 étoiles, connu pour être un endroit branché par les nouveaux riches de l’AKP.

Ce qui montre qu’on peut sortir de l’impasse créée par le « génie du discours ». La solution est de construire une opposition qui défend les droits sociaux ;y mélanger ou non des connotations religieuses dépend naturellement de l’attitude de chacun.
Ceci dit, ce n’est pas tant une nouvelle génération religieuse que l’AKP veut qu'une génération obéissante.. Sinon, il aurait été content de voir les jeunes faire la fête durant le Ramadan, sans se soucier du fait qu’ils le fassent dans la rue.
Assurément, adopter cette stratégie ne vous rendra pas moins seuls dans le monde. Les politiques européennes et usaméricaines qui ont déjà étiqueté ces pays démocraties islamiques modérées tamponnées « bon pour l’Orient » ne vont pas se réjouir de voir une opposition fondée sur les problèmes de justice sociale.
Personnellement, je pense que les Occidentaux qui glorifient la démocratie dans ces pays ont la trouille quand ils entendent parler de « justice sociale ». Qu’à Dieu ne plaise ! Cela pourrait finir en guerre de classes !
Ceux qui, dans les médias internationaux, applaudissent les jeunes de la place Tahrir "sans idéologie" n’aimeraient pas être ramenés à reconnaître que les discours gauchistes ont survécu malgré les "compagnes de lutte contre le communisme", lancées dans les années soixante du siècle dernier.
Mais au moins, une opposition basée sur les droits et l’égalité sociale fera, pour changer, du « génie du discours » et non de l’opposition le cerf paralysé par les feux d’une voiture.
 

vendredi 23 décembre 2011

مصر: الي ثوار الميدان ..وثوار الرأي العام Égypte-Aux révolutionnaires de la Place Tahrir, à ceux qui font la Une des médias : lettre de prison


À tous ceux qui ont scandé le slogan « Liberté, Dignité, Justice » le 25 janvier, jour où les principes révolutionnaires ont été consacrés pour éclairer les peuples du monde dans leur lutte pour les valeurs de justice, de démocratie et des droits humains.

A l’aube du 25 janvier, les premiers rayons de la liberté et de la dignité ont propagé la lumière de la révolution aux quatre coins de l’Égypte, poussant la jeunesse du printemps égyptien envahir les places.

Ce jour-là, je n’étais pas au Caire mais à Hurghada, où je réside avec ma femme. La première image télévisée que j’ai vue m’a incité et inspiré. Je me suis précipité dehors pour respirer le parfum de la liberté. Ma famille habite Le Caire, au croisement des rues Al Falaky et Mohamed Mahmoud. J'ai communiqué avec mes parents et ma sœur pour avoir des nouvelles jusqu’à ce que je puisse venir les rejoindre.

J’ai fait ma valise et je me suis donc rendu au Caire. En chemin, j’ai senti que toute l’Égypte m’accompagnait vers la place Tahrir. Je m’en suis remis à Dieu car le martyre , pour le bien-être de la nation, pour la justice et la liberté, était mon souhait ultime. J’ai intégré les rangs des activistes qui travaillaient comme un essaim d’abeilles. Sur la place Tahrir, les uns assuraient la sécurité, les autres l’hygiène, d’autres encore l’installation des tentes. J’ai retrouvé mes anciens amis de l’Université, ceux de la troupe de théatre et des randonnées. Après de longues discussions, nous avons décidé de fonder un musée commémoratif la révolution en cours, alimenté par les événements quotidiens, avec des banderoles de slogans, des projectiles, des reliques de martyrs, des caricatures. Un journal mural s’est ajouté au musée, annonçant les événements sur la place, faisant 4 mètres de long et protégé de la pluie par du plastique transparent.

À côté de ce journal mural se trouvait une équipe chargée d’informer, d’expliquer les principes fondamentaux de la révolution et de conscientiser. L’équipe s’est étoffée de nouveaux membres. Une tente a été installée pour regrouper le musée, le journal mural, un point d’information et un lieu de réunion.

La tente est devenue un centre d’information perfectionné et un lieu d’hébergement de nouveaux venus sur la place, d’autant plus qu’un espace a été réservé aux femmes, un autre aux familles de martyrs. Nous nous sommes réunis avec des personnalités publiques, dont certaines ont fourni une assistance matérielle – tapis, couvertures, chaises, papier et tout ce qui était requis pour les activités sous la tente.

Moubarak a été renversé et le Conseil supérieur des forces armées (CSFA) a pris la suite.
 

