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mardi 9 décembre 2014

Mexique: ce sont tous des Abarca*

par John M. Ackerman, 8/12/2014. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: México: Todos son Abarca

À la mémoire de Vicente Leñero ** et Alexander Mora***,
exemples de dignité rebelle et graines de révolution

L'effervescence sociale et de la solidarité internationale suscitées par le massacre  d'Iguala ont déjà dépassé en puissance les événements à la fois de 1968 et de 1994 au Mexique. Ni le mouvement étudiant historique des années soixante ni le soulèvement indigène des  années quatre-vingt-dix  grands n'avaient réussi en aussi peu de temps à provoquer un si fort basculement de la conscience et de l'autonomisation sociale. Les nouveaux temps de maturation citoyenne,  de communication numérique et d'effondrement impérial ont facilité l'émergence d'un mouvement national dont la flamme pourra difficilement être éteinte à  court terme.
http://tlaxcala-int.org/upload/gal_9630.jpg
"Aujourd'hui est un jour nuageux et triste, mais ce crime d'État ne restera pas impuni. Si ces meurtriers pensent que nous allons pleurer la mort de nos garçons, ils se trompent. A partir d'aujourd'hui, nous désavouons le gouvernement assassin d'Enrique Peña Nieto. Que le Président nous écoute bien : les jours de vacances pourront venir pour ceux qui ne ressentent pas la douleur, mais il n'y aura pas de repos pour le gouvernement  peñiste S'il n'y aura pas de Noël pour nous, il n'y en aura pas non plus pour le gouvernement. Nous savons que la mort  d'Alexander servira à faire fleurir la  révolution".

mardi 13 août 2013

À L'ASSAUT! La grande journée de lutte contre la base d'écoutes US de Niscemi en Sicile

Enrico Montalbano
Original :  L'ASSALTO: la grande giornata NO MUOS
Español
  
EL ASALTO: el gran día NO MUOS en Niscemi (Sicilia)
English
 
THE ASSAULT: the great NO MUOS day in Niscemi (Sicily)
 

Le mouvement No MUOS, né pour s'opposer à la réalisation de la deuxième base US, le MUOS (Mobile User Objective System), sur le territoire de la commune de di Niscemi, dans la province de Caltanissetta) a vécu le 9 août une grande journée de lutte : une grande manifestation à l'intérieur de la réserve naturelle de La Sughereta et une occupation pacifique et symbolique d'une partie de la zone militaire US. Après une année de lutte pour la défense du territoire et de la santé, des milliers de personnes ont franchi les  clôtures et forcé les barrages policiers.





MUR NO MUOS À PALERME

mardi 5 février 2013

Inde : ça chauffe à Odisha! La population ne veut pas de l'aciérie POSCO !

La population du district d'Odisha, dans l'Etat d'Orissa, sur la côte orientale de l'Inde, au sud du Bengale occidental, ne veut pas de l'usine sud-coréenne POSCO et elle le fait savoir par tous les moyens depuis des années. Ces derniers jours, la police est venue pour tenter d'évincer les paysans chassés de leurs terres, qui ne se laissent pas faire.Ne ratez pas les déclarations de l'officier de police et du business-député de droite Jay Panda, du parti Biju Janata Dal (BJD) -allié au BJP, le parti "national-hindouiste" qui gouverne l'Orissa - qui mentent comme des arracheurs de dents...


http://petitions.aidindia.org/Posco_2008/map.jpg

Voir le film "Ama Bhita Maati Bachao" (2007), de  Girish Pant et Rajkumar, sur cette lutte

