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mercredi 13 avril 2016

534 militants politiques assassinés en Colombie en cinq ans

Un nouveau rapport publié le 12 avril par l'organisation britannique Justice for Colombia indique pour la première fois le chiffre alarmant de 534 militants politiques tués en Colombie entre 2011 et 2015. Le rapport décrit le meurtre de plus de 90 militants par an, une moyenne de deux par semaine pour les cinq dernières années.
Le rapport Silenciados: el asesinato de los activistas políticos en Colombia (Réduits au silence : l'assassinat des militants politiques en Colombie) a été lancé au Parlement britannique à Londres lors d'un événement organisé par plusieurs députés du groupe parlementaire des Amis de la Colombie.

Les meurtres ont eu lieu dans 26 des 32 départements. Celui d'Antioquia (chef-lieu : Medellin) a été le plus violent dans le pays avec 94 meurtres au cours de ces cinq années, suivi par le Cauca avec 59 cas.
Le rapport de Justice for Colombia rassemble pour la première fois des informations provenant de cinq organisations colombiennes qui ont répertorié la violence contre des militants. Ces organisations sont la CINEP, la CUT, l'ENS, Marcha Patriotica et Somos Defensores.
Mariela Kohon, Directrice de Justice for Colombia a déclaré:
«Il est inacceptable que les militants continuent d'être assassinés en Colombie, en particulier par des groupes paramilitaires. Les chiffres figurant dans ce rapport sont épouvantables, et le fait particulièrement préoccupant est que plus de 300 militants aient été tués depuis le début du processus de paix en 2012. Il est d'une immense importance pour l'avenir de la paix en Colombie que le gouvernement prenne les mesures nécessaires contre les paramilitaires et protège les militants politiques".
Le rapport montre que toutes sortes de militants ont été persécutés en Colombie : la liste des victimes comprend des activistes communautaires, paysans, indigènes, syndicaux, écologistes, membres du mouvement LGBT, outre des militants pour la restitution des terres et les droits des victimes.

Pour plus d'informations contactez SVP Hasan Dodwell, Justice for Colombia à hasan[at] justiceforcolombia.org
Capture 26 de 32 departementos



dimanche 13 mars 2016

Le curé aux deux bibles, l'âme damnée des Douze Salopards de Yarumal
Une histoire vraie colombienne

Yarumal, une municipalité des montagnes du nord du département d'Antioquia –capitale, Medellin -: c'est ici que, dans les années 1990, a sévi la bande des "Douze Apôtres" – il faudrait plutôt dire les "Douze salopards" –assassinant au moins 300 personnes dans le cadre d'une campagne de "nettoyage social". Au centre de cette bande, Santiago Uribe, un des frères d'Alvaro Uribe, qui allait être président de Colombie de 2002 à 2010 et est aujourd'hui sénateur. Une première enquête, ouverte en 1997, avait été close en 1999, pour "absence de preuves". Mais 15 ans plus tard, de nouvelles langues ont commencé à se délier. Un ancien maire a parlé. Un procureur a ouvert une enquête. Sept des 12 témoins à charge ont été assassinés. Et enfin, fin février Santiago Uribe a été arrêté et inculpé pour homicide aggravé et association de malfaiteurs. L'étau se resserre donc autour d'Alvaro Uribe, qui tonne et menace nommément les trois magistrats responsables de l'enquête sur les "Douze Apôtres": Eduardo Montealegre, Jorge Perdomo, et Carlos Iván Mejía. Des menaces à prendre au sérieux. En Colombie, les magistrats honnêtes risquent autant leur vie que les journalistes refusant de se laisser corrompre. Gonzalo Guillén, un journaliste d'investigation qui dut s'exiler sous la présidence d'Uribe pour échapper aux menaces de mort en rafales, nous raconte l'histoire de l'un des "Douze Apôtres", le curé Palacio Palacio-FG
http://tlaxcala-int.org/upload/gal_13002.jpg

