vendredi 13 janvier 2012

2011-2012: C’est la pauvreté qui a généré la crise et non pas l’inverse

par Saul Leblon
Journaliste brésilien, São Paulo.

Original: 2011-2012: Foi a pobreza que gerou a crise, não o inverso
Traduit par  Pedro da Nóbrega, Tlaxcala

Rallonger la journée de travail, sans contrepartie de rémunération, voilà la contribution qu’offrent au monde le Portugal et l’Espagne en cette fin d’année 2011. Une alternative néolibérale à la crise du néolibéralisme. Plutôt que de la qualifier d’excroissance conservatrice, il serait peut-être plus juste d’accorder à Passos Coelho et Mariano Rajoy [chefs des gouvernements portugais et espagnol, ndt] le bénéfice de la cohérence. Ces dirigeants ibériques se limitent à radicaliser les recettes à l’origine de la crise mondiale, consistant, entre autres fondamentaux, en trois décennies de pression sur les revenus du travail dans les principales économies des pays riches, associées à une multitude de cadeaux fiscaux ayant permis aux plus riches de faire bombance.
Pour clarifier les choses : ce n’est pas la crise qui a généré l’austérité et la pauvreté qui ravagent la planète, mais ce sont justement l’austérité et les inégalités néolibérales qui ont conduit à cette situation explosive, aggravée aujourd’hui par des hommes de droite zélés, qui rajoutent une dose de poison. L’ordre des priorités pèse à l’évidence sur l’agenda à venir : la crise n’est pas seulement financière ; exercer un contrôle sur des pouvoirs financiers dérégulés n’est qu’une partie du chemin à parcourir pour maîtriser la redistribution des revenus économiques, férocement concentrés ces dernières décennies en soufflant simultanément le chaud et le froid – austérité d’un côté, crédit à gogo et endettement suicidaire de l’autre, menant gouvernements et familles à la faillite.

Vu sous cet angle, la position des portes-plumes du conservatisme local qui qualifie de “téméraire” le choix d’augmenter en 2012 le salaire minimum de 14% (9% en valeur réelle), insinuant, en reprenant le refrain de Rajoy et Passos Coelho, que “l’excès de dépenses” (fiscales et salariales) serait à l’origine de la crise et justifierait donc à l’heure de vérité une politique d’austérité, apparaît éminemment contestable. En injectant 47 milliards de Reais supplémentaires pour soutenir la demande interne, le gouvernement brésilien renforce en réalité l’immunité du pays face aux causes de la crise mondiale, qui repose en grande partie sur la compression du pouvoir d’achat des salariés, aujourd’hui ramené aux plus bas niveaux historiques dans de nombreux pays.

L’augmentation du salaire minimum permet, au contraire, de situer le pouvoir d’achat de 48 millions de Brésiliens à son plus haut niveau des 30 dernières années, générant une relance de la production et des recettes fiscales vertueuses, qui font précisément défaut aux pays riches. Parmi les divers effets bénéfiques, la “dépense” de 19,8 milliards de Reais correspondant à l’augmentation du minimum vieillesse pour 20 millions de retraités va générer 22,9 milliards de Reais de recettes fiscales supplémentaires qui iront ainsi alimenter les finances publiques selon les chiffres fournis par le Dieese (Département Intersyndical de Statistiques et d’Études Socioéconomiques).


Nicole Eisenman, The Triumph of Poverty, 2009, Oil on canvas, 65 x 82 inches

Les politiques suivies depuis les années 90 par les gouvernements des pays développés, applaudies servilement par le dispositif médiatique de la droite brésilienne, ont consisté justement à alimenter une spirale inversée. Depuis l’an 2000, la classe moyenne usaméricaine titulaire d’un diplôme universitaire, n’a pas connu de revalorisation salariale. Plus de 46 millions d'USaméricains vivent aujourd’hui dans la pauvreté, atteignant ainsi le taux le plus élevé des 17 dernières années : 15,1%.

En termes absolus, le nombre actuel de pauvres aux USA est le plus élevé depuis que le Census Bureau [Bureau du recensement, ndt] a commencé à travailler sur les statistiques US il y a 52 ans. Illustrant de façon éloquente la casse sociale impulsée par le néolibéralisme, le nombre d'USaméricains dépourvus d’assurance-maladie se monte à environ 50 millions de personnes, et tout cela avant la crise qui a accentué le démantèlement du “way of life”, en amenant le total des chômeurs à 46 millions.

Cette recette ne constitue pas pour autant un privilège US. Un quart de l’ensemble des foyers d’Angleterre et du Pays de Galles, environ 20 millions de personnes, vivent à l’heure actuelle en situation de pauvreté, représentant le lourd héritage de gouvernements successifs,  de Thatcher, en passant par Blair, jusqu’à l’actuelle “gravure de mode” comme le surnomme Luiz Gonzaga Belluzzo [sociologue et économiste brésilien réputé, ndt]. Cameron n’éprouve aucun scrupule à traiter à la chaux vive un réseau de services sociaux qui a jadis figuré parmi les plus développés d’Europe. Diverses enquêtes montrent qu’en plein hiver, un nombre croissant de familles anglaises subissent la pire situation de dénuement depuis la 2ème Guerre Mondiale. Un récent rapport de l’OCDE – pas vraiment un bastion progressiste – avec ce titre éloquent " Nous sommes divisés parce que les inégalités augmentent ”, précise que “le revenu moyen des 10% des plus riches représente neuf fois le revenu moyen des 10% des plus pauvres” dans les pays membres de cette organisation (riches, en majeure partie).

L’écart augmente de un à dix pour la Grande-Bretagne, l’Italie et la Corée du Sud pour atteindre de 1 à 14 en Israël, aux USA et en Turquie, révèle le rapport. Les données relatives aux USA indiquent que “le revenu par famille, après impôts, a plus que doublé entre 1979 et 2007 pour les 1% plus riches. Mais ce même revenu a diminué de 7% à 5% pendant la même période s’agissant des 20 % plus pauvres.

“Quand nous évoquons les plus riches d’entre les riches, cela signifie qu’une marge existe pour augmenter les impôts”, a déclaré Angel Gurria, le Secrétaire Général de l’organisation, dans une allusion voilée aux scandaleuses et successives exonérations de toutes sortes accordées aux plus fortunés depuis le gouvernement Reagan, dans les années 80.

La crise néolibérale s’est nourrie de ce postulat de démantèlement simultané des revenus et des emplois provoqué par une délocalisation des emplois et des entreprises vers les « ateliers asiatiques ». L’asphyxie de ce modèle capitaliste n’est pas intervenue plus tôt simplement grâce à la bouée de secours d’un endettement massif des gouvernements et des familles, qui a atteint des sommets de virtuosité insoutenable dans la bulle immobilière USaméricaine, dont l’explosion a déclenché la crise mondiale de 2008.

Quand les subprimes ont crié --'le roi est nu'— tout le savant édifice d’une suprématie financière reposant sur un crédit sans épargne (parce que sans emplois, sans revenus et sans recettes fiscales correspondantes) s’est effondré.

Les tentatives actuelles de “solder le passif” de cet effondrement en ne traitant que ses hoquets financiers – c’est-à-dire, en préservant les banques et en comprimant encore plus les salariés et les pauvres – ne constituent que des façons de perpétuer l’essence même de la crise plutôt que de s’attaquer à ses racines profondes. L’enjeu est autrement plus fondamental. Exercer un contrôle sur des pouvoirs financiers dérégulés n’est qu’une partie du chemin à parcourir pour maîtriser la redistribution des revenus économiques, férocement concentrés ces dernières décennies en soufflant simultanément le chaud et le froid – austérité d’un côté, crédit à gogo de l’autre.

Vouloir préserver ce modèle par un étranglement du crédit, comme certains prétendent le faire, équivaut à un carnage économique et social.  À en juger par les initiatives prises par les dirigeants portugais et espagnols, la droite n’hésitera pas à se servir de la tronçonneuse en 2012. À suivre.