dimanche 27 janvier 2013

La tenace persistance zapatiste

par Raúl Zibechi-Traduit par el Viejo, La voie du jaguar
La mobilisation des communautés zapatistes le 21 décembre et les trois communiqués de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) le 30 du même mois ont été reçus avec joie et espérance par beaucoup de mouvements antisystème et de lutte anticapitaliste en Amérique latine.
Immédiatement, les médias de ces mouvements ont reflété dans leurs pages l’importance de la mobilisation massive, qui s’est produite en des moments difficiles pour ceux qui s’obstinent à résister au système de mort qui nous dégouverne.
Les dernières années ont été particulièrement complexes pour les mouvements qui s’acharnent à construire un monde nouveau à partir d’en bas. Dans la plus grande partie des pays d’Amérique du Sud, la répression contre les secteurs populaires n’a pas cessé, bien que la majorité des gouvernements se donnent pour progressistes. Parallèlement, ils ont mis en marche un ensemble de « politiques sociales » destinées, à ce qu’ils disent, à « combattre la pauvreté », mais qui cherchent en réalité à empêcher l’organisation autonome des pauvres ou à la neutraliser quand elle a atteint un certain stade de développement.
Les politiques sociales progressistes, comme le montrent bien les cas de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay, entre autres, n’ont pas réussi à réduire l’inégalité, ni à distribuer la richesse, ni à réaliser des réformes structurelles, mais elles ont été très efficaces quand il s’est agi de diviser les organisations populaires, de planter des coins dans les territoires contrôlés par les secteurs populaires, et dans bon nombre de cas de dévier les objectifs de la lutte vers des questions secondaires. Elles n’ont pas touché à la propriété de la terre et d’autres moyens de production. Les politiques sociales cherchent à atténuer les effets de l’accumulation par dépossession, sans modifier les politiques qui alimentent ce modèle : les mines à ciel ouvert, les monocultures, les barrages hydroélectriques et autres grands travaux d’infrastructure.
À l’exception du Chili et du Pérou, où la lutte du mouvement étudiant et la résistance contre les mines restent vives, dans la plupart des pays l’initiative est passée aux mains des gouvernements, les mouvements antisystème sont plus faibles et plus isolés, et nous avons perdu l’horizon stratégique. Le travail territorial urbain, à partir duquel ont été lancées de formidables offensives contre le néolibéralisme privatiseur, se trouve dans une ruelle qui à court terme ressemble à une impasse, car les ministères du Développement social, de l’Économie solidaire et autres ont commencé à s’infiltrer sur les territoires en résistance avec des programmes qui vont des transferts monétaires aux familles pauvres à divers « soutiens » à des démarches autoproductives. Initialement les mouvements reçoivent cette aide dans l’espoir de se renforcer, mais en peu de temps ils voient comment la démoralisation et la désagrégation gagnent leurs rangs.
Que peut faire un collectif de base qui, au prix d’un énorme sacrifice sur la base d’un travail collectif, met sur pied un centre de baccalauréat populaire dans un quartier, et constate peu après que le gouvernement crée un autre centre de bac tout à côté, avec une meilleure infrastructure, des cours identiques, et même en lui donnant le nom d’un révolutionnaire connu ? La réponse est que nous ne savons pas. Que nous n’avons pas encore appris à travailler sur ce qui fut nos territoires, et qui à présent est envahi par des légions de travailleuses et travailleurs sociaux aux discours tout ce qu’il y a de progressistes, voire radicaux, mais qui travaillent pour ceux d’en haut.
Le zapatisme est sorti renforcé de cette politique de siège et d’anéantissement, militaire et « social », où l’État s’est efforcé de diviser par des « aides » matérielles comme compléments des campagnes militaires et paramilitaires. C’est pourquoi nous sommes si nombreux à avoir reçu avec une énorme joie la mobilisation du 21 décembre. Non pas parce que nous les soupçonnions de ne plus être là, chose que seuls ceux qui s’informent dans les grands médias peuvent croire, mais parce que nous avons constaté qu’il est possible de traverser l’enfer de l’agression militaire ajouté à des politiques sociales de contre-insurrection. Connaître, étudier, comprendre l’expérience zapatiste est plus urgent que jamais pour nous qui vivons sous le modèle progressiste.
Il est vrai que le progressisme joue un rôle positif par rapport à la domination yankee, en cherchant une certaine autonomie pour un développement capitaliste local et régional. Face aux mouvements antisystème, néanmoins, ceux qui prétendent suivre le chemin de la social-démocratie ne se différencient absolument pas des gouvernements antérieurs. Il est nécessaire de comprendre cette dualité à l’intérieur d’un même modèle : la collision progressiste avec les intérêts de Washington mais en restant dans la même logique d’accumulation par dépossession. Au sens strict, il s’agit d’une dispute sur qui doivent être les bénéficiaires de l’exploitation et de l’oppression de ceux d’en bas ; les bourgeoisies locales et les administrateurs des partis « de gauche », alliés avec un certain syndicalisme d’entreprise, réclament ce rôle avec sa part de butin.
Le parcours zapatiste nous laisse quelques enseignements à nous, les mouvements et personnes qui vivent « assiégés » par le progressisme.
En premier lieu, l’importance de l’engagement militant, la fermeté des valeurs et des principes, le fait de ne pas se vendre ni céder, si fort et puissant que paraisse l’ennemi, et si isolés et faibles que soient les mouvements antisystème à un moment donné.
Deuxièmement, le besoin de persister dans ce que chacun croit et pense, au-delà des résultats immédiats, des supposés succès ou échecs momentanés dans des conjonctures qui bien souvent sont fabriquées pas les médias. Persister dans la création de mouvements non institutionnels ni prisonniers des temps électoraux est la seule manière de construire avec solidité et à long terme.
Troisièmement, l’importance d’une façon différente de faire de la politique, sans laquelle il n’y a rien au-delà du médiatique, de l’institutionnel ou de l’électoral. Un intense débat traverse bon nombre de mouvements sud-américains pour savoir s’il convient de participer aux élections ou de s’institutionnaliser de diverses manières, afin d’éviter l’isolement du travail territorial et de pénétrer dans la « vraie » politique. Les zapatistes nous montrent qu’il y a d’autres façons de faire de la politique qui ne tournent pas autour de l’occupation des institutions de l’État, et qui consistent à créer, en bas, des manières de prendre les décisions collectivement, de produire et reproduire nos vies sur la base du « commander en obéissant » (mandar obedeciendo). Cette culture politique ne convient pas à ceux qui prétendent se servir des gens ordinaires comme marchepieds pour leurs aspirations individuelles. C’est pourquoi tant de politiciens et d’intellectuels du système rejettent ces nouvelles manières, dans lesquelles ils doivent se subordonner au collectif.
Quatrièmement, l’autonomie en tant qu’horizon stratégique et pratique quotidienne. Grâce à la manière des communautés de résoudre leurs besoins, nous avons appris que l’autonomie ne peut être seulement une déclaration d’intentions (aussi valable soit-elle), mais qu’elle doit reposer sur l’autonomie matérielle, depuis la nourriture et la santé jusqu’à l’éducation et la façon de prendre des décisions, c’est-à-dire de nous gouverner.
Dans les dernières années, nous avons vu des expériences inspirées du zapatisme hors du Chiapas, y compris dans quelques grandes villes, ce qui montre bien qu’il ne s’agit pas d’une culture politique valide seulement pour les communautés indigènes ce cet État mexicain.
Images de l'exposition collective Autonomous InterGalactic Space Program organisée par l'artiste Rigo 23 à la galerie redcat, Los Angeles 2012

samedi 10 novembre 2012

Le vrai scandale des gaz de schiste

logo de franceculture 


En décembre 2010, 300 personnes réunies au pied du Larzac lancent un mouvement sans précédent contre l'exploitation du gaz de schiste. Un mois plus tard, plus de 100 000 personnes les ont rejointes au travers d'une pétition. En six mois, des dizaines de collectifs vont naître. De Montélimar à Montpellier, en passant par les Cévennes et le Larzac, puis du Bassin parisien au Jura et à la Lorraine, des milliers de "refusants" vont se lever face à cette menace pour leur environnement et leur santé, contre une décision prise sans information et sans concertation. Pourquoi? Et pourquoi une classe politique en apparence unanime décide-t-elle aussitôt le vote d'une loi qui, au final, ne règle rien? Ce livre répond à ces questions, mais il va beaucoup plus loin.
     L'enjeu de cette gigantesque bataille de l'énergie dépasse les frontières françaises et, presque partout dans le monde, l'on fore déjà à la recherche de ce gaz. Il y a bien une histoire secrète des gaz de schiste, qui mène de l'ancien vice-président américain, Dick Cheney, au demi-frère d'un certain Patrick Balkany, en passant par la haute administration de notre pays. De même qu'il existe des liens profonds entre les milliardaires Paul Desmarais et Albert Frère, d'un côté, et le Président Sarkozy, de l'autre. L'affaire des gaz de schiste est aussi un formidable révélateur de nos appétits de consommation, de notre aveuglement devant la crise climatique et de l'affaissement de l'esprit démocratique. Et elle ne fait que commencer. Brûlerons-nous jusqu'à la dernière molécule de gaz, quitte à détruire paysages, cultures et nappes phréatiques? N'est-il pas temps de réfléchir?


