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mardi 5 février 2013

Al-Qaïda au Mali et en Syrie : Le cynisme de l'antiterrorisme à géométrie variable





Jürgen Todenhöfer
Traduit par  Michèle Mialane
Edité par  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Au Mali l’Occident combat Al-Qaida, en Syrie il se bat à ses côtés. Les ennemis se changent en alliés au gré des intérêts économiques
S'il est prévu que François Hollande intervienne ce mardi à la tribune de l'Assemblée générale de l'ONU, aucun rendez-vous avec Barack Obama n'est programmé.
La France a de gros intérêts économiques au Mali. Sa priorité n’est nullement la démocratie au Mali.  Photo: Bouchon Marmara/Le Figaro.
Quand l’Occident a envahi l’Afghanistan, il l’a fait au nom de la guerre contre le terrorisme international. Attitude totalement contre-productive. À l’échelle mondiale, le nombre des attentats-suicides a été multiplié par plusieurs entiers après le 11 septembre. Chaque mort de terroriste a suscité des dizaines de nouvelles vocations. Les « guerres contre le terrorisme » sont des programmes de développement du terrorisme.
Depuis, les terroristes opérant sur le sol national ou les « djihadistes nomades » pullulent dans le monde musulman. Ils sont essentiellement financés par des organisations privées saoudiennes, qui souhaitent répandre leur Islam wahhabite fondamentaliste dans un monde musulman qui ne compte que 2% de croyants de ce courant.
Mais, en  dépit de ce que  prétendent les  politiciens occidentaux, l’Europe a  jusqu’ici été largement épargnée par les terroristes d'Al-Qaïda. Selon Europol, en 2010, seuls trois des 249 attentats effectifs ou déjoués sur le sol européen étaient l'œuvre d’islamistes. Et en 2011, sur 174 on n’en comptait aucun. La plupart des auteurs en étaient des séparatistes ou des activistes d’extrême-gauche*.
Toutefois nous ne devrions pas laisser le monde musulman seul face au terrorisme. En définitive la cause principale de ce problème - désormais épidémique - est la politique agressive que mène l’Occident contre le monde musulman depuis des siècles.
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samedi 25 septembre 2010

L’Arabie saoudite face au double défi : du Sunnite Oussama Ben Laden (Al Qaida) et du Chiite Hassan Nasrallah (Hezbollah)

par René Naba, 18 et 25/9/2010
«Il existe quelqu’un de pire qu’un bourreau, son valet»
Comte Honoré Gabriel de Mirabeau
 
La dynastie wahhabite: unique entreprise familiale au monde à siéger aux Nations Unies, une illustration caricaturale de la réalité paralytique arabe

 
Paris, 18 septembre 2010 – Unique famille à avoir donné son nom à son pays, ce que même Christophe Colomb, le découvreur de l’Amérique, n’a songé à faire, unique pays à porter le nom de sa famille conquérante, ce que même Jules César n’a osé faire, l’Arabie saoudite est aussi l’unique entreprise familiale au monde à siéger aux Nations Unies, un privilège qu’aucune dynastie si prestigieuse fût-elle, qu’aucune multinationale si puissante soit-elle, n’a jamais pu exercer, un passe-droit qui donne la mesure du laxisme dont bénéficient les dirigeants ce pays sur le plan international du fait pétrolier.
 
Le Gardien des Lieux Saints de l’Islam a certes financé la promotion de l’Islam à travers le monde, mais son prosélytisme religieux tous azimuts s’est souvent confondu avec une instrumentalisation politique de la religion comme arme de combat contre les ennemis de l’Amérique, notamment l’athéisme communiste, au détriment des intérêts stratégiques du monde arabe.
 
Le chef de file de l’Islam sunnite a porté le fer aux quatre coins de la planète pour le compte de son protecteur américain, mais le bailleur de fonds des équipées militaires américaines dans le tiers-monde - de l’Afghanistan au Nicaragua - n’est jamais parvenu à libérer l’unique Haut Lieu Saint de l’islam sous occupation étrangère, la Mosquée Al Aqsa de Jérusalem, au point que son leadership est désormais concurrencé par le nouveau venu sur la scène diplomatique régionale, la Turquie et sa posture néo-ottomane.
 
Le protégé de l’Amérique, auteur de deux plans de paix pour le Proche-Orient, n’a jamais réussi à faire entériner par son protecteur américain et son partenaire israélien les propositions visant à régler le conflit israélo-palestinien, ni à prévenir l’annexion rampante de Jérusalem, ni la judaïsation de la 3ème ville sainte de l’Islam, pas plus qu’il n’a pu éviter le basculement des grandes capitales arabes hors de la sphère sunnite, dans le giron  adverse: Jérusalem sous occupation israélienne, Damas sous contrôle alaouite et Bagdad  enfin sous partage  kurdo-chiite.
 
Le plus riche pays arabe, membre de plein droit du G20, le directoire financier de la planète, a dilapidé une part de sa fortune à d’extravagantes réalisations de prestige et à la satisfaction d’invraisemblables caprices de prince, sans jamais songer à affecter sa puissance financière au redressement économique arabe ou au renforcement de son potentiel militaire, bridant au passage toute contestation, entraînant dans son sillage le monde arabe vers sa vassalisation à l’ordre américain.
 
La dynastie wahhabite, détournant les Arabes et les Musulmans de leur principal champ de bataille, la Palestine, dans de furieux combats en Afghanistan, n’a jamais tiré un coup de feu contre Israël, au point que le meilleur allié arabe des États-Unis apparaît, rétrospectivement, comme le principal bénéficiaire des coups de butoir israélien contre le noyau dur du monde arabe, et Israël, comme le meilleur allié objectif de la monarchie saoudienne.
 
En 78 ans d’existence, ce pays de passe-droits a été gouverné par six monarques (Abdel Aziz, Saoud, Faysal, Khaled, Fahd, Abdallah), mais, à une période charnière de l’histoire du monde arabe, à l’ère de l’optronique, de la balistique, du combat disséminé et de la furtivité de basse tension, aucun des six monarques n’était détenteur d’un diplôme universitaire, tous formatés dans le même moule de la formation bédouine et de l’école coranique, à l’instar des autres pétromonarchies gérontocratiques du Golfe, soit le tiers des membres de la Ligue arabe et les deux tiers de la richesse nationale arabe, alors que la théocratie voisine iranienne a, d’ores et déjà, accédé au statut de puissance du seuil nucléaire.
En 78 ans d’existence, malgré les turbulences, la famille Al Saoud a réussi à sauvegarder son trône, mais à plonger la zone dans une sinistrose quand Israël sinistrait la zone.
 

jeudi 4 février 2010

Al-Qaïda: Oussama Ben Laden, altermondialiste et écolo ?


Le message d’Oussama Ben Laden livré, le 28 janvier 2010, par le réseau qatari Al-Jazeera accuse les États-Unis d’être responsables du réchauffement de la planète. Pour renverser la vapeur, il préconise un certain nombre de mesures.
En cinq jours, Oussama Ben Laden a livré successivement deux messages audio. Toujours au célébrissime réseau satellitaire arabe Al-Jazeera. Il s’est adressé dans le premier au président américain en personne pour à la fois revendiquer l'attentat manqué de Noël dernier et l’avertir que son réseau fomentera d’autres attentats à venir contre les États-Unis («Al-Qaïda: Le message du 24 janvier 2010 d’Oussama Ben Laden à Barack H. Obama . Le 28 janvier, le réseau qatari a livré un nouvel enregistrement audio (non authentifié, voir www.aljazeera.net), adressé cette fois à l’ensemble de l’humanité. Une nouveauté! S’il nous y fait découvrir une inconnue fibre altermondialiste et écolo du chef d’Al-Qaïda, son leitmotiv demeure le même, la guerre contre les États-Unis. Par d’autres moyens, cette fois. Le changement de registre et les moyens préconisés pour venir à bout de l’«ennemi lointain» n’y changent donc rien.
La question du changement climatique expliquée par Oussama Ben Laden

