mardi 9 décembre 2014

Mexique: ce sont tous des Abarca*

par John M. Ackerman, 8/12/2014. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: México: Todos son Abarca

À la mémoire de Vicente Leñero ** et Alexander Mora***,
exemples de dignité rebelle et graines de révolution

L'effervescence sociale et de la solidarité internationale suscitées par le massacre  d'Iguala ont déjà dépassé en puissance les événements à la fois de 1968 et de 1994 au Mexique. Ni le mouvement étudiant historique des années soixante ni le soulèvement indigène des  années quatre-vingt-dix  grands n'avaient réussi en aussi peu de temps à provoquer un si fort basculement de la conscience et de l'autonomisation sociale. Les nouveaux temps de maturation citoyenne,  de communication numérique et d'effondrement impérial ont facilité l'émergence d'un mouvement national dont la flamme pourra difficilement être éteinte à  court terme.
http://tlaxcala-int.org/upload/gal_9630.jpg
"Aujourd'hui est un jour nuageux et triste, mais ce crime d'État ne restera pas impuni. Si ces meurtriers pensent que nous allons pleurer la mort de nos garçons, ils se trompent. A partir d'aujourd'hui, nous désavouons le gouvernement assassin d'Enrique Peña Nieto. Que le Président nous écoute bien : les jours de vacances pourront venir pour ceux qui ne ressentent pas la douleur, mais il n'y aura pas de repos pour le gouvernement  peñiste S'il n'y aura pas de Noël pour nous, il n'y en aura pas non plus pour le gouvernement. Nous savons que la mort  d'Alexander servira à faire fleurir la  révolution".

mardi 2 décembre 2014

Le Plan Juncker dans une Europe orwellienne


par Luigi Pandolfi. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Démêler un écheveau comme celui de la gestion européenne de la crise est devenu toujours plus difficile. Et l'exercice consistant à la raconter est devenu encore plus difficile. Je m'explique.
La mise en place de la nouvelle Commission n'a rien changé à l'approche par les sommets européenne du thème de l'austérité. Aucun des nouveaux commissaires n'a jusqu'ici soufflé mot sur la nécessité de revoir les protocoles rigides du pacte budgétaire en vigueur, et encore moins d'examiner l'hypothèse - à ce jour la plus sérieuse – d'une restructuration de la dette. En revanche, on a droit à un flot de paroles sur la croissance, l'investissement et l'emploi, un véritable déluge. On a l'impression d'être plongés dans un scénario orwellien, où une forme très sophistiquée de novlangue masque systématiquement, scientifiquement, de formules inappropriées des choix (et des non-choix) qui vont dans la direction opposée à celle officiellement déclarée.

De Draghi à Juncker, en passant par les comparses qui peuplent la scène politique nationale dans les pays membres, on n'en finit plus de gloser sur le caractère intenable de «la rigueur comme fin en soi», sur la nécessité de «relancer l'économie», de «créer de nouveaux emplois », alors que, dans la pratique, on reste retranchés, et subordonnés, dans la défense à outrance de l'actuelle gouvernance communautaire, dont l'essence fondamentale et indécrottable réside justement dans la rigueur et la surveillance pointilleuse des budgets publics.


dimanche 30 novembre 2014

La fin de la démocratie mexicaine

par  John M. Ackerman, 2611/2014. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala

Avec l'aide de l'administration Obama, Peña Nieto est en train de remodeler brutalement la société mexicaine


Mexico, 5 novembre 2014: manifestation sur l'avenue Reforma pour demander justice pour les 43 étudiants disparus d' Ayotzinapa Photo Miguel Tovar / LatinContent / Getty Images

Avant même l'enlèvement tragique de 43 étudiants de l'École normale rurale d' Ayotzinapa le 26 septembre dernier, le président du Mexique Enrique Peña Nieto était déjà au bord du gouffre. Son programme de réforme néolibérale, la répression systématique des protestations et sa poigne de fer pour contrôler les médias avaient fait de lui le président le plus impopulaire de l'histoire récente du Mexique.
L'énorme agitation qui a éclaté ces derniers jours concerne donc non seulement la criminalité et la violence, mais aussi le pouvoir social et la politique démocratique. Et ce qui est en jeu dans la bataille d'aujourd'hui pour le Mexique n'est pas seulement l'avenir de paix et de prospérité pour ceux qui vivent au sud du Rio Grande, mais aussi la démocratie et la justice au nord de la frontière.

Avant d'entrer en fonction le 1er décembre 2012, Peña Nieto a publié une tribune dans le Washington Post dans laquelle il essayait de dissiper les inquiétudes au sujet de ses liens intimes avec la vieille garde la plus corrompue et arriérée de l' autoritaire Parti révolutionnaire institutionnel, qui a gouverné le pays de 1929 à 2000. Il encourageait les observateurs à oublier le passé du parti et à plutôt regarder son «plan pour ouvrir le secteur de l'énergie du Mexique à l'investissement privé, national et étranger."



