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dimanche 4 juillet 2010

Arigona, restez ! L’Autriche est votre pays

par Vladislav Marjanović, 24/6/2010.Traduit par  Michèle Mialane, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala

Restez en Autriche, Arigona, car c’est votre pays. Ceux qui identifient la patrie avec le « sol et le sang » sont des menteurs. Ce ne sont ni le lieu de naissance ni l’origine des parents, mais l’environnement social où l’on a grandi qui détermine le sentiment d’être de quelque part. Le «quelque part» lui-même importe peu. C’est une affaire privée, comme l’amour, que personne n’a la possibilité ni le droit de prescrire.
Tout être qui dispose d’un cœur humain sait cela. Seuls ceux que l’amour du pouvoir a conduits à remplacer ce sentiment par des paragraphes législatifs l’oublieront. Pour ceux-là, l’humanité et l’éthique ne pèsent rien en regard des règlements. « Le droit doit rester le droit. Aucun gouvernement ne peut accepter de faire une entorse à la loi », déclarait encore le 13 janvier dernier, Werner Feymann, le Chancelier fédéral (social-démocrate). N’oublions cependant pas que c’est en vertu de ce principe que des politiciens et des fonctionnaires ont envoyé des millions de gens (enfants compris) dans des camps de concentration ou des goulags.
Les larmes de crocodile des puissants
Ne vous laissez pas prendre aux larmes de crocodiles des puissants. Tous ceux qui prétendent chercher une solution humaine à votre cas et qui se sont prononcés en faveur de votre droit à rester ici vous conseillent maintenant de partir de votre plein gré, le Président Heinz Fischer en tête. Certes lui, socialiste convaincu et la plus haute instance morale du pays, demandait encore à Noël dernier, de « prendre des décisions permettant à cette jeune femme de ne pas être expulsée.» Prière qu’il a même réitérée quelques mois plus tard. Mais cette fois avec un petit ajout : qu’il ne s’opposerait pas à une décision de la Cour Constitutionnelle. Voulait-il ainsi donner le feu vert au jugement négatif que cette Cour allait prononcer sur votre cas, le 12 juin 2010 ? Quoi qu’il en soit, dès l’annonce de cette décision, le Président s’est hâté de déclarer qu’on devait respecter les décisions de la Cour Constitutionnelle. Même son de cloche chez le responsable de la justice au SPÖ (Parti social-démocrate), Hannes Jarolim, tandis que la Présidente du Conseil national (chambre basse du Parlement), Barbara Prammer, également membre du parti, ajoutait : «  Ce serait une bonne chose qu’elle revienne en Autriche avec un large soutien.»
Cette proposition ne se distingue en rien de ce que vous a conseillé Maria Fekter, la Ministre de l’Intérieur (aile droite de l’ÖVP, Parti populaire, démocrate-chrétien). Elle aussi fait preuve de compréhension à votre égard. « La dimension humaine de ce cas ne m’échappe pas », a-t-elle dit, pleine de compassion - pour souligner ensuite brutalement : « mais j’appliquerai les décisions de la Cour Constitutionnelle.» Quand ? Ce n’est pas encore décidé. Hans-Christian Strache, le Président du parti d’extrême-droite FPÖ (Parti « libéral »), et le Secrétaire général de la BZÖ (Alliance pour le futur de l’Autriche, scission du FPÖ), Christian Ebner, demandent votre expulsion immédiate. Pour l’instant Maria Fekter se tait, mais un porte-parole du ministère a fait savoir que cela ne devrait pas tarder. La SPÖ le regrettera, mais elle sera soulagée que vous ayiez quitté le pays. C’est que vous êtes une épine dans le pied de la coalition SPÖ-ÖVP , et son partage doudouteux du pouvoir ; elle a autre chose à faire que de se préoccuper des destins individuels. Ce n’est pas pour rien que Staline disait : « Un homme- un problème. Plus d’homme- plus de problème ! »
Le maquignonnage
Bien sûr on y met les formes. Le mieux étant que vous soyiez d’accord. Si vous acceptez leur proposition : quitter l’Autriche de votre plein gré, le gouvernement doudouteux s’en tire blanc comme neige. Il pourra ainsi montrer au monde entier qu’il a respecté non seulement la légalité, mais encore l’humanité. Rentrez seulement au pays où vous êtes née, mais où vous n’avez ni foyer, ni possibilité de mener une vie digne, et vous aurez une seconde chance -légale- de réintégrer votre véritable patrie, l’Autriche. Par exemple comme touriste, ou comme étudiante, voire (travailleuse) saisonnière ou aide à la personne, et si vous tenez à rester en Autriche, épousez donc un citoyen autrichien. C’est la proposition que vous a faite Madame la Ministre Fekter le 16 juin dernier et le célèbre animateur Alfons Haider vous a même fait publiquement une demande en mariage le jour même au cours du débat télévisé « Am Punkt» sur la chaîne ATV.