Le nouveau message d’Oussama Ben Laden est intéressant à plusieurs titres. D’abord, l’adresse. Ses messages précédents s’adressaient presque exclusivement aux musulmans du monde entier pour les exhorter à rejoindre l’objectif principal qu’il s’est fixé ainsi que son réseau, à savoir combattre les États-Unis et s’attaquer à leurs intérêts aux quatre coins du globe. Cette fois, il s’est adressé à l’humanité tout entière, et donc non aux seuls musulmans. Une première qui interpelle tout observateur du réseau Al-Qaïda et de son discours public. Quand on connaît le sectarisme des salafistes (dont fait partie Ben Laden), on ne peut que rester sur nos gardes vis-à-vis de cette manœuvre rhétorique. Rappelons-nous (entre autres choses) que pour ce courant ultra-minoritaire parmi les musulmans sunnites, en dehors de l’islam (qui serait la seule religion authentique), point de salut! Et même parmi les musulmans, on fait un tri entre une partie qui serait «sauvée» (c’est-à-dire les salafistes) et le reste, qui seraient des «égarés», pire des mécréants. Une accusation grave qui leur garantirait dans un royaume salafiste la peine de mort. Ensuite, le nouveau message contient peu de citations religieuses. Un choix qui s’explique peut-être par le public cible du dernier message. Encore, la fixation sur l’ancien président américain, George W. Bush, qui est présenté ici comme une figure maléfique, montre que le temps du chef d’Al-Qaïda s’est arrêté à la période bushienne. Cela donne l’impression qu’il ait personnellement une dent contre lui. Enfin, deux idées fortes structurent le discours de Ben Laden et nous livrent en deuxième niveau, au corps défendant de son auteur, le véritable objectif recherché ici.
Comme Al-Jazeera n’a pas daté ce message, nous risquons une date approximative de sa composition. Elle se situerait après le 19 décembre dernier (date du sommet onusien de Copenhague sur l’environnement). Pourquoi? Ben Laden ne mentionne pas l’attentat raté du 25 décembre dernier, mais mentionne le sommet onusien. Plus important encore, si Al-Jazeera avait rapidement diffusé le message audio de Ben Laden, cela voudrait dire que son auteur présumé ne serait pas le véritable commanditaire de l’attentat raté de Noël dernier et que sa revendication serait une tentative désespérée de sa part pour montrer qu’il demeure toujours en contrôle de son réseau et montrerait, à son corps défendant, l’affaiblissement d’Al-Qaïda «central».
Première idée-force, la culpabilisation de l’Occident en général et des États-Unis en particulier. À ce propos, Ben Laden est convaincu que «toutes les nations industrialisées, surtout les grandes nations (occidentales), sont responsables du réchauffement climatique». Si George W. Bush et la droite républicaine américaine mettaient en doute ce phénomène et la responsabilité humaine dans son accélération, lui (comme de nombreux scientifiques et environnementalistes) est pour sa part convaincu du contraire, c’est-à-dire de sa réalité et de la dangerosité de son impact sur la vie des êtres humains partout sur la planète. Il estime que ce phénomène a provoqué, de manière accélérée, «la désertification (de plusieurs contrées), les cyclones, les pluies diluviennes, l’élévation du niveau des mers)…», «le déplacement de populations», la «mort (récemment) au Bangladesh de 40.000 personnes et la perte de 24 millions d’individus de leurs foyers». Il rappelle «le milliard de réfugiés climatiques des quatre prochaines décennies pour cause du réchauffement du climat», à en croire le rapport d’un expert cité par lui pour étayer sa démonstration.
Le débat sur le changement climatique «n’est (donc) pas (pour lui) un débat d'intellectuels». D’où sa dénonciation sans équivoque du gouvernement de G. W. Bush pour avoir refusé de ratifier le traité de Kyoto sur le changement climatique, sous prétexte qu’il ne contient pas de règles contraignantes également pour les émissions de gaz à effet de serre des économies émergentes (Inde, Chine, Brésil principalement). Notons bien que ce Protocole a été ratifié depuis son adoption en décembre 1997 au Japon par 187 pays membres des Nations unies. Il reste à ce jour le seul traité international contraignant contre le réchauffement climatique.
Ce phénomène naturel serait, selon le chef d’Al-Qaïda, dû au comportement «irresponsable», «égoïste» et même «criminel» de dirigeants de multinationales américaines. Avec l’appui du gouvernement de «Bush junior et du congrès américain». Et ce pour la seule raison de «satisfaire (les intérêts) de (ces) grandes compagnies» prédatrices. Des entreprises, «auteures du crime (du réchauffement climatique)», qui sont (affirme-t-il) à l'origine de «la spéculation, du monopole, de l'augmentation des prix et des effets tragiques de la mondialisation, dont l’augmentation du nombre des nouveaux pauvres et des chômeurs». À cause de l’impact négatif de la crise économique mondiale sur les affaires de ces compagnies (qui en sont responsables), Bush junior a concocté à leur avantage de généreux plans de sauvetage, grâce à. «l'argent public», déplore-t-il. Une collusion qui lui fait donner «raison» à Noam Chomsky (voir l’entrevue de ce dernier accordée au journal britannique «The Guardian», 7 novembre 2009) quand il parlait d’une «ressemblance entre la politique américaine et les gangs de la mafia», et de dire le chef d’Al-Qaïda que «ce sont ceux là, les vrais terroristes (et donc non pas ses partisans)».
Estimant que ni les sommets internationaux ni les mobilisations des opinions publiques dans le monde ne pourront freiner l’appétit insatiable des patrons «criminels» de ces multinationales, Ben Laden pense qu’il «faut s’y attaquer grâce à cinq mesures». D’abord, leur éducation pour qu’«ils se repentent». Ensuite, pour empêcher «la machine économique américaine», une «machine criminelle», de continuer à nuire à l’environnement, Ben Laden identifie trois éléments : les matières premières, le capital et les consommateurs. À ses yeux, «tous les peuples peuvent (à des degrés divers) avoir un impact au niveau (de ces trois facteurs)». «Si les consommateurs du monde entier achetaient moins de produits américains, cela baisserait la cadence de production des biens et réduirait par conséquent le réchauffement de la planète», dit-il. C’est assez simpliste comme raisonnement, de notre point de vue. Aussi, il propose de «réduire la consommation» des biens et services. Encore, il exhorte le peuple américain à «juger les patrons des grandes multinationales (responsables du réchauffement climatique) et leur faire-valoir, les politiciens», pour leur «crime contre l’humanité». Enfin, il appelle au boycott du dollar américain. «Nous devons arrêter d'utiliser le dollar et nous en débarrasser», dit-il. «Je sais que cela aurait des répercussions énormes, mais ce serait le seul moyen de libérer l'humanité de l'esclavage de l'Amérique et de ses entreprises, et d’éviter le pire». «La dépréciation du dollar face à l’euro (de l’ordre de +80%, selon lui) et au prix de l’or (400% depuis septembre 2001) sur les marchés sont des raisons supplémentaires pour sauter le pas et renoncer» au billet vert, à le croire.
De telles mesures, adoptées par les grandes comme les petites nations, pourraient, selon Ben Laden, «isoler les États-Unis», réduire leur «production nuisible» à l’environnement et «sauver les générations futures». Aussi, «en cessant de prêter aux Américains, les pays riches les mettraient au pied du mur et les obligeraient à cesser les guerres d’Afghanistan et d’Irak», dit-il.
L’altermondialisme à la sauce Ben Laden

Si on ne connaissait pas qui est Oussama Ben Laden en réalité, on l’aurait pris pour un écolo doublé d’un ardent altermondialiste. Si on la dépouille de ses quelques références religieuses, sa rhétorique anti-américaine a des accents «marxistes» assez prononcés et tout altermondialiste de gauche pourrait s’y reconnaître aisément.
Pour le chef d’Al-Qaïda, la mondialisation est un phénomène économique à condamner. Ceux qui en font la promotion, c’est-à-dire les grandes corporations, ce sont eux qui sont responsables du changement climatique. Sans oublier l’augmentation du nombre des nouveaux pauvres et des chômeurs» et l’hypothèque de «l’avenir des générations futures».
Étant conscient de l’étendue du sentiment antiaméricain répandu encore aux quatre coins du monde (notamment dans les pays en voie de développement), il essaye dans son message audio de se servir de la question du changement climatique comme levier de mobilisation des peuples, riches et pauvres, pour pouvoir mettre en place une coalition internationale, seule, capable, à ses yeux, de mettre à genoux le colosse américain aux pieds d’argile. Révélant ainsi les impasses de la stratégie terroriste de son réseau. Il estime que les «moujahidines en Afghanistan et en Irak continueront leur combat» contre les forces militaires américaines, pour, d’une part, venir en aide à leurs frères musulmans, notamment en Palestine, et, d’autre part, se porter à «la défense des sinistrés et des humiliés en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud», qui sont, estime-t-il, sans défense! Manœuvre grossière de récupération des luttes de mouvements sociaux altermondialistes contre des multinationales insatiables.
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Ben Laden nous avait dans le passé habitué à ses diatribes contre les «judéo-croisés» occidentaux. Dans ce récent message, il joue dans un autre registre. À portée globale. Est-ce un indice des impasses dans lesquels s’est enfermé son réseau? Où est-ce une tentative de sa part pour défricher de nouvelles terres pour ses combattants de l’ombre?

vendredi 30 octobre 2009

Jean-Pierre Filiu : Les neufs vies d’Al-Qaïda



par Aziz Enhaili, tolerance, 28/10/2009
Jean-Pierre Filiu est arabisant et professeur associé à Sciences Po, où il enseigne au sein de la Chaire Moyen-Orient Méditerranée. Il était à l’automne 2008 professeur invité à l’Université Georgetown (Washington). Il a notamment publié chez Fayard «Mitterrand et la Palestine (2005)» et «Les frontières du jihad (2006)». Son «Apocalypse dans l’Islam» a obtenu en 2008 le Grand prix des Rendez-vous de l’histoire de Blois. Son dernier livre, «Les neuf vies d’Al-Qaïda» (Fayard, 2009) tombe à point nommé au moment même où tout le monde se pose des questions à propos du devenir de ce réseau des nomades du jihad global. Pour en savoir un peu plus sur Al-Qaïda, nous avons réalisé l'entrevue qui suit avec ce spécialiste reconnu de l’islamisme et du monde arabe. Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.


Aziz Enhaili : Dans votre récent livre, vous avez parlé de «Neuf vies» d’Al-Qaïda. Pouvez-vous nous dire ce que vous voulez dire par cela? Et par la même occasion retracer pour nous les étapes de l’histoire de ce réseau nomade du jihad global ?

Jean-Pierre Filiu : Je m’efforce dans ce livre, fruit de plusieurs années de recherche, de décrire de la manière la plus précise et la plus complète possible l’histoire de cet extraordinaire mouvement qu’est Al-Qaïda. Fondé dans la clandestinité au Pakistan en août 1988, il n’est apparu au grand public qu’avec la tragédie du 11-Septembre 2001. Mais il avait déjà derrière lui un parcours complexe, heurté et méconnu, jalonné d’exils, de complots… et de trahisons. Al-Qaïda me paraît aujourd’hui au bout d’un cycle et sa direction, avec Ben Laden et son adjoint Zawahiri, est d’ailleurs revenue s’installer dans ces zones tribales pakistanaises qui ont vu naître l’organisation. Je décompose l’histoire d’Al-Qaïda en neuf périodes, que je qualifie de « vies », car cette organisation a témoigné d’une très forte capacité à se régénérer après les crises et les défaites. Les quatre premières vies d’Al-Qaïda se succèdent jusqu’à l’apogée du 11-Septembre et l’organisation de Ben Laden a ensuite connu «l’Effondrement du sanctuaire», «la Campagne d’Arabie», «le Sang de l’Irak» et «le Califat des ombres». Al-Qaïda est entrée depuis 2007 dans sa neuvième vie, celle de la «Fuite en avant», qui pourrait être la dernière. Mais rien n’est joué.

Aziz Enhaili : À quels facteurs imputez-vous la montée en puissance d’Al-Qaïda ?

Jean-Pierre Filiu : Les trois atouts majeurs d’Al-Qaïda sont le caractère simple et percutant de son message, la structure souple et fluide de ses réseaux et le recours systématique aux nouvelles technologies, au premier rang desquelles Internet. L’organisation émet aujourd’hui en ligne un document original tous les deux ou trois jours, entretenant ainsi l’illusion de son omniprésence planétaire. Al-Qaïda a aussi pu profiter des choix stratégiques de ses adversaires pourtant déclarés. La «guerre globale contre la terreur» (déclenchée par l’administration de George W. Bush au lendemain du 11-Septembre) a ainsi gonflé l’importance de l’organisation de Ben Laden, qui a pu se présenter comme le démiurge d’une violence planétaire. Enfin, l’invasion américaine de l’Irak (mars 2003) a permis à Al-Qaïda, jusqu’alors absente de ce pays, d’y prendre pied et d’installer une nouvelle base au cœur du Moyen-Orient.

Aziz Enhaili : Pensez-vous qu’Al-Qaïda est effectivement entrée dans une phase de déclin irréversible? Si c’est le cas à quels facteurs imputez-vous un tel développement d’importance? Sinon, quel est son état réel actuel ?