Après l’attaque sanguinaire des forces de sécurité agissant pour sauver l'ancien régime -attaque qui a fait des milliers de martyrs et de blessés- les événements ont pris une nouvelle tournure. Nous avons inauguré une nouvelle étape à l’enseigne de la lutte politique. Une bataille d’un nouveau genre a commencé. Toutes les forces politiques ont réintégré leurs locaux pour y tenir des réunions afin de se répartir le butin politique. Et ce, sans égard pour les revendications des groupes et des indépendants qui voulaient poursuivre le processus révolutionnaire avec pour seul but de réaliser ses objectifs dans le cadre de l’unification des forces, mouvements et alliances constitués pendant les premiers jours de la révolution.


J’ai ainsi décidé de réunir un certain nombre d’indépendants pour rester sur la place et continuer à réclamer la réalisation des objectifs de la révolution. On avait l'impression d'être sur le Djebel Ouhoud*, car la confrérie des Frères musulmans a largement conspiré contre les indépendants et les forces citoyennes en faisant alliance avec le CSFA . Au point de conduire certains à considérer les FM comme le bras politique du CSFA, notamment après la nomination de l’un de leurs cadres le Dr Tarek El Bechri, personnage emblématique de l’islamisme, comme président de la Commission de révision de la Constitution.


La Confrérie a connu une forte expansion, à croire qu’elle tenait les rênes du pouvoir. Il ne fallait surtout pas qu’une autre force émerge à leurs côtés ni que quiconque d’autre apparaisse comme leader ! Tout dans sa conduite visait à la faire apparaître comme force dirigeante de la révolution, en écartant les vrais protagonistes. Après la démission du gouvernement d’Ahmed Chafik, Essam Sharef, son successeur, est venu place Tahrir, porté en triomphe. Il est monté à la tribune. Les occupants de la place ont émis, depuis la tente, un premier communiqué déclarant notamment : « Malgré notre respect pour la personne d’Essam Sharef, la plupart des présents sur la place ne savent pas qui il est et veulent connaître son programme, sa ligne politique et les prérogatives dont il est investi ». Nous avons donc continué l'occupation.


La veille du 9 mars, la place a été attaquée et les occupants ont été expulsés de la place par la force. Plus d’une centaine de personne ont été arrêtées, dont dix-sept filles. Les familles des détenus ont réinvesti la place, en cherchant le moyen de faire libérer les leurs. Une commission juridique fut créée pour les défendre. Nous avons transféré le centre d'information de la place au café de la Bourse. Nous avons également constitué une équipe chargée de la sensibilisation sur les risques du référendum. Notre but était de démontrer que la légitimité populaire avait renversé la légalité constitutionnelle et qu'une simple révision de la constitution pourrait conduire le pays dans un gouffre.


Le 1er avril, nous avons organisé un tribunal populaire pour juger Moubarak, en présence des familles de martyrs et de quelques personnalités politiques, exceptés des Frères musulmans. Ces derniers ont justifié leur absence par leur mobilisation pour la Journée de l’Orphelin. La date du verdict a été fixée au 8 avril.


Le mardi 5 avril, nous avons eu la surprise d’apprendre que des réunions étaient en train de s’organiser pour refaire le procès, en présence cette fois-ci des Frères musulmans et de leurs partisans au sein de la Ligue de coordination de la révolution. Nous avons été invités au siège du Syndicat des journalistes, où s’est tenue la conférence de presse. Pendant la conférence, nous avons été empêchés de prendre la parole, nous nous sommes donc retirés en signe de protestation.


La volonté des Frères musulmans de dominer, d’exclure les adversaires et de récolter les gains politiques était claire. Des membres de la Ligue de coordination de la révolution ont toutefois essayé , lors d’une réunion à Groppi, de s'accorder avec nous sur les détails du programme de la journée du 8 avril et les lignes générales du nouveau procès ont été tracées. Il fut alors convenu que les familles de martyrs recevraient l’hommage qu’elles méritaient.


Le matin du vendredi 8 avril, ces personnes ont nié tout accord et pris le contrôle de la tribune avec leur service d’ordre, empêchant les familles des martyrs d’y accéder. Après des discussions virulentes, nous sommes parvenus à monter sur la tribune avec quelques familles de martyrs.  Les Frères musulmans, craignant que les choses ne leur échappent, ont alors commencé à répandre des rumeurs et des accusations, notamment que moi et d’autres avions des intérêts personnels, me présentant comme étant un agent d’Ibrahim Kamel, l’homme d’affaires connu pour son appartenance au RND [parti de Moubarak dissous, NdT]. Je n’étais pas au courant de la conspiration qui se tramait. Je pensais qu’il s’agissait de simples rumeurs banales destinées à semer la discorde et à m’écarter de la scène, malgré le fait que j'étais sincère, conformément à mes convictions et à ma morale. D’ailleurs personne n’a cru à ce qu’ils racontaient.


