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mardi 29 décembre 2015

Une crise économique mondiale Made in China?

par Minqi Li 李民骐, 20/10/2015. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala

China and the 21st Century Crisis (La Chine et la crise 21e siècle) de Minqi Li est publié aujourd'hui (20 octobre 2015). Ici, il se penche sur les fondements de ce qui pourrait être le locus de la chute du capitalisme, et pourquoi cela pourrait arriver plus tôt que nous le pensons.

Plusieurs institutions économiques dominantes mettent en garde contre le risque de la crise économique mondiale à venir. Le 8 septembre, le Citi Group a publié un rapport de recherche, Is China Leading the World into Recession? (La  Chine est-elle en train de conduire le monde dans la récession?) écrit par Willem Buiter, économiste en chef de Citi. Le rapport avertit qu' "une récession mondiale à partir de 2016, menée par la Chine, est maintenant le scénario principal de notre équipe de Global Economics. L'incertitude demeure, mais la probabilité d'une réponse politique rapide et efficace semble diminuer".
Le 11 septembre, Daiwa Securities Group, la deuxième plus grande maison de courtage du Japon, a publié un rapport intitulé What Will Happen If China’s Economic Bubble Bursts (Ce qui arrivera si la bulle économique chinoise éclate). Le rapport de Daiwa fait valoir que le taux de croissance économique de la Chine va tomber à zéro, même dans le "scénario optimal". Toutefois, un «effondrement» de l'économie chinoise serait le «résultat le plus probable.» Dans ce cas, «si l'économie de la Chine, la deuxième plus grande dans le monde, deux fois la taille du Japon, devait tomber dans une telle situation de crise, l'effet serait plus que probablement de mettre l'économie mondiale en chute libre. Son impact pourrait être le pire que le monde ait jamais vu ».
Puis le 3 octobre, Lawrence Summers, l'ancien Secrétaire du Trésor US et conseiller économique du président Obama, a écrit un article intitulé "The Global Economy Is in Serious Danger" («L'économie mondiale est en grave péril»). L'article paraît à la fois sur le Financial Times et le Washington Post.
Il semble qu'un consensus se dessine de plus en plus sur le fait que l'économie capitaliste mondiale se rapproche rapidement de la prochaine crise. Du point de vue de la lutte de classe mondiale, la vraie question est de savoir quel rôle la prochaine crise économique joue dans la crise structurelle actuelle du capitalisme mondial (la troisième du genre «crise structurelle» après celles de 1914-1945 et de 1968-1989 ) et si oui ou non la crise structurelle actuelle peut être résolue dans le cadre historique du capitalisme.

jeudi 27 décembre 2012

L'odeur particulière du feu de bois : Notes d’Athènes en marge d’un comité central de Syriza

Il y a donc une odeur particulière à l’Athènes de ce début du deuxième hiver de l’ère des Mémorandums: l’odeur du bois qui brûle dans les cheminées et les poêles qui ont un peu partout remplacé le chauffage au fioul désormais inabordable. Résultat: le soir, la ville est enveloppée d’une sorte de nappe de brouillard, qui va de pair avec l’odeur âcre de la combustion – pas désagréable du reste et, pour moi, toujours associée à la période des fêtes de fin d’année, quand ma mère faisait marcher la belle cheminée du salon, pour « faire ambiance de Noël » comme elle disait.
A ce train, on peut toutefois supposer que les murs vont bientôt être couverts de suie et qu’Athènes ressemblera à Paris ou Londres des années 1930 – sous cet aspect seulement. Autre résultat (tout aussi désastreux pour l’environnement): les forêts (ou ce qui en reste) sont déboisées de façon sauvage, comme sous l’Occupation – mais aussi les champs d’oliviers, ce qui ne s’était jamais vu, même sous l’Occupation.

Les journaux (6 Jours - 13/122012) s’alarment du "petit smog" d’Athènes

Effet étrange de ce « nouveau » mode de chauffage dans le paysage urbain: on trouve un peu partout, sur des bords de trottoir, des terrains inoccupés, des échoppes ou des stands qui vendent du bois de chauffage un peu partout, qui furent parfois d’anciens points de vente de plantes d’intérieur. Les rues, la plupart du temps vides et mal éclairées, prennent une vague allure semi-rurale.
Marchand de bois à Athènes
Mais à cette odeur de feu de bois peut parfois se mêler une autre, autrement plus sinistre : le 9 décembre, près de Kavala, dans le nord du pays, trois enfants de cinq, sept et quatorze ans sont morts dans l’incendie causé par un poêle à bois laissé sans surveillance. En attendant les morts causés par le froid d’un hiver qui s’annonce rigoureux (contrairement à ce que pensent la plupart des étrangers, habitués à ne voir que les îles et zones côtières), la plus grande partie du territoire grec, qui abrite près de la moitié de la population, connaît des hivers de type continental (en cela aussi Angelopoulos a su capter la vérité profonde du paysage grec, intérieur et extérieur).
Le seul commerce qui semble prospérer à Athènes, à part celui du bois de chauffage, est celui de l’or. Ce sont les seules enseignes récentes, pimpantes et agressives, dans des rues où près de la moitié des commerces ont mis la clé sous la porte. Les pauvres, plus exactement: les paupérisés, sont invités à ce débarrasser de bijoux de famille et autre signes d’une aisance révolue. Mais ce commerce est également à l’affût d’autres emplacements: ainsi la chaîne Carrefour en installé dans certains de ses supermarchés, juste à côté des caisses, rétablissant ainsi partiellement la fonction de l’or comme moyen de paiement. Jacques Sapir a par ailleurs calculé qu’au moins un tiers de l’économie grecque est hors échange monétaire (troc, économie de subsistance, etc).
Ai revu D. au comité central de Syriza pour la première fois depuis deux ans. Elle travaille dans un cabinet de notaire depuis longtemps et vit seule son avec fils, qui a dix-neuf ans maintenant. Son employeur a vu son chiffre d’affaires diminuer des trois quarts. Il a refusé de diminuer son salaire, mais l’a fait passer à mi-temps. Elle essaie donc de survivre avec 500 euros par mois. Pendant le vote pour l’exécutif de Syriza, elle a passé une bonne demi-heure à me raconter comment elle a rétabli chez elle le courant avec l’aide des militants de DEI (principale entreprise d'électricité) de son quartier. Elle a enchaîné les stratagèmes pour se déplacer en métro sans ticket, souvent en récupérant les tickets toujours valides des voyageurs qui sortent des stations (tout billet est valable 90 minutes pour un trajet dans la même direction). Comme son fils, qui a essayé de passer en juin le concours des Beaux-Arts (sans prépa, inabordable).


Yannis Tsarouhis, Le Café Néon (Nuit), 1965-1966, Pinacothèque Nationale, Athènes
Plus un seul café place Omónia. Le café Néon, immortalisé dans un célèbre diptyque de Yannis Tsarouhis, cache sous des cartons sales son intérieur décrépi, et néanmoins classé. L’ancienne pâtisserie-laiterie Alexandros, point d’arrivée classique de nos périples noctambules jusqu’à la fin des années 1980, transformée par la suite en boulangerie faisant partie d’une chaîne, abrite désormais le Mont de Piété.
Quotidiennement, les journaux publient de nouvelles listes des biens publics proposés à la privatisation. Il a été question de vider les îles de moins de 150 habitants, une bonne douzaine, en transférant leur population, officiellement pour faire des économies. En réalité, le Mémorandum prévoit la vente de toutes les îles inhabitées. Il prévoit également la mise sous séquestre de la totalité des biens publics, sans aucune restriction, en cas de non-recouvrement de la dette. Le mot d’ordre de la Bild Zeitung « privatiser l’Acropole » est en passe de se réaliser.
Bild-Zeitung, 27/10/2010 :
"La Grèce a plus de 3 000 îles, la plupart dans l'Egée. Seules 87 sont habitées. L'Acropole a une valeur estimée à 100 milliards d'Euro.
Le gouvernement d'Athènes veut maintenant réduire fortement ses dépenses  - Mais si ça ne suffit pas ?
Vendez donc vos îles, espèces de Grecs en faillite
...et l'Acropole avec"
Pendant la pause du comité central, je pars avec deux camarades passer les commandes d’usage au café d’en face. La petite salle est remplie d’hommes, manifestement usés, qui peuvent avoir n’importe quel âge entre 40 et 55 ans, buvant pour la plupart des petits verres de ouzo, accompagné d’un mézé frugal. La télé transmet un match de foot. Un relatif silence s’installe pendant que nous attendons les cafés et les sandwichs. Puis un homme prend la parole, sous le regard approbateur des autres, et s’adressant à nous dit avec solennité: « dites à Alexis (Tsipras) que maintenant il faut vraiment foncer ».
 

samedi 15 décembre 2012

Des vies sans valeur dans une Italie indifférente

par  Annamaria Rivera, 14/12/2012. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
 
Dans la nuit du 8 au 9 décembre, un homme dans la soixantaine d'origine égyptienne, surnommé Jimmy, est mort de froid dans les rues de Naples. Dans la matinée du 11 décembre, à Torvajanica, sur la côte romaine, on a trouvé dans une ferme abandonnée un corps calciné : selon la police, c'était celui d'une femme immigrée originaire d'un pays d'Europe orientale qui avait coutume de s'y réfugier. Dans la soirée du 11 décembre, un détenu marocain, en attente de jugement, se pend dans sa cellule de la prison de Catanzaro. Dans la nuit du 11 au 12 décembre, du côté de Prima Porta, en grande banlieue de Rome, deux hommes d'origine équatorienne, de 62 et 65 ans, meurent asphyxiés par le monoxyde de carbone dégagé par un brasero. Dans nuit du 12 au 13 décembre 13 et 12, une femme de 45 ans de nationalité chinoise est morte à son domicile de Peretola, en grande banlieue de Florence,  tuée elle aussi par le monoxyde de carbone, dégagé  cette fois par une bombonne de gaz.