Jean-Pierre Filiu : Il faut se garder de toute prédiction hasardeuse, mais je décris point par point dans mon livre comment les trois atouts principaux d’Al-Qaïda (ceux qui ont porté sa montée en puissance) sont en train de devenir les trois faiblesses majeures de l’organisation : la propagande agressive d’Al-Qaïda est désormais rejetée comme déviante, voire contraire à l’Islam, y compris dans les milieux militants; les réseaux légers et mobiles ont certes prouvé leur résilience, mais ils se sont montrés incapables de s’implanter durablement sur un territoire donné; enfin, le décalage entre le cyberjihad virtuel et la réalité des conflits en cours est de plus en plus perceptible, même chez les plus radicaux. C’est surtout le rejet d’Al-Qaïda par les sociétés musulmanes qui affecte le devenir de l’organisation, forte aujourd’hui de mille à deux mille membres. Soit environ un Musulman sur un million! A cela s’ajoute le fait que l’écrasante majorité des victimes d’Al-Qaïda sont des Musulmans tués dans des pays musulmans.

Aziz Enhaili : Dans l’état actuel de la guerre en Afghanistan, pensez-vous qu’il est judicieux (ou contreproductif) pour les forces de la coalition internationale de dissocier des insurgés «talibans» «récupérables» des combattants d’Al-Qaïda à combattre jusqu’au dernier? Pensez-vous également que la stratégie antiterroriste (de certains à Washington) serait mieux adaptée au combat du réseau terroriste que la stratégie anti-insurrectionnelle du général Stanley McCrystal ?

Jean-Pierre Filiu : Les sources américaines évaluent à moins d’une centaine le nombre de militants d’Al-Qaïda sur le territoire afghan. Ce n’est pas là, mais bel et bien au Pakistan que l’organisation joue son destin. La distinction porte donc moins entre talibans «modérés» ou «radicaux», deux concepts assez contestables et mouvants, qu’entre talibans afghans et pakistanais. Les talibans pakistanais sont en effet engagés dans une guerre révolutionnaire et impitoyable contre la République islamique d’Islamabad et c’est cette guerre-là qui représente le front principal pour Al-Qaïda. Une fois de plus, l’organisation de Ben Laden, malgré tous ses discours anti-occidentaux, a choisi de combattre des Musulmans dans un pays musulman.



Aziz Enhaili : Pensez-vous que la notion d’exclusion d’Al-Qaïda de toute emprise sur un territoire musulman accélérerait son déclin? Dans l’hypothèse de l’ouverture d’un nouveau front (pour cause éventuellement d’une guerre contre un pays musulman), Al-Qaïda ne trouverait pas là un facteur puissant de renaissance?



Jean-Pierre Filiu : Depuis 2001, Al-Qaida a été incapable de développer un contrôle durable sur un territoire transformé dès lors en ce que j’appelle un «Jihadistan». La seule expérience remonte au régime taliban et elle s’est effondrée après le 11-Septembre. La tentative d’établir un «Jihadistan» en Irak a été rejetée par la guérilla locale qui, quoique jihadiste, arabe et sunnite, a fini par se retourner contre Al-Qaïda. Aujourd’hui, l’organisation de Ben Laden appelle publiquement de ses vœux une guerre entre l’Amérique «croisée» et l’Iran «hérétique», qui affaiblirait selon elle ses deux ennemis. Dans les perspectives d’avenir que je trace dans la dernière partie de mes «Neuf vies», la crise internationale (avec intervention occidentale dans un pays musulman) représente en effet le scénario optimal pour Al-Qaïda. C’est d’ailleurs pourquoi Ben Laden avait tout misé sur l’élection de John McCain et a été tant déstabilisé par la victoire de Barack Obama.

L'auteur

Aziz Enhaili est contributeur au volet «Moyen-Orient» du LEAP/E 2020 (Laboratoire Européen d'Anticipation Politique/Europe 2020), un Think Tank européen leader dans le domaine de la prospective internationale. Il est également contributeur au Global Research in International Affairs (GLORIA) Center. Il est notamment co-auteur de quatre ouvrages collectifs, dont deux dirigés par Barry Rubin: Political Islam (Londres: Routledge, 2006) & A Guide to Islamist Movements (New York, M.E. Sharpe, à venir en novembre 2009). Il est chroniqueur des affaires moyen-orientales au webzine canadien http://www.tolerance.ca/.

vendredi 23 octobre 2009

« Lire les pensées de l’ennemi et agir en conséquence »: Rencontre avec le commandant Ilyas Kashmiri, le chef de la brigade 313 de guérilla d'Al Qaïda

par Syed Saleem SHAHZAD, Asia Times Online, 15/10/2009. Traduit par Isabelle Rousselot et édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original : Al-Qaeda's guerrilla chief lays out strategy
Versione italiana: Capo della guerriglia di al-Qaeda espone la sua strategia


