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mardi 29 décembre 2015

Ni marche en avant, ni marche arrière
La Chine à l'ère des émeutes

par Chuǎng 闯, 21/12/2015. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Rififi dans le  denim
L'histoire est désormais familière : un matin, au printemps de 2011, un marchand ambulant est harcelé et tabassé par la police. Ce soir-là, des rumeurs circulent sur Internet : le marchand serait mort. Des centaines de personnes se rassemblent dans les rues, rendus furieux par l'apparent assassinat. Ils brûlent des voitures, pillent les distributeurs automatiques et attaquent la police antiémeutes envoyées pour les disperser. Mais ils ne se dispersent pas. L'émeute se poursuit sur plusieurs jours, avec des milliers  de participants. Les journalistes qui viennent faire des reportages sur les événements sont bloqués par les forces de sécurité. La rumeur de l'insurrection se propage sur Internet même si le gouvernement utilise toutes ses ressources pour couper l'accès à l'information.

Malgré sa ressemblance frappante, ceci n'est pas l'histoire de Mohamed Bouazizi, le marchand ambulant tunisien, harcelé par la police, dont l'auto-immolation a déclenché le printemps arabe. Le héros de cette histoire était l Tang Xuecai ( ), un migrant du Sichuan dans la ville de Guangzhou. L'émeute [1] a eu lieu à Xintang, une des nombreuses zones industrielles du Delta de la Rivière des Perles, spécialisée, elle, dans le denim [2], la majorité des émeutiers étant eux-mêmes des travailleurs migrants dans les usines fabriquant des jeans pour l'exportation. Et, à la différence des émeutes et des grèves qui ont suivi la mort de Bouazizi en Tunisie, l'émeute de Xintang a finalement été écrasée quand la police a repris le contrôle du district, procédé à des arrestations en masse et a forcé la majorité des migrants à reprendre le travail.

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12548.jpg

Xintang, 12 juin 2011
Mis à part cette comparaison, l'émeute de Xintang n'avait rien de particulièrement spécial. D'un point de vue purement quantitatif, des villes comme Guangzhou, Shenzhen et Dongguan dans le  Delta de la Rivière des Perles (DRP) vivent plus d'émeutes et  plus régulièrement que même Athènes. Si l'on ajoute les grèves, les blocus de routes et autres «incidents de masse» à la liste, les protestations chinoises surpassent régulièrement les tendances mondiales en ampleur et en gravité, surtout depuis que l'absence (ou l'épuisement) de recours juridiques tend à transformer ce qui pourrait être n'importe où ailleurs un piquet ou une protestation bénins en un soulèvement multi-usines risquant de détruire des millions de dollars de matériel. Pourtant, nous ne voyons pas souvent les avenues et les rues de Xintang comme nous voyons celles d'Athènes, jonchées de voitures brûlées tandis que la police  antiémeutes avance et que des essaims d'émeutiers se dispersent à la faible lueur dorée d'une enseigne McDonalds. Au lieu de cela, les images d'Athènes brûlant sont opposées à celles des paysages étincelants de gratte-ciels des villes côtières chinoises, entrecoupées de graphiques de productivité,  de rentabilité et de progrès tous à la hausse.

Mais sous ces graphiques, ces "incidents de masse" ont augmenté au cours de la dernière décennie. [3] Ce malaise en hausse est, en fait, reconnu par de nombreuses sources officielles, comme le Rapport annuel sur l'état de droit de la Chine (n ° 12). Recensant et classifiant les «incidents», ce rapport a également noté que près de 30% d'entre eux ont eu lieu dans la province de Guangdong, dans laquelle se trouve le DRP. [4] Mais beaucoup de ces rapports, dont celui-ci, ne prennent en compte qu'un petit nombre d'incidents de masse rapportés dans les grands médias et généralisent à partir de ce sous-ensemble. D'autres, comme la carte des grèves du China Labor Bulletin, collectent les rapports sur la toile chinoise d'une manière beaucoup plus systématique, mais les données remontent à quelques années seulement. [5] Leur carte est également volontairement focalisée sur les grèves, plutôt que sur tous les " incidents de masse ", et exclut donc souvent des formes de désordres qui sont initiés à l'extérieur du lieu de travail et ne prennent pas la forme de conflits du travail.

