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mercredi 28 décembre 2011

Franz Fanon en Afrique et en Asie

par Samir Amin, 24/11/2011


Franz Fanon est une figure respectée et aimée dans toute l’Afrique et l’Asie. Fanon était un individu d’envergure, de grande qualité par la finesse de ses jugements comme par son courage pour dire la vérité. Psychiatre, il ne pouvait donc être qu’un bon psychiatre. Peaux noires, masques blancs et ses autres écrits concernant les maladies mentales qui frappaient les colonisés d’Algérie qu’il soignait, en constituent le très beau témoignage. Mais au-delà il a été un révolutionnaire authentique. Son livre, Les Damnés de la Terre, explicite sa vision de la révolution nécessaire pour sortir l’humanité de la barbarie capitaliste. Et c’est à ce titre qu’il a conquis le respect de tous les Africains et Asiatiques.


FANON, LES ANTILLES ET L’ESCLAVAGE
Fanon est né Antillais. L’histoire de son peuple, de l’esclavage, de sa relation à la métropole française, a donc été par la force des choses le point de départ de sa réflexion critique. La première et seule révolution sociale que le continent américain ait connu jusqu’aux temps récents est celle des esclaves de Saint Domingue (Haiti) ayant conquis par eux-mêmes leur liberté. La révolution de Saint Domingue coïncidait avec celle du peuple français. L’aile radicale de la révolution française sympathisait donc naturellement avec celle des esclaves ayant conquis leur liberté par eux-mêmes, devenus de ce fait d’authentiques citoyens. Mais bien entendu les colons de la place ne l’entendaient pas ainsi. Le recul de la révolution française s’est traduit dans les Antilles par le rétablissement de l’esclavage, à nouveau aboli par la Seconde République en 1848, sans que pour autant soit aboli leur statut colonial jusqu’en 1945, date à partir de laquelle s’ouvre un chapitre nouveau de leur histoire.
Que voulait-on? L’indépendance – fut elle encore en apparence éloignée – ou l’assimilation, ou encore la construction d’une « Union française véritable », c’est à dire d’un Etat multinational. Les partis communistes des Antilles et de la Réunion se sont battus sur le terrain de l’assimilation et ont fini par l’emporter effectivement. Le résultat s’impose aujourd’hui : l’assimilation a créé une dépendance économique et sociale telle qu’il est difficile de concevoir que le mouvement puisse être inversé et que les Antilles et la Réunion puissent un jour devenir indépendants. Paradoxe apparent : si aujourd’hui les Antilles et la Réunion sont devenues indissociables de la France, elles le doivent aux efforts des communistes, de France et des colonies concernées, couronnés de succès. La droite, qui s’était toujours opposée à l’assimilation des droits, défenseur hier de l’esclavage et plus tard du statut colonial, n’aurait donc pas évité que le mouvement conduise, ici comme dans les Antilles anglaises et à Maurice, à la revendication indépendantiste.
Bien entendu, en dépit des transformations profondes produites par la départementalisation à partir de 1945, les effets du passé esclavagiste et colonial ne pouvaient être gommés ni de la mémoire des peuples concernés ni de leur conception vivante de leur identité dans ses rapports avec la France. « Peaux noires, masques blancs » nous propose, sur ce terrain, une analyse d’une lucidité parfaite. Le traitement des problèmes abordés dans cet ouvrage permet d’en saisir la singularité – au-delà des dénominateurs communs banals – par opposition aux défis auxquels sont confrontés les Noirs des Etats-Unis, ceux des Antilles britanniques, du Brésil, les Noirs d’Afrique en général et ceux d’Afrique du Sud en particulier. Je rapporterai ces différences à la distinction que je propose entre colonialisme externe et colonialisme interne (ref « Du capitalisme à la civilisation », 2008, pages 145-151).
FANON ET LE DEFI DU CAPITALISME RÉELLEMENT EXISTANT
L’accumulation par dépossession est permanente dans l’histoire du capitalisme réellement existant.
Fanon avait parfaitement compris que l’expansion capitaliste était fondée sur la dépossession des peuples d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et des Caraibes, c’est-à-dire de la majorité écrasante des peuples de la planète. Que les victimes majeures de cette expansion – les « damnés de la terre »- étaient donc ces peuples, appelés par la force des choses à la révolte permanente et légitime contre l’ordre mondial impérialiste.
Le capitalisme historique, fondé sur la conquête du monde par les centres impérialistes abolit par sa nature même la possibilité pour les sociétés des périphéries de son système mondial de « rattraper » et de devenir, à l’image des centres, des sociétés capitalistes opulentes. La voie capitaliste constitue pour ces peuples une impasse. L’alternative est donc socialisme ou barbarie. La vision (hélas dominante) d’une accumulation préalable nécessaire et incontournable, qui exigerait le passage par une « phase capitaliste » avant de s’engager sur la voie socialiste, est sans fondement dès lors qu’on prend la mesure des défis objectifs que représente le capitalisme historique.
La conquête du monde par les Européens constitue une gigantesque dépossession des Indiens d’Amérique. La traite négrière qui prend la relève exerce sur une bonne partie de l’Afrique une ponction qui retarde d’un demi millénaire le progrès du continent. Des phénomènes analogues sont visibles en Afrique du Sud, au Zimbabwe, au Kenya, en Algérie et plus encore en Australie et en Nouvelle Zélande. Ce procédé d’accumulation par dépossession caractérise l’Etat d’Israël – une colonisation en cours. Non moins visibles sont les conséquences de l’exploitation coloniale des paysanneries soumises de l’Inde anglaise, des Indes néerlandaises, des Philippines, de l’Afrique : les famines (celle célèbre du Bengale, celles de l’Afrique contemporaine) en constituent la manifestation. La méthode avait été inaugurée par les Anglais en Irlande dont la population, jadis égale à celle de l’Angleterre, n’en représente plus encore aujourd’hui que le dixième, ponctionnée par la famine organisée dont Marx a fait le procès. La dépossession n’a pas frappé seulement les populations paysannes – la grande majorité des peuples d’autrefois. Elle a détruit les capacités de production industrielle (artisanats et manufactures) de régions naguère et longtemps plus prospères que l’Europe elle même : la Chine et l’Inde entre autre (les développements de Bagchi, dans son dernier ouvrage « Perilous passage », sont sur ce sujet indiscutables).
Le XIXe siècle a représenté l’apogée de ce système de la mondialisation capitaliste/impérialiste. Au point que, désormais, expansion du capitalisme et « occidentalisation » au sens brutal du terme rendent impossible la distinction entre la dimension économique de la conquête et sa dimension culturelle, l’eurocentrisme.
LE XXE SIECLE : LA PREMIERE VAGUE DES REVOLUTIONS SOCIALISTES ET L’EVEIL DU « SUD »
Le moment de l’apogée du système est bref : à peine un siècle. Le XXe siècle est celui de la première vague de grandes révolutions conduites au nom du socialisme (Russie, Chine, Vietnam, Cuba) et de la radicalisation des luttes de libération de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine, dont les ambitions s’expriment à travers le « projet de Bandoung » (1955-1981). Cette concomitance n’est pas le fruit du hasard. Le déploiement mondialisé du capitalisme/impérialisme a constitué pour les peuples des périphéries concernées la plus grande tragédie de l’histoire humaine, illustrant ainsi le caractère destructif de l’accumulation du capital. La loi de la paupérisation formulée par Marx s’exprime à l’échelle du système avec encore plus de violence que ne l’avait imaginé le père de la pensée socialiste ! Cette page de l’histoire est tournée. Les peuples des périphéries n’acceptent plus le sort que le capitalisme leur réserve. Ce changement d’attitude fondamental est irréversible. Ce qui signifie que le capitalisme est entré dans sa phase de déclin. Ce qui n’exclut pas la persistance d’illusions diverses: celles de réformes capables de donner au capitalisme un visage humain (ce qu’il n’a jamais eu pour la majorité des peuples), celles d’un « rattrapage » possible dans le système, dont se nourrissent les classes dirigeantes des pays « émergents », grisées par les succès du moment, celles de replis passéistes (para religieux ou para ethniques) dans lesquelles sombrent beaucoup de peuples « exclus » dans le moment actuel. Ces illusions paraissent tenaces du fait que nous sommes dans le creux de la vague. La vague des révolutions du XXe siècle s’est épuisée, celle de la nouvelle radicalité du XXIe siècle ne s’est pas encore affirmée. Et dans le clair-obscur des transitions se dessinent des monstres, comme l’écrivait Gramsci.
Bandung, 1955 : Chou En Lai (Chine), Sukarno (Indonésie), Nasser (Egypte)

