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jeudi 1 octobre 2015

L'impitoyable humanisme de l'Europe

par Kartésios Καρτέσιος, 25/9/2015. Traduit par  Christine Cooreman, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala 
Original: Ο ανθρωπισμός των σκατόψυχων 

Nous voilà donc débarrassés des prétextes. L’Europe, c'est-à-dire, Merkel, a décidé de créer ce qu’elle appelle des « points chauds » (hot spots), c'est-à-dire, des centres d’identification de migrants et de refugiés, qui seront établis en Grèce et en Italie. Selon le plan, on y identifiera tous ceux qui entrent en UE, l’on y séparera les refugiés des migrants économiques ; les refugiés seront intégrés à la procédure d’asile et, ensuite, seront répartis dans les autres États membres. Les migrants économiques, quant à eux, seront refoulés.
Ce qui veut dire que le chargé du tri posera la question : « Toi, de quoi es-tu menacé ? ». Si le désespéré répond : « D’une bombe », il passera le test. S’il répond : « De faim », il obtiendra la réponse : « Allez, ouste ! Crève, connard !». Et, ça, c’est une politique humanitaire. C’est de la civilisation. Et c’est accepté par tous les gouvernements de l’UE. Qu’ils soient de droite, de gauche ou socialistes. Ils considèrent logique de choisir qui l’on va sauver et qui l’on va envoyer mourir, avec comme seul critère celui de l’argent que le candidat est susceptible d’avoir dans un bas de laine.
Car, en fait, c’est ce qui se passe. Les refugiés syriens sont plus … faciles à digérer par la culture européenne : dans leur majorité, ils disposent d’un bon niveau d’instruction, ils ont laissé des avoirs derrière eux et emporté autant d’argent ou de bijoux qu'ils ont pu mettre dans leur sac à dos. Eux, ils sont bienvenus en Europe, c'est-à-dire, en Allemagne. Ils pourront, dans un premier temps, constituer le nouveau prolétariat des scientifiques. En même temps, il est certain que, une fois le carnage terminé en Syrie, bon nombre de refugiés liquideront les avoirs dont ils disposaient dans leur pays et transfèreront l’argent vers leur nouveau et accueillant foyer européen.

samedi 30 novembre 2013

Violence sexiste : ni régurgitation d'archaïsmes, ni anomalie de la modernité

par Annamaria Rivera, 27/11/2013. Traduit par  Fausto Giudice
Original : Violenza sessista: né rigurgito dell’arcaico, né anomalia della modernità

Maintenant que le fémicide et le féminicide (ou gynécide, gynocide) ont attiré l'attention des médias et des institutions, le risque est grand que, constituant un thème en vogue, la violence de genre soit utilisée pour vendre, alimenter les news, et solliciter le voyeurisme du public masculin. Un deuxième risque, déjà visible, est que la dénonciation et l'analyse soient absorbées, donc émoussées et banalisées par un discours public - médiatique, institutionnel, mais aussi des "expert-es " -, constellé de clichés, de stéréotypes, de lieux communs, plus ou moins grossiers. Essayons d'en démonter quelques-uns, maintenant que les projecteurs sur la Journée internationale contre la violence de genre se sont éteints et que la logorrhée s'est quelque peu tarie.
Tout d'abord : la violence de genre n'est pas une régurgitation d'archaïsmes ni une  anomalie de la modernité. Bien qu'elle soit l'héritière de croyances, de préjugés, de structures, de mythologies propres aux systèmes patriarcaux, elle est un phénomène intrinsèque de notre époque et de notre ordre social et économique. Elle est d'ailleurs tout à fait transversale, étant présente dans les pays dits avancés comme dans ceux dits arriérés, dans les classes sociales les plus diverses, dans des milieux cultivés ou incultes.

Le dogme selon lequel la modernité occidentale serait caractérisée par un progrès absolu et incontestable dans les relations entre les genres, tandis que les autres seraient immergé-es dans les ténèbres du patriarcat, est dénué de tout fondement.  Pour prendre des données connues, selon le dernier rapport (2013 ) sur le Gender Gap (fossé entre les genres) du Forum économique mondial, dans 136 pays sur tous les continents, les Philippines figurent à la 5ème place mondiale pour l'égalité des sexes (après l'Islande, la Finlande, la Norvège et le Suède), tandis que l'Italie n'est qu'à la 71ème, après la Chine et la Roumanie, et dans une tendance contraire à celle de la plupart des pays européens .