ANGORADA, Sud-Waziristan, zone frontalière avec l'Afghanistan – lors d'une rencontre de haut niveau le 9 octobre dernier, au palais présidentiel, entre les dirigeants civils et militaires du Pakistan, le feu vert a été donné à une opération militaire contre les talibans pakistanais et Al Qaïda dans la zone tribale du Sud-Waziristan  – définie par les experts comme le berceau de tous les conflits régionaux.
Au même moment, Al Qaïda escalade sa stratégie sur le théâtre de guerre de l’ Asie du sud, qui fait partie de sa campagne plus large contre l'hégémonie mondiale usaméricaine qui a commencé avec les attaques du 11 septembre 2001 aux USA.
La cible d'Al Qaïda restent les USA et ses alliés, tels que l'Europe, Israël et l'Inde, et elle n'envisage pas de diluer sa stratégie en englobant les résistances musulmanes locales. Dans ce contexte, l'activité militante au Pakistan est plutôt perçue comme une source de complications que comme faisant partie de la stratégie d'Al Qaïda.
Les militants ont été particulièrement actifs ces derniers jours. Jeudi dernier, une voiture chargée d'explosifs s’est écrasée contre le mur d'enceinte de l'ambassade indienne à Kaboul, la capitale de l’Afghanistan, tuant au moins 17 personnes. Puis samedi, des militants ont organisé une attaque audacieuse contre l'état-major de l'armée pakistanaise à Rawalpindi, la ville jumelle de la capitale, Islamabad. Lundi, un attentat suicide a eu lieu dans un bourg de la vallée de Swat, tuant 41 personnes et en blessant 45 autres.
Le Pakistan se trouve dans une phase critique avec des forces armées qui n'ont jamais été si nombreuses  (presque tout un corps d’armée, avec 60 000 hommes), rassemblées autour du Sud-Waziristan pour déloger le Pakistan Tehrik-e-taliban (PTT) – la Fédération des groupes talibans pakistanais -, Al Qaïda et leurs alliés des zones tribales pakistanaises.
En ces temps de tension, Mohammad Ilyas Kashmiri, un dirigeant d'Al Qaïda qui, selon les renseignements usaméricains, est à la tête des opérations militaires d'Al Qaïda et dont la mort a été faussement confirmée lors d'une récente attaque par un drone usaméricain Predator dans le Nord-Waziristan, a accordé un entretien à Asia Times Online.
Il a invité ce correspondant à se rendre dans une cache secrète dans la zone du Sud-Waziristan à la frontière avec l'Afghanistan, survolée en permanence par  des drones.
C'est une première historique que cette rencontre d'Ilyas avec les médias, depuis qu'il a rejoint Al Qaïda en 2005. C’est un commandant vétéran de la lutte contre l'Inde pour le Cachemire divisé.
Ces derniers mois, les militants semblent avoir connu des revers. Plusieurs personnalités dirigeantes ont été tuées lors d'attaques de drones au Pakistan, comme Oussama Al Kini, de nationalité kenyane et chef des opérations extérieures d'Al Qaïda, Khalid Habid, le commandant de Lashkar Al Zil, l'Armée des Ombres, la force combattante d'Al Qaïda ; Tahir Youldachev, le dirigeant du Mouvement islamique d'Ouzbekistan lié à Al Qaïda ; Baitullah Mehsud, dirigeant du PTT et plusieurs autres.
Les talibans pakistanais ont également reçu des coups de la part des militaires dans les zones tribales et urbaines. Des négociations étaient également en cours pour conclure des accords de paix avec des commandants talibans dans diverses provinces afghanes.
Puis la semaine dernière, au moins neuf soldats US et plusieurs douzaines de soldats de l'Armée Nationale Afghane (ANA) ont été tués dans un raid sur un avant-poste dans la province du Nuristan, tandis que plus de 30 officiers et soldats de l'ANA étaient capturés par les talibans.
Cette attaque a été complétée par une série d'autres attaques sur les bases de l’OTAN dans les provinces du sud-est de Khost, Paktia et Paktika, forçant le Général US Stanley Mc Chrystal [commandant des forces d’invasion, NdE] à retirer toutes ses troupes des postes isolés dans les zones éloignées de ces provinces pour les repositionner dans des centres plus peuplés.
Ce qui a libéré un immense espace d’opérations pour les talibans, et signifie que si le Pakistan conduit des opérations dans le Sud-Waziristan, les militants pourront facilement traverses la frontière pour  trouver refuge du côté afghan.
Les attaques de ces derniers jours ont également montré que les militants sont toujours capables de frapper des cibles importantes, presque à volonté. Elles signifient également une reconfiguration du théâtre de guerre, car le Pakistan devra transférer ses troupes du front oriental (Inde) vers le front occidental (Afghanistan), puisque les talibans sont désormais l'ennemi numéro un.
Washington prévoit d'envoyer au moins 40 000 hommes supplémentaires en Afghanistan tandis que l'Inde complètera ces efforts avec ses services de renseignements et son expertise militaire contre l'ennemi commun, les groupes militants musulmans.
La bataille à venir
Ilyas Kashmiri a donné son avis sur ce à quoi va ressembler la prochaine bataille, quelles seront les cibles et quelle en sera l'influence sur l'Occident en rapport avec la déstabilisation d'un État musulman comme le Pakistan.
Le contact avec Asia Times Online a débuté par un appel téléphonique de militants le 6 octobre, invitant ce correspondant à se rendre dans la ville de Mir Ali dans le Nord-Waziristan. Aucune raison ne fut donnée pour ce rendez-vous. Le jour suivant, je me suis donc rendu à Mir Ali, une ville qui a été fortement attaquée par les drones cette dernière année. Après plus de sept heures d'un voyage ininterrompu, je fus reçu par un groupe d'hommes armés qui m'a emmené dans une maison appartenant à un homme d'une tribu locale.
« Le commandant (Ilyas Kashmiri) est vivant. Vous savez que le commandant n'a encore jamais parlé aux médias, mais puisque tout le monde est persuadé de sa mort à cause d'une attaque de drone (en septembre), la Choura (conseil) d'Al Qaïda a décidé d’apporter un démenti à ces informations par un entretien d'Ilyas Kashmiri en personne avec un journal indépendant, et c'est pourquoi le conseil a convenu de faire appel à vous», m'a dit une personne que j’ai reconnue comme étant le personnage clé dans la fameuse Brigade 313 d'Ilyas, alors que j'entrais dans la maison sécurisée. La brigade, un rassemblement de groupes djuhadistes, a combattu de longues années contre l'Inde dans la partie du Cachemire occupée par l'Inde.
« Vous devrez rester dans cette pièce jusqu'à ce qu'on vous informe de la suite du plan. Vous pouvez entendre les drones voler au-dessus de votre tête, c'est pourquoi vous ne prendrez pas le risque de quitter la pièce. La région est remplie de talibans mais également d'informateurs qui, s'ils signalaient la présence d'étrangers dans une maison, pourraient entraîner une attaque de drone », m'a indiqué l'homme.
Le lendemain, j’ai été transféré dans une autre maison en un lieu inconnu, après environ 3 heures de route. Pendant tout ce temps, j'étais en permanence accompagné par une escorte armée. Je n'avais pas le droit de leur parler, et ils ne pouvaient pas non plus communiquer avec moi. J'étais entré dans le monde d'Al Qaïda. Finalement, tôt le matin du 9 octobre, quelques hommes armés sont arrivés dans une voiture blanche.
« Merci de laisser tous vos gadgets électroniques ici. Pas de téléphone portable, pas d'appareil photo, rien. Nous vous fournirons un stylo et du papier pour prendre des notes» , furent les ordres que je reçus. Après plusieurs heures d'un trajet très pénible, entre pistes boueuses et cols montagneux, nous sommes arrivés dans le lieu où je devais rencontrer Ilyas.
Après quelques heures d’attente, le bruit d'un puissant véhicule a soudain rompu le silence. Mon escorte et les hommes déjà présents dans la pièce ont pris rapidement position. Ils portaient tous des cartouchières et des AK-47.
Ilyas a fait son entrée. Une apparition saisissante : il mesure environ 1.83 m, portait un turban de couleur crème et un qameez shalwar (ensemble tunique et pantalon traditionnels) blanc, un AK-47 sur l'épaule et un bâton en bois dans une main, et encadré par des commandos de sa célèbre et irréductible Brigade 313.
Ilyas porte maintenant une longue barbe blanche teintée au henné. A l'âge de 45 ans, il reste bien bâti, même s'il porte des cicatrices de guerre – il a perdu un œil et un index. Quand nous nous sommes serrés la main, sa poignée était puissante.
L'hôte a immédiatement servi le déjeuner et nous nous sommes assis sur le sol pour manger.
« Alors, vous avez survécu à une troisième attaque de drone... Pourquoi l'Agence centrale de renseignements US (la CIA) vous recherche comme ça ? », lui ai-je demandé.
La question était quelque peu rhétorique. Il est l'un des commandants d'Al Qaïda le plus en vue, avec une prime sur sa tête de 50 millions de roupies (soit 600 000 $). Son rôle est défini différemment suivant les organisations des renseignements et les médias. Certains disent qu'il est le commandant en chef des opérations internationales d'Al Qaïda, tandis que d'autres disent qu'il est le chef de la branche militaire d'Al Qaïda.
Si aujourd'hui, Al Qaïda est divisé en trois sphères, Oussama Ben Laden est bien sûr le symbole du mouvement et son adjoint, Ayman Al Zawahiri détermine l'idéologie d'Al Qaïda et sa vision stratégique globale. Et Ilyas, avec son expertise inégalable de la guérilla, transforme la vision stratégique en réalité, fournit les ressources et fait en sorte que les objectifs soient atteints, mais il choisit de rester à l'arrière-plan et de garder un profil bas.
Ses bases et ses activités sont toujours restées enveloppées du voile du secret. Cependant, l'arrestation de cinq de ses hommes au Pakistan au début de cette année et leurs interrogatoires serrés subséquents ont aidé à lever le voile. Les informations qu'ils ont fournies ont provoqué des attaques de drones de la CIA contre lui : la première a eu lieu au mois de mai puis à nouveau le 7 septembre quand il fut déclaré mort par les renseignements pakistanais, et finalement le 14 septembre, attaque après laquelle la CIA indiqua qu'il était mort et déclara que c'était un grand succès pour la « guerre contre le terrorisme. »
« Ils ont raison de me poursuivre. Ils connaissent bien leur ennemi. Ils savent ce dont je suis réellement capable», a répondu fièrement Ilyas.
Né à Bimbur (l'ancienne Mirpur) le 10 février 1964, dans la vallée de Samhani, dans la partie du Cachemire administrée par le Pakistan, Ilyas a suivi la première année d'études en communication de masse à l'Université ouverte Allama Iqbal, à Islamabad. Il n'a pas continué à cause de son engagement important dans les activités djihadistes.
Le Mouvement de Libération du Cachemire a été sa première expérience dans le domaine du militantisme, puis le Harkat-ul Jihad-i-Islami (HUJI) et finalement sa légendaire Brigade 313. Cette dernière est devenue le groupe le plus puissant de l'Asie du sud et son réseau s'est fortement développé en Afghanistan, au Pakistan, au Cachemire, en Inde, au Népal et au Bangladesh. Selon certaines informations de la CIA, la Brigade 313 serait désormais basée en Europe et serait capable du genre d'attaques qui a vu une poignée de militants terroriser la cité indienne de Mumbai (Bombay) en novembre dernier.
Il y a peu de documents sur la vie d'Ilyas et ce qui a été raconté est souvent contradictoire. Cependant, il est invariablement décrit, certes par les agences de renseignements du monde entier, comme le dirigeant guérillero le plus efficace, le plus dangereux et le plus intelligent du monde.
Il a quitté le Cachemire en 2005 après sa seconde libération de détention par l'Inter-Services Intelligence (les services de renseignements du Pakistan - ISI) et est parti pour le Nord-Waziristan. Il avait été arrêté auparavant par les forces indiennes, mais il s’évada de prison et s'enfuit. Il est alors détenu par l'ISI en tant que cerveau soupçonné d'une attaque contre le Président de l'époque, Parviz Musharraf, en 2003 mais est acquitté et libéré. L'ISI arrête à nouveau Ilyas en 2005 après qu'il eut refusé d'arrêter ses opérations au Cachemire.
Son installation dans les zones agitées de la frontière  a donné des frissons à Washington quand ils réalisèrent qu'avec sa grande expérience, il pourrait transformer les modes d’engagement peu sophistiqués des guérilleros afghans en une guerre de guérilla moderne et audacieuse.
Les succès d'Ilyas parlent d'eux-mêmes. En 1994, il a lancé l'opération Al Hadid dans la capitale indienne New Delhi, pour faire relâcher certains de ses camarades djihadistes. Son groupe constitué de 25 personnes comprenait Cheikh Omar Saeed (le kidnappeur du journaliste US, Daniel Pearl, à Karachi en 2002) comme adjoint. Le groupe a enlevé plusieurs étrangers, y compris des touristes usaméricains, israéliens et britanniques et les a emmené à Ghaziabad près de Delhi. Ils ont alors demandé que les autorités indiennes relâchent leurs collègues mais au lieu de cela, celles-ci attaquèrent leur planque. Cheikh Omar fut blessé et arrêté. (Il fut plus tard libéré en échange de passagers d'un avion indien détourné). Ilyas put s’enfuir sans être blessé.
Le 25 février 2000, l'armée indienne tua 14 civils dans le village de Lonjot dans la partie du Cachemire administrée par le Pakistan après que des commandos eurent traversé la ligne de contrôle (LoC) séparant les deux Cachemires. Ils revinrent du côté indien avec des filles pakistanaises qu'ils avaient kidnappées et envoyèrent les têtes coupées de trois d'entre elles aux soldats pakistanais.
Le jour suivant, Ilyas mena une opération de guérilla contre l'armée indienne dans le secteur de Nakyal après avoir traversé la LoC avec 25 combattants de la Brigade 313. Ils kidnappèrent un officier de l'armée indienne qui fut plus tard décapité – sa tête fut exhibée dans les souks de Kotli en territoire pakistanais.
Cependant, l'opération la plus significative d'Ilyas eut lieu contre le cantonnement d'Aknor dans le Cachemire sous occupation indienne, contre les forces armées indiennes, suite au massacre de musulmans dans la ville indienne de Gujarat en 2002. Lors d'attaques intelligemment préparées impliquant la Brigade 313 divisée en deux groupes, des généraux, des brigadiers et d'autres officiers supérieurs indiens furent attirés sur la scène de la première attaque. Deux généraux furent blessés (l'armée pakistanaise n'a pas réussi à blesser un seul général indien en trois guerres) et plusieurs brigadiers et colonels furent tués. Ce fut un des plus impressionnants revers pour l'Inde dans la longue insurrection en cours au Cachemire.
Malgré ce qu'ont indiqué certains rapports, Ilyas n'a jamais fait partie des forces spéciales du Pakistan, ni non plus de l'armée. En presque 30 ans, depuis qu’il rejoignit le djihad afghan contre les Soviétiques dà partir de la plate-forme de l'HUJI, il a pu développer ses compétences en guerre de guérilla en explosifs.
Dans les mois qui ont immédiatement suivi son arrivée sur le théâtre de guerre afghan en 2005, Kashmiri a redéfini l'insurrection dirigée par les talibans, basée sur la stratégie à trois objectifs de la guerre de guérilla mise en place par le légendaire général vietnamien Vo Nguyen Giap. Pour les talibans, l'important était de se positionner de manière à couper les lignes de ravitaillement de l'OTAN depuis les quatre côtés de l'Afghanistan et d'effectuer des opérations spéciales en Afghanistan, semblables à l'attaque de Mumbai.
Au fil des années, Ilyas a délibérément adopté un profil bas dans la hiérarchie des militants. Ses attaques sont exactement à l’opposé, bien qu'il n'ait jamais publié de déclaration ni n'ait revendiqué de responsabilité pour aucune opération.
On pense que sa Brigade 313 est le catalyseur des opérations à forte visibilité telles que celle de Mumbai et d'autres en Afghanistan, ainsi que des opérations d'Al Qaïda en Somalie et dans une certaine mesure, en Irak.
« Pensez-vous que la prochaine opération au Sud-Waziristan sera la ‘mère de toutes les opération’ dans la région, comme le disent certains experts ?», lui ai-je demandé après que eussions ayons fini de déjeuner et que je me trouvais seul avec Ilyas et son fidèle confident.
« Je ne sais pas comment jouer avec les mots pendant un entretien », répondit Ilyas. « J'ai toujours été un commandant de terrain et je connais la langue du champs de bataille. Je vais essayer de répondre à vos questions dans la langue que je connais. » (Ilyas a parlé principalement en urdu, mélangé de Panjâbî).
« Saleem ! J'attirerai votre attention sur les données de base de l’actuel théâtre de guerre et j’utiliserai cela pour expliquer toute la stratégie des batailles à venir. Ceux qui ont planifié cette bataille ont en fait pour but d'amener le plus grand Satan du monde (les USA) et ses alliés dans ce piège et ce bourbier (l'Afghanistan). L'Afghanistan est un endroit au monde unique, où le chasseur a le choix entre toutes sortes de pièges. »
« Ça peut aussi bien être le désert, que les rivières que les montagnes ou même les centres urbains. C'était la pensée des planificateurs de cette guerre qui en avaient marre des intrigues internationales du grand Satan et ils œuvrent à sa fin pour faire de ce monde un lieu de paix et de justice. Cependant, le grand Satan était plein d'arrogance pour sa supériorité et pensait que les Afghans n'était qu'un ramassis de statues impuissantes qui seraient frappé des quatre côtés par leurs machines de guerre et qu'il n'auraient ni le pouvoir ni la capacité de réagir.
« C'est dans cette illusion qu'une grande alliance de puissances mondiales est venue en Afghanistan, mais, à cause de leurs conceptions mal placées, elles se sont petit à petit retrouvées piégées en Afghanistan. Aujourd'hui, l'OTAN n'a aucune importance ni pertinence ici. Ils ont perdu la guerre en Afghanistan. Et quand ils ont réalisé leur défaite, ils ont mis l'accent sur le fait que toute cette bataille se jouait depuis l'extérieur de l'Afghanistan, c'est à dire, depuis les deux Waziristan. Pour moi, cette thèse militaire est un mirage qui a créé une situation complexe dans la région et a engendré des réactions et des contre-réactions. Je ne veux pas entrer dans les détails mais pour moi, tout cela ne servait qu'à faire diversion. Pour moi en tant que commandant militaire, la réalité est que le piège de l'Afghanistan a fonctionné et que les objectifs militaires de base sur le terrain ont été atteints», dit  Ilyas.
J'ai répliqué que repositionnement de la Brigade 313 du Cachemire [en Afghanistan/Waziristan, NdE] était elle-même une preuve que des mains étrangères étaient impliquées en Afghanistan.
« La base même de votre argument est fausse : que cette guerre serait menée depuis l'extérieur de l'Afghanistan. C’est là qu'une compréhension sortie du contexte, de l'entière situation. En ce qui me concerne et en ce qui concerne la Brigade 313, j'ai décidé de rejoindre la résistance afghane en tant qu'individu et j'avais une bonne raison pour cela. Chacun sait qu'il y a juste une décennie, je menais une guerre pour la libération de ma patrie, le Cachemire.
« Cependant, j'ai réalisé que des décennies de luttes armées et politiques ne pourraient pas aider à la résolution de ce problème. Néanmoins, le problème du Timor oriental a été résolu sans que soit perdu autant de temps. Pourquoi ? Parce que tout le jeu se trouvait entre les mains du grand Satan, les USA. Des organes tels que les Nations Unies et des pays comme l'Inde et Israël n'étaient que le prolongement de ses ressources et c'est pourquoi ce fut un échec pour la résolution du problème palestinien, du problème du Cachemire et du bourbier en Afghanistan.
« Ainsi, j'ai réalisé, comme beaucoup de gens dans le monde, qu'analyser la situation dans une perspective politique régionale étroite était une approche incorrecte. C'est une partie de match entièrement différente pour laquelle une stratégie unifiée est obligatoire. La défaite de l'hégémonie mondiale usaméricaine est indispensable si je veux la libération de ma patrie, le Cachemire et ce qui explique la raison de ma présence sur ce théâtre de guerre. »
Ilyas a continué : « Quand je suis venu ici, j'ai découvert que ma présence ici était justifiée : la façon dont les puissances régionales du monde opèrent sous le parapluie du grand Satan et comment elles soutiennent ses grands projets. Tout cela peut être perçu d'ici, en Afghanistan. » Il ajouta que la stratégie de guerre régionale d'Al Qaïda, dans laquelle ils ont frappé des cibles indiennes, est en fait d’amputer la puissance américaine.
« Le RAW (Research and Analysing Wing : l'agence de renseignements extérieurs de l'Inde) a des centres de commandement de détachement dans les provinces afghanes de Kunar, de Jalalabad, de Khost, d'Argun, de Helmand et de Kandahar. Les opérations de couverture sont des entreprises de construction routière. Par exemple, le contrat de construction de la route depuis la ville de Khost jusqu'à la zone tribale de Tanai est traité par un entrepreneur qui est en fait un colonel de l'armée indienne. À Gardez, des entreprises de télécommunications sont la couverture pour des opérations de renseignements indiens. La plupart du temps, leurs hommes opèrent avec des noms musulmans mais en fait, les employés sont hindous. »
« Le monde doit-il s'attendre à plus d'attaques du style de celles de Mumbai ? », lui ai-je demandé.
« Ce n’était rien comparé à ce qui a déjà été planifié pour l'avenir», a répondu Ilyas.
« Même contre Israël et les USA ? », ai-je demandé.
« Saleem, je ne suis pas un mollah traditionnel du djihad, qui se gargarise de slogans. En tant que commandant militaire, je dirais que chaque objectif a un temps et une raison précis et les réponses viendront en conséquence», répond Ilyas.
Alors que je notais les réponses de Kashmiri, je pensais à ces années passées quand il était encore le chéri des forces armées pakistanaises, leur fierté. Les officiers militaires les plus importants étaient fiers de le rencontrer dans sa base au Cachemire, ils passaient du temps avec lui à écouter les légendes de ses exploits militaires. Aujourd'hui, j'ai une personne différente en face de moi – un homme condamné en tant que terroriste par l’establishment militaire pakistanais, qui n’a qu’un  souhait : sa mort.
« Qu'est-ce qui vous a poussé à rejoindre Al Qaïda ? », ai-je demandé .
« Nous étions tous les deux victimes du même tyran, le monde musulman en a assez des Usaméricains et c'est pourquoi ils sont d’accord avec Cheikh Oussama. Si on demandait au monde musulman d'élire un dirigeant, il choisirait soit Mollah Omar (le dirigeant des Talibans) soit cheikh Oussama», a dit Ilyas.
« Si cela est vrai, pourquoi une partie des militants font-ils la guerre à des États musulmans comme le Pakistan ? Est-ce que vous pensez que c’est correct ? »
« Notre bataille ne peut pas être contre les Musulmans et les croyants. Comme je l'ai mentionné auparavant, ce qui se passe en ce moment dans le monde musulman est une complexité causée par les jeux de pouvoir usaméricains qui ont provoqué des réactions et des contre-réactions. C'est un débat totalement différent et ceci peut me dévier du sujet réel. Le jeu réel est le combat contre le grand Satan et ses partisans », a répondu Ilyas.
« Qu'est-ce qui vous a fait passer du rôle de meilleur ami bien-aimé à celui d'ennemi le plus détesté aux les yeux de l’establishment militaire pakistanais ? », ai-je demandé .
«  Le Pakistan est mon pays bien-aimé et les gens qui vivent là-bas sont nos frères, nos sœurs et nos parents. Je ne peux pas imaginer agir contre ses intérêts. L'armée pakistanaise n'a jamais été contre moi   mais certains éléments m'ont désigné comme ennemi afin de dissimuler leurs faiblesses et pour apaiser leurs maîtres», a répondu Ilyas .
« Qu'est ce que la Brigade 313 ? », ai-je demandé.
« Je ne peux pas vous le dire, seulement que la guerre est une question de tactique et c'est tout ce dont il s'agit : lire les pensées de l'ennemi et réagir en conséquence. Le monde pensait que le Prophète Mahomet n'avait laissé que des femmes derrière lui. Ils ont oublié qu’il y avait aussi de vrais hommes qui ne savaient pas ce que la défaite signifiait. Le monde ne connaît que des soi-disant Musulmans, qui ne suivent que la direction du vent et qui n'ont aucune volonté propre. Ils n'ont pas de pensées ou de dimensions propres. Le monde attend encore de voir de vrais Musulmans. Jusqu'à présent, ils n'ont vu qu’Oussama et Mollah Omar, alors qu'il y en a des milliers d'autres. Les loups ne respectent que le coup de patte  du lion ; les lions ne se laissent pas impressionner avec la logique d'un mouton », dit Ilyas.
La conversation se termine alors que la nuit tombe. Le lendemain, un couvre-feu devait être imposé imposé au Nord-Waziristan en préparation de la grande opération dans la région, et je devais quitter la zone. Ilyas devait également partir vers une nouvelle destination, comme il le fait de façon régulière, pour se cacher aux yeux des drones Predator.

