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samedi 12 décembre 2015

Effondrement du système : point zéro

par Chris Hedges
Nous sommes à l'orée d'un des moments les plus dangereux de l'humanité

Aleksandr Herzen, s'adressant, il y a un siècle, à un groupe d'anarchistes qui voulaient renverser le Tsar, leur rappela qu'il n'était pas de leur devoir de sauver un système mourant, mais de le remplacer: "Nous pensons être les médecins. Nous sommes la maladie." Toute résistance doit admettre que le corps politique et le capitalisme mondialisé sont morts. Nous devrions arrêter de perdre notre énergie à tenter de les réformer ou de les supplier de changer. Cela ne signifie pas la fin de la résistance, mais cela implique de toutes autres formes de résistance. Cela implique d'utiliser notre énergie pour construire des communautés soutenables qui pourront affronter la crise qui se profile, étant donné que nous serons incapables de survivre et de résister sans un effort coopératif.
Ces communautés, si elles se retirent de façon purement survivaliste sans tisser de liens entre elles, à travers des cercles concentriques formant une communauté étendue, seront aussi ruinées spirituellement et moralement que les forces corporatistes déployées contre nous. Toutes les infrastructures que nous édifions, tels les monastères du Moyen-âge, devraient chercher à maintenir en vie les traditions artistiques et intellectuelles qui rendent possible la société civile, l'humanisme et la préservation du bien commun. L'accès à des parcelles de terres cultivables deviendra essentiel. Nous devrons comprendre, comme les moines médiévaux, que nous ne pouvons pas altérer la culture plus large, qui nous englobe, au moins à court terme, mais que nous devrions être en mesure de conserver les codes moraux et la culture pour les générations qui viendront après nous. La résistance sera réduite à de petits et souvent imperceptibles actes de désobéissance, comme l'ont découvert ceux qui ont conservé leur intégrité durant les longues nuits du fascisme et du communisme du 20ème siècle.
Nous sommes à la veille d'une des périodes les plus sombres de l'histoire de l'humanité, à la veille de l'extinction des lumières d'une civilisation, et nous allons commencer une longue descente, qui durera des décennies, sinon des siècles, vers la barbarie. Les élites nous ont effectivement convaincu du fait que nous ne sommes plus aptes à comprendre les vérités révélées qui nous sont présentées, ou à combattre le chaos entrainé par la catastrophe économique et environnementale. Tant que la masse de gens effrayés et désorientés, gavée d'images permettant son hallucination perpétuelle, demeure dans cet état de barbarie, elle peut périodiquement se soulever avec une furie aveugle contre la répression étatique croissante, la pauvreté étendue et les pénuries alimentaires. Mais la capacité et la confiance nécessaires pour remettre en question et défier à petite et grande échelle les structures de contrôle lui feront défaut. Le fantasme des révoltes populaires étendues et des mouvements de masse renversant l'hégémonie de l'État capitaliste n'est que ça : un fantasme.
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lundi 30 novembre 2015

Rencontre du 4ème type à Moscou
Arundhati Roy, John Cusack, Daniel Ellsberg et Edward Snowden



I
Les choses qui peuvent et qui ne peuvent être dites: une conversation entre John Cusack et Arundhati Roy
par John  Cusack   

"Tout État-nation tend à devenir impérial — c'est là le problème. A travers les banques, les armées, les polices secrètes, la propagande, les tribunaux et les prisons, les traités, les taxes, les lois et l'ordre, les mythes de l'obéissance civile, les postulats de vertu civique au sommet de la hiérarchie. Cependant, il faut le dire, de la gauche politique, nous attendons mieux. Et à juste titre. Nous plaçons plus aisément notre confiance dans ceux qui font preuve de compassion, qui dénoncent ces arrangements sociaux horribles qui rendent la guerre inévitable et le désir humain omniprésent, qui alimentent l'égoïsme capitaliste, flattent les appétits et le désordre et ravagent la terre".                                                                                                                       Daniel Berrigan, poète, prêtre jésuite



John Cusack: Un matin alors que je parcourais les infos -  horreur au Moyen-Orient, affrontement de la Russie et de l'Amérique en Ukraine -, j'ai pensé à Edward Snowden et me suis demandé comment il tenait le coup à Moscou. J'ai commencé à imaginer une conversation entre lui et Daniel Ellsberg (qui a fait fuiter les Papiers du Pentagone durant la guerre du Vietnam). Et puis, étonnamment, mon imagination a fait entrer une troisième personne dans la pièce,  l'écrivaine Arundhati Roy. Il m'a semblé intéressant de parvenir à réunir ces trois personnes.
J'avais entendu Roy parler à Chicago et l'ai rencontrée plusieurs fois.[...] J'ai enregistré nombre de nos conversations - pour la simple raison qu'elles étaient si intenses j'ai eu l'impression qu'il me faudrait les réécouter plusieurs fois pour être sûr que nous avions bien compris  ce que nous nous étions dit. Elle n'a pas semblé y faire attention, ou bien ne semblait pas s'en soucier. Lorsque je lui ai demandé si je pouvais utiliser les transcriptions, elle a dit "OK, mais assure-toi d'ôter les idioties. Au moins les miennes."
Voici donc:
Arundhati Roy : Je dis seulement : que signifie ce drapeau US pour ceux qui ne vivent pas aux USA ? Quelle est sa signification en Afghanistan, en Irak, en Palestine, au Pakistan - même en Inde, votre nouvel allié naturel?
JC : Dans sa situation (Snowden), il a une marge d'erreur très réduite lorsqu'il s'agit de contrôler son image, son message, et il a fait un boulot extraordinaire jusqu'ici. Mais cette imagerie de son isolement te  dérange?
AR : Oublions le génocide des Indiens d'Amérique, oublions l'esclavage, oublions Hiroshima, oublions le Cambodge, oublions le Vietnam, tu sais...
JC : Pourquoi devons-nous oublier?
(Rires)
AR: Je dis seulement que d'un côté, je suis contente - impressionnée - qu'il y ait des gens dotés d'une telle intelligence, d'une telle compassion et qui ont fait défection de l'État. Ils sont héroïques. Totalement. Ils ont risqué leur vie, leur liberté...et puis il y a une partie de moi qui pense...comment ont-ils jamais pu y croire? Par quoi se sentent-ils trahis? Un État moral peut-il exister? Une superpuissance morale? Je n'arrive pas à comprendre ces gens qui croient que les excès ne sont que des aberrations...Bien sûr, je le comprends intellectuellement, mais...une partie de moi-même veut conserver cette incompréhension...Parfois ma colère se met en travers de leur souffrance.
JC : D'accord, mais tu ne crois pas que tu es un peu sévère?
AR : Peut-être (rires). Mais alors, en ayant râlé comme je l'ai fait, je dis toujours que ce qu'il y a de formidable aux USA c'est qu'il y a eu une vraie résistance de l'intérieur. Il y a eu des soldats qui ont refusé de se battre, qui ont brûlé leurs médailles, qui se sont faits objecteurs de conscience. Je ne crois pas qu'on ait jamais eu un objecteur de conscience dans l'armée indienne. Pas un seul. Aux USA, vous avez cette fière histoire, tu sais ? Et Snowden en fait partie.
JC : Mon instinct me dit que Snowden est plus radical qu'il ne le prétend. Il doit faire preuve de tellement de tactique...
AR : Seulement depuis le 11 septembre...nous sommes censés avoir oublié tout ce qui a eu lieu dans le passé parce que c'est le 11 septembre que commence l'histoire. Bon, depuis 2001, combien de guerres ont été déclenchées, combien de pays ont été détruits ? Donc maintenant l'ISIS est le nouveau fléau - mais comment ce fléau a-t-il commencé ? Est-ce pire de faire ce que fait l'ISIS, c'est-à-dire de passer son temps à massacrer des gens - principalement des chiites, mais pas seulement - à trancher des gorges ? Au fait, les milices soutenues par les US font des choses du même genre, sauf qu'elles ne montrent pas des décapitations de blancs à la télé. Ou bien est-ce pire de contaminer l'approvisionnement en eau, de bombarder un lieu avec de l'uranium appauvri, de couper l'approvisionnement en médicaments, de dire qu'un demi-million d'enfants qui meurent à cause des sanctions économiques est un "dur prix" à payer, mais qui "en vaut la peine"?
JC : Madeleine Albright a dit ça - au sujet de l'Irak.
AR : Oui. L'Irak. Est-ce que c'est bien de contraindre un pays au désarmement pour le bombarder ensuite? De continuer à semer la pagaille dans la région ? De prétendre que vous combattez l'islamisme radical, alors qu'en réalité vous renversez tous les régimes qui ne sont pas des régimes islamistes radicaux? Quels qu'aient pu être leurs autres défauts, ce n'était pas des États islamistes radicaux - l'Irak ne l'était pas, la Syrie ne l'est pas, la Libye ne l'était pas. L'État islamiste le plus radical et le plus intégriste est, bien sûr, votre alliée l'Arabie Saoudite. En Syrie, vous êtes du côté de ceux qui veulent destituer Assad, n'est-ce pas? Et puis tout d'un coup, vous êtes avec Assad, en voulant combattre l'ISIS. On dirait une sorte de géant riche, fou et désorienté divaguant  dans une région pauvre, les poches pleines d'argent, et d'une grande quantité d'armes - se contentant de balancer des trucs à droite à gauche. Vous ne savez même pas à qui vous les donnez - quelle faction meurtrière vous armez contre quelle autre - vous croyant à votre place alors qu'en réalité...Toute cette destruction qui  a suivi le 11 septembre, tous les pays qui ont été bombardés...cela rallume et amplifie les anciens antagonismes. Ils ne sont pas forcément en lien avec les USA. ils précèdent l'existence des USA de plusieurs siècles. Mais les USA ne sont pas capables de comprendre à quel point tout cela est hors de propos, en fait. Et à quel point c'est diabolique...Vos gains à court terme sont les désastres à long terme du reste du monde - pour tout le monde, y compris vous-mêmes. Et je suis désolée, je disais vous et les USA ou l'Amérique, alors qu'en fait je voulais dire le gouvernement US. Il y a une différence. De taille.
JC : ça c'est sûr
AR : Associer les deux comme je viens de le faire est stupide...c'est tomber dans un piège - cela permet aux gens de dire : "Oh, elle est anti-américaine, il est anti-américain", alors que nous ne le sommes pas. Bien sûr que non. Il y a des choses que j'aime aux USA. De toute façon, qu'est-ce qu'un pays ? Quand les gens disent : "Parlez-moi de l'Inde", je réponds : "Quelle Inde?... Le pays de la poésie et de la révolte ? Celui qui produit une musique envoûtante et des tissus raffinés ? Celui qui a inventé le système des castes et prône le génocide des Musulmans et des Sikhs ainsi que le lynchage des Dalits ? Le pays des milliardaires en dollars ? Ou celui dans lequel 800 millions de personnes vivent avec moins d'un demi-dollar par jour ? Quelle Inde ? " Lorsque les gens disent "USA", de quel pays parlent-ils ? Celui de Bob Dylan ou celui de Barack Obama ? Ils parlent de la Nouvelle Orléans ou de New York ? Il y a seulement quelques années de cela, l'Inde, le Pakistan et le Bangladesh formaient un seul et même pays. En réalité, nous étions constitués de nombreux pays si on prend en compte les États princiers.... Puis les Britanniques ont tracé un trait et nous voici devenus trois pays dont deux se menacent mutuellement avec l'arme nucléaire - la bombe des Hindous radicaux et la bombe des Musulmans radicaux.
JC : L'islam radical et l'exceptionnalisme US partagent le même lit. Comme des amants, ce me semble.
AR : C'est un lit pivotant dans un motel bas de gamme... L'hindouisme radical s'y est blotti aussi. Ce n'est pas évident de pister les partenaires, ils changent si vite. Leurs progénitures sont autant d'instruments destinés à livrer une guerre éternelle.
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mercredi 29 janvier 2014