Promulgation de la "réforme de l'énergie", ouvrant la voie à la privatisation du secteur de l'énergie


Écrivant à la veille de sa première rencontre avec le président Barack Obama à Washington, Peña Nieto affirmait que de telles réformes "contribueraient à garantir l'indépendance énergétique US-américaine", car "le Mexique détient le cinquième plus grande réserve de gaz de schiste dans le monde, en plus d'importantes réserves de pétrole en eau profonde et un énorme potentiel dans les énergies renouvelables ".


Obama, l'armée US et le Congrès ont accepté avec empressement le pacte faustien de Peña Nieto. Ils allaient soutenir aveuglément sa présidence en échange d'une action rapide pour réformer le statut de l'énergie.
Au cours des deux dernières années, les deux parties ont tenu loyalement leurs engagements. En décembre 2013, Peña Nieto a fait passer en force la réforme historique de l'article 27 de la constitution qui a mis fin au monopole de l'État sur l'industrie pétrolière et a ouvert les vannes à la spéculation et aux vastes investissements privés par des géants internationaux du pétrole. La majorité des Mexicains a catégoriquement rejeté ces réformes, mais ils ont été écrasés par le rouleau compresseur du Congrès national et ces réformes ont été adoptées par une majorité des parlements des États en seulement 10 jours, sans débat et en violation flagrante du processus démocratique.

-T'as du pétrole ?

-T'as une réforme de l'immigration ?
Cette action légale rapide autorisant le transfert de la rente pétrolière publique au secteur privé accomplissait les rêves les plus fous de Washington. Les USA ont poussé en vain pendant des années sans succès à réaliser des réformes similaires dans l'Irak occupé. Mais au Mexique, un président loyal et corrompu s'est avéré être beaucoup plus efficace que l'occupation militaire directe.Sans surprise, la plus grande partie de la presse internationale a applaudi vigoureusement la réforme pétrolière. "Alors que l'économie du Venezuela implose et que la croissance du Brésil stagne, le Mexique est en train de devenir le producteur latino-américain de pétrole à surveiller - et un modèle de la façon dont la démocratie peut servir un pays en développement", écrivait le Washington Post dans un éditorial. Le Financial Times proclamait avec enthousiasme que "le vote historique du Mexique en faveur de l'ouverture de son secteur pétrolier et gazier à l'investissement privé, après 75 ans sous le joug de l'État, est un coup de maître politique pour Enrique Peña Nieto." Et le magazine Forbes a fait valoir que bien que le président précédent Felipe Calderón "ait peut-être poussé à des réformes réelles du pétrole, c'est Peña Nieto qui entrera dans les livres d'histoire ".
Depuis que Peña Nieto a pris le pouvoir, le gouvernement US n'a pas émis une seule condamnation de la corruption ou des violations des droits humains au Mexique. Ceci dans un contexte dans lequel les principales organisations internationales telles que Human Rights Watch, Article 19 et des dizaines d'ONG locales ont documenté une augmentation scandaleuse dans la répression de la contestation et de la violence contre la presse sous l'actuelle administration.
La réponse molle du gouvernement US au massacre d'étudiants du 26 septembre fait partie d'une tendance plus large à regarder ailleurs.


-Question : est-il temps de mettre fin à la guerre de/contre la guerre ?

-Réponse unanime : NON !



Mais le gouvernement US ne s'est pas contenté de reste sur le banc de touche. Il a également renforcé son implication directe dans la guerre contre/de la drogue au Mexique. Le Congrès a affecté des milliards de dollars au financement de l'appareil mexicain de sécurité du gouvernement mexicain au cours des dernières années. Les autorités mexicaines et US ont mis en place des centres d'intégration d'élite à travers le pays pour partager des informations de renseignement. Et le Wall Street Journal vient de révéler que des agents US revêtent des uniformes militaires mexicains pour participer directement à des missions spéciales, comme la récente arrestation de Joaquín «El Chapo» Guzmán, le puissant chef du cartel de Sinaloa.
Maintenant que la légitimité de l'administration Peña Nieto s'écroule comme un château de cartes, ce qui a été nettement symbolisé par l'autodafé public d'un énorme effigie de lui sur la place du Zócalo, au centre de Mexico, jeudi dernier, la question que tout le monde se pose est de savoir si le gouvernement US va continuer à se battre jusqu'au bout pour défendre Peña Nieto ou s'il y a encore dans l'establishment politique US des marges de manœuvre en faveur de la paix et de la démocratie au sud du Rio Grande.
Les mesures prises récemment par les autorités mexicaines indiquent qu'elles continueront d'avoir le soutien indéfectible de Washington.
Selon plusieurs témoins, pendant les énormes manifestations du 20 novembre à Mexico, des provocateurs encagoulés ont lancé des cocktails Molotov sur la police, puis ont assisté tranquillement au malmenage indistinct des journalistes et des observateurs des droits humains et à l'arrestation d'étudiants innocents détenus. Peña Nieto a immédiatement fait inculper 11 étudiants pour crimes graves fédéraux - terrorisme, crime organisé et conspiration - et les a fait enfermer dans des prisons de haute sécurité à des centaines de kilomètres de la capitale.