On trouve toujours une solution, si l’on accepte les compromis. Vous aurez une chance de pouvoir rentrer légalement en Autriche, peut-être d’y rester et même éventuellement d’obtenir votre naturalisation. Quant au gouvernement, il sera débarrassé de vous, conservera un pouvoir discrétionnaire (?) sur votre entrée et votre séjour dans cotre véritable patrie et disposera d’une jurisprudence qui lui permettra de chasser d’Autriche des centaines d’autres Arigona au destin semblable au vôtre. Qui donc sera le gagnant et qui sera le perdant dans ce maquignonnage que vous offre le gouvernement ?

« Une honte qui crie à la face du ciel»
L’offre que vous a faite le gouvernement vous place dans la situation des personnages du célèbre dessin du caricaturiste Dusan Petricic, qui représente deux joueurs d’échecs avec sur la table des pièces d’échecs pour l’un et un revolver pour l’autre. Votre vieux protecteur, le curé Josef  Friedl, semble l’avoir bien compris aussi. Est-ce pour cette raison que lui aussi vous a conseillé le 15 juin de quitter le pays de votre plein gré ? Il n’est pas exclu qu’il subisse des pressions politiques, dans la mesure où, selon ses propres dires, Wilhelm Molterer, chargé de relations avec la presse à l’ÖVP l’a appelé de la part du Secrétaire général de l’ÖVP, Hannes Missethon et lui a demandé s’il pouvait résoudre le conflit politique déclenché par votre séjour et vous abriter chez lui. Le prompt démenti apporté par l’ÖVP à cette affirmation montre à quel point votre cas atteint ce parti non seulement au plan moral, mais au plan politique. Mais si vous cédiez à ces pressions, ce serait précisément ce que Friedl appelait lui-même dans une interview accordée le 23 décembre 2008 à l’hebdomadaire viennois « Falter », « une honte qui crie à la face du ciel».
Eh bien, si vous acceptiez la proposition du gouvernement, cette même honte retomberait aussi sur vous. Vous encourageriez les deux partis au pouvoir à poursuivre et aggraver leurs violations des droits humains sous le couvert de lois inhumaines. On ne peut attendre autre chose de ces deux partis qui depuis longtemps ont trahi respectivement les principes.humanistes du socialisme et les valeurs chrétiennes. Tout à fait consciemment et avec cette bonne dose de sadisme à l’égard du plus faible si caractéristique des puissants, ils œuvrent à une société à deux vitesses. L’une pour les stars du monde de la culture, du sport ou du show biz, sans parler des hommes d’affaires, et une autre pour les simples mortels. Pour les premiers on contourne la loi sans problème et on les naturalise à grand renfort de médias. Aux autres on applique la loi dans toute sa rigueur et sans aucun égard pour les aspects humains. Non seulement les journaux autrichiens, mais le plus grand quotidien slovène, « Delo » du 19 juin s’en sont fait l’écho. Si au moins vous étiez Ailsar Alibuni, « le prochain top model d’Allemagne », les puissants vous traiteraient comme elle, qui, ainsi que l’écrivait le 13 juin le quotidien « Österreich », était elle aussi entrée illégalement en Autriche, on oublierait sûrement ce « petit détail » et on vous appellerait « notre compatriote de Haute-Autriche ». Malheureusement vous n’êtes qu’une simplelycéenne, qui a eu la malchance d’être emmenée illégalement en Autriche quand elle était enfant et d’y grandir, qui est devenue un membre de cette société mais à qui l’État applique des mesures de punition collective. Comme dans l’Allemagne nazie, comme en Union soviétique, dans la Chine de Mao ou en Corée du Nord, où tous les membres de la famille, enfants inclus, devaient payer pour les péchés du père - et continuent à le faire.