Les discussions sur les troubles chinois reposent trop souvent sur des sources partielles ou des tendances intuitivement «évidentes», allant souvent de pair avec des définitions restrictives. Mais pour discuter de ces phénomènes, il est essentiel d'élargir l'échelle de nos données. Au cours des dernières années une base de données d'agrégateur d'informations sans précédent, Global Data on Events, Language and Tone (GDELT), est devenue disponible, donnant accès à une énorme partie des bulletins d'information du monde, dans plus de 100 langues (avec l'agence de presse de l'État chinois Xinhua comme l'une de ses sources primaires de nouvelles) et codés pour différents types d' «événements», surtout de nature diplomatique, mais comprenant également une série de documents sur les remous politiques internes. [6] Ceci fournit une alternative aux données recueillies dans les rapports officiels ou extraites de médias sociaux chinois, pas tant pour remplacer ces sources mais comme un supplément comparatif. Bien que n'étant pas nécessairement plus digne de foi et plus précise dans les détails, elle peut fournir un contexte longitudinal, ce que les autres ne peuvent pas. [7] Une interrogation des données sur les émeutes en utilisant GDELT a montré une légère augmentation dans les émeutes à travers le monde depuis 1979, rendue plus significative par une diminution parallèle, et beaucoup plus importante, des grèves à l'échelle mondiale. [8] En utilisant les données GDELT, nous sommes maintenant en mesure de voir certains modèles de comparaison invisibles dans d'autres rapports. Néanmoins, les données GDELT sont également basées sur les bulletins d'informations, et donc sous-estiment presque certainement le nombre d'incidents de masse dans un pays comme la Chine, avec sa régulière censure des médias.
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dimanche 28 août 2011

Les saqueos, c'est contagieux !-Arnaqueurs au grand jour, je vous présente les petits pillards nocturnes


Traduit par  Viktor Dedaj, Le Grand Soir
Edité par  Fausto Giudice فاوستو جيوديشي, Tlaxcala
Original: Daylight Robbery, Meet Nighttime Robbery
Traductions disponibles : Português 

On nous rabâche que les émeutes en Grande-Bretagne n’avaient rien de politique – mais les émeutiers savent que leurs élites, elles, pratiquent le vol à grande échelle et en plein jour..
Je n’arrête pas d’entendre des comparaisons entre les émeutes à Londres et celles d’autres villes européennes – bris de vitrines à Athènes, feux de joie de bagnoles à Paris. Il est certain qu’il y a des similitudes : une étincelle provoquée par la violence policière, une génération qui se sent abandonnée.
Mais les évènements à Londres ont été marqués par des destructions massives, le pillage était un phénomène marginal. Il y a eu cependant d’autres pillages massifs ces dernières années, et peut-être devrions-nous en parler aussi. Il y a eu Bagdad au lendemain de l’invasion par les USA – une vague d’incendies et de pillages qui ont vidé les bibliothèques et les musées. Les usines aussi ont été touchées. En 2004 j’ai visité une usine qui fabriquait des réfrigérateurs. Les employés avaient pris tout ce qui avait de la valeur, puis ils y ont méthodiquement mis le feu jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une structure métallique tordue.
A l’époque les gens à la télé trouvaient que le pillage était un geste hautement politique. Ils disaient "voici ce qui arrive lorsqu’un régime n’a plus de légitimité populaire". Après avoir vu pendant des années à Saddam Hussein et ses fils se servir de n’importe quoi et n’importe qui, de nombreux Irakiens ordinaires ont pensé qu’ils avaient eux-aussi le droit de se servir à leur tour. Mais Londres n’est pas Bagdad, et le Premier ministre britannique, David Cameron, n’a rien d’un Saddam, il n’y donc aucune leçon à en tirer.
Bon, alors que diriez-vous d’un exemple pris dans une démocratie ? L’Argentine, vers 2001. L’économie était en chute libre et des milliers d’habitants des quartiers défavorisés (qui étaient jadis des zones industrielles prospères, avant l’arrivée du néolibéralisme) ont pris d’assaut les supermarchés détenus pas des sociétés étrangères. Ils sont ressortis avec des chariots remplis de produits qu’ils n’avaient plus les moyens d’acheter – vêtements, matériel électronique, viande. Le gouvernement a instauré « un état de siège » pour rétablir l’ordre. Les gens n’ont pas apprécié et ils ont renversé le gouvernement.
Le pillage massif en Argentine fût baptisé el saqueo - la mise à sac,  le pillage. Ce qui est politiquement significatif parce que c’est exactement ce terme qui fut employé pour décrire ce que les élites du pays avaient fait en bradant les biens de la nation lors d’opérations de privatisation à l’évidence entachées de corruption, en planquant leur argent dans des paradis fiscaux pour ensuite faire payer le peuple par des mesures brutales d’austérité. Les Argentins avaient bien compris que le saqueo des centres commerciaux n’aurait pas eu lieu sans le saqueo plus vaste du pays, et que les véritables gangsters se trouvaient au pouvoir.