Six morts violentes de personnes immigrées en si peu de jours n'est pas un fait anodin. C'est l'indice tragique d'un état de pauvreté et de marginalisation, qui est aggravée non seulement par la discrimination, mais aussi par la récession qui frappe de manière particulièrement impitoyable les derniers parmi les derniers. Pourtant, des incidents tels que ceux que j'ai décrits sont généralement traités par les médias avec la plus grande discrétion, relégués à des brèves dépêches d'agence, souvent ignorées, même par les journaux locaux. Dans ces cas, vous ne trouverez pas, bien mise en valeur dans la titraille, la référence à la nationalité des victimes, peut-être réduite à "ethnie" : cette règle ne s'applique que lorsque des immigrés sont accusés d'un crime petit ou grand, réel ou imaginaire.

Il y a, bien sûr, des exceptions. Par exemple, nous savons quelque chose de l'histoire de Jimmy, mort de froid à Naples,  grâce au fait que, trois jours après sa mort, on a évoqué son souvenir lors d'une conférence de presse de présentation des initiatives de la municipalité en faveur des SDF. Et si nous connaissons certains détails de sa biographie, c'est avant tout grâce à Fabrizio Geremicca, qui avait écrit une notice nécrologique le 11 décembre sur Corriere del Mezzogiorno.it, en lui réservant la pietas qu'il méritait, exprimées par des mots efficaces et respectueux:

"Comment se sont passées les dernières heures de Jimmy dans la nuit de Saint-Ambroise à l'Immaculée, fouetté par la pluie et le libeccio [vent violent de secteur Sud-Ouest,NdT],incapable de se mettre à l'abri parce qu'il ne tenait plus sur ses jambes depuis longtemps, personne ne pourra jamais le dire. S'il a glissé de l'étourdissement par l'alcool dans l'inconscience ou si, au contraire, il a revécu en un instant ses 60 ans de vie: l'Égypte de son enfance, le travail comme cuisinier sur un pétrolier, un fils dont il ne se rappelait même plus le visage, la solitude, l'amour pour Ylenia, qui est retournée il y a quelques années en Ukraine."

Le travail comme cuisinier à bord des pétroliers: ce détail suffit pour deviner une biographie et l'inexorable dégringolade sociale dans le pays qui ne peut être dit "d'accueil" que par sarcasme. Nous pouvons essayer d'imaginer la perte d'un emploi, le débarquement au port de Naples, le poids de la crise, de la stigmatisation et de la discrimination, la défaite et la honte à l'idée de rentrer défait au pays, donc la glissade vers l'alcool et la rue mais aussi les sursauts vitaux : l'amour d'Ylenia, elle aussi ravagée par l'alcool, que Jimmy venait voir tous les jours à l'hôpital où elle avait été admise. Il lui apportait, raconte une bénévole à Geremicca,  parfois une orangeade, parfois un biscuit, bref ce qu'il pouvait.

Quant à la famille équatorienne,  nous pouvons imaginer sa vie à partir des quelques détails fournis par la presse : les deux hommes plus âgés, peut-être des frères, probablement des amis, le fils de l'un des deux, âgé de vingt-cinq ans, aujourd'hui hospitalisé dans un état grave, une jeune femme, peut-être sa femme, et deux petites filles, dont une de quatre ans, à ce que l'on sache ... Nous pouvons les voir entassés dans cette "maison" au rez-de-chaussée, quelques mètres carrés dans l'obscurité occupés par cinq ou six lits. Les deux plus vieux résignés au destin de déclassement social, comme disent les sociologues, habituellement réservé aux migrants et le couple, en revanche, ayant encore l'espoir d'une promotion ou au moins d'un avenir moins sombre ; et enfin les petites filles inconscientes, comme tous les enfants, et heureuses du peu que chaque jour offre.

En l'absence d'information, nous ne pouvons rien supposer, par contre, sur la femme chinoise morte asphyxiée à son domicile et de celle d'Europe de l'Est, carbonisée dans une tentative de rendre moins mordant le froid d'une nuit polaire sur la côte romaine. Et nous savons très peu de choses du "détenu marocain" qui a été une fois une personne et a rejoint les rangs de ceux qui se sont ôté la vie dans les prisons italiennes surpeuplées et cruelles : 59 depuis le début de 2012, selon
“Ristretti Orizzonti” ("Horizons restreints"). Sur lui, on ne peut qu'imaginer le harcèlement subi en prison, la désolation et le désespoir, peut-être même la panique claustrophobe devenue souffrance quotidienne, encore plus pénible pour quelqu'un qui était parti hardiment en mer à la recherche d'un espace existentiel plus large que celui du village de la province de Settat ou peut-être de Beni Mellal, qui sait, où il était né.

Nous ne pouvons qu'imaginer. Nous ne pouvons pas savoir, parce que les vies des migrants sont les plus insignifiantes parmi les vies des sans nom, de sorte que leurs morts sont légères comme une plume. La diversité des personnes d'origine immigrée, on le sait, est généralement enfermée dans la catégorie stigmatisante des "extra-communautaires" (même si elles proviennent d'un pays de l'UE) ou - le cas échéant, et c'est souvent le cas – de "clandestins". Ainsi, pour en rester au jeu médiatique : en quelques jours six personnes de la catégorie des "extra-communautaires" sont mortes d'une mort violente ; comment l'information aurait-elle réagi si dans ce court laps de temps, six personnes tout autant inconnues du grand public, mais appartenant à la catégorie des entrepreneurs ou des hauts dirigeants étaient mortes de mort violente ?
 

jeudi 30 août 2012

Des petites entreprises qui ne connaissent pas la crise : les mafias

par Roberto Saviano, 27/8/2012. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original
: 
Mafie, i padroni della crisi-Perché i boss non fanno crac 

La crise est un business planétaire pour les mafias. Les clans criminels utilisent avec l’arrogance de l’impunité les banques US pour recycler des millions de dollars. En Grèce ils profitent de la corruption pour faire des affaires avec les carburants. En Espagne, ils s’infiltrent dans le marché immobilier et misent sur des profits colossaux avec des projets comme Eurovegas. Une économie sale qui se camoufle dans les sanctuaires de la grande finance.
Les capitaux mafieux sont en train de tirer profit de la crise économique européenne et, plus généralement, de la crise économique en Occident, pour infiltrer de manière capillaire l’économie légale. Pourtant les capitaux mafieux ne sont pas seulement l’effet de la crise mondiale, mais ils en sont aussi et surtout la cause, vu qu’ils sont présents dans les flux économiques depuis les origines de cette crise. En décembre, le responsable de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, Antonio Maria Costa révéla avoir les preuves que les gains des organisations criminelles avaient été l’unique capital liquide d’investissement dont certaines banques avaient pu disposer pendant al crise de 2008 pour éviter une débâcle.

Un manifestant met à sécher des faux billets de banque devant une agence de la banque HSBC à Mexico. Photo Alfredo Estrella/Agence France-Presse — Getty Images
Selon les estimations du FMI, entre janvier 2007 et septembre 2009 les banques US et européennes ont perdu un billion (1 million de millions, soit mille milliards) de dollars en titres toxiques et prêts inexigibles et plus de 200 prêteurs hypothécaires ont fait faillite. Beaucoup d’établissements de crédit ont fait faillite, ont été secourus ou mis sous tutelle par le gouvernement. Il est donc possible d’identifier le moment exact où les organisations criminelles italiennes, russes, balkaniques, japonaises, africaines et indiennes sont devenues déterminantes pour l’économie internationale. Cela est arrivé durant la seconde moitié de 2008, quand le problème principal du système bancaire était devenu celui des liquidités. Le système était pratiquement paralysé à cause de la réticence des banques à accorder des prêts et seules les organisations criminelles semblaient disposer d’énormes quantités d’argent comptant à investir, à recycler.