Les gouvernements et les peuples de l’Asie et de l’Afrique proclamaient à Bandoung, en 1955, leur volonté de reconstruire le système mondial sur la base de la reconnaissance des droits des nations jusque là dominées. Ce « droit au développement » constituait le fondement de la mondialisation de l’époque, mise en œuvre dans un cadre multipolaire négocié, imposé à l’impérialisme contraint, lui, à s’ajuster à ces exigences nouvelles. L’ère de Bandoung est celle de la Renaissance de l’Afrique. Ce n’est pas un hasard si les Etats africains s’engagent dans des projets de rénovation qui leur imposent de s’inspirer des valeurs du socialisme, puisque la libération des peuples des périphéries s’inscrit nécessairement dans une perspective anti capitaliste.
Il n’y a pas lieu de dénigrer ces tentatives nombreuses sur le continent, comme on le fait aujourd’hui: le régime odieux de Mobutu a permis en trente ans la formation d’un capital d’éducation au Congo 40 fois supérieur à celui que les Belges n’avaient pas réalisé en 80 ans. Qu’on le veuille ou non, les Etats africains sont à l’origine de la formation de véritables nations. Et les options « transethniques » de leurs classes dirigeantes ont favorisé cette cristallisation. Les dérives ethnicistes sont ultérieures, produites par l’épuisement des modèles de Bandoung, entraînant la perte de légitimité des pouvoirs et le recours de fractions de ceux ci à l’ethnicité pour la rétablir à leur profit. Je renvoie ici à mon ouvrage « L’Ethnie à l’assaut des Nations » (Harmattan, 1994).
Le long déclin du capitalisme, sera-t-il synonyme d’une longue transition positive au socialisme ? Il faudrait, pour qu’il en soit ainsi, que le XXIe siècle prolonge le XXe siècle et en radicalise les objectifs de la transformation sociale. Ce qui est tout à fait possible, mais uen possibilité dont les conditions doivent être précisées. A défaut, le long déclin du capitalisme se traduirait par la dégradation continue de la civilisation humaine. Je renverrai ici à ce que j’ai écrit à ce propos il y a plus de vingt cinq ans : « Révolution ou décadence ? » ( Classe et Nation, Minuit 1979, pp 238-245).
Le déclin n’est pas non plus un processus continu, linéaire. Il n’exclut pas des moments de « reprise », de contre offensive du capital. Le moment actuel est de cette nature. Le XXe siècle constitue un premier chapitre du long apprentissage par les peuples du dépassement du capitalisme et de l’invention de formes socialistes nouvelles de vie, pour reprendre l’expression forte de Domenico Losurdo ( Fuir l’histoire, Delga 2007). Avec lui je n’analyse pas son développement dans les termes de « l’échec » (du socialisme, de l’indépendance nationale) comme la propagande réactionnaire qui a le vent en poupe aujourd’hui tente de le faire. Au contraire ce sont les succès et non les échecs de cette première vague d’expériences socialistes et nationales populaires qui sont à l’origine des problèmes du monde contemporain. L’analyse des contradictions sociales propres à chacun de ces systèmes, des tâtonnements caractéristiques de ces premières avancées, explique leur essoufflement et finalement leur défaite et non leur échec (Samir Amin, « Au delà du capitalisme sénile », PUF 2002, pp 11-19). C’est donc cet essoufflement qui a créée les conditions favorables à la contre offensive du capital en cours : une nouvelle « transition périlleuse » des libérations du XXe siècle à celles du XXIe siècle.
L’action politique de Fanon est située toute entière dans ce moment de l’histoire, celui de l’ère de Bandoung (1955-1980) et de la première vague de luttes de libération victorieuses. Les choix qu’il a fait –se ranger aux côtés du Front de Libération Nationale de l’Algérie et des mouvements de libération du continent africain- était le seul digne d’un révolutionnaire authentique.

mardi 23 novembre 2010

Le conflit du Sahara occidental : petit diaporama à l'usage des ignorants en français, espagnol, allemand

Brève histoire depuis 1936 en 25 pages (présentation en PowerPoint). De l'occupation espagnole à l'occupation marocaine. Jusqu'à quand ?
Pour voir la présentation, cliquer sur l'image



El conflicto del Sáhara Occidental
Breve historia desde 1936 en 25 páginas (presentación en PowerPoint). De la ocupación española a la ocupación marroquí. ¿Hasta cuándo?
Para ver la presentación, pinche en la imagen









Der Westsahara-Konflikt
Kurze Geschichte seit 1936 in 25 Seiten (PowerPoint Präsentation). Von der spanischen Besatzung bis zur marokkanischen Besatzung. Bis wann?
Auf das Bild klicken, um die Präsentation zu sehen.

jeudi 11 novembre 2010

Sahara occidental occupé : « Fuera Marruecos ! » - Une intifada au fin fond du monde

par FG, 11/11/2010
Il suffit de regarder les vidéos qui arrivent à franchir le mur d’acier élevé par les forces d’occupation pour s’en convaincre : au Sahara occidental occupé par le Maroc, une véritable intifada est en cours. Comme en Palestine en 1987, les protagonistes en sont les chebeb – les jeunes,  y compris les très jeunes – et les femmes. Un seul cri retentit sur les barricades bricolées par les insurgés : « Fuera Marruecos ! », Dehors le Maroc. Et s’ils le crient en espagnol, c’est parce que l’espagnol est leur langue de communication principale avec le monde extérieur, le monde tout court, autrement dit nous.
Il y a quelques jours, les salopards qu’on désigne sous le terme de « makhzen », autrement dit le pouvoir du roitelet M6, ont fait preuve d’un culot et d’un cynisme qui n’ont d’égal que la chutzpah de leurs amis, alliés et complices de Tel Aviv : ils ont profité de l’ouverture du énième round de négociations avec le Front Polisario à New York pour célébrer à leur manière le 35ème anniversaire de la sinistre Marche verte, qu’il faudrait plutôt appeler la Marche noire. Avant même le lever du soleil, ils ont donné l’assaut au campement de Gdeim Izik, où des dizaines de milliers de Sahraouis s’étaient rassemblés au fil des jours pour exprimer leur ras-le-bol de l’occupation. Les forces de répression ont fait preuve de la sauvagerie que permet l’assurance de jouir d’une impunité totale. En effet, l’ensemble des gouvernements des démocraties occidentales, USA, Espagne et France en tête soutiennent inconditionnellement l’occupation illégale du Sahara occidental, qui ressemble de plus en plus à une autre occupation, celle de la Palestine.
Là-bas, les sionistes de Ben Gourion avaient pris la relève de la puissance occupante, l’Empire britannique, au nom de droits historiques inscrits dans la Bible. Ici, le Maroc de Hassan II a pris la relève de l’Espagne dès la mort du Caudillo, au nom de la « marocanité » historique du territoire. Là-bas, les sionistes avaient instrumentalisé la souffrance endurée par les juifs en Europe et la mauvaise conscience des Alliés. Ici, le makhzen a exploité la déshérence des masses marocaines, entraînées dans une aventure qui leur promettait du pain et des roses et abandonnées par une gauche, à ce point terrorisée par le pouvoir royal qu’elle avalisa toutes ses saloperies, condition pour elle pour accéder au « pouvoir », aux honneurs et aux Mercedes noires.
L’intifada palestinienne de 1987 était partie de la base, sur le terrain, loin de Tunis, où siégeaient l’OLP et son chef Arafat, après leur fuite de Beyrouth en 1982. Par la suite, les « représentants » du peuple palestinien avaient tenté de prendre le contrôle et de canaliser ce soulèvement autogéré. Et surtout de l’utiliser pour négocier le bout de gras avec les sionistes. On connait le résultat : il n’est pas glorieux pour les « représentants » du peuple palestinien.

Le Front Polisario, sans avoir atteint le degré de corruption et de dégénérescence atteint par l’OLP de Mahmoud Abbas, est lui aussi loin du terrain de l’occupation et de la lutte, cantonné qu’il est entre Tindouf, Alger et New York. Il n’a pas les moyens d’aider pratiquement la population actuellement soulevée dans les territoires occupés du Sahara. Celle-ci en est donc réduite à « compter sur ses propres forces tout en recherchant l’aide internationale », pour reprendre une expression utilisée par les Vietnamiens durant la guerre contre l’occupant yankee.