Saqueo d'un magasin Val Mart au Chili après le tremblement de terre, mars 2010, ou quand "nécessité fait loi"

Mais l’Angleterre n’est pas l’Amérique latine, et ses émeutes ne sont pas politiques, du moins c’est ce que l’on nous rabâche. En Angleterre, ce sont juste des gamins paumés qui profitent d’une situation pour s’emparer de ce qui ne leur appartient pas. Et la société britannique, nous dit Cameron, a horreur de ce genre de comportement.
Tout cela est dit avec le plus grand sérieux. Comme si les sauvetages massifs des banques n’avaient jamais eu lieu, suivis par des distributions de primes aux dirigeants battant tous les records, une véritable provocation. Suivis par des réunions d’urgence du G8 et du G20, où les dirigeants ont décidé, collectivement, de ne pas punir les banquiers ni de prendre des mesures pour éviter que cela ne se reproduise. Au lieu de cela, ils sont retournés chez eux pour imposer des sacrifices aux plus vulnérables. En licenciant des fonctionnaires, en réduisant le nombre d’enseignants, en fermant des bibliothèques, en augmentant les frais de scolarité, en dénonçant les accords sociaux, en se précipitant pour privatiser les biens publics et diminuer les retraites – choisissez parmi ce qui précède pour l’adapter à votre situation locale. Et qui voit-on à la télévision nous faire la leçon sur la nécessité de renoncer à ces « avantages acquis » ? Les banquiers et les gestionnaires de hedge-funds, évidemment.
C’est le saqueo global, le temps du Grand Hold-up. Alimenté par un sentiment maladif de droit sacré, le pillage se déroule en plein jour, comme s’il n’y avait rien à cacher. Cela dit, ils ont quand même quelques craintes. Début juillet, dans le Wall Street Journal, un sondage indiquait que 94% des millionnaires craignaient « des violences dans les rues ». Il s’avère que cette crainte n’est pas complètement injustifiée.
Bien sûr, les émeutes à Londres n’avaient rien de politique. Mais ceux qui volaient de nuit savaient parfaitement bien que leurs élites commettent leurs vols en plein jour. Les saqueos, c'est contagieux ! Les Conservateurs ont raison lorsqu’ils disent que les émeutes n’ont rien à voir avec les coupes budgétaires. Mais elles ont beaucoup à voir avec ce que ces coupes représentent : être coupé du monde. Se retrouver coincé dans une sous-classe sociale qui ne cesse de s’élargir et voir les rares portes de sortie – un vrai travail, une éducation à portée de bourse – se refermer rapidement les unes après les autres. Les coupes budgétaires sont un message. Un message envoyé à des pans entiers de la société pour leur dire : vous êtes coincés là où vous êtes, comme ces immigrés et ces réfugiés repoussés à nos frontières qui deviennent de plus en plus infranchissables.
La réponse de Cameron aux émeutes est de matérialiser cette exclusion par des mesures concrètes : expulsion des habitations à loyers modérés, coupures des outils de communication et des peines de prison scandaleuses (cinq mois pour une femme qui a accepté un short volé). Une manière d’enfoncer le clou : disparaissez, et en silence.
Au « sommet de l’austérité » du G20 l’année dernière à Toronto, les protestations ont dégénéré et de nombreuses voitures de police ont brûlé. Rien à voir avec Londres 2011, mais pour nous les Canadiens, ce fut un choc. Mais la grande controverse qui a suivi concerna le montant des dépenses effectuées par le gouvernement pour la « sécurité » du sommet, 675 millions de dollars (et avec tout ça ils ont eu du mal à éteindre les feux). A l’époque, nombre d’entre nous ont fait remarquer que tout ce nouvel arsenal coûteux que la police venait d’acquérir – canons à eau, canons soniques, gaz lacrymogènes et balles de caoutchouc – n’était pas uniquement destiné aux manifestants dans les rues. A long terme, il était destiné à contrôler les pauvres qui, dans la nouvelle ère d’austérité, n’auront plus grand chose à perdre.
C’est là où Cameron s’est trompé : on ne peut pas réduire le budget de la police en même temps que tout le reste. Parce que lorsqu’on vole aux gens le peu qui leur reste pour protéger les intérêts de ceux qui ont largement plus qu’il ne leur en faut, il faut s’attendre à une résistance – que ce soit sous la forme de protestations organisées ou des pillages spontanés.