Il allait sur ses 60 ans quand il est arrivé dans la ville en  autobus, avec une valise de cuir qu'il a traîné jusqu'à la résidence paroissiale où il allait vivre. À  première vue il n'avait pas l'air d'un curé quelconque car, entre autres particularités, il avait deux bibles.
Vêtu de sa soutane noire, boutonnée de haut en bas et décolorée par l'usage et les ans, Gonzalo Javier Palacio Palacio venait servir d'assistant au prêtre principal de l'église de Las Mercedes la ville de Yarumal, dans le département colombien d'Antioquia. Le nouveau prêtre se rendit rapidement célèbre, car il enquêtait jusqu'au moindre détail sur chacun des péchés des paroissiens qui venaient lui demander le pardon dans le secret  de la confession.

"Une autre chose que je me rappelle de lui, c'est qu'il avait deux bibles: l'une, ordinaire, pour les messes et l'autre, qu'il emportait partout, dans laquelle il avait aménagé un trou entre les pages pour cacher un revolver Smith & Wesson, calibre 32 , à six coups, à  crosse noire », dit un vieux paysan qui venait souvent chercher la bénédiction du prêtre.

Dans les offices religieux, il tonnait en chaire,  brandissant la Bible pour dire la messe : "Dans cet évangile, nous voyons très clairement que le Christ nous donne à nous, ses apôtres le pouvoir de pardonner les péchés. Nulle part il ne dit que les chrétiens devraient demander pardon à Dieu directement. Non, ils doivent toujours nous le demander à nous, ses apôtres", selon ses propos rapportés par le vieux paysan.

jeudi 15 mai 2014

Un, deux, cent Buenaventura à travers toute la Colombie ...

Un portrait des vandales au pouvoir
par  José Antonio Gutiérrez D.. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
 