Un enquête récente de deux économistes colombiens, Alejandro Gaviria et Daniel Mejiia de l’Université di Bogotá, a révélé que 97,4% des recettes provenant du trafic de stupéfiants en Colombie sont immédiatement recyclés par des circuits bancaires des USA et d’Europe à travers diverses opérations financières. C’est de centaines de milliards de dollars qu’il s’agit. Le recyclage se produits à travers un système de paquets d’actions, un mécanisme de boîtes chinoises par lequel l’argent comptant est transformé en titres électroniques, qui passent d’un pays à l’autre, et, une fois arrivés dans un autre continent, ils sont presque propres et, surtout, intraçables. C’est ainsi que les prêts entre banques ont commencé à être systématiquement financés avec de l’argent provenant du trafic de drogue et d’autres activités illicites. Quelques banques n’ont du leur sauvetage qu’à cet argent-là. Une grande partie des 352 milliards de dollars provenant du trafic de drogue ont été absorbés par le système économique légal, parfaitement recyclés. Cela ne démontre pas seulement qu’en temps de crise les défenses immunitaires des banques connaissent une chute dangereuse, mais aussi qu’en temps de reprise économique, ce seront les capitaux criminels qui détermineront les politiques financières des banques devant leur sauvetage aux capitaux criminels. Cette dynamique amène à s’interroger sur le poids qu’ont els organisations criminelles sur le système économique en temps de crise et à estimer nécessaire un plus grand contrôle du secteur bancaire.


Et si l’argent de la drogue est si utile aux banques et aux pays qui le recyclent, cela permet de comprendre comment il se fait que la lutte contre la drogue, dans beaucoup de pays occidentaux, soit menée « avec le frein à main », surtout dans des périodes de crise où la disponibilité de liquidités monétaires est perçue comme une oasis dans le désert. On cible seulement la phase productive et les activités des cartels criminels, et on néglige la phase de recyclage des recettes. En fin de compte, c’est la microéconomie de la drogue que l’on combat, et pas la macroéconomie. Il suffit de penser que si en Colombie, des mesures hautement restrictives empêchent l’injection dans les banques d’immenses quantités d’argent, aux USA, la loi sur la vie privée et le secret bancaire permet de créer un fond bancaire à l’origine inconnue. On peut donc soupçonner que les institutions US et européennes en savent beaucoup plus qu’elles ne disent et qu’il n’est pas facile pour les gouvernements d’attaquer les grands groupes financiers.

Les capitaux criminels sont en train de revenir dans les banques. Dans ce contexte, les moments les plus critiques ont été la crise financière en Russie – dont les causes furent aussi attribuées à l’expansion de la mafia russe – et les cries mondiales de 2003 et 2007-2008. Le secteur financier s’est alors retrouvé à court de liquidités, les banques se sont donc ouvertes aux cartels criminels qui avaient de l’argent à investir. « Les banques aux USA sont utilisées pour accueillir des grandes quantités de capitaux illicites cachés dans les milliards de dollars qui sont transférés entre banques chaque jour », a déclaré Jennifer Shasky Calvery, chef de la Section recyclage du Département de la Justice US, en février 2012, lors d’une audition au Congrès sur le crime organisé. New York et Londres seraient devenues les deux plus grandes blanchisseries d’argent sale du monde. Ce ne sont plus les paradis fiscaux comme les Iles Cayman ou l’Ile de Man, mais la City et Wall Street. Pendant les  crises, les banques deviennent plus commodes et surtout plus sûres per le recyclage. Quand il se réunit, el G20 devrait avoir pour seule priorité d’élaborer des nouvelles règles pour faire face à l’économie criminelle, qui est une force autrement plus puissante que le terrorisme pour miner la démocratie et éroder les droits, compromettre les marchés et permettre des richesses apparentes.

La Grèce vit depuis des années une agression criminelle que l’Europe et les gouvernements grecs ont sous-évaluée. Cette agression est certainement un des éléments qui ont provoqué le désastre économique et la fragilité des institutions. L’indice de corruption 2011  élaboré par Transparency International met la Grèce au même niveau que la Colombie. La corruption en Grèce a coûté environ 860 millions d’euros en 2009 et environ 590 en 2010. Parmi les institutions les plus corrompues du pays il y aurait les hôpitaux et le Trésor public. Ces données disent clairement que la Grèce est une terre d’investissements mafieux depuis des décennies. Ce n’est pas par hasard que le plus grand sommet de la mafia russe se serait tenu en décembre 2012, justement en Grèce, dans un restaurant de Salonique.  Les représentants d’une soixantaine de familles mafieuses y auraient pris part, pour mettre fin à une guerre sanglante déclenchée en 2008 et qui a impliqué aussi la Grèce, où, en mai 2010, Lavrenty Chokladis, représentant pour l’Europe du parrain de 73 ans Aslan Usoyan, dit « Papy Hassan », était mort à l’improviste. Maintenant, à cause de la crise, les Grecs ont du puiser dans leur épargne : environ 50 milliards d’euros ont été prélevés dans les banques grecques de 2009 à 2011. Les canaux de prêt officiels venant à manquer, toujours plus de gens recourent aux emprunts illégaux, se tournant vers des usuriers.

Selon certaines données, le marché noir des prêts illégaux en Grèce aurait un chiffre d’affaires d’environ 5 milliards d’euros par an ; mais d’après le gouvernement, il s’élèverait carrément au double, soit 10 milliards. Il semble que cette activité ait quadruplé depuis le début de la crise en 2009. De cette somme, plus de la moitié reste dans les poches des usuriers, qui pratiques des taux d’intérêt à partir de 60% par an. A Salonique, deuxième ville du pays, en janvier dernier, une organisation criminelle a été démantelée : elle prêtait de l’argent à des taux d’intérêt de 5 à 15% par semaine. Et pour ceux qui ne payaient pas, des punitions étaient prévues. Le groupe était actif à Salonique depuis 15 ans et il était composé de 53  extorqueurs, dont deux avocats, un médecin et un employé d’une équipe de football. Le nombre de victimes établi est entre 1500 et 2000, pour un gain total d’environ 1 milliard d’euros. Le nom qui émerge dans l’organisation est celui de Marcos Karamberis, un propriétaire de restaurant qui avait été candidat au poste de vice-gouverneur de l’Imathie, une région de la Grèce du Nord. Les frères Konstantinos et Marios Meletis, accusés dans le passé de trafic de drogue, jouaient un rôle de premier plan. Parmi les accusés il y a aussi Dimitrios Lambakis, un entrepreneur de 54 ans, propriétaire d’une usine de pâte feuilletée à Halkidiki. D’après les enquêteurs, l’usine avait été récupérée par les usuriers parce que le précédent propriétaire n’était pas parvenu à payer ses dettes. Selon des sources du ministère des Finances grec, beaucoup d’opérations d’usure en Grèce sont liées aux bandes duc rime organisé des Balkans et d’Europe de l’Est. Quand la Roumanie et la Bulgarie ont rejoint l’Union européenne en 2007, les bandes criminelles ont eu un accès facile à la Grèce. Leurs activités principales sont le trafic de femmes et d’héroïne, l’usure n’est qu’une activité secondaire.

Mais le marché noir qui présente les chiffres les plus importants dans la contrebande en Grèce est celui du pétrole. La contrebande de gasoil illégal procure jusqu’à 3 milliards d’euros par an (chiffres de 2008). Les lois grecques fixent le prix du gasoil pour usage naval/maritime – l’industrie navale est le fleuron de l’économie grecque – à un tiers du prix du gasoil pour véhicules ou pour le chauffage domestique. Mais il arrive que les trafiquants transforment le carburant naval économique en coûteux carburant pour maisons et automobiles. C’est une pratique qui exige une vaste infrastructure criminelle, y compris des dépôts illégaux près de sports et des grandes villes pour stocker le carburant naval, qui est adultéré et revendu pour d’autres usages. On estime que 20% de l’essence vendue en Grèce provient du marché illégal : à ce que l’on dit, les stations-essence vendent une essence qui serait un mélange de carburant acheté légalement et de carburant acheté au marché noir, ce qui permet aux revendeurs de gagner plus et d’éviter les taxes. En outre, la Grèce importe 99% de son carburant, et pourtant, selon des chiffres officiels, elle parviendrait à exporter vers les pays voisins plus qu’elle importe. Le politologue grec Panos Kostakos rappelle que "la Grèce est le lieu de naissance de la démocratie, mais malheureusement l’actuel système politique est une mafiacratie parlementaire. Il ne faut pas le perdre de vue quand on discute de lois, d’ordre et de justice".

Depuis longtemps, la Grèce est, avec l’Espagne, la porte des routes de la cocaïne en Europe. En décembre 2011, une enquête de l’antimafia de Milan a conduit à l’arrestation de 11 personnes, à la saisie de 117 kilos de cocaïne, 48 de haschich et divers véhicules utilisés pour un trafic de drogue d’Amérique du Sud vers l’Italie via la Grèce. Derrière la crise en Espagne il y a aussi des années de pouvoir des capitaux criminels, d’absence de règles, de combat seulement contre les secteurs militaires des organisations. Aujourd’hui l’Espagne est colonisée par des groupes criminels autochtones (galiciens, basques et andalous) et par des organisations étrangères (italiennes, russes, colombiennes et mexicaines). Historiquement, elle a toujours été un refuge pour les criminels italiens en fuite, bien que les choses aient changé avec l’entre en vigueur du mandat d’arrêt européen. La législation antimafia espagnole a aussi été améliorée, mais le pays continue à offrir des grandes opportunités de recyclage, qui sont devenues encore plus grandes avec l’actuelle crise européenne. Le boom immobilier que le pays a connu de 1997 à 2007 a sûrement été une manne pour ces organisations, qui ont investi leurs gains sales dans la brique ibérique.