Les mots et les choses : à propos des dictatures


par Emir Sader
Original: As palavras e as coisas: sobre as ditaduras
Traduit par  Pedro da Nóbrega, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala

Le coup bas des octaviens* appelant la dictature militaire “dictamolle” [ditabranda : jeu de mots sur le mot en portugais ditadura, dont la deuxième partie dura signifie aussi dure, ndt] se reproduit au Chili. Le gouvernement néo-pinochetiste de Sebastian Piñera a fait approuver par le Parlement le remplacement du terme “dictature militaire” par “gouvernement militaire” dans les manuels scolaires et celui de “dictateur” par “Général” s’agissant de Pinochet. La tentative de procéder à cette relecture de l’histoire en catimini a là aussi échoué mais elle n’est pas dénuée d’enseignements.

Quelle importance cela a-t-il d’appeler un chat un chat ? De dire que la dictature a été une  dictature et non pas une “dictamolle” ou un gouvernement militaire ou même un “régime autoritaire” (comme la nomme FHC [Fernando Henrique Cardoso, président de droite prédécesseur de Lula, ndt] dans ses analyses?

Appeler une dictature une dictature, c’est affirmer que c’est le contraire de la démocratie. Dire qu’il s’agissait d’une dictature militaire, c’est rappeler que les Forces Armées Brésiliennes, en tant qu’institution, ont violé leurs attributions constitutionnelles et accaparé le pouvoir d’État.

La qualifier d’“autoritaire” ou de “dictamolle” ou de “gouvernement militaire”, c’est cacher sa nature essentielle : celle d’un gouvernement imposé par la force des armes, déposant un gouvernement légalement constitué.




"Grâce à la la Folha de S. Paulo j'ai appris que dans un régime de force, quand on torture ou qu'on aide le stortionnaires, il n'agit pas d'une dictature... Ça s'appelle une "dictamolle"!!!Ouf...me voilà soulagé!!!"

Quand les organes de la vieille oligarchie médiatique brésilienne appellent Castello Branco, Costa e Silva, Garrastazu Medici, Ernesto Geisel, et Joao Figueiredo [anciens chefs de la dictature militaire, ndt] Présidents ou ex-Présidents et non pas dictateurs, ils les mettent sur le même plan que ceux qui ont été élus par le suffrage du peuple et masquent leur caractéristique essentielle qui a été d’être devenus des dirigeants par la force des armes et non pas par la volonté du peuple.
Passer sous silence ce caractère de dictature militaire leur sert à tenter de faire oublier le rôle que ces mêmes médias ont joué à l’époque, attribuant au gouvernement démocratiquement élu des projets de prétendu coup d’État pour ensuite baptiser le putsch militaire “sauvetage de la démocratie en danger”. Cette vieille ficelle du voleur qui crie “au voleur !” leur a servi à justifier ce qu’ils disaient vouloir éviter : un putsch avec l’instauration du régime le plus brutal que notre histoire ait jamais connu, une dictature militaire.

Ils continuent à qualifier – comme le faisait justement la dictature militaire qu’ils ont appuyée – leurs opposants de “terroristes”, cherchant à discréditer ceux qui, contrairement à eux et contre eux, ont résisté et combattu cette dictature au péril de leurs vies. Ils prétendent que ceux qui luttaient contre la dictature voulaient instaurer ici un autre type de dictature. Un procès d’intention bien malvenu de la part de ceux qui ont soutenu le putsch militaire au prétexte de la menace d’un coup d’État. Car c’est ce que les militaires ont réellement accompli, avec le soutien et la complicité de ces médias, pour instaurer une dictature militaire et un régime de terreur pendant plus de deux décennies.

Appeler démocratie la démocratie et dictature la dictature a son importance. FHC  a choisi de qualifier la dictature d’“autoritarisme”, et la démocratisation du pays simplement de lutte contre “les séquelles autoritaires”. Partant de ce point de vue, la démocratisation ne consistait qu’en une opération politique superficielle, en quelque sorte le démaquillage d’un régime autoritaire pour le rendre démocratique. Juste déconcentrer le pouvoir politique détenu par l’exécutif et déconcentrer le pouvoir économique de l’État fédéral, ainsi qu’a procédé FHC, dont la conception est restée prédominante au Brésil à l’époque où les vraies bases du pouvoir – les banques, la terre et les moyens de communication, entre autres – sont restées intactes et intouchables.

En effet, c’est du sens que l’on donne au mot dictature – ou autoritarisme – que découle le contenu de ce que chacun donne au mot démocratie. S’il s’agit simplement de l’égalité formelle juridique proposée par le libéralisme ou de la profonde démocratisation des structures économiques, sociales et politiques de la société.

Appeler un chat un chat ou les choses par leur nom est bien plus qu’une simple question de langage. C’est nommer leur contenu, leurs déterminants sociaux et leurs caractéristiques politiques. Les choses ne se résument pas à leurs appellations, mais les mots désignent – ou cachent – la nature de chaque chose.
* Otavinho (petit Octave ou Octavien) est le diminutif de Otavio Frias Filho (né en 1957), directeur de la rédaction du journal Folha de São Paulo, tête de pont d’un puissant groupe de presse fondé par son père Octávio (grand Octave) Frias de Oliveira (1912-2007). C’est ce journal qui a déclenché en 2099 la polémique violente à propos de la « dictamolle » qu’aurait été, selon lui, la dictature militaire brésilienne. Otavinho est devenu un terme courant au Brésil pour désigner les adeptes de la vulgate  néolibérale. Emir Sader leur a consacré une chronique saignante en juillet 2011, Os Otavinhos.
Dans la parodie ci-contre, une fausse Folha de S. Paulo annonce avoir reçu le Prix Garrastazu Medici de Torture dans la Presse. [NdE]

mardi 10 janvier 2012

Guantánamo : Ten Years Imperial Gulag 10 ans de goulag impérial


On January 11th a sinister birthday will be celebrated: that of 10 years of existence of the imperial Gulag of Guantánamo, inaugurated under Bush and Cheney and maintained by Obama and Biden, in spite of the electoral promise by Obama that it would close this detention centre, which is outside any international legality. 171 persons remain detained in Guantánamo and enter their tenth year of extrajudicial imprisonment. USA are therefore going to break soon the record detained by their Israeli friends, specialists of the ' administrative ' imprisonment  extended for eternity from 6 months to 6 months. Chronique de Guantánamo publish the witnesses of Murat Kurnaz and Lakhdar Boumediene, two survivors from this democratic hell. Read here
 
Le 11 janvier sera célébré un sinistre anniversaire : celui des 10 années d'existence du goulag impérial de Guantánamo, inauguré sous Bush et Cheney et maintenu par Obama et Biden, malgré la promesse électorale d'Obama qu'il fermerait ce camp de détention, qui est en dehors de toute légalité internationale. 171 personnes restent détenues à Guantánamo et entrent dans leur dixième année de détention extrajudiciaire. Les USA vont donc bientôt battre le record détenu par leurs amis israéliens, spécialistes de la détention "administrative"prolongée indéfiniment de 6 mois en 6 mois. Chronique de Guantánamo publie les témoignages de Murat Kurnaz et de Lakhdar Boumediene, deux rescapés de l'enfer démocratique. Lire ici

lundi 9 janvier 2012

Artistes syriens en résistance الفنانين السوريين فى مقاومة

Textes d'artistes syriens en résistance lus au Théâtre El Hamra de Tunis le lundi 9 janvier 2012: enregistrement 
الفنانين السوريين فى مقاومة ـ النصوص تقرا فى مسرح الحمراء فى تونس فى 9  جانفي 2012   


Fratelli tunisini-Presa diretta

Frères tunisiens, un reportage de la télé italienne sur la Tunisie un an après
L'8 gennaio è una data importante: era un sabato e a Tunisi e in tutte le principali città della Tunisia la gente affrontava l’esercito e la polizia del regime. Centinaia saranno i feriti e 25 i morti. Ben Alì scapperà come un ladro verso l’Arabia Saudita dove adesso vive. Un anno fa, dunque, il weekend di sangue che ha dato la spallata finale al regime di Ben Alì, e con lui alla dittatura che per più di venti anni in Tunisia ha inflitto enormi sofferenze ad un intero popolo. PRESADIRETTA in quest’anniversario ha deciso di dedicare una puntata speciale tutta alla Tunisia e alla rivoluzione che ha dato il via alla caduta dei regimi in Egitto, Libia, alle rivolte in Yemen e in Siria che sono ancora in corso. Le rivolte hanno cambiato la faccia del mondo.
Fratelli tunisini - Presa diretta

dimanche 8 janvier 2012

La Dronepolitik

La politique télédirigée, par Jorge Alaminos

samedi 7 janvier 2012

Démocratie et dette : A-t-on brisé le lien entre les deux ?

