dimanche 7 décembre 2008

Quand on parle de 1945

par Ryszard KAPUSCINSKI. Traduit par Isabelle Rousselot, révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala

La guerre totale a un millier de fronts ; durant une telle guerre, tout le monde est au front, même ceux qui ne se trouvent pas au fond d'une tranchée et même ceux qui ne tirent pas un seul coup de feu.


Quand je me souviens de cette période, je réalise, non sans une certaine surprise, que je me rappelle mieux le début que la fin de la guerre. Son commencement est clairement inscrit dans un temps et un espace. Je peux facilement recréer son image car elle a conservé toutes ses couleurs, toute son intensité émotionnelle. La guerre commence un jour, au moment où je remarque soudain, dans le ciel azur d’un été finissant (et le ciel en septembre 1939 était d'un bleu magnifique, sans un seul nuage), quelque part tout en haut, douze points argentés scintillants. La voûte entière, brillante et imposante du ciel s'emplit d'un grondement sourd et monotone, que je n'avais jamais entendu auparavant. J'ai sept ans, je me trouve dans une prairie dans l'est de la Pologne et je regarde les points qui bougent à peine dans le ciel. Soudain, une détonation effrayante se produit tout près, à la lisière de la forêt. J'entends des bombes qui explosent. Ce n'est qu'après que j'apprends que ce sont des bombes, car, à ce moment, je ne sais pas ce qu'est une bombe ; cette notion m'est totalement étrangère, je suis un enfant des provinces les plus profondes de la Pologne, qui n'a jamais écouté une radio, qui n'est jamais allé au cinéma, qui ne sait ni lire ni écrire, qui n'a jamais entendu parler de guerres ni d'armes meurtrières. Je vois des fontaines géantes de terre arroser l'air. Je veux courir, voir ce spectacle extraordinaire qui me stupéfie et me fascine, car, n'ayant encore aucune expérience de la guerre, je suis incapable de rapprocher la cause des effets de cet enchaînement, ces avions argentés brillants, le grondement des bombes, les panaches de terre qui volent jusqu'à la cime des arbres, et le danger imminent de la mort. Je commence à courir en direction de la forêt et des bombes qui tombent et explosent, mais une main me rattrape et me jette au sol. « Reste immobile », j'entends la voix tremblante de ma mère. « Ne bouge pas ! » Et je me souviens de ma mère lorsqu'elle me presse contre elle, me disant quelque chose que je ne comprends pas sur le moment et que je lui demanderai plus tard. Elle dit « il y a la mort là-bas, mon enfant. »



Il fait nuit et j'ai envie de dormir mais je n'ai pas le droit de dormir ; nous devons courir, nous devons nous enfuir. Où ça ? Je ne le sais pas. Mais je comprends que la fuite est soudain devenue une nécessité absolue, une nouvelle forme de vie, car tout le monde fuit. Tous les grands axes, les routes, même les chemins de campagne sont remplis de chariots, de voitures et de vélos ; pleins de ballots, de valises, de sacs, de seaux ; pleins de gens terrifiés et errant sans défense. Certains font route vers l'est, d'autres vers l'ouest, d'autres encore au nord et au sud. Ils courent dans toutes les directions, tournent en rond, s'écroulent d'épuisement, s'endorment où ils peuvent, et puis, ayant repris leur souffle pour un instant, ils mobilisent les forces qui leur restent et reprennent leur course folle et interminable.

Je dois tenir la main de ma petite sœur. On ne doit pas se perdre, a averti ma mère. Mais je comprends, même sans qu'elle le dise, que le monde est soudain devenu dangereux, étranger et malfaisant, et qu'on doit être sur ses gardes. Je marche avec ma sœur à côté du chariot tiré par un cheval ; c'est une simple charrette en bois recouverte de foins et tout en haut, sur le foin et sur un drap de lin, est couché mon grand-père. Il est paralysé et ne peut pas bouger. Quand un raid aérien démarre, la foule affolée, qui jusque là, marchait d'un pas lourd et avec lenteur, plonge à l'abri dans les tranchées, se cache dans les buissons, se laisse tomber dans les champs de pommes de terre. Sur la route vide, désertée, seul le chariot demeure et sur lui, mon grand-père. Il voit les avions s'approcher de lui, il les voit descendre brusquement, il les voit prendre comme cible le chariot abandonné, il voit le feu craché par leurs mitrailleuses, il entend le vrombissement des machines au dessus de sa tête. Quand l'avion disparaît, nous revenons vers le chariot et ma mère essuie le visage en sueur de mon grand-père. Parfois, il y a des raids aériens plusieurs fois par jour. Après chacun d'eux, la sueur dégouline le long du visage harassé de mon grand-père.



Nous nous retrouvons dans un paysage incroyablement désolé. Il y a de la fumée le long de l'horizon lointain, nous passons devant des villages vides, des maisons isolées, brûlées. Nous passons devant des champs de bataille parsemés d’instruments de guerre abandonnés, des gares bombardées, des voitures renversées. Cela sent la poudre, le brûlé, la viande pourrie. Nous croisons des chevaux morts partout. Le cheval (un gros animal sans défense) ne sait pas comment se cacher. Pendant un bombardement, il reste sans bouger, attendant la mort. Il y a des chevaux morts sur les routes, dans les fossés, dans les champs un peu plus loin. Ils sont allongés, les pattes en l'air comme s'ils secouaient leurs sabots à la face du monde. Je ne vois nulle part de gens morts ; ils sont rapidement enterrés. Seuls les chevaux (des noirs, des bais, des pie, des alezans) restent allongés où ils se tenaient, comme si ce n'était pas une guerre humaine mais une guerre de chevaux ; comme si c'était eux-mêmes qui s'étaient livrés une bataille mortelle dont ils seraient les seules victimes.

Un hiver froid et dur arrive. Dans des circonstances difficiles, on ressent le froid plus vivement. La fraîcheur est plus pénétrante. L'hiver peut être juste une nouvelle saison, l'attente du printemps ; mais, à ce moment là, l'hiver est un désastre, une catastrophe. Ce premier hiver de la guerre est vraiment glacial. Dans notre appartement, les poêles sont froids et les murs sont couverts d'un épais givre blanc. Il n'y a rien à brûler ; il n'y a pas de combustible à acheter et c'est trop dangereux d'en voler ; Vous êtes mort si on vous attrape en train de marauder du charbon ou du bois. La vie humaine ne vaut pas grand-chose maintenant, pas plus qu'un morceau de charbon ou qu'un bout de bois. Nous n'avons rien à manger. Mère se tient sans bouger, pendant des heures, à la fenêtre, regardant dehors. Vous pouvez voir des gens fixer la rue dehors, au travers des nombreuses fenêtres, comme s'ils comptaient sur quelque chose, comme s'ils attendaient quelque chose. Je traîne dans les cours avec un groupe de garçons, sans jouer ni chercher clairement quelque chose à manger ; ce qui signifierait l'espoir puis la déception. Parfois, l'odeur de la soupe chaude s'échappe d'une porte. Quand cela se produit, un de mes amis, Waldek, colle son nez dans la fente et commence à inhaler l'odeur fiévreusement et à se frotter le ventre de plaisir, comme s'il était assis à une table richement dressée. Un moment plus tard, il redevient triste et apathique.

Un jour, nous entendons qu'ils vont distribuer des bonbons dans un magasin près de la place. Immédiatement, nous nous mettons en file (une file d'enfants frigorifiés et affamés). C'est déjà l'après-midi et il commence à faire nuit. Nous restons toute la soirée dans des températures glaciales, puis toute la nuit et toute la journée suivante. Nous sommes regroupés, nous serrant les uns contre les autres pour un petit peu de chaleur, pour ne pas geler. Enfin, le magasin ouvre, mais au lieu de bonbons, chacun de nous reçoit une boite en métal vide ayant contenu du jus de fruits. Faible, raidi par le froid et pourtant, à cet instant, heureux, je ramène mon butin à la maison. Il a de la valeur car un résidu de sucre reste encore sur les parois à l'intérieur de la boîte. Ma mère fait chauffer de l'eau, la met dans la boîte et nous avons une boisson chaude, légèrement sucrée : notre seule nourriture ce jour-là.

Puis, nous sommes à nouveau sur la route, voyageant vers l'ouest depuis notre ville, Pinsk, car notre mère a entendu que notre père vivait dans un village à côté de Varsovie. Il a été capturé au front, s'est échappé et nous pensons qu'il est maintenant instituteur dans une petite école de campagne. Quand ceux d'entre nous qui étions enfants pendant la guerre se souviennent de cette période et disent « mon père » ou « ma mère », nous oublions, à cause de la solennité de ces mots, que nos mères étaient de jeunes femmes et que nos pères étaient des jeunes hommes et qu'ils se désiraient vivement, qu'ils éprouvaient un manque terrible et qu'ils voulaient être ensemble. Et ainsi ma mère vendit tout dans la maison, loua un chariot et nous partîmes pour rechercher notre père. Nous le retrouvâmes par hasard. Parcourant le village appelé Sierakow, ma mère crie à un homme qui traverse la route : « Dziudek ! ». Depuis ce jour, nous vivons tous ensemble dans une minuscule chambre, sans eau ni électricité. Quand il fait nuit, nous allons nous coucher car il n'y a même pas de bougie. La faim nous a suivis jusqu'ici depuis Pinsk. Je cherche constamment quelque chose à manger, une croûte de pain, une carotte, n'importe quoi. Un jour, père, n'ayant pas d'autre recours, dit à sa classe : « Les enfants, ceux qui veulent venir à l'école demain, doivent apporter une pomme de terre. » Père ne savait pas comment faire du commerce, ne savait pas comment faire des affaires et ne recevait aucun salaire, alors il décida qu'il n'avait plus qu'une seule option : demander à ses élèves quelques pommes de terre. La moitié de la classe ne se présenta pas le jour suivant. Certains enfants amenèrent une demi-patate, d'autres, un quart. Une patate entière est un prodigieux trésor.



A côté de mon village se trouve une forêt, et dans cette forêt, près d'un village dénommé Palmira, il y a une clairière. Dans cette clairière, les SS procèdent à des exécutions. Au début, ils tirent la nuit et nous sommes réveillés par le son monotone et répétitif des fusillades. Puis, ils le font aussi de jour. Ils transportent les condamnés à mort dans des camions clos vert foncé, avec le peloton d'exécution fermant le convoi, dans un camion ouvert.

Les hommes du peloton d'exécution portent toujours de longs pardessus, comme si un long pardessus avec une ceinture à la taille était un accessoire indispensable au rituel meurtrier. Quand un de ces convois passe, nous, les enfants du village, les observons depuis notre cachette dans les buissons du bas-côté. Dans un instant, derrière le rideau d'arbres, quelque chose auquel il nous est interdit d'assister, va commencer. Je sens un frisson glacial courir du haut en bas de ma colonne, je tremble. Nous attendons le son des salves. Les voilà. Puis on entend les tirs individuels. Au bout d'un moment, le convoi repart à Varsovie. Les SS ferment à nouveau le convoi. Ils fument des cigarettes et discutent.



La nuit, les partisans viennent. Ils surgissent tout à coup, leurs visages appuyés contre la vitre. Je les regarde s'asseoir à la table, toujours animé par la même pensée : ils peuvent mourir ce soir, ils portent l'empreinte de la mort. Bien sûr, nous pouvons tous mourir mais, eux, ils embrassent l'éventualité, ils l'affrontent de face. Ils arrivent un soir pluvieux d'automne et parlent à ma mère en chuchotant (je n'ai pas vu mon père depuis maintenant un mois et je ne le reverrai plus jusqu'à la fin de la guerre ; il se cache). Nous nous habillons rapidement et nous partons : un regroupement est en train de se produire à proximité et des villages entiers sont déportés dans les camps. Nous fuyons vers Varsovie, dans une cachette qu'on nous a désignée. Je découvre une grande ville pour la première fois : des tramways, des bâtiments à plusieurs étages, des grands magasins. Puis nous sommes à nouveau à la campagne, puis dans un autre village, cette fois sur la rive la plus extrême de la Vistule. Je ne me souviens pas pourquoi nous sommes allés là-bas. Je me rappelle juste que je marche, à nouveau, à côté d'un chariot tiré par un cheval et que j'entends le sable de la route tiède de campagne crisser à travers les rayons des roues en bois.