"Ceux-ci découvraient une série de corps défigurés dispersés dans la localité , vestiges d'un antagonisme social aveugle et éradicateur. Cette scène aurait pu correspondre à quelque chose d'absolument chaotique et désordonné, dans la mesure où les corps avaient été démembrés, dispersés et empilés un peu partout. Mais il était également possible de trouver des scènes où il y avait un ordre intentionnel, une véritable mise en scène. (... ) Cette procédure visait principalement à terroriser les habitants du village, qui prenaient la fuite en abandonnant tout ".
María Victoria Uribe Alarcón , "Anthropologie de l'inhumanité " , 2004, p.92
Dès qu'on arrive à Buenaventura, on éprouve un certain sentiment de malaise. Il semble que tous les bâtiments sont sur ​​le point de tomber, en proie à la moisissure et à la pourriture. Contrairement à d'autres régions de la Colombie, on respire méfiance et peur ... un sentiment d'abandon est d'emblée évident. Il est incroyable que la plupart des échanges internationaux de la Colombie passent par ce port, ce qui indique le caractère contradictoire du capitalisme dans lequel l'investissement et la dépossession sont des termes inséparables. La misère est un concept relatif et devient d'autant plus odieuse qu'elle est entourée de richesse.
Ce qui se passe à Buenaventura, où apparaissent tous les jours des corps humains démembrés flottant parmi les mangroves ou dispersés dans les rues,  n'est pas quelque chose d'inconnu pour la grande majorité. Soudain, tout le monde s'est mis à parler de Buenaventura en Colombie. Des compte-rendus journalistiques et des programmes télévisés plein d'indignation décrivent la situation désespérée de cette ville aux prises avec le fléau paramilitaire (opérant maintenant sous les noms d'Urabeños, Rastrojos ou Empresa). Un tollé d'horreur a été suscité par les "casas de pique" (maisons d'abattage), véritables boucheries pour humains, que tout le monde – sauf la police, l'armée et les autorités – connaît et voit. Mais le traitement donné à ces informations, comme toujours, est très pauvre, sensationnaliste, décontextualisé. Il ne diffère en rien du traitement que reçoivent périodiquement d'autres scandales humanitaires en Colombie. Un jour, les médias sont outrés par les faux positifs, un autre par les personnes déplacées de force, puis c'est au tour des féminicides, ils trépignent, accusent, sont scandalisés et puis rien ne se passe . C'est comme si à travers la couverture bas de gamme de ces faits on voulait exorciser l'horreur et calmer les consciences, en banalisant du même coup la terreur. Maintenant c'est au tour de Buenaventura.
C'est comme si ces vagues médiatiques spasmodiques cherchaient à concentrer toute la terreur qui existe en Colombie sur un seul point, convertissant le conflit qui consume le pays en un seul événement ponctuel, isolé, identifiable sur la carte. Mais la réalité est que les dépeçages, qui portent la marque incontestable des paramilitaires – tolérés par tout le monde, sauf ceux qui en souffrent -, se produisent dans de nombreuses régions du pays, partout où les intérêts économiques coexistent avec la (para)militarisation. Ce qui est vraiment pénible, c'est que, en dépit de son caractère apparemment exceptionnel, la situation de Buenaventura ne l'est pas tant. Il suffit de penser à Soacha ou aux Altos de Cazuca, pour ne pas trop s'éloigner de la capitale. Ou de voir les photos des massacres de Medellín. Les paramilitaires ont œuvré à créer un, deux, cent Buenaventura sur l'ensemble du territoire colombien. Et ils l'ont fait à coups de tronçonneuse, de machette et de hache, toujours sous le regard complaisant des forces  dites de sécurité.
On pourrait penser que la tragédie de Buenaventura est récente, mais elle en fait elle remonte à longtemps : il y a près de 10 ans qu'il n'y a plus de guérilléros dans les quartiers de Bajamar [litt. "Marée basse", zone de l'île de Cascajal gagnée sur la mer par la population afro-colombienne, qui y vit dans des maisons sur pilotis; 3500 familles y sont menacées d'expulsion par un projet d'extension du port et de création d'un "malecón", un boulevard front de mer,  NdT] et la mainmise totale des paramilitaires a coïncidé avec l'aggravation des cruautés. Des paramilitaires qui, selon tous les rapports officiels  n'existent pas, mais qui sont bien là. Buenaventura dément le mensonge répété ad nauseam que les paramilitaires sont une réponse à la soi-disant " horreur " de la guérilla et que, en l'absence de guérilléros, ils disparaîtront faute de raison d'être. Ce n'est pas un hasard si un garçon m'a confessé nerveusement, quand je lui ai demandé, durant un voyage en bus vers Buenaventura, à quel moment les choses avaient mal tourné : " C'est quand ils ont viré la guérilla, alors là  le boxon a commencé".
Le répertoire des moyens de semer la terreur est aussi une vieille histoire : la profanation du corps de la victime est quelque chose qui vient de l'époque de la «Violence» dans les années 40. C'est de cette époque qu'existe un lexique riche pour désigner les modalités de l'horreur :   bocachiquiar (préparer à la mode du poisson "bocachico"), picar pa’ tamal (découper pour un tamal), matar la semilla (tuer la semence), corte de corbata (coupe-cravate), de franela (coupe-flanelle), de mica (décapitation), de florero (sabrer le pot de fleurs) etc.

Symboliquement, en disloquant le corps de la victime, on disloque la communauté. Il ne s'agit pas seulement de tuer, mais de parachever la mort, comme si on craignait par superstition la vengeance du mort, comme l'indique Uribe Alarcón dans son "Anthropologie de l'inhumanité ". Selon elle, la victime est animalisée pour créer la distance spirituelle permettant le déchiquetage physique et un espace de sacrifice rituel ad hoc est créé. Mais même si dans la "casa de pique" on reproduit le modèle de la boucherie, on va encore plus loin, car dans les véritables boucheries, l'animal n'est pas torturé à mort, on n'utilise ni haches ni tronçonneuses,  on ne l'attache pas vivant sur une table de bois pour le dépecer au milieu de cris d'agonie.