Que peut-on faire pour les Sahraouis soulevés ?
Au moins, s’informer et informer autour de soi, car les médias planétaires semblent dans leur écrasante majorité s’être pliés à l’interdiction émise par le makhzen d’informer en direct depuis le Sahara occidental occupé.
Au plus, interpeller nos dirigeants et « représentants » sur leur appui explicite ou tacite à un régime odieux.

mardi 19 janvier 2010

La recolonisation post-sismique d’Haïti



par Ayman El Kayman, Coups de dent n°124, 19/1/2010
Ayiti, Haïti, île-martyre, île-flambeau de la liberté des Nègs1, première république noire de l’histoire, est en train d’expérimenter une invention qui a germé dans les cabinets du pouvoir des Maîtres du monde : la recolonisation post-sismique.
L’île, qui a été occupée par l’US Army de 1915 à 1934, est à nouveau occupée par la même armée depuis quelques jours. Les troupes yankees ont pris le contrôle de l’aéroport de Port-au-Prince et d’autres points stratégiques.


Et évidemment, l’Union européenne ne veut pas être en reste dans cette opération de recolonisation. Les Bruxellocrates se tâtent donc pour savoir s’ils vont envoyer une force de police ou bien une force de gendarmerie.
Nicolas le petit ferait bien de méditer sur l’échec cuisant subi par son Grand Modèle, Napoleone Buonaparte, dont le corps expéditionnaire fut mis en déroute par les combattants de la liberté il y a 210 ans. Victoire la plus chère de l’histoire de l’émancipation des peuples esclavagisés/colonisés puisqu’elle coûta 90 millions de francs-or à la République d’Haïti, payés en guise de dommages et intérêts à l’ancienne puissance coloniale qu’était la France en échange de sa reconnaissance de l’indépendance d’Haïti.
Et c’est cette dette infâme qui fut à l’origine de la tragédie séculaire vécue par l’île. C’est là l’origine de la « malédiction » qui frappe Haïti.
Yankees e ewopeyen : sòti Ayiti !

1-      En kréyol, Nèg veut dire tout simplement être humain

Les Marines US tuèrent plusieurs milliers de « bandits » dans les années qui suivirent l’occupation

Charlemagne Peralte, ancien officier qui avait pris la tête de la résistance armée contre l’occupation yankee, fut capturé et assassiné en 1919 par un escadron de 22 Marines grimés en Nègres, et son corps exposé dans sa ville natale de Hinche. Les photos de son corps furent distribuées dans toute l’île pour semer la terreur. Le chef de l’escadron de la mort, le sergent Herman Hanneken, fut décoré de la Médaille d’Honneur. Ce haut fait d'armes de l'US Army a longtemps été enseigné comme un exemple éclatant de guerre contre-insurrectionnelle dans les écoles militaires US. Je ne suis pas sûr qu'il ne soit plus enseigné.

Bonne semaine, quand même !
Que la Force de l’esprit soit avec vous !
...et à la semaine prochaine !


mercredi 13 janvier 2010

A BRUXELLES : UN MONUMENT « PATRICE LUMUMBA » EN HOMMAGE AUX COMBATTANTS POUR L'INDEPENDANCE CONGOLAISE ET AFRICAINE


2010: IL EST TEMPS QUE LA BELGIQUE RECONNAISSE SES RESPONSABILITES HISTORIQUES ! EXCUSES ET REPARATIONS DE LA BELGIQUE POUR LE PEUPLE CONGOLAIS

A BRUXELLES : UN MONUMENT « PATRICE LUMUMBA » EN HOMMAGE AUX COMBATTANTS POUR L'INDEPENDANCE CONGOLAISE ET AFRICAINE

A l’occasion du cinquantième anniversaire de l'indépendance de la République démocratique du Congo, le COLLECTIF MEMOIRES COLONIALES et le CADTM (Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde) appellent à la relecture des faits historiques relatifs à l’époque coloniale visant une reconnaissance, à travers des excuses et des réparations, des crimes coloniaux commis par la Belgique à l'égard du peuple congolais.

CETTE ANNÉE 2010 OFFRE À LA BELGIQUE L’OPPORTUNITÉ DE RECONNAITRE ENFIN SES RESPONSABILITES HISTORIQUES RELATIVES A LA COLONISATION DU CONGO.

L’histoire coloniale et le rapport entre la Belgique et la République démocratique du Congo demeure tributaire de stéréotypes, de préjugés et d’assertions tronquées héritées d’une historiographie coloniale et post-coloniale complaisante à l’égard de Léopold II, des agents de la colonisation, des gros industriels et des financiers ayant tiré et tirant encore maintenant profit de l’exploitation du pays.
NOUS SOUHAITONS QUE CETTE COMMEMORATION DÉBOUCHE SUR UNE ANALYSE CRITIQUE ET LUCIDE DES FAITS COLONIAUX ET SUR DES ACTES FORTS, DEBARRASSES DU RACISME, DU PATERNALISME, DU COLONIALISME ET DU NÉO-COLONIALISME.

NOUS PROPOSONS :

- A LA DATE DU 30 JUIN 2010, L'INAUGURATION A BRUXELLES D'UN MONUMENT «  PATRICE LUMUMBA » EN HOMMAGE AUX COMBATTANTS POUR L'INDEPENDANCE CONGOLAISE ET AFRICAINE. Lumumba est un des symboles de la libération coloniale pour les Congolais et plus largement pour l'ensemble des peuples colonisés. Il est aussi le symbole de la lutte contre l’ingérence politique des pays occidentaux en Afrique, et plus particulièrement de la Belgique au Congo. Élu chef du gouvernement en 1960, Lumumba fut assassiné le 17 janvier 1961.

- DES EXCUSES ET DES REPARATIONS DE LA BELGIQUE AU PEUPLE CONGOLAIS, NOTAMMENT PAR LA MISE EN PLACE IMMEDIATE DE LA FONDATION PATRICE LUMUMBA EN TENANT COMPTE DES ARRIERES POUR LA CONSTITUTION DU FONDS. La commission parlementaire belge de 2001 a reconnu le rôle que le gouvernement et le roi belges ont joué dans l'assassinat de Lumumba. Dès lors, selon les recommandations de la commission, le gouvernement belge s'était engagé à financer une Fondation Patrice Lumumba à hauteur de 3,750 millions d'euros complétés par une dotation annuelle de minimum 500.000 euros dans le but d'aider au développement démocratique au Congo. Le gouvernement belge n'ayant toujours pas tenu son engagement, la fondation devrait aujourd'hui détenir une enveloppe d'au moins 4 millions d'euros.

- L'ANNULATION IMMEDIATE ET SANS CONDITION DE LA DETTE EXTERIEURE DU CONGO Malgré les effets d'annonce concernant l'aide au développement et de supposés effacements de dette, le service de la dette du Congo pour la seule année 2009 s'élève à 142 millions de dollars, privant ainsi les Congolais de ressources vitales pour la paix et le développement.

- L'ARRET DU PILLAGE DES RESSOURCES NATURELLES PAR LES MULTINATIONALES BELGES ET INTERNATIONALES. En 2008, l’Etat congolais touchait 5% des recettes tirées de l’exploitation minière et le budget 2009 s’élève à seulement 5 milliards de dollars alors que rien qu’avec ses réserves de cuivres, la République démocratique du Congo est au 2ème rang mondial. L’exploitation des minerais est profitable aux investisseurs étrangers en raison du Code minier adopté en 2002 sous la pression des institutions financières internationales. L'ONU dans un rapport sur le Kivu dénonce le rôle criminel des entreprises comme, la belge Traxys, qui exportent les minerais de cette région ainsi que celui des grandes banques européennes comme ING, KBC, ABN Amro.

- L'OUVERTURE DE L'INTEGRALITE DES ARCHIVES COLONIALES, à savoir celles de l'administration coloniale, de la Force publique, de la Sûreté congolaise, du Ministère des Colonies,notamment.
Ces archives doivent faire l'objet d'un recensement et être accessibles tant aux historiens qu'au public.
Le collectif propose que la gestion de ces archives soit assurée par un comité d'historiens

Le collectif Mémoires Coloniales et le CADTM

RENDEZ-VOUS:

- Le 17 janvier 2010 à Ostende pour un hommage à Patrice Lumumba, suivi d'une promenade anticoloniale guidée par Lucas Catherine

- Le 30 juin 2010 pour l'inauguration d'une statue de Lumumba et d'autres évènements anticoloniaux !