Karachi, 28 juin 2009

mardi 19 mai 2009

L’amélioration de la situation sécuritaire en Irak : un faux-semblant

De retour d'Irak : ce que pensent les Irakiens de la fragile situation intérieure
par Pedro ROJO, 13/5/2009. Traduit par Esteban G.. Édité par Fausto Giudice,
Tlaxcala
Original : IraqSolidaridad - La falsa mejora de la seguridad en Iraq

« Selon plusieurs personnes avec lesquelles nous nous sommes entretenus en Irak, les divergences dans le Parlement irakien se répercutent de façon mortelle dans la rue. Autant les six voitures piégées qui ont secoué Bagdad le 6 avril dernier, que les attentats de ces 10 derniers jours posent de nombreuses questions. Dans le premier cas, et vu le nombre de contrôles qu’il y a dans la ville de Bagdad, cela semble très difficile, sinon impossible, de perpétrer autant d'attentats le même jour dans une ville sans liberté de mouvement étant donné les nombreux contrôles militaires, des mouvements qui sont autorisés aux seuls membres des milices chiites pro-iraniennes et aux louches Landcruisers Toyota blancs aux vitres fumées qui ne sont pas arrêtées aux barrages contrôles et dont personne ne sait qui les occupe. »


« Cela semble très difficile, sinon impossible, de perpétrer autant d'attentats le même jour dans une ville sans liberté de mouvement étant donné les nombreux contrôles militaires. » Attentat à Medina As Sadr ("Sadr-City") le 29 avril dernier.