Zakhar Kalashov et Taniel Oniani, arrêtés respectivement en 2006 et 2011, sont des représentants de l’organisation appelée "Voleurs dans la loi", active en Russie et en Géorgie ; ils réinvestissaient les recettes de leurs trafics dans le marché immobilier espagnol. Puis l’Espagne a été pendant de nombreuses années un point d’arrivée privilégié en Europe pour les trafiquants de cocaïne : c’est là que débarquaient les cargaisons provenant de Colombie à travers l’Atlantique, avant que les mesures antimafia européennes ne contraignent les organisations à dévier leurs parcours vers l’Afrique. Nunzio De Falco , le boss du clan des Casalais [Casalesi : confédération de clans camorristes originaires  de Casal di Principe, entre Naples et salerne, NdT] résidait à Grenade, où officiellement il gérait un restaurant, mais en réalité il trafiquait de la drogue. Les "Espagnols de Scampia" [quartier de Naples, théâtre d’une guerre sanglante de gans en 2004-2005, NdT] – comme Raffaele Amato, arrêté à Marbella en 2009 – vivaient à Madrid, Barcelone et sur la Costa del Sol, investissant dans le marché immobilier et financier. Roberto Pannunzi et son fils Alessandro, courtiers en stups liés à diverses 'ndrine [unités de base de la 'Ndrangheta calabraise, NdT] utilisaient l’Espagne comme base opérationnelle pour leurs trafics. Bien que la "route africaine" ait modifié les parcours de la poudre blanche et l’implantation des organisations, la route atlantique n’a pas été abandonnée, elle a seulement été redimensionnée. L’Espagne représente donc encore un nœud stratégique pour le trafic de cocaïne vers les pays européens. Dans une telle situation, la proposition du magnat US Sheldon Adelson [par ailleurs grand sponsor de Mitt Romney et de Benyamin Netanyahou, NdT] d’investir 35 milliards de dollars dans Eurovegas, un complexe de casinos, d’attractions et structures touristiques sur le modèle de Las Vegas, à réaliser en Catalogne ou près de Madrid, risque de transformer ce lieu en centre de recyclage mafieux de l’Occident.
Cartoon: Merchant Banker (medium) by r8r tagged money,cash,gold,skeleton,death,banker,bankster,dollar,euro,finance,wall,street,bourse,stock,market
En 2006 la Banque centrale d’Espagne lança une enquête pour comprendre les raisons de la présence sur le territoire national d’une incroyable quantité de billets de 500 euros, surnommés "Ben Laden", parce qu’on en parle beaucoup mais on les voit très peu, comme le chef taliban. Les billets de 500 euros sont utilisés très fréquemment par les organisations criminelles parce qu’ils occupent peu de place pour le transport et le stockage : dans un coffre de 45 cm, on peut mettre jusqu’à 10 millions d’euros en billets de 500. En 2010, les agents de change anglais ont cessé de les convertir après avoir découvert que 9% des transactions étaient liées à des phénomènes  criminels comme le trafic de stups et le recyclage. Pourtant, les billets de 500 euros représentaient encore en 2011 71,4% de la valeur de tous les billets de banque présents en Espagne.

L’Italie ne fait hélas pas exception. La mafia italienne peut compter chaque année (selon un rapport SOS impresa) sur des liquidités de 65 milliards avec un bénéfice dépassant d’environ 25 milliards la dernière manœuvre financière italienne. Les organisations mafieuses ont une incidence directe sur le monde de l’entreprise de 100 milliards, soit 7% du PIB national. Tout cet argent, l’Etat et les citoyens honnêtes en sont privés, et il finit dans les poches des mafieux. "Nous provoquerons la défaite de la mafia d’ici la fin de la législature", avait déclaré le Premier ministre Berlusconi en 2009. "En trois ans, nous écraserons la mafia, la camorra et la 'ndrangheta", avait-il répété en 2010. Une autre des nombreuses promesses non tenues. Le Premier ministre italien Mario Monti a déclaré que l’Italie se trouve en difficulté surtout à cause de l’évasion fiscale, qui doit être combattue avec des instruments forts : mais il faut des instruments encore plus forts pour combattre l’économie immergée créée par les mafias, qui tue l’économie propre. Les mafias sont désormais des organisations internationales, mondialisées, qui agissent partout.

Elles parlent diverses langues, elles établissent des alliances avec des groupes outre-mer, elles travaillent en joint ventures et investissent comme n’importe quelle multinationale légale : on ne peut plus répondre à des colosses multinationaux par des mesures locales. Il faut que chaque pays y mette du sien, parce que personne n’est immunisé. Il faut frapper les capitaux, leur moteur économique, qui reste trop souvent intact, car plus difficile à retracer, et parce que, nous l’avons vu, il en fait baver d’envie beaucoup en périodes de crise, à commencer par les banques.

jeudi 26 juillet 2012

Dessins: Europe olympique

 Espagne 2012: Olympiades des coupes sombresJorge Alaminos 



Face aux coupes sombres, nous faisons appel à votre esprit sportif 
Jorge Alaminos
Londres 2012 : Sécurité d'abord, dans l'intérêt du business, par Josetxo Ezcurra

 Dragan
Teacher Dude's BBQ

Grèce: de la crise aux résistances

Intervention à la conférence Socialism 2012, organisée par l’Iinternational Socialist Organization à Chicago du 28 juin au 1er juillet
Je vais essayer de dire quelques mots au sujet de la crise et des résistances en Grèce, puis j’ajouterai quelques éléments au sujet du programme de SYRIZA ainsi qu’à propos des autres partis de la gauche au cours de cette dernière période.
La crise en Grèce s’est traduite par une immense attaque contre la population ainsi que, dans le même temps, une impasse sans précédent pour les classes dominantes.
Commençons par l’attaque contre la population. Les salaires ont diminué de 26% en Grèce au cours des 13 derniers mois. Il s’agit là des chiffres et des statistiques officiels. Je n’ai pas connaissance d’autres exemples de ce type dans l’histoire moderne de l’Europe. Lorsque je parle de ces données, vous devez aussi vous souvenir que, d’une part, les salaires en Grèce étaient déjà peu élevés avant les réductions et que, d’autre part, des diminutions de salaires ont déjà été imposées avant ces 13 mois.
Selon nos calculs, la classe laborieuse a perdu presque 50% de ses revenus réels au cours des quatre années passées de cette période de crise. C’est énorme. Il faut aller très loin dans le passé pour trouver un exemple similaire. Vous devez, en réalité, pour cela, vous projeter avant la période de la Seconde Guerre mondiale, au cours de la période de la République de Weimar en Allemagne.
Les coupes ont également été très drastiques dans le système des retraites. Les pensions ont été diminuées à quatre reprises au cours des trois dernières années. Le système de retraite est devenu un énorme piège pour les personnes âgées qui ne peuvent travailler du fait qu’elles perçoivent des pensions. Si ces personnes ne disposent pas d’autres revenus, elles ne peuvent vivre sur la seule base de leurs allocations. La pauvreté parmi les aîné·e·s est vraiment quelque chose de très choquant en ce moment en Grèce.
Les conditions de vie des travailleurs et des travailleuses ne dépendent toutefois pas uniquement des salaires, des traitements ou des pensions. Les coupes dans les dépenses sociales ont été véritablement inimaginables. La règle fixée par le premier Mémorandum, signé par les seuls sociaux-démocrates (PASOK), impliquait que les programmes d’austérité devaient reposer à hauteur de deux tiers sur des coupes dans les dépenses sociales et d’un tiers sur des augmentations d’impôts directs et indirects.
Je voudrais vous donner quelques exemples qui vous permettent de comprendre ce que ces chiffres signifient dans la vie réelle. Le ministre de la Santé – c’était alors un membre du PASOK, issu du Parti communiste – était Andreas Lovérdos [né en 1956, ministre de l’Emploi et de la Protection sociale entre octobre 2009 et septembre 2010, puis ministre de la Santé et de la Protection sociale jusqu’au 17 mai 2012]. C’est l’une des personnes les plus haïes de Grèce. Après avoir détruit le système de sécurité sociale, il a entamé la destruction des hôpitaux. Il a déclaré, une semaine avant les élections, que les politiques de son parti signifieraient la fermeture de 20 importants hôpitaux publics avant la fin de l’année 2013.
La situation dans tous les autres hôpitaux est très mauvaise. Elle est insoutenable. SYRIZA a sous-estimé à quel point elle l’était. Lors de notre campagne électorale, à la suite des interventions de médecins et d’infirmières, nous avons changé notre programme en accordant une priorité plus importante au sauvetage des hôpitaux publics.
Lors de nombreuses assemblées de quartier organisées par SYRIZA, des médecins et des infirmières sont arrivés avec des larmes aux yeux, affirmant que nous devions faire quelque chose, que nous étions très proches du moment où ils devraient être présents dans les hôpitaux et dire aux gens qu’ils ne devraient plus y venir, même s’ils étaient malades, sinon ils risquaient d’être en danger de mort en raison du manque de médicaments et de ressources.
Une question très, très importante en Grèce est celle de l’insuffisance de médicaments. La Grèce est un pays qui fabrique des produits pharmaceutiques avec les dernières technologies. Des médicaments très chers. Les capitalistes préfèrent toutefois les exporter et il n’en reste maintenant plus ou très peu.
Je connais un exemple qui est très dur pour moi parce que je connais les personnes concernées. Lors d’une assemblée de SYRIZA, dans mon propre quartier, deux camarades – membres de Synaspismos, l’une des plus importantes organisations au sein de la coalition de SYRIZA – sont arrivés et ont osé raconter leur histoire. La voici: l’un d’entre eux est enseignant, l’autre au chômage. La femme de ce couple a un cancer. Elle est traitée par chimiothérapie depuis trois ans.
Il n’y a désormais plus de médicaments pour les chimiothérapies dans les hôpitaux publics. L’hôpital leur a donc dit de s’approvisionner pour les médicaments qu’elle avait besoin sur le marché libre. Ces médicaments coûtent plus de 2000 euros par mois. Leur revenu s’élève à 1000 euros par mois. Après être rentrés à la maison, ils discutèrent entre eux: devaient-ils acheter les médicaments ou devaient-ils continuer à acheter de la nourriture pour les enfants ?
Les chiffres dont on parle sont énormes: on coupe tant de milliards ici, tant d’autres là. Mais voilà ce que ces chiffres signifient dans la réalité. Il s’agit d’histoires concrètes de personnes concrètes. Et cela ne concerne pas seulement des personnes qui sont atteintes de cancer. Il n’y a plus de fournitures ou de médicaments pour des personnes qui sont atteintes de diabète ou d’asthme pour des gens qui sont en traitement et qui en ont besoin.
Les conditions sont semblables dans les écoles publiques. Les manuels ont été distribués cette année trois semaines avant la fin des cours, juste avant que ne commencent les examens. De nombreux enseignants ont déclaré que des enfants ne parvenaient pas à suivre les cours des écoles primaires parce qu’ils n’avaient pas véritablement mangé depuis des semaines et qu’ils ne pouvaient se concentrer durant quelques heures.
Ce sont là des exemples de la vie réelle de la population en Grèce. Cela explique beaucoup de choses au sujet de la politique et à propos des perspectives.