Infos: pauline@cadtm.org

mardi 5 janvier 2010

Justice pour Thomas Sankara Justice pour l’Afrique

Español : Justicia para Thomas Sankara Justicia para África

De nombreux témoignages, souvent en provenance d’anciens compagnons de Charles Taylor, mettent en cause Blaise Compaoré dans l’assassinat de Thomas Sankara, avec la complicité d’Houphouët Boigny, mais aussi de la France, de la CIA et d’autres personnalités africaines.
En avril 2006, le Comité des Droits de l’Homme de l’ONU, saisi par le Collectif Juridique de la Campagne internationale Justice pour Thomas Sankara (CIJS) au nom de la famille, donnait raison aux plaignants et, demandait à l’Etat burkinabé d’élucider l’assassinat de Thomas Sankara, de fournir à la famille les moyens d’une justice impartiale, de rectifier son certificat de décès, de prouver le lieu de son enterrement, de compenser la famille pour le traumatisme subi, et de divulguer publiquement la décision du comité.
Le 21 avril 2008, le comité des droits de l’homme de l’ONU, en contradiction totale avec la décision précédente a clos le dossier sans qu’une enquête n’ait été diligentée. Cette décision ne fait pas honneur à cette institution.
Au sein de la communauté internationale certains font mine de voir en Blaise Compaoré un homme de paix, lui qui pourtant est notoirement impliqué dans les conflits au Libéria, en Sierra Léone et dans des trafics d’armes et de diamants pour l’UNITA de Jonas Sawimbi alors sous embargo onusien, et plus récemment dans le conflit qui a déchiré la Côte d’Ivoire.
Cette même communauté internationale nous propose de nous apitoyer sur ce Continent pourtant si riche qu’est l’Afrique, tout en travaillant à perpétuer son assistance et sa soumission. En réalité, les vraies raisons des difficultés du continent sont à chercher dans les réseaux internationaux qui fomentent les guerres et les assassinats pour conserver leur mainmise sur les richesses du continent avec la complicité des pays occidentaux et de certains dirigeants africains.
Plus de 22 ans après son assassinat, Sankara, personnage historique, leader africain de premier plan, représente de plus en plus une référence, comme leader intègre, déterminé, créatif et courageux, précurseur de la lutte pour la défense de l’environnement et la révolution burkinabé est devenu un modèle de développement. Sankara a été assassiné parce qu’il dénonçait la dette odieuse et le diktat des puissances occidentales, mais aussi parce qu’il engageait une politique décidée dans son pays, orientée vers les besoins de son pays, pour la satisfaction des populations de son pays, tout en œuvrant pour le panafricanisme.
C’est pourquoi nous soutenons et appelons à soutenir les initiatives du collectif juridique du la CIJS qui inlassablement, depuis plus de 12 ans, intente, des actions juridiques aux côtés de la famille Sankara.
Nous demandons l’ouverture des archives des pays que les témoignages désignent comme impliqués à savoir principalement la France, les USA, mais aussi la Côte d’Ivoire, le Togo et la Libye.
Nous demandons que s’engage sans tarder, une enquête indépendante sur l’assassinat de Thomas Sankara. Ceci est un devoir pour la communauté internationale, un droit pour la famille Sankara, une exigence pour la jeunesse d’Afrique, une nécessité pour l’avenir de ce continent qui ne saurait se construire avec une histoire amputée de la vérité sur un des épisodes majeurs de la fin du 20eme.
Nous appelons la jeunesse, les partis démocratiques, le mouvement social en Afrique et au-delà dans les pays du monde à continuer à se mobiliser pour que cette enquête fasse toute la lumière sur cet assassinat et pour que justice soit faite, ce qui serait un grand pas pour mettre fin à l’impunité en Afrique.
Solidaires/ CADTM Pointe-Noire, Congo Brazaville, jlemvo@yahoo.fr et solasso@yahoo.fr
Comité Sankara, España, alozano956@hotmail.com
Collectif Sankara Ile de France, France, collectifthomsank@gmail.com
Comité Sankara de Montpellier,France, comitesankara@yahoo.fr
Comitato Italiano SankaraXX, Italie, sankara.italia@gmail.com
Sankara Tribute (Washington), USA, Sankaratribute@yahoo.com
Groupe Thomas Sankara de Liège, Belgique, pauline@cadtm.org
GRILA, Groupe de recherche et d’initiatives pour la libération de l’Afrique, Canada, admin@grila.org
ATTAC Togo, Togo, attactogo@yahoo.fr
Arbeitskreis Panafrikanismus München (AKPM), Allemagne, sekretariat@panafrikanismusforum.net
RAID ATTAC Tunisie, Tunisie, fatcham@yahoo.fr
FNDP (forum national sur la dette et la pauvreté), Côte d’Ivoire, fndp11@yahoo.fr
RNDD ( Réseau National Dette et Développement), Niger, rnddniger@gmail.com
Club Sankara du Sud-Ouest, Burkina, sanksudouest@yahoo.fr
CADTM Lumumbashi, RDC,
Les premiers soutiens :
Associations : CADTM, SURVIE, ATTAC Afrique, CEDETIM, AFASPA, l’Etrange Rencontre, Mouvement des africains à Rome, Collectif Afrique de Lille, Casa della sinistra Thomas Sankara, Forum Sinistra Europea Genova, Associazione Culturale Punto Rosso Genova, Circolo ARCI Thomas Sankara
Partis : Burkina : UNIR/PS, FFS, PAI France : NPA, Les Verts, RND (Sénégal), Parti communiste du Québec,
Syndicats : SUD (France), Syndicat National des Agents des Douanes du Niger SNAD (Niger )
Personnalités : Eric Toussaint , Jean Zieger, Silvestro Montanaro (réalisateur), Fidel Toe, Nkodo Maurice, Abdoulaye Diallo, Padre Alex Zanotelli, Moussa Demba Dembele, Luca Guadagnino, Cristiano Bortone, Carlo Bata, Claudio Botosso, Sabina Guzzanti, Davide Ferrario, Roberto Silvestri, Camille de Vitry (documentariste), Antonio Lozano, Jacques Jouet

jeudi 24 septembre 2009

Bienvenido/Welcome/Bienvenue MEL! !ترحيب الرئيس زيلايا

Tegucigalpa, Honduras: Intifada الانتفاضة في تيغوسيغالبا ، عاصمة هندوراس
Jeudi 24/9/2009



















lundi 15 juin 2009

« Nous ne sommes pas des militaires, nous sommes du peuple, nous sommes des citoyens armés »

Conversations avec Augusto César Sandino, février 1933
par Ramón BELAUSTEGUIGOITIA LANDALUCE. Traduit par Esteban G..Édité par Fausto Giudice,
Tlaxcala
Original : Conversaciones con Sandino
Sur l’auteur

1. L'homme et ses idées

Durant les deux semaines que j'ai passées approximativement dans le campement de l'armée de la Liberté, je n'ai pas cessé de converser quotidiennement avec le général Sandino. Celui-ci m'a accueilli dès le premier jour avec une amabilité très familière.

Quelquefois le chef m'appelait et d'autres fois c’était moi qui allais le voir dans sa maison, sur laquelle veillait sa garde personnelle armée de mitrailleuse. Le général avait l’habitude de se promener dans une chambre sombre proche de celle de la garde et entrait tout souriant, en m’embrassant, selon sa coutume.

C'était une simple chambre décorée avec un calendrier et un chromo représentant des chasseurs de phoques dans une mer de glace déchaînée, tirant contre ces amphibiens qui s'approchaient dangereusement de l’embarcation. Il y avait un banc et quelques chaises ; d’ordinaire certains chefs qui assistaient silencieux à l’interview, ou bien des soldats de la garde, s’asseyaient sur le banc. Dans un coin il y avait un tas de fusils.

Le général s'asseyait dans un simple fauteuil à bascule, sur lequel il ne cessait de se balancer. Son visage ovale, mais anguleux, offre une sorte d'asymétrie des deux côtés, ce qui, avec les commissures de ses lèvres, contribue à lui donner quelques étranges variations. Une sympathie affectueuse se reflète fréquemment dans ses yeux sombres, mais d'ordinaire en émanent une profonde gravité, une réflexion intense. Ses traits au repos, ses mâchoires fortes, en angle bien ouvert, confirment l'impression d’une volonté sereine et affirmative que donne sa conversation. Sa voix est douce, convaincante ; il ne doute pas de ses concepts, et les mots sont précis, bien guidés par un intellect qui a eu une réflexion propre sur les thèmes qu'il aborde. Son geste habituel est de se frotter les mains avec un mouchoir. C’est très rare qu’il modifie ou qu’il change le ton calme de sa voix. Que se soit par son aspect ou par sa conversation, l'impression que donne le général Sandino, est celle d’une grande élévation spirituelle. Il pratique, sans doute le « yoga », et est un disciple de l’Orient.