Le dernier râle de la démocratie US

par Chris Hedges, 5/1/2014.Traduit par  Najib Aloui نجيب علوي, édité par  Michèle Mialane et Fausto Giudice , Tlaxcala
Original: The Last Gasp of American Democracy
Traductions disponibles : Português  Deutsch 
 
Notre démocratie est à l’agonie. L’intrusion  massive de l’État dans  nos vies et  l’anéantissement de notre droit à la vie privée sont désormais des faits. Le défi pour nous - probablement un des derniers - est de nous lever pour crier notre fureur et mettre un terme à la  confiscation de nos droits à la liberté et à la libre expression. Si nous ne le faisons pas, nous deviendrons un peuple de captifs.
Les débats publics au sujet des mesures de l’Etat en vue de prévenir le terrorisme, l’assassinat symbolique d’Edward Snowden et de ses sympathisants, les assurances données par les puissants qu’il n’y a pas d’abus dans la collecte massive et le stockage de nos communications électroniques tombent à côté de la plaque. Tout État en mesure de surveiller tous ses citoyens, tout État à même  d’étouffer les débats publics véritables en contrôlant l’information, tout État qui a les moyens de faire taire instantanément toute contestation est totalitaire. Notre État capitaliste peut ne pas utiliser ce pouvoir aujourd’hui. Mais il l’utilisera s’il se sent menacé par une population rendue nerveuse par la corruption, l’incompétence et une répression de plus en plus sévère. Au moment où un mouvement populaire émergera -chose inéluctable-  pour réellement affronter nos seigneurs capitalistes, notre système mercenaire de surveillance totale passera à la vitesse supérieure.
Et voici la note : le directeur de l’Agence Nationale de Sécurité, le général Keith Alexander, présente son témoignage devant la Commission Judiciaire du Sénat en décembre, lors de séance consacrée à l’examen  des programmes de surveillance  exercés par les agences gouvernementales. Photo Manuel Balce Ceneta/AP
Le mal suprême, comme l’a souligné Hannah Arendt, est un système politique qui, après avoir persécuté, marginalisé puis écrasé ses opposants, réussit à paralyser par la peur et la suppression de toutevie privée le reste de  de la société. Notre système de surveillance de masse est la machine par laquelle adviendra ce mal suprême. Si nous ne démantelons pas immédiatement l’appareil sécuritaire et de surveillance, nous pourrons dire adieu au journalisme d’investigation et au recours à la Justice contre les abus. Il n’y aura plus de contestation organisée. Il n’y aura plus de pensée indépendante. Même  les plus légères critiques seront traitées comme des actes de subversion. Alors, l’appareil sécuritaire se répandra comme un champignon noir sur le tissu politique et les faits les plus insignifiants et les plus ridicules deviendront des menaces à la sécurité nationale.
J’ai connu ce genre de peste à l’époque où je faisais mon travail de reporter dans l’État-Stasi d’Allemagne de l’Est. J’étais suivi en permanence d’hommes aux cheveux en brosse et en veste de cuir, sans aucun doute des hommes de la Stasi, le Ministère de la Sécurité d’État, que le tout-puissant Parti Communiste décrivait comme le glaive de la nation. Les personnes que j’interviewais recevaient, tout de suite après, une visite à domicile des agents de la Stasi. Mon téléphone était sur écoute. Certaines des personnes avec lesquelles j’avais travaillé étaient rapidement victimes de pressions visant à en faire des informateurs. La peur planait sur toutes conversations.
 
La Stasi n’a pas mis en place de camps de la mort ou de goulags. Elle n’en avait pas besoin. Elle était partout grâce à un réseau de 2 millions d’informateurs, pour une population de 17 millions de personnes. Il y avait 102.000 agents de la police secrète employés à plein temps pour surveiller la population - un agent pour 166 Allemands de l’Est. Les  nazis brisaient les os, la Stasi les âmes. L’État est-allemand a initié l’art de la « déconstruction psychologique» que les tortionnaires et interrogateurs, dans nos prisons et lieux de détention illégaux, ont élevé à une terrifiante perfection.
 