Pendant toute la durée de la guerre, je rêve de chaussures. D'avoir des chaussures. Mais comment ? Que doit-on faire pour en obtenir une paire ? L'été, je marche pieds nus et la peau de mes plantes de pieds est aussi dure que le cuir. Au début de la guerre, père m'a fabriqué une paire de chaussures avec du feutre, mais il n'est pas cordonnier et les chaussures ont l'air bizarre ; en plus, j'ai grandi et les chaussures sont déjà trop serrées. Je fantasme sur une paire de solides chaussures cloutées qui font un bruit très particulier lorsqu'elles frappent le pavé. La mode était alors aux bottes montantes. Je pouvais en regarder des heures une belle paire. J'aimais la brillance du cuir, j'adorais écouter le son du craquement qu'elles faisaient. Mais mon rêve de chaussures n'était pas que sur la beauté et le confort. De bonnes et solides chaussures étaient un symbole de prestige et de pouvoir, un symbole d'autorité ; une chaussure de mauvaise qualité était un signe d'humiliation, la marque d'un homme qui a été privé de toute dignité et condamné à une existence barbare. Mais, ces années-là, toutes les chaussures avec lesquelles je rêvais de marcher, passaient devant moi dans la rue, avec indifférence. Je restais dans mes galoches en bois sommaires avec le dessus en toile noire, sur laquelle j'appliquais parfois une pommade grossière dans une tentative malchanceuse de lui donner un peu d'éclat.

Plus tard pendant la guerre, je suis devenu enfant de chœur. Mon prêtre est l'aumônier d'un hôpital de campagne de l'Armée polonaise. Des rangées de tentes de camouflage se tiennent cachées dans la forêt de pins, sur la rive gauche de la Vistule. Durant le soulèvement de Varsovie, avant que l'armée russe ne marche sur la ville en janvier 1945, une agitation épuisante règne ici. Des ambulances arrivent à toute vitesse du front qui gronde et fume tout près d'ici. Ils amènent les blessés, qui sont souvent inconscients et disposés avec précipitation et en désordre, les uns sur les autres, comme autant de sacs de grains (seulement ces sacs-là dégoulinent de sang). Les secouristes, eux-mêmes, à moitié morts de fatigue, sortent les blessés des ambulances, les posent sur l'herbe et les aspergent violemment avec de l'eau froide. Ceux qui donnent des signes de vie sont emmenés dans la tente des opérations (devant cette tente, il y a toujours une pile fraîche de bras et de jambes amputés). Ceux qui ne bougent plus sont portés dans une grande tombe à l'arrière de l'hôpital. Là, au-dessus de la tombe béante, je reste des heures à côté du prêtre, tenant son bréviaire et la coupe d'eau bénite. Je répète après lui, la prière des morts. « Amen », disons-nous à chaque défunt, « Amen », des douzaines de fois par jour, mais rapidement car là-bas, au delà des bois, les rouages de la mort continuent de tourner. Et puis, un jour, tout est soudain calme et vide (les ambulances n'arrivent plus, les tentes disparaissent). L'hôpital a été déplacé à l'est. Dans la forêt, seules les croix demeurent.

Et plus tard ? Les passages ci-dessus sont issus de quelques pages d'un livre sur mes années de guerre que j'ai commencé à écrire puis que j'ai abandonné. Je me demande maintenant quelles auraient été les pages finales, sa conclusion, son épilogue. Qu'est-ce qui aurait été écrit sur la fin de la seconde guerre mondiale ? Rien, je pense. Je veux dire, rien de concluant. Car de façon fondamentale, la guerre pour moi ne s'est pas terminée en 1945, ni même quelques temps après. De plusieurs façons, quelque chose dure encore en moi aujourd'hui. Pour ceux qui l'ont vécue, la guerre n'est jamais finie, jamais dans un sens absolu. C'est un poncif de dire qu'un individu ne meurt que quand la dernière personne qui l'a connu et se souvient de lui, meurt ; qu'un être humain finalement cesse d'exister quand tous les porteurs de sa mémoire quittent ce monde. Quelque chose de similaire survient avec la guerre. Ceux qui l'ont vécue ne s'en libéreront jamais. Elle reste avec eux comme une bosse de l'âme, une tumeur douloureuse que même le meilleur des chirurgiens ne parviendra pas à enlever. Écoutez les gens qui ont vécu une guerre, quand ils sont assis autour d'une table, au cours d'une soirée. Peu importe le premier sujet de conversation. Il peut y avoir des milliers de sujets. Mais à la fin, il n'y en aura plus qu'un : les souvenirs de guerre. Ces gens, même après des années de paix, vont superposer les images de guerre à chaque nouvelle réalité, une réalité avec laquelle ils sont incapables de s'identifier complètement car elle parle du présent et ils sont possédés par le passé, par le constant retour à ce qu'ils ont vécu et à comment ils ont réussi à survivre. Leurs pensées sont une rétrospective répétée de façon obsessionnelle.

Mais qu'est ce que cela signifie de penser avec des images de guerre ? Cela signifie voir tout ce qui existe en tension maximum, avec des relents de cruauté et d'effroi. Car la réalité des temps de guerre est un monde réduit au manichéisme et à l'extrême qui élimine toutes les couleurs intermédiaires, toutes les choses douces et chaudes et qui limite tout à une combinaison agressive, au noir et blanc, à la bataille la plus primitive entre deux pouvoirs : le bien et le mal. Personne d'autres sur le champ de bataille ! Seulement les bons (autrement dit, nous) et les méchants (c'est à dire tout ce qui se trouve sur nos routes, qui s'oppose à nous, et que nous poussons en bloc dans la sinistre catégorie de nos ennemis). L'image de la guerre est imprégnée par l'atmosphère de force, une force physique pure, broyant, fumant, explosant en permanence, toujours en attaque, une force exprimée brutalement dans chaque geste, à chaque coup de botte contre la chaussée, à chaque crosse de fusil contre un crâne. La force, dans cet univers, est le seul critère selon lequel chaque chose est mesurée– seuls les forts comptent, leurs cris, leurs poings. Chaque conflit est résolu, non pas avec des compromis, mais en détruisant son opposant. Et tout ceci se joue dans un climat d'exaltation, de fureur et de délire, dans lequel nous nous sentons toujours abasourdis, crispés et menacés. Nous bougeons dans un monde rempli de regards haineux, de mâchoires serrées, plein de gestes et de voix qui terrifient.



Pendant longtemps, j'ai cru que c'était cela le monde, que c’était ce à quoi la vie ressemble. C'était compréhensible : les années de guerre correspondaient à mon enfance, et puis aux débuts de la maturité, de la pensée rationnelle, de la conscience. C'est pourquoi, pour moi, c'était la guerre, et non la paix, qui était l'état naturel. Et ainsi, quand les fusils se sont soudain tus, quand le grondement des explosions des bombes ne s'est plus fait entendre, quand il y eut soudain le silence, je fus étonné. Je ne pouvais pas comprendre ce que signifiait le silence, ce que c'était. Je pense qu'un adulte confronté au calme pourrait dire : « L'enfer est terminé. Enfin, la paix va revenir. » Mais je ne me souvenais plus ce qu'était la paix. J'étais trop jeune pour m'en souvenir ; quand la guerre se termina, l'enfer était tout ce que je connaissais.

Les mois ont passé et la guerre nous rappelait en permanence sa présence. Je continuais à vivre dans une ville réduite en gravats, je montais sur des montagnes de décombres, je parcourais un labyrinthe de ruines. L'école où j'allais n'avait pas de sols, de fenêtres ni de portes – tout était parti en fumée. Nous n'avions ni livres ni cahiers. Je n'avais toujours pas de chaussures. La guerre comme un souci, comme un besoin, comme un fardeau était toujours en moi. Je n'avais toujours pas de maison. Le retour à la maison depuis le front est le symbole manifeste de la fin de la guerre. Tutti a casa ! Mais je ne pouvais pas rentrer à la maison. Ma maison se trouvait maintenant de l'autre côté de la frontière, dans un autre pays dénommé l'Union Soviétique. Un jour, après l'école, je jouais au football avec des amis dans le parc local. L'un d'eux plongea dans un buisson à la poursuite de la balle. Il y eut une violente détonation et nous fûmes jetés sur le sol : mon ami fut tué par une mine. Ainsi la guerre était toujours là, en embuscade ; elle ne voulait pas capituler. Elle boitillait dans les rues, à l'aide de béquilles en bois, agitant ses manches vides dans le vent. La nuit, elle torturait ceux qui lui avaient survécu, se rappelait à eux dans leurs cauchemars.

Mais par-dessus tout, la guerre vivait en nous car, pendant cinq ans, elle avait formé nos jeunes caractères, nos psychés, nos perspectives. Elle essayait de les déformer et de les détruire en donnant les pires exemples, en appelant les comportements les plus déshonorants, en libérant des émotions méprisables. « La guerre », a écrit Boleslaw Micinski, durant ces années, « ne déforme pas seulement l'âme de l'envahisseur mais empoisonne aussi, par la haine et ainsi les déformations, les âmes de ceux qui essayent de s'opposer à l'envahisseur. » Et c'est pourquoi, ajoutait-il, « je déteste le totalitarisme car il m'a appris à haïr. » Oui, abandonner la guerre signifiait se purifier de l'intérieur, et avant tout, se purifier de la haine. Mais combien ont fait un effort durable en ce sens ? Et parmi ceux-ci, combien ont réussi ? C'était certainement un processus épuisant et long, un objectif qui ne pourrait pas être accompli rapidement, car les blessures psychiques et morales étaient profondes.

Quand on parle de la guerre de 1945, je suis énervé par la phrase, « la joie de la victoire ». Quelle joie ? Tant de gens ont péri. Des millions de corps ont été enterrés. Des milliers ont perdu des bras et des jambes. Ont perdu la vue et l'ouïe. Ont perdu la raison. Oui, nous avons survécu, mais à quel prix ! La guerre est la preuve que l'homme en tant qu'être pensant et sensible, a échoué, s'est trahi lui-même, et a souffert de sa défaite.



Quand on parle de la guerre de 1945, je me souviens que l'été de cette année-là, ma tante, qui miraculeusement avait survécu au soulèvement de Varsovie, amena son fils, Andrzej, pour nous rendre visite à la campagne. Il était né durant le soulèvement. Aujourd'hui, c'est un homme d'âge mûr et quand je le regarde, je me dis que tout cela paraît si vieux ! Depuis lors, des générations sont nées en Europe qui ne savent pas ce qu'est la guerre. Et cependant, ceux qui l'ont vécue, doivent témoigner. Témoigner au nom de ceux qui sont tombés à côté d'eux, et souvent au dessus d'eux ; témoigner des camps, de l'extermination des Juifs, de la destruction de Varsovie et de Wroclaw. Est-ce facile ? Non. Nous qui avons vécu la guerre, savons comme il est difficile de transmettre la vérité à ceux pour qui cette expérience est heureusement, inconnue. Nous savons comme les mots nous manquent, comme nous nous sentons impuissants, comme l'expérience ne peut finalement, pas être partagée.