Les thèmes de notre conversation ont été variés et en général sans ordre particulier. J'ai essayé de les rassembler en différentes matières, mais en respectant évidemment les concepts et des phrases à la lettre, afin que le lecteur puisse pénétrer la psychologie de cet extraordinaire paladin de la Liberté, que beaucoup ont décrit comme un homme vulgaire et sans instruction, peut-être comme le Pancho Villa de la rébellion nicaraguayenne. Mais ceci est absolument faux. Le général Sandino est d’un esprit sensible et fin, un homme d'action et un visionnaire, comme nous l’avons déjà dit, malgré son instruction assez limitée et, au-delà de son rôle de libérateur, il est une personnalité extraordinaire.


Augusto César Sandino, Général des Hommes Libres, 1895-1934



- Je vois qu’on vous a déjà pris pour un Américain, m'a-t-il dit, en riant joyeusement, la première fois qu’il m'a vu.

- Oui, général –lui ai-je répondu ; mais très vite, ils se sont aperçus de leur erreur, et il ne s'est rien passé. C’était une plaisanterie.

Après nous être assis, et pendant que le général commençait à se balancer, je lui dis :

- Dans ce mouvement, c’est surtout son aspect spirituel qui m’intéresse plus que l’épisodique et le militaire. Je vois qu’il y a en vous une grande foi, et je ne sais pas si elle a un sens religieux. Je comprends que tous les mouvements qui ont laissé leur trace dans l'histoire ont eu une grande foi religieuse ou civile. Le libéralisme des peuples anglo-saxons, allant de pair avec leurs principes religieux, me semble plus profond et définitif que celui de la Révolution française. Avez-vous une religion ?

Sandino - Non ; les religions sont des choses du passé. Nous, nous sommes guidés par la raison. Ce dont nos indiens ont besoin, c’est d’instruction et de culture pour se connaître, se respecter et s’aimer.

Moi, ne m’avouant pas vaincu, j’insiste :

- Ne croyez-vous pas en la survie de la conscience ?

Sandino - De la conscience?

Moi. - Oui, de la personnalité.

Sandino -De l'esprit, oui, c’est clair ; l'esprit survit, la vie ne meurt jamais. On peut supposer depuis le début, l'existence d'une grande volonté.

Moi - Tout est question de mots ; pour moi, c’est la religion, l’importance de la vie.

Sandino - Comme je vous dis, la grande force première, cette volonté, c’est l'amour. Vous pouvez l’appeler Jéhovah, Dieu, Allah, Créateur…

Après avoir expliqué, selon sa foi théosophique, la valeur des esprits qui ont guidé l'humanité parmi lesquels il range Adam, Moises, Jésus, Bolivar…, tandis que sa parole exprime une conviction profonde et que ses yeux, opaques, s’égayent, il poursuit :

- Oui ; chacun accomplit son destin ; j'ai la conviction que mes soldats et moi, nous accomplissons celui qui nous a été assigné. C’est ici que cette volonté suprême nous a réunis pour parvenir à la liberté du Nicaragua.

Moi - Croyez-vous au destin, à la fatalité ?

Sandino –Ne dois-je donc pas y croire ? Chacun de nous fait ce qu'il doit faire dans ce monde.

Moi - Et comment voyez-vous, général, cette force première, qui fait bouger les choses ? Comme une force consciente ou inconsciente ?

Sandino - Comme une force consciente. Son principe est l'amour. Cet amour crée, évolue. Mais tout est éternel. Et nous, nous essayons de faire en sorte que la vie soit non pas un moment passager, mais une éternité à travers les multiples facettes de ce qui est transitoire.

Moi - J'insiste sur ce point, parce que je crois que toute grand œuvre n’a pu être réalisée que sur la base d'une grande foi, que moi j'appelle religieuse et vous nommez autrement ; mais qui n'est que la poussée d'un monde spirituel. J'ai pu percevoir cette imprégnation, cette spiritualité dans votre armée.

Sandino - Si c’est cela, nous sommes imprégnés de notre rôle ; nous sommes tous des frères.

Moi. –Je me rappelle avoir fait référence au sens historique de Napoléon et de Bolivar.

Sandino - Ah, Napoléon ! Il était une immense force, mais il n'y avait que de l'égoïsme en lui. J'ai plusieurs fois commencé à lire sa vie et j'ai jeté le livre. Par contre, la vie de Bolivar m'a toujours ému et m'a fait pleurer.

Puis, comme le général faisait référence aux forces spirituelles qui agissent sur la conduite des hommes, je lui demande :

- Croyez-vous, général, que des forces de cette nature puissent agir chez les hommes sans l'action de la parole ?

Sandino – Tout à fait ; moi-même je l’ai expérimenté et pas qu’une fois, mais bien souvent. En diverses occasions j'ai ressenti une espèce de trépidation mentale, des palpitations, quelque chose d’étrange qui m’habitait. Une fois j’ai rêvé que les troupes ennemies s'approchaient et qu’avec elles arrivait un certain Pompilio, qui auparavant avait été avec moi. Je me suis levé immédiatement et j’ai donné l'alarme, en mettant tout le monde en position de défense. Deux heures après, et avant le lever du jour, les Américains étaient là, ils engageaient le combat.

- Quelque part dans notre organisme il y a un organe du pressentiment.

- Je dirais que c’est là, ajoute le général, prenant ma tête, et me montrant la nuque. Vous ne croyez pas ?

Moi - Je ne rejette aucun type de possibilités de cette nature. Et je pense évidemment que vous pouvez avoir un système nerveux spécial : une grande puissance spirituelle. Je le vois dans votre armée.

Je me rappelle avoir lu dans une lettre écrite par votre frère Sócrates que don Gregorio [le père de Sandino, NdT] m'avait montré, que « Augusto avait une très grande capacité télépathique». Et dans une autre lettre, « qu’il avait vu en rêve son père et sa mère qui étaient très inquiets ».

Et j'ajoute :

- J'ai vu vos soldats animés d’un sens spirituel admirable. En parlant avec pas mal d’entre eux, je les ai entendus dire que la justice était de leur côté et c’était pour cette raison qu’ils remportaient des victoires tout en étant inférieurs en nombre. Comment êtes-vous parvenu à leur inculquer ces principes?

Sandino - En leur parlant souvent des idéaux de justice et de notre destin, en leur inculquant l'idée que nous sommes tous des frères. C’est surtout, au moment où le corps a faibli que j'ai essayé d'élever leur esprit. Parfois, même les plus courageux se découragent. Il est nécessaire de les connaître, les choisir. Et écarter la crainte, en leur faisant voir que la mort n’est qu’une douleur légère, un passage.

Moi. --Par imprégnation ?

Sandino - Oui ; nous sommes imprégnés de notre mission, et, c'est pourquoi mes idées et même ma voix peuvent les atteindre plus directement. Le magnétisme d'une pensée se transmet. Les ondes circulent et sont récupérées par ceux qui sont disposés à les entendre. Dans les combats, avec le système nerveux tendu, une voix magnétique a une énorme résonance… Les esprits aussi combattent, qu’ils soient incarnés ou non.

Moi - Croyez-vous en l’importance de ce mouvement ?

Le général n'a certainement pas compris le sens réaliste de ma question. Déjà lancé dans l’exposé de ses impressions pour ainsi dire suprasensibles, il poursuit en dénouant sa pensée en concepts plus lointains et plus difficiles.

Mais il ne nous serait pas possible de suivre toute sa pensée, et nous indiquerons uniquement le schéma de ses idées, qui s’orientent déjà sur des termes irréels :

- Je vous dirais ; les esprits combattent aussi, qu’ils soient incarnés ou non… Depuis l'origine du monde, la terre est en évolution continue. Mais ici, en Amérique Centrale, c’est le lieu où je vois une formidable transformation… Je vois quelque chose que je n’ai jamais dit…Il me semble que rien n’a été écrit à ce sujet…Dans toute cette Amérique Centrale, dans la partie inférieure, comme si l'eau pénétrait d'un océan dans un autre…Je vois le Nicaragua entouré d’eau. Une immense dépression qui vient du Pacifique… Uniquement les volcans qui dépassent…c’est comme si une mer se vidait dans une autre.