Marine Jobert est journaliste. François Veillerette est porte-parole de l'association Générations futures. Il esr le co-auteur du livre Pesticides, révélations sur un scandale français.(4ème de couverture)
  • 10.11.2012 - Terre à terre
    L'industrie minière mondiale 52 minutes Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lectureRecevoir l'émission sur mon mobile

    Avec William Sacher, docteur en sciences de l'atmosphère et du climat de l'université McGill à Montréal et Alain Denault, sociologue et philosophe, auteurs de "Paradis sous terre : comment le Canada est devenu la plaque tournante de l’industrie minière mondiale" (Rue de L'échiquier, 2012)

  • 06.04.2012 - Science publique│11-12
    Faut-il faire l'impasse sur le gaz de schiste en France ? 58 minutes Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lectureRecevoir l'émission sur mon mobilevideo

    Christophe Didier, directeur adjoint des risques sols et sous-sol de l’ INERIS, Monsieur Falque, Délégué général de l’ICREI (Centre International de recherche sur les problèmes environnementaux), François Kalaydjian, Directeur adjoint du Centre de résultats Ressources d'IFPEN, Romain Porcheron, chargé de campagne sur la responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise pour les ...

  • 10.09.2011 - Terre à terre │ 11-12
    "Gaz de schiste" 53 minutes Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lectureRecevoir l'émission sur mon mobile

    Avec : François Veillerette, co-auteur avec Marine Jobert du livre « Le vrai scandale des gaz de schiste » (LLL, 2011) et porte-parole du MDRGF (Mouvement des Générations futures)
AuteursMarine Jobert, François Veillerette
EditionLLL Les Liens qui Libèrent
Année2011

vendredi 16 mars 2012

Pour un mouvement de masse européen de solidarité avec le peuple grec et de résistance active aux politiques d’austérité