Et cependant, malgré ces difficultés et ces limites, nous devons parler. Parce que parler de tout cela ne nous divise pas, mais nous unit, nous permet d'établir des fils de compréhension et de communauté. Les morts nous conseillent. Ils nous ont légué quelque chose d'important et maintenant, nous devons agir en conséquence. Dans la mesure de nos capacités, nous devons combattre tout ce qui peut à nouveau causer la guerre, le crime, la catastrophe. Car, nous qui avons vécu la guerre, savons comment elle commence, d'où elle vient. Nous savons qu'elle ne commence pas seulement avec les bombes et les fusées mais avec le fanatisme et la fierté, la bêtise et le mépris, l'ignorance et la haine. Elle se nourrit de tout cela, se développe à partir et grâce à cela. C'est pourquoi, de la même manière que certains combattent la pollution de l'air, nous devons combattre la pollution des affaires humaines par l'ignorance et la haine.



Source : When There is Talk of 1945
Article original publié dans Granta n° 88, Hiver 2004

Ryszard KAPUSCINSKI
Portrait par
Mariusz Kaldowski, acrylique sur toile, 110 X 130 cm.

Ryszard Kapuscinski (né le 4 mars 1932 à Pinsk, dans l'actuelle Biélorussie - mort le 23 janvier 2007 à Varsovie) était un historien et journaliste prolifique. Son premier livre, The Polish Bush, est paru en 1962 et connut un succès immédiat. « Le Négus » est la première de ses oeuvres à être traduite en anglais et français et a été adapté en pièce de théâtre produite par Jonathan Miller. « Le Négus » relate la chute de Hailé Sélassié, empereur d'Éthiopie. Parmi ses autres livres traduits en français : « Le Shah » qui raconte la chute du Shah d'Iran, destitué en 1980, « Il n'y aura pas de paradis » sur la guerre entre le Honduras et le Salvador, « Imperium » sur le communisme en Europe, « Ébène », qui traite de la politique en Afrique noire. Son dernier ouvrage, « Mes voyages avec Hérodote » paraît en 2004. « Autoportrait d'un reporter » est publié en 2008 à titre posthume.

jeudi 4 décembre 2008

Chroniques de la vie quotidienne dans la France sarkozyenne (Vol.II, N°5) - Quand les chiens sont lâchés

Écoutez ce témoignage d'un enseignant diffusé à l'émission de Daniel Mermet sur France-Inter Là-bas si j'y suis le 17 novembre 2008

Nantes : Réunion débat sur la répression à Redeyef

par Collectif Nantais de soutien aux Tunisiens de Redeyef
Mardi 9 Décembre - 20h30 Salle de conférences à la Maison des Assiociations/Manufacture des Tabacs
11 bis bd Stalingrad
Nantes (Tram1, arrêt Manufacture)
Réunion-Débat avec la participation de :
Mouhieddine Cherbib, président de la Fédération des Tunisiens pour la Citoyenneté des deux Rives-FTCR
Marie-Georges Buffet et Jacques Gaillot, membres de la délégation nationale - sous réserve
Jean-Robert Pradier, ancien médecin du Sillon de Bretagne
Uné délégation-mission nationale composée d'une dizaine de personnalités, responsables et élus de tous partis et de la société civile ainsi que de représentants de la ville de Nantes et du Collectif nantais se rend à Redeyef et à Tunis du 26 au 28 novembre pour connaître et faire connaître la vérité.
Près de 2000 Tunisiens originaires de la région de Redeyef résident dans la métropole nantaise. Nantes Métropole et Redeyef ont une histoire humaine commune.

Liberté pour les Tunisiens de Redeyef
En avril puis juin derniers, les Tunisiens de l’agglomération nantaise originaires de Redeyef, ville du bassin minier de Gafsa, ont manifesté à Nantes. Ils exprimaient leur solidarité avec les habitants de cette région du sud-ouest de la Tunisie engagés dans un mouvement de protestation pour le droit au travail et la dignité.
- Cet été, des Tunisiens qui ont participé à ces manifestations à Nantes ont été malmenés lors de voyages dans leur pays d’origine par la police locale. Un Tunisien de Nantes a été arrêté et emprisonné en Tunisie alors qu’il s’y rendait pour visite familiale ; il a été libéré, après plus d’un mois d’enfermement, grâce aux soutiens. Ainsi, le pouvoir tunisien espère intimider ses ressortissants résidant à l’étranger et manifestant leur solidarité.
Il faut souligner qu’à Redeyef, en juin dernier, un jeune manifestant de 25 ans a été tué par une balle policière et 26 autres blessés, dont un est décédé depuis ; l’armée s’était déployée dans toute la région. Le pouvoir tunisien a emprisonné plus de 150 personnes du bassin de Gafsa : jeunes, femmes, chômeurs, syndicalistes, étudiants, enseignants...
De nombreuses personnes ont été libérées grâce aux soutiens. Mais, quelques dizaines sont encore en prison, certaines condamnées, dans des simulacres de procès, à plusieurs mois d’enfermement pour les seuls délits d’opinion et de manifestation.
38 personnes qui avaient participé au mouvement ou manifesté leur solidarité avec les habitants sont inculpées pour "appartenance à une bande..." ou "participation à une rébellion...".
Nous rappelons que le bassin minier de Gafsa connaît depuis le 5 janvier un mouvement social d’une rare ampleur ; la population de cette région souffre d’un chômage endémique, de grande pauvreté, des inégalités et des effets dévastateurs de la corruption du pouvoir local.
Face aux manifestations pacifiques quotidiennes mobilisant toutes les catégories de la population, les autorités tunisiennes ont préféré la politique du pire, celle de la répression tous azimuts.Nous exprimons notre solidarité avec les tunisiens de Redeyef et Gafsa.
Nous demandons la libération de toutes les personnes incarcérées, l’abandon de toutes les poursuites judiciaires engagées.
Nous demandons que la France et l’Europe interviennnent dans ce sens auprès des autorités tunisiennes.
soutenu par : AC ! Nantes, Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT), Confédération Générale du Travail (CGT), Confédération Nationale du Travail (CNT), Confédération Syndicale des Familles (CSF), Fédération Syndicale Unitaire (FSU), GASProm-ASTI de Nantes, Les Alternatifs, Les Verts, Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), Ligue des droits de l’Homme (LDH), Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP), Parti Communiste Français (PCF), Parti Socialiste (PS), Union Démocratique Bretonne (UDB), Union Nationale des Etudiants de France (UNEF), Union syndicale Solidaires, Washma...

Tunisie : Procès à Gafsa

Le procès très attendu des leaders du mouvement social du bassin minier s’ouvre le jeudi 4 décembre 2008 devant le tribunal de première instance de Gafsa.


Ce jeudi 4 décembre commence en Tunisie, au Tribunal de première instance de Gafsa le procès très attendu des leaders du plus important et du plus long mouvement social qu’ait connu la Tunisie du président Ben Ali depuis son arrivée au pouvoir dans le bassin minier de Gafsa, au premier semestre 2008. Sur le banc des accusés, notamment, les noms devenus emblématiques d’Adnan Hajji, Taïeb Ben Ohtman, Bachir Labidi, instituteurs membres du syndicat UGTT de base de l’enseignement primaire à Redeyef, ville du bassin minier à une heure de route de Gafsa ; également Mouhieddine Cherbib, président de la Fédération des Tunisiens Citoyens des deux Rives à Paris, et figure citoyenne importante des mouvements sociaux et de l’immigration maghrébine en France ainsi que de la dynamique altermondialiste au Maghreb, accusé de solidarité avec le mouvement et de diffusion de l’information concernant celui-ci vers l’étranger.

Les personnes inculpées, dont la majorité est en état d’arrestation et incarcérés dans des conditions épouvantables, avec tortures physiques et psychiques avérées, harcèlements et menaces à l’encontre de leurs familles, seront jugées pour des accusations graves qui pourraient leur valoir de lourdes peines de prison : adhésion à ‎une bande en vue de perpétrer des agressions à l’encontre de ‎personnes et de propriétés, distribution de tracts destinés à susciter ‎des troubles publics…

Membres de l’enseignement et syndicalistes locaux de l’UGTT ou bien ouvriers, les inculpés incarnent la direction qui est née des luttes sociales qu’a connues la région du bassin minier dans le sud-ouest de la Tunisie depuis début janvier 2008. Ce mouvement porté par une population locale soudée protestait contre le chômage des jeunes, la corruption, la marginalisation économique de la région et la pollution, les conditions de vie et de travail, dans cette partie de la Tunisie qui affiche des taux de chômage officiels atteignant le double de la moyenne nationale ; et ce, en dépit des formidables rentes encaissées par l’Etat tunisien grâce à l’industrie phosphatière locale, unique moteur économique de la région, industrie florissante sur le plan international.

Le « procès des 38 », comme il est appelé, aura lieu à quatre cents kilomètres au sud-ouest de Tunis, dans la ville de Gafsa, capitale administrative de la région du bassin minier. Des délégations syndicales venues du Maroc, d’Algérie et de France sont en partance pour la Tunisie afin d’assister à l’ouverture du procès. D’autres formes de mobilisations syndicales internationales sont attendues. Au moins une centaine d’avocats tunisiens ont offert leurs services aux familles et coordonneront leurs efforts dans les semaines à venir. La coordination entre tous se fait notamment au travers du “Comité national de Soutien aux habitants du Bassin Minier” constitué en Tunisie pendant le mouvement par l’ensemble des forces associatives et partisanes de la société démocratique tunisienne.

La semaine dernière, une délégation composée d’élus et représentants de la société civile française, parmi lesquels Marie-Georges Buffet, Cécile Duflot, Monseigneur Gaillot, Clémentine Autain, Robert Bret pour Attac, ou encore la secrétaire générale du Syndicat de la Magistrature Hélène Franco, s’est rendue en Tunisie durant trois jours (des 26 au 28 novembre) afin de rencontrer les familles des prisonniers à Redeyef, leurs avocats à Gafsa ainsi que des représentants de la société civile à Tunis, rassemblés pour la circonstance au siège de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, d’ordinaire interdite d’accès par les forces de police.

Malgré l’impressionnant dispositif policier, la délégation avait pu aller notamment jusqu’à Redeyef, où même les avocats peinent pourtant presque systématiquement à se rendre. Une demande de rencontre avec le ministre de la Justice tunisien était restée en revanche sans réponse. Le but de cette délégation diverse et solidaire, composée également de quatre Nantais dont une élue municipale en raison de la forte représentation des Tunisiens issus de Redeyef dans la région nantaise, était de soutenir, alerter et informer sur le mouvement et sa répression. Entre autres réactions au retour de ce voyage, la secrétaire générale du Parti communiste Marie-Georges Buffet a proposé, dans une lettre adressée aux premiers secrétaires de partis politiques français à son retour, ainsi qu’aux syndicats et diverses organisations civiles, l’idée d’une « coordination de solidarité et pour la démocratie en Tunisie » et a rappelé que les militants de la société civile tunisienne « attendent de la France une toute autre attitude qu’une complaisance officielle envers le régime ».

Complément d’informations sur le mouvement du bassin minier et les inculpés
Les arrestations des principaux inculpés de ce procès, la première fois, pendant le mouvement, ont provoqué des manifestations massives qui ont embrasé certaines villes de la région et ont contraint le pouvoir à les libérer sous la pression des foules menées par les mères et les épouses des incarcérés. Ils présentaient à leur sortie des traces de torture et de mauvais traitements. Leurs témoignages recueillis alors ont connu une large diffusion, démontrant une nouvelle fois la pratique systématique de la torture et amenant le pouvoir à la censure des sites d’échanges comme Youtube et Dailymotion en Tunisie.