Veuillez trouver un chemin alternatif
La crise se traduit, dans le même temps, par une impasse pour les classes dominantes. Je me souviens bien de la crise majeure des pays d’Europe de l’Est après que les régimes staliniens tombèrent en 1989. La contraction économique était à cette époque de 12%. Ce qui a ouvert la voie à tous ces changements socio-politiques que nous connaissons bien.
Au cours des trois dernières années – sans inclure l’année en cours, seulement les trois années précédentes – l’économie grecque a connu une diminution de plus de 20% du produit intérieur brut. Les estimations pour cette année tournaient autour d’une chute du PIB de 6% ou plus. Avant que je ne quitte le pays [pour me rendre à votre conférence], la dernière prévision était que la diminution du PIB atteindrait quelque 9% au cours du dernier trimestre de l’année 2012 par rapport au même trimestre de l’année précédente.
Il y a ensuite la question de la dette grecque. La classe dominante soutient une formule complètement folle. Après 10 ans de gigantesques programmes d’austérité et de dépression économique, il est prévu que la dette grecque sera égale à ce qu’elle était en 2009. En d’autres termes, si les choses vont «bien» pour eux, d’ici 2020, la dette sera exactement la même qu’elle était en 2009. L’ensemble des sacrifices de la population aura par conséquent été fait pour rien, sur ce plan.
Chaque année, un transfert de «fonds publics» grecs s’effectue pour le service de la dette, cela à hauteur d’une somme de 16 milliards d’euros. Une dette de cette ampleur ne peut être payée, à moins de détruire la société.
Vous pouvez lire dans la presse des hypothèses sur le fait que la fin de ce processus sera une banqueroute chaotique. Une sortie désordonnée de l’euro sous le pouvoir actuel et futur des capitalistes en Grèce. Je ne sais pas si l’Union européenne jettera la Grèce en dehors de la zone euro parce que la Grèce est liée à l’avenir de l’euro et l’euro est lié à la Grèce. Je suis, par contre, convaincu que si ces politiques se poursuivent, il est tout à fait probable que la fin de ce processus sera un défaut de paiement et un retour désordonné à la drachme.
Le fait est que les capitalistes grecs préfèrent demeurer au sein de la zone euro, et cela quel qu’en soit le coût (pour la population). Le danger reste toutefois qu’après avoir subi toutes ces mesures d’austérité prises au nom du «rester dans la zone euro» – ou en celui de ce qu’ils appellent une «dévaluation interne à l’euro» – nous soyons confrontés à d’autres mesures d’austérité, après avoir été jetés hors de la zone euro. De telles mesures signifieraient d’énormes attaques et de nouvelles diminutions de tout ce qui a de la valeur dans ce que possèdent les travailleurs, des salaires du privé et du public en passant par les retraites, la petite épargne, les logements et ainsi de suite.
L’ancien Premier ministre Costas Simitis [entre 1996 et 2004, membre du PASOK] a indiqué ce que signifierait un retour à la drachme. Lorsque la Grèce est entrée dans la zone euro, le taux de change était de 340 drachmes pour 1 euro. Simitis pense que si la Grèce quitte l’euro, le taux de change fixé sera de 550 drachmes pour 1 euro. Et qu’après une semaine, la nouvelle drachme connaîtra sur le marché des changes une dévaluation approximative de 100%.
Nous ne devons pas oublier qu’à l’heure où nous parlons, les riches de Grèce possèdent plus de 600 milliards d’euros placés dans des banques en Suisse, en Grande-Bretagne ou dans des endroits plus exotiques telles que les îles Cayman. Nous pouvons donc imaginer une économie à deux facettes: une pour les travailleurs, obligés d’utiliser une nouvelle drachme dévaluée; une autre pour les riches, utilisant des euros placés dans des banques en Suisse et ailleurs.
Je vais maintenant laisser la crise et vous parler des résistances.
L’épine dorsale de la résistance a été le mouvement de la classe laborieuse: un ensemble de grèves, puis une grève générale d’un jour, puis ensuite un nouveau bloc de débrayages, suivi par une nouvelle grève générale, des occupations et ainsi de suite.
Souvenons-nous combien de fois nous avons entendu que le mouvement de la classe laborieuse était mort. Nous sommes heureux que cela ne soit jamais arrivé. C’est une chose importante pour la gauche, pour les courants politiques qui tentent de changer la société par la mobilisation et dans les intérêts du mouvement de la classe laborieuse. La première chose à dire est donc que la Grèce nous a donné de nombreux exemples de la puissance de la classe laborieuse, dans ses diverses composantes. Ils sont importants à propos des débats portant sur le fait de savoir si un nouveau mouvement est nécessaire et si d’autres «mouvements» sont susceptibles, en tant que tels, d’acquérir la même centralité.
Le second élément est que cette résistance s’est étendue à l’ensemble de la société grecque. Nous disons que nous protégeons l’espace public en Grèce. Cela signifie que, par exemple, chaque hôpital public est devenu une forteresse pour la résistance. Non seulement en raison de la manière dont les travailleurs au sein de l’hôpital – les médecins, les infirmières – mais aussi les personnes qui sont dans les hôpitaux, leurs amis et leurs parents sont impliqués. Tout le monde travaille ensemble pour protéger et sauver les hôpitaux.
Autour des hôpitaux, il y a les quartiers. Des chaînes de solidarités sont construites en leurs seins et entre eux. La même chose est valable au sujet des écoles publiques, des jardins d’enfants – qui sont d’une importance cruciale pour les familles de la classe laborieuse. Mais pas seulement autour de ces endroits, c’est aussi vrai pour ce qui touche aux parcs et à d’autres installations publiques.
C’est l’espace public que nous protégeons contre les privatisations, contre les spéculateurs et contre l’austérité.
Le troisième élément dont je voudrais parler est que, dans ces circonstances, l’organisation de la population s’accroît et se répand. Je ne parle pas seulement des organisations politiques.
La gauche a créé des comités de base au commencement de la lutte. Ceux qui ont rencontré le plus de succès ont été les comités Je ne payerai pas!. Des comités de personnes qui dirent qu’elles ne paieraient pas les impôts (sur l’immobilier liés à la facture d’électricité), les péages d’une autoroute entre Athènes et Thessalonique. Cela a été une campagne très réussie. D’autres chaînes de solidarités se sont construites autour de ces comités.



