Dans le monde polarisé où nous nous débattons, la pensée
unique dominante est binaire : "où vous êtes avec nous, ou vous êtes contre
nous". Et dans le cas de la situation dans laquelle la pauvre Palestine
est engluée, cette pensée binaire est mise en œuvre avec de l'artillerie lourde,
au propre comme au figuré. Il est ainsi devenu d'usage de présenter les acteurs
palestiniens en les réduisant au duo de frères ennemis Fatah-Hamas, les
premiers étant devenus présentables et cooptables dans le concert des partis
"étatiques", car censés être laïcs, démocratiques et pacifiques, les
seconds restant enfermés dans leur ghetto de Gaza, régulièrement soumis à une
tempête de feu, d'acier et de sang, et presque hermétiquement clos depuis 8 ans,
en plus de figurer sur les listes officielles d'organisations terroristes dressées
par les puissances du "monde libre", lancées dans de nouvelles croisades.
Encore que même cette pensée binaire soit constamment remise en cause par
Netanyahou et ses acolytes, qui tentent de convaincre leurs alliés US et européens
que "tout ça" –l'ensemble des partis et mouvements palestiniens -
n'est qu'une seule et même bande d'exterminateurs de juifs.
Si l'on fait une recherche sur le moteur de recherche le
plus en vogue, les occurrences de quatre mots que l'on obtient sont les
suivantes :
Mot-clé
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Langues
en caractères latins
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Arabe
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Hamas
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6 330 000 résultats
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16 000 000 résultats
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Fatah
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42 600 000 résultats
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32 400 000 résultats
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OLP
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23 300 000
résultats
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1 120 000 résultats
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Jihad islamique
Palestine
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180 000 résultats
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1 600 000
résultats
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Comme on le voit,
il n'y a pas photo : l'organisation du Jihad islamique palestinien est
pratiquement un fantôme médiatique. On ne peut donc que se réjouir du travail
de recherche mené par trois auteurs appartenant, pour d'eux d'entre eux, à la
nouvelle génération des "islamologues/orientalistes" français, et pour
le troisième, à la diaspora palestinienne. Ils réunissent donc les trois conditions
minimales requises pour une approche rationnelle/scientifique d'un mouvement
politique arabe : la connaissance de la langue arabe, la connaissance personnelle
des protagonistes, et une culture générale suffisamment vaste pour être en
mesure de replacer les actes et les discours des acteurs étudiés dans un
contexte historique, politique, culturel, social, militaire et religieux.
Pour tous ceux et toutes celles qui ne peuvent se satisfaire de ranger les
mouvements de résistance "islamistes" dans le grand fourre-tout des
"barbus-fous (à lier) de Dieu", bons pour la géhenne, le livre de Wissam
Alhaj, Nicolas Dot-Pouillard et Eugénie Rébillard, "De la théologie à la
libération –Histoire du Jihad islamique palestinien" (La Découverte, octobre
2014, 214 p., 18 €), permettra une plongée dans un monde et une histoire
inconnus de 99% des Occidentaux, pro-Palestiniens compris, avec un dosage
équilibré d'empathie et de distance critique. On ne peut donc qu'en recommander
la lecture, notamment aux militants français de gauche, partisans
inconditionnels du Fatah et que la simple existence du Hamas et du Hezbollah
gêne aux entournures quand elle ne leur donne pas des boutons : ils verront que
les choses ne sont pas si simples, et que le Fatah est et a été beaucoup plus
"islamique" qu'ils veulent bien le croire.
Comme cela fut le cas du
FLN algérien, et avant, lui, de l’Étoile Nord-africaine/MTLD de Messali Hadj, qui réalisa
la prouesse d'être à la fois un dirigeant proche de l'Internationale communiste
et de se voir proposer d'être désigné Calife par un congrès islamique au Caire
dans les années 1930. Comme cela fut le cas du Néo-Destour de Bourguiba, présenté
généralement comme un parangon de laïcité, mais dont on ignore généralement
que, dans les mêmes années 1930, il faisait passer ses consignes de lutte par
les mosquées, où les imams prêchaient aux fidèles que la participation à telle grève
ou manifestation décidée par le parti était le devoir de tout Musulman.
Pour en revenir aux Palestiniens, un premier constat s'impose : tous, quelle
que soit l'idéologie dont ils se réclament, sont Palestiniens avant d'être "islamistes",
"gauchistes", "nationalistes arabes" ou autres, et tous, chrétiens
compris, baignent dans une culture ambiante musulmane. Ce patriotisme "étroit",
commun désormais à tous les peuples arabes, qui ont intériorisé les frontières
nationales héritées des colonialismes et des protectorats, est évidemment particulièrement
exacerbé chez ceux dont la terre est occupée depuis presque un siècle par des
colons juifs ou se disant tels.
Corollaire de ce
patriotisme, l'anti-impérialisme, qui est passé par plusieurs phases, au fil
des événements du monde et de la région.
Analysant à juste titre le projet sioniste et sa mise en œuvre comme une
émanation des puissances coloniales –Grande-Bretagne et France -, qui passèrent
ensuite le bâton aux USA, les Palestiniens se tournent donc "naturellement"
vers ceux qui, dans le monde, semblent combattre ces puissances : l'URSS, la
Chine, le Vietnam et Cuba. L'enthousiasme pour l'Union soviétique ayant déjà
été quelque peu échaudé par son vote à l'ONU en faveur du plan de partage de la
Palestine du 29 novembre 1947, les sympathies et les affinités idéologiques se
déplacent progressivement vers Pékin, Hanoi et La Havane. Mais deux événements
viennent toit changer : la révolution iranienne de janvier 1979 et l''entrée de
l'Armée rouge en Afghanistan le 25 décembre 1979, qui vient régler à la
kalachnikov le conflit entre les communistes afghans au pouvoir. Cette même
année 1979 a vu une guerre éclater entre la Chine, désormais dirigée par le
"pragmatique" héritier de Mao, Deng Xiao Ping, l'homme auquel peu importait
la couleur du chat pourvu qu'il attrape les souris, et le Vietnam, occupé dans
une guerre visant à éliminer les Khmers rouges maoïstes du Cambodge. Téhéran
devient donc soudain la nouvelle Mecque des révolutionnaires palestiniens,
Yasser Arafat compris*.