« Heinz, fais quelque chose ! »
Accepter le maquignonnage que vous propose le gouvernement ne serait rien d’autre qu’accepter d’être expulsée en douceur. Certes il vous serait théoriquement possible de rentrer légalement en Autriche, mais on vous aurait dépouillée de votre véritable patrie. Si en revanche vous osiez vous opposer aux puissants, vous risqueriez d’être expulsée par la force (vulgairement : déportée). Mais tout l’arbitraire d’un système inhumain éclaterait ainsi aux yeux du monde entier, et plus crûment encore que dans le cas du Nigérian Marcus Ofuma, qui le 1er mai 1999 a succombé aux brutalités policières lors de son expulsion forcée. Le drame d’une enfant intégrée dans ce pays est plus émouvant que la tragédie d’un réfugié africain adulte, et les médias ne manqueront pas d’en faire grand bruit. N’oublions pas que le journal le plus lu en Autriche, le « Kronen Zeitung » a plaidé de manière surprenante pour que vous restiez, peu avant la mort de son directeur de l’époque, Hans Dichand, tristement connu pour sa xénophobie.
Pour les autorités cette situation ne sera rien moins qu’agréable. Une partie de l’opinion publique autrichienne est indignée de leur attitude à votre égard. Les Verts ont lancé une pétition pour demander que vous puissiez rester ici et c’est le seul parti présent au Parlement qui vous défende. À l’appel d’ « Asyl-in Not »29 organisations ont appelé à manifester le 18 juin contre la décision de la Cour constitutionnelle vous concernant. Certes, il n’y a eu que 250 manifestants et la presse en a à peine parlé, mais cela prouve qu’il y a dans votre pays des forces qui vous soutiennent. Dans son appel l’organisation « Asyl-in-Not » a fait remarquer qu’« en début d’année une chasse aux sorcières dirigée contre Arigona par des éléments sexistes et racistes avait précédé cet acte de justice politisée ». Des dissensions apparaissent déjà au sein du SPÖ à ce sujet. Franz Voves, gouverneur du land de Styrie a qualifié d’ « inhumaine » votre expulsion et celle de votre famille. Les Jeunesses socialistes ont participé à l’organisation de la manifestation viennoise et leur Président, Wofgang Moitzi, juge  «  honteuse et indigne» la décision de la Cour Constitutionnelle. L’évêque catholique de Linz, Ludwig Schwarz, a demandé dans le Kirchenzeitung der Diözese Linz (Journal ecclésial du diocèse de Linz , Ndlt)de « préférer la clémence au droit » et l’évêque protestant luthérien, Michael Bunker, ainsi que le superintendant du land, Thomas Hennefeld, a demandé une nouvelle fois, le 15 juin dernier, de prévoir un droit de séjour pour ces « personnes bien intégrées qui vivent depuis des années en Autriche » et rappelé les paroles du Président Heinz Fischer selon lesquelles le droit ne doit pas entrer en contradiction avec l’humanité. « Heinz, fais quelque chose ! », disait la pancarte que le porte-parole du KPÖ (Parti communiste autrichien, Ndlt) Didi Zach et le prochain Conseiller communiste de district, Wolf Jurjans, ont plantée devant le palais présidentiel.
Lève-toi et lutte !
« Heinz » fera-t-il quelque chose ? On peut en douter. D’autres institutions qui militent pour un revirement moral de la société feront-elles entendre leur voix? On peut aussi en douter. À quelques exceptions près la hiérarchie catholique se tait. Les autres confessions religieuses également, sauf les luthériens. Et les intellectuels font de même. On attend toujours que les écrivains, artistes, professeurs d’université, enseignants du premier et second degré, pédagogues de renom et psychologues se mobilisent pour que vous restiez en Autriche. Malheureusement leurs organisations n’ont pas lancé de pétition, pas pris de position collective, pas protesté - rien. Mais les voix de l’extrême-droite, elles, se font d’autant mieux entendre, et leur effet dévastateur se fait déjà sentir. Les habitants de Frankenburg, où vous vivez, et qui vous soutenaient encore massivement en 2007, se sont maintenant, pour la majorité, détournés de vous. Les temps sont malheureusement plus difficiles désormais et à une époque où les perspectives d’avenir s’assombrissent, l’opinion publique est plus sensible aux sirènes de l’extrême-droite. En un tournemain la sympathie qu’on éprouve pour quelqu’un ou quelque chose peut se transformer en une haine aveugle. Surtout dans les zones rurales.
