mercredi 5 janvier 2011

Les cyber-activistes arabes face à la liberté sur Internet made in USA الحراك الإلكتروني العربي مـواجهة القمع ومخاطر الاختراق

Traduit par  Marina El Khoury. Edité parFausto Giudice et Michèle Mialane, Tlaxcala
Original : The Internet Freedom Fallacy and the Arab Digital activism
Cet article se concentre sur le cyber-activisme de base dans le monde arabe et les risques encourus d’une collision inévitable avec la politique étrangère et les intérêts US. Il résume l’essentiel des discussions que j’ai eues, ces deux dernières années, avec de multiples acteurs engagés dans la défense de la liberté d’expression sur Internet et dans l’utilisation de la technologie pour le changement social et politique. Bien que le sujet principal demeure l’activisme numérique arabe, j’y ai inclus les problématiques et inquiétudes similaires soulevées par des activistes et défenseurs de la liberté d’expression sur Internet issus d’autres parties du monde comme la Chine, la Thaïlande et l’Iran.
Ce document part donc de l’hypothèse que l’engagement privé - des entreprises – et public – de l’administration - US dans le mouvement pour la liberté sur la Toile est dangereux pour cette même liberté. J’éclairerai les raisons pour lesquelles je considère ce nouveau contexte comme étant extrêmement dangereux pour le mouvement des cyber-activistes de base.

Pour beaucoup de gens hors des USA, et pas seulement dans le monde arabe, le mantra de la liberté sur la Toile, diffusé à partir de Washington DC, n’est qu’une couverture pour des agendas géopolitiques stratégiques. Cette politique de la liberté sur Internet ne s’appliquera pas dans un vacuum. Elle se déploiera en premier lieu en fonction de la politique étrangère et des intérêts usaméricains et occidentaux ; autrement dit, elle continuera de projeter les mêmes priorités occidentales. Le fait que les gouvernements US et occidentaux agissent comme des acteurs majeurs dans le domaine de la liberté sur Internet pourrait présenter un réel risque pour les activistes qui acceptent leurs soutiens et leur financements. Beaucoup de gens perçoivent l’hyperpolitisation du mouvement cyber-activiste et une appropriation de ses « succès » pour atteindre des objectifs géopolitiques usaméricains comme le « baiser de la mort ». Le pire des scénarios possibles serait que le financement occidental et l’hyperpolitisation pourraient aboutir à une altération brutale de l’espace du cyber-activisme actuel pour laisser émerger un « cyber-activisme parallèle », totalement déconnecté du contexte arabe local. Il faut aussi souligner à quel point le mouvement pour la liberté d’expression sur le net est hypocrite et inéquitable quand il s’agit de soutenir la liberté de blogueurs et de cyber-activistes en danger.

En mettant la liberté d’Internet au centre de leur agenda de politique étrangère, les USA seront peu disposés à s’engager dans une action qui pourrait mettre en danger la « stabilité » de l’ordre dictatorial dans le monde arabe. Et puisqu’il est irréaliste de voir les gouvernements usaméricain  et occidentaux quels qu’ils soient œuvrer agressivement pour encourager la dissidence politique contre leurs alliés arabes les plus proches, comme ils le font pour l’Iran et de la Chine, nous ne pouvons pas nous permettre de prendre le risque que la liberté d’Internet soit potentiellement prise en otage par de puissants acteurs dans le but de servir des agendas géostratégiques qui ne sont même pas en notre faveur, ce qui serait proprement désastreux.

Ce qui m’inquiète en particulier, c’est que chaque pont construit entre le gouvernement US et des centres de recherches US et des ONG travaillant sur les thèmes de la liberté de l’Internet et du cyber-activisme, aboutira à la destruction d’un nombre déjà existant de ponts connectant ces mêmes ONG et centres de recherche aux activistes et blogueurs du monde arabe et du Moyen-Orient. Et si la dynamique de la politique étrangère usaméricaine ne change pas, les activistes - surtout ceux originaires de pays exclus – continueront à la considérer comme une politique hypocrite cherchant à les utiliser et instrumentaliser leurs causes pour son propre agenda ou simplement à usage interne.