Exemples choisis de modernité
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Pourtant, il n'y a pas toujours un rapport inversement proportionnel entre la conquête de l'égalité de genre et la violence sexiste. Le cas de la Suède (mais aussi, à des degrés divers, celui du Danemark, de la Finlande et de la Norvège) est exemplaire. Ce pays, depuis toujours à l'avant-garde pour garantir la parité de genre, de manière à occuper, comme nous l'avons dit, la 4ème place sur 136 pays, connaît un nombre croissant de viols, qui ont quadruplé en vingt ans, au point de concerner une femme sur quatre.  Cela ne dépend pas seulement du fait que le nombre de plaintes a augmenté rapidement à la suite d'une prise de conscience croissante des femmes, mais aussi d'une augmentation réelle des cas.

Pour rester en Europe et faire une référence désormais historique, il convient de rappeler qu'un pays comme la Yougoslavie, qui à l'époque se distinguait par un niveau élevé d'émancipation féminine, certainement plus élevé que dans l'Italie de l'époque, a connu, au cours de la guerre civile, l'horreur des viols ethniques. Le recours au pénis comme arme pour frapper les ennemis à travers le corps des femmes montre, entre autres choses, la continuité entre la haine et à la violence «ethniques» et le viol des femmes, visant à leur anéantissement : le viol cache toujours un désir ou une volonté de s'en prendre à l'identité et à l'intégrité de la personne - femme .

Il existe diverses raisons complexes qui peuvent expliquer pourquoi dans des sociétés " avancées" le nombre de viols et fémicides augmente. Pour en citer une : tous les hommes ne sont pas en mesure ou disposés à accepter des changements qui affectent les rôles et le statut des femmes, qui sont en fait souvent vécus comme une menace pour leur virilité ou pour  leur «droit» à la possession, si ce n'est à la domination.  Le récit de la masculinité est devenu moins crédible aujourd'hui que dans le passé. Et beaucoup d'hommes semblent effrayés par les représentations et les images de la capacité d'entreprendre, y compris sur le plan sexuel, des femmes (plus que par la réalité d'une  autonomie véritable, au moins en Italie, où elle est faible). Cette inadaptation de la société (mâle) se reflète aussi dans la pratique des institutions à l'égard de la violence de genre, souvent tardive  et /ou inadéquate . Par exemple, dans de nombreux cas qui se traduits par un fémicide, les victimes avaient dénoncé à plusieurs reprises leurs persécuteurs.

Tout cela pour dire que le sadisme, la volonté de réifier et / ou détruire les femmes et les autres sont à l'œuvre dans notre propre société, sous des formes plus ou moins latentes, jusqu'à ce que certaines conditions ne permettent plus qu'ils se manifestent ouvertement. Le système de domination et d'appropriation des femmes (pour utiliser le concept clé de la sociologue féministe Colette Guillaumin) a tendance à frapper - de viol ou de fémicide - non seulement les étrangères ou celles qui, comme en Yougoslavie, ont été transformées en autres et en ennemies, mais aussi les femmes avec lesquelles il existe des relations d'intimité ou de proximité. Il suffit de dire qu'à l'échelle mondiale 40 % des femmes tuées l'ont été par un homme proche d'elles. Et, pour évoquer à nouveau l'Europe, selon les Nations Unies la moitié des femmes assassinées entre 2008 et 2010 l'ont été par des personnes auxquelles elles étaient liées par une relation étroite (pour les hommes ce chiffre tombe à 15%).

Pour toutes ces raisons, il faut se méfier des schémas évolutionnistes et d'un facile optimisme progressiste : le préjugé, la domination et /ou la discrimination fondée sur le genre - comme celles fondées sur la «race», la classe ou l'orientation sexuelle - ne sont pas nécessairement un résidu archaïque du passé, un signe d'arriération ou de modernité inachevée, destiné à disparaître bientôt. Ce sont plutôt des traits qui appartiennent intrinsèquement et structurellement aussi à la modernité tardive - peut-être faudrait-il dire la modernité décadente. Pour le dire avec les termes des éditrices de “Il lato oscuro degli uomini”, (Le côté obscur des hommes), un livre précieux  qui vient de paraître dans la collection " sessismoerazzismo " des éditions Ediesse, la violence masculine contre les femmes est à la fois un "produit de l'ordre patriarcal " et "le résultat de transformations modernes des relations entre les femmes et les hommes" (p. 33 ).