Et ce dimanche, le puissant secrétaire mexicain d'État à la Marine, le général Francisco Soberón Vidal, a fait une démonstration sans précédent d'activisme politique en déclarant publiquement que les forces armées ne sont pas seulement engagées dans la lutter contre la criminalité organisée et le trafic de drogue, mais sont également prêtes à intervenir en soutien du projet politique néolibéral de Peña Nieto pour "faire bouger le Mexique." Des câbles de WikiLeaks et des rapports indépendants ont révélé que le gouvernement US est particulièrement proche des Marines mexicains, qui ont ses préférences devant toutes les autres institutions de maintien de l'ordre.
Si la situation continue sur la voie tracée, le Mexique pourrait bientôt suivre le chemin du Pérou au cours de l'auto-coup d'État (autogolpe) d'Alberto Fujimori en 1992 – sous les yeux de l'administration Obama. À moins que les citoyens US ne se lèvent en soutien et en solidarité avec leurs voisins mexicains, le pays pourrait devenir la proie d'une nouvelle guerre sale soutenue par les USA contre les étudiants et les militants, similaire à la répression durant les années 1970 et 1980, qui a coûté des centaines de milliers de vies au Guatemala, au Salvador, au Nicaragua et au Honduras. Il est encore temps d'agir avant que l'Amérique du Nord d'aujourd'hui devienne une copie de l'Amérique centrale d'il y a 30 à 40 ans.


Lors d'une cérémonie au Palais National à Mexico, le jeudi 27 novembre 2014, Enrique Peña Nieto a annoncé un nouveau plan anti-crime qui prévoit l'introduction d'une carte d'identité nationale, donne au Congrès le pouvoir de dissoudre l'administration municipale corrompue et de mettre les forces de police locales – souvent corrompues - sous le contrôle des gouvernements des 31  États du pays (qui, eux, évidemment ne sont pas du tout corrompus). Le plan se concentrera d'abord sur quatre des États les plus troublés du Mexique : Guerrero, Michoacán, Jalisco et Tamaulipas. Photo Eduardo Verdugo/AP

vendredi 28 novembre 2014

Bénéwendé Stanislas Sankara : "Après la mort de Thomas Sankara, nous avons du militer comme des snipers pour continuer son combat"

Interview de Bénéwendé Stanislas Sankara, président de l'UNIR/PS (Union pour la Renaissance / Parti Sankariste) et du FPS (Front Progressiste Sankariste), et ancien chef de file de l'opposition burkinabè.
Interview réalisée au siège de l'UNIR/PS à Ouagadougou le 26 novembre 2014 par

Mikaël Doulson Alberca




lundi 24 novembre 2014

Le Troisième Homme-Note de lecture sur une histoire du Jihad islamique palestinien

Dans le monde polarisé où nous nous débattons, la pensée unique dominante est binaire : "où vous êtes avec nous, ou vous êtes contre nous". Et dans le cas de la situation dans laquelle la pauvre Palestine est engluée, cette pensée binaire est mise en œuvre avec de l'artillerie lourde, au propre comme au figuré. Il est ainsi devenu d'usage de présenter les acteurs palestiniens en les réduisant au duo de frères ennemis Fatah-Hamas, les premiers étant devenus présentables et cooptables dans le concert des partis "étatiques", car censés être laïcs, démocratiques et pacifiques, les seconds restant enfermés dans leur ghetto de Gaza, régulièrement soumis à une tempête de feu, d'acier et de sang, et presque hermétiquement clos depuis 8 ans, en plus de figurer sur les listes officielles d'organisations terroristes dressées par les puissances du "monde libre", lancées dans de nouvelles croisades. Encore que même cette pensée binaire soit constamment remise en cause par Netanyahou et ses acolytes, qui tentent de convaincre leurs alliés US et européens que "tout ça" –l'ensemble des partis et mouvements palestiniens - n'est qu'une seule et même bande d'exterminateurs de juifs.
Si l'on fait une recherche sur le moteur de recherche le plus en vogue, les occurrences de quatre mots que l'on obtient sont les suivantes :