Athènes, 13 mars 2012 - Pourquoi les malheurs du peuple grec émeuvent-ils tant l’opinion publique en Europe ? Et pourquoi, de jour en jour, cette émotion de plus en plus diffuse et profonde se transforme-t-elle en volonté d’agir, de faire quelque chose afin de manifester sa solidarité à la population grecque ? La réponse n’est pas difficile : si le drame grec émeut et même révolte les gens, c’est parce qu’il n’est plus perçu comme extérieur à leurs préoccupations, comme un cas isolé, une exception à la règle. En somme, parce qu’il est reconnu comme ce qu’il a toujours été, dès son début, un cas-test inventé et imposé de force par ceux d’en haut afin d’expérimenter et de mesurer sur les cobayes grecs les capacités d’endurance et de résistance des victimes de leurs politiques avant de les généraliser partout en Europe !
Ce n’est donc pas une surprise si le parallélisme entre la Grèce d’aujourd’hui et l’Espagne de 1936 fait mouche et est repris par tant d’acteurs politiques et sociaux en Europe. La résistance du peuple grec en 2012 fait barrage à l’extension de l’agression brutale du capital contre le monde du travail en Europe exactement comme la résistance des peuples de l’ Etat espagnol faisait barrage en 1936 à l’extension de la peste brune –et au déclenchement de la guerre- partout en Europe et au monde ! Si le barrage grec cède maintenant, c’est qu’il y aura bientôt inondation de pratiquement toute la plaine européenne...
Le fait qu’il y a de plus en plus de citoyens européens, de syndicats ouvriers, de formations politiques et de mouvements sociaux qui perçoivent le drame grec comme étant emblématique d’une toute nouvelle époque historique du capitalisme néolibéral, est une nouveauté absolue aux conséquences très importantes. En effet, ceci signifie que le vent est en train de tourner dans cette Europe malgré et contre la propagande officielle, appuyée par les grands médias, qui continuent de prêcher (depuis deux ans !) que « la faute est exclusivement celle des Grecs ». Mais, elle signifie surtout que des franges de plus en plus consistantes des sociétés européennes sont désormais disponibles sinon prêtes à donner à leur sentiment de solidarité envers le peuple grec un sens et un contenu nouveau : celui qui fait de la résistance grecque à la barbarie capitaliste L’AVANT-POSTE d’un combat commun plus universel, qui les concerne directement parce que c’est leur propre combat contre les mêmes politiques du même ennemi de classe !
La conclusion saute aux yeux : les ingrédients sont désormais réunis pour tenter de construire un mouvement de masse en Europe à la fois en solidarité avec le peuple grec et contre les politiques d’austérité pratiquées par les directions de l’UE. Mais, dira-t-on, de quel mouvement parle-t-on ? Quelles pourraient être son ampleur et sa durée, ses structures et sa radicalité ?
Tout d’abord, nous considérons que ce mouvement pourrait et devrait se construire sur la base de caractéristiques fondamentales suivantes : être européen c’est-à-dire s’étendre à tout le continent, être unitaire, « généraliste », de masse, de longue haleine et disposer des structures stables à la base de nos sociétés (comités de base autogérés et fédérés). Nous nous expliquons…
a)      L’exigence d’être totalement unitaire est fondée sur la reconnaissance du fait que les politiques d’austérité actuelles visent un très large éventail des secteurs sociaux, menaçant au moins certains d’eux d’une véritable extinction ! En somme, même s’il y a exagération dans la prétention de nos bons amis américains de parler au nom des fameux 99% de la société, le fait est qu’on n’a jamais vu autant de gens objectivement et parfois, même « subjectivement » unis contre un même ennemi de classe non seulement commun et –chose très importante- perçu comme tel. C’est exactement sur cette « communauté » d’intérêts qu’il faudra bâtir la nature profondément unitaire de ce mouvement, en évitant tout sectarisme et « avant-gardisme ». Le « tous ensemble » doit dominer.
b)      Il est évident qu’une telle situation (plutôt inédite) favorise la création d’un mouvement de masse car il s’agit de vouloir mobiliser et regrouper toutes les victimes de cette véritable « guerre sociale » du capital contre l’écrasante majorité des citoyens. Cette caractéristique est accentuée par le fait que l’offensive réactionnaire n’est plus seulement « économique » mais qu’elle déborde sur le social, le politique et même le culturel et l’éthique. En somme, elle est globale, posant des dilemmes véritablement existentiels à la société et aux citoyens.
c)      Étant donné que ces politiques d’austérité frappent –bien qu’avec des intensités différentes- toutes les populations européennes, il va de soi que ce mouvement peut et doit être européen -et qu’il doit être organisé comme tel-, autrement il est condamné d’avance à l’échec…
d)     La longue durée de ce mouvement est rendue obligatoire par le fait qu’il est censé se confronter à une offensive de longue haleine de l’ennemi de classe global, laquelle nous fait entrer dans une nouvelle période historique. Cette longue durée est renforcée par la perspective -tout à fait réelle- que la crise grecque s’éternise sans pouvoir trouver à court terme une issue favorable à l’un ou à l’autre camp.
e)      La conséquence logique en est que le mouvement européen de masse doit  se préparer à une lutte de longue haleine, planifier ses activités et s’investir dans un projet a long terme. Ceci veut aussi dire qu’il doit se doter des structures non pas éphémères mais ayant une certain continuité et stabilité.
f)       Ce mouvement doit aussi être « généraliste », c’est-à-dire ne pas se limiter a une résistance partielle (p.ex. strictement économique) à l’offensive réactionnaire qui est « globale », étant à la fois économique, sociale, culturelle, patriarcale, environnementale et même « philosophique » et éthique. Il doit donc, regrouper sous le même toit organisationnel toutes les résistances, essayant  – ce qui n’est pas donné d’avance - de les doter d’un dénominateur commun afin de les unifier  dans la lutte.
Ceci étant dit, il reste à cerner avec plus de précision le rôle que devra jouer dans un tel mouvement européen la solidarité avec le peuple grec. D’abord, il faut dire que cette solidarité avec la Grèce n’est pas un fardeau mais plutôt un atout de taille pour la construction et le développement d’un mouvement de masse contre les politiques d’austérité. La résistance du peuple grec émeut - à juste titre - des millions d’Européens et ce faisant elle facilite grandement la prise de conscience que les malheurs des Grecs illustrent le sort que les puissants de ce monde réservent à nous tous. Réagissant d’abord avec leurs tripes face au drame grec, les salariés et autres citoyens européens prennent juste après conscience qu’ils font aussi partie de ce drame, par-delà les frontières et les intérêts dits « nationaux », par-delà et contre toute la propagande officielle. En somme, ils découvrent la communauté d’intérêts de ceux d’en bas et l’internationalisme en acte, chose d’une importance capitale à une époque de crise systémique si cataclysmique qu’elle ressuscite les « démons » (nationalistes, racistes et même…guerriers) des années 30 chez plusieurs factions de la bourgeoisie européenne…
Cependant, il faut admettre que ce sentiment de solidarité n’est pas éternel, il doit être entretenu jour après jour afin d’être suffisamment fort et diffus pour pouvoir « entretenir » un mouvement de solidarité de longue haleine qui soit articulé en comités de base partout en Europe. Alors, les perspectives du « laboratoire » grec sont-elles propices à entretenir l’intérêt, l’émotion et surtout le sentiment de solidarité active que suscite ce drame grec ?
La réponse à cette question capitale est un Oui catégorique. Oui, elles peuvent garantir tout ca pour deux raisons : a) parce que tout indique qu’il n’y a pas d’issue prochaine au drame grec car aucun de ses deux protagonistes (ceux d’en haut et ceux d’en bas) n’a les moyens d’écraser l’autre. Ce qui nous conduit à la conclusion que l’actuel équilibre instable pourrait s’éterniser, conduisant soit à un pourrissement de la situation, soit à des explosions de plus en violentes mais sans lendemain. En tout cas, on peut être sûr que la crise grecque est ici pour y rester et dominera l’actualité européenne (et internationale) pour longtemps. b) parce que la colère de l’immense majorité de la population grecque est si profonde que la suite de l’histoire sera émaillée d’événements et d’explosions de tout ordre aptes à maintenir mobilisée l’opinion publique européenne favorable au combat du peuple grec. Il y a aura sûrement des « temps morts » mais ils ne seront pas en mesure de faire baisser la tension du mouvement de solidarité, d’autant plus que nous pouvons déjà prévoir qu’il y aura de plus en plus d’ « événements » similaires dans d’autre pays européens.
C’est d’ailleurs la crise grecque et le combat du peuple grec qui offrent tout à fait naturellement la revendication et le mot d’ordre central du mouvement européen : refus et répudiation de la dette qui n’est pas la nôtre et refus total des mesures et des plans d’austérité. Et le tout sous l’enseigne très éthique de la notion fondamentale d’« état de nécessité » du droit international qui impose que la satisfaction des besoins élémentaires des humains ait la priorité absolue sur la satisfaction des créanciers. Dans la situation actuelle de polarisation grandissante entre ceux qui prônent la soumission à l’austérité au nom du remboursement de la dette et ceux qui rejettent catégoriquement ce chantage, ces deux revendications/mots d’ordre seraient largement suffisants au moins pour le lancement de ce mouvement européen. Et ceci d’autant plus que chacun (mouvement social, syndicat, force politique ou simple individu) serait libre au sein de ce mouvement de défendre et de mettre en avant ses propres conceptions du contenu et de la forme des luttes à mener à condition, évidemment, de partager et de défendre les deux revendications centrales susmentionnées.
Evidemment, l’acceptation d’un cadre programmatique si peu fourni n’est pas exempte ni de risques ni de dangers pour le développement de ce mouvement. Cependant, ces risques doivent être acceptés et assumés en toute conscience car ce qui importe le plus actuellement, c’est qu’il y ait le plus grand regroupement possible de forces de toute sorte derrière le rejet net et clair des politiques d’austérité de la réaction européenne. Ce regroupement maximal est imposé par le besoin urgentissime de faire apparaitre au niveau européen une force de masse capable de rivaliser avec notre ennemi de classe commun si bien rodé, organisé, expérimenté, coordonné, surarmé et surtout décidé à en découdre avec la plèbe. Ici le facteur temps joue un rôle capital et l’ignorer serait déjà ouvrir la porte à son écrasement : on ne peut pas se permettre le luxe d’attendre que mûrissent ni les fameuses « conditions objectives » ni les mystérieuses « conditions subjectives », car l’ennemi de classe n’attend pas et est déjà en train de lancer une offensive frontale contre laquelle il faut nous défendre avant qu’il soit trop tard. C'est-à-dire avant que le mouvement populaire soit défait et perde toute capacité de résistance -peut être - pour des décennies !...
Voici donc, une première ébauche d’un projet concernant l’urgente nécessité de construire et faire développer en Europe la réponse de ceux d’en bas à la guerre que sont en train de lancer contre eux la Sainte Alliance de l’UE, du FMI et du capital. Le débat est lancé. Passons aux actes…
 

jeudi 11 novembre 2010

Sahara occidental occupé : « Fuera Marruecos ! » - Une intifada au fin fond du monde