L’esclavage de la dette a détruit Rome et nous détruira si nous n'y mettons pas fin
par Michael Hudson, 2/12/2011. Traduit par Dominique Muselet, Le Grand Soir
Le livre V de La Politique d’Aristote décrit l’éternel cycle des oligarchies qui se transforment en aristocraties héréditaires —pour finalement être renversées par des tyrans ou se déchirer entre elles quand certaines familles décident de "mettre la multitude dans leur camp" et de réinstaurer la démocratie dont émerge à nouveau une oligarchie, suivie d’une aristocratie et ainsi de suite tout au long de l’histoire.
 
La dette a été la force motrice de ces évolutions —seules les stratégies changent. La dette clive la richesse en créant une classe de créanciers dont le pouvoir oligarchique est renversé par de nouveaux leaders ("tyrans" dans le vocabulaire d’Aristote) qui obtiennent le soutien populaire en supprimant la dette et en redistribuant les biens ou en gardant les profits que génèrent ces biens pour l’état.
Depuis la Renaissance, cependant, les banques se sont mises à soutenir les démocraties. Non pas par souci de liberté ou d’égalité mais bien plutôt pour sécuriser leurs prêts. Comme l’a expliqué James Steuart en 1767, les emprunts royaux restaient des affaires privées plutôt que des dettes publiques. Pour qu’une dette souveraine devienne la responsabilité d’une pays tout entier, il fallait que des représentants élus puissent faire passer des augmentations d’impôts pour payer les intérêts.
En accordant aux contribuables une voix au gouvernement, les démocraties anglaises et hollandaise ont donné aux créanciers de bien meilleures garanties de remboursement que les rois et les princes dont les dettes s’éteignaient avec eux. Mais à cause des récentes protestations contre la dette, de l’Islande à la Grèce en passant par l’Espagne, les créanciers retirent leur adhésion aux démocraties. Ils exigent l’austérité fiscale et même la privatisation des biens publics.
La finance internationale est devenue le fer de lance d’un nouveau type de guerre. Son objectif est le même que la conquête militaire d’autrefois : s’approprier la terre et les ressources minières, ainsi que les infrastructures communales et les revenus de l’extraction. En réponse les démocraties exigent des référendums pour choisir de payer ou non les créanciers en vendant le domaine public et en augmentant les impôts, ce qui engendrera du chômage, des baisses de salaire et une récession économique. L’alternative étant de réduire le montant de la dette ou même de l’annuler et de remettre en place des règles pour contrôler le secteur financier.
Des gouvernants du Proche-Orient ont effacé leurs ardoises pour maintenir l’équilibre économique
Faire payer un intérêt sur l’argent ou les marchandises livrées en avance de règlement n’avait pas pour but au départ de cliver l’économie. Lorsqu’il a été institué pour la première fois au troisième millénaire avant JC par un accord contractuel entre les temples et les palais sumériens et les marchands et les entrepreneurs qui travaillaient dans la bureaucratie royale, l’intérêt était de 20% (le capital doublait en 5 ans) et représentait une honnête part des profits générés par le commerce de longue distance ou la location de terre ou d’autres biens publics comme des usines, des navires et des maisons à boire.
Quand la pratique a été privatisée au profit des collecteurs royaux de redevances et de loyers, "la royauté divine" protégeait les créditeurs agricoles. Les lois de Hammourabi (vers 1750 avant JC) ont décrété la suppression de leurs dettes en cas d’inondation ou de tornade. Tous les dirigeants de la dynastie babylonienne, en montant sur le trône, annulaient les dettes des paysans afin de leur permettre de repartir à zéro. Le travail gratuit des débiteurs, les hypothèques sur la terre ou la récolte et autres obligations étaient annulés pour "réinstaurer l’ordre" dans une situation idéale d’équilibre "originel". Cette coutume s’est poursuivie avec l’année du Jubilée de la Loi de Moïse comme elle est décrite dans le Lévitique 25.
La logique était claire. Les sociétés anciennes avaient besoin de lever des armées pour défendre leur terre et pour cela il leur fallait libérer les citoyens de l’esclavage. Les lois de Hammourabi empêchaient les conducteurs de chars et autres combattants d’être réduits en esclavage à cause de leur dette et empêchaient les créanciers de prendre les récoltes des tenanciers des terres royales, publiques et communales qui étaient redevables au roi de service sur ses terres et dans son armée.
En Egypte, le pharaon Bakenranef (vers 720-715 avant JC, “Bocchoris” en Grec) a proclamé une amnistie de la dette et aboli l’esclavage des endettés devant la menace d’une invasion militaire de l’Ethiopie. Selon Diodore de Sicile, (I, 79, écrit en 40-30 avant JC), il a établi que si un débiteur contestait sa dette, la dette était annulée si le créancier ne pouvait présenter un contrat écrit. (Il semble que les créanciers aient toujours eu tendance à exagérer le montant des dettes). Le pharaon pensait que "les corps des citoyens devaient appartenir à l’état afin que l’état puisse bénéficier des services que les citoyens lui devaient en temps de paix comme en temps de guerre. Car il se disait qu’il serait absurde qu’un soldat... soit mis en prison par son créancier pour ne pas avoir remboursé un prêt et que l’avidité de personnes privées mette ainsi en danger la sécurité de tous."
Le fait que les principaux créanciers du Proche Orient étaient les rois, les temples et leurs collecteurs facilitait l’annulation des dettes. Il est toujours plus facile d’annuler les dettes qu’on vous doit à vous. Même les empereurs romains ont brûlé des livres d’arriérés d’impôts pour empêcher une crise. Mais il est devenu beaucoup plus difficile d’annuler des dettes dues à des créanciers privés quand la pratique de l’intérêt s’est répandue à l’ouest vers les royaumes de la Méditerranée à partir de 750 avant JC environ. Au lieu de permettre aux familles d’équilibrer les recettes et les dépenses, la dette est devenue le principal facteur des expropriations et du clivage des sociétés en deux camps : l’oligarchie créditrice et les clients endettés. En Judée, le prophète Isaïe (5:8-9) condamne les créanciers qui saisissent les bien hypothéqués et "ajoutent maisons aux maisons et champs au champs au point qu’il ne reste plus d’espace libre et qu’ils se retrouve les seuls habitants du pays".
Le pouvoir des créanciers et la croissance stable n’ont jamais fait bon ménage. La plupart des dettes personnelles de la période classique étaient constituées de petites sommes d’argent prêtées à des individus au seuil de la pauvreté qui avaient du mal à joindre les deux bouts. La saisie de leur terre et de leurs biens —et de leur liberté personnelle— enchaînaient irréversiblement les débiteurs. Au 7ième siècle avant JC, des "tyrans" (leaders populaires) se sont levés pour renverser les aristocraties de Corinthe et d’autres riches cités grecques en obtenant le soutien populaire par l’annulation des dettes. D’une manière moins autoritaire, Solon, a fondé la démocratie athénienne en 594 avant JC en interdisant l’esclavage de la dette.
Mais les oligarchies se sont reformées et ont appelé Rome à la rescousse quand les rois de Sparte, Agis, Cléomène et leur successeur Nabis ont voulu effacer les dettes à la fin du 3ième siècle avant JC. Ils ont été assassinés et leurs supporters chassés. Depuis l’antiquité, ça a été une constante politique de l’histoire que les créanciers s’opposent à la fois à la démocratie populaire et au pouvoir royal qui pouvaient tous les deux empêcher la conquête de la société par la finance —une conquête qui a pour objectif de transformer en dette productrice d’intérêts autant de pans de l’économie qu’il est possible.
Quand les frères Gracchus et leurs adeptes ont essayé de réformer les lois sur le crédit en 133 avant JC, la classe sénatoriale dominante a réagi avec violence et les a fait assassiner, inaugurant de la sorte un siècle de guerre sociale qui s’est terminée avec le sacre de l’empereur Auguste en 29 avant JC.
L’oligarchie créancière romaine gagne la Guerre Sociale, réduit la population en esclavage et c’est le début des années noires
Les choses étaient plus sanglantes à l’étranger. Aristote n’a pas mentionné la construction d’une empire dans son schéma politique, mais la conquête étrangère a toujours été un instrument capital dans la création de dettes et les guerres ont été la cause principale des dettes publiques des temps modernes. Rome a été le plus intraitable créancier de l’Antiquité ; ses collecteurs rançonnaient l’Asie Mineure, sa province la plus prospère. Le droit n’existait plus quand les "chevaliers" qui levaient le tribut arrivaient. Mithridate de Ponts a mené trois révoltes populaires et les populations d’Ephèse et d’autres cités se sont soulevées et ont tué 80 000 Romains en 88 avant JC selon les estimations. L’armée romaine a riposté et Sulla a imposé un tribut de guerre de 20 000 talents en 84 avant JC. En 70 avant JC les amendes pour les intérêts en retard avaient multiplié la somme par six.
Tite Live, Plutarque et Diodore, entre autres historiens célèbres de Rome, ont rejeté la responsabilité de la chute de la République sur l’intransigeance des créanciers qui a provoqué une guerre sociétale de 100 ans (133 à 29 avant JC) marquée par les meurtres politiques. Des leaders populaires ont essayé d’obtenir le soutien populaire en demandant l’annulation de la dette (la conspiration de Catilina en 63-62 avant JC). Ils ont été assassinés. Au 2ième siècle après JC, environ un quart de la population était réduite en esclavage. Au 5ième siècle, l’économie de Rome s’est effondrée car il ne lui restait plus un sou. Pour survivre les gens retournèrent dans les campagnes.