Mot-clé
Langues en caractères latins
Arabe
Hamas
6 330 000 résultats
16 000 000 résultats
Fatah
42 600 000 résultats
32 400 000 résultats
OLP
23 300 000 résultats
1 120 000 résultats
Jihad islamique Palestine
180 000 résultats
1 600 000 résultats


presence-comparee-google-organisations-palestiniennes
Comme on le voit, il n'y a pas photo : l'organisation du Jihad islamique palestinien est pratiquement un fantôme médiatique. On ne peut donc que se réjouir du travail de recherche mené par trois auteurs appartenant, pour d'eux d'entre eux, à la nouvelle génération des "islamologues/orientalistes" français, et pour le troisième, à la diaspora palestinienne. Ils réunissent donc les trois conditions minimales requises pour une approche rationnelle/scientifique d'un mouvement politique arabe : la connaissance de la langue arabe, la connaissance personnelle des protagonistes, et une culture générale suffisamment vaste pour être en mesure de replacer les actes et les discours des acteurs étudiés dans un contexte historique, politique, culturel, social, militaire et religieux.

Pour tous ceux et toutes celles qui ne peuvent se satisfaire de ranger les mouvements de résistance "islamistes" dans le grand fourre-tout des "barbus-fous (à lier) de Dieu", bons pour la géhenne, le livre de Wissam Alhaj, Nicolas Dot-Pouillard et Eugénie Rébillard, "De la théologie à la libération –Histoire du Jihad islamique palestinien" (La Découverte, octobre 2014, 214 p., 18 €), permettra une plongée dans un monde et une histoire inconnus de 99% des Occidentaux, pro-Palestiniens compris, avec un dosage équilibré d'empathie et de distance critique. On ne peut donc qu'en recommander la lecture, notamment aux militants français de gauche, partisans inconditionnels du Fatah et que la simple existence du Hamas et du Hezbollah gêne aux entournures quand elle ne leur donne pas des boutons : ils verront que les choses ne sont pas si simples, et que le Fatah est et a été beaucoup plus "islamique" qu'ils veulent bien le croire. 

Comme cela fut le cas du FLN algérien, et avant, lui, de l’Étoile Nord-africaine/MTLD de Messali Hadj, qui réalisa la prouesse d'être à la fois un dirigeant proche de l'Internationale communiste et de se voir proposer d'être désigné Calife par un congrès islamique au Caire dans les années 1930. Comme cela fut le cas du Néo-Destour de Bourguiba, présenté généralement comme un parangon de laïcité, mais dont on ignore généralement que, dans les mêmes années 1930, il faisait passer ses consignes de lutte par les mosquées, où les imams prêchaient aux fidèles que la participation à telle grève ou manifestation décidée par le parti était le devoir de tout Musulman.
Pour en revenir aux Palestiniens, un premier constat s'impose : tous, quelle que soit l'idéologie dont ils se réclament, sont Palestiniens avant d'être "islamistes", "gauchistes", "nationalistes arabes" ou autres, et tous, chrétiens compris, baignent dans une culture ambiante musulmane. Ce patriotisme "étroit", commun désormais à tous les peuples arabes, qui ont intériorisé les frontières nationales héritées des colonialismes et des protectorats, est évidemment particulièrement exacerbé chez ceux dont la terre est occupée depuis presque un siècle par des colons juifs ou se disant tels.
Corollaire de ce patriotisme, l'anti-impérialisme, qui est passé par plusieurs phases, au fil des événements du monde et de la région.
Analysant à juste titre le projet sioniste et sa mise en œuvre comme une émanation des puissances coloniales –Grande-Bretagne et France -, qui passèrent ensuite le bâton aux USA, les Palestiniens se tournent donc "naturellement" vers ceux qui, dans le monde, semblent combattre ces puissances : l'URSS, la Chine, le Vietnam et Cuba. L'enthousiasme pour l'Union soviétique ayant déjà été quelque peu échaudé par son vote à l'ONU en faveur du plan de partage de la Palestine du 29 novembre 1947, les sympathies et les affinités idéologiques se déplacent progressivement vers Pékin, Hanoi et La Havane. Mais deux événements viennent toit changer : la révolution iranienne de janvier 1979 et l''entrée de l'Armée rouge en Afghanistan le 25 décembre 1979, qui vient régler à la kalachnikov le conflit entre les communistes afghans au pouvoir. Cette même année 1979 a vu une guerre éclater entre la Chine, désormais dirigée par le "pragmatique" héritier de Mao, Deng Xiao Ping, l'homme auquel peu importait la couleur du chat pourvu qu'il attrape les souris, et le Vietnam, occupé dans une guerre visant à éliminer les Khmers rouges maoïstes du Cambodge. Téhéran devient donc soudain la nouvelle Mecque des révolutionnaires palestiniens, Yasser Arafat compris*.
L'impact de la révolution iranienne est énorme sur le monde arabo-musulman, notamment sur les groupes et mouvements politico-militaires palestiniens et libanais et, plus largement sur la jeunesse, en particulière étudiante. Un groupe d'étudiants palestiniens, en partie originaires de Gaza, boursiers en Égypte, constituent alors le premier noyau de ce qui deviendra le Mouvement du Jihad islamique palestinien, né officiellement en octobre 1987, par la première action militaire de ce groupe contre un cantonnement israélien dans le quartier du Shujaayia à Gaza, prélude à la première Intifada qui éclatera le 9 décembre 1987. Le même quartier où, en juillet 2014, les soldats israéliens connaîtront leur première grande défaite tactique de l'Opération "Bordure protectrice". Entre la "divine surprise" de 1979 et 1987, il aura fallu deux événements décisifs pour recentrer le combat palestinien sur le territoire de la patrie occupée : l'assassinat du président Sadate en 1981, qui déclenche une chasse aux islamistes qui n'épargne pas les Palestiniens, même s'ils sont étrangers à cet assassinat, et l'occupation israélienne du Liban en 1982, qui conduit à l'évacuation des combattants et des bureaucrates palestiniens vers la Tunisie, l'Algérie, l'Irak ou le Yémen.