Les risques directs pour le cyber-activisme dans le monde arabe, dans sa phase de développement actuel, sont donc énormes et doivent donc être discutés et traités. Cet article constitue une modeste tentative de définir des stratégies possibles pour l’avenir d’un cyber-activisme arabe, populaire et indépendant, et une tentative pour mieux comprendre comment naviguer sur le nouvel échiquier politique du 21ème siècle.
Les cyber-activistes : de nouveaux acteurs du changement
Comblant le fossé que les médias traditionnels et organisations de défense des droits humains ont laissé ouvert, le mouvement cyber-activiste s’est imposé, avec ses réussites et ses échecs, comme un acteur dynamique de changement, façonnant une portion relativement importante de l’opinion publique (du moins les connectés et lettrés), tout en évoluant dans un cyberespace qui semble mieux à même de résister aux tentatives des gouvernements de le contrôler comme ils l’ont fait pour les moyens traditionnels d’organisation et de communication.

Force est de constater qu’aucune des campagnes et initiatives numériques, concernant des sujets délicats, les plus réussies et qui ont marqué le cyberespace par des démarches innovantes et créatives n’a été financée par des institutions occidentales (gouvernements, agences, bailleurs de fonds). Contrairement aux initiatives actuellement financées par les USA, ces initiatives pionnières avaient les caractéristiques suivantes :
  1. La nécessité: dans le monde arabe, l’utilisation d’outils numériques pour le changement social et politique n’était pas motivé par un intérêt médiatique ou professionnel. Au contraire, elle était le résultat de besoins émanant d’un fort engagement dans la défense des droits humains. Ces besoins sont le résultat direct d’un environnement autoritaire établi et de l’absence d’un espace ouvert où les militants auraient pu exercer leur citoyenneté. L’activisme en ligne a été "inventé" et s’est développé à cause de la nécessité de combler l’écart béant laissé par les acteurs traditionnels de la société civile.
     
  2. L’indépendance: Le territoire du cyber-activisme dans le monde arabe est l’un des plus décentralisés, des moins structurés, et dont la dynamique de changement est axée sur des problématiques locales et populaires. Par conséquent, même la plupart des ONG locales et des partis d’opposition ayant une maîtrise des outils Internet, ont un sérieux problème pour “l’infiltrer” ou l’exploiter pour leur propre bénéfice. Ceci a rendu le mouvement, indépendant, attractif et résistant à toute forme de contrôle. Mais l’indépendance ne signifie pas nécessairement la déconnexion ou l’isolement. Beaucoup de cyber-militants dans le monde arabe collaborent avec des partis ou mouvements d’opposition. La grande majorité de ces militants sont également reliés les uns aux autres, ils interagissent et collaborent lors d’événements majeurs et se rassemblent pour se soutenir mutuellement dans leurs campagnes et pour leurs causes. Ils sont reliés ainsi au mouvement du cyber-activisme mondial à travers les circuits de conférence et des rencontres physiques. Il faudra ajouter à cela la forte capacité de réseautage que les plateformes de réseaux sociaux ont intégrée dans leur activité quotidienne sur le web. Les cyber-activistes agissent, réagissent et interagissent dans un contexte militant à plusieurs niveaux: local, régional, panarabe et global. Enfin, il est à noter que les campagnes les mieux réussies en faveur de blogueurs menacés ou emprisonnés sont menées par des militants indépendants appartenant à des réseaux informels. Ils jouent un rôle clé dans ce domaine.
     
  3. La complexité: Alors qu’il paraît facile à saisir, le cyber-activisme est un mouvement complexe à facettes multiples, qui varie fortement d’un pays à l’autre, et qui change tout le temps. Il est toujours en évolution en adoptant de nouveaux outils et tactiques et par une adaptation constante de ses stratégies de résistance et d’action.
Toutes ces caractéristiques ont rendu le cyber-activisme arabe vulnérable à une multitude de défis. D’une part, son indépendance et d’autres caractéristiques peuvent conduire à une crise structurelle et financière menaçant son avenir même. Arrivé à un certain degré, et par pure nécessité, le cyber-activisme, basé sur le volontariat, pourrait chercher à adopter une approche professionnelle qui requiert des ressources. Les stratégies de résistance anti-censure ne peuvent pas battre une police de l’Internet sophistiquée et déterminée. Les capacités de sécurité d’un amateur ne peuvent pas tenir tête aux attaques sophistiquées du type attaque par déni de service ou piratage. Les techniques de cryptage et les mesures de sécurité sont totalement inutiles quand les mots de passe et autres données sensibles sont extraits par le biais de la torture et des menaces. D’autre part, sa complexité a rendu difficile pour les acteurs étrangers impliqués dans le cyber-activisme, que ce soit par le financement, le renforcement des capacités ou un appui logistique, de mettre en œuvre une politique qui prenne en compte la complexité spécifique de chaque pays lors de la conception ou de l’exécution de programmes ciblant la région tout entière.