Leur libération alors n’a été qu’un court répit. Le pouvoir a repris la situation en main. Toute la région a été mise sous état de siège et le président Ben Ali a décrété l’intervention de l’armée au secours de la police pour contenir la révolte pourtant pacifique et porteuse de demandes de négociations avec le pouvoir. La vague de répression qui s’est abattue sur les jeunes et les activistes de la région s’est soldée au final par la mort de trois jeunes manifestants dont deux par balles (l’un suite à ses blessures pendant l’été),alors que des centaines de personnes ont été sommairement condamnées à de lourdes peines de prison, parmi lesquelles la militante et journaliste tunisienne Zakia Dhifaoui, relâchée le 5 novembre avant la fin de sa peine sous forte pression internationale, mais non réintégrée à ce jour dans l’éducation nationale.

La population de ce bastion ouvrier a mené de fait durant six mois dans plusieurs villes minières, notamment celle de Redeyef à une heure de route de Gafsa, une important mouvement de protestation pacifique aux allures de mouvement social constitué, malgré l’encerclement militaire et policier, avant de finir écrasée par la chasse à l’homme, environ deux cents arrestations accompagnées de tortures physiques et psychologiques, et autres mauvais traitements systématiques, comme le refus de l’accès aux soins, enfin par un harcèlement accru et systématique sur la population jusqu’à aujourd’hui, notamment sur les familles des prisonniers, blocus des routes et limitation des communications à l’appui. Quelques mesures d’investissement annoncées en juillet par le président tunisien pour la région peinent à masquer le désarroi économique de celle-ci et la gravité des atteintes aux droits fondamentaux.

Le mouvement du bassin minier avait été déclenché début janvier par la publication des résultats du concours d’embauche de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG), l’unique moteur économique de la région. Jugeant frauduleux ces résultats, l’ensemble de la population, des jeunes chômeurs aux veuves des mineurs et leurs familles, en passant par les enseignants, fonctionnaires, marchands, ouvriers, étudiants et habitants, ont multiplié les actions. Sur fond de grande pauvreté et de flambée des prix, la population protestait contre la corruption d’un système local népotique, contre une politique de l’emploi injuste, et elle réclamait l’ouverture de négociations pour l’avenir de la région.

Au fil des mois, la mobilisation, aux allures parfois d’épopée héroïque, a pris la forme tour à tour de sit-in des familles des invalides de la CPG et des morts à la mine, de grèves, d’actions des ouvriers licenciés, d’occupations diverses, de rassemblements, de la désignation d’un collectif de représentants, d’actions nocturnes contre les forces de police par les plus jeunes, de menaces enfin par les femmes de quitter la ville de Redeyef si la pression policière se poursuivait… Le siège local du syndicat de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), en plein centre-ville de Redeyef, avait même été réquisitionné par les contestataires, au nez des autorités, pour servir de quartier général des habitants en révolte.
CRLDHT, Paris, le 3 décembre 2008.
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La liste des 38 personnes inculpées
1- Fayçal Ben Omar 2- Haftaoui Ben Othman 3- Ali Jedidi 4- Thameur Maghzaoui 5- Ridha Ezzeddine 6- Issam Fajraoui 7- Mouadh Ahmadi 8- Abdessalam Helali 9- Mahmoud Raddadi 10- Hedi Bouslahi 11- Abdallah Fajraoui 12- Mohamed El Baldi 13- Tarek H’limi 14- Bechir Laabidi 15- Adel Jayar 16- Isamel El Jawhari 17- Lazhar Ben Abdelmalek 18- Mdhaffar Labidi 19- Haroun Hlimi 20-Taieb Ben Othman 21-Boubaker Ban Boubaker2 2- Radhouane Bouzayane 23- Makram Mejdi 24- Adnane Hajji 25- Sami Ben Ahmed (Amaydi) 26- Othamn Ben Othamn 27- Ghanem Chriti 28- Mahmoud Helali 29- Boujemaa Chriti 30- Abid Khélaifi 31- Habib Khédhir 32- Rachid Abdaoui 33- Hassen Ben Abdallah 34- Mohsen Amidi 35- Maher Fajraoui 36- Ridha Amidi 37- Elfahem Boukadous 38- Mouhieddine Cherbib.

DAEWOO fait main basse sur Madagascar : la course aux terres agricoles, nouvelle pratique de néocolonialisme

par Vololona R., 3 décembre 2008
Depuis le 19 novembre dernier, l’attention de la presse et de l’opinion publique internationales se focalise sur Madagascar à la suite de l’annonce par un ministre sud-coréen de la signature d’un contrat de ‘location’ de 1,300 millions d’hectares de terrains arables pour 99 ans par une société sud-coréenne, Daewoo Logistics en vue de la culture de maïs et de palmiers. Les détails du contrat révélé par la presse internationale, suite aux déclarations faites par le directeur financier de Daewoo Logistics, Shin Dong-hyun, lundi 17 novembre à la presse sud-coréenne sont préoccupants et sans précédent :
- La surface louée représente l’équivalent de la moitié de la Belgique. Ou encore de la moitié des surfaces cultivables à Madagascar.
- Daewoo plantera du maïs sur 1 million d’hectares dans la zone Ouest et du palmier à huile à l’Est sur 300 000 hectares. Les semences de palmiers seront importées d'Indonésie et du Costa Rica, celle de maïs des Etats-Unis (Le Monde du 20 novembre 2008). La récolte brute sera envoyée en Corée du Sud.
- Les termes du contrat ressembleraient seraient plutôt à ceux d’un projet d’extraction puisque l’accord ne prévoit pas de versement d’argent à l’Etat malgache, les investissements dans les infrastructures nécessaires à la mise en place du projet tiendraient lieu de ‘prix de location’.
- Daewoo Logistics utiliserait essentiellement de la main d’oeuvre sud-africaine selon le Financial Times cité par l’AFP.
Les principaux ministres malgaches concernés ainsi que les représentants de Daewoo à Madagascar « démentent » en insistant sur le fait que le projet en est seulement au stade de prospection de terrains et de négociations. La presse maintient l’existence du projet car la société sud-coréenne aurait effectivement effectué plusieurs missions à Madagascar au cours de l’année 2008.
L’opinion publique malgache, informée par la presse internationale, est particulièrement en alerte car plusieurs grands projets déjà en cours à Madagascar démontrent la réalité de contrats dont les termes conjuguent une exploitation drastique des richesses du pays par les investisseurs étrangers avec des bénéfices insignifiants pour la nation et les populations malgaches. En effet, l’une des particularités des nouveaux contrats établis par rapport aux échanges inégaux qui ont toujours existé entre les investisseurs étrangers et les autorités malgaches successives réside dans la venue et l’utilisation de travailleurs et ouvriers d’origine étrangère en quantité plus que conséquente. Le bénéfice potentiel en termes de créations d’emplois locaux, n’est donc plus avéré. L’autre problème crucial dans la lutte pour la survie des paysans pauvres et des familles malgaches démunies réside actuellement dans le changement du système de propriété foncière, dont nous pourrons parler dans un prochain article.
La recherche de terres cultivables par les grands groupes internationaux dans les pays pauvres du Sud est une tendance rencontrée dans le monde actuellement. Les articles relatifs au projet Daewoo à Madagascar ont souvent cité le cas similaire de l’Angola et rappelé l’alerte déclenchée par le système des nations unies publié dans un rapport du FAO qui avait mis en garde les pays en quête de terres à cultiver à l'étranger contre un système assimilé à du " néocolonialisme ".
Mais le cas malgache serait « le contrat, le plus important de ce type jamais conclu » (Financial Times du 19 novembre) et les conséquences négatives sur les paysans et sur la nation entière d’un tel projet sont inestimables. Comme l’ont noté justement certains observateurs, « même si ce contrat n’a pas été encore signé, en tout cas il est en marche, et ni la surface de 1,3 millions d’hectares, ni la durée de 99 ans et ni la gratuité n’ont été contesté par les autorités malgaches ».
Aussi, le soutien international spontanément provoqué par la divulgation de ce contrat devrait se poursuivre par une mobilisation internationale pour soutenir les paysans malgaches et les organisations locales qui luttent pour la défense de leur patrimoine, en coordination avec les dénonciations de cette tendance mondiale de nouvelle colonisation des terres évoquée par les Nations Unies. Seule cette action pourra empêcher la signature du contrat, si elle n’a pas encore eu lieu, ou fera reculer ceux qui ont osé le signer derrière le dos des citoyens malgaches et au détriment des générations futures.
L'auteure de cet article est une militante associative malgache

mercredi 3 décembre 2008

Manifeste pour l’Équateur et pour la constitution d’un réseau mondial contre la dette illégitime

Pour signer ce manifeste, aller ici
L’Amérique latine et la Caraïbe continuent de payer des tributs [1] coloniaux. Les dettes externes, contractées dans des conditions d’illégitimité, de tromperie, d’illégalité ou de corruption sapent la souveraineté des peuples et les obligent à brader toutes leurs richesses. Des dettes odieuses contractées par les dictatures, faites pour asservir et réprimer, se combinent avec des dettes expansives qui, paradoxalement, croissent au fur et à mesure qu’elles sont payées. Les dettes n’ont pas été contractées par les peuples mais contre eux.
Les canonnières des puissants qui imposaient les emprunts, impatients qu’ils étaient de se convertir en créanciers pour pouvoir maintenir les conditions leur permettant de contrôler et de piller les territoires d’Amérique latine et de la Caraïbe après les guerres d’indépendance, réapparaissent aujourd’hui. Ces nouvelles canonnières s’appellent IVème Flotte, Plan Colombia, Inititative de Mérida, Commandements Sud et Nord
[2]. Et ces dettes sont camouflées par des mécanismes financiers subtils.
Les dettes contractées de cette manière sont illégitimes. Elles ont déjà été payées plusieurs fois. Elles obligent à privilégier l’obtention de devises et à reporter éternellement la recherche du bien-être des peuples. Elles justifient et favorisent l’impunité et la corruption.
Le 20 novembre 2008 l’Équateur, après avoir effectué un audit exhaustif de sa dette, a annoncé qu’il ne reconnaissait plus ses engagements vis-à-vis d’une dette gonflée et nocive, exerçant par là sa souveraineté et son droit à se gouverner lui-même. Par un acte de la plus grande importance historique, il s’est proposé de juger les responsables qui ont contracté cette dette et l’ont utilisée au nom du peuple.
Face à la crise financière et à la récession économique provoquées par la voracité des entreprises transnationales, qui veulent maintenant la faire payer à nos peuples, il est indispensable d’étendre au niveau mondial le refus définitif de payer la dette illégitime.
Nous, intellectuels, artistes et participants aux luttes sociales, engagés dans les combats pour la démocratie, la liberté et l’émancipation des peuples du monde, soutenons la décision du gouvernement équatorien de ne pas honorer une dette qu’il n’a pas contractée et nous faisons les promoteurs d’un réseau mondial contre la dette illégitime et les tributs coloniaux, en coordination avec toutes les initiatives existantes contre le paiement de la dette.

Assez de tributs coloniaux. Nous voulons un Équateur et une Amérique latine libres et souverains et lutterons pour cela.