Et ça, ce n’est pas de la politique, c’est de la physique.

mardi 16 août 2011

Old England: Le capitalisme sauvage descend dans la rue

par David Harvey, 11/8/201. Traduit par Dominique Muselet, Le Grand Soir
 
"Des teenagers nihilistes et sauvages" c’est comme ça que le Daily Mail a appelé les jeunes paumés venus de tous les horizons qui se sont lancés dans les rues en jetant par désespoir et je m’en foutisme des briques, des pierres et des bouteilles aux flics, en pillant ici et mettant le feu là, entraînant les autorités dans une joyeuse partie d'attrape-moi si tu peux, tout en s’envoyant des twitt pour passer d’une cible stratégique à une autre.
Le mot "sauvage" m’a interpellé. Je me suis souvenu que les Communards de Paris en 1871 avaient été comparés à des animaux sauvages, des hyènes qui méritaient d’être sommairement exécutées (et l’ont souvent été) au nom sacré de la propriété privée, de la moralité, de la religion et de la famille. Mais ensuite le terme m’a rappelé autre chose : les attaques de Tony Blair contre les "médias sauvages", lui qui était resté si longtemps confortablement installé dans la poche gauche de Rupert Murdoch avant d’être remplacé par David Cameron que Murdoch avait sorti de sa poche droite.
Il y aura bien sûr les débats hystériques habituels entre ceux qui sont d’avis que les émeutes sont de la pure criminalité sans limite et sans excuse, et ceux qui veulent absolument replacer les événements dans le contexte d’une mauvaise politique, d’un racisme galopant et de persécutions injustifiables de la jeunesse et des minorités, ainsi que d’une politique irresponsable d’austérité qui n’a rien à voir avec l’économie mais tout à voir avec l’accumulation et la conservation de fortunes et de pouvoirs personnels. Certains iront même jusqu’à condamner le caractère déshumanisant et absurde de beaucoup d’emplois et de beaucoup de journées de la vie quotidienne dans une société qui bénéficie certes d’un énorme potentiel d’épanouissement humain mais très inégalement réparti.
Avec un peu de chance nous aurons des commissions et des rapports qui diront une fois de plus ce qu’on a dit de Brixton et Toxteth pendant l’ère Thatcher. Je dis "chance" parce que les instincts sauvages de l’actuel Premier ministre semblent davantage le porter à utiliser les canons à eau, les gaz lacrymogènes et les balles en caoutchouc, tout en pontifiant onctueusement sur la perte de sens moral, le déclin de la civilisation et la triste détérioration des valeurs familiales et de la discipline chez ces jeunes dévoyés.