Ici les paramilitaires ne font disparaître les gens que partiellement. Parfois, on retrouve le torse ou la tête, mais on trouve toujours quelque chose, même si ce ne sont que les doigts. Le message horrible est transmis par des preuves physiques de la torture en même temps que le processus rituel de vengeance décrit par Alfredo Molano est empêché : " Le corps est préparé en lui mettant l'un des vêtements dans lesquels il a été tué ; on lui attache les gros orteils avec un lacet d'une paire de chaussures noires récemment achetées et dans sa bouche on met un morceau de papier avec les noms des meurtriers. Quelques jours après les auteurs sont assassinés ou meurent de frayeur » [1]. Les médias qui reproduisent l'événement de manière sensationnaliste, morbide et décontextualisée, diffusent et amplifient la terreur, transmettant ainsi la peur paralysante de façon entièrement fonctionnelle par rapport à l'objectif des paramilitaires.


Image de l'intérieur d'une "casa de pique" diffusée sur les réseaux sociaux en mars dernier
Quel est le but des dépeçages à Buenaventura? Exactement ce que les dépeçages visaient durant le premier cycle de la Violence : que les gens fuient, abandonnant tout. Des militants du Processus des communautés noires (PCN), nous ont expliqué lors d'une visite dans la ville portuaire, dans le cadre de la 10ème délégation asturienne-irlandaise des droits humains, que le but de tout cela était de virer la population locale pour ouvrir la voie à un grand projet de remodelage caressé par les autorités locales et nationales . Pour faire place à l'aéroport et aux méga- ports modernes qui soient à la hauteur des exigences des accords de libre-échange et de l'Alliance du Pacifique, il faudrait évacuer du territoire un bon nombre de Noirs pauvres. Il est plus facile de déplacer que de réinstaller les gens ou de parvenir à un accord satisfaisant pour eux, surtout lorsque le «progrès» n'est pas destiné à leur profiter.
Cette violence n'est ni chaotique ni gratuite, mais répond à un modèle trop familier de terreur généralisée pour déplacer les gens et gagner du terrain au nom du progrès. C'est une violence très ritualisée: "La technique de la terreur exige que les gens se rendent compte, mais ne parlent pas. Qu'ils voient la capture des victimes dans le quartier, comment elles sont attrapées, qu'ils entendent les appels à l'aide, les cris de miséricorde et de clémence et enfin les hurlements de douleur. Puis le silence : un vide terrible. Les cris continuent à résonner dans la tête des gens. Tous craignent d'être le suivant sur une liste que personne n'établit. Les voisins entendent, le quartier entend, la zone sait, la ville est au courant. Les autorités n'entendent pas, ne voient pas , ne savent pas »[2 ] . Malgré tout, il y a encore de la résistance. Les habitants de Nayero Puente, à La Playita , ont décrété leur quartier "Espace de vie et humanitaire", défiant ouvertement les paramilitaires [3]. Depuis février dernier, on assiste à des protestations populaires massives contre les paramilitaires, auxquelles se sont joints même les commerçants, généralement méprisés parce qu'on se souvient que ce sont eux qui ont financé l'arrivée des paramilitaires en 2000, mais que maintenant "ils en ont marre de se faire taxer". Les autorités locales, la police, les militaires, les commerçants, tous ont alimenté ce monstre dépeceur. Le crayon avec lequel le peuple écrit son histoire n'a pas de gomme. Et ainsi se construisent des barrières de confinement de la machine de mort.