Les créanciers trouvent une raison légale pour soutenir la démocratie
Quand les banquiers se sont remis en selle après le pillage de Byzance par les croisés et ont investi de l’or et de l’argent dans le commerce occidental européen, les chrétiens n’ont pas réussi à empêcher le paiement d’intérêts comme ils l’auraient souhaité à cause de l’entente entre des prêteurs prestigieux (les Templiers et les Hospitaliers ont prêté de l’argent pendant les croisades) et leurs principaux clients — les rois, d’abord pour payer l’Eglise et de plus en plus pour financer les guerres. Mais les dettes royales n’étaient pas honorées quand les rois mouraient. Les Bardi et les Peruzzi ont fait faillite en 1345 quand Edward III a refusé d’honorer ses dettes. Les familles de banquiers ont perdu beaucoup d’argent en prêtant aux Habsbourg et aux Bourbon qui régnaient sur l’Espagne, l’Autriche et la France.

Les choses ont changé quand la démocratie hollandaise a voulu se libérer de l’Espagne des Habsbourg. Le fait que leur parlement pouvait faire des emprunts publics sur le long terme au nom de l’état a permis aux Pays Bas de lever des emprunts pour s’offrir des mercenaires à une époque où l’argent et le crédit étaient le nerf de la guerre. L’accès au crédit "a été l’arme la plus puissante dans leur lutte pour l’indépendance" a écrit Richard Ehrenberg dans Capital et finance à l’époque de la Renaissance (1928). "Celui qui faisait crédit à un prince savait que le remboursement de la dette dépendait de la capacité et du bon vouloir de son débiteur. Il n’en était pas de même avec les cités qui n’avaient pas seulement le pouvoir de décider mais étaient aussi des corporations et des groupes d’individus reliés par un destin commun. Selon la règle généralement acceptée chaque habitant de la cité répondait des dettes de la cité sur sa personne et sur ses biens".
L’avantage financier du gouvernement parlementaire était donc de pouvoir contracter des dettes qui n’étaient pas seulement les obligations personnelles de princes, mais étaient véritablement publiques et contraignantes quelque soit le roi en place. C’est pourquoi les deux premiers pays démocratiques, la Hollande et l’Angleterre après sa révolution de 1688, sont devenus les pa ys marchands les plus actifs pour ensuite devenir des puissances militaires de première importance. Ce qui est ironique, c’est que c’est le besoin de financement de la guerre qui a promu la démocratie en formant une trinité symbiotique, la guerre, le crédit et la démocratie parlementaire, qui s’est perpétuée jusqu"à nos jours.
A l’époque "la situation légale du roi en tant qu’emprunteur n’était pas claire et on ne savait pas encore si ses créanciers pouvaient exercer un recours contre lui en cas de non-paiement." (Charles Wilson, England’s Apprenticeship : 1603-1763 : 1965.) Plus l’Espagne, l’Autriche et la France devenaient despotiques, plus elles avaient du mal à financer leurs opérations militaires. A la fin du 18ième siècle, l’Autriche était un pays "sans crédit et par conséquent sans grande dette", un pays à qui personne ne voulait prêter, qui avait la plus mauvaise armée d’Europe et qui était complètement dépendant des subsides et garanties de prêts anglais au moment des guerres napoléoniennes.

La finance s’adapte à la démocratie, puis s’efforce d’y promouvoir une oligarchie
Au 19ième siècle, alors que les réformes démocratiques réduisaient le pouvoir de l’aristocratie terrienne au parlement, les banquiers ont adroitement développé des relations symbiotiques avec presque toutes les formes de gouvernement. En France, les adeptes de Saint-Simon réclamaient des banques mutualistes qui accordent du crédit en échange d’une répartition équitable des profits. L’état germanique a fait alliance avec la grande finance et l’industrie lourde. Marx a écrit avec optimisme que le socialisme rendrait la finance productive au lieu de parasitaire. Aux Etats-Unis, la régulation des services publics était assortie de profits garantis. En Chine, Sun-Yat-Sen a écrit en 1922 : "J’ai l’intention de regrouper toutes les industries nationales chinoises en un Grand Trust appartenant au peuple chinois qui sera financé par les capitaux internationaux pour un profit mutuel."

Pendant la première guerre mondiale les Etats-Unis ont remplacé l’Angleterre comme principal pays créancier et à la fin de la guerre ils avaient accaparé 80% de l’or monétaire mondial. Leurs diplomates ont modelé le FMI et la Banque Mondiale de façon à ce que leurs crédits engendrent la dépendance financière aux Etats-Unis principalement. Les prêts accordés pour financer le commerce et le règlement des déficits étaient soumis a des "conditions" qui mettaient la direction de l’économie entre les mains d’une oligarchie aux ordres et de dictateurs militaires. La réaction démocratique aux plans d’austérité nécessaires au service de la dette s’est réduite à des "soulèvements contre le FMI" jusqu’à ce que l’Argentine refuse d’honorer sa dette étrangère.
Une austérité au service de la dette similaire est aujourd’hui imposée à l’Europe par la Banque Centrale Européenne (BCE) e la bureaucratie européenne. Des gouvernements d’obédience sociale démocrate ont été mis en demeure de sauver les banques au lieu de promouvoir la croissance économique et l’emploi. Les pertes dues aux prêts bancaires toxiques et à la spéculation sont imputés aux budgets des états grevant les dépenses publiques et obligeant même à vendre des infrastructures. En réponse les contribuables, écrasés par le poids de la dette, sont sortis dans les rues ; les manifestations ont commencé en Islande et en Lettonie en janvier 2009 et se sont amplifiées en Grèce et en Espagne à l’automne pour protester contre le refus de leurs gouvernement de faire des référendums au sujet de ces aides funestes en bonds étrangers. 