[1] Le tribut, c’est-à-dire la redevance payée par les vaincus comme marque de dépendance, fut imposé par les conquérants espagnols aux communautés indigènes de l’ancien Empire Inca dès 1549 puis généralisé par le vice-roi du Pérou Francisco de Toledo en 1570. À la différence des tributs incaïques, qui étaient en nature ou en feuilles de coca (utilisées comme monnaie) et variaient en fonction des possibilités des tributaires (« Chacun donnait ce qu'il pouvait sans contrainte et rien n'était taxé. ») et, surtout, étaient considérés comme volontaires (sur la base du « ruego », la supplication), le tribut colonial était fixé selon un barème très précis et devait être payé en partie en argent, ce qui forçait les indigènes à vendre leur force de travail aux encomenderos, devenant ainsi des esclaves « salariés » (NdT)
[2] NORTHCOM et SOUTHCOM, commandements de l’armée US couvrant le continent américain

DAWOOD - Un cerveau du crime organisé a-t-il mis en scène le cauchemar de Mumbai?

par Yoichi SHIMATSU

L’attaque nocturne coordonnée contre sept cibles d’importance à Mumbai rappelle les attentats de 1993 qui avaient dévasté la bourse de Bombay. Cette nouvelle attaque porte la marque du même cerveau criminel – préparation minutieuse, exécution impitoyable et absence de revendications ou d’exigences.


Ce silence étrange qui a accompagné les explosions est la signature même d’Ibrahim Dawood, aujourd’hui propriétaire multimillionnaire d’une société de construction à Karachi au Pakistan. Son nom n’est pas aussi familier pour le monde que celui d’Osama ben Laden. Cependant, en Asie du sud-est, Dawood est un homme craint et, par une sorte de renversement des valeurs, admiré pour sa transformation tardive de parrain du crime en redresseur de torts autoproclamé.

Ibrahim DawoodSon accession aux plus haut sommets de la hiérarchie de la pègre indienne a démarré avec sa position de fils dévoué d’un agent de police de la populeuse capitale économique connue à l’époque sous le nom de Bombay.

Remontant à l’enfance, sa familiarité avec les procédures policières et les rouages internes de l’appareil judiciaire avaient donné à cet adolescent ambitieux une capacité remarquable ruser avec les autorités avec des projets criminels toujours plus sophistiqués. Dans le milieu des gangs sans instruction de Bombay, Ibrahim put émerger comme le leader cohérent d’une mafia multi religieuse, pas seulement en raison de son aptitude à pratiquer l’extorsion de fonds et à rétribuer son personne, mais aussi en éliminant impitoyablement ses rivaux.

Dawood, toujours professionnel de la résolution de problèmes, gagna l’amitié d’aspirants officiers du service de renseignement indien connu sous le nom de Research and Analysis Wing (RAW). Il attira rapidement l’attention des agents secrets Etatsuniens qui à l’époque appuyaient mes moudjahidin Musulmans dans leur lutte contre l’occupation soviétique en Afghanistan. Dawood contribua personnellement à de nombreuses opérations secrètes US destinées à financer les rebelles Afghans via des casinos gérés par les Américains à Katmandou au Népal.

Désireux de complaire à tout le monde, Dawood jouait à l’occasion sur deux tableaux, fournissant des documents de voyage et d’autres services à des pirates de l’air islamistes. En réaction, les maîtres espions de Washington tentèrent de « confisquer » hors voie officielle ses investissements dans les casinos népalais. La colère qui s’empara de Dawood est légendaire chez les habitants de Bombay. Honorable homme d’affaires, il s’en tenait strictement à la conviction qu’un accord était un accord et qu’aucune raison ne pouvait justifier sa remise en cause.

Comme Bombay devenait unes des premières places asiatiques – les tarifs de l’immobilier et des hôtels sont parmi les plus élevés de la région – Dawood aurait pu mener une vie confortable de caïd reconverti. Au lieu de quoi, il fut saisi d’une crise de conscience, une indignation morale inédite chez lui, quand des nationalistes Hindous de droite détruisirent une mosquée du nord de l’Inde en 1992, tuant 2000 fidèles Musulmans, des femmes et des enfants pour la plupart.

Un jour du mois de mai suivant, ses hommes de main placèrent des bombes à Bombay, tuant plus de 300 personnes. Ses convictions personnelles avaient – de manière inhabituelle- pris le pas sur sa froide éthique professionnelle. Secoué par le choc, son bras droit Hindou tenta d’assassiner Dawood. Une guerre sanglante déchira ensuite la bande mais, comme toujours, Dawood en sortit vainqueur malgré son exil à Dubaï et à Karachi.

Pendant les dix années qui ont suivi, la violence au Cachemire ayant atteint ses sommets, Dawood envoya par bateau ses jeunes recrues lourdement armées pour débarquer discrètement sur des plages indiennes. La même méthode a été utilisée dans les attaques de Mumbai avec plus de bateaux, sept embarcations d’après les rapports initiaux de la marine indienne.

Pourquoi cette attaque maintenant, au début des fêtes de Thanksgiving aux Etats-Unis ? Le leader d’opposition Indien et ancien vice premier ministre L.K. Advani a longtemps essayé d’obtenir l’extradition de Dawood du Pakistan, démarche qui avait rencontré l’opposition de gouvernement militaire d’Islamabad à l’époque. Suite à la restauration d’un gouvernement civil, le nouveau premier ministre Pakistanais (Gillani) a consenti à faire droit à la requête d’extradition de New Delhi.

Washington comme Londres sont tombés d’accord sur la démarche judiciaire de l’Inde et ont retiré l’ancienne « protection officielle » accordée à Dawood pour ses services passé rendus aux agences de renseignement occidentales. Pourtant, les diplomates Etatsuniens ne pourront jamais permettre le retour de Dawood. Il en sait tout simplement trop sur les secrets les plus sombres des USA an Asie du sud et dans le Golfe dont la révélation pourrait torpiller les relations entre l’Inde et les Etats-Unis. Dawood a été transféré fin juin en lieu sûr à Quetta près des zones tribales du Waziristan et, depuis, il a disparu, probablement de retour au Moyen Orient.

Comme dans le cas d’Oussama ben Laden, le protégé américain de la guerre en Afghanistan, le retour de flamme de la politique secrète des Etats-Unis s’est manifesté soudainement avec des effets spectaculaires à Mumbai. L’attaque contre l’hôtel Taj Mahal s’avérera probablement comme le premier coup fatal porté à l’administration Obama à venir. Les assaillants, qui parlaient le Pendjabi et non le dialecte du Deccan, se sont donnés beaucoup de mal pour incendier cet hôtel prestigieux qui est la propriété du groupe Tata. Ce géant industriel est le plus important soutien parmi les milieux d’affaires de l’accord de coopération nucléaire entre les USA et l’Inde et tata envisage actuellement de devenir un fournisseur d’énergie nucléaire. Les Clinton, en leur qualité d’émissaires d’Enron, furent les premiers à proposer un accord nucléaire avec New Delhi ; ainsi Obama hérite de la catastrophe de Mumbai avant même d’avoir pris ses fonctions.

Dawood figure en quatrième position sur la liste Forbes des dix hors la loi les plus recherchées. Après la nouvelle vague d’attaques qui vient de tuer plus de cent personnes et dévasté des hôtels cinq étoiles, Dawood peut désormais briguer la première place dans les mois et années à venir. En contraste avec le fanatisme souvent inefficace de ben Laden, Dawood est un professionnel à tous points de vue et donc un adversaire bien plus redoutable. Pourtant certains parmi les services de renseignements militaires pakistanais déclarent que Dawood est mort, tué en juillet. Cette version des faits a tout d’une variation sur l’histoire de ben Laden. Si elle est vraie, alors ses sous fifres assument la mission d’un hors la loi transfiguré en légende.


L'affiche du film indien Black Friday, inspiré des attentats de 1993 à Bombay.


Source : Dawood - Did Criminal Mastermind Stage Mumbai Nightmare?

Article original publié le 28/11/2008

Sur l’auteur

Trduit par Mounadil al Djazaïri

Versione italiana Dawood Ibrahim: una mente criminale dietro l'incubo di Mumbai?

mardi 2 décembre 2008

Mumbai en état de siège

par Yoginder Sikand
" Ô vous les croyants ! Soyez fermes dans l’accomplissement de vos devoirs envers Dieu, et impartiaux quand vous êtes appelés à témoigner ! Que l’aversion que vous ressentez pour certaines personnes ne vous incite pas à commettre des injustices ! Soyez équitables, vous n’en serez que plus proches de la piété ! Craignez Dieu ! Dieu est si bien informé de ce que vous faites. " (Le Coran, Sourate Al-Maidah (La table servie), 5 :8)

De nombreuses théories circulent sur l'ignoble attaque terroriste de Mumbai. L'opinion dominante, sur la base de ce qui est suggéré par les médias, c'est qu’elle serait l’oeuvre du redoutable groupe terroriste islamiste Lashkar-e-Tayyeba, basé au Pakistan, et qui, depuis qu'il a été officiellement interdit par le gouvernement pakistanais il y a quelques années, a adopté le nom de Jamaat-ud Dawah. Cela pourrait bien être le cas, car le Lashkar a été responsable de nombreux attentats terroristes ces dernières années, en particulier au Cachemire.
Le Lashkar est l'aile militaire du Markaz Dawat wal Irshad, une structure animée par une section pakistanaise de l'Ahl-e-Hadith, un groupe proche des wahhabites saoudiens. Il a son QG à Muridke dans le district de Gujranwala dans le Pendjab pakistanais. Le Markaz a été créé en 1986 par deux professeurs d'université pakistanais, Muhammad Hafiz Saeed et Zafar Iqbal. Ils étaient assistés par Abdullah Azam, un proche collaborateur d'Oussama bin Laden, qui était alors associé à l'Université islamique internationale d'Islamabad. Les fonds pour la mise en place de l’organisation seraient provenus de la redoutable agence de services secrets pakistanaise, l'Inter Services Intelligence (ISI).
Il est donc clair que depuis sa création, le Lashkar a le soutien de l’establishment pakistanais. Le Lashkar a commencé comme organisation paramilitaire de formation de combattants contre les Soviétiques en Afghanistan. Il a rapidement établi des dizaines de camps à travers le Pakistan et l'Afghanistan à cette fin. Les militants produits dans ces centres ont joué un rôle majeur dans des luttes armées, d'abord en Afghanistan, puis en Bosnie, en Tchétchénie, au Kosovo, dans le sud des Philippines et au Cachemire.
Comme d'autres groupes islamistes radicaux, le Lashkar voit l'islam comme un système global. Il considère l'islam comme régissant tous les aspects de la vie tant personnelle que collective, sous la forme de la charia. Il insiste sur le fait qu’un «État islamique» est nécessaire pour la mise en place d'un système islamique, par l’imposition de la charia. Comme le site web officiel du Lashkar le déclare, si un tel État devait être mis en place et si tous les musulmans vivaient dans la stricte obédience des «lois fixées par Allah », « ils seraient en mesure de contrôler le monde entier et d'exercer leur suprématie ».
Et pour cela, ainsi que de pour répondre à l'oppression que subissent selon lui les musulmans dans de nombreuses régions du monde, il insiste sur le fait que tous les musulmans doivent s’engager dans le jihad armé. Le jihad armé doit se poursuivre, déclare le site Web, « jusqu'à ce que l'Islam, comme mode de vie, domine le monde entier et jusqu'à ce que la loi d'Allah soit appliquée partout dans le monde.»
La question du jihad armé traverse les écrits et déclarations du Lashkar et est, en fait, le thème principal de son discours. En effet, sa compréhension de l'islam peut être vue comme étant presque entièrement déterminée par cette préoccupation, tant et si bien que sa lecture de l'islam semble être un produit de son propre projet politique, qui revient effectivement à assimiler l'islam et la terreur. Étant né à la suite de la guerre en Afghanistan, la guerre est devenue la raison d'être même du Lashkar, et son développement ultérieur a été presque entièrement déterminé par cette préoccupation. Les contours de son cadre idéologique sont construits de telle manière que le thème du jihad armé apparaît comme l'élément central de son projet.
Dans les écrits et les discours des porte-parole du Lashkar le jihad apparaît comme un conflit violent (qital) mené contre les «mécréants» qui sont censés être responsables de l'oppression des musulmans. En effet, le Lashkar projette le jihad comme l’un des principes fondamentaux de l'Islam, bien qu’il n'ait pas été traditionnellement inclus dans les «cinq piliers» de la foi. Ainsi, son site web affirme qu’«L’accent est tellement mis sur ce sujet que certains commentateurs et spécialistes du Coran ont fait remarquer que le thème du Coran est le jihad». En outre, on peut lire dans une déclaration du Lashkar : «Il existe un consensus d'opinion entre les chercheurs sur le Coran qu'aucune autre action n’a été expliquée de manière aussi détaillée que le jihad ».
Dans le discours du Lashkar, le jihad contre les non-musulmans est présenté comme un devoir religieux obligatoire pour tous les musulmans d'aujourd'hui. Ainsi, le site Web du Lashkar affirme qu’un musulman qui n’a «jamais eu l'intention de lutter contre les infidèles [...] n'est pas dépourvu d'hypocrisie». Les Musulmans qui ont la capacité de participer ou d’aider au jihad, mais ne le font pas, «vivent dans le péché». Il n'est donc pas étonnant que le Lashkar dénonce tous les musulmans qui ne sont pas d'accord avec sa version pernicieuse et grossièrement déformée de l'islam et de sa mauvaise interprétation du jihad - soufis, chiites, Barelvis* et autres - comme des «déviants» ou des gens extérieurs à l'islam ou même des alliés des « forces anti-islamiques ».
Le Lashkar promet à ses militants qu'ils seront grandement récompensés, à la fois dans ce monde et dans l'au-delà, s’ils s’engagent activement dans la voie du jihad. Non seulement ils auront une place garantie au ciel, mais ils seront aussi «honorés dans ce monde », car le jihad, selon lui, est aussi «la manière de résoudre les problèmes financiers et politiques».Aussi bizarre que cela puisse paraître, le Markaz se considère comme engagé dans un djihad contre les forces «mécréantes», n’hésitant pas à faire de la conquête du monde entier son objectif. Comme Nazir Ahmed, chargé des relations publiques du Lashkar, l’a déclaré une fois, par le biais du soi-disant jihad que le Lashkar a lancé, «l'islam sera appelé à dominer le monde entier». Cette guerre mondiale est considérée comme une solution à tous les maux et à l'oppression subis par tous les musulmans, et il est affirmé que « si nous voulons vivre dans l'honneur et la dignité, alors nous devons revenir au jihad ».
Par le biais du jihad, proclame le site web du Lashkar : « l'islam aura la suprématie dans le monde ». Dans le discours du Lashkar, son soi-disant jihad contre l'Inde est considéré comme rien de moins qu'une guerre entre deux idéologies opposées: l'islam, d'une part, et l'hindouisme, de l'autre. Il met tous les Hindous dans le même sac, comme «ennemis de l'islam». Ainsi, Hafiz Saeed Mohammed, chef du Lashkar, déclare: «En fait, l'Hindou est un ennemi exécrable et la bonne façon de traiter avec lui est celle adoptée par nos ancêtres, qui les a écrasés par la force. Nous devons faire la même chose ».

