par
Rolando Gómez, 18/12/2014. Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala
Le
sénateur Enrique Erro * est venu dans ma cellule le soir où on lui a
annoncé sa prétendue libération (nous avons su plus tard que ce ne était
pas le cas, mais seulement un transfert à une prison de Buenos Aires).
Il venait réclamer à l'avance ce que je lui avais promis : lui offrir le
jeu d'échecs que je fabriquais à la main avec de la mie de pain, et
qu'il lui avait tant plu me regarder le faire avec patience et du temps à
revendre.
Le jeu n'était pas encore terminé.
J'avais commencé par les pions, faciles à faire, qui avaient une tête
ronde, une coiffure avec une frange et une jupe à franges supposée leur
donner un aspect de pages médiévaux. Mais ceux dont j'étais le plus fier
étaient les fous : un casque à pointe, un blason médiéval sur la
poitrine, et une lance verticale réalisée en insérant un cure-dent dans
la mie avant qu'elle sèche. Les pièces noires étaient colorées avec du
café; les blanches avec de la simple salive et un séchage prolongé, ce
qui leur avait donné une couleur jaunâtre. Les pièces contenaient des
inserts de couleur opposée. Par exemple, le bouclier des fous noirs
avait une croix blanche incrustée, le bouclier des fous blancs un cheval
noir. À cette époque, j'avais suffisamment de temps pour essayer
différents styles et techniques, ce qui me permettait d'écarter ceux qui
ne me satisfaisaient pas. Les chevaux avaient un aspect assez réaliste.
Le roi blanc, qui était alors le seul que j'avais fait, avait une
longue barbe en relief et brandissait une épée couleur café. L'ensemble
qui commençait à prendre forme était d'une certaine manière
impressionnant. Je n'avais jamais pensé jusqu'alors avoir des qualités
d'artisan.