Les enquêteurs judiciaires retirent un corps de la scène d'un crime dans le quartier Comfamar de Buenaventura,
novembre 2013 ( Stephen Ferry / HRW.org.es)
C'est maintenant que les gens sont en train de vaincre leur peur que le gouvernement réagit en militarisant la ville portuaire. Cette militarisation ne vise bien sûr pas à bénéficier aux pauvres de toujours, mais à accélérer le projet portuaire et  industriel de Buenaventura. Buenaventura semble être l'endroit le plus désolé de la terre, et pourtant, même là, le peuple colombien fait la preuve qu'il a des réserves morales pour construire un avenir meilleur : il va créer un, deux, cents points de résistance à partir desquels reprendre Buenaventura aux marchands de mort. Ils ne passeront pas : ni leurs paramilitaires ni leurs méga-ports ni leur modèle antisocial  de développement.

Notes
 

mardi 13 mai 2014

La douleur et la rage

par Ejército zapatista de liberación nacional EZLN, 8/5/2014. Traduit par Le Serpent à plumes
Original: El dolor y la rabia
Traductions disponibles : English  Italiano  Deutsch  Ελληνικά  
Le vendredi 2 mai a eu lieu un incident qui a fait 1 mort - José Luis López Solís dit "Galeano" - et 13 blessés dans la communauté de La Realidad au Chiapas, entre bases d'appui de l’EZLN et membres d’organisations paysannes liées aux partis politiques de pouvoir. Face à cette agression, le Conseil de Bon Gouvernement de la communauté zapatiste avait demandé que le commandement de l’EZLN vienne sur place. Voici le communiqué de l’EZLN:
8 mai 2014
Aux compañeros et compañeras de la Sexta :
Compas :
En fait le communiqué était prêt. Succinct, précis, clair, comme doivent l’être les communiqués. Mais… ballonezlnmmh… peut-être plus tard.
Parce que maintenant commence la réunion avec les camarades bases d'appui de La Realidad.
Nous les écoutons.
Le ton et le sentiment de leur voix nous sont connus depuis longtemps déjà : la douleur et la rage.
Je comprends alors qu’un communiqué ne reflètera pas ça.
Ou pas dans toutes ses dimensions.
Bien sûr, une lettre non plus, mais au moins à travers ces mots puis-je essayer, même si ce n’est qu’un pâle reflet.
Parce que…
Ce furent la douleur et la rage qui nous firent défier tout et tout le monde il y a 20 ans.
Et ce sont la douleur et la rage qui aujourd’hui nous font enfiler une nouvelle fois nos bottes, revêtir l’uniforme, mettre le pistolet à la ceinture et nous couvrir le visage.
Et maintenant me coiffer de la vieille casquette usée avec les 3 étoiles à cinq branches
Ce sont la douleur et la rage qui ont mené nos pas jusqu’à La Realidad.
Il y a quelques instants, après que nous avions expliqué que nous étions venus pour répondre à la demande du Conseil de Bon Gouvernement, un camarade base d'appui, prof du cours « La Liberté selon les Zapatistes » nous a dit, plus ou moins en ces termes :
« C’est comme on te dit, camarade sous-commandant, regarde si nous n’étions pas zapatistes depuis le temps nous aurions tiré vengeance et il y aurait eu un massacre, parce que nous avons beaucoup de colère pour ce qu’ils ont fait au camarade Galeano. Mais bon, nous sommes zapatistes et il ne s’agit pas de vengeance mais de rendre la justice. Nous attendons donc ce que tu vas nous dire et nous ferons ainsi. »
En l’écoutant j’ai senti de la jalousie et de la peine.
Jaloux de celles et ceux qui ont eu le privilège d’avoir des hommes et des femmes, tel Galeano et tel celui qui parle maintenant, comme maîtres et maîtresses. Des milliers d’hommes et de femmes du monde entier ont eu ce privilège.
Peiné pour celles et ceux qui n’aurons plus Galeano comme professeur.
Le camarade Sous-commandant Insurgé Moisés a du prendre une décision difficile. Sa décision est sans appel et, si vous me demandez mon avis (ce que personne n’a fait), sans objections. Il a décidé de suspendre pour un temps indéfini la réunion et l’échange avec les peuples originaires et leurs organisations au sein du Congrès National Indigène. Et il a décidé de suspendre également l’hommage que nous préparions pour notre compagnon disparu Don Luis Villoro Toranzo, ainsi que de suspendre notre participation au Séminaire « Éthique face à la Spoliation » qu’organisent des compas artistes et intellectuels du Mexique et du monde.
Qu’est-ce qui l’a mené à prendre cette décision ? Et bien, les premiers résultats de l’enquête, ainsi que les informations qui nous parviennent, ne laissent pas place au doute :
1.- Il s’agit d’une agression planifiée à l’avance, organisée militairement et menée à terme par traîtrise, avec préméditation et avec l’avantage. Et c’est une agression qui s’inscrit dans le climat créé et encouragé d'en haut.