La révolution commence dans la rue


Ce n’était toutefois que le début. Après la montée du mouvement d’occupation de ce que j’ai appelé les espaces publics au cours de l’année dernière, nous avons créé ce que nous appelons des «assemblées populaires», lesquelles se réunissent dans les quartiers. C’est une chose très importante. Ne s’y retrouvaient au début que SYRIZA, ANTARSYA et certains anarchistes. Ces assemblées sont désormais réelles. Cela signifie qu’une fois par semaine, dans les quartiers, des gens se réunissent et discutent au sujet de ce qui doit être fait, ou de ce qui est nécessaire pour le quartier ou encore comment affronter les fascistes (les néonazis d’Aube dorée qui attaquent très brutablement des immigrants) entre autres questions.
D’importants développements sont en cours au sein des syndicats. Lors de chaque élection syndicale dans une fédération, les sociaux-démocrate (PASOK) et la droite (Nouvelle Démocratie) perdent des positions alors que la gauche en gagne. Ce n’est cependant pas suffisant. De nombreux comités de coordination composés de militants sont donc mis en place autour des structures syndicales, pour élargir leur audience et les faire sortir de leur fonctionnement traditionnel. Tout cela est très important, mais même cela n’est pas suffisant pour affronter les tâches auxquelles nous devrons nous affronter.
Mon dernier point au sujet des résistances est que la politique est devenue de plus en plus importante pour les gens. La question du pouvoir (sous une forme intermédiaire, de type gouvernemental) est apparue comme la seule méthode à notre disposition pour sauver nos droits sociaux et de travailleurs élémentaires.
Les gens ont commencé à comprendre que même s’ils ont un contrat de travail dans lequel il est établi que «si vous travaillez huit heures vous obtiendrez tel salaire», afin de vraiment les obtenir vous devez renverser le gouvernement de droite. Pourquoi? Parce que les employeurs disent: «Oui, je veux vous les donner, mais le gouvernement dit NON, les deux mémorandums disent NON.» Il est par conséquent nécessaire de renverser le gouvernement ou les mémorandums. Cela ne peut se faire que tous ensemble.
Cette tendance est apparue électoralement. SYRIZA a posé lors des élections la question du pouvoir: la question de qui contrôle le gouvernement. Cela ne signifie pas le contrôle de l’Etat, de l’ensemble de l’économie ou de la société en général. C’est toutefois les premiers pas dans la politisation du peuple.


C'est la faute à SYRIZA, par Teacher Dude's BBQ
J’aimerais ajouter quelques points au sujet du programme de SYRIZA.
La question d’importance est quelles sont les priorités que SYRIZA fait ressortir et les discussions publiques qui s’engagent à leur sujet, lesquelles suscitent l’intérêt des gens pour cette coalition de la gauche radicale. Voici les priorités les plus importantes qui font consensus pratiquement au sein de l’essentiel de SYRIZA.
La première des priorités est que nous devons annuler le Mémorandum. De nombreux autres partis de la gauche ont discuté du programme d’ensemble de SYRIZA. Ils ont de nombreuses idées au sujet de tel ou tel point. La chose la plus importante toutefois pour nous est de rester concentrer sur la nécessité d’annuler le Mémorandum, avec ses deux composantes.
C’est sur cette question que la pression de nos ennemis a été la plus forte. En outre, au sein de SYRIZA certains appelaient à une approche «réaliste». Ce n’étaient pas des traîtres. Ils disaient que SYRIZA devait œuvrer pour disposer de marge de manœuvre plus ample. Ainsi, affirmaient-ils : disons «non» au Mémorandum et non pas que nous l’annulerons ; disons que nous y sommes opposés afin de gagner du temps pour nous rendre à Bruxelles et discuter la chose avec Angela Merkel puis revenir et décider (en cas de majorité électorale et d’un gouvernement de SYRIZA).
Or, jusqu’à la fin, jusqu’au 17 juin, la Coalition SYRIZA est restée rivée à la position de l’annulation du Mémorandum. Trois jours avant les élections, le leader de la coalition, Alexis Tsipras – pas moi – parlait devant un grand rassemblement de SYRIZA. Il a alors déclaré ouvertement: «Si SYRIZA remporte les élections dimanche, lundi le Mémorandum sera mort.» Cette déclaration se trouvait le lendemain dans tous les journaux.
La seconde priorité est que nous voulons mettre un terme à l’austérité. Nous ne disons toutefois pas de mensonges aux gens. Il est facile, dans ces circonstances, de dire que les salaires seront, en un seul jour, meilleurs uniquement parce que nous voulons qu’ils le soient. La position de SYRIZA était que le lendemain de notre entrée en fonction, nous ferons en sorte que le salaire minimum et les retraites minimales retrouveront le niveau qui était le leur auparavant. Que nous essayerons ainsi, peu à peu, d’étendre ces augmentations à l’ensemble des allocations de retraite et à tous les salaires, de sorte qu’ils atteignent ce qu’ils étaient avant et afin de les améliorer.
Vous devez comprendre que pendant deux mois le programme de SYRIZA a été discuté à la télévision, à la radio et dans les journaux de six heures le matin à minuit. La question qui nous a été sans cesse posée était la suivante: «Mais où allez-vous trouver l’argent pour faire tout cela?» La réponse est simple: «Nous trouverons l’argent là où il se trouve» [ce qui implique non seulement politique fiscale mais une récupération des sommes gigantesques ayant échappé au fisc de multiples façons]. La troisième priorité de SYRIZA est donc que nous voulons imposer – fortement imposer – les bénéfices et les riches.
De nombreux points importants sont liés au précédent. La nationalisation des banques, tout d’abord. Cet objectif n’entend pas seulement répondre à l’exigence de trouver de l’argent. Il s’agit également de protéger la société parce que les banques deviennent très grandes et très dangereuses. Tous ces nouveaux produits financiers qu’elles ont créés, tels que les credit default swaps [les CDS, couverture contre les défaillances en français, constituent un «contrat d’assurance» par lequel, contre une prime annuelle, un spéculateur se «protège» contre une faillite ou une perte de valeur d’un emprunteur; les CDS donnent lieu à un marché spéculatif et obscur], impliquent que sur un euro de dette, les banques fabriquent des montants bien plus importants de dette. A la fin de la journée, personne ne comprend ce qui se passe.
Nous affirmons que ce cirque doit cesser par la nationalisation du système bancaire, placé sous un contrôle public, démocratique et des salarié·e·s qui doivent débattre de la fonction pour une société d’un système bancaire (épargne, crédit, centralisation, mutualisation, etc.).
Ce n’est pas par hasard ou parce qu’il s’agit d’une priorité secondaire que le contrôle des travailleurs figure en troisième position de la liste. Nous sommes actuellement confrontés au fait qu’après vingt ans de politiques néolibérales, les syndicats dans les banques ont été détruits. Nous devons donc créer la force qui permettra d’imposer le contrôle des salarié·e·s. Leur contrôle ne peut être décrété par le gouvernement. Nous devons en réalité organiser l’ensemble des salariés pour qu’ils puissent prendre ce contrôle, dans ses diverses dimensions.
L’autre point lié aux priorités de SYRIZA est qu’une nationalisation identique – sous contrôle public, démocratique et des travailleurs – a été promise au sujet de toutes les grandes entreprises publiques qui ont été privatisées ou qui sont sous la menace de l’être, ce qui se confirme dans les projets du nouveau gouvernement.
Je voudrais maintenant dire quelques mots à propos de deux sujets cruciaux en Grèce.
Le premier concerne la dette de la Grèce. Il y a eu d’importants débats au sein de SYRIZA sur cette question. Des membres de la Gauche ouvrière internationaliste [DEA] – mais pas seulement, avec de nombreux autres, dont des membres de Synaspismos – ont soutenu la position que nous devions affirmer que nous annulerions immédiatement la dette. Au terme de ces débats, nous sommes arrivés à un compromis acceptable.
Le compromis était le suivant: la première étape d’un gouvernement de la gauche devra être le contrôle de la dette. La seconde sera l’annulation des parties de cette dette qui sont illégales (illégitimes) ou le produit de spéculations financières – selon nos estimations, cela constitue la plus grande part de l’ensemble de la dette. Nous exigerons pour le solde un mémorandum assorti de conditions au sujet de son paiement. Et si les créanciers n’acceptent pas ce mémorandum, nous procéderons alors à un arrêt unilatéral de tous les paiements aux créanciers. Cette position était un peu souple, mais il s’agissait d’un compromis permettant de conserver l’unité de notre importante coalition.
Le deuxième sujet concerne l’euro. J’ai parlé tout à l’heure des craintes émises par les gens concernant une banqueroute désordonnée et le retour à la drachme. Notre position était que nous ne soutiendrons aucune sortie de l’euro de notre propre initiative. C’est le premier point. Le deuxième était que nous n’accepterions aucun sacrifice pour l’euro. Le troisième est que nous soutiendrons toute initiative prise par la gauche et le mouvement de la classe laborieuse européenne pour un combat européen visant à mettre un terme à la violente austérité instaurée par les classes dominantes et leurs gouvernements au nom de la «défense de la zone euro» et de sa «compétitivité».
Une fois que vous aurez considéré l’ensemble de ce programme, et à l’instar d’autres organisations de la gauche en Grèce et ailleurs, vous pourrez dire qu’il s’agit là de «réformisme de gauche». C’est toutefois une abstraction. Dans les circonstances qui sont celles de la Grèce aujourd’hui, il s’agit à mon avis d’un programme transitoire.
J’aimerais me concentrer sur cette question. Qu’est-ce qu’un programme transitoire? Il y a souvent une compétition parmi les organisations de la gauche révolutionnaire pour revendiquer quelque chose de plus avancé en direction du socialisme comme faisant partie d’un programme de transition. Cela n’est cependant pas une transition. Si de telles demandes doivent faire partie d’un programme de transition, j’ai alors la solution: «tout le pouvoir aux conseils des travailleurs». Et je suis convaincu que quelqu’un d’autre trouvera une solution encore plus radicale.
Un programme transitoire implique que vous partez de la réalité existante; que vous avez des revendications faisant consensus parmi une partie importante de la population qui est disposée à se battre pour ces revendications. Puis, à travers les expériences de lutte, ces mêmes personnes pourront aller plus loin, vers des revendications plus avancées et, dans le même temps, vers un affrontement plus important avec les véritables ennemis.
Mon dernier point concerne les autres organisations de la gauche.
Une conviction partagée existe selon laquelle le Parti communiste de Grèce [KKE] se situe à la gauche de SYRIZA. Ce n’est pas la vérité. La vérité est que le KKE a d’importantes forces organisées au sein du mouvement des travailleurs du secteur privé. La vérité est aussi que le KKE est quelque chose de semblable au Parti communiste français au début des années 1960: un parti stalinien dur, un parti réformiste dur et un parti très conservateur.
Je vais vous donner deux exemples à l’appui de ma troisième affirmation illustrant à quel point le KKE est conservateur.
Aleka Papariga, secrétaire général du KKE (CParti Communiste de Grèce) quelques instants avant de prendre la parole à un meeting du parti à Salonique. Photo Teacher Dude's BBQ
Une révolte des jeunes s’est déroulée en Grèce en 2008 après l’assassinat d’un jeune étudiant par la police à Athènes. Chaque nuit, durant un mois, les banques brûlaient à Athènes. Chaque jour, des manifestations pacifiques massives de jeunes étudiants du secondaire et de l’univesité défendaient les «protestations de la nuit». Ces deux dimensions caractérisaient la dynamique et l’ampleur de la mobilisation étudiante. Le KKE a, dès le début, accusé SYRIZA de protéger le Black Block, puis a accusé la police de ne pas intervenir à temps pour arrêter les incendies. Une attitude classique de radicalisme verbal et de «conformisme» institutionnel.
Le second exemple s’est passé lors des dernières élections. Le KKE disait aux gens de ne pas nous croire, qu’il était impossible d’avoir un gouvernement de la gauche, qu’il était impossible d’annuler le Mémorandum, que SYRIZA racontait des mensonges et qu’il ne fallait pas y croire.
Lors des élections du 6 mai 2012, le KKE a réuni sous son nom environ 8% des voix. Le parti a ensuite décidé que son appel pour les élections de juin serait de demander à la classe laborieuse de ne pas voter pour SYRIZA, de changer son vote en lui disant: «vous avez voté pour SYRIZA, vous êtes irresponsable, changez votre vote et soutenez le parti.» «Changez votre vote» était le seul slogan du KKE à devenir réalité: il a perdu la moitié de sa force, gagnant seulement 4% des sièges au Parlement.
C’était pour le KKE une sanction pronncée par la classe laborieuse. De nombreux développements se déroulent au sein du parti. Nous verrons s’ils aboutissent à des changements, car l’appareil du KKE a l’expérience de gérer des crises internes et d’y faure face en resserrant les rangs autour de la thématique : «tout le monde à gauche à droite attaque notre forteresse». De plus, la direction est en train d’exclure des membres.
La dernière chose que j’ai à dire concerne ANTARSYA (coalition anticapitaliste). Les camarades de cette coalition ont fait une erreur sectaire absolument manifeste. A la suite des élections du 6 mai, SYRIZA a fait une proposition très généreuse: celle de figurer avec nous dans un front électoral commun lors des prochaines élections du 17 juin. Nous leur garantissions leur visibilité, leur complète indépendance et trois sièges au Parlement, ce qui correspondait précisément au nombre de sièges qu’ils auraient obtenus le 6 mai s’il n’y avait pas de quorum [fixé à 3%] pour entrer au Parlement. Ils ont refusé.
Sur quatre électeurs qu’ils avaient aux élections du 6 mai, ils en perdirent trois lors de celles du 17 juin (ils ont réuni 0,33% des suffrages). C’était aussi une sanction.
Voilà, camarades, quelle est la situation en Grèce. C’est dans ce contexte que nous essayons de construire une vraie force de la gauche radicale aujourd’hui.
 