L'Inde est un objectif majeur pour les terroristes du Lashkar. Selon Hafiz Mohammed Saeed, «Le jihad ne concerne pas seulement le Cachemire. Il englobe toute l'Inde ». Ainsi, le Lashkar voit son jihad comme allant bien au-delà des frontières du Cachemire pour s’étendre à toute l'Inde. Son objectif final, dit-il, est d'étendre le contrôle des musulmans sur ce qui est considéré comme ayant été autrefois territoire musulman, et, par conséquent, à être ramené sous domination musulmane, la création de ce que le Lashkar appelle «le Grand Pakistan par le biais du jihad ».
Ainsi, à un rassemblement monstre de supporters du Lashkar en novembre 1999, Hafiz Mohammed Saeed lança : «Aujourd'hui je vous annonce la dissolution de l'Inde, Inchallah. Nous ne prendrons aucun repos jusqu'à ce que l'ensemble de l'Inde soit dissous dans le Pakistan ». Le Lashkar, selon les médias, a tenté de gagner du soutien parmi les musulmans de l'Inde, et il est possible qu'il ait réussi à en recruter quelques-uns. Si tel est le cas, il a probablement été aidé par la vague de pogroms meurtriers anti-musulmans d’inspiration hindutva** dans tout le pays, souvent encouragés par des institutions de l'État, qui ont coûté la vie à plusieurs milliers d’innocents.
Le fait qu’aucun semblant de justice n’a été rendu dans ces affaires et que l'État n'a pris aucune mesure pour juguler le terrorisme hindutva a accru le profond découragement et le désespoir parmi de nombreux musulmans indiens. Cela pourrait être utilisé par les groupes terroristes islamistes, comme le Lashkar, pour promouvoir leur propre ordre du jour. De toute évidence, donc, afin de lutter contre la grave menace posée par les groupes terroristes tels que le Lashkar, l'État indien doit s'attaquer à la menace de la terreur hindutva ainsi, qui a maintenant pris la forme d’un véritable fascisme. Les deux formes de terrorisme se nourrissent mutuellement, et l’une ne peut être maîtrisée sans s’en prendre à l’autre.Heureusement, et malgré le déni de justice qu’ils vivent, la grande majorité des musulmans indiens ont refusé de tomber dans le piège du Lashkar.
La vague de conférences contre le terrorisme qui ont récemment été organisées par d'importants groupes musulmans indiens est la preuve du fait qu'ils considèrent la compréhension pervertie de l’Islam du Lashkar comme totalement anti-islamique et comme une perversion de leur foi. Ces voix devraient être promues d'urgence, car elles pourraient bien être le plus efficace antidote à la propagande du Lashkar. De nombreux érudits musulmans indiens que je connais et auxquels j’ai parlé insistent sur le fait que la dénonciation par le Lashkar de tous les non-musulmans comme des «ennemis de l'islam» fomente la haine à l'égard des hindous et de l'Inde et que leur compréhension du jihad est une déformation des enseignements de l'Islam. Ils critiquent résolument son appel en faveur d'un califat universel comme une vue de l’esprit insensée.
Et ils sont unanimes pour dire que, loin de servir la cause de la foi qu'ils prétendent épouser, des groupes comme le Lashkar ont causé les plus odieux dommages à l'islam, et sont à blâmer, dans une très large mesure, pour la montée de l'islamophobie au niveau mondial. En même temps que le Lashkar a été suspecté d'être à l’origine des récents attentats à Mumbai, d'autres questions se posent dans certains milieux.
Le fait significatif que Hemant Karkare, le courageux chef de l’ATS (Brigade antiterroriste de la police de Mumbai) qui a été tué dans l'attaque terroriste, avait enquêté sur le rôle groupes terroristes hindutva dans l’ attentat de Malegaon[une bombe dans une mosquée qui a fait 25 morts et 125 blessés le 8 septembre 2006 ; plusieurs officiers de l’armée indienne ont été arrêtés, suspectés d’être à l’origine de l’attentat, dont le lieutenan-colonel Srikant Prasad Purohit, NdT] et ailleurs et qu’il avait reçu des menaces à cause de cela n’est pas passé inaperçu. Ni non plus le fait que l’attaque de Mumbai s'est passée peu de temps après que des révélations troublantes avaient commencé à filtrer sur le rôle de militants hindutva dans des attentats terroristes dans diverses régions de l'Inde.
Que l'attaque de Mumbai ait permis de mettre totalement de côté la question du terrorisme hindutva est aussi significatif. Et puis, il y a la piste israélienne évoquée par certains. Ainsi, le tabloïd à grande diffusion de Mumbai Mid-Day, a titré un article sur un bâtiment où de nombreux militants se terraient : «Attaque de Mumbai: la Nariman House,centre des terroristes ? » On peut y lire :
« Le rôle que la Nariman House est venue à jouer dans tout ce drame de l’attaque est une énigme. La nuit dernière, les résidents ont commandé près de 100 kilos de viande et autres denrées alimentaires, suffisamment pour nourrir une armée ou un groupe de gens pendant vingt jours. Peu de temps après, les dix curieux militants ont pénétré dans la maison, ce qui indique que la nourriture et la viande avaient été commandés en vue de leur visite, a ajouté un autre flic.
« L'un des militants a appelé aujourd’hui une chaîne de télévision et a exprimé ses exigences, mais, fait intéressant, quand on lui a demandé où ils se terraient, il a déclaré qu’ils étaient dans la Nariman House, qui appartient à des Israéliens, où se trouvaient six d'entre eux », a dit un des flics chargés de l’enquête. Depuis le matin, il y a eu des échanges de coups de feu et les militants semblent bien équipés pour contrer les tirs des flics. On se demande [si] ils ont l'appui des résidents, a dit Ramrao Shanker. »
Une main du Mossad et d’Israël dans cette affaire peut sembler tirée par les cheveux à certains mais pas à d’autres, qui rappellent le rôle d’agents israéliens dans la déstabilisation d’un grand nombre de pays, ainsi que la possibilité qu’ils opèrent via certains mouvements islamistes radicaux, comme ce groupe au Yémen, baptisé « Jihad islamique », qui a revendiqué l'attentat contre l'ambassade US à Sanaa, et qui aurait des liens étroits avec les renseignements israéliens. Certains ont posé la question de savoir si le Mossad ou même la CIA ne pourraient pas être en train de pousser au terrorisme, directement ou autrement, des jeunes musulmans désabusés en Inde, au Pakistan ou ailleurs, en jouant sur les griefs des musulmans, en opérant par le biais de groupes islamistes existants ou en en créant de nouveaux pour de telles opérations.
Si cette accusation est vraie, même si elle reste à établir avec certitude, l'objectif pourrait être de radicaliser encore plus des musulmans afin de fournir de plus amples prétextes pour des attaques US et israéliennes contre l'Islam et les pays musulmans. Le fait que la CIA pendant des années a été en contact très étroit avec l'ISI pakistanaise et les groupes islamistes radicaux au Pakistan, est également évoqué à cet égard. Le rôle possible de ces organismes étrangers dans les attaques terroristes que l'Inde a connu ces dernières années pour alimenter la haine anti-musulmane et affaiblir l'Inde fait également l’objet de spéculations dans certains milieux. Ces allégations doivent faire l’objet d’enquêtes approfondies.
Mais le fait est qu'il semble tout à fait dans l'intérêt de l’establishment israélien et des cercles de pouvoir US de créer l'instabilité en Inde, d’alimenter l’hostilité entre Hindous et Musulmans, au point même de conduire l'Inde et le Pakistan à la guerre, et ainsi attirer encore plus l’Inde dans l'étreinte mortelle des sionistes et les impérialistes US. En d'autres termes, indépendamment de qui est derrière les attaques meurtrières de Mumbai, celles-ci semblent convenir aux intérêts politiques et aux agendas de forces politiques multiples et également pernicieuses – radicaux hindous et musulmans, mus par la haine et par une vision manichéenne du monde,mais aussi puissances impérialistes, qui semblent utiliser ces attaques comme un moyen de pousser l'Inde encore plus dans son amok suicidaire.
NdT
* Les Barelvis constituent une importante confrérie parmi les musulmans d’Inde, du Pakistan, du Bangla Desh, d’Afrique du Sud et du Royaume-Uni. Ce sont des soufis sunnites, généralement de rite hanéfite, disciples de Ahmed Raza Khan, né en 1856 à Bareilly, dans le Rohilkhand (aujourd’hui l’Uttar Pradesh). Une de ses thèses les plus pittoresques : « c’est le soleil qui tourne autour de la terre et non la terre qui tourne autour du soleil ». Les barelvis sont en conflit ouvert avec les wahhabites et les deobandis, auxquels se rattachent généralement les talibans afghans.
** Hindutva : hindouïté ou indianité , mot créé par Vinayak Damodar Savarkar dans son pamphlet paru en 1923, Hindutva : qui est hindou ? Ce mot désigne aujourd’hui l’ensemble des formations politiques et paramiltaires de droite qui se revendiquent comme nationalistes hndoues et sont regroupées dans le Sangh Parivar (la famille d’associations).
Source :
Mumbai Under Siege
Article original publié le 29/11/2008
Sur l’auteur
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Versione italiana Mumbai sotto assedio

Boaventura de Sousa Santos: la Bolivie, laboratoire de la démodiversité

par Wilson GARCÍA MÉRIDA
Photos Ceadesc

“Expérimentalisme constitutionnel”, “démodiversité”, “écologie du savoir” : ce sont des concepts que le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos enseigne à ses élèves des universités de Coimbra (Portugal) et de Warwick (Angleterre), à la chaire de Sociologie du Droit. Cette nouvelle épistémologie est inspirée des processus constitutionnels complexes que plusieurs pays d’Amérique Latine ont mis en marche, et plus particulièrement la Bolivie, que Sousa Santos considère comme un laboratoire expérimental vers lequel le monde entier a les yeux tournés. Il est récemment venu à Cochabamba pour donner un cours magistral à des leaders indigènes andins, et avec Jorge Komadina et Gustavo Soto, intellectuels de premier plan de Cochabamba, chercheurs au Centre d’Etudes Appliquées aux Droits Economiques, Sociaux et Culturels (Ceadesc), nous avons mené cette discussion, que nous partageons avec les lecteurs de Tlaxcala.