Ne perdez pourtant pas courage. On ne vous sert pas la patrie sur un plateau d’argent, il faut la conquérir de haute lutte. Le temps des larmes et des menaces de suicide est révolu. N’ayez pas une attitude victimaire et surtout ne vous laissez pas convaincre de quitter l’Autriche. Le faire signerait votre arrêt de mort, au plan personnel et moral. Et la meilleure défense, c’est l’attaque. Contactez les personnes et les organisations qui vous soutiennent, parlez, écrivez, organisez avec elles la résistance et tenez bon, même si on vous exile hors d’Autriche. En exil on peut continuer le combat. Courage, levez-vous et luttez ! Et n’oubliez pas : si vous obtenez le droit de rester dans ce pays (et c’est mon souhait le plus cher), votre lutte n’est pas finie pour autant. Il y a tant d’autres Arigona dans ce pays (le vôtre). Ne l’oubliez jamais. Et n’oubliez pas non plus que vous aurez toujours des soutiens dans ce combat.
Amicalement
Vladislav Marjanović



jeudi 11 février 2010

Ça s’est passé dans « cette » Autriche-là : Justice politique, la veille de Noël 2009


par Vladislav MARJANOVIĆ, 8/2/2010.Traduit par  Michèle Mialane, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Leopold Figl, chancelier autrichien,
discours de Noël 1945

La justice des démocraties occidentales est bien étrange. Plus la chute du Mur de Berlin s’éloigne dans le temps, plus elle est susceptible lorsqu’on porte publiquement  des jugements sur des personnes impliquées dans des affaires de droits humains. La justice fait aussitôt entendre son courroux pour - diffamation !
Mais qu’est-ce que la « diffamation » ? Les interprétations de ce mot, que l’on trouve également dans les lois qui régissent les  médias, semblent plutôt élastiques. Un mot qui n’a pas plu et déjà vous êtes accusé d’atteinte à l’honneur des personnes. Que le jugement de valeur (moral de surcroît !) repose sur des faits avérés ou sur une interprétation étroite ne semble plus jouer de rôle. Le contexte n’importe pas. Seul le mot compte. En voici un exemple.
De mortui nihil nisi bene
Ça s’est passé en Autriche. Le 31 janvier 2006 Liese Prokop, ex-Ministre de l’Intérieur est morte subitement. De toute évidence la défunte était appréciée de ses collègues. L’ex-sportive de haut niveau, médaillée d’argent de pentathlon aux Jeux Olympiques de Mexico en 1968, est entrée peu après en politique, dans l’aile droite du parti conservateur  ÖVP. Ce qui lui permit d’être la bienvenue  dans le gouvernement de coalition que l’ex-chancelier Wolfgang Schüssel a formé en 2004 avec le parti d’extrême-droite FDP. La toute nouvelle Ministre de l’Intérieur se mit immédiatement au travail.  Elle réforma la police et se montra dure et inflexible envers les demandeurs d’asile. Elle entreprit d’amender (autrement dit de restreindre) le droit d’asile et des étrangers, en particulier parce qu’elle estimait que 45% des musulmans étaient rebelles  à toute intégration.
Le décès subit de la ministre fut déploré par tous les partis. Wilhelm Molterer, Secrétaire général en exercice du Volkspartei (ÖVP) était « sans voix ». Alfred Gusenbauer, alors Président  du Parti social-démocrate et futur chancelier, salua une « femme d’envergure » et une «  politicienne hors du commun », tandis qu’Alexander von Bellen, qui cette année-là présidait aux destinées des Verts, loua l’esprit d’ouverture de la défunte ministre. On fit ensuite à celle-ci des obsèques solennelles, auxquelles assista la plus haute instance morale du pays, le Président fédéral autrichien.