L’irréelle « amélioration de la sécurité » en Irak, sur laquelle les occupants en ont fait leur propagande durant ces derniers mois, se révèle inconsistante, car basée sur des facteurs conjoncturels et exposée aux différents politiques entre les groupes implantés par l'occupation pour conduire le pays. Dans le meilleur des cas, il s'agit d'une amélioration relative de la situation, relative si on la compare avec la période où les milices des partis du gouvernement, principalement les Brigades Badr du Conseil Suprême Islamique d'Irak et l'Armée du Mahdi, liées au courant Sadr, qui agissaient à leur guise dans plusieurs vastes zones de la ville pour accomplir leursobjectif d'expulser les sunnites des zones mixtes et exterminer toutes les composantes civiles du camp anti-occupation [1]. La sécurité est relative si on choisit l'enfer de ces dernières années comme paramètre de comparaison, mais les médias occidentaux ne la comparent pas avec la situation antérieure à l'occupation, comme le font quotidiennement les Irakiens.

Ce qui n'a pas été relevé, pas même au cours des deux pires années de massacres sectaires (2005-2007), c’est l’affrontement au sein de la population elle-même. Dans l'immense majorité des cas il s'agit d'attaques dirigées par des groupes armés, qui ne sortaient pas des zones qu'ils contrôlaient, c'était le simple citoyen irakien qui courait le danger d'être kidnappé s’il circulait à pied dans un autre quartier d’une autre confession, et son cadavre réapparaissait le jour suivant jeté dans un caniveau. L'objectif de diviser physiquement sunnites et chiites dans la capitale irakienne a été atteint dans de nombreux quartiers, bien qu'ils ne soient pas parvenus à diviser la société irakienne, ce qui est évident car dans les entrevues que nous avons réalisé la semaine passée à Bagdad [fin avril], aucune personne interrogée n’a assumé le discours sectaire des responsables politiques collaborateurs.

La sensation que l’on a en circulant dans Bagdad est celle d'être dans une ville en guerre. Les contrôles de police, établis tous les 500 mètres, laissent passer les véhicules sans même regarder à l’intérieur, et rarement ils font ouvrir le coffre. Les soldats se justifient par l'utilisation d'un appareil, en forme d'antenne radio, identique à celui des sourciers lorsqu’ils recherchent l'eau, et qu'ils passent sur le côté de la voiture pour détecter des produits chimiques explosifs. Non seulement ils sont la risée des Bagdadiens - qui assurent que la seule chose qu'ils détectent sont les parfums des passagers - mais un officier de la Garde Nationale [armée irakienne] a reconnu devant nous qu'ils savent qu'ils ne fonctionnent pas et que, de fait, bien que se soient les Usaméricains qui les leur aient fournis, eux-mêmes ne les utilisent pas.

L'armée et la police se répartissent les postes de contrôle. Depuis un peu plus d'un an, les Bagdadiens peuvent aller et venir dans les différents quartiers sans crainte que ces mêmes postes de police ne soient leur tombe, comme cela se produisait entre 2005 et 2007. Les milices se sont retirées de la vie publique. Certaines comme les Brigades Badr, car elles contrôlent la police et agissent sous sa couverture lorsqu’elles en ont besoin ; d'autres, comme l'Armée du Mahdi, parce qu’elle a été « gelée » par son leader, Muqtada as-Sadr, suite aux durs affrontements, en avril 2008, à Bassorah et à Sadr-Ville contre les forces d’occupation et l'armée irakienne, au cours desquels elle a perdu le contrôle de toutes ses zones d'hégémonie - y compris ce quartier de Bagdad- et une bonne partie de son influence politique.

Al Qaïda et la résistance

Le contrôle des zones sunnites à Bagdad et de la province occidentale d’al-Anbar par les Conseils Al Sahoua (Majlis Al Sahoua, Conseils de l’Éveil), crées avec l’argent et l’armement fourni par les USA en septembre 2006, a fait disparaître les cellules d'Al Qaïda des quartiers qu'elles dominaient, mais il a aussi freiné les actions de la résistance depuis ses secteurs par accord tacite de non- agression entre les deux. Les différents interlocuteurs de la résistance politique (baathistes, islamistes modérés, nationalistes, etc.) avec lesquels la CEOSI s’est entretenue ces derniers mois, sont d'accord pour faire remarquer que les forces de la résistance irakienne ont décidé de ne pas tomber dans le piège de la lutte sectaire, tendu aussi bien par les occupants que par l'Iran.

C'est pourquoi, lorsqu’en Irak on parlait quotidiennement du risque de guerre civile, les groupes de la résistance se sont tenus à l’écart des batailles qui ne visaient pas strictement l'occupant, leurs objectifs restant toujours les seules troupes d'occupation. Leurs affrontements avec l'armée irakienne, la police ou les Conseils Al Sahoua sont limités seulement à la légitime défense dans les opérations que ces corps entreprennent à leur encontre. Ils assurent qu’en aucun cas ils n’ont commis d’assassinats sectaires ni de civils. Les différentes factions de la résistance convergent dans leur analyse: combattre contre les Irakiens eux-mêmes signifierait une rupture définitive de la société irakienne. Cette vision d'État, cette stratégie claire à long terme, rend une dignité au projet de la résistance irakienne et contribue à amplifier sa base populaire, qu'elle a perdue en partie, suite à la campagne médiatique massive qui tentait d’inventer des liens entre la résistance et les actions terroristes et la lutte sectaire.

Les groupes liés à Al Qaïda n'ont pas adopté cette même position, ou bien est-ce comme le disent beaucoup d'Irakiens, parce qu’ils sont infiltrés par l'Iran et les USA, ou cela vient-il de leur propre myopie idéologique ou alors parce que dans leur stratégie particulière l'objectif n'est pas la libération de l’Irak mais un combat plus diffus et incohérent contre ‘le Mal’. C’est ainsi que ces groupes se sont transformés en la parfaite contrepartie dont les milices chiites avaient tant besoin pour poursuivre leur sanglant nettoyage interne, soutenant de cette manière le projet de division sectaire du pays enclenché depuis le premier jour de l'occupation.

Cependant, la campagne de purification de l'Irak menée par Al Qaïda ne s’est pas limitée à l'anathématisation des chiites, puisqu'ensuite ils ont aussi considéré comme hérétique (kafir) tout sunnite qui ne se fondrait pas dans leur État Islamique d'Irak. Cette stratégie de combattre exclusivement contre les troupes d’occupation a peut-être amené la résistance à tolérer une présence excessive d'Al Qaïda dans certaines zones et à ne pas la combattre directement même aux moments les plus difficiles, y compris lorsqu’ils en sont venus à assassiner des membres de la résistance. Mais à cette époque, de même qu’aujourd’hui, la résistance accusait l'occupant de provoquer un affrontement inter-irakien pour détourner la pression que la résistance exerçait contre son projet.

Cette permissivité avec les extrémistes a favorisé la création des Conseils Al Sahoua, formés en partie par des membres et des dirigeants des tribus et par des ex-résistants de l'Armée Islamique en Irak ou des Brigades de la Révolution de 1920 (ce qui a provoqué des scissions en leur sein dans plusieurs provinces), qui ont considéré plus urgent de combattre Al Qaïda et sécuriser les zones où ils vivaient que de combattre les occupants.

Une fois que les zones où se trouvaient les cellules d'Al Qaïda furent dégagées, les membres des Conseils Al Sahoua ont empêché les forces de la résistance d'agir depuis leurs secteurs, ce qui de fait, a signifié la perte de vastes zones en Irak contrôlées auparavant par la résistance. Le projet des Conseils Al Sahoua a échoué seulement dans la province de Diyala et dans la région de Mossoul, qui sont devenus aujourd’hui les fiefs les plus sûrs de la résistance.

Un pays de factions

Le nouveau projet d'Al Maliki, qui tourne autour de son idée particulière de réconciliation nationale, est soutenu maintenant avec force par les USA, alors qu’il y a un peu plus d'un an ils jouaient avec la possibilité de le remplacer. Le changement du discours sectaire d'Al Maliki par celui d'intégration nationale a permis, qu'au moins, les apparences soient sauvées dans la police, qui continue d’être contrôlée par les milices chiites du Conseil Suprême Islamique d'Irak (CSII), partenaires dans le gouvernement Al Maliki mais rivaux politiques par la faveur de l'Iran et de Washington, ainsi que par la lutte pour le pouvoir issu du processus politique protégé par les occupants. La réalité est que le Premier ministre irakien ne contrôle ni le pays ni même les structures de l'État collaborateur, scindé en factions de pouvoir.

Il y a des événements qui dépeignent de manière claire le manque de capacité d'action du Premier ministre irakien :

- La prétendue purification des forces de sécurité irakiennes par la suppression d'éléments corrompus et sectaires, loin d'être tout simplement appliquée, s’est traduite en une activité sectaire plus réduite des dits corps. Toutefois, sur des bâtiments militaires à Bagdad on peut toujours voir de grandes banderoles avec les chefs chiites y compris des fresques murales à l’ effigie de Mohamed Baqir al Hakim ou du grand ayatollah Ali Sistani. Selon une information du 7 avril dernier du quotidien Al-Quds Al-Arabi [2], les 62.000 policiers accusés de corruption dont l’éviction avait été annoncée par le ministre de l'Intérieur sont toujours à leurs postes. (L’Irak est le troisième pays le plus corrompu dans le monde.)

- Les crimes de la police et de l'armée irakienne contre leurs propres concitoyens sont constants : viols, tortures, détentions illégales ou extorsions sont à l'ordre du jour [3].

- Le 29 avril dernier, les forces de sécurité du ministère du Commerce ont repoussé avec des tirs un détachement de l'armée irakienne qui venait arrêter un haut responsable dudit ministère, comme l’a informé le lendemain l'agence Asuat al Iraq [4]. Actuellement, tous les hauts responsables du ministère sont à l'étranger.

- Un autre exemple du règne des factions, est ce qui s’est passé à l'Université Al Mustansiriya à Bagdad, qui porte le nom de celle qui est considérée comme l'université la plus ancienne du monde. En mars 2009 le gouvernement irakien a ordonné l’arrestation d'Ahmed Al Kanduri, recteur de cette université, accusé d’une telle corruption que la clameur populaire a obligé le ministre d'Éducation Supérieure à le destituer de ses fonctions. Mais cette université fait partie de la quote-part sectaire du courant d’As Sadr, qui s’est refusé à accepter cette destitution, c’est pourquoi le recteur est toujours à son poste à ce jour.

- Ce n'est pas seulement la population irakienne qui n’a pas confiance dans les nouvelles forces de sécurité. Les délégations diplomatiques étrangères ne disposent pas de protection officielle c’est la raison pour laquelle elles sont accompagnées en Irak par leur propre personnel et ont engagé des mercenaires pour leur sécurité. Elles ne communiquent même pas leurs mouvements, lors de leurs rares déplacements en ville, aux forces de sécurité irakiennes, elles ont avec elles leurs propres escortes.