2.- Sont impliquées les directions de la soi-disant CIOAC-Historique*, du Parti Vert Écologiste (nom sous lequel le PRI gouverne au Chiapas), le Parti d’Action National et le Parti Révolutionnaire Institutionnel.
3.- Au minimum est impliqué le gouvernement de l’État du Chiapas. Reste à déterminer le degré d’implication du gouvernement fédéral.
Une femme des contras en est venue à dire que ça avait été planifié et que le plan était de « niquer » Galeano.
En résumé : il ne s’agit pas d’un problème de communauté, où les bandes s’affrontent, sur un coup de sang. Il s’agit de quelque chose de planifié : d’abord la provocation avec la destruction de l’école et de la  clinique, sachant que nos camaradesn’avaient pas d’armes à feu et qu’ils iraient défendre ce qu’humblement ils ont construits par leurs efforts ; puis les positions que prirent les agresseurs, prévoyant le chemin qu’ils suivraient depuis le caracol jusqu’à l’école ; enfin le tir croisé sur nos camarades.
Au cours de cette embuscade nos camarades ont été blessés par armes à feu.
Ce qui est arrivé avec le camarade Galeano est bouleversant : il n’est pas tombé dans l’embuscade, ils l’ont encerclé à 15 ou 20 paramilitaires (oui, ils le sont, leurs tactiques sont paramilitaires) ; le compagnon Galeano les a défiés à un combat d’homme à homme, sans armes à feu ; ils l’ont bastonné et lui il sautait d’un côté à l’autre évitant les coups et désarmant ses agresseurs.
Voyant qu’ils n’y arriveraient pas comme ça avec lui, ils lui ont tiré dessus et une balle dans la jambe l’a mis à terre. Après cela vint la barbarie : ils lui sont montés dessus, l’ont frappé et lui ont donné des coups de machette. Une autre balle dans la poitrine en fit un moribond. Ils ont continué à le frapper. Et en voyant qu’il respirait toujours, un lâche lui a tiré dans la tête.
Il a été touché à bout portant a trois reprises. Et les 3 fois, alors qu’il était encerclé, désarmé et loin de se rendre. Son corps a été traîné par ses assassins sur quelques 80m et ils l’ont balancé là.
Le camarade Galeano est resté seul. Son corps jeté au milieu de ce qui avant avait été le territoire des campeurs, hommes et femmes du monde entier qui arrivaient au « camp de la paix » à La Realidad. Et les compañeras, femmes zapatistes de La Realidad sont celles qui ont bravé la peur et ont été lever le corps.
Oui, il y a une photo du compa Galeano. L’image montre toutes les blessures et alimente la douleur et la rage, bien que les récits entendus n’aient besoin d’aucun renfort. Je comprends évidemment que cette photo puisse heurter la susceptibilité de la royauté espagnoliste, et il vaut donc mieux mettre la photo d’une scène montée avec effronterie, avec quelques blessés, et que les reporters, mobilisés par le gouvernement chiapanèque, commencent à vendre le mensonge d’une confrontation. « Qui paye, ordonne ». Parce qu’il y a des classes, mon brave. La monarchie espagnole est une chose, et s’en est une autre que ces « putains » d’indiens rebelles qui t’envoient au ranch d’AMLO simplement parce qu’ici, à quelques pas, ils veillent le corps encore plein de sang du camaradeGaleano.
La CIOAC-Historique, sa rivale la CIOAC-Indépendante et autres organisations “paysannes” comme l' ORCAO, ORUGA, URPA et d’autres, vivent en provoquant ces confrontations. Ils savent que provoquer des problèmes dans les communautés où nous sommes présents fait plaisir aux gouvernements. Et ils ont l’habitude d’être récompensés par des projets, et de grosses liasses de billets pour les dirigeants, des torts qu’ils nous font.
Dans la bouche d’un fonctionnaire du gouvernement de Manuel Velasco : « nous préférons que les zapatistes soient occupés à des problèmes créés artificiellement, plutôt qu’ils organisent des activités auxquelles viennent des «  güeros » (littéralement « blond », mais s’entend comme « blanc », « visage-pâle », ndt) de partout. C’est ce qu’il a dit : « visage-pâle ». Oui, c’est comique que s’exprime ainsi le laquais d’un « visage-pâle ».
Chaque fois que les leader de ces organisations « paysannes » voient baisser leurs subventions pour les bringues qu’ils s’octroient, ils organisent un incident et vont voir le gouvernement du Chiapas afin qu’il les paye pour « se calmer ».
Ce « modus vivendi » de dirigeants qui ne savent même pas faire la différence entre « sable » et « gravier », a débuté avec l’oublié du PRI « croquettes » Albores, a repris avec le lopezobradoriste Juan Sabines, et se poursuit avec le soi-disant  écologiste vert Manuel « le visage-pâle » Velasco.
Attendez un peu…