Le sociologue portugais partage sa vision des choses avec Jorge Komadina, Gustavo Soto et Wilson García Mérida au sujet de « l’expérimentalisme constitutionnel ».


Jorge Komadina Rimassa (JKR).- Le concept d’État plurinational dans la nouvelle constitution bolivienne semble être l’un des concepts mais aussi l’une des lignes de fuite les plus remarquables dans ce processus où l’on constate d’importantes inflexions par rapport à l’État-nation ; il y aura vraisemblablement des autonomies indigènes avec un pouvoir de décision, mais la formation des pouvoirs publics et l’idée de l’Etat continueront à être unitaires. Il s’agit, semble-t-il, d’une contradiction entre les termes : nous sommes plurinationaux mais nous sommes aussi unitaires. Il y a, chez les Boliviens en général, ainsi que dans le mouvement indigène et dans les mouvements sociaux, une fétichisation de la notion d’unité nationale, d’unité de l’État. Nous avons des pouvoirs autonomes indigènes assez circonscrits et petits, avec un important pouvoir de décision, mais le reste du pays, le reste des institutions publiques, continuent à fonctionner sur le mode représentatif libéral …


Wilson García Mérida (WGM).- J’ajouterai à cette question que soulève Jorge Komadina que l’on ne voit pas dans la nouvelle constitution la possibilité d’une profonde et nécessaire réorganisation territoriale qui rendrait possible un développement efficace des gouvernements autonomes indigènes par exemple. On reste dans le système départemental, je dirai néocolonial, sur lequel on a fondé cet État national en 1825…


Boaventura de Sousa Santos (BSS).- La plurinationalité est réellement très importante, et comme elle est très importante c’est un processus à long terme. Nous ne devons pas imaginer que c’est un processus qui va s’achever dans quatre, cinq ou dix ans. Il prendra beaucoup plus de temps, car la plurinationalité est aussi interculturalité, ce qui est reconnu dans le nouveau texte constitutionnel ; et c’est une question de culture. L’économie, la politique sont monoculturelles et la transformation, y compris territoriale, viendra de l’interculturalité, c’est-à-dire du plurinational. C’est là que se trouve la possibilité d’une nouvelle hégémonie démocratique. L’actuel État moderne est monoculturel ; il porte avec lui une culture administrative, une culture politique qui ne pourront être remplacées qu’au moyen d’une stratégie très créative des mouvements sociaux et ce sera un changement à long terme. Ici en Bolivie, il s’agit surtout de tirer profit des espaces majeurs qui sont disponibles. Par exemple, le régime électoral ou la Loi cadre des Autonomies seront très importants. Il sera très important que les autonomies indigènes montrent leur capacité à gouverner et à avoir leurs propres règles de prise de décisions et qu’elles montrent au pays qu’elles sont capables de le faire...


WGM).- Dans un cadre fédéral ou unitaire?


BSS).- Il y a des pays qui ont des autonomies considérables et qui ne sont pas fédéraux ; c’est le cas de l’Espagne. Cet aspect me semble un détail à l’heure actuelle. Ce qui est important c’est que ce qui est uni doit être divers. Le vrai problème, c’est la manière dont la culture de la plurinationalité peut être rendue endogène par l’administration publique. Et là entrent en jeu des institutions qui à mon avis seront cruciales. Par exemple le Tribunal Constitutionnel Plurinational, qui devra résoudre des contradictions évidentes qu’il y a dans la nouvelle constitution ; et il y aura encore plus de contradictions dans la législation ordinaire et naturellement il y aura des actions en justice, car la constitution est d’application directe [sans l’intermédiaire de lois ou de décrets d’application , NdT]. Certains ne manqueront pas de déposer des recours en inconstitutionnalité, c’est pourquoi la façon dont sera constitué le Tribunal Constitutionnel Plurinational est très importante (et cela me préoccupe beaucoup), car les recours en inconstitutionnalité peuvent être une manière de détruire la plurinationalité.



Boaventura de Sousa propose d’appliquer les futures lois « plurinationales » pas à pas, afin d’éviter le retour de la violence en Bolivie.



Gustavo Soto Santiesteban (GSS).- Dans ta présentation du processus bolivien, que tu situes dans le cadre de ta théorie de « l’Expérimentalisme constitutionnel », tu parles de la « Constitution 2 », d’une deuxième étape dans ce processus, qui partirait du référendum de janvier et viendra alors l’heure d’appliquer le nouveau texte. C’est à ce moment-là que surgiront les contradictions que tu pressens. Je vois pour ma part dans cette étape un risque terrible, celui de la fragmentation de la grande force sociale mobilisée, lorsque les recours liés aux réglementations constitutionnelles seront abordés secteur par secteur.


BSS).- Cette étape du processus sera réellement très complexe. On a calculé qu’au moins une centaine de lois importantes devront être approuvées, certaines rapidement, d’autres plus tard ; ce stade dépendra beaucoup de la conjoncture politique. Il faudra faire preuve de beaucoup de patience dans les débats et l’apport d’un savoir technique, qui sache exprimer la créativité d’un processus de « démodiversité », sera fondamental. Les gens ne comprennent pas les détails des documents et pour cette raison il pourra y avoir une période de luttes et de dissensions dans le camp populaire, exactement pour des intérêts distincts. Mais il y a le mouvement indigène, qui est un mouvement moteur en ce moment, et dans toute alliance qui pourra être nouée on doit placer au premier plan un principe fondamental qui est pour moi au-dessus de toutes les lois et qui est l’idée de la plurinationalité. Aucune des cent lois qui devront être approuvées ne devra trahir le principe de la plurinationalité. C’est sur cette base que les mouvements sociaux et plus spécialement le mouvement indigène devront créer des articulations unitaires pour éviter la fragmentation sectorielle et la division, ce qui sans doute serait mis à profit par les forces opposées au changement.


JKR).- Mais comment peut-on avancer dans ce processus pour rendre effective cette idée de la plurinationalité, pour qu’elle ne soit pas simplement une politique culturelle, juste emblématique, avec quelques mots en quechua dans le texte constitutionnel, mais pour qu’elle entraîne effectivement une transformation radicale de la forme actuelle d’État-nation sous laquelle le capitalisme est né ? Il ne fait pas de doute, en effet, que le type d’État-nation, monoculturel comme tu le définis, est lié au capitalisme…


GSS).- Au sujet de ce que Jorge expose, nous ne savons pas clairement quelle est la nouvelle proposition économique de ce projet de changement. Dans quelle mesure la crise générale de la globalisation (je ne dis pas du capitalisme, car la Chine est en embuscade) influe-t-elle dans les processus que nous sommes en train de vivre ? Comment articules-tu cet aspect avec le reste ?


BSS.- Dans les trente dernières années, nous avons assisté à la dévastation de la créativité économique dans le monde ; à partir des années 80, on a imposé l’idée qu’il n’y avait pas d’alternative au néolibéralisme et la pensée de gauche s’est laissée endormir par cette idéologie unique et a cessé de réfléchir à une alternative économique. Lorsque, en août et septembre 2008, le néolibéralisme économique se suicide, il n’est pas mis en déroute ; cette chute du système au cœur de l’empire n’est pas nécessairement à mettre au crédit des mouvements sociaux, bien qu’ils l’aient annoncée, surtout sur ce continent à travers la résistance contre la ZLEA [Zone de libre-échange des Amériques, ALCA en espagnol, FTAA en anglais, NdT] ; mais c’est de l’intérieur du système que s’est révélée l’essence auto-destructrice du néolibéralisme qui a fleuri dans les années 80 après la chute du Mur de Berlin.


Lorsque le monde socialiste s’est effondré, une certaine gauche pensait que la social-démocratie serait une grande alternative avec ce discours des droits sociaux et économiques dans les cadres législatifs ; mais ce qui est arrivé, ça a été fut une intensification de politiques économiques à l’encontre des droits des travailleurs, la privatisation de la sécurité sociale, etc. Mais ce mouvement est aussi entré en crise et maintenant le capitalisme, comme toujours dans ces situations, essaie de se sauver par la voie du suicide. Mais il n’y a pas d’alternative concrète, propre aux mouvements sociaux. Maintenant, les USA se transforment en un pays qui nationalise les sociétés de crédit hypothécaire, rachète les banques, met en place tout le protectionnisme que d’autres pays ont toujours voulu mais n’ont jamais pu mettre en place. Par exemple ton pays, la Bolivie, ne peut pas subventionner son industrie ; mais le Congrès US vient de voter une loi importante de subventions à toute l’industrie automobile…


WGM).- Peut-on dire que ceci est un symptôme de crise terminale ?


BSS).- Je ne le pense pas. Je pense que la gauche a trop rêvé aux crises terminales. Le capitalisme poursuit sa route mais il y a un changement très important dans le cadre du capitalisme lui-même, et il n’y a pas d’alternative en vue. Dans les constitutions émergentes, de la Bolivie et de l’Équateur par exemple, il y a les économies mixtes, populaires, communautaires, coopératives, mais dans un cadre qui est encore capitaliste, plus humain, qui ne pourrait pas forcément conduire au socialisme ; bien que ce qui est clair, comme nous le voyons dans la nouvelle constitution bolivienne, c’est que l’État acquiert une présence plus forte pour réguler l’économie dans le sens de l’intérêt national.



WGM).- Sans nier les avancées importantes du processus bolivien, avec tous les risques que vous signalez, il ne manque pas d’y avoir des craintes comme cette tendance au monopartisme ou à un régime « partidocratique » qui tend à reproduire toutes les tares prébendaires et autoritaires du système traditionnel des partis. Ne croyez-vous pas que cela pourrait affaiblir et écraser une société civile qui est le principal protagoniste de ce processus ?


BSS.- Je ne crains pas beaucoup l’émergence d’une partidocratie en Bolivie, pour une raison simple : c’est l’un des pays du continent qui a le plus d’organisation sociale et directe. On le voit dans le mouvement indigène, où il y a des différences et où, malgré la solidarité autour des changements en cours et la conviction unificatrice que ce processus doit être irréversible, il y a une distance critique vis-à-vis du gouvernement. Je ne crois pas qu’il y ait un risque que le parti puisse accumuler trop de pouvoir et s’approprier le processus…


WGM).- Vous y mettez votre main au feu ?


