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mercredi 9 février 2011

Noam Chomsky : Ce n’est pas l’Islam radical qui préoccupe les USA, mais l’indépendance

 Traduit par Viktor Dedaj, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala

 La nature des régimes qu’ils soutiennent dans le monde arabe importe moins que leur contrôle. Les sujets sont ignorés jusqu’à ce qu’ils brisent leurs chaînes
« Le monde arabe est en feu », annonçait Al Jazeera la semaine dernière, alors que partout dans la région, les alliés occidentaux « perdent rapidement leur influence ». L’onde de choc a été déclenchée par le soulèvement dramatique en Tunisie qui a renversé un dictateur soutenu par l’Occident, avec des réverbérations surtout en Égypte, où les manifestants ont submergé la police brutale d’un autre dictateur.
 
Certains observateurs ont comparé l’événement aux renversements des régimes du camp soviétique en 1989, mais les différences sont importantes. La plus importante est qu’il n’y a aucun Mikhaïl Gorbatchev parmi les grandes puissances qui soutiennent les dictateurs arabes. Washington et ses alliés s’en tiennent plutôt au principe bien établi que la démocratie est acceptable à condition qu’elle soit conforme aux objectifs stratégiques et économiques : excellente en territoire ennemi (jusqu’à un certain point) mais à éviter dans nos chasses gardées sauf si elle est correctement contrôlée.
 
Dave Brown
La comparaison avec 1989 est cependant valable dans un cas : la Roumanie, où Washington soutenait Nicolae Ceausescu, le plus brutal des dictateurs de l’Europe de l’est, jusqu’à ce que ce dernier devienne incontrôlable. Washington a ensuite salué son renversement tout en oubliant le passé. Le scénario est classique : Ferdinand Marcos, Jean-Claude Duvalier, Chun Doo-hwan, Suharto et de nombreux autres gangsters utiles. Cela pourrait être aussi le cas avec Hosni Moubarak, tout en déployant les efforts habituels pour s’assurer que le régime qui succède ne s’éloigne pas trop du chemin tracé. Les espoirs semblent s’orienter vers le général Omar Souleymane, un fidèle de Moubarak, qui vient d’être nommé vice-président. Souleymane, qui a longtemps dirigé les services de renseignement, est détesté par le peuple en révolte presque autant que le dictateur lui-même.
 
Moubarak, Souleymane et l'esprit du nouveau gouvernement égyptien, par Steve Bell
Un refrain souvent entendu est que le risque posé par l’islamisme radical oblige à s’opposer (à contre-cœur) à la démocratie et ce pour des raisons pragmatiques. Si la formule mérite considération, elle est néanmoins trompeuse. La vraie menace a toujours été l’indépendance. Les USA et leurs alliés ont régulièrement soutenu des islamistes radicaux, parfois pour éliminer la menace d’un nationalisme laïque.
 
Un exemple connu est celui de l’Arabie Saoudite, le centre idéologique de l’Islam radical (et du terrorisme islamiste). Un autre sur la longue liste est Zia ul-Haq, le plus brutal des dictateurs pakistanais et le préféré du Président Reagan, qui a mené un programme d’islamisation radical (financé par les Saoudiens).
 
« L’argument habituel constamment avancé dans le monde arabe et à l’extérieur est que tout va bien, que tout est sous contrôle», dit Marwan Muasher, un ancien responsable jordanien et actuellement directeur des recherches sur le Moyen-Orient à la Fondation Carnegie. « En suivant ce raisonnement, les forces retranchées rétorquent que les opposants et ceux à l’étranger qui exigent des réformes exagèrent la situation à l’intérieur. »
 
On peut donc ignorer l’opinion publique. Cette doctrine ne date pas d’hier et elle a été généralisée au monde entier, y compris à l’intérieur des USA. Lorsque des troubles se produisent, quelques ajustements tactiques peuvent s’avérer  nécessaires, mais toujours avec l’idée de garder le contrôle.
Le retentissant mouvement démocratique en Tunisie était dirigé contre « un État policier, avec peu de liberté d’expression ou d’association, et de graves atteintes aux droits humains », dirigé par un dictateur dont la famille était détestée pour sa vénalité. Ainsi s’exprimait Robert Godec, ambassadeur des USA, dans un câble daté de juillet 2009 et diffusé par WikiLeaks.
 