L'impact de la révolution
iranienne est énorme sur le monde arabo-musulman, notamment sur les groupes et
mouvements politico-militaires palestiniens et libanais et, plus largement sur
la jeunesse, en particulière étudiante. Un groupe d'étudiants palestiniens, en
partie originaires de Gaza, boursiers en Égypte, constituent alors le premier
noyau de ce qui deviendra le Mouvement du Jihad islamique palestinien, né
officiellement en octobre 1987, par la première action militaire de ce groupe
contre un cantonnement israélien dans le quartier du Shujaayia à Gaza, prélude
à la première Intifada qui éclatera le 9 décembre 1987. Le même quartier où, en
juillet 2014, les soldats israéliens connaîtront leur première grande défaite
tactique de l'Opération "Bordure protectrice". Entre la "divine
surprise" de 1979 et 1987, il aura fallu deux événements décisifs pour recentrer
le combat palestinien sur le territoire de la patrie occupée : l'assassinat du
président Sadate en 1981, qui déclenche une chasse aux islamistes qui n'épargne
pas les Palestiniens, même s'ils sont étrangers à cet assassinat, et
l'occupation israélienne du Liban en 1982, qui conduit à l'évacuation des
combattants et des bureaucrates palestiniens vers la Tunisie, l'Algérie, l'Irak
ou le Yémen.
Les militants du Jihad islamique se replient sur Gaza et poursuivent
leur travail discret de construction d'une avant-garde révolutionnaire, tenant
d'amalgamer leur bagage théorique hétéroclite et regroupant progressivement des
militants venus de la gauche marxisante et/ou nationaliste arabe, tout en
maintenant des relations complexes à la fois avec les Frères musulmans, qu'ils
ont fréquentés en Égypte, et les fractions islamiques du Fatah. Les Frères
musulmans de Gaza ne se décideront à passer à la lutte politique – et donc
militaire – qu'au moment de la première Intifada, où ils créeront
officiellement le Hamas, bénéficiant du réseau patiemment tissé dans les mosquées
et dans le travail caritatif.
27 ans plus tard, le Jihad islamique est le troisième mouvement
politico-militaire palestinien par ordre d'importance. Il a joué un rôle
important dans la résistance à la dernière offensive israélienne contre Gaza et
reste un "étrange soldat" dans le paysage palestinien, avec une armée
de l'ombre estimée à 5000 combattants, dirigée par des hommes qui ont tout lu
et discuté, d'Antonio Gramsci et Ibn Khaldoun à Mao et Che Guevara, en passant
par Khomeiny et Ali Shariati, le premier traducteur en persan de Frantz Fanon.
Maintenant des rapports complexes de "fraternité conflictuelle" avec
le Fatah et avec le Hamas, ce mouvement qu'on peut qualifier d'
"islamo-nationaliste révolutionnaire" jouit d'un grand prestige
auprès des Palestiniens de tout bord, en premier lieu parce qu'il a longtemps
joué les médiateurs et les conciliateurs entre les deux grands frères ennemis.
Pour en savoir plus, il ne vous reste plus qu'à lire cet ouvrage dont Olivier
Roy écrit dans sa préface qu'il "apporte une contribution extrêmement originale
: l'analyse des trajectoires militantes des fondateurs et des cadres du
mouvement. Un maoïste athée peut devenir un islamiste au nom de la fusion avec
les masses, un islamiste partisan de la oumma peut inscrire sa lutte
dans le cade d'un nationalisme palestinien pour finir par rejeter
l'internationalisme islamiste parce qu'il y voit un prétexte pour ignorer les luttes
nationales et se réfugier dans un univers panislamiste. Les chemins se
croisent, les militants évoluent. On a sans doute jeté un peu vite le bébé Marx
avec l'eau du bain soviétique. L'influence profonde du marxisme chez beaucoup
de fondateurs du MJIP (et du Hezbollah) explique à la fois leur originalité et
leu efficacité dans l'action." (Op. cit. p.9).

- Café-débat : Une présentation
de l'ouvrage, avec Nicolas Dot-Pouillard et Eugénie Rébillard, qui l'ont
co-dirigé, est organisée le lundi 24 novembre à 19h, par l'association UniT
(Union pour la Tunisie), au Myanis, 132 boulevard de Ménilmontant, 75020
Paris
*« Khomeyni est
notre Imam, notre chef, le dirigeant de tous les moudjahidines, nous serons deux
peuples en un seul, deux révolutions en une seule et chaque fedaï, chaque
moujahid, chaque révolutionnaire iranien sera l’ambassadeur de la Palestine en
Iran. Nous avons libéré l’Iran, nous libérerons la Palestine. Nous continuerons
nos efforts jusqu’au moment où nous aurons vaincu l’impérialisme et le sionisme
; le combat mené contre le Shah par les Iraniens est identique à celui des
Palestiniens contre Israël. » Yasser ARAFAT, quotidien Libération, 20 février 1979, cité par Zahra BANISADR, « L’Iran et la question palestinienne
», in Revue d’études
palestiniennes, numéro 24, Éditions de
Minuit, 1987, p 5, et repris par Nicolas Dot-Pouillard, "De Pékin à
Téhéran, en regardant vers Jérusalem : la singulière conversion