BSS).- Je ne mets la main au feu pour aucun parti. Mais je pense que la démocratie représentative ne se fait pas sans partis et il n’y a aucun danger d’un parti unique. La garantie, c’est la forteresse autonome du mouvement indigène et des mouvements sociaux. Ce qu’il faut certes analyser, c’est la nécessité de renforcer les mécanismes de consultation, à travers une Loi de Consultation très bien faite. Il y a une tendance à minimiser les mécanismes de consultation. Par exemple, on ne consulte pas les indigènes sur les méthodes de consultation et il ne peut pas en être ainsi, cela affaiblit le principe majeur de la plurinationalité.



Des leaders indigènes se plaignent de ce que le gouvernement ne les consulte pas de façon appropriée et le théoricien de la « démodiversité » appuie cette récrimination.




GSS.- La Déclaration de l’Onu fixe des seuils minimaux pour les droits des peuples indigènes. Mais que se passe-t-il quand ces droits sont simplement déclaratifs ? La plurinationalité peut être absolument décorative quand on voit que, dans les faits, des gouvernements progressistes, sous la pression de l’économie, des multinationales et des intérêts de l’industrie extractive, se voient obligés de passer par dessus les longs processus de consultation et que l’on ne parvient pas à ce minimum de droits consacrés par l’Onu, que, dans l’élaboration de concepts avec les communautés, on ne respecte pas les rythmes culturels qui leur sont propres, quand on se situe dans un temps distinct du temps de l’économie et de l’investissement minier ou pétrolier. Alors on se trouve devant le paradoxe que des gouvernements progressistes en arrivent en quelque sorte à manipuler la logique de la consultation, comme ils l’ont déjà fait en Équateur et en Bolivie. Le poids de l’économie face à tous ces rêves de construire un changement social est si fort que le gouvernement indigène d’Evo Morales lui-même va se voir obligé, du fait des pressions de l’industrie extractive, à passer par-dessus les processus de consultation réels. Tu as beaucoup parlé de la Bolivie comme d’un grand laboratoire où nous sommes tous en train d’apprendre. Et je pense que c’est dans les territoires indigènes que nous allons mettre à l’épreuve de nombreuse utopies, peut-être en rejeter certaines, en apprenant. En ce sens, je vois un horizon très intéressant dans l’application concrète des autonomies, et je crois aussi que là réside le prochain défi des années à venir, car, finalement, comment allons-nous nous convaincre que ce mot, plurinational, n’est pas la destruction d’un pays mais la consolidation d’une diversité d’expériences ? Cette plurinationalité doit donner lieu à de multiples modèles économiques et de vie…


BSS.- Les contradictions que je vois dans ce processus ont ces caractéristiques, tout au moins les grands traits. D’ores et déjà le gouvernement bolivien dans les prochaines années va se trouver pris entre deux pressions, celle d’en haut, de l’État, des engagements internationaux, et celle d’en bas. C’est là qu’il faudra qu’il y ait une recomposition du mouvement populaire qui a déjà l’arme de la Constitution. Il faut développer une capacité, surtout au niveau local, infra-national, à exercer une très forte pression sur les divers modèles de développement qui se trouvent dans la nouvelle constitution. On n’a pas de modèle défini, mais on a une constitution, où sont légitimées toutes les voies possibles. D’où la nécessité d’une bonne Loi de Consultation et on va avoir besoin d’un peu de patience indigène car nous nous trouvons réellement dans un véritable processus d’expérimentation constitutionnelle. Cette constitution deviendra organique avec les changements qui seront fonction des rapports de forces ; certaines choses seront peut-être irréalisables, nous ne le savons pas encore. C’est pour cela que j’ai proposé aux représentants du gouvernement que certaines lois importantes ne soient pas appliquées d’un seul coup dans tout le pays…


JKR).- À géométrie variable…


BSS).- Pas seulement à géométrie variable. Par exemple, si l’on a un modèle d’autonomies, nous allons l’appliquer pendant un an dans seulement un Département ou une région du pays et à la fin de l’année on évaluera comment cela a fonctionné. Expérimenter et voir les erreurs pour les corriger démocratiquement. La façon dont on va constituer la Commission d’Évaluation sera importante. L’important est d’avancer sans diviser le pays, car l’échec du processus bolivien serait un échec continental…



Un sociologue des urgences


Boaventura de Sousa Santos (Coimbra, 15 novembre 1940) est docteur en Sociologie du Droit de l’Université de Yale et professeur titulaire de la Faculté d’Economie de l’Université de Coimbra. Il dirige le Centre d’Etudes Sociales et le Centre de Documentation « 25 avril » de cette même université. Professeur visitant à l’Université de Warwick, au Royaume-Uni. Il est actuellement l’un des principaux intellectuels dans le domaine des sciences sociales, internationalement reconnu, et il est très populaire au Brésil, en particulier, depuis sa participation à plusieurs éditions du Forum Social Mondial à Porto Alegre. Il est l’un des universitaires et chercheurs les plus importants dans le domaine de la sociologie juridique au niveau mondial.


Ses écrits sont consacrés au développement d’une « Sociologie des urgences » qui, d’après lui, s’efforce de mettre en valeur les gammes les plus variées d’expériences humaines, s’opposant à une « sociologie des absences », responsable d’un « gaspillage de l'expérience ». Il y a, dans ses ouvrages et dans ses textes, à la fois un héritage contractualiste bien marqué et une recherche de l’organisation de contrats sociaux qui soient véritablement capables de représenter des valeurs universelles.


L’une de ses préoccupations est d’approcher la science du “sens commun” en vue d’élargir l’accès à la connaissance.


Défenseur de l’idée selon laquelle des mouvements sociaux et civiques forts sont essentiels pour le contrôle démocratique de la société et l’établissement de formes de démocratie participative, il a été l’inspirateur et membre fondateur en 1996 de l’Association Civique Pro Urbe (Coimbra).


Sa trajectoire récente est marquée par la proximité avec les mouvements organisateurs et participants du Forum Social Mondial et par sa participation et la coordination d’une œuvre collective de recherche intitulée « Réinventer l’Emancipation Sociale : Pour de Nouveaux Manifestes ».

Source : Boaventura de Sousa Santos: Bolivia, el Laboratorio de la Demodiversidad

Article original publié le 25/11/2008

Sur l’auteur

TTraduit par Philippe Cazal et révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala

lundi 1 décembre 2008

Gaza, c’est ça

par Amira Hass
Quand ce n’est pas une coupure d'électricité qui laisse des quartiers entiers dans l'obscurité, c'est l'eau qui n'arrive pas en haut des étages ou la bouteille de gaz butane qui se termine. Si tu as un générateur électrique, une de ses petites pièces mécaniques ne tardera pas à se casser de façon irréparable parce qu’avant-même que ne commence le blocus de trois semaines, Israël avait interdit l'entrée dans la bande de toute pièce de rechange pour voitures, machines et appareils électroménagers.
Et si, de quelque manière que ce soit, tu obtiens l'argent pour acheter un des générateurs passés en contrebande à travers le tunnel (leur prix a doublé ou triplé au cours du le dernier mois), c’est au prix de ne pas pouvoir payer le radiateur (pas électrique, bien sûr), les cours d'anglais, les vêtements pour les enfants et les visites chez le médecin.
Gaza c’est cela, en novembre 2008. Gaza, ce sont les magasins vides de l'Agence de Nations Unies pour les réfugiés et ce sont aussi les agriculteurs qui ont semé et arrosé leurs tomates, leurs goyaves et leurs fraises qu’ils ne peuvent pas commercialiser hors de la bande parce qu'Israël l'interdit. Gaza, c’est aussi le calme avec lequel les gens acceptent l'obscurité soudaine et les plaisanteries sur le peu de nourriture qui reste à gaspiller dans le réfrigérateur.
Gaza, c’est la capacité de raconter des blagues dans toute situation, et l'insulte brûlante de ne pas avoir d'eau courante durant trois ou quatre jours. Et malgré cela, les enfants vont propres et correctement habillés à l’école.
Gaza, c’est la longue rue Nasser, qui est fermée à la circulation depuis plus d’un an. L'asphalte est usé, criblé de nids de poules et couvert de monticules de sable. Lorsqu'Israël avait interdit l'entrée de matériel de construction et des matières premières dans la bande, les travaux de rénovation ont été interrompus dans cette artère publique, principal accès aux trois hôpitaux, qui sont toujours sous la menace d'une défaillance du matériel médical si une pièce cesse de fonctionner.
Mais Gaza, ce sont aussi les parents qui n’ont pas peur de laisser leurs enfants seuls à la maison, ou leur permettre d'aller jouer sur un terrain de jeu loin de la maison ou d’aller seuls visiter leur grand-mère dans le camp de réfugiés de Jabaliya (dans les rues parallèles à la rue Nasser).
Gaza, ce sont les rapports sur des attaques de policiers contre des sympathisants du Fatah à l'université. Gaza, c'est aussi la fermeture d'un restaurant, encore par la police, parce que ses propriétaires n'ont pas informé suffisamment à l’avance qu’un symposium y serait organisé par un centre de recherche associé aux autorités de Ramallah, auquel participaient des orateurs du Hamas.
Gaza, c’est l’enseignant qui oblige les filles à se couvrir la tête au collège, bien que des hauts responsables soutiennent que ce n'est pas la politique du ministère de l'éducation. Gaza, c’est l’exagération et les rumeurs, c’est aussi l’information venant des prisonniers du Fatah sur les caméras installées dans les commissariats pour assurer que les interrogatoires se réalisent dans les limites légales. C'est aussi la surprise quand la police du Hamas restitue les objets volés, avant-même que la plainte pour vol ait été déposée.
Gaza, c’est le sentiment des sympathisants du Fatah que le pouvoir leur a été volé et leur peur face au système de sécurité, et la confiance en soi du Hamas. Ce sont les comparaisons faites avec les méthodes d'intimidation à l'époque de Yasser Arafat et l'échange d'information sur la suppression des activités du Hamas en Cisjordanie
Gaza, c’est la colère de tout le monde, y compris des membres du Fatah, devant ce qui apparaît comme un abandon de la bande par Ramallah et son indifférence délibérée au sort de ses habitants.
Gaza, ce sont des gens qui rêvent de partir et des gens qui sont partis étudier ou travailler il y a des années et à qui elle manque. Gaza, c’est la personne qui ne peut pas revenir auprès de sa famille parce que, même si elle trouvait une faille par laquelle elle pourrait traverser la frontière fermée par Israël, elle serait prisonnière à l’intérieur et devrait complètement renoncer à sa liberté de mouvement et de choix.
Ici tout est très intense.
« Nous mesurons nos vies en minutes, pas en jours ni en semaines », dit un sympathisant du Fatah. Sa vie est bouleversée depuis juin 2007 et chaque jour, elle est perturbée par la rupture politique. Il se référait à des sympathisants du Fatah comme lui, convaincu que les gens du Hamas en Cisjordanie « mesurent aussi leur vie en minutes ».
Mais sa description vaut également pour tous les autres. Les changements sont tellement soudains, tellement violents, tellement vertigineux et tellement fréquents que personne ne peut les contrôler, qu'il s'agisse de politique de haut niveau ou de l'heure à laquelle il faut faire la lessive.
Gaza , ce sont des gens qui tentent constamment de se cramponner à une vie normale, même si Israël les accable de conditions d’enfermement anormales, les isole du reste du monde et provoque une détérioration telle qu’ils sont réduits à un état humiliant de dépendance de la charité internationale.
Source :
This is Gaza
Article original publié le 27/11/2008
Sur l’auteure
Traduit par Esteban G. et révisé par Fausto Giudice,Tlaxcala