par FG, 11/11/2010
Il suffit de regarder les vidéos qui arrivent à franchir le mur d’acier élevé par les forces d’occupation pour s’en convaincre : au Sahara occidental occupé par le Maroc, une véritable intifada est en cours. Comme en Palestine en 1987, les protagonistes en sont les chebeb – les jeunes,  y compris les très jeunes – et les femmes. Un seul cri retentit sur les barricades bricolées par les insurgés : « Fuera Marruecos ! », Dehors le Maroc. Et s’ils le crient en espagnol, c’est parce que l’espagnol est leur langue de communication principale avec le monde extérieur, le monde tout court, autrement dit nous.
Il y a quelques jours, les salopards qu’on désigne sous le terme de « makhzen », autrement dit le pouvoir du roitelet M6, ont fait preuve d’un culot et d’un cynisme qui n’ont d’égal que la chutzpah de leurs amis, alliés et complices de Tel Aviv : ils ont profité de l’ouverture du énième round de négociations avec le Front Polisario à New York pour célébrer à leur manière le 35ème anniversaire de la sinistre Marche verte, qu’il faudrait plutôt appeler la Marche noire. Avant même le lever du soleil, ils ont donné l’assaut au campement de Gdeim Izik, où des dizaines de milliers de Sahraouis s’étaient rassemblés au fil des jours pour exprimer leur ras-le-bol de l’occupation. Les forces de répression ont fait preuve de la sauvagerie que permet l’assurance de jouir d’une impunité totale. En effet, l’ensemble des gouvernements des démocraties occidentales, USA, Espagne et France en tête soutiennent inconditionnellement l’occupation illégale du Sahara occidental, qui ressemble de plus en plus à une autre occupation, celle de la Palestine.
Là-bas, les sionistes de Ben Gourion avaient pris la relève de la puissance occupante, l’Empire britannique, au nom de droits historiques inscrits dans la Bible. Ici, le Maroc de Hassan II a pris la relève de l’Espagne dès la mort du Caudillo, au nom de la « marocanité » historique du territoire. Là-bas, les sionistes avaient instrumentalisé la souffrance endurée par les juifs en Europe et la mauvaise conscience des Alliés. Ici, le makhzen a exploité la déshérence des masses marocaines, entraînées dans une aventure qui leur promettait du pain et des roses et abandonnées par une gauche, à ce point terrorisée par le pouvoir royal qu’elle avalisa toutes ses saloperies, condition pour elle pour accéder au « pouvoir », aux honneurs et aux Mercedes noires.
L’intifada palestinienne de 1987 était partie de la base, sur le terrain, loin de Tunis, où siégeaient l’OLP et son chef Arafat, après leur fuite de Beyrouth en 1982. Par la suite, les « représentants » du peuple palestinien avaient tenté de prendre le contrôle et de canaliser ce soulèvement autogéré. Et surtout de l’utiliser pour négocier le bout de gras avec les sionistes. On connait le résultat : il n’est pas glorieux pour les « représentants » du peuple palestinien.

Le Front Polisario, sans avoir atteint le degré de corruption et de dégénérescence atteint par l’OLP de Mahmoud Abbas, est lui aussi loin du terrain de l’occupation et de la lutte, cantonné qu’il est entre Tindouf, Alger et New York. Il n’a pas les moyens d’aider pratiquement la population actuellement soulevée dans les territoires occupés du Sahara. Celle-ci en est donc réduite à « compter sur ses propres forces tout en recherchant l’aide internationale », pour reprendre une expression utilisée par les Vietnamiens durant la guerre contre l’occupant yankee.

Que peut-on faire pour les Sahraouis soulevés ?
Au moins, s’informer et informer autour de soi, car les médias planétaires semblent dans leur écrasante majorité s’être pliés à l’interdiction émise par le makhzen d’informer en direct depuis le Sahara occidental occupé.
Au plus, interpeller nos dirigeants et « représentants » sur leur appui explicite ou tacite à un régime odieux.

jeudi 21 octobre 2010

Europe : les mouvements sociaux entre violences urbaines et provocations policières

Antisystème ? Bien sûr !
par
Josep Maria Antentas - Esther Vivas, Barcelone
À la suite des incidents du 29 septembre à Barcelone, la critique contre les "antisystème"  a inondé le débat dans les médias en associant, de façon réductrice et hors contexte, la notion d’ "antisystème" et la violence urbaine.
Sans lien commun avec cette image qu’on veut lui coller, la pratique au quotidien des « antisystème » se trouve dans les associations de quartier opposées à la spéculation immobilière, dans le syndicalisme alternatif, dans le militantisme contre le changement climatique, dans les forums sociaux, dans la défense du territoire face aux grandes infrastructures, dans les centres sociaux autogérés, dans la conception d’expériences de consommation alternative et dans le développement de la l’agriculture biologique, ou bien dans les tentatives d’ouvrir une brèche dans le système politique en promouvant des candidatures alternatives. Les mouvements sociaux alternatifs se déterminent comme étant des moteurs du changement social, ils élaborent des propositions novatrices et encouragent à de nouvelles formes de sociabilité, de pensée critique et de création artistique, en libérant la créativité humaine corsetée dans les routines quotidiennes.
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Des policiers allemands révèlent les agissements d’agents provocateurs dans les manifestations
par Rüdiger Göbel, Berlin 
Pendant que la dernière édition du magazine Focus, se référant au Bundeskriminalamt (BKA-Office fédéral de police criminelle, Ndlt) met en garde contre des actions de militants anti-nucléaires contre le prochain transport Castor, l’édition du lundi du Hamburger Abendblatt montre des policiers tapant sur des casseurs et émeutiers, par exemple lors de la contestation du projet «  Stuttgart 21 » : des policiers en uniformes et des « agents provocateurs »(en français dans le texte) en civil. Un policier de 48 ans, qui s’est trouvé avec les cent hommes de sa section au beau milieu du « combat » dans le Schlossgarten (Parc du Château, ndlt) de Stuttgart raconte dans ce journal que l’emploi de canons à eau, matraques et bombes au poivre contre des « citoyens qui manifestaient pacifiquement, des enfants, des retraités et de braves Souabes » lui avaient causé un choc. 400 manifestants ont été blessés. Le Hamburger Abendblatt cite les propos de «  l’insider » : « Quand on emmène des molosses de combat, j’entends par là des unités spéciales de la police, à une manifestation et qu’on les lâche sans raison apparente en leur disant de nettoyer la place, ils mordent sans aucun ménagement. C’est pour cela qu’on les a entraînés et formés. Et ceux qui les ont envoyés le savaient parfaitement. Ils avaient sûrement l’autorisation d’en haut. De très haut. Au minimum du Ministère de l’Intérieur. »

Dans le Parc du Château de Stuttgart le 30 septembre 2010. 
 