C’est dans ce cadre précaire qu’il faut situer ce qui est nommé l’amélioration de la sécurité. Une amélioration assise sur des fondations vaseuses. On ne peut parler en aucun cas d'une force de sécurité basée sur des principes nationaux et professionnels, respectée et efficace aux yeux du peuple irakien. Au lieu de cela, l'actuelle amélioration dépend des mêmes acteurs responsables de l'enfer irakien de 2006, 2007 et une partie de 2008, qui continuent d’exercer impunément dans leurs fonctions, et des exécutants des crimes qui occupent encore les mêmes lieux qui ont fonctionné pendant ces années comme des centres de séquestrations et de tortures.

La guerre d'Al Maliki contre les Conseils Al Sahoua

Une fois les objectifs à court terme atteints par les Conseils Al Sahoua, le gouvernement Al Maliki les considère essentiellement comme des adversaires politiques qui peuvent lui ôter le pouvoir, spécialement après les succès de certains leaders des tribus qui composent ces Conseils aux élections régionales du 31 janvier 2009.

L'amélioration de la sécurité et, par conséquent, sa proposition publicitaire de « réconciliation nationale » ont été les atouts principaux qui ont crédité le Premier ministre Al Maliki de résultats électoraux acceptables. Pour les deux stratégies il a eu besoin de la collaboration des Conseils Al Sahoua, qui dépendent du gouvernement irakien depuis qu'ils ont été transférés en octobre 2009 par les Usaméricains. Mais une fois les élections passées, la politique du gouvernement a changé envers ces groupes, en essayant de réduire leur présence armée : 20.000 seulement des 100.000 membres des Conseils Al Sahoua seront maintenus dans leur activité armée pour le contrôle de la sécurité. Alors qu’ils étaient supposé le faire dans les rangs de la police, cette incorporation promise ne s'est pas réalisée.

Il y a deux explications possibles pour ce changement : l’officielle, exprimée par Kamal Al Saadi, membre de l'Alliance chiite au Parlement, le 5 avril dernier sur la chaîne de télévision Al Jazeera :

« Il n'y a pas un rejet de cette incorporation, c’est un problème technique, pas une position politique ou une décision préméditée. C'est une affaire qui demande beaucoup de temps parce que nous avons cent mille dossiers. C’est aussi lié à une question budgétaire. »

Ces déclarations sont contradictoires avec la course contre la montre que le ministère de l'Intérieur est en train de disputer pour recruter un plus grand nombre de policiers afin de faire face à la nouvelle échéance du retrait annoncé par Barack Obama. L'intention politique du gouvernement de se défaire d'une grande partie des Conseils Al Sahoua est claire puisque « dans les budgets de l'État, il n'y a pas de chapitre qui couvre tous les frais dérivés du plan pour les Sahoua. Cela a été proposé devant le Parlement mais jusqu'à aujourd'hui, seulement 50% des salaires des membres du Sahoua ont été payés », a assuré Abu Azzam Al Tamimi, conseiller général des Conseils, sur la chaîne Al Arabiya le 4 avril dernier. Une partie des dirigeants des Conseils Al Sahoua approuvent cette version. Cependant, Mustafa Kamal Al Shabib, leader des Conseils Al Sahoua dans le quartier de Dora dans la capitale, nous a assuré à Bagdad que « ces problèmes sont en train d’être résolus. La collaboration avec le gouvernement est bonne ». Il y en a qui vont plus loin encore et s’aventurent à envisager une alliance politique entre Al Maliki et les Conseils Al Sahoua en vue des prochaines élections générales de décembre prochain. Abou Risha, considéré comme le dirigeant des Conseils Al Sahoua en Irak, a assuré : « Nous sommes disposés à nous allier avec Al Maliki avant les prochaines élections parlementaires […] nous avons des idées et des points de vue très proches des propositions du Premier ministre » [5], Ce à quoi les quatre autres chefs d'Al Sahoua ont répondu dans un communiqué qu’ils n’étaient pas d’accord avec cette position [6]. C’est précisément là où semble être la faillite du projet des Conseils Al Sahoua, entre ceux qui défendent leur indépendance et leur rôle stabilisateur dans les zones qu'ils contrôlent et ceux qui veulent continuer à gravir l’échelle dans la carrière politique.

L’arrestation d'Adel Mashhadani, dirigeant du Conseil d'Al Sahoua du quartier Al Fadel à Bagdad, le 28 mars dernier, après une bataille de rue contre des forces de la sécurité irakienne soutenues par des hélicoptères et des effectifs US, répond à sa volonté de se rendre indépendant du gouvernement irakien, qui a cessé de payer leurs salaires depuis des mois, ce pourquoi ses membres s’étaient mis à exiger de l’argent aux commerçants de la zone en échange d’une offre de protection. Accusé officiellement d’avoir extorqué plus de 160.000 dollars aux citoyens du quartier et d'avoir eu des liens à une époque avec Al Quaïda et avec les baathistes, différentes personnes à Bagdad nous ont montré sur leurs portable la vidéo du discours anti-occupation et d’opposition à l'ingérence iranienne que Mashhadani avait prononcé quelques jours avant son arrestation en pleine rue [7]. Bien que les Usaméricains comme le gouvernement irakien assurent qu'il s'agit d'un incident isolé, la liste des incidents est beaucoup plus longue et la sensation de persécution est claire pour ceux qui ne sont pas politiquement utilisables: Mohamed Al Kartani, le plus haut représentant des Conseils Al Sahoua de Bagdad a dénoncé le fait qu'ils ont été trahis par le gouvernement et les forces d'occupation [8]. « Nous sommes persécutés par le gouvernement », a déclaré Ihab Zubai, porte-parole d'Al Sahoua du quartier d'Amiriya [9]. Le 31 mars le leader du Sahoua de Hur au sud de Bagdad, Maher Sarhan, a été arrêté ; le 4 avril, Hasam Al Azaoui, alias Abou Irak, connu comme le dirigeant des forces des Conseils Al Sahoua dans la province de Diyala, a été arrêté. Juste avant, Hasam Aluan, chef d'Al Sahoua à Al Mahdadiya, avait été arrêté. Un ordre d’arrestation pèse également contre Saad Aribi, alias Abou Al Abd, leader d'Al Sahoua d'Amriya.

Le dernier épisode d'arrestations de leaders d'Al Sahoua a été celui réalisé par la police irakienne de Tikrit le 2 mai dernier par l’arrestation de Mula Nadem Al Yaburi, plus haut représentant d'Al Sahoua à Duluguiya (ville située à 70 kilomètres au nord de Bagdad), accusé de terrorisme. Ceci s’est produit après qu'un kamikaze – marque distinctive des actions d'Al Qaïda- avait tenté de l’assassiner dans une mosquée de Duluguiya le 12 avril dernier. Comme le prisonnier l’a confirmé, il s'agit d'un règlement de comptes qui remonte à plus de deux ans en arrière quand un hélicoptère usaméricain est tombé à Duluguiya. Comme l’avait déclaré Al Yaburi deux jours après son arrestation, avant de quitter les rangs de la résistance pour adhérer aux Conseils Al Sahoua : « Nous avons signé un accord de cessez-le-feu avec les forces usaméricaines. Nous avons également signé un accord grâce auquel on nous assurait que nous n'allions pas souffrir de persécution judiciaire pour avoir combattu l'armée usaméricaine » [10].

Au moment où le dossier des Conseils Al Sahoua a été remis au gouvernement irakien, différents groupes de la résistance, autant politiques qu’armés, ont lancé des appels pour que l’on « revienne sur le chemin de la raison » [11]. Bien que, comme l’avait assuré en avril 2009, Harez Cheikh Al Dari, secrétaire général de l'Association des Oulémas Musulmans d'Irak lors d’une interview avec la CEOSI [12], ces appels aient eu un faible retentissement, ils ont entraîné une plus grande facilité de mouvement pour les groupes de la résistance dans les zones contrôlées par ces forces. Pour des analystes comme Adel Al Bayati [13], ces groupes « pourraient commencer à se convertir en organisations armées affrontant tant le gouvernement que les forces américaines ».

Actuellement, des informations commencent à parvenir au sujet de cette conversion ainsi que celles sur l’arrestation de trois membres des Conseils Al Sahoua, à la fin avril 2009 au nord de Babylone, alors qu’ils posaient un engin explosif de fabrication artisanale [14], de même que les déclarations d'Abou Omar, leader d'Al Sahoua au nord de Bagdad au quotidien Times le 3 mai dernier dans lesquelles il assure que plus de 50 de leurs 175 combattants ont abandonné leur milice. Selon des sources de la résistance citées par ce même quotidien, « il y a des Sahoua qui ont perdu jusqu'à la moitié de leurs combattants parce qu’ils ont rejoint la résistance » [15]. Un membre des forces d'Al Sahoua à Addamiya nous a parlé ouvertement de la situation : « Plus de la moitié de nos camarades n'ont pas reçu leur salaire, donc ils doivent trouver de quoi vivre, chercher un autre travail. Évidemment, ils n'ont pas rendu leurs armes ».

La situation actuelle des membres des Conseils Al Sahoua est résumée, dans le même article du Times, par Jalaf Ibrahim, qui a récemment démissionné de la tête du Conseil d'Al Sahoua à Huwaiya, près de Kirkouk : « Nos membres se sont convertis en même temps en objectifs d'Al Qaïda et des forces de sécurité du gouvernement ». Selon des données officielles US, 125 membres d'Al Sahoua visés par des attaques sont morts ces six derniers mois [16], en plus des 200 morts durant les 18 premiers mois d'activité [17].

Al Maliki et sa réconciliation avec les baathistes

Dans un louable exercice d’acrobatie politique, aAl Maliki est parvenu à sortir renforcé de la rhétorique du retour des baathstes en Irak, un fait inacceptable pour les Iraniens et, par conséquent, pour leurs acteurs sur la scène irakienne, parmi lesquels Al Maliki lui-même tient rôle important. Aux moments les plus difficiles, il y a un peu plus d'un an, il avait reçu de fortes pressions de la part des USA pour incorporer d'anciens membres du régime baathistes dans les forces de sécurité et dans la vie politique en vue de donner de la crédibilité au nouveau discours sur la réconciliation nationale que Washington essayait de vendre et dont le principal artisan devait être Al Maliki lui-même.