Les militants du Jihad islamique se replient sur Gaza et poursuivent leur travail discret de construction d'une avant-garde révolutionnaire, tenant d'amalgamer leur bagage théorique hétéroclite et regroupant progressivement des militants venus de la gauche marxisante et/ou nationaliste arabe, tout en maintenant des relations complexes à la fois avec les Frères musulmans, qu'ils ont fréquentés en Égypte, et les fractions islamiques du Fatah. Les Frères musulmans de Gaza ne se décideront à passer à la lutte politique – et donc militaire – qu'au moment de la première Intifada, où ils créeront officiellement le Hamas, bénéficiant du réseau patiemment tissé dans les mosquées et dans le travail caritatif.

27 ans plus tard, le Jihad islamique est le troisième mouvement politico-militaire palestinien par ordre d'importance. Il a joué un rôle important dans la résistance à la dernière offensive israélienne contre Gaza et reste un "étrange soldat" dans le paysage palestinien, avec une armée de l'ombre estimée à 5000 combattants, dirigée par des hommes qui ont tout lu et discuté, d'Antonio Gramsci et Ibn Khaldoun à Mao et Che Guevara, en passant par Khomeiny et Ali Shariati, le premier traducteur en persan de Frantz Fanon. Maintenant des rapports complexes de "fraternité conflictuelle" avec le Fatah et avec le Hamas, ce mouvement qu'on peut qualifier d' "islamo-nationaliste révolutionnaire" jouit d'un grand prestige auprès des Palestiniens de tout bord, en premier lieu parce qu'il a longtemps joué les médiateurs et les conciliateurs entre les deux grands frères ennemis.

Pour en savoir plus, il ne vous reste plus qu'à lire cet ouvrage dont Olivier Roy écrit dans sa préface qu'il "apporte une contribution extrêmement originale : l'analyse des trajectoires militantes des fondateurs et des cadres du mouvement. Un maoïste athée peut devenir un islamiste au nom de la fusion avec les masses, un islamiste partisan de la oumma peut inscrire sa lutte dans le cade d'un nationalisme palestinien pour finir par rejeter l'internationalisme islamiste parce qu'il y voit un prétexte pour ignorer les luttes nationales et se réfugier dans un univers panislamiste. Les chemins se croisent, les militants évoluent. On a sans doute jeté un peu vite le bébé Marx avec l'eau du bain soviétique. L'influence profonde du marxisme chez beaucoup de fondateurs du MJIP (et du Hezbollah) explique à la fois leur originalité et leu efficacité dans l'action." (Op. cit. p.9).
http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-De_la_theologie_a_la_liberation__-9782707177810.html