mercredi 13 octobre 2010

À Stuttgart, la démocratie-chrétienne perd sa base sociale

Quand les bons bourgeois souabes se révoltent...
À Stuttgart, des citoyens “comme il faut” réinventent la démocratie
par Hilmar Klute, Süddeutsche Zeitung. Tr, 21/9/2010. Traduit par Courrier international, révisé par Michèle Mialane , édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala 
Original : Bahnhofsmission
Le projet pharaonique (coût prévu : plus de 5 milliards d’euros) de construction d’une immense gare souterraine de TGV baptisée Stuttgart 21 jette dans la rue depuis plusieurs mois des milliers d’habitants d’ordinaire peu enclins à la contestation dans la capitale du Bade-Wurtemberg. Une petite révolution, vingt ans après la réunification du pays. Tlaxcala était sur le point de traduire cet article d’Hilmar Klute, intitulé « Bahnhofsmission » (un jeu de mots intraduisible : la « Bahnhofmission » est une association  œcuménique d’aide aux voyageurs en détresse dans les gares) lorsque nous avons découvert que Courrier international l’avait déjà traduit. Nous nous sommes permis de réviser cette traduction, qui comptait des omissions et des erreurs.
Au départ, une affaire de démolition et de reconstruction, de rails et de trains. Entretemps les protestations contre le projet Stuttgart 21 sont devenues un soulèvement de la bourgeoisie. Les classes moyennes font de la politique, car elles rejettent la politique des partis.
Walter Sittler est actuellement l’homme qui donne un visage et une voix à la colère des habitants de Stuttgart. C’est donc à 8 heures du matin qu’est fixée l’heure de notre rencontre, afin que le comédien puisse ensuite filer à sa prochaine émission-débat, où il sera, une fois de plus, question du nouveau mouvement de grogne citoyenne. A Stuttgart, en effet, la population bout de colère contre le projet Stuttgart 21 de construction d’une grande gare centrale souterraine adaptée aux trains à grande vitesse – avec la démolition connexe de l’ancienne gare classée au patrimoine. Cette population bout comme une soupe thaïe très épicée à laquelle les élus et l’administration, au lieu de l’adoucir, ajouteraient une poignée de piments rouges.

Le projet S21
Le projet Stuttgart 21
Lors de l’une des dernières “manifestations du lundi”, ils ont ainsi lancé avec délectation leur grue de démolition à l’assaut de l’aile nord de la gare, tandis que des centaines d’habitants donnaient du sifflet et tempêtaient devant la clôture du chantier. Il n’aurait pas fallu grand-chose pour que ce déploiement de manifestants, jusque-là largement pacifique, dégénère. Beaucoup prétendent qu’ils ne répondront plus de rien lorsque les engins s’en prendront aux arbres du Schlossgarten, le Parc du Château adjacent.
“Les politiques sous-estiment le lien affectif qui unit les habitants de Stuttgart à leur ville”, souligne Walter Sittler, qui ne fait vraiment pas ses 57 ans. Voilà maintenant plus de dix ans qu’il vit à Stuttgart. Il fait partie des quelques personnalités qui, lors de ces manifestations du lundi, résument en termes éloquents devant les caméras ce que beaucoup pensent et disent : “Nous ne voulons pas léguer à nos enfants une ville avec une gare rutilante et tout le reste délabré.”
Car, ici comme ailleurs, il manque de l’argent pour les crèches, les écoles, les pompiers ou la rénovation de bâtiments. Mais ce qui est avant tout flagrant – et qui constitue la note dominante de ce concert de protestations –, c’est le manque de tact des élus locaux et leur réticence à se mettre au diapason de leurs administrés. Le ministre-président chrétien-démocrate du Bade-Wurtemberg, Stefan Mappus (CDU), n’est pas parvenu à calmer les esprits des opposants qui ont marché sur le siège du gouvernement régional pour y lancer des chaussures par-dessus les barrières de sécurité qui bouclaient le périmètre en criant : “Mappus, ne piétine pas nos arguments !” Quant à Wolfgang Schuster (CDU), le maire de la ville, il préfère désormais quitter la mairie par la porte de derrière, afin ne pas tomber sur ses concitoyens. Si certains parlent d’effet de mode, de “la manif où il faut être”, on ne peut nier que, à Stuttgart, un groupe éminemment apprécié des politiques – car indispensable – se mobilise : la bonne bourgeoisie.

Contre la transformation de Stuttgart en "Kaputtgart", cette banderole proclame : "En cas de démolition, soulèvement". Photo Marijan Murat/dpa
Les gens sont devenus experts

„Ils me cassent ma ville“ – Citoyens et barrières à Stuttgart. Photo : Marijan Murat/dpa
Les arguments du camp adverse trouvent de moins en moins d’écho. Lorsque la Deutsche Bahn (DB), en la personne de son patron Rüdiger Grube, vante la nouvelle gare en termes d’innovation et d’avenir, les habitants, eux, demandent des précisions sur l’épaisseur des parois des tunnels, la prise en compte des réalités géologiques, les répercussions sur les sources thermales et le coût réel de l’opération.
Des gens qui jusque-là se souciaient des manifs comme d’une guigne se découvrent aujourd’hui parfaitement capables d’adopter les formes de protestation que la gauche déployait jadis à Wackersdorf, Brokdorf et Mutlangen [hauts lieux de l’opposition au nucléaire]. Ils connaissent les plans du chantier jusque dans leurs moindres détails, autant que les performances des réseaux ferrés. Bref, beaucoup sont devenus experts en la matière et prennent goût à l’idée de pouvoir contrecarrer à eux tout seuls des décisions politiques, si nombreuses que soient les commissions publiques qui les ont approuvées.
“Dire que ‘garder son calme est le premier devoir du citoyen’ n’est pas le message à faire passer aux habitants de Stuttgart”, analyse la journaliste Kirsten Brodde, qui a répertorié, dans un récent ouvrage, les nouvelles formes de protestation qui se répandent en Allemagne. A ses yeux, le soulèvement de Stuttgart n’a rien à voir avec un ras-le-bol de la politique. Ici, c’est plutôt un ras-le-bol des partis : “Les classes moyennes allemandes veulent être entendues.”
À peine arrivé à Stuttgart, en traversant le vieux hall de la gare, on tombe sur les représentants de ces classes moyennes en colère. Il y a là des hommes d’un certain standing et d’un certain âge, arborant au revers du veston un badge vert pourvu du slogan “Oben bleiben !” [« Rester en haut » : jeu de mots. La gare actuelle est en surface, la gare projetée doit être souterraine, mais « oben bleiben » signifie aussi : « rester au chaud », NdE] et des femmes au foyer avec un sifflet aux lèvres. Sur le parvis de la gare, des banderoles donnent une idée de la palette des émotions qui agitent la ville. Cela va de la colère noire à l’égard de l’administration et de la politique (“Tous des hypocrites ! Permis de démolir les menteurs !”) à la profession de foi en faveur d’une culture contestataire citoyenne qui se démarque des violences de la gauche radicale : “Nous sommes en résistance. Mais nous ne jouerons pas les taupes”[original : « wir gehen nicht in den Untergrund », jeu de mots intraduisible, « Untergrund » signifiant à la fois sous-sol et clandestinité, NdE]. Une nuance à laquelle tiennent - au-delà du jeu de mots -beaucoup les opposants au projet Stuttgart 21. Ils représentent le marais bourgeois, bastion électoral des grands partis, notamment de la CDU, qu’ils entendent bien sanctionner lors des élections législatives régionales de mars – une mise en garde qui revient en boucle dans les discours. Ces gens-là ne se changent pas pour aller aux manifs, ils ne se muent pas en guérilleros, mais gardent leur tenue de travail : le costume et la cravate. On trouve là des dames d’un certain âge, qui portent même leurs rangées de perles autour du cou pour exhiber leur fierté d’être des bourgeoises citoyennes, désormais un brin militantes. Et, parfois, le soutien vient de là où ne l’attend pas : Edzard Reuter en personne, l’ancien patron de Daimler, exige l’arrêt des travaux et l’organisation d’un référendum.
Doris Kunkel, elle, n’a pas de perles autour du cou, mais elle ne manque pas pour autant de fierté civique. Madame Kunkel a 77 ans et vit dans une résidence intergénérationnelle, dans le nouveau quartier de Burgholzhof, où les rues portent les noms de Gandhi et d’Anouar El-Sadate. De sa terrasse, la vue embrasse un vaste paysage vallonné, jusqu’à Ludwigsburg et au-delà. C’est d’ailleurs là qu’elle ira peut-être bientôt résider, confie-t-elle, quand sa ville, comme elle le croit, ne sera plus vivable. “Ils me fichent ma ville en l’air, peste-t-elle. Je ne me vois pas prendre un tunnel pour rentrer chez moi sans voir la ville.”
Doris Kunkel a mobilisé ses voisines. À 7 heures du soir, elles donnent de la voix depuis leurs balcons, tant est grande leur colère contre cette nouvelle infrastructure dont elles supposent qu’elle coûtera beaucoup plus qu’on ne veut bien le dire. Elles craignent aussi que les travaux d’excavation n’endommagent les sources thermales et la stabilité tectonique. Régulièrement, elles participent aux manifestations du lundi, même si le slogan qu’on y scande – “Tas de menteurs !” – ne plaît guère à ces dames. « Mais l’arrogance des élus nous met hors de nous », tempête Doris Kunkel. « Quand même, je n’aurais jamais cru que la grogne prendrait de telles proportions à Stuttgart. »
Sauver les vieux arbres
Personne ne l’aurait cru. L’association Parkschützer [Défenseurs du parc] – dont les membres veillent