Le but de la surveillance de masse, comme l’écrivait Hannah Arendt dans Les Origines du Totalitarisme n’est en définitive pas de découvrir les crimes mais « d’être à disposition quand l’État décide d’arrêter une certaine catégorie de la population.» Parce que le courrier électronique des US-Américains, leurs conversations téléphoniques, leurs recherches sur la Toile et leurs déplacements géographiques sont enregistrés et stockés à perpétuité dans les bases de données de l’État, on pourra toujours trouver, et à profusion, des éléments à charge pour arrêter n’importe qui, dès que l’État le jugera nécessaire. Ces informations, comme des virus mortels dormants, n’attendent que d’être utilisés contre nous. Que ces informations soient banales ou innocentes importe peu, car dans les Etats totalitaires, la justice, comme la vérité, n’ont aucune espèce d’importance.

yaserabohamed, Australie
Ce que les États totalitaires efficaces visent toujours à obtenir, comme l'a compris George Orwell,  est un climat qui efface chez les gens toute idée de rébellion, un climat où l’assassinat et la torture ne sont utilisés que contre  une poignée d' irréductibles. L’État totalitaire réussit cette mainmise sur la société, écrit Arendt, en écrasant méthodiquement la spontanéité et du même coup la liberté humaines. De façon incessante, il diffuse la peur afin de s’assurer que la société reste traumatisée et paralysée. Il transforme les tribunaux ainsi que les corps législatifs  en  instruments de légalisation des crimes de l’État.

L’État des capitalistes, dans notre situation, a utilisé la loi pour abolir tranquillement les quatrième et cinquième amendements de la Constitution, dont la raison d’être est de nous protéger des intrusions abusives de l’État dans nos vies privées. La perte de la représentation et de la protection politiques et  judiciaires, l’un des volets du coup d’État capitaliste, signifie que nous n’avons plus de voix et plus de protection contre les abus de pouvoir. Le dernier arrêt  du Juge de District William H. Pauley en faveur des activités d'espionnage de l’Agence Nationale de Sécurité (la NSA), fait partie d’une longue liste de décisions judiciaires iniques qui ont, depuis le 11 septembre,  sacrifié nos droits constitutionnels les plus précieux sur l’autel de la sécurité nationale. Les tribunaux et les corps législatifs violent désormais nos droits constitutionnels les plus élémentaires pour justifier le pillage et la répression exercés par les capitalistes. Ils déclarent que les contributions massives et secrètes aux campagnes électorales - une forme de corruption légale - sont protégées par le Premier amendement. Ils définissent le lobbying des grands groupes capitalistes – par le biais duquel les grandes entreprises remplissent généreusement les poches de nos élus et écrivent nos lois - comme le droit des citoyens d’adresser des pétitions au gouvernement. Par ailleurs, en vertu des nouvelles lois, nous pouvons être torturés, assassinés ou enfermés indéfiniment par les militaires, privés du droit à un procès régulier et surveillés sans mandat judiciaire. Pendant ce temps, des serviteurs zélés, qui se présentent sans honte comme  des journalistes, sacralisent le pouvoir d’État en amplifiant ses mensonges - MSNBC, Fox News : même servilité - pendant qu’ils nous bourrent le crâne de potins sur les « people » ou autres stupidités.

 Nos politiciens et maîtres à penser mettent en scène de grandioses batailles culturelles autour de questions futiles pour dissimuler le fait  que notre système politique a cessé de fonctionner. L’histoire, l’art, la philosophie, la quête intellectuelle, notre passé de luttes individuelles et collectives pour la justice, le monde des idées et de la culture et même ce qu’on entend par vivre dans une vraie démocratie et y participer - toutes ces choses ont été jetées aux oubliettes.  

Dans son livre fondateur,  ‘Democracy Incorporated », Le philosophe politique Sheldon Wolin définit notre système  de gouvernance capitaliste comme un « totalitarisme inversé », dans une ère de pouvoir des grandes entreprises sur fond de démobilisation des citoyens. Ce qui le différencie du  totalitarisme classique, c’est qu’il n’est pas polarisé sur un démagogue ou un leader charismatique, mais s’organise autour d’une machine d’État anonyme contrôlée  par les grandes entités capitalistes. Celles-ci, contrairement aux mouvements totalitaires classiques, ne remplacent pas les structures en voie de décomposition par des structures nouvelles. Elles clament plus que jamais  leur attachement aux élections libres, à la liberté d’expression et à la liberté de la presse, à l’inviolabilité de la vie privée et à la souveraineté de la Loi. Mais elles corrompent et manipulent à tel point le système d’élections libres, les tribunaux, la presse et les autres grands leviers du pouvoir qu’elles rendent impossible la  participation démocratique authentique des masses à la vie politique. La Constitution US-américaine n’a pas été réécrite mais elle a été soumise à une entreprise constante et toujours plus radicale d’émasculation par le biais de l’interprétation judiciaire et législative. Nous nous retrouvons maintenant devant une coquille vide entretenant une fiction de démocratie, tandis que le pouvoir réel est exercé par un noyau totalitaire. Ce totalitarisme capitaliste s’appuie essentiellement sur un système   de sécurité intérieure qui échappe à tout contrôle légal.

Nos gouvernants capitalistes totalitaires se mentent à eux-mêmes aussi souvent qu’ils mystifient le public. La politique, pour eux, n’est qu’une simple entreprise de relations publiques. On recourt au mensonge non pas pour réaliser des objectifs de politique publique clairement conçus mais pour protéger l’image de l’État et des gouvernants. Ces mensonges sont devenus une forme grossière de patriotisme. La capacité de l’État d’empêcher tout regard extérieur sur l’exercice du pouvoir engendre une sclérose intellectuelle et morale terrifiante de l’élite dirigeante. On ne se donne même plus la peine de confronter les théories les plus saugrenues - comme implanter la démocratie à Bagdad par la force afin de la diffuser dans la région ou forcer l’Islam radical à la soumission par la terreur - à la réalité, à l’expérience ou à un débat documenté. Les faits qui n’obéissent pas  aux théories fantaisistes de nos élites politiques, de nos généraux et de nos chefs du renseignement sont tout simplement ignorés et soustraits au regard du public. Un moyen efficace pour empêcher les citoyens d’entreprendre des actions visant à redresser le cap. Et en définitive, comme dans tous les systèmes totalitaires, les citoyens deviennent les victimes de la folie de l’Etat, de ses mensonges monstrueux, de sa corruption rampante et de sa terreur.

Le poète roumain Paul Celan a bien rendu cette lente absorption  du poison idéologique - en l’occurrence le fascisme - dans son poème « Fugue de mort »* :

Lait noir de l'aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l'on n'est pas serré

 
Victimes de ce que font tous les États totalitaires émergents, nos esprits ont été frappés d’une amnésie historique soigneusement orchestrée, d'une bêtise injectée par l’État. Et parce que nous avons la mémoire courte, nous sommes incapables de réagir avec l’acharnement  nécessaire quand nous nous apercevons que notre liberté est confisquée. Il faut détruire les structures capitalistes de l’État. Démanteler son appareil sécuritaire. Et chasser des palais du pouvoir ceux qui défendent le totalitarisme capitaliste, y compris les dirigeants des deux grands partis , ces cohortes d’intellectuels à la parole creuse et cette presse qui a perdu toute crédibilité. Le seul espoir qui nous reste, c’est le recours à des manifestations massives et à la poursuite de la désobéissance civile. Faute de nous soulever - ce qu’escompte bien l’État-entreprise- nous nous retrouverons esclaves.
 
*Note de Tlaxcala : le poème de Celan ne se réfère pas à la propagande nazie, mais aux camps d'extermination

mercredi 5 septembre 2012

La destruction des biens communs ou Comment la Magna Carta est devenue une Minor Carta

P1000023
Portrait au crochet de Noam Chomsky
par Emily et Matt Fitzpatrick

par Noam Chomsky .Traduit par  Najib Aloui نجيب علوي, édité par  Fausto Giudice فاوستو جيوديشي
Original:
 
Destroying the Commons: How the Magna Carta Became a Minor Carta 
Traductions disponibles : Español


 Cet article est une adaptation d’une intervention faite par Noam Chomsky le 19 juin dernier à la célébration du 600ème anniversaire de l’Université de St. Andrews in Fife, en Écosse Vidéo de l'intervention