Pendant que les VIP célébraient un deuil public, un homme du commun osa exprimer un  autre avis. C’était le dirigeant de l’association «  Asyl in Not » (Droit d’asile en danger, NdlT), Michael Genner. Moins de 24 heures après la mort de Madame Prokop, il publia un communiqué qui débutait ainsi : « Une bonne nouvelle en ce début d’année : Madame Prokop, Ministre de la Torture et de la Déportation, est morte. Le souvenir des souffrances endurées par des personnes recherchant désespérément, mais en vain, un abri, restera pour toujours lié à son nom. » et s’achevait par cette sentence : « Madame Prokop était une criminelle en col blanc, espèce dont la cruelle histoire de ce pays offre nombre d’exemples. »
 
Ces paroles, publiées dans un simple communiqué d’une association, firent l’effet d’une bombe. Tous les journaux conservateurs autrichiens (il n’en existe d’ailleurs pas d’autres), depuis la « Presse » jusqu’au journal du métro, « Heute », clouèrent au pilori le manque de cœur de son auteur. De mortui nihil nisi bene (Des morts, on ne doit parler qu’en bien) : les médias rappelèrent la bonne vieille coutume que respectaient les peuples de l’Antiquité. Comme l’article de Michael Genner y faisait infraction, la famille de la défunte s’en mêla et de sa propre initiative (ou peut-être pas ?) porta plainte pour diffamation.
« J’en appelle à la liberté de la presse »
Le premier procès a eu lieu le 25 mai 2007 et n’a duré qu’une demi-heure. La juge Lucie Kaindl-König s’est efforcée de traiter les faits avec grande objectivité. À ses yeux, peu importaient les excuses écrites formelles que Genner avait présentées le 8 janvier pour la phrase incriminée. Et encore moins la tragédie vécue par les réfugiés et leurs familles du fait des mesures renforcées qu’on leur avait appliquées lorsque  Madame Prokop était ministre et des maltraitances qui en avaient été le corollaire. « Le Tribunal sait bien que les réfugiés subissent un traumatisme du fait de la rétention administrative » déclara la juge, balayant ainsi d’un revers de main les arguments de Genner relatifs aux tortures physiques et psychiques subies par les réfugiés. Seul l’intéressait ce que Genner entendait par  «déportations »  et « criminels en col blanc » ainsi que par « raciste ». Dans cette optique elle demanda (provocation ?) : « Madame Prokop était-elle raciste elle aussi, ou était-ce seulement le cas de ses fonctionnaires ? » À la parade de Genner : « Les fonctionnaires qui ont exercé une pression », la juge réagit en attaquant : « Saviez-vous, en écrivant cet article, qu’il ferait autant de vagues ?  Saviez-vous que ce que vous écriviez est déshonorant ? Étiez-vous conscient que c’est de la diffamation ?» La réponse de Genner a été claire : « J’en appelle à la liberté de la presse. »
C’était apparemment le nœud  du problème. A-t-on le droit de critiquer des responsables politiques nationaux pour des mesures appliquées à l’encontre d’un groupe de personnes sans être traîné en justice pour diffamation ? Visiblement pas, car, si l’on s’en rapporte aux termes employés par Madame la juge Kaindl-König cela « fera [trop] de vagues ». Pourtant seuls les derniers États totalitaires ont peur des « vagues ».  Ou ne seraient-ils pas les seuls ?
La « diffamation » est, on l’a dit, une notion assez élastique. Toute critique directe, dès lors qu’elle est publique, peut être « diffamatoire ». Les faits ou preuves comptent alors moins, pour la justice, que les termes employés. Il s’agit donc de faire très attention et de s’(auto)censurer à temps , et si possible d’éviter toute polémique directe, même sous forme de lettre ouverte ! Le contenu ou les raisons des critiques publiques adressées à des personnalités politiques n’intéressent pas la justice. C’est en vain que Michael Genner a souligné lors de son premier procès qu’il avait présenté ses excuses à la famille de la défunte et même  proposé de « supprimer  » la phrase incriminée. La juge s’est contentée de remarquer qu’il existe « diverses façons de formuler ». Peut-être parce que Michael Genner, tout en présentant ses excuses, a souligné qu’elles ne « changeaient absolument rien » à son argumentation.
La procédure en est restée là, comme il a déjà été dit, et a été ajournée ... jusqu’au 19 septembre suivant. Et là, la sentence tombe : en première instance Michael Genner est déclaré coupable de diffamation. Selon la juge, il a porté un « jugement excessif » et il est en conséquence condamné à une amende de 1200 € avec sursis partiel à exécution. Michael Genner a fait appel. Il considérait ce jugement « ...non seulement comme une atteinte à la liberté des médias (...) mais aussi l’expression d’une solidarité du tribunal avec le système juridique indirectement critiqué lui aussi ». Mais ce n’était pas l’avis de la Cour suprême. Peu avant Noël 2009 elle a confirmé le jugement du Tribunal de  première instance.