Douche écossaise dans le Schlossgarten. Foto Marijan Murat/dpa
à la sauvegarde des vieux arbres du Schlossgarten, menacés par les scies circulaires – a même formé les personnes âgées aux bons gestes à connaître lors des manifestations. Que ressent-on quand on est enchaîné à un arbre ou empoigné par un policier et embarqué ? Tout s’apprend. Être rebelle aussi.
Quelques maisons plus loin, dans une résidence avec vue sur la ville, vivent les Ruoff, une famille de trois enfants. Dans la bibliothèque, l’édition complète des œuvres de Marx et Engels, ainsi que les ouvrages de Bernt Engelmann, critique allemand du capitalisme. Pour autant, les Ruoff ne sont pas des professionnels de la contestation. Kai Ruoff est conseiller fiscal ; son épouse, Sandra Umlau, travaille dans le même secteur. Elle s’est fabriqué une ­pancarte verte affichant “We are the angry mob !” “Parce qu’on n’arrête pas de nous prendre pour des voyous.” “Nous sommes la foule en colère” : voilà qui fait décidément penser aux premières manifestations du lundi des Allemands de l’Est [à Leipzig  qui ont mené en quelques semaines à la chute du Mur], il y a vingt ans. “Eux non plus n’étaient pas des professionnels de la contestation”, rappelle Kai Ruoff.
Sandra Umlau, 38 ans, est un petit bout de femme aux lunettes cerclées qu’on pourrait aisément prendre pour une étudiante en sociologie, y compris lorsqu’elle déclare : “Je crois que nous avons mis quelque chose en mouvement, qu’on ne pourra plus arrêter.”
À Stuttgart, Kai Ruoff voit des loyautés s’étioler. De fidèles électeurs de droite se mettent à lorgner du côté des Verts. Les bourgeois adoptent les techniques de contestation de la gauche comme on reprend un vieux tube des années 1980. À l’inverse, d’autres, qui jusque-là étaient peu portés sur la haute culture, assistent à des concerts classiques dans le Schlossgarten. “Les citoyens disent qu’ils ne veulent plus aller voter tous les quatre ans pour connaître chaque fois la même désillusion.”
Le tram à crémaillère de Stuttgart, la “Zacke” [litt. « la dent », à cause du troisième rail denté inventé par l’ingénieur suisse Riggenbach en 1871, NdE] quitte en bringuebalant Marienplatz pour monter jusqu’à Degerloch – d’où l’on jouit d’une très belle vue sur la ville somnolente dans la vallée, mais aussi sur des villas splendides, posées comme autant de nids douillets sur de verts coteaux. ­Stuttgart est une ville plutôt cossue, un joyau verdoyant de la bourgeoisie allemande.
La Zacke s’arrête aussi à Wielandshöhe, où le chef Vincent Klink a installé son restaurant – un bâtiment blanc à toit plat qui fait penser aux villas des célébrités à Majorque. Ce monsieur rondelet écrit également des essais sur l’hédonisme, joue du jazz à la flûte traversière et édite en commun avec le satiriste Wiglaf Droste une revue « pour une alimentation plus intelligente». Son tout petit bureau contraste étrangement avec sa massive silhouette, posée sur un tabouret face à la porte ouverte de sa bruyante cuisine, parce qu’il tient à voir ce qui s’y passe.
Monsieur Klink se définit comme un citoyen “qui sature”, converti à la lutte après avoir d’abord pensé que, quand ceux d’en haut prennent les décisions, “il n’y a rien à faire”. La vie qu’il mène ici, sur la Wielandhöhe, n’est pas si déasagréable.Son restaurant, il l’appelle « son royaume » - un lieu sûr, typique de la Souabe , de son goût pour le confort et la propriété. Mais il a fini par se éveiller, car ici, à Stuttgart, on assiste à une réveil général de la démocratie à la base. « Ça m’a fait plaisir de voir qu’on n’avait pas encore tué le citoyen de base ». Selon lui, ce trouble dans la population est lié au fait que les politiques ne savent plus comment agir. Gauche et droite, ça ne veut plus dire grand-chose, et les communes sortent dé­sargentées de la crise économique.