C'est une description fantastique, que je n'ai pas pu appréhender complètement, mais qui se traduit par une sorte de vision d'une grande catastrophe maritime dans cette zone d'Amérique Centrale. Et Sandino porte les mains à ses yeux, comme s’il voulait en extraire quelque vision. De nouveau le ton opaque de son regard s’égaye davantage.

C’est Sandino, le héros, le génial Sandino, le visionnaire.

- La foi, d’après moi, est éternellement enfantine et créative ; enfantine, parce qu'elle unit le monde réel, ce qu’il y a d’admirable, en écartant le doute, qui est scepticisme et vieillesse, elle nous transporte dans le monde du rêve de ces premières années, au cours desquelles peut-être, comme dit le poète Wordsworth, les hommes conservent encore le reflet d'une non-mentalité ou d'une incarnation, comme diraient les théosophes, qui n'a pas encore été effacée de l'esprit, avec les années et la basse réalité des sensations.

Et elle est créative, parce que l'homme ne se sent pas comme un compagnon d’infortune d'une vie transitoire, qui se dissipe comme la fumée, mais comme le propriétaire, mieux encore, comme l'acteur d'un drame éternel et toujours renouvelé.

Au moment où je sors, Sandino parle avec un vieux soldat, chargé de porter du sel aux colonnes qui s'approchent, et tandis que celui-ci s’éloigne avec son mulet chargé, le général le salue par un « Que Dieu vous garde ».

2. Thèmes sociaux

Nous avions vu le général Sandino lorsqu’il chevauchait aux côtés de quelques officiers, en faisant une inspection de ses troupes et il me dit :

- Vous voyez bien, nous ne sommes pas des militaires. Nous sommes du peuple, nous sommes des citoyens armés.

En rappelant ces impressions sur l'aspect social du mouvement sandiniste, un après-midi, tandis que nous conversions, je questionnais le général qui, lui, se balançait dans son fauteuil à bascule.

- On a dit parfois que votre rébellion avait un caractère social fortement marqué. On vous a même traité de communistes. J’entends que ce dernier qualificatif a obéi à une propagande tendancieuse et de discrédit. Mais vous n’avez pas de programme social ?



Sandino – En plusieurs occasions on a tenté de déformer ce mouvement de défense nationale, en le faisant passer pour une lutte à caractère plutôt social. Je m’y suis opposé de toutes mes forces. Ce mouvement est national et anti-impérialiste. Nous gardons le drapeau de la liberté pour le Nicaragua et pour toute l’Amérique hispanique. Pour le reste, sur le terrain social, ce mouvement est populaire et nous préconisons une avancée dans les aspirations sociales. Sur ce point, les représentants de la Fédération Internationale du Travail, de la Ligue Anti-impérialiste, des Quakers ont tenté de nous approcher pour nous influencer… Nous avons toujours opposé notre critère décisif que notre lutte était essentiellement une lutte nationale. [Farabundo] Martí, le propagandiste du communisme, a vu qu'il ne pouvait pas vaincre avec son programme et il s’est retiré.

Le général, pensif, se tait.

Dans certains pays, comme le Mexique, on a souvent cru que le mouvement sandiniste était fondamentalement agrarien. J'ai eu l’occasion de vérifier, pendant mon séjour au Nicaragua, que la propriété y est très morcelée et que c’est un pays de petites propriétés. Il n’y a presque pas de latifundios ( grandes propriétés), et encore ils ne sont pas très grands. L’agrarisme n'a donc pas un grand champ d'action. Le peu de gens qui n'ont pas de terre ne meurent pas de faim, comme on me l’avait dit. Et, effectivement, j'ai eu l’occasion de vérifier ces impressions de terre promise de façon peu flatteuse. Il y a près de Granada une merveilleuse plantation de manguiers qui descend jusqu'au Lac. Tandis qu'une espèce de Cerbère qui a le contrat pour ramasser les fruits les récupère comme il le peut, deux ou trois déshérités attendent la chute accidentelle de quelque fruit en guise de repas quotidien. Ils ne tenaient pas à aller travailler dans les plantations de café où on ne payait que quinze centimes, et préféraient cette modeste paresse. Le pays est détruit ; selon eux, il n'y a de travail nulle part.

J'insiste encore sur la question des terres avec le général, et je lui demande s'il est partisan de renforcer le sens de petite propriété qui existe dans le pays, en donnant des terrains à ceux qui n’en ont pas.

Sandino - Oui, évidemment, c’est une chose qui ne nous pose pas de problèmes. Nous avons des terres incultes, peut-être les meilleures du pays. Nous les occupions nous-mêmes.

Et le général explique son projet de coloniser la zone du fleuve Coco, qui est d'une grande fertilité

- Le Nicaragua importe une quantité de produits qu’il ne devrait pas : céréales, matières grasses, même la viande, par la côte Atlantique. Tout ça peut être produit ici. Bientôt nous rendrons le fleuve navigable ; ensuite nous commencerons à défricher des terrains cultivables. Mais il y a une exubérance végétale incroyable. Seul le cacao sauvage peut être immédiatement exploité.

Moi - Croyez-vous au développement du capital ?

Sandino – Il n’y a pas de doute que le capital peut faire son travail et se développer ; mais que le travailleur ne soit pas humilié et exploité

Moi - Croyez-vous que l'immigration serait opportune ?

Sandino. - Ici il y a beaucoup de terres à répartir. Ils (les étrangers NdT) peuvent beaucoup nous apprendre. Mais à condition qu'ils respectent nos droits et traitent nos gens comme leurs égaux.

Le général ajoute ensuite, en plaisantant, que s'il y avait des étrangers qui venaient ici avec d'autres idées, guidés par un esprit d'exploitation inacceptable ou de domination politique, ils leur mettraient des bâtons dans les roues. Mais sinon, tous les étrangers seraient reçus comme des frères, à bras ouverts.

Nous nous sommes rappelés à ce moment le désitéressement admirable que le général Sandino a tout le temps démontré, et la clause spéciale de l’accord qui vient d'être signé que ses délégués expriment en son nom « son total désintérêt personnel et sa résolution irrévocable à ne rien accepter qui pourrait amoindrir les raisons et les motifs de sa conduite publique ». Alors je lui demande :

- N'avez-vous pas l'ambition de posséder un terrain à vous ?

Sandino. - Ah, en disant cela vous pensez que je vais me convertir en latifundista [grand propriétaire] ! Non, pas du tout ; je n'aurai jamais de propriété. Je n'ai rien. Cette maison dans laquelle je vis est celle de mon épouse. Certains disent que c’est de l’idiotie de ma part, mais je ne peux pas faire autrement.

Me rappelant que le général Sandino est sur le point d’avoir un héritier, je lui demande :

- Et vos enfants, si vous en avez ?

Sandino - Non, cela n'est pas un inconvénient ! Qu’il y ait du travail et de l’activité pour tous. Je suis plutôt partisan de ce que la terre soit à l'État. Dans ce cas particulier de notre colonisation dans le Coco, je penche pour un régime de coopératives. Mais cela nous devrons l’étudier plus à fond

À propos de ces choses - ajoute le général, en souriant : j'ai eu aujourd'hui un cas de ces nombreuses personnes qui viennent me raconter leurs soucis, qui dépeint l'esprit anxieux des gens qui manipulent l'argent. C'est un pauvre père de famille nombreuse à qui l’on avait prêté trois cent pesos il y a pas mal de temps. Aujourd’hui le prêteur exige le remboursement, et comme il ne les a pas, il veut lui prendre sa maison, le bétail, tout, même ses enfants comme esclaves. Alors j’ai dit au prêteur : « Croyez-vous que votre argent vaut autant que les larmes de cette famille pauvre ? ». Ensuite J'ai dit à l'autre qu’il aille chercher un de ces avocats qui font justice et qu’il revienne un autre jour. J'espère les convaincre. Vous voyez, ajoute le général, comment les choses se passent par ici, et un franc sourire se dessine sur son visage, démontrant son excellente humeur

Je souris également devant le rappel de cette justice bienveillante, qui démontre son esprit persuasif et non son épée de guérilléro.

Moi - Général, vous aimez beaucoup la Nature !?

Sandino - Oui.

Moi - Plus que la ville ?

Sandino - Oui ; la Nature inspire et donne des forces. Nous apprenons tout d’elle. La ville nous use et nous diminue. Mais les champs sont là non pas pour s’y enfermer égoïstement, mais pour se tourner vers la ville et l'améliorer.