Selon un autre lieu commun courant, pour contrecarrer et éliminer la violence de genre il suffirait d'un changement culturel, de manière à ranger définitivement au placard les derniers vestiges de la culture patriarcale et de traditions rétrogrades. Pieuse illusion : peut-on dire que la Suède est un pays dominé par la culture patriarcale ? Bref, s'il est vrai que la violence sexiste est un phénomène structurel, comme c'est admis, elle est ancrée dans de multiples dimensions. Pour le dire succinctement, la domination masculine a une matrice culturelle et symbolique, certes, mais aussi très matérielle. Si nous nous limitons au cas italien, le néolibéralisme, la crise de l'État-providence, l'exaltation du modèle du libre marché, les privatisations, puis  la crise économique et les politiques d'austérité ont signifié pour les femmes un retour en arrière dans de nombreux domaines. Et le retour en arrière signifie une perte d'autonomie, donc une perte de confiance en soi, une subordination et une vulnérabilité plus grandes.


Bien sûr, en Italie, une contribution majeure à la réification - marchandisation du corps des femmes a été apportée par la télévision, en particulier celle de Berlusconi. Généralement vulgaire, sexiste et raciste, elle a été et est un élément crucial de l'offensive contre les femmes et leurs revendications d'égalité, d'autonomie et de libération. Elle a fini par conditionner non seulement le langage des politiciens, de plus en plus ouvertement sexiste, mais la structure même du pouvoir et des institutions politiques. Sans parler de l'utilisation du corps des femmes comme des pots-de-vin : échange de marchandises d'échange d'un système si large et profond de corruption qu'il est devenu système de gouvernement. Et il est indéniable que, aujourd'hui en Italie, il y a une complicité considérable de la société,  des institutions, de l'opinion publique, même d'une partie de la population féminine avec un tel imaginaire et une telle utilisation du corps des femmes .

Et alors,  il n'y a rien à faire? Bien au contraire. Mais la question doit avant tout être posée en termes politiques. Ce n'est pas la récente décision - mesure typique de "large entente" [cohabitation à l'italienne actuellement au gouvernement, NdT] - qui affronte la question de la violence masculine en termes d'urgence (et à côté de mesures répressives contre le «terrorisme» des opposants au TGV Turin-Lyon, les vols de cuivre et autres) qui va nous apporter le salut. Nous ne pouvons pas non plus avoir la naïveté de croire que l'attention accordée à cette question par les institutions et les médias dominants représente un progrès certain et irréversible. Et ce n'est pas non plus principalement aux femmes de soigner (encore une fois !) le " côté obscur des hommes ". C'est à nous toutes qu'il échoit de contribuer à reconstruire une subjectivité collective libre, combative, consciente de sa propre autonomie et détermination, à même de saper l'exercice de la domination masculine, à quelque échelle et dans quelque contexte il se manifeste .




 

mercredi 27 juin 2012

Les élections en Barbarie

Après le triomphe du parti des Frères musulmans en Egypte, la presse occidentale n’a pas manqué d’exprimer son inquiétude. Quelques articles d’opinion suivis d’une pléthore de commentaires anonymes en bas de page les ont même qualifiés de « terroristes-prêts-à-nous-envahir », ce qui permettrait de justifier probablement quelque nouvelle intervention diplomatique, économique ou militaire dans la zone – de la part des mêmes qui, face aux véritables tragédies humanitaires, prennent leur temps, se cantonnent aux discours ou détournent le regard.
De toute façon, même si nous n’avons pas encore ce type de réponses internationales, la grande presse au moins - la presse bâillonnée qui bâillonne - joue son rôle traditionnel en réveillant les tribalismes ancestraux.
 
Pour nous qui sommes favorables à un progrès de l’histoire dans la ligne des droits des majorités et des minorités, des libertés individuelles et collectives qui passent avant toute hiérarchie politique et sociale, les réactions des islamistes les plus conservateurs ne représentent aucune promesse d’avancée dans une telle direction mais plutôt le contraire. Encore moins les puristes fanatiques comme les Talibans qui se prennent pour les maîtres de toute la morale de cet univers et se croient autorisés à l’imposer aux autres ; ou encore les dictateurs religieux ou séculiers à l’ancienne comme Al-Assad en Syrie, qui, dès qu’ils sentent leur trône menacé, fusillent des innocents dans leur propre peuple.