Ainsi, selon certains observateurs, « les documents (de WikiLeaks) devraient rassurer l’opinion publique usaméricaine sur le fait que les dirigeants (US) sont effectivement conscients et qu’ils agissent » - et même que les câbles confirment tellement la politique des USA que c’est à se demander si ce n’est pas Obama lui-même qui organise les fuites (selon Jacob Heilbrunn dans The National Interest ).
 
« L’Amérique devrait donner une médaille à Assange», titre le Financial Times, dans un article où Gideon Rachman écrit : « la politique étrangère des USA apparaît comme éthique, intelligente et pragmatique... la position publique des USA sur un sujet donné correspond en général aux positions privées. »
 
De ce point de vue, WikiLeaks coupe l’herbe sous les pieds des « théoriciens du complot » qui émettent des doutes sur la noblesse des motivations proclamées par Washington.
 
Le câble de Godec confirme cette idée – à condition de ne pas creuser plus loin. Dans ce cas, comme l’analyste de la politique internationale Stephen Zunes l’a indiqué dans Foreign Policy in Focus, on découvre aussi, à coté du câble de Godec, que Washington a fourni 12 millions de dollars d’aide militaire à la Tunisie. On découvre que la Tunisie était l’un des cinq bénéficiaires avec Israël (de manière constante), deux dictatures du Moyen-Orient, l’Égypte et la Jordanie et la Colombie, qui détient le record en matière d’atteintes aux droits humains et qui est aussi le premier bénéficiaire de l’aide militaire US dans l’hémisphère américain.
 
La première pièce à conviction présentée par Heilbrunn est le soutien arabe à la politique des USA contre l’Iran, révélé par les câbles. Rachman lui-aussi se saisit de cet exemple, à l’instar de la plupart des médias, tout en louant ces révélations encourageantes. Toutes ces réactions montrent à quel point la démocratie est méprisée dans les milieux éduqués. [selon Chomsky, ce sont les milieux "éduqués", ceux qui passent par le formatage du système éducatif, qui deviennent les piliers du système - NdT]
Aucune mention n’est faite de ce que pense la population – chose facile à vérifier. Selon un sondage de la Brookings Institution rendu public au mois d’août, quelques Arabes sont effectivement d’accord avec Washington et les commentateurs occidentaux pour qui l’Iran représente une menace : ils sont 10%. Par contraste, les Arabes qui considèrent que ce sont USA et Israël qui représentent la plus grande menace sont, respectivement, 77% et 88%.
 
L’opinion publique arabe est si hostile à la politique usaméricaine qu’une majorité (57%) pensent que la sécurité régionale serait renforcée si l’Iran se dotait d’armes nucléaires. Néanmoins, « tout va bien, tout est sous contrôle » (selon l’expression de Muasher pour décrire cette illusion dominante). Puisque les dictateurs nous soutiennent, leurs sujets peuvent être ignorés – sauf lorsqu’ils brisent leurs chaînes. Dans ce cas, il faut procéder à un ajustement de politique.
 
D’autres documents semblent confirmer l’enthousiasme qui s’exprime autour de la noblesse supposée de Washington. En juillet 2009, Hugo Llorens, l’ambassadeur US au Honduras, a informé Washington d’une enquête de l’ambassade sur « les enjeux juridiques et constitutionnels autour du renversement le 28 juin du Président Manuel « Mel » Zelaya. »
 
L’ambassade concluait qu’ « il ne fait aucun doute que l’armée, la Cour Suprême et le Congrès ont conspiré le 28 juin dans ce qui constitue un coup d’État illégal et anticonstitutionnel contre la branche exécutive du pouvoir ». Très admirable, sauf que le Président Obama a rompu avec pratiquement toute l’Amérique latine et l’Europe en soutenant le régime issu du coup d’État et en ignorant les atrocités qui ont suivi.
 
La révélation la plus remarquable de WikiLeaks est peut-être celle qui concerne le Pakistan et qui a été examinée par l’analyste Fred Branfman dans Truthdig.
 