L’observation des plantes, des arbres ; les oiseaux, avec leurs coutumes, leur vie… sont un apprentissage continu.

La diction claire et précise du général, le sens didactique qu’il donne à ses explications, même la tranche de sa main, qui se déplace sans cesse et qui découvre des doigts courts et fermes, nous démontrent que le général, n’est pas homme de fantaisie, mais d'une pensée inquiète et profonde dans laquelle bouillonne l'éternel désir de savoir. Donc je lui demande :

- Est-ce vrai que vous souhaitez faire des études ?

Sandino - Oui ; je suis intéressé par l'étude de la Nature et des relations plus profondes des choses. C'est pourquoi j'aime la philosophie. Naturellement que je ne me vais pas maintenant aller à l’école. Mais vouloir, apprendre, ça oui toujours !

Nous abordons ensuite le domaine militaire, l'aspect d’extermination qu’a eu la campagne, et je lui demande :

- Les Américains ont-ils été cruels ?

Sandino - Ah, cela je ne vais pas vous le dire ! Demandez-le, par là, dehors, et vous verrez.

Moi – Général, on dit que parmi vos ennemis il y a eu des morts inutiles, des crimes qui sont attribués à une partie de vos troupes.

Sandino. – Eh bien, si on doit imputer quelque mal que soit, c’est moi qui suis le seul responsable. On dit qu'il y a eu des assassinats ? Eh bien, c’est moi l'assassin. Qu’il y a eu des injustices ? Eh bien, c’est moi l’injuste. Il a fallu punir non seulement l'envahisseur, mais aussi celui qui a des concomitances avec lui.

Le général se dresse et parle avec énergie, et ses yeux brillent d’indignation.

Moi - À moi, lorsqu’on m'a parlé de ces choses, j'ai répondu que la liberté ne se conquiert pas en faisant des sourires aux envahisseurs. Que c’est le prix de la liberté. Mais, naturellement, je pense que pour quelqu’un d’extérieur, c’est très difficile de dire cela.

Sandino - Oh, oui ; le prix de la liberté !

Le général Sandino est passé, par association d'idées, à la rigueur imposée à ses propres troupes afin de maintenir la discipline. Comme certaines choses ont été dites sur ce point, je lui demande :

- Combien de d’ordres de fusiller dans vos troupes avez-vous donné?

Sandino - Cinq. Deux généraux, un capitaine, un sergent et un soldat. Un des généraux pour avoir commis des abus. Il était accusé d’avoir violé plusieurs femmes. J'ai vérifié les faits et je l’ai fait fusiller. Et l'autre, pour trahison.

Et le général raconte comment dès l’arrivée du général Sequeira il avait senti en lui un homme d’une loyauté suspecte. Un jour les avions l'ayant surpris ont déclenché un violent bombardement. Le général Sandino était resté sans bouger dans un coin quand, au milieu de l’explosion des bombes, il sent quelqu'un s'approcher en douce. C’était Sequeira, pistolet à la main. « Il veut me tuer ! », a pensé Sandino ; et il a immédiatement sorti son arme, et se jetant sur lui il l'a obligé à rengainer son automatique. Sequeira est resté sans commandement, mais il prenait encore part aux opérations. Une nouvelle fois le général l'avait surpris dans un cas semblable au précédent. Au moment où il a su qu’on allait le capturer, il s'est enfui en direction du camp américain. Sandino a détaché des forces pour le ramener tout de suite, mort ou vif. Ils l'ont alors ramené, mort.

Moi – Est-ce vrai que toutes vos armes, fusils ou mitrailleuses, ont été prises à l'ennemi ? Dans quel pourcentage, d’après vous?

Sandino. - Oui, vous pouvez le dire, toutes le sont, à part quelques fusils venant du Honduras, et des vieux « Con Con », qui ne servent plus. Ceux qui n'avaient pas de fusil attendaient qu’il soit pris à l'ennemi ou entraient en action avec des grenades et des revolvers, ou faisaient simplement partie des gens en réserve.

Moi – Général, pendant le combat, avez-vous eu l'intuition de la victoire morale définitive ?

Sandino. - Non ; j'ai cru, en me mettant dans cette entreprise, que je n’en sortirais que mort. J'ai considéré que cela était nécessaire pour la liberté du Nicaragua et pour brandir le drapeau de la dignité dans nos pays indo-hispaniques.

Je me rappelle avoir entendu s’exprimer des sentiments semblables au sein de votre troupe, j’ai entendu : « Plutôt mourir qu’être humilié » et « nous ne nous serions pas retirés sans que les ‘mecs’ s’en aillent ».

Moi –Votre épouse a-t-elle été un obstacle ou un stimulant pour la lutte ?

Sandino. – Elle a été un stimulant. En arrivant ici, je l'ai connue après avoir commencé la lutte. J’avais lié amitié avec elle. Ses idées et les miennes étaient les mêmes ; nous étions identiques. J'ai été séparé pendant cinq ans. Ensuite, elle a pu venir dans la montagne. Mon épouse n'a jamais renoncé dans son esprit.

Mais, vous ne la connaissez pas ? ajoute le général, et il appelle : Blanca ! Blanca ! Je vais te présenter un Monsieur avec un nom très long, qu’il n'y a pas moyen de prononcer.

L’épouse du chef apparaît. C’est une femme très jeune, aux traits corrects, l'air doux et le teint très blanc. Je la salue, et après quelques mots très brefs elle repart.

Sandino – Mon épouse est d'ici, à 95% espagnole. Ici Les Espagnols se sont peu mélangés avec les Indiens.

Moi – En général l'Espagnol s’est uni avec les Indiens en dehors des lieux où celui-ci a été très guerrier. Au Mexique, par exemple, dans le Sonora et le Sinaloa il y a eu peu de mélange. Dans le reste il s’est fait presque totalement.

Sandino – Eh bien ici, très peu. L'Indien s'est enfui vers la montagne. Mais il a quelque chose. Si bien, qu’il existe un proverbe qui dit : « Dieu parlera pour l'Indien de Las Ségovias ». Et comment qu’il a parlé ! Ce sont ceux qui ont fait en grande partie tout ça. C’est un indien timide, mais cordial, sentimental, intelligent. Vous le verrez vous-même de vos propres yeux.

Le général ordonne alors d’appeler un soldat et l'invite à parler avec son chef, qui montel a garde et qui est de la même race d’indiens zambos [métis d’Indien et de Noir, NdT) de la côte Atlantique.

Les deux parlent, et l’on note dans leur dialecte un mélange de mots de plusieurs langues, anglais, français et espagnol.

- Maintenant parlez-leur en anglais ! me dit-il.

Je leur parle un instant et je vois qu’ils le parlent parfaitement tous deux.

- Et maintenant, en espagnol, ajoute-t-il.

Effectivement, ils le parlent parfaitement.

Sandino - Alors vous voyez, ils sont intelligents. Mais ils ont été complètement abandonnés. Ils sont environ cent mille sans communications, sans école, sans rien du gouvernement. C’est là où je veux arriver avec la colonisation pour les faire se lever et devenir de véritables hommes.

Moi - Croyez-vous en la transformation des sociétés par la pression de l'État ou par la réforme de l'individu ?

Sandino. - Par la réforme intérieure. La pression de l'État change ce qui est extérieur, l’apparent. Nous, nous pensons que chacun donne ce qu'il a. Que chaque homme soit un frère et pas un loup. Le reste est une pression mécanique extérieure et superficielle. Naturellement que l'État doit avoir son pouvoir d’intervention.

Moi - Que signifient les couleurs de votre drapeau ?

Sandino. - Le rouge, la liberté ; le noir, le deuil, et la tête de mort, que jusqu'à la mort nous ne renoncerons pas.

3. Amérique Hispanique, Amérique Centrale et Espagne

C’était un de ces après-midi pluvieux habituels; Sandino promenait dans la chambre sombre, à côté de la garde, et en me voyant il s'exclame :

Sandino - Oui ; venez, nous sommes très heureux qu’il y ait un Espagnol dans le camp, pour qu'il voie ce que nous sommes et ce que nous avons été ! Oui ; nous avons reçu un grand soutien moral d'Espagne.

Moi - Il aurait été préférable que se soit une aide positive, des volontaires…

Sandino - Non ; ils nous ont donné quelque chose de meilleur : les ondes qui arrivent avec le soutien moral. Mieux vaut cela que s'ils nous avaient envoyé une canonnière avec des soldats et de l’armement.