Quelques générations seulement nous séparent du millénaire de la Magna Carta (1215), un grand évènement dans l’établissement des droits civils et humains. Sera-t-il célébré,  pleuré ou simplement oublié ? La réponse n’est pas sûre.      
Nous avons là un enjeu important et immédiat. De ce que nous ferons ou négligerons de faire en ce moment même  dépendra le genre de monde qui accueillera cet évènement. Et ce n’est pas un monde bien réjouissant qui se profile si les  tendances actuelles se confirment, notamment parce que  la Grande Charte est en train d’être déchiquetée sous nos yeux.
La première édition savante de la Magna Carta a été publiée par l’éminent juriste William Blackstone. Ce ne fut pas une tâche aisée : aucune bonne version du texte  n’était disponible. Comme il l’écrivit, «  le corps de la charte a malheureusement été rongé par les rats », et ces mots résonnent aujourd’hui comme un symbole sinistre, alors qu’on est attelés à achever la tâche laissée inachevée par les rats.
Fac-similé de la Charte de la Forêt
L’édition de Blackstone contenait en fait deux chartes. Elle avait pour titre la Grande Charte et la Charte de la Forêt. La première, la Charte des Libertés, est largement reconnue comme étant la base des droits fondamentaux des peuples de langue anglaise— ou,  comme la décrivit Winston Churchill  en lui donnant une bien plus grande étendue, « la charte de tout homme qui se respecte en tout temps et en tout lieu ».  Churchill faisait spécialement référence à la confirmation de la Charte par le Parlement dans la Pétition des Droits qui implorait le Roi Charles de reconnaître que c’était la loi et non le roi qui était souveraine. Charles donna son consentement pour une brève période mais ne tarda pas à violer son engagement, ouvrant la voie à la meurtrière Guerre Civile.  
Le procès de Sir Henry Vane le Jeune, décapité pour haute trahison le 14 juin 1662
Après une lutte sans merci entre le roi et le parlement, le pouvoir de la monarchie personnifié par le Roi Charles fut restauré. Dans la défaite, la Magna Carta ne fut pas oubliée. Un des dirigeants du Parlement, Henry Vane, fut décapité. Sur l’échafaud, il tenta de lire un discours dénonçant la sentence le condamnant comme une violation de la Magna Carta mais
 sa voix fut étouffée par le son des trompettes, afin d’éviter que ses propos scandaleux soient entendus par
la foule en liesse. Son crime majeur avait été d’avoir rédigé une pétition qui déclarait le peuple “source de tout pouvoir juste” dans la société civile, à l’exclusion du Roi et même de Dieu. Telle fut aussi  la position ardemment défendue par Roger Williams, le fondateur de la première société libre dans ce qui est maintenant l’Etat du Rhode Island. Ses vues hérétiques influencèrent Milton et Locke , quoique William fût allé bien plus loin en fondant la doctrine moderne de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, une conception encore contestée même dans les démocraties libérales.   
Comme cela arrive souvent, un évènement qui ressemblait à une défaite ouvrit de fait la voie à une avancée dans la lutte pour la liberté et les droits. Peu de temps après l’exécution de Vane, le Roi Charles accorda aux plantations du Rhode Island une Charte Royale qui stipulait que  « la forme du gouvernement est démocratique ». Par ailleurs, elle affirmait la liberté de conscience pour les papistes, les athées, les juifs , les Turcs et même les Quakers, l’une des sectes les plus redoutées et réprimées en cette époque de troubles. Ces choses ont de quoi nous étonner quand on considère l’esprit de l’époque.
Quelques années plus tard, la Charte des Libertés fut enrichie par l’Acte d’Habeas Corpus de 1679 dont le titre officiel était “ Un acte pour mieux assurer  la liberté du sujet et prévenir l’emprisonnement outre-mer”. La constitution US, empruntant au droit coutumier anglais, affirme que « l’ordonnance d’habeas corpus ne peut être suspendue » sauf en cas de rébellion ou d’invasion. Dans une décision unanime, la Cour Suprême US affirma que les droits garantis par cet Acte étaient “considérés par les Fondateurs (de la République Américaine) comme le garant suprême de la sauvegarde de la liberté”.  Tous ces mots méritent d’être médités aujourd’hui.
La seconde Charte et les biens communs
Le sens de la charte jumelle, la Charte de la Forêt, n’est pas moins profond. On peut même dire qu’elle a une portée plus actuelle comme l’a montré en profondeur Peter Linebaugh dans son histoire richement documentée de la Magna Carta,et de sa trajectoire plus récente. La Charte de la Forêt portait la revendication essentielle que les commons (les biens communs) soient protégés des pouvoirs extérieurs. Les commons étaient la source de subsistance de la plus grande partie de la population, car ils fournissaient à celle-ci son bois de chauffage, sa nourriture, ses matériaux de construction et tout ce qui était nécessaire à la vie. La forêt n’était pas une contrée sauvage mais un bien qui avait été soigneusement entretenu en commun pendant des générations, offrant  ses richesses à tous et préservé pour les générations futures - une pratique que l’on retrouve aujourd’hui avant tout dans les sociétés traditionnelles, menacées à travers le monde.
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Robin Hood, gravure sur bois, 1508
La Charte de La Forêt imposait des limites à la privatisation. L’esprit qui l’anime est bien exprimé par le mythe de Robin des Bois. A cet égard,  il n’est pas étonnant que la série télévisée des années 50, Les Aventures de Robin des Bois ait été écrite anonymement par des scénaristes de Hollywood  portés sur la liste noire pour leurs convictions de gauche. Mais au 17ème siècle,  la Charte était déjà victime de la montée de l’économie marchande ainsi que  de la moralité et des pratiques capitalistes.  
Avec la levée de la protection des biens communs, ces biens qui étaient une source de subsistance pour tous, gérée et utilisée collectivement, les droits des gens ordinaires furent restreints à ce qui ne pouvait être privatisé, une catégorie de richesses qui ne cesse de se réduire pour tendre vers le néant. En Bolivie, la tentative de privatisation de l’eau a été en dernier ressort tenue en échec par un  soulèvement qui a porté la population indigène au pouvoir pour la première fois dans l’histoire. La Banque mondiale vient de statuer en faveur des poursuites engagées par la compagnie minière multinationale Pacific Rim contre le Salvador qui tente de préserver des terres et les communautés qui y vivent de l’extraction de l’or, une activité minière hautement dévastatrice de l’environnement. Les contraintes environnementales menacent de priver l’entreprise de profits futurs. C’est là un crime qui peut être puni selon le régime des droits des investisseurs, le mal nommé«  libre-échange ». Et nous n’avons là qu’un petit aperçu des luttes menées un peu partout dans le monde, luttes souvent sanglantes comme dans l’Est du Congo, où des millions de gens ont été tués durant ces dernières années afin d’assurer un ample approvisionnement en minerai destiné aux téléphones cellulaires et autres produits [le coltane, NdE] et, bien sûr, pour assurer les gros profits l’accompagnant.
La montée de la moralité et des pratiques capitalistes fut accompagnée d’une révision radicale, non seulement de la façon dont les biens communs sont traités mais aussi de la façon dont ils sont conçus. La conception qui domine actuellement  est bien condensée  dans l’argumentaire célèbre de Garret Hardin qui soutient que « la liberté s’exerçant sur un bien commun  apporte la ruine à tous ». C’est la fameuse « tragédie des biens communs » qui édicte que ce qui n’appartient à personne finit par être détruit par la cupidité des individus.
Sur le plan international, cette conception s’est traduite dans le concept de la terra nullius utilisé pour justifier l’expulsion des populations indigènes dans les sociétés de colonisation de peuplement de la sphère anglophone, voire leur « extermination », terme que les Pères Fondateurs de la République Américaine utilisaient pour décrire ce qu’ils faisaient, parfois avec des remords après coup. Selon cette doctrine très utile, les Amérindiens n’avaient pas de droits de propriété étant donné qu’ils se contentaient d’errer sur cette terre sauvage. Et, bien sûr, ces braves colons durs à la tâche étaient capables de créer de la valeur là où il n’y en avait pas en faisant un usage commercial de  ces contrées perdues.
En fait, les colons étaient bien plus avisés puisqu’il y avait des procédures complexes d’achat et de ratification par la Couronne et le Parlement, plus tard annulées par la force quand les méchantes créatures résistaient à l’extermination. La doctrine de la terra nullius est souvent attribuée à John Locke mais il est permis d’en douter, car John Locke, en tant qu’administrateur colonial savait de quoi il parlait, comme l’ont amplement montré les recherches contemporaines, notamment celle de l’Australien Paul Corcoran. (Notons ici que  c’est en Australie que la doctrine a connu sa mise en œuvre la plus brutale).
Les sombres prévisions de la tragédie des biens communs ne vont pas sans contestation.  Feue Elinor Olstrom a obtenu le Prix Nobel d’Economie pour ses travaux montrant la supériorité de la gestion directe par les usagers des ressources halieutiques, des pâturages, des forêts, des lacs et des nappes aquifères. Mais la doctrine conventionnelle garde sa force si nous acceptons sa prémisse sous-jacente que les êtres humains sont aveuglément conduits par ce que les ouvriers américains, non sans amertume, appelaient à l’aube de la révolution industrielle « Le Nouvel Esprit de l’Epoque : Enrichissez-vous et ne vous souciez de rien d’autre que de Vous- Mêmes ».
Comme les paysans et les ouvriers anglais avant eux, les ouvriers américains dénonçaient ce Nouvel Esprit auquel on les soumettait, le considérant comme avilissant et destructeur, comme une attaque contre leur nature d’hommes et de femmes libres. J’insiste sur les femmes, car parmi les gens qui militèrent et s’exprimèrent le plus fort dans leur dénonciation de la destruction des droits et de la dignité des gens libres par le système industriel capitaliste, il y avait les “filles d’usines”, ces jeunes femmes qui venaient du monde paysan. Elles aussi, comme les autres,  furent contraintes de subir le régime du travail salarié étroitement contrôlé et supervisé, travail qui était considéré à l’époque comme une forme d’esclavage qui ne se distinguait de l’ancien que par son caractère temporaire. Ce point de vue était considéré comme si naturel qu’il devint le slogan officiel du Parti Républicain etla bannière sous laquelle les ouvriers nordistes prirent les armes pendant la Guerre de Sécession.
Endiguer l’aspiration à la démocratie
Cela se passait il y a 150 ans aux USA et auparavant en Angleterre,. D’immenses efforts ont été déployés depuis pour inculquer le Nouvel Esprit de l’Epoque. De grandes industries se dédient à cette tâche : les relations publiques, la publicité et le marketing de façon générale qui, agrégés, constituent une très grosse partie du Produit Intérieur Brut. Elles ont pour finalité ce que le grand économiste Thorstein Veblen appelait la “fabrication des besoins”. Selon les termes des grands dirigeants d’entreprises eux-mêmes, le travail consiste à orienter les gens vers les “ choses superficielles” de la vie comme la “consommation à la mode”. On aura ainsi en guise de vie sociale des atomes séparés les uns des autres, qui n’ont en tête que leurs intérêts individuels et qui sont dispensés de tout effort –trop dangereux- de pensée autonome capable de remettre en cause l’autorité en place.   