Un compa parle maintenant. Il pleure, oui. Mais nous savons que ces larmes sont de rage. Avec des mots entrecoupés de sanglots, il dit ce que tous ressentent, ce que nous ressentons : nous ne voulons pas la vengeance, nous voulons la justice.
Un autre interrompt : « camarade sous-commandant insurgé, n’interprétez pas mal nos larmes, elles ne sont pas de tristesse, mais de révolte ».
Arrive alors un rapport d’une réunion des dirigeants de la CIOAC-Historique. Les dirigeants disent, textuellement : « avec l’EZLN on ne peut pas négocier avec de l’argent. Mais une fois que seront détenus tous ceux qui sont dans le journal, qu’on aura enfermé certains 4 ou 5 ans, et après que le problème se sera calmé, il sera possible de négocier leur libération avec le gouvernement ». Un autre ajoute : « Ou on peut dire qu’il y a eu un mort chez nous, et que ça fait match nul, un mort de chaque côté et que les zapatistes doivent se calmer. On invente qu’untel est mort ou on le tue nous-même et le problème est réglé. »
Bref, la lettre s’allonge et je ne sais pas si vous pouvez sentir ce que nous, nous ressentons. De toute manière le Sous-commandant Insurgé Moisés m’a chargé de vous prévenir que…
Attendez…
Maintenant ils parlent au sein de l’assemblée zapatiste de La Realidad.
Nous sommes sortis pour qu’ils s’accordent entre eux sur la réponse à donner à la question que nous leur avons posée : « Le commandement de l’EZLN est poursuivi par les gouvernements, vous le savez bien, vous qui étiez là lors de la trahison de 1995. Alors, voulez-vous que nous restions ici pour suivre le problème et obtenir justice ou préférez-vous que nous allions ailleurs ? Parce que vous tous pouvez désormais subir la persécution directe des gouvernements, de leurs policiers et leurs militaires. »
On écoute maintenant un jeune. Une quinzaine d’année. On me dit que c’est le fils de Galeano. Je m'approche et oui, malgré son jeune âge, c’est un Galeano en puissance. Il dit qu’on reste, qu’ils nous font confiance pour la justice et pour retrouver ceux qui ont assassiné son papa. Et qu’ils sont prêts à n’importe quoi. Les voix en ce sens se multiplient. Les camarades parlent. Les compañeras parlent quand les enfants cessent leurs larmes : ce sont elles qui ont reconnecté l’eau, malgré les menaces des paramilitaires. « Elles sont courageuses », dit un homme, vétéran de guerre.
Que nous restions, voilà l’accord.
Le Sous-commandant Insurgé Moisés remet un soutien économique à la veuve.
L’assemblée se disperse. Malgré tout on peut voir que le pas de chacun est ferme une fois encore, et qu’il y a dans leurs regards une autre lumière.
Où en étais-je ? Ah, oui. Le Sous-commandant Insurgé Moisés m’a chargé de vous prévenir que les activités publiques de mai et juin sont suspendues pour un temps indéfini, ainsi que les cours de « la liberté selon les zapatistes ». Bon voilà, donc c’est vu pour les annulations et le reste.
Attendez…
On nous informe maintenant qu’en haut ils commencent à encourager ce qu'on appelle le « modèle d’Acteal » : « ça é été un conflit intracommunautaire pour un banc de sable ». Mmh… ça continue donc, la militarisation, le cri hystérique de la presse domestiquée, les simulations, les mensonges, la persécution. Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve le vieux Chuayffet (gouverneur du Chiapas au moment de la tuerie d’Acteal, ndt), avec des élèves appliqués au sein du gouvernement du Chiapas et des organisations « paysannes ».
Nous savons ce qui va suivre.
Quant à moi ce que je veux c’est profiter de ces lignes pour vous demander :
Nous, ce sont la douleur et la rage qui nous ont amenés jusqu’ici. Si vous pouvez les sentir vous aussi, où vous mènent-elles ?
Parce que nous, nous sommes ici, dans la réalité. Là où nous avons toujours été.
Et vous ?
Allez. Salut et indignation.
Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain,
Sous-commandant Insurgé Marcos,
Mexique, Mai 2014. Dans la vingtième année du début de la guerre contre l'oubli.
P.S.- L’enquête est menée par le Sous-commandant Insurgé Moisés. Il vous informera des résultats, ou lui à travers moi.
Autre P.S.- Si vous me demandez de résumer notre travail en cours en quelques mots, je dirais : nos efforts sont pour la paix, leurs efforts sont pour la guerre.
* La CIOAC-Historique est issue de la scission de la Centrale Indépendante des Ouvriers Agricoles y Paysans. Le courant « historique » est lié au Parti de la Révolution Démocratique (gauche), et le courant démocratique est lié à l’ex-parti unique revenu au Pouvoir, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (centre-gauche).
  