  • Café-débat : Une présentation de l'ouvrage, avec Nicolas Dot-Pouillard et Eugénie Rébillard, qui l'ont co-dirigé, est organisée le lundi 24 novembre à 19h, par l'association UniT (Union pour la Tunisie), au Myanis, 132 boulevard de Ménilmontant, 75020 Paris
*« Khomeyni est notre Imam, notre chef, le dirigeant de tous les moudjahidines, nous serons deux peuples en un seul, deux révolutions en une seule et chaque fedaï, chaque moujahid, chaque révolutionnaire iranien sera l’ambassadeur de la Palestine en Iran. Nous avons libéré l’Iran, nous libérerons la Palestine. Nous continuerons nos efforts jusqu’au moment où nous aurons vaincu l’impérialisme et le sionisme ; le combat mené contre le Shah par les Iraniens est identique à celui des Palestiniens contre Israël. » Yasser ARAFAT, quotidien Libération, 20 février 1979, cité par Zahra BANISADR, « L’Iran et la question palestinienne », in Revue d’études palestiniennes, numéro 24, Éditions de Minuit, 1987, p 5, et repris par Nicolas Dot-Pouillard, "De Pékin à Téhéran, en regardant vers Jérusalem : la singulière conversion


mercredi 5 novembre 2014

Blaise Compaoré chassé par son peuple ! Il ne doit pas échapper à la justice

Le 2 novembre 2014, à Ouagadougou, Abidjan, Berlin, Dublin, Dakar, Londres, Paris, Rennes, Montpellier, New York, Washington, Bamako, Lomé, Nairobi, Madrid, Bruxelles, Turin, Ajaccio, Toulouse, Liège, Munich, Kinshasa
Traductions disponibles : Español  Deutsch  English  Italiano  

L’insurrection populaire au Burkina Faso a balayé le régime décadent de Blaise Compaoré. Ces jours du 30 et 31 octobre 2014 sont entrés dans l’histoire d’un peuple brave, un peuple mûr, un peuple digne, et au-delà de ça dans l’histoire de l’Afrique et du monde entier. 27 ans de règne de ce mégalomane sanguinaire, ça suffit !
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Photo Mikaël Doulson Alberca
Le peuple a retrouvé sa dignité bafouée, il reprend son destin en main avec force, intelligence et conviction. Quels moments de joie, quels moments d’émotion !
Dans ces moments décisifs, toutes les forces vives de Burkina Faso se sont unies, pour mettre fin à ce régime corrompu qui a trop longtemps bénéficié du soutien de la communauté internationale, alors qu’il maintenait son peuple dans la misère.
Jusqu’au dernier moment alors que Blaise Compaoré a conduit son pays dans le chaos, certains de ces soutiens ont suggéré que ce soit lui qui gère la transition.

Après cette première victoire, il convient sans tarder que les militaires, les organisations de la société civile et les partis politiques de l’ancienne opposition se concertent rapidement, pour une transition apaisée. Le peuple ayant assuré la victoire, il convient de mettre en place rapidement une politique qui s’attaque en priorité à la misère et réponde pleinement aux aspirations populaires.
Le réseau international « Justice pour Thomas Sankara, Justice pour l’Afrique » s’incline devant le merveilleux peuple burkinabè, particulièrement la jeunesse, qui a marché au-devant des forces de sécurité les mains nues. Plusieurs dizaines de personnes ont sacrifié leur vie ! Qu’ils reposent en paix et qu’ils restent dans notre mémoire comme des héros !

Il les remercie d’avoir mis fin à cette hypocrisie de la communauté internationale qui consacrait Blaise Compaoré comme un « homme de paix », lui qui était impliqué dans toutes les guerres qui ont embrasé la région, entrainant des centaines de milliers de victimes. Toutes les forces progressistes en Afrique et dans le monde entier doivent aujourd’hui soutenir concrètement la révolution du Burkina Faso et organiser la solidarité concrète.
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Photo Mikaël Doulson Alberca
Blaise Compaoré a pris la fuite. Il doit être arrêté et jugé pour ses crimes. Nous réclamons une enquête internationale indépendante sur l’assassinat du président Thomas Sankara et de ses camarades le 15 octobre 1987. Aux membres du Congrès américain nous demandons d’exiger que soient ouvertes les archives de l’époque et qu’une investigation soit menée sur une éventuelle implication de la CIA. Aux parlementaires français, nous demandons d’accepter la demande d’enquête parlementaire sur l’assassinat de Thomas Sankara, déjà déposée deux fois à l’Assemblée nationale de la République française, le 20 juin 2011 et le 5 octobre 2012. Nous appelons les peuples du Togo et de la Côte d’Ivoire à exiger que la lumière soit faite sur l’implication de leurs pays dans cet assassinat.
Il ne peut y avoir de démocratie dans l’impunité. La campagne « Justice pour Thomas Sankara, Justice pour l’Afrique », forte des 14.000 signatures déjà obtenues (http://www.thomassankara.net/spip.php?article866) et du soutien des dizaines d’associations et de partis politiques de par le monde, doit s’amplifier car Blaise Compaoré bénéficie de soutiens puissants que nous dénoncerons sans relâche. Nous devons plus que jamais exiger que justice soit rendue. L’heure de la vérité et de la justice approche. Hâtons-la tous ensemble !
Gloire au peuple burkinabè ! Justice pour Thomas Sankara et ses camarades assassinés le 15 octobre 1987, justice pour toutes les victimes des assassinats et crimes économiques !
Le réseau international « Justice pour Sankara Justice pour l’Afrique »
 Contact  : contactjusticepoursankara at gmail.com
tel 00 33 6 85 03 88 6500 33 6 85 03 88 65 