Les câbles révèlent que l’ambassade US était parfaitement consciente que la guerre US en Afghanistan et au Pakistan non seulement renforçait l’antiaméricanisme ambiant mais aussi « le risque d’une déstabilisation de l’État pakistanais » et soulevait la menace du cauchemar absolu : que des armes nucléaires tombent entre les mains de terroristes islamistes.
 
Encore une fois, ces révélations « devraient rassurer l’opinion publique usaméricaine sur le fait que les dirigeants (US) sont effectivement conscients et qu’ils agissent » (selon Heilbrunn). Pendant ce temps, Washington marche résolument à la catastrophe.

vendredi 15 mai 2009

"L’Iran est trop indépendant et désobéissant"


Entretien avec Noam Chomsky
par Kourosh ZIABARI. Traduit par Sacha Sher,
Tlaxcala



Ce n’est pas la peine d’introduire Noam Chomsky par une note. Il est sans conteste l’analyste et le conférencier en sociologie politique le plus important de la période contemporaine. Comme l’écrit le Guardian, « il fait partie des dix sources les plus citées dans le domaine des lettres aux côtés de Marx, de Shakespeare et de la Bible, et il est le seul parmi ces auteurs à être encore vivant ».

Aux Nations Unies, le président vénézuélien Hugo Chavez a évoqué Hegemony or Survival de Chomsky en ces termes : « J’aimerais inviter très respectueusement ceux d’entre vous qui n’ont pas lu ce livre de le faire ».

En 2006, en réponse à une question posée par un correspondant du New Statesman, Andrew Stephen, sur ce qu’il aurait fait s’il avait été président des Etats-Unis, Chomsky a proposé ceci : « Je mettrais sur pied un Tribunal contre les crimes de guerre à propos de mes propres crimes, parce que si je m’engage dans cette position [il me faudrait] m’occuper de la structure et de la culture institutionnelles, de la culture intellectuelle. La culture doit être guérie ».

Au cours de cet entretien avec le professeur Chomsky, nous avons parlé de l’Iran, de la question nucléaire, des relations entre Washington et Téhéran et de l’impact global des lobbys sionistes. Un extrait de cette conversation a d’abord été publiée dans le Tehran Times, le principal journal iranien en anglais.

Q: Professeur Chomsky, vous avez réitéré à plusieurs reprises que la majorité des pays dans le monde soutenaient le dossier nucléaire iranien, y compris des membres du Mouvement des Non Alignés. Pourtant, les néo-cons américains claironnent toujours leurs slogans bellicistes. Pourquoi ?


R: Il n’y a pas que le mouvement non aligné. La majorité des Américains croient aussi que l’Iran a le droit de développer l’énergie nucléaire. Mais presque personne n’en est conscient aux Etats-Unis, y compris ceux qui sont sondés, et qui pensent sans doute être les seuls à avoir cette opinion. On ne publie jamais rien là-dessus. Ce qui apparaît, constamment, dans les médias, c’est que « la communauté internationale » demande à l’Iran d’arrêter d’enrichir de l’uranium. On ne souligne quasiment jamais que l’expression « communauté internationale » est classiquement utilisée pour désigner Washington et tous ceux qui en viennent à s’aligner avec elle, pas seulement sur cette question, mais d’une manière assez générale.

Q: La plupart des analyses en affaires internationales ne parviennent toujours pas à digérer le deux poids deux mesures du gouvernement US sur le nucléaire. Tout en soutenant l’arsenal nucléaire d’Israël, les Etats-Unis font continuellement pression sur l’Iran pour mettre un terme à ses programmes nucléaires civils. Quelles en sont les raisons ? Est-ce que l’AIEA a autorité pour enquêter sur les cas d’armement atomique d’Israël ?


R: A la base, il y a ce point expliqué de manière candide par Henry Kissinger lorsque le Washington Post lui demanda pourquoi il prétendait désormais que l’Iran n’avait pas besoin d’énergie nucléaire et devait donc être en train d’élaborer une bombe, alors que dans les années soixante-dix il insistait vigoureusement pour dire que l’Iran avait besoin d’énergie nucléaire et que les Etats-Unis devaient donner au Shah les moyens de la développer. Sa réponse était du pur Kissinger : « C’était un pays allié » donc ils avaient besoin d’énergie nucléaire. Maintenant que ce n’est plus un allié, ils n’ont donc plus besoin d’énergie nucléaire. Quant à Israël, c’est un allié, et plus précisément un état client. Donc ils héritent du maître le droit de Es posible que tu navegador no permita visualizar esta imagen.faire comme bon leur semble.