La planification passe des représentants du peuple aux banquiers

Toutes les économies sont planifiées. Ce sont traditionnellement les gouvernements qui sont chargés de cette planification. Renoncer à cette prérogative au nom du " libre marché " revient à la céder aux banques. De plus la planification de la création et de la répartition du crédit est encore plus centralisée que lorsque les officiels élus en avaient la responsabilité. Et pour combler le tout, le cadre temporel financier est le court terme, une course en avant qui se termine quand nous n’avons plus rien. En recherchant leur seul profit, les banques tendent à détruire l’économie. Les surplus sont finalement absorbés par les intérêts et autres frais financiers, et ils ne reste rien pour de nouveaux investissements ou pour les dépenses sociales de première nécessité.
C’est pourquoi donner le contrôle de la politique d’une pays à une classe de créanciers a rarement engendré la croissance économique et la hausse du niveau de vie. La tendance des dettes à grossir plus vite que la capacité des peuples à les rembourser est une constante de toute l’histoire connue. Les dettes croissent exponentiellement, absorbant les surplus et réduisant une grande partie de la population en esclavage de la dette pour ainsi dire. Le cri du peuple de l’Antiquité pour annuler la dette avait la même fonction que les ordonnances royales du Proche Orient de l’âge de bronze : annuler l’excès de dettes pour retrouver l’équilibre économique.
A une époque plus récente, les démocraties incitaient un état fort à taxer les revenus et les biens des rentiers et à effacer une partie de la dette quand cela devenait nécessaire. Cela est plus facile à faire quand c’est l’état lui-même qui crée la monnaie et le crédit. Quand les banques ont la possibilité de faire leurs propres règles et peuvent mettre leur veto à ceux qui veulent leur imposer des limites, l’économie est pervertie et incite les créanciers à se livrer aux paris spéculatifs et aux fraudes cyniques qui ont marqué la dernière décennie. La chute de l’Empire Romain montre ce qui arrive quand les exigences des créanciers ne sont pas contrecarrées. En effet, la seule alternative à la planification et la régulation étatique du secteur financier est l’esclavage de la dette.

La finance contre le gouvernement ; oligarchie contre démocratie
La démocratie implique de subordonner la dynamique financière à l’équilibre économique et à la croissance — et de taxer les revenus des rentiers ou de garder les monopoles essentiels dans le domaine public. Détaxer ou privatiser les revenus de la propriété c’est les "libérer" pour les confier aux banques pour qu’ils soient capitalisés en prêts plus importants. Financée par l’augmentation de la dette, l’inflation des prix des biens augmente la richesse des rentiers tout en endettant l’économie globale. L’économie se contracte et la valeur des biens devient inférieure au montant des emprunts contractés.
Le secteur financier a assez de pouvoir pour profiter de telles situations d’urgence pour convaincre les gouvernements que l’économie va s’effondrer s’ils ne "sauvent pas les banques". En pratique cela leur permet de renforcer leur contrôle de la politique pour cliver encore plus l’économie. Le modèle typique est ce qui est arrivé dans la Rome ancienne en passant de la démocratie à l’oligarchie. En fait, en donnant la priorité aux banquiers et en permettant à l’Europe, à la BCE et au FMI prendre la direction des économies, on prend le risque de déposséder les pays de leur pouvoir de frapper ou d’imprimer de la monnaie et de lever les impôts.
Le conflit qui en résulte est celui des intérêts financiers contre l’indépendance nationale. L’idée que la banque centrale indépendante est le "fleuron de la démocratie" est un euphémisme qui permet de confier la décision politique la plus importante —celle de créer la monnaie et le crédit— au secteur financier. Au lieu de laisser le choix politique à des référendums populaires, le sauvetage des banques organisé par l’UE et la BCE représente aujourd’hui la meilleure manière d’augmenter la dette nationale. Les dettes des banques privées ont été intégrés aux bilans des gouvernements irlandais et grecs et les contribuables en sont redevables. C’est la même chose pour les 13000 milliards de dollars qui ont été ajouté en Amérique aux bilans du gouvernement depuis septembre 2008 (dont 5300 milliards de dollars de mauvaises hypothèques de Fannie Mae et Freddie Mac portés au bilan de l’état et 2000 milliards de dollars de produits toxiques "recyclés" par la Réserve Fédérale).
Tout cela est fait sur ordre des représentants de la finance qu’on appelle par euphémisme des technocrates. Ils sont mis en place par des lobbys de créanciers pour évaluer la quantité de chômage et de récession qu’il faut pour extraire le surplus d’argent nécessaire pour rembourser aux créanciers des dettes qui sont maintenant intégrées aux bilans des pays. Mais cela va à l’encontre du but recherché car la contraction de l’économie —la déflation due à la dette— rend la dette encore plus impossible à rembourser.
Ni les banques, ni les autorités publiques (ni les universitaires de la pensée dominante d’ailleurs) n’ont évalué la capacité concrète de l’économie à rembourser —je veux dire à rembourser sans contracter l’économie. Grâce à leurs médias et à leurs think tanks, ils ont convaincu les populations que la manière de devenir riche rapidement est d’emprunter de l’argent pour acheter des maisons, des actions et des obligations qui montent —grâce à l’inflation due au crédit bancaire— et d’inverser le système d’imposition progressive de la richesse du siècle dernier.
Pour le dire clairement, ce sont des pratiques économiques malsaines. Le but est de détruire les équilibres et les réglementations étatiques pour transférer le pouvoir de décision économique à la haute finance sous prétexte que c’est plus efficace que les réglementations publiques. On accuse la planification et la taxation gouvernementales de "mener à l’esclavage" comme si le "libre marché", contrôlé par des banquiers qui ont tout loisir de prendre des risques insensés, n’était pas au service des intérêts spécifiques de l’oligarchie et non de la démocratie. On ordonne aux gouvernements de rembourser des emprunts contractés non pas pour défendre des pays en temps de guerre comme au temps passé mais au profit des couches les plus riches de la population en faisant payer leurs pertes par les contribuables.
Le refus de prendre les opinions publiques en considération laisse les dettes nationales sans solide garantie politique ni même légale. En face d’un forte opposition populaire, des dettes imposées par décret, par des gouvernements ou par des agences financières étrangères peuvent se révéler aussi fragiles que celles des Habsbourg et autres despotes des temps passés. N’ayant pas été validées par le peuple, elles peuvent devenir caduques en même temps que le régime que les a contractées. De nouveaux gouvernements peuvent agir de manière démocratique et obliger le secteur bancaire et financier à servir l’économie au lieu du contraire.
Ils pourraient au moins essayer de les payer en réinstaurant une imposition progressive sur le patrimoine et les revenus, faisant ainsi passer le fardeau fiscal sur la richesse et les biens des rentiers. La re-réglementation bancaire et la remise en place de banques publiques de services et de crédit renouerait avec le programme social démocratique qui semblait avoir un bel avenir au siècle dernier.
L’Islande et l’Argentine en sont les exemples les plus récents mais on peut aussi se rappeler le moratoire sur les dettes de guerre des Alliés et les réparations germaniques en 1931. Un principe mathématique et politique de base est à l’oeuvre : Les dettes qui ne peuvent pas être payées ne le seront pas.
 
  • Michael Hudson, ancien économiste de Wall Street, est professeur à l’Université de Missouri, Kansas City (UMKC). Il a écrit de nombreux livres dont Super Imperialism : The Economic Strategy of American Empire (new ed., Pluto Press, 2002) et Trade, Development and Foreign Debt : A History of Theories of Polarization v. Convergence in the World Economy. Conseiller des gouvernements islandais, letton et chinois en matière de législation financière et fiscale, il fait partie du groupe d'experts économiques et financiers du mouvement Occupy. 

vendredi 6 janvier 2012

Monsieur Debré, le peuple tunisien ne doit rien à la France

Yazid Debbich, citoyen franco-tunisien, «heurté par ces propos venant d'un élu censé me représenter», répond au député UMP Bernard Debré qui, dans une lettre ouverte au président tunisien, Moncef Marzouki, l'appelait à «surveiller (ses) propos» après ses vœux recueillis par Mediapart.