« Une condamnation légitime » ?
Les médias ont pris acte de ce jugement . Le très respecté quotidien « Die Presse » faisait le commentaire suivant : « Le dirigeant de l’association Asyl in Not, Michael Genner, a reçu une condamnation  légitime pour avoir diffamé la défunte Ministre de l’Intérieur.» C’est ce qu’il écrivait dans sa livraison du 20 décembre dernier. Il faut dire que dans le même texte, on faisait remarquer  que « La Cour suprême pose des limites à la liberté d’opinion même dans le domaine politique. » Que faut-il comprendre? Est-ce une approbation ou une manière discrète de pointer une tendance inquiétante du système ?
Difficile de trancher, car l’opinion publique reste muette. Même les partisans de Michael Genner ne pipent mot. C’est bien étonnant, car certains d’entre aux avaient pourtant fait l’éloge de Michael Genner le 27 octobre 2008, à l’occasion de son 60ème anniversaire. Le Président de SOS-Mitmensch Burgenland (SOS –Notre prochain du Burgenland, État fédéral le plus oriental de l’Autriche, Ndlt), Rainer Klien, avait par exemple déclaré : « Un mot relatif à ta notice nécrologique sur Prokop : on doit être autorisé - indépendamment du respect dû aux morts- à exprimer une telle opinion. J’attends chaque jour de voir au banc des accusés les responsables des morts aux frontières extérieures de l’UE ». Volker Kier, Président honoraire d’Asyl in Not et ex-député libéral, avait souligné que « Michael Genner s’engage en faveur des droits humains sans craindre les risques pour lui-même, y compris celui de sa propre destruction. » Toutes ces approbations ont été prononcées devant 150 personnes environ à l’occasion du soixantième anniversaire de Genner. Mais aujourd’hui on fait silence autour de lui.
Ce qui frappe le plus, c’est le mutisme des partis d’opposition, de gauche ou écologistes, d’autant plus, en qui concerne ces derniers, que Michael Genner avait été candidat des Verts au Conseil national [chambre basse du Parlement, NdE]. La députée verte Teresija Stoïsitz lui avait décerné ces louanges : « Le procès fait à Michael Genner est un procès politique. S’il est illégal de dire que les réfugiés ont besoin de protection et que nous leur apportons notre aide pour empêcher leur expulsion, alors je veux bien entrer en délinquance.» L’hebdomadaire « Falter » avait rapporté ces paroles le 17 mai 2006. Et maintenant ?
Un silence de plomb
Bon. On était en pleines fêtes de fin d’année et la sentence de la Cour suprême contre Genner est tombée juste avant Noël. À cette époque on est généralement préoccupé de tout autre chose que de points juridiques délicats. Cela permettait à la Cour suprême de publier son jugement, de confirmer l’accusation de diffamation et la peine relativement légère infligée en première instance sans provoquer quelque réaction indésirable. Les médias y ont fait un vaste écho. Du moins pendant un peu de temps. Puis le silence s’est fait autour de Michael Genner. Aucune organisation, aucune personnalité, pas même issue du milieu de l’immigration, n’a osé mettre en question ce jugement. On aurait pu pourtant s’y attendre, car Michael Genner se bat depuis des années, et de toutes ses forces, pour que les demandeurs d’asile soient traités humainement. Mais son dérapage verbal semblait constituer un obstacle infranchissable. Avoir blessé les proches de Madame la Ministre Prokop juste après sa mort pèse plus lourd, dans l’opinion publique, que l’expulsion de demandeurs d’asile et la dislocation légale de familles, ce qui s’est produit avec son accord et au su de tout le gratin quand elle était ministre. Il semble en tout cas que Genner et son « communiqué de bonne nouvelle » aient fourni à ses adversaires politiques haut placés un argument bienvenu pour discréditer son association et sa personne.