L’œuvre de façonnement des opinions, attitudes et perceptions fut désigné sous le terme d’ « ingénierie du  consentement » par un des fondateurs de l’industrie moderne des relations publiques, Edwards Bernays. C’était un « progressiste » respecté, dans la lignée Wilson-Roosevelt-Kennedy. Il y avait aussi, dans la même veine,  son contemporain Walter Lippman, l’intellectuel public le plus en vue de l’Amérique du vingtième siècle, qui célébrait la « manufacture  du consentement » comme un« nouvel art » dans la pratique de la démocratie.
Les deux hommes soutenaient que le public devait être « remis à sa place », marginalisé et contrôlé- dans son propre intérêt, bien sûr. Il était « trop stupide et ignorant » pour qu’il lui soit permis de gérer ses propres affaires. Cette mission devait être confiée à la « minorité intelligente » qui devait elle-même être protégée  « des rugissements  et piétinements du troupeau hébété », des ignorants  malavisés fourrant leur nez  dans ce qui ne les regarde pas - la « racaille »,  pour reprendre un mot qui avait la faveur de  leurs prédécesseurs du dix-septième siècle. Dans cette vision, le rôle de la masse de la population était d’être de simples spectateurs, pas des participants dans le fonctionnement d’une société réellement démocratique.
Et  ces spectateurs ne devaient pas être autorisés à en savoir trop. Le président Obama a mis en place de nouvelles règles destinées à préserver ce principe. Il a, en fait, puni plus de lanceurs d’alerte  ( punished more whistleblowers) que tous ses prédécesseurs réunis, un exploit notable pour une administration  installée sous la promesse de la transparence. Wikileaks n’est que le cas le plus connu un cas traité avec la coopération britannique. 
Parmi les nombreuses questions qui ne regardent pas le  “troupeau hébété”, il y a les affaires étrangères. Quiconque a étudié les documents déclassifiés a probablement découvert que, dans une large mesure, ces documents avaient été classés dans le but de protéger de hauts responsables officiels d’un examen public trop attentif. Au plan interne, il n’est pas considéré comme convenable que la populace entende les conseils donnés par les tribunaux aux grandes entreprises, à savoir qu’elles devaient consacrer, de façon très ostentatoire,  une partie de leurs efforts aux bonnes œuvres afin qu’un public averti ne puisse déceler les énormes profits qu’elles tirent des mamelles de l’Etat nounoucratique. De façon plus générale, le public US ne doit pas savoir que « les politiques de l’Etat sont pour la plupart dégressives et que de ce fait elles étendent et approfondissent  les inégalités sociales, ce qui ne les empêche pas d’être conçues de manière telle qu’elles induisent  « « les gens à croire que l’Etat n’aide que les catégories de pauvres qui  ne le méritent pas,  ouvrant aux politiciens la voie qui leur permet d’enfler et d’exploiter la rhétorique et les valeurs anti- étatiques alors même qu’ils amassent du soutien en faveur de leurs électeurs les mieux nantis ». Ce que je cite là  vient du principal journal de l’establishment, Foreign Affairs, pas d’une quelconque feuille de chou gauchiste.