vendredi 6 juillet 2012

Réflexions amicales dans la crise actuelle-Texte pédagogique



par Antonio Negri. Traduit par  Francesca Martinez Tagliavia, édité par  Fausto Giudice , Tlaxcala 

Leçon donnée à l'Université d’Oxford, Ashmolean Museum, le 12 mai 2012.
1.     Les hommes pour lesquels je ressens une certaine sympathie se sont battus, en Europe, au XXème siècle, autour de trois objectifs : pour le socialisme contre le fascisme ; pour une Europe unie contre l’État-nation ; pour la paix contre la guerre. Les deux premiers objectifs, dans la crise actuelle, semblent avoir été fortement ternis, et les luttes qui se développent maintenant autour d'eux semblent avoir un résultat incertain – et les résultats de celles qui se sont déjà développées, sont soit oubliés, soit dans une crise solide. Quant à la paix, elle est encore là, mais oh combien incertaine !
2.     Le socialisme s'est affirmé en Russie en 1917. Sa victoire locale et son expansion idéologique induisent à l'encerclement des Soviets de la part des puissances occidentales et provoquent d'abord les fascismes (en Italie, en Allemagne, en Espagne, etc.) puis la guerre froide, pour maintenir l'isolement de l'URSS. Même la grande crise de 29 n’arrive pas à affaiblir cette politique conduite par les élites capitalistes et libérales. Celles-ci doivent, au contraire, accepter le keynésianisme comme une politique de confinement « réformiste » des luttes et de l'expansion politique du socialisme. Mais dès la fin des années 30, puis de nouveau dans les années 70, à chaque fois que le « réformisme » s'affirme et atteint des objectifs importants, les élites capitalistes se répètent en expérimentations réactionnaires, optant selon les cas pour la répression ou pour la guerre (chaude ou froide). Après la deuxième -guerre mondiale, les gouvernements européens, contraints à  abandonner les empires coloniaux, à transférer la souveraineté impériale aux States, combinent à diverses sauces leur politiques intérieures, en sens réactionnaire ou réformiste : le but est de toute manière toujours celui de gagner la guerre froide. Leur haine antisocialiste dépasse et excède tout autre objectif. Tout comme les Églises de la fin de la Renaissance contre les révoltes des paysans et contre les anabaptistes, les États capitalistes se sont agités férocement contre les ouvriers et le socialisme – en cédant, en même temps, leur pouvoir à l'empire usaméricain. 
3.     Nous savons désormais que le socialisme soviétique ne perd pas sa bataille sous les coups de l'adversaire libéral, mais parce que, dés le début, il n'a pas réussi à susciter un mouvement victorieux en Europe et parce que, à la fin, il n'a pas été en mesure de produire une transformation sociale et politique continue, à la mesure de la puissance productive qu'ilavait exprimé. Ce n'est pas la première fois que Hercule est étouffé dans le berceau par le serpent qui l'isole encore enfant, et l'enserre, et le suffoque dans son enfance. Mais revenons à nous. Après 17, soviétiques et libéraux européens avaient compris qu'ici en Europe, à l'intérieur du tissu social qui l'avait généré, se développait la bataille pour le succès du socialisme. Ici alors, en Europe, dans les années 20 et 30, le fascisme et les expressions exaspérées des divers nationalismes furent opposés au socialisme. Après la deuxième guerre mondiale, la bourgeoisie européenne va feindre de recueillir les drapeaux de la paix et de l'Union qu'on avait fait tomber jusqu'alors dans la boue. On agite l'idéal d'une Europe unie contre les Soviets. La puissance impériale usaméricaine sollicite le processus d'unification européenne exclusivement en fonction antisoviétique. 

Mais quand l'Europe, après 1989, commence à se constituer indépendamment, développe une économie puissante et un modèle social autonome, impose sa propre monnaie et se présente donc comme concurrente et alternative aux USA sur le marché mondial, alors les Usaméricains se rangent contre l'unité européenne. Se rouvre ainsi, sur le terrain européen, la lutte entre la classe capitaliste recomposée au niveau global et les multitudes européennes : une lutte froide mais décisive, qui suffit pour lancer l'actuelle et profonde crise économique et sociale. Cette crise, l'actuelle, celle qui surgit de la relative solution de la précédente en 2008-2009, est construite et dirigée contre l'union politique de l'Europe. Flagellée par cette crise, l'Europe ne trouve pas, et ne peut trouver de solutions ou d'alternatives dans l'ordre néolibéral. Les USA l'écrasent, pour ne pas être – ayant perdu l'ancienne hégémonie – eux-même emportés par de nouveaux antagonismes impériaux. 