Burkina Faso : Images de la Révolution d'Octobre

Photoreportage d'Ouagadougou de Mikaël Doulson Alberca

jeudi 30 octobre 2014

Burkina Faso : la France doit officiellement lâcher son vieil allié Blaise Compaoré

par Survie, 29/10/2014
Au Burkina Faso, Blaise Compaoré renoue avec la tradition de modifier la Constitution afin de rester au pouvoir. Les manifestations contre ce projet se multiplient, la tension monte et une répression est à craindre. La France, qui a soutenu le pouvoir du « beau Blaise » 27 ans durant, doit condamner publiquement ce coup d’état constitutionnel et cesser toute coopération policière et militaire avec le régime.
Arrivé au pouvoir par l’assassinat de Thomas Sankara en 1987, le très françafricain Blaise

Compaoré n’entend pas quitter son fauteuil de président-dictateur du Burkina Faso. Après des mois de faux suspens, il a levé le voile le 21 octobre dernier sur sa volonté de réviser la Constitution de 1991, pour que soit supprimée la limitation à deux mandats présidentiels. Il faut dire que le régime est expert en tripatouillage constitutionnel : la limitation du nombre de mandats avait ainsi été supprimée en 1997, pour être réintroduite en 2000, en même temps que l’abandon du septennat au profit du quinquennat, entré en vigueur en 2005. Compaoré trouve ainsi toujours une argutie juridique pour se présenter : en 1991 comme président du Front populaire du Burkina Faso ; en 1998 pour son second septennat ; en 2005 et en 2010 pour son premier puis son second quinquennat, qui arrivera à terme en 2015. D’où la nécessité pour lui, de faire voter ce 30 octobre par les 2/3 des députés burkinabè une loi de révision constitutionnelle puis, en cas d’échec, d’organiser un référendum tout aussi bidon que sa dernière élection présidentielle [1].

La première décennie de son pouvoir est marquée par une série d’assassinats politiques (dont le plus emblématique, celui du journaliste Norbert Zongo en 1998, dont les responsables n’ont toujours pas été inquiétés), et ses 27 ans de règne sont émaillés d’opérations de déstabilisation dans la région. Son clan a notamment soutenu activement les milices de Charles Taylor au Liberia et en Sierra Leone, participé à des trafics de diamants au profit du mouvement rebelle angolais UNITA, abrité plus récemment les « rebelles ivoiriens » emmenés par Guillaume Soro avant qu’ils ne déclenchent la guerre dans leur pays, et joué un rôle trouble vis à vis de certains groupes armés qui ont occupé le nord du Mali à partir de début 2012.
Mais, en pilier régional de la Françafrique, Blaise Compaoré a su redorer son image à l’international, y compris grâce à des alliées au sein du Parti socialiste telles que Ségolène Royal et Elisabeth Guigou [2]. Une relative liberté d’expression et un multipartisme de façade l’ont rendu prétendument fréquentable, tandis que ses soutiens au sein de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), à laquelle il appartient, l’Association d’amitié France-Burkina de Guy Penne, ou son hagiographe, Jean Guion, ont redoublé d’efforts pour forger en France et à l’international l’image d’un homme de paix. Il a ainsi été choisi pour être le médiateur de crises politiques au Togo, en Guinée, et même en Côte d’Ivoire et au Mali où il a pourtant soutenu des belligérants. Et, sur fond de crise malienne, il a été reçu à l’Elysée dès le 18 septembre 2012 par un François Hollande déjà soucieux d’enterrer le changement.
Mais au Burkina Faso, les mouvements sociaux n’ont eu de cesse de se structurer et de se renforcer, pour s’opposer au pouvoir à vie auquel prétend Blaise Compaoré. En particulier, après les manifestations contre la vie chère en 2008, une explosion de colère populaire avait menacé le régime en 2011, amenant même Alain Juppé, alors ministre français des Affaires étrangères, à déclarer, en référence à la révolution tunisienne, que le régime burkinabè devrait « [tenir] compte de ce qui se passe ailleurs car les mêmes causes produisent les mêmes effets » [3].
Pure langue de bois, pendant que, à l’instar de ce que Michèle Alliot-Marie avait proposé pour sauver le pouvoir de Ben Ali en Tunisie, les autorités françaises ont poursuivi leur coopération pour le « maintien de l’ordre » avec Ouagadougou. On apprenait ainsi qu’en 2011, la France disposait toujours sur place de « 9 militaires de l’Armée de Terre, la plupart détachés auprès des Forces Armées Nationales », et octroyait une aide directe sur le volet militaire (dépenses d’équipement et d’infrastructure, formation des cadres) d’environ 1,2 million € par an, sous la houlette de la Direction de la Coopération de Sécurité et de Défense [4]. Une aide fournie sous l’habillage d’un maintien de l’ordre nécessaire au processus démocratique, mais en réalité indispensable au régime pour mater d’éventuels mouvements populaires. L’année dernière, l’hebdomadaire Jeune Afrique expliquait ainsi comment, du fait de tensions croissantes liées au projet de révision constitutionnelle, le gouvernement burkinabè, aidé par la France et les Etats-Unis, avait investi 15,2 millions d’euros « pour réorganiser et équiper la police » et qu’ « une unité de force spéciale [était] en cours de création avec le soutien du Raid français » [5].
Le régime avait vu juste : depuis le début de l’année, plusieurs manifestations ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes, jusqu’au mois de septembre. Depuis cette semaine, et l’officialisation de ce projet de tripatouillage constitutionnel, la contestation se cristallise, avec une première manifestation rassemblant le 28 octobre des centaines de milliers de burkinabè déterminés à s’y opposer, et la promesses d’actions de blocage et de désobéissance civile dans les prochains jours. La colère est sur le point d’exploser, et une répression violente est à craindre. Après avoir soutenu Blaise Compaoré dans son putsch de 1987 et durant ses 27 ans de règne, les autorités françaises, qui ont fait du Burkina Faso un des maillons de leur « lutte contre le terrorisme » au Sahel, en installant à Ouagadougou la principale base des forces spéciales et en intégrant le pays dans la zone d’intervention de l’opération « Barkhane », ont donc une responsabilité particulière dans ce qui va se passer dans les prochaines semaines.
L’association Survie exhorte donc le gouvernement français à dénoncer publiquement ce projet de révision constitutionnelle, sans équivoque [6], et à cesser toute coopération policière et militaire avec le régime, et appelle à rejoindre la manifestation unitaire organisée devant l’ambassade du Burkina Faso à Paris ce jeudi 30 octobre de 16h30 à 19h