A la longue et alors que  les sociétés devenaient plus libres, imposant de plus grandes contraintes à l’usage de la violence d’Etat, le besoin de concevoir des méthodes plus élaborées de contrôle des attitudes et opinions ne fit que croître. Il n’est pas étonnant dès lors de constater que l’immense industrie des relations publiques est née dans les sociétés les plus libres, à savoir les USA et la Grande-Bretagne. La première agence moderne de propagande à avoir été mise en place, il y a de cela un siècle,  fut le ministère de l’Information britannique qui se fixait pour mission –en secret-  «  de diriger les pensées de la plus grande partie du monde- en premier lieu, les intellectuels progressistes américains qui devaient être mobilisés aux côtés de la Grande-Bretagne pendant la Première Guerre Mondiale.
Son homologue U.S, la Commission sur l’Information Publique [Commitee on Public Information, aussi appelée Commission Creel, du nom du journaliste qui l’a dirigée, George Creel, NdE], a été instituée par Woodrow Wilson dans le but  d’instiller dans une population pacifiste au départ, une haine violente de tout ce qui était allemand. L’entreprise fut couronnée de succès. La publicité commerciale américaine connut beaucoup d’admirateurs ; parmi eux, Goebbels qui l’adapta à la propagande nazie avec le funeste succès que l’on sait. Les dirigeants bolcheviks aussi s’y essayèrent aussi mais leurs efforts furent maladroits et inefficaces.
Restez calmes et continuez à vaquer à vos affaires” : affiche imprimée à 2 millions d’exemplaires par le ministère britannique de l’information en 1939 en prévision d’une invasion allemande
Dans la gestion des affaires intérieures, une tâche de première importance a toujours été d’empêcher le public “de nous prendre à la gorge” selon les mots de  Ralph Waldo Emerson décrivant l’inquiétude qui hantait les dirigeants politiques au milieu du 19ème siècle alors que la démocratie devenait de plus en plus difficile à réprimer. Plus récemment, le militantisme des années soixante suscita chez les élites des inquiétudes à propos de “l’excès de démocratie”, suivies d’appels à “plus de modération” dans l’exercice de la démocratie.
Une  des grandes préoccupations était d’exercer un meilleur contrôle sur les institutions “chargées de l’endoctrinement de la jeunesse”, c’est-à-dire les écoles, les universités et les églises. Celles-ci étaient considérées comme défaillantes dans cette mission essentielle. Je cite là des réactions provenant de la gauche libérale située le plus à gauche sur l’échiquier politique dominant. Ce sont les internationalistes libéraux qui, plus tard, formèrent le personnel de l’administration Carter et leurs équivalents dans d’autres sociétés industrielles. La droite, bien sûr, était plus virulente. Parmi les nombreuses façons dont s’est manifestée cette volonté de contrôle, il y a eu la forte hausse des frais d’inscription aux  universités, qu’aucun impératif économique n’explique, chose  qui peut aisément être démontrée. Cette astuce arrive pourtant à piéger et à contrôler les jeunes par le biais de la dette qui perdure souvent pour le restant de leur vie, faisant d’eux de meilleures proies de l’endoctrinement.
Les trois-cinquièmes de personnes
Quand on va un peu loin dans l’étude de  ces importantes questions, on constate qu’il y’a un lien étroit entre  la destruction de la Charte de la Forêt, son effacement de la mémoire, et les  efforts incessants visant à restreindre la portée de la Charte des Libertés. Le Nouvel Esprit ne peut pas tolérer la conception pré- capitaliste selon  laquelle la Forêt était patrimoine de la communauté dans son ensemble, pris en charge collectivement, utilisé aussi bien pour les besoins présents que pour les générations futures et protégé de la privatisation, autrement dit,  soustrait à la convoitise de puissances privées qui, sans aucun égard pour les besoins des gens, cherchent à en faire  un simple moyen d’enrichissement. Afin de réaliser ce  dernier but, il est essentiel d’inculquer le Nouvel Esprit et d’empêcher que vienne à l’esprit des gens libres la mauvaise idée d’utiliser la Charte dans un sens qui leur permette de prendre en main leur destin.
Les luttes populaires pour l’avènement d’une société plus libre et plus juste ont toujours rencontré la violence et la répression, de même que des efforts massifs de contrôle des opinions et attitudes, ce qui ne les a pas empêchées dans le long terme de réaliser des succès considérables. Mais le chemin reste encore long et il y’a souvent des régressions. Comme maintenant, précisément.
La partie la plus connue de la Charte des Libertés est l’article 39 qui déclare qu’ “aucun homme libre » ne sera puni de quelque façon que ce soit et « et nous n'agirons pas contre lui et nous ne le poursuivrons pas, sans un jugement légal de ses pairs et conformément à la loi du pays. »
Grâce à de longues années de lutte, ce principe a vu son champ d’application s’élargir. La constitution US stipule que « nul ne sera privé de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière (et) un procès rapide et public » par ses pairs. Le principe de fond est la « présomption d’innocence »-- que les historiens du droit décrivent comme la « graine qui a donné naissance à la liberté anglo-saxonne contemporaine, » en référence à l’article 39 et, avec à l’esprit le Tribunal de Nuremberg, «  ce légalisme typiquement américain : la punition ne peut s’exercer que sur ceux qui ont été reconnus coupables au terme d’un procès régulier assorti d’un ensemble de règles procédurales destinées à protéger l’accusé » - même dans le cas où la culpabilité de celui-ci pour des crimes comptant parmi les plus graves de l’histoire a été établie avec certitude.
Dans l’esprit des fondateurs, bien sûr, le terme de “personne” ne s’appliquait pas à tout le monde. Les natifs américains n’étaient pas des personnes. Leurs droits étaient pratiquement inexistants. Les femmes n’étaient pratiquement pas  des personnes. Les épouses n’étaient supposées exister légalement que sous la « couverture » de l’identité civile  de leurs maris, un statut qui ressemble beaucoup à celui des enfants sous la tutelle de leurs parents. Les principes de Blackstone énonçaient que «  l’être même de la femme,  c’est-à-dire son existence légale, est suspendu pendant son mariage ou, pour le moins, incorporé et intégré à celui de l’époux sous l’aile, la protection et la couverture duquel,  se font tous ses actions.» Ainsi, les femmes sont la propriété de leurs pères ou de leurs époux. Ces principes ont perduré jusqu’à une époque très récente. Avant la décision de la Cour Suprême de 1975, les femmes n’avaient pas le droit de siéger dans les jurys populaires. Elles n’étaient pas considérées comme des « pairs ». Il y’a juste deux semaines, l’opposition républicaine a bloqué le Fairness Paycheck  Act (Loi sur le salaire équitable) garantissant aux femmes un salaire égal  à travail égal. ». On pourrait  encore citer de nombreux exemples.
Les esclaves, bien entendu, n’étaient pas des personnes. Ils étaient, pour être précis, des “trois- cinquièmes d’êtres humains”( three-fifths human) selon la constitution qui visait à offrir à leurs maîtres  une  plus grande force électorale. La défense de l’esclavage n’était pas un petit souci pour les Fondateurs, ce fut en fait l’un des facteurs qui conduisirent à  la Révolution américaine. En 1772, dans  l’affaire Somerset, le juge Lord Mansfield émit une sentence déclarant que l’esclavage était si odieux qu’il ne pouvait être toléré en Angleterre (ce qui ne l’empêcha pas de persister pendant de longues années encore dans les possessions britanniques). Les propriétaires d’esclaves américains sentirent le vent tourner : si les colonies que restaient sous domination britannique, l’esclavage était menacé. Et il faut rappeler que les Etats esclavagistes, dont la Virginie, étaient ceux qui avaient le plus de pouvoir et de poids dans les colonies. On peut ici apprécier la phrase célèbre du Docteur Samuel Johnson  : « Comment se fait-il que les cris les plus forts en faveur de la liberté s’élèvent parmi les meneurs de nègres ?»
Les amendements qui ont suivi la Guerre de Sécession ont étendu la notion de personne aux Africains-Américains, mettant fin à l’esclavage. Au moins en théorie. Après une décennie de relative liberté cependant, une sorte de pacte entre le Nord et le Sud instaura une condition proche de l’esclavage qui criminalisait de fait la vie des Noirs. Un Noir de sexe masculin pouvait, pour s’être tenu debout à un coin de rue,  être arrêté sous l’accusation de vagabondage ou même de tentative de viol s’il avait regardé une femme blanche de façon jugée inconvenante. Une fois en prison, il avait peu de chance d’échapper un jour au système d’  « esclavage sous un autre nom », terme employé par Douglas Blackmon, chef de bureau au Wall Street Journal de l’époque, dans son étude saisissante
Cette nouvelle version de  l’« institution bien de chez nous » (l’esclavage) contribua grandement à jeter les bases de la révolution industrielle américaine. Mise en œuvre dans la sidérurgie, dans les mines ainsi que dans la production agricole avec les fameux chain gangs [équipes de prisonniers enchaînés effectuant des travaux pénibles, NdE], elle fournit  une force de travail parfaite : docile et obéissante, pas encline à la grève et ne demandant même pas à être nourrie par les employeurs comme c’était le cas avec l’esclavage d’antan, un « progrès » par rapport à cette époque peut-on constater. Ce système se maintint jusqu’à la deuxième guerre mondiale, époque où on eut besoin de travailleurs libres.