Le Pont de Londres , par Anthony Freda
Mais le problème est que nous vivons dans une société où le capitalisme est devenu insensiblement sauvage. Les politiciens sauvages trichent sur leurs notes de frais, les banquiers sauvages pillent l’argent public, les PDG, les gérants de hedge funds et les génies des investissements private equity* dévalisent touts ceux qui ont de l’argent, les compagnies de téléphone et de carte de crédit prélèvent des montants mystérieux sur les comptes de tout un chacun, les commerçants arnaquent les clients, et en un clin d’oeil, les escrocs et les faussaires parviennent à jouer au bonneteau** dans les échelons les plus élevés du monde politique et économique.
Une économie politique de spoliation de masse et de pratiques prédatrices s’est mise en place au grand jour aux dépens principalement des plus pauvres et des plus vulnérables, des personnes sans méfiance et sans protection légale. Quelqu’un croit-il qu’il existe encore un capitaliste honnête, un banquier honnête, un politicien honnête, un commerçant honnête, et une commissaire de police honnête ? Oui, il y en a encore. Mais vraiment très peu et tous les autres les considèrent comme des idiots. Il faut être malin. Faire des profits faciles. Escroquer et voler ! il y a peu de chance de se faire attraper. Et de toutes façons il y a mille manières de ne pas être redevable sur ses biens personnels des délits commis dans le cadre professionnel.
Ce que je dis peut choquer. La plupart d’entre nous ne le voyons pas parce que nous ne voulons pas le voir. Il est clair qu’aucun politicien n’osera jamais le dire et s’il le faisait la presse ne le publierait que dans l’intention de jeter l’opprobre sur lui. Mais je crois que tous les émeutiers comprennent très bien ce que je veux dire. Ils font seulement ce que tout le monde fait, quoique d’une manière différente —plus flagrante et plus voyante, dans les rues. Le Thatchérisme a déchaîné les pulsions sauvages du capitalisme ("la puissance animale" de l’entrepreneur comme ils disaient avec une fausse pudeur) et rien n’a pu les endiguer depuis. La terre brûlée, voilà la ligne directrice de la classe dirigeante presque partout dans le monde.
C’est la nouvelle normalité d’aujourd’hui. Voilà ce à quoi devrait s’intéresser la prochaine grande commission d’enquête. Tout le monde, et pas seulement les émeutiers devrait rendre des comptes. Le capitalisme sauvage devrait être jugé pour crimes contre l’humanité ainsi que pour crimes contre la nature.
Hélas, les émeutiers ne sont pas en situation de voir ni d’exiger. D’ailleurs tout conspire pour nous empêcher de voir et d’exiger. Et si le pouvoir politique revêt de toute urgence les atours de la supériorité morale et de la rationalité mielleuse c’est qu’il ne veut pas qu’on puisse le voir dans toute la nudité de sa corruption et de sa sotte irrationalité.
Mais il y a quelques signes d’espoir et de lumière dans le monde. Le mouvement des indignados en Espagne et en Grèce, l’impulsion révolutionnaire en Amérique Latine, le mouvement paysan en Asie, manifestent tous une prise de conscience des filets que la vaste escroquerie du capitalisme mondialisé, sauvage et prédateur, a jeté sur la planète. Qu’est-ce qu’il faudra pour que le reste d’entre nous le voit aussi et passe à l’action ? Comment pouvons-vous tout recommencer à zéro ? Quelle direction faut-il prendre ? les réponses ne sont pas faciles. Mais il y a une chose certaine : on ne peut trouver les bonnes réponses qu’on posant les bonnes questions.
Notes
*Le private equity, investissement en fonds propres ou quasi fonds propres dans des sociétés non cotées en bourse, constitue un placement à long terme dans des entreprises prometteuses.
** Le bonneteau est un jeu d’argent, de l’ordre de l’escroquerie, proposé à la sauvette sur les marchés et dans les lieux publics. Il est pratiqué au moins depuis le XIVe siècle en France, et encore dans de nombreux pays.
 

dimanche 14 août 2011

À Londres, d'une émeute à l'autre, la colère intacte du poète Benjamin Zephaniah

 English version In London, from one uprising to the next, the anger of the poet Benjamin Zephaniah remains intact: ‘The people on the street are angry people’

Benjamin Zapheniah fait partie des voix les plus importantes de la communauté afro-caribéenne britannique. Poète dub et écrivain rastafarien, il s'est régulièrement élevé contre l'abandon des quartiers défavorisés anglais et l'establishment à la tête du pays. Dans l'entretien qu'il nous accorde, il estime que les émeutes qui frappent l'Angleterre en ce mois d'août 2011, et qui ont fait déjà plusieurs morts, couvaient depuis très longtemps.

"Les personnes dans la rue sont des gens en colère"
Propos recueillis et traduits par Thomas Hajdukowicz et Joseph Sotinel, TV5,
10.08.2011

Pensez-vous que la violence à laquelle nous assistons au Royaume-Uni est le fait de bandes organisées, ou de gens du commun ?