Contact presse : Ophélie Latil 01 44 61 03 25 ophelie.latil[at]survie.org
Notes

[1] Les chiffres officiels faisaient état d’un score de 80 % des suffrages exprimés... mais avec seulement 1,5 millions de voix dans un pays qui compte 16 millions d’habitants.
[3] Audition d’Alain Juppé devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, à Paris le 4 mai 2011. Texte disponoble sur http://discours.vie-publique.fr/not...
[4] Voir le site de l’ambassade de France au Burkina Faso (http://www.ambafrance-bf.org/Panora... ). Le site du ministère de la Défense indique qu’en 2009, cette coopération s’était «  appuyée sur 12 coopérants militaires et un budget de 3 M€  » (http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/do... )
[6] Les déclarations alambiquées du porte-parole du Quai d’Orsay se référençant à la Charte Africaine de la Démocratie, des Elections et de la Gouvernance de l’Union Africaine, ne sauraient être considérées comme une condamnation (http://basedoc.diplomatie.gouv.fr/v... ).

Burkina Faso: explosion populaire, soulèvement démocratique

Ouagadougou, 29 Septembre 2014 (Corresp.)-La manifestation du peuple burkinabé à Ouagadougou le 28 octobre 2014 a dégénéré en guérilla urbaine lorsque les manifestants ont quitté la Place de la Nation en direction du rond-point des Nations Unies avec le projet d'atteindre l'Assemblée Nationale pour l'occuper.

Après quelques minutes de sit-in et d'occupation pacifique par les manifestants au rond-point des Nations Unies, les forces de police ont lancé l'assaut et ont chargé les manifestants à coup de gaz lacrymogène et de camion à eau. Les pick-up des policiers se sont lancés aux trousses des manifestants, en tirant des grenades de gaz lacrymogène parfois à bout portant. On déplore des blessés, mais pas de morts. La manifestation aurait rassemblé des centaines de milliers de manifestants à Ouagadougou, près d'un million selon les organisateurs. Les partis d'opposition au CDP (parti au pouvoir) avaient lancé pour cette manifestation le mot d'ordre suivant : désobéissance civile, jusqu'à la chute du régime. Le Président du Faso Blaise Compaoré espère que le vote de jeudi 30 octobre à l'assemblée nationale lui permettra de changer l'article 37 de la Constitution sans passer par un référendum, et ainsi de se présenter à sa propre succession à l'élection présidentielle de 2015. 



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