L’expansion qui suivit la guerre offrit de nombreux emplois. Un Noir pouvait avoir un emploi avec un salaire décent dans une usine automobile syndiquée, acheter une maison et même, peut-être, envoyer ses enfants à l’université. Cela dura environ vingt ans, jusqu’aux années 70 quand l’économie fut radicalement restructurée selon les principes néolibéraux désormais dominants qui imposèrent une financiarisation croissante de l’économie et la délocalisation de la production. La population noire maintenant considérée comme de peu d’utilité a de nouveau été criminalisée.
Jusqu’à la présidence de Ronald Reagan, l’ampleur  de l’incarcération aux USA se situait dans l’éventail statistique des sociétés industrielles. Aujourd’hui, les USA  dépassent de loin les autres. Elle vise principalement  les hommes noirs et de façon croissante  les femmes noires et les hispaniques, principalement pour des crimes où il n’y a pas de victimes et qui tombent sous l’appellation frauduleuse de  « guerres de la drogue ». Pendant ce temps, l’aisance des familles africaines-américaines a été pratiquement effacée par la dernière crise financière causée,  dans une mesure qu’on ne peut négliger par le comportement  criminel des institutions financières alors que les auteurs de ces crimes jouissent non seulement de l’impunité mais sortent de cette crise plus riches que jamais.
Quand on jette un coup sur l’histoire des Africains-Américains depuis l’arrivée des premiers esclaves il y a presque 500 ans, on constate qu’ils n’ont joui pleinement de la qualité de personne que pendant quelques décennies. Un long chemin reste à parcourir avant de réaliser la promesse de la Grande Charte.
Personnes sacrées et procédures légales démantelées
Le quatorzième amendement à la Constitution, adopté après la Guerre de Sécession, accorda lesoits de la personne aux anciens esclaves mais surtout en théorie. Dans le même temps, il créa une nouvelle catégorie de personnes dotée de droits : les sociétés anonymes. En fait, presque tous les actions introduites sous le quatorzième amendement visaient à promouvoir les droits de ces sociétés, ce qui fit qu’en seulement un siècle, les tribunaux ont jugé que ces entités collectives fictives créées et maintenues par le pouvoir d’Etat avaient tous les droits de personnes faites de chair et  de sang. De bien plus grands droits en fait, étant données leur ampleur, leur immortalité et la protection dont elles bénéficient grâce à la responsabilité limitée. Leurs droits dépassent désormais largement ceux des simples humains. En vertu des accords de libre-échange, la Pacific Rim par exemple peut attaquer en justice le Salvador qui  cherche à protéger son environnement. Les individus ne le peuvent pas. La General Motors peut se prévaloir de droits nationaux au Mexique mais imaginez qu’un Mexicain demande des droits nationaux aux USA, une chose tout simplement impensable.
A l’intérieur des USA, des décisions récentes de la Cour Suprême accroissent considérablement la puissance politique déjà énorme des sociétés anonymes et des super-riches, donnant de nouveaux coups aux vestiges chancelants d’une démocratie politique supposée fonctionner.
Pendant ce temps, la Grande Charte est soumise à des attaques plus directes. Rappelons-nous l’Acte d’Habeas Corpus de 1679 qui interdisait « l’emprisonnement outre-mer » et constatons maintenant la procédure cruelle d’emprisonnement « outre-mer »  dans l’intention de soumettre à la torture – qu’un euphémisme désigne maintenant sous le nom de « restitution » (“rendition”) , procédure qu’accomplit Tony Blair quand il « restitua » le dissident libyen Abdelhakim Belhadj - maintenant un dirigeant de la rébellion-  à la merci de Kadhafi. Un autre cas : quand les autorités US déportèrent le citoyen canadien Maher Arar vers sa Syrie natale -pour y être emprisonné et torturé- et ne reconnurent que bien après qu’aucune charge n’avait été retenue contre lui. Il y’a encore beaucoup d’autres cas de déportations, souvent via l’aéroport de Shannon en Irlande, où elles ont été accueillies par de courageuses protestations.
Le concept  de “procédure régulière”(due process), élément essentiel de la Charte des Libertés a subi de la part de l’administration Obama engagée dans sa campagne internationale  d’assassinats, une tel étirement qu’elle le vide de toute sa substance et le rend inopérant.  Le Département de la Justice a expliqué que les garanties constitutionnelles dont l’origine remonte à la Grande Charte avaient été satisfaites par la tenue de  délibérations internes au sein de la seule branche exécutive. Le spécialiste en droit constitutionnel de la Maison Blanche a approuvé, il n’y a plus rien à dire. Le roi Jean Sans Terre aurait vigoureusement hoché de la tête de satisfaction.
L’affaire prit de l’ampleur après que la présidence eut ordonné l’assassinat par drone d’Anouar El Aoulaki, accusé d’incitation au djihad par la parole, l’écrit et autres moyens non-spécifiés. Un gros titre dans le New York Times résuma bien la réaction d’ensemble de l’élite après cet assassinat par drone qui  se fit avec les « dommages collatéraux » habituels. On y lit « L’Occident célèbre la mort d’un religieux.» Il y eut quand même quelques froncements de sourcils, car après tout, on avait affaire à un citoyen US, détail qui ne manqua pas de soulever des questions à propos de l’idée de « procédure régulière » - considérée comme hors de propos quand des non-citoyens sont assassinés au bon –vouloir du chef de l’exécutif. Mais c’est désormais hors de propos pour les citoyens aussi, avec les innovations que l’administration Obama a introduites dans l’idée de « procédure régulière ».
La présomption d’innocence aussi, a subi une nouvelle et utile interprétation. Le New York Times a rapporté: « M. Obama a adopté sans sourciller une méthode controversée  de dénombrement des victimes civiles. Elle compte en effet en tant que combattants, selon plusieurs officiels de l’administration, toutes les personnes de sexe masculin en âge de combattre se trouvant dans une zone de frappe, sauf dans le cas une où enquête posthume du renseignement aura prouvé leur innocence. » Ainsi donc, la détermination de  l’innocence des personnes après leur assassinat respecterait le principe sacré de  la présomption d’innocence.
Il serait presque inconvenant de rappeler ici les Conventions de Genève qui interdisent  « les condamnations prononcées et les exécutions effectuées sans un jugement préalable, rendu par un tribunal régulièrement constitué, assorti des garanties judiciaires reconnues comme indispensables par les peuples civilisés ».
Le cas le plus célèbre d’exécution extrajudiciaire fut celui de Oussama Ben Laden, assassiné après avoir été appréhendé par 79 Navy Seals [membres des forces spoci&éles de la marine de guerre, NdE] alors qu’il était sans défense et accompagné seulement de sa femme. Son corps, selon le rapport, aurait été jeté à la mer  sans autopsie. Quoi qu’on pense de lui, ce n’était qu’un suspect et rien de plus. Même le FBI reconnaît cela.
Les manifestations de joie qui suivirent cet assassinat furent énormes mais quelques voix s’élevèrent pour relever  le mépris affiché à l’égard du principe de présomption d’innocence, mépris aggravé par le fait qu’un procès n’aurait pas du tout été impossible. Ces voix furent accueillies par de sévères condamnations. Parmi celles-ci, il est intéressant de relever celle de Matthew Yglesias, le commentateur libéral de gauche très respecté qui donna l’explication suivante : «  l’une des principales fonctions de l’ordre institutionnel international est précisément de légitimer l’usage par les puissances occidentales de la force militaire meurtrière. ». Il ne nous reste donc plus, d’après cet argument,  qu’à réaliser la « terrible naïveté » qui consiste à seulement  suggérer que les USA mettent en pratique eux-mêmes ce qu’ils exigent des nations les plus faibles, à savoir obéir au droit international.
Seules les objections d’ordre tactique sont admises quand on évoque les agressions, les assassinats, la cyberguerre et autre actions que le Saint État entreprend au bénéfice de l’humanité. Que les victimes habituelles voient les choses différemment prouve seulement leur arriération morale et intellectuelle. Quant aux critiques occidentaux occasionnels, incapables comprendre ces vérités fondamentales, leur étourderie les condamne à être disqualifiés. C’est ce que Yglesias explique- en évoquant parmi d’autres sujets, spécifiquement ma personne et là, j’avoue avec joie ma culpabilité.   
Listes de terroristes de l’exécutif
Le cas le plus saisissant peut-être d’attaque contre les fondements des libertés traditionnelles est celui, peu connu,  de l’affaire  Holder contre Humanitarian Law Project portée devant la Cour suprême par l’administration Obama. L’ONG  Humanitarian Law Project fut condamnée pour avoir fourni de l’ “aide matérielle” au mouvement de guérilla PKK qui combat pour les droits des Kurdes depuis de longues années et qui figure comme “groupe terroriste” dans la liste établie par l’exécutif. En fait  d’“aide matérielleˮ,  il s’agissait  de conseil juridique. La façon dont le texte du jugement est formulé tend à donner à celui-ci un champ d’application plutôt vaste puisque l’ « aide matérielle » inclut les discussions, les demandes de recherche et même les conseils de s’en tenir à l’action non-violente. Encore une fois, il n’y eut que quelques voix isolées pour critiquer mais même celles-ci acceptaient la légitimité de la liste de terroristes d’Etat - des décisions arbitraires de l’exécutif, sans possibilité de recours.    