Et de fait : dès le 24 mai 2008 l’éditorialiste Gerald Freihofner, dans ses « Notes de bas de page », traitait Genner de « petit chef communiste » . Non content de reprocher à Genner son appartenance passée à l’organisation d’extrême-gauche « Spartakus », Freihofner l’accuse d’être l’auteur du slogan figurant sur le site Internet de la « Kommunistische Initiative  » (Initiative communiste, KI) sous le sigle de la faucille et du marteau : « Nous nous battons pour le renversement de l’ordre établi !  En tout cas le message est clair : « Laissons tomber Genner ! »
La "pierre de Marcus Omofuma ", d'Ulrike Truger - 2003, Mariahilferstrasse/VienneLes associations de soutien aux migrants et assimilées pensent-elles aussi qu’il vaut mieux se taire dans le cas Genner? Cela n’aurait rien d’étonnant. Ces associations sont dépendantes des subventions de certaines fondations, assez liées à l’establishment. Du reste les milieux gouvernementaux ne se contentent pas de tolérer leurs demandes de non-discrimination raciale, religieuse ou ethnique : ils encouragent leur participation  aux institutions politiques. Ils en ont donné un signal de grande portée symbolique : à Vienne, on a érigé un monument à la mémoire de Marcus Omofuma, un demandeur d’asile nigérian mort des suites de maltraitances policières au cours de son expulsion en 1999. Un monument très moderne, mais impersonnel et abstrait. Peut-être pour ne pas éveiller plus d’émotion que les autorités ne peuvent en tolérer?   Puisque les autorités font quelque chose pour l’intégration, quel sens cela aurait-il de se solidariser avec un marginal critique envers la société si l’on peut parfaitement, sous ce rapport, collaborer avec elles ? Du reste Genner s’est trompé. Sous les successeurs de Madame Prokop la situation des demandeurs d’asile n’a fait qu’empirer.  À bien y réfléchir, le propos de Genner n’était peut-être pas simplement de la « diffamation » ?
On aurait sûrement  pu envisager les choses sous cet angle, si les arguments de Michael Genner avaient été  de pure fiction. Or il n’en est rien. Les exemples qu’il a fournis suffisent à légitimer sa réaction. La violation systématique des droits humains au nom de la loi est, au regard de la morale universelle, bien pire que la tenue de propos irrespectueux sur la  responsable de ces violations  qui vient de mourir. Les souffrances, non pas de quelques, mais de milliers de gens en détresse qui ont échoué en Autriche n’éveillent pas la compassion de la juge de Genner, et pas davantage  celle de l’establishment. Pourquoi en irait-il autrement ? Juge et establishment ne font qu’appliquer les décisions de la Conférence de Dublin. C’est l’Union européenne elle-même qui est derrière cette politique.  Il ne s’agit pas en l’occurrence d’humanité, mais, comme le disait de la solution finale Adolf Eichmann, le modèle du parfait bureaucrate nazi, de statistiques. Si nous éliminons les Juifs, le peuple des seigneurs aura davantage à manger. C’était la logique d’alors. Et la logique actuelle ? Si nous expulsons les migrants et demandeurs d’asile vers leur patrie secouée de guerres et de crises pour y mourir, en Autriche, en Europe et dans tous les pays riches la situation sur le  marché de l’emploi sera moins tendue. Cacher dans sa maison des réfugiés menacés d’expulsion reviendra, comme autrefois pour ceux qui cachaient les Juifs persécutés, à être en infraction avec la loi. Pourtant Michael Genner, en 2006 à Innsbruck, a osé y appeler ses concitoyens.
A-t-on le droit de le lui reprocher ? Peut-être juste autant qu’à ceux qui n’ont pas eu peur de s’opposer à la domination nazie. Le courage civique reste nécessaire aujourd’hui car l’Holocauste ne s’est malheureusement pas limité à l’époque nazie. Cette fois-ci il menace non pas telle ou telle communauté ethnique ou religieuse, mais l’humanité tout entière. On continue à le perpétrer,  mais sous une autre forme, plus perfide mais non moins efficace, et pas dans un seul pays, mais dans le monde entier, grâce à la solidarité planétaire des dirigeants. Déportation ou expulsion forcée, où est la véritable différence ? Discriminer les demandeurs d’asile en leur déniant leurs droits ou être antisémite à une certaine époque, où est la différence ? Même les mariages mixtes sont criminalisés, on les brise par force et on fait éclater les familles. Mais tandis que les dirigeants attestent leur solidarité par des expiations rituelles en mémoire de l’Holocauste, se lavant ainsi les mains de tous les péchés contre la société qu’ils ne cessent de commettre, les victimes, elles, ne se serrent pas les coudes. C’est pourquoi les rares individus qui luttent pour l’humanisation de la société, comme Michael Genner, ne trouvent aucun soutien. Pour combien de temps encore ?