General Intellect, d'Elio Copetti
4.     Au-delà des Etats-nation, dans la crise la classe capitaliste s'était donc recomposée au niveau mondial. Et c'est en effet au niveau mondial qu'on met en acte, en exploitant les nouvelles technologies, un nouveau processus d' « accumulation originaire » sur la base de la transformation postindustrielle du travail, devenu de plus en plus « travail cognitif ». Cette accumulation se produit donc à partir de la privatisation et de l'organisation productive du General Intellect. J'entends par General Intellect l'ensemble de la force de travail cognitive qui s’est substituée, dans la production de la plus-value, à la classe ouvrière industrielle et qui est maintenant exploitée sur l'ensemble du terrain social. Le capitalisme même se modifie d'une manière fondamentale : c'est la finance qui, au niveau mondial, recompose maintenant le commandement du capital. Le banquier et le financier dominent désormais sur l'entrepreneur et sur l'innovateur industriel : la rente se substitue au profit. Les processus productifs sont ainsi transformés, et à la production fordiste, dans l'usine, se superposent l'organisation postfordiste de l'exploitation sur la société et la captation de la plus-value (produite socialement) à travers des mécanismes financiers. 

Sur cette profonde transformation de l'accumulation capitaliste se forme, bien sûr, une nouvelle praxis politique : la gouvernance néolibérale. Par celle-ci, les élites capitalistes veulent, d'un côté, détruire le Welfare State de la classe ouvrière industrielle, qu'elles considèrent désormais comme un corps étranger, le résidu d'un soviet chez elles ; de l'autre, le capital veut organiser l'exploitation entière de la société, assujettir à sa domination la vie des sujets et, en tant que « biopouvoir », il veut dominer tout mouvement biopolitique. Ainsi, à travers des crises fiscales successives, on démolit les rapports de force entre les classes sociales qui caractérisaient encore les sociétés fordistes, et on attaque le progrès économique relatif et les structures constitutionnelles qui, à l'intérieur de chaque État-nation européen avaient, au cours de la deuxième après-guerre, garanti la paix sociale et un certain réformisme politique. Dans ces conditions, à l'intérieur de la crise, l'unité européenne – dont l'idéal et dont les premières concrétisations avaient créé du bien-être et conservé un certain équilibre continental – est non seulement violemment attaquée, mais complètement surdéterminée par une volonté de pouvoir capitaliste réorganisée au niveau global, qui ne supporte plus les résistances qui s'organisaient encore dans les vieux Etats souverains. 
5.     Il convient de reconnaître que la résistance ne peut se déployer que sur un niveau global, mondial. Mais c'est ici, maintenant, que la paix est en danger. L'intérêt capitaliste vis en effet à empêcher tout flux d'initiatives subversives qui puisse, de quelque manière, s'étendre sur de grandes aires géographiques continentales. L'intérêt des opprimés est par contre d'organiser la résistance et les antagonismes au niveau global. La défaite subie par les USA en Amérique Latine s'est révélée importante mais non décisive. En Asie et en Extrême-Orient les tensions sociales et politiques semblent, pour le moment, être contenues par les énormes retards du développement et des équilibres économiques. L'Afrique n’en est encore qu’au début du nouvel affrontement d’envergure qui s'ouvrira bientôt - mais on ne sait pas encore quand - pour l'exploitation de ses territoires. La grande zone de crise est en revanche celle qui va de l'Atlantique aux pays arabes à travers la Méditerranée : c'est, surtout là que la paix est en péril. Et c'est ici que la spécificité de la culture et du développement européens est entrée dans une crise probablement définitive. La succession des efforts et des défaites militaires dans les guerres globales, l'extinction inutile des cris à la Croisade, qui ont tant résonné à partir des années 90, ont simplement montré la misère et l'impuissance des politiques mises en œuvre par la classe politique capitaliste euro-américaine. 

Seule une transformation radicale des élites, seule la généralisation et l'adhésion au projet de l'unité européenne des multitudes européennes auraient permis de modifier cette situation, et peut-être de donner aux classes travailleuses européennes la possibilité de renouveler un projet socialiste puissant – en Europe, donc, où le socialisme est né. Rien ne s'est encore produit : du côté capitaliste, tout mouvement a été suffoqué. Et toutefois – dans ces dernières années – les nouvelles générations ont commencé à bouger, à lutter contre les nouvelles formes d'appauvrissement, de précarité, de pauvreté auxquelles elles sont soumises. Indignées, les nouvelles générations se soulèvent, en pratiquant de nouvelles figures d'insubordination et de lutte. Cette fois-ci, le jeune Hercule peut tuer le serpent.
6.     En relançant le projet européen de la part des gauches, nous insistons sur le fait que, pour maintenir la paix, il faut de nouveau créer et assurer du bien-être. Si nous nous demandons ici : les capitalistes peuvent-ils encore le faire ?, la réponse ne peut être que négative. En effet, à l'entrepreneur s'est désormais substitué le capitaliste financier, au profit la rente, et à l'usine s'est substituée la banque : des fonctions et des comportements parasitaires se multiplient. Les crises se succèdent car il n'y a plus une mesure de la valorisation et parce que, par conséquent, la spéculation devient la seule forme de l'accumulation.
Mais si le capitaliste est désormais étranger à l'organisation de la société, s'il a perdu cette dignité qui consistait à organiser le travail, à anticiper le capital constant et à rendre les marchés intelligents sous son commandement – comment pourra-t-il créer et garantir du bien-être et du progrès ? Il nous semble que cette synthèse de bien-être et de progrès ne pourra se constituer, désormais, qu'à partir de la « nouvelle » force de travail, de cette force de travail qui, en tant que cognitive, peut de manière autonome prendre dans ses propres mains la production même. Elle travaille à travers les langages, les connaissances, les affects – elle produit en mettant en commun le savoir et en agrégeant des éléments singuliers de la communication. Ainsi, elle produit désormais cette excédnce, cette richesse, qu'on appelait, autrefois, plus-value. Mais demandons-nous donc : n'appellerons-nous pas plus vraisemblablement « commun », ce produire « ensemble » des connaissances, des codes, des informations, des affects ? Quand on parle de « commun », on ne parle pas, en effet, seulement de ces richesses déjà disponibles dans la nature (comme l'air, l'eau, les fruits de la terre et tous les autres dons de la nature même), mais on parle surtout des nouvelles formes de production de richesse, de la composition sociale et politique actuelle des forces immatérielles du travail et de la puissance vivante de la subjectivation. C'est à cette puissance que le capital cherche maintenant d'appliquer son instinct vampirique. Aux puissances du commun, sans lesquelles il n'y a plus, à notre époque, de richesse. 
7.     Que peut signifier aujourd'hui, construire un soviet, c'est-à-dire porter la lutte, la force subversive, la multitude, le « commun » dans (et contre) la nouvelle réalité et les nouvelles organisations totalitaires de l'argent et de la finance ? Pour répondre à cette question, il faut avant tout garder toujours à l'esprit que le capital n'est pas un Moloch, mais bien un « rapport de force » entre qui commande et qui résiste, entre qui exploite et qui produit. La multitude n'est pas simplement exploitée, elle propose au niveau social son autonomie et sa résistance. C'est ici, sur cette relation, que la crise se détermine, c'est-à-dire l'affaiblissement et/ou la rupture du rapport capitaliste.

La crise actuelle s'est en effet produite à la suite de la nécessité capitaliste d'empêcher que la pression sur le revenu ne rompe les rapports de domination, de maintenir l'ordre, en multipliant d'abord sans aucune mesure les quantités d'argent à dépenser dans le seul but de garder les prolétaires de la connaissance tranquilles, puis (dès que la situation est devenue dure et la concurrence insupportable), en leur demandant de restituer ce qu'ils avaient justement gagné, mieux, de « payer la dette » - sous la menace de la misère et du déshonneur. Ceci dit pour que l'on puisse reconnaître que la financiarisation n'est pas une déviation improductive et parasitaire de quotas croissants de plus-value et d'épargne collective, mais bien la forme même de l'accumulation, c'est-à-dire de l'exploitation, opérée par le capital à l'intérieur des nouveaux processus de production cognitive et sociale de la valeur. C'est sur ce terrain que les coûts de la reproduction de la force de travail, du travail nécessaire (et c'est-à-dire de son instruction, de ses formes de vie, de la nouvelle organisation sociale) et bien sûr des luttes ouvrières, ont produit une accumulation manquée de capital et donc la rupture du rapport d'exploitation au niveau social. 

Ceci s'est réalisé car les conditions de valorisation du travail sur base cognitive et biopolitique sont désormais, comme on l’a dit, « communes », tandis que l'accumulation n'est pas seulement « privée » mais elle insiste sur des technologies et des politiques administratives qui, ne réussissant pas à détruire la « puissance commune » de la production, l'oppriment – en en ignorant les droits et la puissance. Comment sort-on d'une crise de ce type ? Seulement à travers une révolution sociale. Tout New Deal envisageable peut seulement consister dans la construction de nouveaux droits de « propriété sociale » des « biens communs ». Un droit qui, de toute évidence, est en train de s'opposer au droit de propriété privée et à ses garanties publiques. 

En d'autres mots, si jusqu'à présent l'accès à un « bien commun » a pris la forme de la « dette privée », à partir d'aujourd'hui il est légitime de revendiquer le même droit sous la forme de la « rente sociale », du « commun ». Faire reconnaître ces droits communs est la seule et juste voie pour sortir de la crise. Pour reconstruire – à travers le travail de la société entière – le progrès et donc, l'espérance de paix. La révolution en Europe est le passage nécessaire pour y affirmer l'hégémonie du commun, et construire ainsi l'unité du pays le plus beau et le plus intelligent que l'histoire humaine ait connu.