Les premiers des 282 arbres à abattre dans le Schlossgarte ont déjà été abattus. Photo Michael Dalders/dpa

Vincent Klink, le stoïque chef étoilé, : «  J’ai senti s’éveiller en moi le courage civique»
Leurs protestations vigoureuses et chaque jour plus audacieuses ont donné de l’assurance aux habitants de Stuttgart, qui avaient parfois la réputation d’adopter un profil bas. Ils ne veulent ni renverser le système ni chambouler les partis, mais obtenir de pouvoir participeraux destinées de la ville.
La démocratie scrutée de près
Werner Schretzmeier dirige un théâtre à Stuttgart. D’abord favorable au projet Stuttgart 21, il compte aujourd’hui parmi ses opposants et parle de “correction de la démocratie”. Kirsten Brodde emploie pour sa part le terme de “république cons­tructive” [Dafür-Republik par opposition à la Dagegen-Republik, la république contestataire], parce que les citoyens sont en train de façonner une vision vivante et concrète de la politique – et de la politique conservatrice aussi, d’ailleurs, comme le pense Heinrich Steinfest.
 Ce Viennois vit depuis douze ans à Stuttgart, où il écrit ses polars littéraires, qui unissent l’esprit de Heimito von Doderer à celui de Raymons Chandler. Dans un bureau pratiquement vide, il écrit son nouveau policier sur un ordinateur portable. Le sujet : Stuttgart 21. “Même si je n’avais pas été auteur de polars, confie-t-il, j’aurais tout de suite vu le potentiel de ce sujet, d’autant que le tout a des allures de farce.” Selon lui, les habitants de Stuttgart redéfinissent le concept de démocratie. “On dit toujours que Stuttgart 21 a une légitimité démocratique. Mais les gens examinent de près le processus de légitimation.” Par discipline partisane, les élus auraient voté pour un projet dont ils ne connaissaient pas tous les tenants et aboutissants. Des lacunes que les opposants comblent désormais eux-mêmes. “C’est la première fois que je vois des manifestants aussi imprégnés du dossier. Une personne sur deux se prétend architecte, une sur trois spécialiste des chemins de fer. Mais les connaissances acquises sont réelles, ils savent vraiment de quoi ils parlent.”
Pour Heinrich Steinfest, le mouvement de protestation des habitants de Stuttgart est aussi dirigé contre l’attitude qu’ils ont eux-mêmes observée au cours des dernières décennies : le sempiternel “aquoibonisme”, le conformisme politique. Ce mouvement devrait y mettre un terme.
Les Souabes sont têtus, paraît-il. Mais la contestation survivra-t-elle à l’hiver ?
Angela Merkel a récemment déclaré que les prochaines élections régionales du Land de Bade-Wurtemberg tiendraient lieu de référendum sur le projet Stuttgart 21. Mais la chancelière allemande n’a peut-être pas encore compris que, à Stuttgart, ils étaient en train de réviser leur vision du conservatisme. Qu’un consevateur n’est plus nécessairement partisan de la croissance à tout va, de projets menés à un train d’enfer et d’une économie débridée. “La crise financière, analyse Heinrich Steinfest, est aussi à l’origine de l’émergence de ces nouveaux conservateurs.”
Nul ne sait combien de temps les habitants contestataires de Stuttgart pourront garder leur fer au feu. Peut-être l’hiver éloignera-t-il bon nombre d’entre eux des grilles du chantier. Peut-être qu’ils baisseront tout à fait les bras lorsque les vieux arbres tricentenaires auront été abattus pour de bon, ce qui atteindrait nombre de Stuttgartois en plein cœur. Mais il est possible également qu’ils tiennent bon jusqu’aux prochaines élections – le Souabe est têtu.
Au beau cilmetière de Hoppenlaub à Stuttgart on trouve une pierre funéraire  à la mémoire du journaliste souabe Christian Friedrich Daniel Schubart, l’auteur du poème « La truite », mis en musique pas Schubert. Schubart a mené un long et dur combat contre les seigneurs féodaux et l’arbitraire de l’État. Il a été emprisonné à la forteresse d’Asperg, puis gracié ; il est mort en 1791 à Stuttgart. Une légende affirme que l’on trouva, quand on ouvrit sa tombe, des griffures d’ongle à l’intérieur du couvercle de son cercueil. Il aurait été enterré vivant et aurait résisté jusqu’au bout. Même lorsque tout espoir était perdu.
Walter Sittler contre le projet Stuttgart 21
L’acteur germano-usaméricain Walter Sittler entonne une nouvelle version de l’Ode à la joie de Schiller et Beethoven, écrite par Timo Brunke - poète, slammeur et inventeur du néologisme métrogarde*-  lors  de la grande manifestation „Tout a été dit – Ils n’ont rien entendu“, sur la Place du Château de Stuttgart le 20 août 2010.
* Métrogarde : à mi-chemin de l’avant-garde (hermétique) et de l’entertainment (refus de l’innovation), la métrogarde définit l’activité créatrice, scénique et pédagogique de Timo Brunke, créateur de l’Académie du mot parlé qui consiste à poursuivre l’expérimentation poétique dans l’esprit du dadaïsme, du poétisme et de la poésie concrète, justement dans la bonne ville de Stuttgart, un des berceaux des arts concrets.
L'appel de Stuttgart
Signé par plus de 54 000 habitants, l’“appel de Stuttgart” demandait, le 10 septembre dernier, un arrêt des travaux et une consultation de la population sur le projet Stuttgart 21. Il se heurte au refus catégorique du Land et de la Deutsche Bahn de stopper les démolitions ou d’accepter un moratoire.

Les Verts prétendent qu’ils s’intéressent à la gare. En vérité, ils veulent le pouvoir. Comme le disait l’ancien maire de Stuttgart, Manfred Rommel, en démocratie, il n’est pas question que n’importe quel tas de contestataires se fasse passer pour le peuple.”
Propos tenus par Heinz Dürr, ancien directeur de la Deutsche Bahn et initiateur du projet Stuttgart 21.
Un dialogue impossible
Conçu dès 1994, le projet Stuttgart 21 vise à dynamiser la capitale du Bade-Wurtemberg par la construction d’une grande gare souterraine moderne ouverte aux ICE – les TGV allemands –, la création d’une nouvelle liaison Stuttgart-Ulm et un projet de rénovation urbaine. Le coût de l’opération – passé de 2,4 milliards d’euros à 4,5 voire 5,3 milliards – est assumé par l’Etat, la région et la Deutsche Bahn.       
Depuis cet été, ce vaste programme d’infrastructure – qui devrait durer dix ans  – amène des dizaines de milliers de protestataires dans les rues. Il fait grimper la cote de popularité des Verts à 27 % et conduit les sociaux-démocrates à exiger désormais un référendum. Angela Merkel estime, elle, que les élections régionales de mars 2011 tiendront lieu de plébiscite sur Stuttgart 21. Un pari risqué pour ce fief de la CDU après l’échec, le 24 septembre 2010, des tentatives de pourparlers entre défenseurs et détracteurs du projet.
Dans ce reportage du magazine de Spiegel TV du 3 octobre, des bourgeoises citoyennes en colère expriment leur rage et leur tristesse