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A l’attention de M. Bernard Debré
Député de Paris (UMP)
Ancien Ministre

Paris, le 3 janvier 2012

Monsieur le Député,

Comme de nombreux Tunisiens, j’ai été extrêmement choqué par votre lettre rédigée à l’attention du Président tunisien, Moncef Marzouki. Comme la forme en dit généralement beaucoup sur le fond, je me permets de vous indiquer que le ton employé dans votre missive dénote une tendance à la fois violente, insultante et condescendante. Le manque d’introspection et le peu d’égard accordé au protocole lorsque l’on s’adresse à un chef d’Etat ne peut être mis sur le compte de l’amateurisme, vu votre long parcours en politique et aux affaires. Le ton employé fait malheureusement échos à une certaine France encore vivace qui ne supporte pas qu’un «indigène», aussi Président soit-il, se permette de critiquer et porter conseil à des représentants politiques visiblement en perte de repères.
Votre emportement semble avoir été tel que vous n’avez même pas saisi les propos de Moncef Marzouki. Celui-ci n’a, en effet, jamais accusé la France et les Français d’être islamophobes. Il a, en revanche, mis en garde contre les risques que fait porter l’instrumentalisation d’un discours islamophobe en France en cette période électorale. Que vous vous sentiez directement concerné par ces propos, en tant que député UMP, je ne peux malheureusement que le comprendre. Mais après avoir lu votre lettre, un lecteur non averti serait tenté de croire à une Tunisie en proie au chaos, au bord d’une dictature religieuse, coupable d’ingratitude envers une France présentée comme l’éternel bienfaiteur.
Monsieur le Député, le peuple tunisien ne doit rien à la France. L’inverse est moins certain. Doit-on vous rappeler, Monsieur, que nombre de nos grands-parents ont participé à la libération de la France ? Mon propre grand-père a débarqué en Provence, blessé et emprisonné par l’Allemagne nazie avant d’être renvoyé sans ménagement dans sa campagne tunisienne de Jendouba. Doit-on également vous rappeler que nombre de nos parents ont quitté leur pays natal pour participer activement à la construction d’une France qui leur déniait de nombreux droits? Doit-on vous rappeler que pendant 23 ans, nombreux sont les femmes et hommes politiques français à s’être fourvoyés avec Ben Ali et les clans au pouvoir au nom de la «lutte contre l’islamisme» voire, bien souvent même, pour simplement bénéficier des largesses du système? De simples «erreurs», certainement.
La France, «terre d’asile» dont vous vous enorgueillez, est aujourd’hui devenue une chimère. La France a en effet accueilli Moncef  Marzouki et c’est la moindre des choses quand on sait que, dans le même temps, le pays tolérait sur son sol des centaines d’agents Tunisiens chargés de surveiller, harceler et agresser ces mêmes opposants. Par votre politique, cette terre d’asile d’antan a laissé place à un système restreignant considérablement les droits des étrangers, travailleurs ou étudiants.
Cette politique du chiffre peu regardante sur la dignité humaine a laissé en déshérence, lorsqu’elle ne les a pas expulsés, des milliers de jeunes Tunisiens abandonnés à eux-mêmes au lendemain de la révolution. La récente nomination, par décret, d’Arno Klarsfeld –qui vantait il y a peu dans un livre ses exploits au sein de l’armée d’occupation israélienne– en tant que président du conseil d’administration de l’Office de l’immigration et de l’intégration illustre les errements du gouvernement actuel.
Monsieur le Député, les égarements de la France en Tunisie ne se limitent pas à de simples «erreurs». Pendant 23 ans, les gouvernements français successifs ont apporté un soutien indéfectible au régime en place, persuadés qu’il s’agissait d’un moindre mal dans une région que l’esprit néocolonial voulait, de fait, immature pour la démocratie et le progrès. «La démocratie n’étant pas l’état naturel des peuples», comme certains le répétaient en boucle, les Tunisiens et autres peuples du Maghreb n’étaient encore qu’à une étape primitive d’un processus linéaire qui amenait les peuples à réaliser, chacun à sa vitesse, qu’en fin de compte, il n’était pas intéressant de vivre opprimé. La lutte contre l’immigration clandestine, contre l’islamisme et la préservation des intérêts économiques en Méditerranée valaient bien la mise au ban du peuple tunisien. Une mise au ban magnifiquement illustrée par l’ambassadeur de France à Tunis, Pierre Menat, qui, le jour même de l’immolation de Mohamed Bouazizi et de l’embrasement de Sidi Bouzid, poussait la chansonnette lors d’une soirée karaoké. L’Histoire se souviendra que la France ne fut pas vierge de responsabilités en Tunisie et ailleurs.
Pour en revenir à votre lettre, apprenez que la tolérance religieuse qui règnerait prétendument en France ne fait plus rêver personne. Les dernières justifications du ministre de l’intérieur, Claude Guéant, en date du 2 janvier 2012, sont là pour en témoigner. Dois-je vous rappeler que ce dernier, malgré la retenue et le respect attendus de la part d’un ministre, déclarait il y a quelques mois que «l’accroissement du nombre de musulmans en France et un certain nombre de leurs comportements posaient problème»? Oui, Monsieur le Député, il règne en France un climat nauséabond d’islamophobie, qui dépasse malheureusement –et de loin– votre seule famille politique. L’utilisation des musulmans de France comme boucs émissaires pour cacher les méandres et échecs de votre politique n’est plus à prouver. Les initiatives du gouvernement, du fameux débat sur la laïcité ciblant spécifiquement l’islam à la loi sur la burqa, ont créé un climat où bien des tabous ont été levés, où bien des langues se sont déliées, où bien des Français de confession musulmane se sont sentis stigmatisés et insultés.
Incapable de reconnaître vos propres erreurs, vous restez prostré dans cette attitude condescendante, d’une France éternellement donneuse de leçon. Cette focalisation franco-centrée, qui vous empêche de voir et de comprendre ce qui se passe en dehors de l’hexagone, est illustrée par cette phrase: «Monsieur le Président, que deviennent les chrétiens dans les pays arabes? Ne voyez-vous pas qu’ils sont massacrés, leurs églises brûlées et que beaucoup sont forcés d’immigrer? Alors, il est indispensable de surveiller vos propos!» Monsieur le Député, seriez-vous capable de citer un seul exemple de massacres de chrétiens ou d’églises brûlées en Tunisie depuis la chute du régime? Moncef Marzouki et le peuple tunisien peuvent-ils être tenus pour responsables d’actes commis par une minorité d’extrémistes dans d’autres pays, où les tensions communautaires sont le plus souvent manipulées par les pouvoirs en place ? De la même manière, la France en majorité catholique peut-elle être interpellée sur les actes commis par des extrémistes chrétiens tels le massacre d’Utoya en Norvège? Quant à la Libye, dont le sort semble vous émouvoir, doit-on vous rappeler que le Président Sarkozy a activement porté au pouvoir le Conseil national de transition à Tripoli?
Monsieur le Député, je ne me permettrai pas, par respect envers le statut d’élu de la République qui est le vôtre, de vous dire que vous avez raté une occasion de vous taire. Je dirai simplement que vous avez raté une occasion d’observer et d’apprendre. D’apprendre d’un peuple qui s’est débarrassé, seul, du joug de la dictature et de l’oppression. D’un peuple qui n’a pas eu besoin de tuteur pour se tenir debout après s’être levé. D’un peuple qui a franchi des étapes cruciales depuis le 14 janvier 2011 là où nombreux étaient ceux qui annonçaient le chaos, la guerre civile ou le califat. D’un peuple qui a accueilli, et ce en pleine révolution, des centaines de milliers de réfugiés fuyant la Libye en guerre, redonnant tout son sens à l’expression «terre d’asile» que la France gagnerait à redécouvrir. D’un peuple qui reste ouvert sur le monde, avide d’échange et de liens à condition que cela se fasse dans la transparence, l’égalité et le respect. D’un peuple qui a redonné vie au mot dignité, suscitant une vague de révolte et d’espoir aux quatre coins du monde, là où la France s’enferme sur elle-même.
Un peu d’humilité vous serait salutaire. La France n’a pas le monopole du droit de critiquer. Le chemin par lequel la France a construit sa démocratie n’est pas la voie obligatoire à emprunter par les peuples pour s’émanciper. La conception française de la laïcité et de la démocratie est le fruit d’une Histoire spécifique. Vouloir que la Tunisie emprunte le même chemin sous-entend que la Tunisie serait elle-même héritière de l’Histoire de France. Cela s’appelle une vision coloniale, Monsieur le Député, même si cela vous déplait. La Tunisie s’active aujourd’hui à la construction d’une démocratie moderne garantissant l’Etat de Droit et les libertés individuelles et collectives en s’inspirant de sa propre Histoire, de sa propre culture, de sa propre identité.
Monsieur le Député, les Tunisiens ont payé le lourd tribut de la liberté et vaincu leur peur du régime. Ils restent aujourd’hui les meilleurs garants des acquis obtenus et ne permettront pas le rétablissement d’un régime oppresseur, quelle que soit sa couleur.
Sachez enfin que les Tunisiens de France, et notamment les binationaux, souvent présentés comme un pont entre les deux rives de la Méditerranée, seront également les garants d’une relation bilatérale débarrassée de toute condescendance et domination néocoloniale. Nous resterons extrêmement vigilants et ne manqueront pas de rappeler, en tant que franco-tunisiens, aux femmes et hommes politiques de ce pays, le droit chemin face à de tels égarements. Que ce soit dans le débat, dans la rue ou dans les urnes.
Veuillez agréer, Monsieur le Député, mes salutations distinguées.
Yazid Debbich
Citoyen franco-tunisien
Source: Mediapart