L’AIEA a l’autorité qu’il faut, mais les Etats-Unis ne permettraient jamais qu’elle l’exerce. La nouvelle administration US n’a pas montré de signes qu’il en serait en quoi que ce soit autrement.

Q: Il y a quatre Etats souverains qui n’ont pas encore ratifié le TNP [traité de non-prolifération nucléaire] et qui aspirent librement à détenir des armes nucléaires. Est-ce que l’Iran échapperait aux pressions fréquentes s’il revenait sur cette ratification et se retirait du traité ?


R : Non, cela ne ferait qu’accentuer les pressions. A part la Corée du Nord, tous ces pays ont droit à un soutien considérable de la part des Etats-Unis. L’administration Reagan faisait semblant de ne pas savoir que son allié, le Pakistan, développait des armes nucléaires, afin que la dictature puisse recevoir une aide massive de la part des Etats-Unis. Ceux-ci ont donné leur accord pour aider l’Inde à développer ses installations nucléaires, et Israël est un cas spécial.

Q: Quels sont les facteurs qui peuvent empêcher que se tiennent des discussions directes entre l’Iran et les Etats-Unis ? Est-ce que l’influence du lobby israélien sur le régime capitaliste des Etats-Unis est un facteur essentiel ?


R : Le lobby israélien a une certaine influence, mais elle est limitée. Cela a été à nouveau démontré dans le cas de l’Iran l’été dernier, durant la campagne présidentielle, un moment où l’influence des lobbys en est à son paroxysme. Le Lobby israélien voulait que le Congrès vote une législation aboutissant pratiquement à un blocus de l’Iran, un acte de guerre. La mesure reçut énormément de soutiens avant de disparaître soudainement, probablement parce que la Maison Blanche avait clairement fait comprendre, simplement, qu’elle était contre.

Quant aux vrais facteurs, nous n’avons pas encore les archives internes qu’il faut, alors il nous faut spéculer. On sait bien qu’une proportion largement majoritaire d’Américains veut avoir des relations normales avec l’Iran, mais l’opinion publique influence rarement la politique. Les principales grandes compagnies US, dont les puissantes compagnies énergétiques, aimeraient être en mesure d’exploiter les ressources pétrolières de l’Iran. Mais l’Etat insiste pour qu’il en soit autrement. Je suppose que la principale raison en est que l’Iran est simplement trop indépendant et désobéissant. Les grandes puissances ne le tolèrent pas dans ce qu’elles jugent être leurs domaines [NdT : réservés], et les régions qui produisent beaucoup d’énergie pour le monde ont longtemps été considérées comme étant le domaine de l’alliance Anglo-américaine, avec une Grande Bretagne désormais réduite au niveau de partenaire subalterne.

Q : Est-ce qu’on verra, durant le mandat d’Obama, une transformation tactique ou systématique de l’approche des médias américains institués envers l’Iran ? Devra-t-on s’attendre à une interruption de l’immense propagande noire anti-iranienne ?


R : En général, les médias adhèrent de près à la structure générale de la politique de l’Etat, bien que ces politiques soient parfois critiquées au niveau tactique. Par conséquent, cela dépend beaucoup de la position que l’administration Obama va prendre.

Q: Et enfin, pensez-vous que le président US devrait suivre la proposition iranienne et demander pardon pour ses crimes passés contre l’Iran ?


R: Je pense que les puissants devraient toujours avouer leurs crimes et demander pardon aux victimes, et en fait aller beaucoup plus loin en attribuant des réparations. Malheureusement, le monde est avant tout gouverné par la maxime de Thucydide : les forts font comme ils l’entendent, et les faibles souffrent comme il se doit. Lentement, au fil du temps, et d’un point de vue général, le monde devient plus civilisé. Mais il reste encore beaucoup de chemin à faire.