mercredi 15 avril 2009

Quatre ans après le massacre de San José de Apartadó : Terreur et mort de la part d'un État colombien complice

par Adriana PETRO, 14/4/2009
Cuatro años de la masacre de San José de Apartadó: Terror y muerte de un estado colombiano cumplice
En février 2005, peu après la réélection du président colombien Alvaro Uribe Vélez, a eu lieu le massacre de San José de Apartadó. Comme aucun autre acte de terreur commis par les paramilitaires, celui-ci a permis d'établir clairement la complicité de l'armée colombienne avec les groupes paramilitaires, qui appliquent le principe ténébreux dominant que «la fin justifie les moyens» en matière de lutte contre la subversion, invoqué par l'administration Uribe, qui, au cours des dix dernières années, a semé la mort et la terreur dans tout le pays.

jeudi 9 avril 2009

Colombie : La nouvelle phase du nettoyage social

par Iván Cepeda Castro, 5/4/2009
Original:
LA NUEVA FASE DE LA ‘LIMPIEZA SOCIAL’
Dans plus de 100 communes et 20 des principales villes du pays sont apparus des tracts dans lesquels on annonce le retour du « nettoyage social » contre les jeunes, les prostituées, les toxicomanes, les délinquants et les homosexuels.
Lire aussi: Iván Cepeda-Portrait d'un humaniste colombien, par Cristina de la Torre