Épuisé par les querelles, je me suis réfugié sous la tribune et me suis endormi. Soudain quelqu’un m’a réveillé et j’ai été surpris d’apprendre que Safouat El Hijazi avait été éjecté de la tribune. Je me suis précipité sur la tribune pour voir ce qui s’y passait. Quelques officiers de l’armée criaient des slogans en faveur d’un État laïc. J’ai crié avec eux. Je ne les connaissais pas mais j’ai été interpellé par un officier porté sur des épaules qui tentait de monter à la tribune. J'ai alors tendu la main pour l’aider.


Ses collègues ont demandé notre aide pour protéger leur vie. Des jeunes les ont alors entouré pour les protéger des infiltrés pouvant provoquer des violences sur la place. Ma mission du jour a pris fin avec cela.


Une fois revenu chez moi, j’ai reçu un appel de Chadi El Ghazali Harb qui m’a informé qu’un officier de la police militaire avait été agressé et qu’il avait trouvé refuge dans un immeuble après une longue poursuite. Il m’a donc demandé d’aller calmer les esprits. Et je me suis retrouvé de nouveau sur la place.


Sous une grande tente, un groupe d’officiers accompagné du Cheikh Safouat El Hijazi était en train de discuter de la situation. J’ai essayé en vain d’intervenir puis j’ai quitté la tente à leur demande. J’ai alors appris que quelqu’un les avait informés de l’intention de l’armée d'expulser les occupants par la force. Mais ces derniers voulaient poursuivre l'occupation de la place. Quelques instants plus tard, les forces de la police militaire ont envahi la place de toutes parts, tirant des balles et des lacrymogènes. J’ai essayé de courir pour fuir les gaz et les balles : je suis tombé par terre avant d’être conduit par un ami au taxi le plus proche sur l’avenue Ksar El Ayni. Je suis allé passer la nuit chez un ami.


Le lendemain matin, je me suis réveillé et j'ai appris qu’un communiqué du CSFA m’accusait d’avoir été l’instigateur des événements de la journée du 8 et de la nuit du 9 avril. J’ai été surpris par le « témoignage » de Cheikh Safouat El Hijazi, Tarek Zidane et des autres. Je me suis rendu sur la place le 11 avril, où j’ai rencontré Tarek Zidane, qui a nié publiquement avoir tenu des propos contre moi, alors qu’ils ont été enregistrés.


Le lendemain, j'ai tenu une conférence de presse au siège principal du Parti du Ghad. Je me suis ensuite rendu à la justice et j’ai pu prouver l’absence de tout lien entre moi et le RND. J’ai également prouvé que je suis employé par la société de Kamel Abou Ali et non pas Ibrahim Kamel. Le juge militaire m’a acquitté après avoir démenti toutes les rumeurs sur mon compte.


Tous les témoignages contre moi affirmaient que mon appartenance au RND pouvait être déduite de mon apparence et de mon comportement. C’est étonnant, surtout après que Safouat El Hijazi et Tarez Zidane avaient démenti ces accusations dans les médias et affirmé que j’étais un révolutionnaire et non un agent de l’ancien régime. Par ailleurs, nombre de journalistes, notamment Wael Abrashy et Ibrahim Issa, ont accrédité ces affirmations.


Malgré mon innocence, j’ai comparu à nouveau devant un juge d’instruction, Maher Baybars, qui m’a déféré devant la Cour pénale, quelques heures avant sa nomination comme gouverneur.


Pire encore, il m’a associé un avocat, Oussama Chichtaoui, qui avait déjà assisté à la précédente instruction (militaire) de la même affaire. Je me suis donc retrouvé inculpé une deuxième fois pour les mêmes faits.


On m’égorge après que mon innocence a été prouvée. Mais moi, je suis sûr de ma position et de la justesse de notre point de vue d’indépendants, révélée au monde entier.


Les révolutionnaires auraient dû rester sur la place Tahrir jusqu’à l’achèvement de la révolution. Ils auraient dû préserver cette dernière de sa récupération par des opportunistes.


Salut aux âmes des martyrs, salut aux camarades debout sur le terrain, honte aux traîtres et aux charognards.
* La bataille de Uhud ou de Ohod est une bataille entre les musulmans et le clan mecquois des Quraychites sur le mont Uhud près de Médine en 625. La victoire revint aux traditionalistes mecquois.(NdT)