Il n'y a pas de bandes organisées. On peut considérer les émeutiers comme des personnes "normales" parce qu'on les voit tous les jours dans les rues d'Angleterre. Mais pour d'autres, ce sont des gens "différents", parce que ces autres ne sortent pas de leurs centres ville, et ne quittent pas leur petit monde riche. Les personnes qui sont dans la rue en ce moment sont des gens en colère qui ont profité d'une faille dans le système pour essayer de le faire sauter. Pendant des années, ils ont refoulé cette énergie, qui est littéralement en train d'exploser aujourd'hui. Ils pillent aussi des biens dans des magasins qu'ils ont longtemps convoités mais qu'ils ne pouvaient pas se permettre d'acheter. On n'a pas à être d'accord avec eux pour les comprendre. En fait, si vous ne les comprenez pas, vous ne comprenez pas ce qui ne va pas dans notre pays.

On n’a pas vu de telle explosion de violence au Royaume-Uni depuis les années 1980. Qu'est-ce qui a mis le feu aux poudres ?

Cette question est mal posée. Depuis 1998, on a compté 333 morts causées par la police. Je dis bien police, et pas prison. Aucun policier n'a été inquiété. Est-ce que la violence policière compte ? La violence a toujours été importante en Grande-Bretagne, mais on l'a exporté, on a été violent en dehors de nos frontières. En Irak, en Afghanistan, en Libye. On a vendu la violence (sous la forme d'armes) à l'Indonésie, la Libye, Bahreïn, la Jordanie, Israël, le Sri Lanka, et beaucoup d'autres pays. Alors pourquoi tolère-t-on cette violence ? Nous vivons dans une société violente où le pouvoir s'acquiert grâce à un pistolet ou un char. La violence ne nous a jamais quittés. Elle est juste rentrée à la maison.

La réponse du gouvernement britannique est-elle appropriée ?

Le gouvernement n'a pas de réponse. Il réussira certainement à rétablir le calme dans les rues, mais il se contentera surtout de fermer les yeux sur les événements en attendant que ça explose à nouveau. Ça arrivera tôt ou tard. On doit dépenser de l'argent pour aider ces quartiers. Ces jeunes ont besoin de travail et d'espoir. Ils ont besoin qu'on leur propose un avenir, qu'on croit en eux, en leurs quartiers, en leurs arts. Le Gouvernement mène un programme de coupes franches et de désinvestissement.

Dans ce cas, existe-t-il d'autres solutions ?

Bien sûr qu'il existe un autre moyen. Dans le contexte actuel, dans ce pays néolibéral mené par la coalition Conservateurs/Libéraux Démocrates, une révolution serait bienvenue. Mais apparemment, les Britanniques ne font pas la révolution. C'est un truc français.


Benjamin Zephaniah, poète enragé
Benjamin Obadiah Iqbal Zephaniah, plus connu sous le nom de Benjamin Zephaniah, né le 15 avril 1958 à Handsworth (Birmingham), est un écrivain rastafarien et poète Dub anglais.
Il a passé une partie de son enfance en Jamaïque.
En 1968, il fait sa première performance dans une église et, dès 1973, il est reconnu pour son art dans sa ville natale.
Zephaniah publie son premier recueil de poèmes, Pen Rhythm, en 1980. Il est si bien reçu qu’il fera l’objet de trois éditions successives. Son album Rasta, où l’on entend le premier enregistrement des Wailers depuis la mort de Bob Marley ainsi qu’un hommage à Nelson Mandela, lui attire une renommée internationale. C’est à la suite de cet album qu’il est présenté à Nelson Mandela, futur président d’Afrique du Sud, alors prisonnier politique. En 1996, ce dernier lui demande de présenter le Two Nations Concert au Royal Albert Hall de Londres.
En novembre 2003, alors qu’un de ses cousins avait trouvé la mort pendant qu’il était détenu par la police,  Zephaniah révèle, dans le journal The Guardian, qu’il vient de refuser d’être décoré par la reine Elizabeth II comme "Officer of the Order of British Empire" (OBE). Il explique ce geste en disant que cela le renvoie aux "milliers d’années de brutalité, cela me rappelle comment mes ancêtres ont été violés et brutalisés". Il poursuit en disant "Imprimez ça, Mr Blair, et Mme la Reine, arrêtez de parler d’empire." C’était très inhabituel de dire cela publiquement, les conventions en la matière voulant que l’on ne formule son refus du titre qu’en privé. Il dit qu’il n’avait rien, personnellement, contre la Reine et que "elle est un peu guindée mais c’est une vieille femme sympathique."