Ils ont dénoncé le vol de sable saharoui: ils sont menacés d’amendes colossales ! Criminalización de la solidaridad con el pueblo saharaui en Santa Cruz de Tenerife

Le 5 octobre 2011, 18 militants espagnols de la solidarité avec le peuple sahraoui déployaient une immense banderole dénonçant le vol de sable au Sahara occidental par l'entreprise Proyecto Dover S.L., dont un cargo, le Durabulk, était en train de décharger du sable dans le port de Santa-Cruz de Ténérife, aux Canaries. Voici la suite de cette histoire.
 "Stop au vol de sable sahraoui !"
Rueda de prensa contra la criminalización de la solidaridad – 04/01/12

La Autoridad Portuaria de Santa Cruz de Tenerife ha iniciado un proceso sancionador (hasta 60.000 € de multa por persona) a 18 activistas prosaharauis que el 5 de octubre de 2011 participaron en una acción de denuncia contra el robo de arena procedente del Sáhara Occidental que se realizó en la dársena del puerto de Santa Cruz de Tenerife.
Por este motivo, el colectivo saharacciones realizó una rueda de prensa en el recinto de la Autoridad Portuaria para informar que el inicio de estos procesos sancionadores “no son más que un producto de la estrategia general de abuso de poder por parte de los gobiernos marroquí, español y empresas multinacionales, que se aprovechan de la indefensión de la población saharaui que no posee ningún aparato legal que garantice sus derechos”.
La empresa Proyecto Dover S.L. descarga cientos de miles de toneladas de arena robada al pueblo saharaui y no se han abierto diligencias, sin embargo, a quienes practican la solidaridad de manera pacífica y señalan la ilegalidad de esta actividad se les reprime con una posible multa que puede alcanzar la cifra de 60.000 euros para cada una de ellas. El colectivo anuncia que realizará una campaña de información que comenzará con la próxima manifestación convocada para el 21 de enero a las 12 horas en la Plaza Weyler.

Conférence de presse contre la criminalisation de la solidarité
L’autorité du port de Santa-Cruz de Ténérife (Canaries) a initié une procédure de sanctions administratives (extra-judiciaires) contre 18 militants pro-sahraouis qui avaient participé le 5 octobre dernier à une action pour dénoncer le vol de sable provenant du Sahara occidental effectué dans la darse du port de Santa Cruz. Les poursuivis risquent chacun des amendes pouvant s’élever à 60 000 €. C’est pour cette raison que le Collectif saharacciones (Saharactions) a tenu une conférence de presse dans l’enceinte du port pour informer que les procédures administratives lancées « ne sont qu’un résultat de la stratégie générale d’abus de pouvoir de la part des gouvernements marocain et espagnol et des entreprises multinationales, qui profitent de ce que la population saharouie est sans défense, ne disposant d’aucun appareil légal garantissant ses droits ».
L’entreprise Proyecto Dover S.L. décharge des centaines de milliers de tonnes de sable volé au peuple sahraoui en toute impunité, alors que ceux qui pratiquent la solidarité de manière pacifique et dénoncent cette activité illégale sont menacés d’amendes pouvant aller jusqu’à 60 000 €. Le collectif annonce qu’il lance une campagne d’information qui commencera par une manifestation organisée le 21 janvier à midi place Weyler.


 

Égypte : "Le procès de Moubarak est l'arbre qui cache la forêt"

Le parquet égyptien a requis jeudi la peine de mort contre l'ex-Raïs. Analyse.

par Armin Arefi, Le Point,  6/1/2012

Le parquet a requis à la surprise générale la peine de mort contre l'ex-président égyptien Moubarak. Le parquet a requis à la surprise générale la peine de mort contre l'ex-président égyptien Moubarak. © Mohammed Hossam / AFP

Hosni Moubarak va-t-il mourir ? À la surprise générale, le parquet a requis jeudi "la peine maximale", à savoir la peine capitale, contre l'ex-Raïs, 83 ans et malade, accusé d'avoir donné des instructions pour ouvrir le feu lors de la répression du soulèvement contre son régime, qui a fait officiellement quelque 850 morts. Directeur de recherche au CNRS, le spécialiste de l'Égypte Jean-Noël Ferrié* explique pourquoi cette réquisition est avant tout politique.
Le Point.fr : L'annonce de la peine de mort requise contre l'ex-Raïs est-elle surprenante ?
Jean-Noël Ferrié : Ce n'est pas une annonce surprenante du point de vue de la réquisition du procureur général. En Égypte, on requiert très facilement la peine de mort. De plus, nous avons affaire ici à un procès manifestement politique avec une forte pression des parties civiles. Il était donc à peu près évident que le procureur allait réclamer la peine de mort. Ensuite, une autre question est de voir quel sera le jugement rendu par le tribunal. Il y a deux possibilités : soit le tribunal condamne effectivement à mort Moubarak, et dans ce cas-là il y aura un appel ; soit le tribunal ne condamne pas Moubarak à mort, et nous aurons droit à l'expression d'un mécontentement très vif de la part des parties civiles.
Que voulez-vous dire par "procès politique" ?
Le dossier d'accusation est totalement vide. Le procès est destiné à solder le compte de la période de présidence de Moubarak et à montrer que les militaires, qui ont organisé un coup d'État et chassé Moubarak, respectent jusqu'à un certain point la révolution du 25 janvier. Qu'ils s'inscrivent dans sa continuité et rompent avec l'ancien régime, ce qui signifie une condamnation rapide de l'ancien président. Or le procès de ce dernier est un arbre qui cache la forêt. Lorsque vous regardez à quoi ressemble l'Égypte actuellement, nous sommes tout à fait dans la continuité de ce qui se passait à l'époque de Moubarak.
Peut-on parler de procès "démagogique" ?
C'est un jugement finalement destiné à masquer le fait qu'il n'y a pas de révolution en Égypte.
Pensez-vous l'armée prête à sacrifier le "soldat Moubarak" ?
C'est vraiment une question de délais. Si Moubarak était condamné à mort, il y aurait un appel, et il est à peu près clair que l'affaire durerait plusieurs mois. Je ne suis pas certain, pour ma part, que les militaires aient en tête d'aller jusqu'à sacrifier le soldat Moubarak. La question est autre : si Moubarak est définitivement condamné à la peine capitale, que feront les dirigeants au pouvoir au moment où la condamnation sera effective ? S'il s'agit des militaires, ceux-ci iront-ils jusqu'à exécuter leur ancien chef, héros de la guerre de 1973 ? Surtout qu'en continuant à réprimer les manifestations aujourd'hui, avec nombre de morts, les militaires courent eux-mêmes le risque de se retrouver dans quelques mois accusés et condamnés pour les mêmes charges que Moubarak. Il n'y a aucune raison en effet d'imaginer que le maréchal Tantaoui, ancien ministre de Moubarak, actuel chef de l'État et chef des forces armées, ne sera pas poursuivi une fois de retour à la vie civile.
Quel rôle vont jouer les Frères musulmans, grands vainqueurs des législatives, dans cette affaire ?
Les Frères n'ont pas envie de se prononcer sur un sujet pour le moins sensible, qui plus est au stade des réquisitoires. Dans quelques mois, la logique voudra que les militaires quittent le pouvoir et qu'un exécutif civil dominé par les Frères musulmans arrive aux commandes. Il faudra voir à ce moment-là s'ils souhaiteront reprendre les procès de l'ancien régime, ou bien si, prudemment, ils fermeront la porte à des procès à n'en plus finir. Je pense qu'il y aura dans les mois à venir des négociations entre les militaires et les islamistes pour éviter d'en arriver là. L'idée est vraiment que le jugement de Moubarak soit en quelque sorte le procès pour solde de tout compte des 30 dernières années.
Qu'attend véritablement l'opinion publique égyptienne ?
La colère qui visait l'ancien président s'est relativement déportée, en raison de deux événements importants : tout d'abord les élections législatives, qui ont vu la très large victoire des partis islamistes, mais aussi la fatigue et la lassitude ressenties par le peuple pour une période trouble qui n'en finit pas de durer. Je ne suis pas certain que toute la population égyptienne souhaite un règlement de comptes de l'ancien Raïs.
L'ancien président risque-t-il réellement la potence ?
Ceci est difficile à envisager à l'heure actuelle. Pour les militaires au pouvoir, cela serait véritablement synonyme d'un reniement encore plus fort que ce qu'ils ont fait jusqu'à présent en acceptant de juger Moubarak.
Il se dit qu'en cas de procès réellement impartial, Moubarak ne risquerait pas plus de dix ans de prison.
Si le procès était totalement impartial, je pense que l'ex-chef de l'État ne risquerait rien. Pendant ces audiences, rien n'a permis de prouver qu'il est mêlé à la répression, ainsi qu'aux faits de corruption qui lui sont reprochés. Il faut garder en tête qu'en France, l'instruction d'un ancien ministre pour des faits de corruption relativement mineurs par rapport à ceux dont est accusé Moubarak prend déjà des années.
Mais l'ancien président est tout de même accusé d'avoir donné l'ordre de tirer sur les manifestants.
C'est exact, mais peut-on prouver qu'il en a donné l'ordre ? Comme personne n'a témoigné en ce sens, il me paraît extrêmement difficile de parler de preuves en la matière. L'affaire peut durer un certain temps. Il existe en Égypte des condamnés à mort d'une certaine importance qui n'ont toujours pas été exécutés.
Click here to find out more!