Et il raconte, qu’il y a quelque temps, un Espagnol était arrivé au camp, c’était un routard qui parcourait le monde. Il était resté plusieurs jours et avait raconté des anecdotes intéressantes sur son voyage et sur l'Espagne.

J'ai su plus tard que ce routard avait été écrasé par les roues d’un train en marche. Il devait sans doute voyager gratuitement. En vérité je ne me rappelle pas son nom, on me l'a pourtant dit.

À cet instant on lui apporte une lettre, et je lui demande qu’il la lise, et d’interrompre notre conversation, le général ajoute alors:

- Non ; vous, nous vous considérons comme un membre de notre grande famille indo-hispanique, et n'avons aucune réserve. Regardez cette lettre : elle est d'un ami curé, qui est resté longtemps ici. Il avait des idées libres ; il a sa famille, ses enfants, sa propriété, et il est de ceux qui pourraient dire : « Fais comme je te dis ; mais ne fais pas ce que je fais ».

Et Sandino sourit avec son bienveillant sourire franc. Il lit ensuite la lettre, dans laquelle le curé félicite le général pour la paix, qu’il dit ne pas devoir s’arrêter à moitié.

Je demande au général :

- Ce mouvement peut-il avoir quelque connexion avec les idéaux d'une Amérique Hispanique unie ?

Sandino - Oui ; le grand rêve de Bolivar est toujours en perspective. Les grands idéaux, toutes les idées, ont leurs étapes de conception et de perfectionnement jusqu'à leur réalisation.

Moi - Croyez-vous que ce rêve pourra se réaliser en une seule génération ? La préparation manque encore pour cela. Les communications, l’intime conviction, une sensibilité harmonisée pour sentir les problèmes communs.

Sandino - Je ne sais pas quand cela pourra se réaliser. Mais nous avancerons en posant les pierres. J'ai la conviction que ce siècle verra des choses extraordinaires.

Je me souviens alors de la situation d'Amérique Centrale. Et que ce n’est même pas la diplomatie yankee mais les compagnies américaines, surtout les compagnies fruitières qui jouent avec ces petites républiques comme avec marionnettes.

Elles font et défont les élections et mettent sans grand effort en place leurs hommes de confiance. Aujourd’hui, dans la récente révolution du Honduras, elles ont donné beaucoup de choses avec prodigalité ; naturellement, pour les récupérer ensuite par d’autres manières. Tandis que ces pays mettent comme ils peuvent des restrictions à l'immigration des blancs, ces compagnies vident les côtes Atlantique de l'île de la Jamaïque, pour baisser le coût de la main d'œuvre en faisant affluer énormément de noirs. Ainsi, les petites républiques voient leur souveraineté mise sous influence…

Moi - Général, ne pensez-vous pas que l'Union de l'Amérique Centrale est nécessaire ?

Sandino - Oui, absolument nécessaire.

Moi - Quand croyez-vous que le projet sera réalisable ?

Sandino - Cela viendra, ça viendra…

Et le général reste pensif ; moi, ne voulant pas être indiscret, je n'insiste pas sur un point aussi sensible.

Je me souviens que le Président Sacasa [général, président libéral du Nicaragua de 1933 à 1936, NdT] me disait qu'il considérait l'Union comme nécessaire; mais avec le temps, lorsque les idées communes et les communications seraient suffisamment développées et seulement sur la base d'un accord mutuel ; mais je pense qu'il y a des élites dirigeantes d'Amérique centrale qui pensent que la séparation représente un état morbide, une faiblesse commune, encouragée par l'impérialisme, et ils voudraient aller vers l'Union par la force. Évidemment, il y a une espèce de patriotisme d'Amérique centrale très marqué.

Sandino - De toute façon, nous ne professons pas un nationalisme excessif. Nous ne voulons pas nous enfermer seuls ici. Que les étrangers viennent, les Américains aussi, évidemment !

Nous ne pensons pas non plus que dans le nationalisme politique il y a toute la solution. Au-dessus de la nation, la fédération ; continentale, d'abord ; puis plus élargie jusqu'à arriver à la mondiale.

Moi – Comment voyez-vous l'Espagne ?

Sandino – Comme une nation prédestinée. L'Espagne sera celle chargée d'effectuer la communisation universelle dans le futur.

Moi - Communisation ?

Sandino - Oui, fraternisation. L'Espagne a un passé glorieux. C’est là que, selon la légende, Marie et Saint-Jacques, le frère de Jésus sont enterrés. En plus, elle donne au monde des exemples admirables. L'avènement de la République a été quelque chose de remarquable. L'attitude du roi comme celle du peuple….

Moi -Et croyez-vous que 'Espagne aura une influence morale dans la future Amérique ?

Sandino - Indubitablement ! Son œuvre n'est pas terminée. Elle perdurera.

Comme une certaine allusion au problème régionaliste de l'Espagne est apparue, Sandino a indiqué que ce point de la diversité des tempéraments l’intéressait et il sexclame :

- Dites-moi, Quelle différence y a-t-il entre un Andalou et un Basque ?

Moi. – Eh bien, moi je crois que l'Andalou a une disposition prédominante à l'imagination, à la compréhension facile d'autres idées, à l’ingéniosité, à la clarté des concepts, à la tendance aux termes opposés, à l’optimisme brillant, parfois découragé, parfois sceptique. Beaucoup de races sont passées par là-bas. En revanche, le Basque est primitif, avec des idées simples, un « mono-idéiste » ; mais celles-ci sont enracinées au plus profond que son être, et il ne se contente pas de vivre, mais tend à passer à l'action. Il y a là une grande spiritualité cachée. Il est optimiste par nature.

Sandino - Ces différences me paraissent intéressantes. Y en a-t-il quelques autres ?

Moi - Oui ; par exemple, le Catalan et le Galicien représentent aussi de profondes différences régionales et ethniques, dans l'unité historique et spirituelle. Quant à l'harmonie commune de l'ensemble, tout dépend des grands idéaux communs.

Ensuite, Sandino fait référence à la basquitude.

- J'ai travaillé avec des Basques , dit-il, et je les connais bien. Le Basque est lié au sanscrit. Il y a dans l'esprit des Basques quelque chose de d'international. Ils sont unis au monde. C'est pourquoi, ils se sentent partout chez eux.

Ensuite, abordant la politique espagnole, il demande :

- Les choses prennent-elles une bonne direction ?

Moi.- J'ai la conviction que oui. Il y a la tête de l'Espagne un caractère magnifique : c’est Azaña. Son travail est de renforcer l'âme traditionnelle, le squelette de l'Espagne, et de l’intégrer dans l'évolution moderne. C'est le véritable leader. Il ne va pas mendier derrière les masses; il les oriente et les guide. Il sait faire face à un avis injuste ou idiot, même s’il est majoritaire. J'espère qu’il amène derrière lui, dans un parti propre, une bonne partie de la meilleure énergie espagnole : les intellectuels, les professionnels, les petits propriétaires indépendants et les capitalistes conscients et évolutionnistes. Azaña est un homme d'action, c’est un homme providentiel.


Sandino - Et la République ?

Moi - À mon avis, la République doit résoudre la grande antinomie des temps modernes, le maximum d’étatisme avec le maximum de liberté, les avancées de l'idéal du travail avec la défense et la stimulation du bien-être commun. L’avenir est encore pour la classe moyenne. Celle-ci et le capitalisme conscient peuvent encore hisser un grand drapeau, pas un drapeau honteux, mais altier et indépendant. Si un jour le capitalisme doit livrer son héritage ou se transformer définitivement, il doit le faire avec dignité, comme ayant accompli une mission historique, et non pas comme le voleur surpris la main dans le sac. Entre-temps, il doit orienter, il doit prendre part au gouvernement, comme toute force vitale. En outre, de nos jours la liberté est de nouveau en danger, et je ne me réfère pas à des éclipses partielles, qui peuvent être nécessaires. Le libéralisme n’est pas mort, et ne mourra jamais, tant qu'il y aura un homme au cœur libre. Je crois que le programme d'une République espagnole doit tourner autour de tout ceci.

Sandino – M’avez-vous demandé un autographe ?

Moi. - Oui, mon général.

Sandino - Je vous le donnerai, en envoyant un salut à l'Espagne.

AU PEUPLE ESPAGNOL, UN SALUT PAR LE TRUCHEMENT DE L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN MONSIEUR BELAUSTEGUIGOITIA, QUI A RECUEILLI LES IMPRESSIONS DE NOS DERNIERS EFFORTS LIBERTAIRES.

San Rafael del Norte, le 13 février 1933.