Pour autant, les réactions basées sur n’importe quelle autre tradition religieuse n’en sont pas moins agressives et arbitraires, non tant par leur aspect religieux mais surtout de par leurs intérêts matériels. Comme dans les lettres de Christophe Colomb et dans les chroniques de tous ses successeurs, alors que sur chaque page on peut lire le nom de Dieu répété à l’envi, on observe en même temps de quelle façon leurs actions les conduisent toujours à l’or maudit des peuples sauvages.

Au cours des dernières décennies, l’accusation de terrorisme a facilité non seulement l’abolition de la maxime de Jésus qui préconise de tendre l’autre joue à son agresseur - ce qui peut se comprendre - mais elle a aussi introduit une prescription très audacieuse et créative qui dit : nous devons agresser celui qui pourrait nous agresser un de ces jours. C’est ce qu’on appelle l’autodéfense préventive. N’importe quelle loi de n’importe quel Code civil, ancien ou moderne, la condamnerait en tant que crime absurde ou paranoïaque. Mais pas les lois internationales qui sont restées médiévales et ne reposent pas sur le droit mais sur l’intérêt et la force. Même la plus ancienne des règles morales de l’histoire civilisée, répétée par les sages de la Chine à La Nouvelle Angleterre et en Extrême Occident - « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse » - est violée chaque jour au nom du droit à l’autodéfense.
 
Si nous étions naïfs, nous trouverions curieux que nous, les démocrates occidentaux, ayons soutenu des dictatures comme celle de Moubarak en Egypte et que lorsque le peuple élit quelqu’un selon le système électoral au nom duquel nous avons envahi plusieurs pays, nous les qualifions de terroristes simplement parce que nous n’aimons pas le vainqueur ou parce qu’il représente la culture et la religion de « l’ennemi ». La démocratie, c’est bon pour nous qui sommes civilisé et qui savons choisir, mais c’est mauvais pour eux parce que ce sont des barbares et qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent. Il en est de même pour notre nationalisme qui est du patriotisme, le bon, le nationalisme des autres   étant un terrorisme dangereux.
 
C’est étonnant que nous, les Occidentaux, appelions « terroristes-prêts-à-nous-envahir » les Égyptiens ou certains de leurs gouvernements dont nous devons nous protéger- et nous prémunir- quand on sait que l’Egypte comme n’importe quel autre pays périphérique n’a jamais envahi aucun pays occidental. L’Occident par contre possède une longue histoire d’invasions et de destructions de ce pays qui va   des invasions militaires par la France et l’Angleterre jusqu’aux invasions économiques comme par exemple celle en rapport avec l’histoire de son coton. Les puissances occidentales ont pillé et détruit ce pays assez régulièrement. Nous pouvons en voir une petite partie symbolique dans les musées du monde riche nommée par celui-ci « donations généreuses » - donations typiques des pays colonisés ou sous contrôle étranger.
 
Les Égyptiens n’ont jamais fait la même chose à aucune puissance occidentale non pas qu’ils soient « bons » mais probablement parce qu’ils ne possèdent pas d’armée aussi héroïque. Nous continuons néanmoins à répéter ce que la grande presse – le bras droit des pouvoirs sectaires, une autre forme de poursuite de la politique par d’autres moyens -injecte quotidiennement dans l’esprit et le cœur des démocrates, rationnels et compatissants.

Gerhard Mercator, 1630
 
Autrefois, les cartes européennes désignaient les régions du nord de l’Afrique sous le nom de Barbarie. Aujourd’hui, la grande presse les qualifie de terroristes ou fanatiques qui veulent prendre le contrôle du monde. Ce sont deux façons de perpétuer la peur en Occident   et des agressions en perspective en Orient. Comme la grande presse de l’autre côté n’est pas très différente, au lieu d’un Dialogue des Cultures et des Civilisations, nous sommes face à une guerre des Sourds étendue, qui comme toute guerre sert les intérêts de quelques-uns au nom de tous.
 
Il est évident qu’un grand nombre de lecteurs intelligents n’adhèrent pas à ce discours. On peut supposer que ceux-ci seront chaque jour plus nombreux et les statistiques   rendent plus nerveux et plus agressifs ceux qui contrôlent le pouvoir dans le monde. Pour le moment, néanmoins, pendant qu’ils planifient quelque nouvelle révolution démocratique, ils continuent d’appliquer la bonne vieille méthode : mentez, faites peur, il en restera toujours quelque chose.