* Auteur de L'Égypte, entre démocratie et islamisme (éditions Autrement)

Égypte, 25 janvier 2012: Révolution 2.0 مصر، 25 يناير 2012 : ثورة

La vidéo qui appelle à une deuxième révolution

par Benjamin Barthe, Le Monde,  5/1/2012

C'est la nouvelle sensation de l'internet égyptien. Une vidéo de deux minutes qui appelle le peuple égyptien à faire de la date anniversaire de la révolution, le 25 janvier, le point de départ d'un deuxième soulèvement, contre le Conseil supérieur des forces armées qui a pris la suite de Hosni Moubarak. Depuis sa mise en ligne le 1er janvier, plus de 110.000 personnes ont visionné ce clip et près de 55.000 l'ont partagé sur Facebook.
Le montage débute par le fameux discours d'Omar Suleiman, dans lequel cet ancien chef des services secrets égyptiens, éphémère vice-président, proclame sur un ton de voix sépulcral que vieux dictateur a démissionné. Mais l'intervention originale, qui s'achevait au bout de quelques dizaines de secondes sur l'annonce du transfert du pouvoir aux militaires, se poursuit, grâce à un habile imitateur de Souleiman, par l'énoncé de tous les crimes et violations des droits de l'homme perpétrés par l'armée depuis un an : bastonnades, tirs à balles réelles sur les manifestants, procès militaires, campagne de diffamation contres les révolutionnaires, jusqu'à la dernière provocation en date : la fermeture de nombreuses ONG pro-démocratie.
Cela suffira-t-il à convaincre les Egyptiens que leur révolution est en danger ? Et que la démission de Hosni Moubarak s'est doublée d'un coup d'Etat feutré ?
Réponse le 25 janvier, sur le bitume de la place Tahrir.

mercredi 4 janvier 2012

The Blue Bra Brigade La brigade du soutien-gorge bleu

Les femmes du mouvement Occupy Wall Street à New York ont réagi à la terrible photo montrant des flics égyptiens en train de massacrer une femme à laquelle ils ont arraché son voile, faisant apparaître son soutien-gorge bleu, le 17 décembre dernier. Elles appellent les femmes à envoyer un soutien-gorge bleu à leur député ou représentant local du gouvernement pour protester contre le soutien US à l'armée et à la police égyptienne dans la répression du mouvement révolutionnaire.





Blue Bra Brigade

Occupy Chat Actions is a group of online chat participants in support of the Occupy movement. We support Occupy locations in every city, state and country. Our main focus is to create a forum that would provide information that would enable your participation regardless of location or ability to attend direct actions in person.

Our current initiative, Blue Bra's Against Violence, is in response to violent action towards an Egyptian female activist in Tahrir Square. This woman was beaten and stripped down by the Egyptian Military revealing a blue bra. The US government currently provides financial aid to the Egyptian Military thus supporting such deplorable violence. We suggest the following direct actions:

• “Like” our Blue Bras Against Violence Facebook page here:

Blue Bras Against Violence

• Go Viral and share the Facebook page, and this Tumblr with family and friends

• Send a blue bra to local congressman, house leaders and other government officials with the message disagreeing with the United States Egyptian policy. A policy that is harmful to the Egyptian people.

* Join the Blue Bra Brigade by following this Tumblr and posting a picture here of you in your blue bra or the blue bra and message you are sending to our government officials.
  • A solidarity statement from the Women Occupying Wall Street to our Egyptian sisters
    We send our strongest support and solidarity to the thousands of women in Tahrir Square and across Egypt protesting the unacceptable violent assault of women protesters by the military. We are troubled, shocked, and outraged at images of a woman protester being beaten and stripped in the streets.
    Systematic targeting, marginalization, silencing, and violence against women by anyone, especially the military authorities entrusted to protect us, are unacceptable.These tactics are brutal, criminal and dishonorable. We share your anger.
    We recognize the brave women of Egypt and women around the world who risk their lives to protest unjust systems. Women are powerful and essential forces in revolutions. Your power and courage are incredibly inspiring to all women.
    We send solidarity and encouragement to you in this honorable fight to protect women’s rights. We join you in outrage and support your fight for peace and justice. We stand united with all women of Egypt.
    United, we will never be defeated.
  • Photo
  • Link Blue Bra Brigade Info Pack
  • Video
     10,000 Egytian women protest against the brutal attacks by Egypt’s security forces on protesters generally and on the woman known as “the blue bra” girl. The epic march, mobilised through Facebook and Twitter on 20 December 2011, brought together women of all ages, and across the social and class divide. They were united in the refusal to be intimidated and called for the military government to step down. 

dimanche 1 janvier 2012

Sommet de Durban: «toujours plus de capitalisme vert»


On va sauver les marchés et non le climat. C’est ainsi que nous pourrions résumer les constats sur la 17e Conférence des Parties (COP17) de la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (UNFCCC) qui s’est déroulée à Durban, en Afrique du Sud, du 28 novembre au 10 décembre. Il y a un contraste saisissant entre la réponse rapide que les gouvernements et les institutions internationales ont donnée lors de l’éclatement de la crise économique et financière de 2007-08 en renflouant des banques privées avec de l’argent public, et l’immobilisme dont ils font preuve face au changement climatique. Cela ne devrait pourtant pas nous surprendre car, dans un cas comme dans l’autre, ce sont les mêmes marchés et leurs gouvernements complices qui sortent gagnants.
 
Au sommet de Durban, il y avait deux thèmes centraux: d’une part, l’avenir du Protocole de Kyoto qui prend fin en 2012 ainsi que la capacité de mettre en place des mécanismes pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, et, d’autre part, le lancement du Fonds vert pour le climat approuvé lors du précédent sommet de Cancun (Mexique) avec l’objectif théorique de soutenir les pays les plus pauvres face aux conséquences du changement climatique -cela au moyen de projets dits d’atténuation et d’adaptation.
Après Durban, nous pouvons affirmer qu’une deuxième phase du Protocole de Kyoto est restée vide de contenu: on a reporté toute action réelle jusqu’en 2020 et on a refusé tout instrument contraignant de réduction des émissions de gaz à effet de serre. C’est ainsi que l’ont voulu les représentants des pays les plus polluants, à la tête desquels se trouvent les Etats-Unis, qui plaidaient en faveur d’un accord de réductions volontaires et qui se sont opposés à tout mécanisme contraignant. Le Protocole de Kyoto était déjà insuffisant et son application stricte n’aurait conduit qu’à un ralentissement infime du réchauffement global. Mais maintenant, nous sommes engagés sur une voie qui ne peut que péjorer la situation.
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