Le 13 janvier 2008, le Parlement irakien a approuvé la loi qui annulait partiellement ladite loi de débaathification imposée par le proconsul Paul Bremer et selon laquelle l'État ne pouvait pas engager d’adhérent du Parti Baath. Dans la pratique, cette mesure a signifié de laisser cinq millions de personnes sans emploi, car dans un Irak détruit, aux frontières ouvertes et sans tarifs douaniers pour les importations, il n'y a pas de possibilité de travail autre que dans l'administration et, plus concrètement, dans les forces de sécurité. Presqu'un an et demi plus tard, dans la plus optimiste des analyses, l'application réelle de la loi est très faible. En réalité elle est restée circonscrite à la galerie des actes symboliques qui n'ont pas d’application dans la pratique.

Jour après jour l'administration irakienne, dominée par les partis pro-iraniens qui mettent une ligne rouge à tout retour des baathistes, a veillé à ce que sa mise en application reste minime. Il était supposé que cette loi faciliterait l'entrée dans l'administration publique à une partie des 80% des membres des Conseils Al Sahoua qui, une fois démobilisés, devaient avoir un poste de fonctionnaire. Ça n'a pas encore été le cas. En contrepartie de cette loi, les partis pro-iraniens sont parvenus à faire approuver une loi d'amnistie qui leur a permis de faire libérer un grand nombre de membres de leurs milices emprisonnés pour des crimes divers.

Les tentatives précédentes de rapprochement d'Al Maliki avec des secteurs baathistes plus ou moins représentatifs se sont soldées par une réponse fermement négative. Autant la branche majoritaire du Baath, dirigée à l'intérieur par Izzat Ibrahim Al Duri, que la branche sécessionniste dirigée depuis Damas par Mohamed Younes Al Ahmed, ont rejeté la proposition d'Al Maliki, la considérant comme une simple manœuvre de diversion. Ce qui est certain, c’est que l'intention des USA de trouver d'autres compagnons de route pour le parti d’Al Maliki (principalement des éléments des Conseils Al Sahoua et des anciens baathistes) pour ne pas devoir dépendre du CSII, plus proche de l'Iran, afin de former le prochain gouvernement, rencontre un vide général excepté le cas d'Abou Risha, parmi les Conseils Al Sahoua, et l'ancien membre du Baath syrien et opposant au régime de Saddam Hussein, Mohamed Rashad Al Cheikh Radi, celui qui la semaine passée a quitté quelques jours son exil de Londres pour rencontrer en Irak le Premier ministre Al Maliki, le ministre pour le Dialogue National et le vice-président de la République, Adel Abdelmehdi, rencontres après lesquelles il a assuré : « Nous avons pris la décision officielle de retourner à la vie politique » [18].

L'idée d'attirer d’autres baathistes qui avaient davantage de poids dans le peuple irakien, pour ôter ainsi l’appui au Bath dirigé par Al Duri et son bras armé, a complètement échoué. La dernière tentative a eu lieu le 18 avril dernier à Amman avec la réunion de fonctionnaires officiels britanniques et US appartenant à la Cellule des Forces Stratégiques d'Action avec le général Raad Mayid Al Hamdani, responsable de la défense de Bagdad en 2003. Al Hamdani a rejeté la proposition de retourner en Irak pour rejoindre le processus politique actuel et a assuré que le Premier ministre n'est pas intéressé par la réconciliation [19]. La résistance irakienne a également dénoncé le projet de réconciliation d'Al Maliki dans divers communiqués et déclarations [20].

Voitures piégées et affrontements politiques

C’est avec de furieuses déclarations que le leader du CSII, Abdelaziz al-Hakim, a réagi contre le retour de toute organisation qui porte le nom du Baath, en assurant qu’il ne le tolèrera pas. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de la tension croissante entre les deux principaux partis de l'Alliance chiite dans le gouvernement (une fois le courant As Sadr anéanti par les armes en avril 2008), Al Dawa de Maliki et le CSII d'Al Hakim, elle est la conséquence du poids plus important qu’a pris le Premier ministre irakien, dont ils disaient qu'il avait été nommé à ce poste en 2005 parce qu’il n'avait pas de poids dans une cour de personnages politiques avec beaucoup d'aspirations et que, par conséquent, il ne représentait une menace pour aucun d’entre eux.

Mais Al Maliki a su nager entre deux eaux en satisfaisant autant les Iraniens - qui contrôlent son parti – que les Usaméricains – qui avaient menacé de le destituer-. Les récentes élections régionales ont donné de meilleurs résultats au parti d’Al Maliki qu'à celui d'Al Hakim, principalement grâce à deux facteurs, selon quelques analystes : d'abord à cause de l'utilisation par Al Hakim de l'appareil de l'État et de ses fonds en sa propre faveur et, deuxièmement, par son discours renouvelé anti-sectaire et opposé au fédéralisme prôné par Al Hakim.

Selon plusieurs personnes avec lesquelles nous nous sommes entretenus en Irak, les divergences dans le Parlement irakien se répercutent de façon mortelle dans la rue. Autant les six voitures piégées qui ont secoué Bagdad le 6 avril dernier, que les attentats de ces 10 derniers jours posent de nombreuses questions. Dans le premier cas, et vu le nombre de contrôles qu’il y a dans la ville de Bagdad, cela semble très difficile, sinon impossible, de perpétrer autant d'attentats le même jour dans une ville sans liberté de mouvement étant donné les nombreux contrôles militaires, des mouvements qui sont autorisés aux seuls membres des milices chiites pro-iraniennes et aux louches Landcruisers Toyota blancs aux vitres fumées qui ne sont pas arrêtées aux barrages contrôles et dont personne ne sait qui les occupe. Concrètement, en ce qui concerne l'attentat de Kaddamiya le vendredi 25 avril dernier, nous sommes face à une situation semblable, puisque les deux kamikazes se sont immolés sur une place dont les accès sont contrôlés par les forces de sécurité qui non seulement contrôlent les sacs mais fouillent aussi les personnes, comme ils étaient en train de le faire avec nous au moment de l’attentat [21]. Par conséquent, on suppose que personne ne pouvait pénétrer à l'intérieur du périmètre avec des sacs remplis d'explosifs.

Les analyses que l’on pouvait entendre à Bagdad sur ces attentats ont un dénominateur commun : il s'agit d'une mise en garde des membres du parti d'Al Hakim au Premier ministre Al Maliki pour lui rappeler qui maîtrise la sécurité dans le pays, et que malgré son euphorie électorale, il dépend toujours des milices Badr pour maintenir l'amélioration précaire de la sécurité et qu’ils peuvent réactiver à tout moment les meurtres sectaires. Les Usaméricains en sortent également renforcés, car ils peuvent ainsi justifier le retard mis au retrait – de toute façon limité- de leurs troupes à cause de l'incapacité des forces irakiennes à maintenir l'ordre et, de cette façon, prolonger leur présence en Irak au-delà des dates prévues.

Notes de l'auteur et d'IraqSolidaridad :

1. Voir sur IraqSolidaridad : Carlos Varea - Mort et exode : l'occupation et la violence sectaire en Irak.

2. Adel al-Bayati, « les secrets du coup d'État d'al-Maliki contre Al Sahoua », Al Quds al Arabi, 7 avril 2009.

3. « Affrontements entre l'armée et la sécurité du Ministère du Commerce dans une tentative d’arrestation d'un haut responsable », Asuat al-Irak, 30 avril 2009.

4. James Hider, « Rape, beatings and bribery : Iraqi police out of control », Times on line, 24 avril 2009. Disponible en Anglais sur : http://www.timesonline.co.uk/.

5. Malaf Press, 9 avril 2009.

6. Les quatre leaders sont : Abdelkarim Youssouf Al Asal, frère du général Tareq Youssouf Al Asal, chef de la police d’Al Anbar ; Hakmat Souleiman, membre du Conseil provincial d’Al Anbar ; Awad Ali Hussein et Abdou Mohamed Zaouni.

7. Discours disponible en vidéo en anglais sur YouTube: http://www.youtube.com/.

8. Yaqen News Agency, 4 avril 2005.

9. Sudarsan Raghavan et Anthony Shadid, « In Iraq, 2 Key U.S. Allies Fase Off », The Washington Post, 30 mars 2009.

10. AFP, « un leader du Sahoua arrêté assure avoir signé un document qui l’empêchait d’être arrêté », Elaf, 04 mai 2009. Traduit de l’arabe dans le Bulletin de Presse Arabe, www.boletin.org. Disponible en arabe : http://www.elaph.com/

11. Paroles dans le communiqué du Front du Jihad et le changement sur ce sujet : « Appel pour revenir sur le chemin de la raison », disponible en arabe : http://www.jhadfront.com/. Voir aussi la lettre ouverte de l'Association des Oulémas Musulmans traduite en espagnol sur Los Consejos al-Sahua, otra herramienta de los ocupantes de Iraq
12. Voir l’interview avec Harez Al Dari : « La sécurité en Iraq est temporaire et fausse, imposée par le feu et le dollar »

13. Adel Al Bayati, « les secrets du coup d'État d'al-Maliki contre Al Sahoua », Al Quds al Arabi, 7 avril 2009. Traduit de l’arabe sur Bulletin de Presse Arabe, http://www.boletin.org

14. Dahr Jamail, « And so it goes », Truthout, 4 mai 2009.

15. Ali Rifat, Hala Jaber et Sarah Baxter, « Iraq bloodshed rises as US allies defect », Times on line, 3 mai 2009.

16. « Selon une enquête officielle, 125 membres d'Al Sahoua ont été assassinés en six mois », Az Zaman, 04.05.09, Traduit l’arabe sur le Bulletin de Presse Arabe, http://www.boletin.org.

17. « Deux cent morts des Conseils de l'Al Sahoua d'Al Anbar en 18 mois », Az Zaman, 24 mars 2008, traduit de l’arabe sur le Bulletin de Presse Arabe, http://www.boletin.org.

18. « Un responsable du Baath en Irak : « nous avons pris la décision de façon officielle de reprendre la vie politique », Al Quds al Arabi, 30.04.09, Traduit de l’ arabe sur le Bulletin de Presse Arabe, http://www.boletin.org.

19. Sam Dagher, « Iraq Resists Pleas by US to Placate Baath Party », New York Times, 25 avril 2009.

20. « La résistance irakienne rejette la réconciliation proposée par le gouvernement Al Maliki » Al Arab, 09.03.09, Traduit de l’arabe sur le Bulletin de Presse Arabe, http://www.boletin.org. Disponible en arabe : http://www.alarab.co.uk/.

21. Tous les attentats massifs des dernières semaines à Bagdad n’ont pas été faits par des bombes humaines. Ernesto Londoño et Aziz Alwan, « Two Car Bombings Kill at Least 12 in Bagdad », The Washington Post, 7 mai 2009.