L’histoire de la liste de terroristes est assez intéressante. En 1988 par exemple, l’administration Reagan déclara  l’ANC de Mandela groupe terroriste parmi les plus notoires, permettant à Reagan de poursuivre son soutien du régime d’apartheid et d’inclure les meurtrières déprédations de ce régime en Afrique du Sud et dans les pays limitrophes, dans sa « guerre contre le terrorisme ». Vingt ans plus tard, Mandela a finalement été retiré de la liste de terroristes et peut se rendre librement aux USA sans avoir besoin d’une dérogation spéciale.
Un autre cas intéressant est celui de Saddam Hussein qui fut retiré de la liste de terroristes afin de permettre à l’administration Reagan lui fournir son soutien dans  l’invasion de l’Iran. Ce soutien se poursuivit bien  après la fin  de la guerre. En 1989, le président Bush invita les ingénieurs nucléaires irakiens aux USA pour leur fournir une formation avancée dans la production d’armements- Une autre information qui doit être tenue loin des yeux des  « ignorants malavisés ».
Un des exemples les plus abjects d’utilisation de la liste de terroristes nous renvoie à la question à des gens torturés en Somalie. Immédiatement après le 11 septembre, les USA fermèrent le réseau caritatif Al Barakat sous l’accusation de financement du terrorisme. Cette prouesse fut chantée comme un des grands succès dans « la guerre contre le terrorisme ». Un an plus tard pourtant, quand Washington abandonna  ses accusations comme sans fondements, l’évènement passa presque inaperçu.
Al Barakat était responsable d’environ la moitié des transferts de fonds vers la Somalie, « plus que ce qu’aucun secteur économique  gagne et dix fois  le montant de l’aide (à la Somalie) », d’après un rapport des Nations Unies. Le réseau gérait aussi des entreprises de premier plan, elles ont toutes été détruites. Le spécialiste universitaire de pointe de « la guerre financière contre la terreur » de Bush, Ibrahim Warde,   conclut que « à part la dévastation qu’elle a causé à l’économie, cette attaque irréfléchie contre une société extrêmement fragile « peut avoir joué une rôle dans …la montée des intégristes islamistes ». Nous avons là une conséquence familière de «  la guerre  contre le terrorisme ».
L’idée même que l’Etat a autorité pour faire de tels jugements est une violation grave de la Charte des Libertés, comme l’est le fait de la considérer comme indiscutable. Si la Charte continue sa tombée en disgrâce comme cela lui est arrivé ces dernières années, l’avenir des droits et libertés s’annonce sombre.
Qui aura le dernier mot?
Un dernier mot à propos de du sort de la Charte de la Forêt. Sa raison d’être était de protéger la source de subsistance de la population-les biens communs- des forces extérieures - au début la royauté ; mais dans les époques qui suivirent et jusqu’à l’époque présente, les entreprises prédatrices agissant de concert avec les pouvoirs publics, n’ont fait qu’accélérer les enclosures [processus de transformation d’une terre commune en terre privée, NdE] et autres formes de privatisation , ce pourquoi elles ont été proprement récompensées. Les dégâts causés sont énormes.  
Il nous suffit d’écouter certaines voix qui se sont exprimées dans les pays du Sud pour comprendre que “ le transfert de biens publics vers la propriété privée, la privatisation de cet environnement naturel qui était le bien commun de la population, est un des moyens qui permettent aux institutions néolibérales d’encore distendre les liens fragiles qui unissaient les nations africaines. La politique aujourd’hui est  devenue une entreprise lucrative où le premier souci est le retour sur l’investissement, pas ce qui peut être fait pour aider à rebâtir  un environnement détruit, une communauté ou  une nation. C’est là un des « effets bénéfiques » des programmes d’ajustements structurels infligés au continent, l’intronisation de la corruption”. Je cite là un passage de ce qu’a écrit le poète et militant nigérian Nnimmo Bassey, président des Amis de la Terre International, dans son exposé dramatique du pillage dévastateur des richesses de l’Afrique  (To Cook a Continent), la toute dernière phase de la torture de l’Afrique par l’Occident.
Une torture qui a toujours été planifiée au plus haut niveau, il faut bien le comprendre. A la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les USA détenaient sur le monde une puissance  jamais égalée. De ce fait et naturellement, ce pays conçut  des plans élaborés et méthodiques visant à organiser le monde de façon qui réponde à leur desseins. Les planificateurs du département d’Etat dirigés par le distingué diplomate George Kennan assignèrent à chaque région du monde sa « fonction ». Cet homme détermina que les USA n’avaient pas d’intérêt spécial en Afrique et que de ce fait, ce continent devait être remis à l’Europe pour qu’elle l’  « exploite », mot qu’il utilisa pour parler de reconstruction. Un regard rétrospectif permet de se rendre compte qu’un autre type de relations entre l’Europe et l’Afrique était concevable mais rien n’indique qu’il fût jamais envisagé.
Plus récemment, les USA ont reconnu qu’ils devaient eux aussi se joindre au grand jeu de l’exploitation de l’Afrique, comme la Chine qui s’active sans relâche à obtenir le titre de détentrice d’un des pires bilans de destruction de l’environnement et d’oppression des malheureuses victimes.
Sans entrer dans le détail, il est important de pointer le doigt  sur les dangers extrêmes que présente une orientation centrale dans ces obsessions prédatrices qui génèrent tant de calamités à travers le monde : la dépendance à l’égard des énergies fossiles qui fait planer sur nous un désastre d’ampleur planétaire, dans un avenir peut-être pas si lointain. On peut discuter divers aspects de ce problème mais il n’y a pas de doute qu’il est d’une gravité extrême, et que plus nous tardons à l’affronter et plus effroyable sera l’héritage  que nous laisserons aux générations futures. Il y’a quelques efforts pour faire face à cette menace mais ils n’ont malheureusement que peu de poids. La récente Conférence Rio+ 20, qui s’est ouverte avec des ambitions étriquées, s’est close avec des résultats dérisoires.
Pendant ce temps, les centres de pouvoirs, menés par le pays le plus riche et le plus puissant de l’histoire de l’humanité, poussent les choses dans la direction opposée.  Les Républicains du Congrès sont en train de démanteler les quelques mesures de protection de l’environnement initiées par Richard Nixon lequel, sil revenait  sur la scène politique actuelle, serait considéré comme un dangereux gauchiste.  Les grands lobbies industriels  pour leur part, lancent des campagnes de propagande destinées à convaincre le public qu’il n y a pas de raison de s’inquiéter outre mesure- avec un certain succès comme le montrent les sondages.
Les medias coopèrent en passant sous silence les prévisions de plus en plus sombres des agences internationales, y compris celles du Département US de l’Energie. On présente le débat dans un format standard rassurant. On a  les  alarmistes d’un côté et  les sceptiques de l’autre. Les premiers sont en général des scientifiques qualifiés alors que les seconds se distinguent par leur intransigeance. Il reste qu’un très grand nombre d’experts sont écartés du débat,  ceux du Programme sur le changement climatique du Massachussets Institute of Technology par exemple qui critiquent le consensus trop prudent, trop mesuré qui prévaut au sein de la communauté scientifique et qui, d’après eux, est éloigné des vérités beaucoup plus graves se rapportant au changement climatique. Le public, quant à lui, est dans une confusion totale, ce qui n’est pas étonnant.
Dans son discours sur l’Etat de l’Union en janvier dernier, le président Obama exprima son enthousiasme à propos de la radieuse perspective d’un siècle d’autosuffisance  énergétique rendu possible par les nouvelles technologies d’extraction d’hydrocarbures à partir des schistes bitumineux et des sables asphaltiques du Canada  et d’autres sources auparavant inaccessibles. Certains milieux approuvent, comme le Financial Times qui prédit  un siècle d’indépendance énergétique pour les USA, en mentionnant toutefois les effets destructeurs sur l’environnement local de ces nouvelles méthodes. Dans ces prévisions optimistes, on oublie de se demander à quoi ressemblera le monde qui survivra à ces appétits voraces.
Aux premières lignes  dans le combat contre la crise, il y a les communautés autochtones à travers le monde qui ont toujours maintenu en vie l’esprit   de la Charte de la Forêt. La position la plus résolue est celle du seul pays au monde que ces communautés gouvernent, la Bolivie, ce pays qui était, avant Christophe Colomb,  l’un des plus avancés de l’hémisphère occidental et qui est devenu,  du fait des déprédations occidentales, l’un des plus pauvres de l’Amérique du Sud. 

Après l’échec peu glorieux du Sommet de Copenhague sur le changement climatique, la Bolivie a organisé un Sommet des Peuples avec la participation de 35000 personnes venant de 140 pays – pas seulement des représentants de gouvernements mais aussi des militants et des membres d’organisations de la société civile. Ses travaux furent couronnés par une Déclaration Universelle des Droits de la Terre Mère. Nous avons là une revendication essentielle des communautés autochtones à travers le monde. Elle est raillée par des Occidentaux qui aiment la sophistication mais si nous nous montrons insensibles à  son message, ces communautés auront le dernier mot- un mot désespéré.  





samedi 7 juillet 2012

Le dessin du jour : patrimoine de l'humanité

Le capitalisme inscrit au patrimoine immatériel de l'humanité