Zephaniah se décrit lui-même comme un pur végétalien. Il est membre honoraire de la Vegan Society (Société végétalienne) britannique.
Il vit aujourd’hui à East Ham dans le Nord-Est de Londres et continue de se rendre régulièrement à Handsworth où vit toujours sa mère.

Au vu de son œuvre, Zephaniah a été admis comme docteur honoraire de plusieurs universités : University of North London (en 1998), University of Central England (en 1999), Staffordshire University (en 2002), London South Bank University (en 2003), University of Exeter et University of Westminster (en 2006). 
Money, un poème extrait du recueil City Psalms (1992)


jeudi 11 août 2011

Emeutes anglaises : Pourquoi ici? Pourquoi maintenant?

par Tariq Ali, 9/8/2011. Traduit par A l'Encontre


Traductions disponibles : Português   


Pourquoi donc est-ce que ce sont toujours les mêmes zones qui s’enflamment, quelles qu’en soient les causes? Est-ce purement accidentel? Ou y aurait-il un rapport avec la race, la classe sociale, la pauvreté institutionnalisée et le caractère sinistre de la vie quotidienne? Pris dans leurs idéologies pétrifiées, les politiciens de la coalition (y compris ceux du nouveau parti travailliste, qui pourrait tout aussi bien participer à un gouvernement d’unité nationale si la récession se poursuit) ne peuvent pas le dire, car les trois partis [Conservateur, Libéral-démocrate et Nouveau Travailliste] sont chacun responsables de la crise. C’est eux qui ont créé le gâchis.
Ils privilégient les riches. Ils font savoir que les juges et les magistrats devraient donner l’exemple en infligeant de lourdes peines de prison aux protestataires armés de sarbacanes. Ils ne remettent jamais sérieusement en cause le fait qu’aucun policier n’ait jamais été puni alors que plus de mille personnes sont mortes depuis 1990 alors qu’elles étaient en détention. Quel que soit le parti ou la couleur de la peau du parlementaire, il débite les mêmes clichés. Oui, nous savons que la violence dans les rues de Londres est déplorable. Oui, nous savons qu’il n’est pas bien de piller les magasins. Mais pourquoi ces choses arrivent-elle maintenant? Pourquoi ne sont-elles pas arrivées l’année passée? Parce que des griefs s’accumulent avec le temps, parce que lorsqu’un jeune citoyen noir d’un quartier défavorisé meurt par la volonté du système [samedi, 6 août 2011, Mark Duggan, âgé de 29 ans, a été tué par la police, dans le quartier paupérisé de Tottenham, dans le nord de Londres], cela donne le signal pour le déclenchement d’une contre-offensive.
Et cela pourrait encore s’aggraver si les politiciens et l’élite du monde des affaires, soutenus par une télévision d’Etat soumise et par les réseaux (journaux et TV) de Rupert Murdoch, échouent à s’occuper de l’économie et punissent les secteurs pauvres et défavorisés pour des politiques gouvernementales qu’ils ont eux-mêmes promues depuis plus de trois décennies. Ils ne peuvent pas éternellement déshumaniser l’«ennemi» chez eux ou à l’étranger, semer la peur et procéder à des détentions sans procès.
S’il y avait dans ce pays un réel parti d’opposition, il serait en train de revendiquer le démantèlement de l’échafaudage fragile du système néo-libéral avant qu’il ne s’écroule et lèse encore plus de gens. Partout en Europe les traits distinctifs qui séparaient jadis le centre gauche du centre droit, les conservateurs des sociaux-démocrates, ont disparu. L’uniformité des politiques officielles dépossède les secteurs les moins privilégiés – autrement dit la majorité – de l’électorat.
Les jeunes Noirs chômeurs ou sous-employés à Tottenham, à Hackney, à Ensfield et à Brixton savent très bien que le système est contre eux. Les beuglements des politiciens n’ont pas d’impact sur la plupart des gens, et encore moins sur ceux qui sont en train d’allumer des feux dans les rues. Les incendies seront éteints. Il y aura probablement quelques enquêtes pathétiques pour découvrir pourquoi Mark Duggan a été abattu, des regrets seront exprimés, des fleurs seront envoyées par la police pour ses funérailles. Les protestataires arrêtés seront punis, et tout le monde lancera un soupir de soulagement et passera à autre chose jusqu’à ce qu’une nouvelle explosion se produise.