Ces caractéristiques de départ sont sur le point de changer grâce à une multitude de facteurs et d’acteurs nouveaux, qui doivent être assimilés afin d’éviter que le cyber-activisme dans le monde arabe perdre sa caractéristique la plus authentique et précieuse, qui est son autonomie. La question existentielle est de savoir comment surmonter ces défis et préserver son indépendance tout en répondant aux besoins de la construction d’un espace cyber-activiste dynamique, efficace et solide.

Comme la liberté de l’Internet et le cyber-activisme deviennent politiquement à la mode avec une rhétorique et des théories du changement délirantes, beaucoup d’argent est dépensé par des gouvernements sur ce « nouvel Eldorado du changement ». Pour de nombreux gouvernements, ONG et fournisseurs et promoteurs d’outils de contournement, cette situation constitue une occasion sans précédent de mettre en avant leurs propres agendas, de mieux adapter leurs stratégies de relations publiques en fonction de la dynamique du moment ou simplement de collecter plus d’argent.

Coincés entre des régimes autoritaires engagés dans une répression agressive, le filtrage de l’Internet et la surveillance d’une part, et une attention croissante des autorités publiques occidentales et des ONG associées d’autre part, les cyber-activistes et défenseurs de la liberté d’expression sur le Net dans le monde arabe traversent une des phases les plus difficiles de leur courte histoire, qui pourrait modifier leur écosystème de façon dramatique. Le nombre d’ateliers et conférences organisés par des USA et ONG occidentales ciblant les blogueurs et les militants arabes a augmenté de façon spectaculaire au cours des dernières années au point que nul ne peut prévoir avec précision les conséquences de ces activités sur la nature du cyber-activisme arabe.
Un nouveau contexte
Au cours de son discours "Remarques sur la liberté d’Internet" du 21 janvier 2010, la secrétaire d’État usaméricaine Hillary Clinton a élevé la liberté de l’Internet au rang de priorité de politique étrangère de la nouvelle administration Obama. Deux mois avant ce discours, en novembre 2009, Mme Clinton a annoncé le lancement de l’initiative société civile 2.0 qui aidera les organisations indépendantes à travers le monde à utiliser la technologie numérique, "attribuant 5 millions de dollars de subventions à des programmes pilotes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord qui permettront d’accroître les nouveaux médias et les capacités de mise en réseau des organisations de la société civile ».

Certes, les USA ne sont pas le seul gouvernement qui s'emploie à intégrer la Liberté de l’Internet dans sa politique étrangère. De plus en plus de gouvernements européens suivent déjà leurs traces, avec le travail conjoint des ministères des affaires étrangères des Pays-Bas et de la France sur un code de conduite sur la liberté d’Internet. Ils planifient la tenue d’une réunion ministérielle en octobre prochain pour travailler sur leur plan de soutien aux "cyberdissidents". "Nous devons soutenir les cyber-dissidents de la même manière que nous avons soutenu les dissidents politiques", a déclaré le ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner.

En outre, les grandes sociétés américaines d’Internet comme Google, Yahoo, Twitter sont enclines à se convaincre de la valeur de la liberté d'Internet ; leurs intérêts tendent parfois à coïncider avec ceux de l'administration usaméricaine. Google travaille actuellement avec des responsables usaméricains et européens pour monter un dossier qui rendrait la censure d'Internet, un obstacle au commerce. Depuis sa débâcle en Chine, Google a été la société la plus virulente en matière de liberté d’Internet. « Notre objectif est de maximiser la liberté d'expression et l'accès à l'information [...] C'est une partie très importante du business pour nous », a déclaré Bob Boorstin, Directeur de la Communication à Google et ancien rédacteur de discours de l'administration Clinton.

Entre les 20 et 22 Septembre 2010, Google organise une conférence intitulée « Internet Liberty 2010 » à Budapest, en invitant les militants, les blogueurs, les ONG, les chercheurs, les gouvernements et les représentants d’entreprises. "La conférence a pour but d’explorer de nouvelles méthodes créatives pour repousser les limites à la liberté d'expression en ligne, la relation complexe entre la technologie, la croissance économique et les droits humains; les façons dont les dissidents et les gouvernements utilisent l'Internet, le rôle des intermédiaires de l'Internet, ainsi que des questions juridiques et politiques pressantes comme la protection de la vie privée et la cyber-sécurité. » A cette occasion, l’initiative « Réseau des Blogueurs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord » sera lancée par le National Democratic Institute for International Affairs (NDI), basé à Washington DC, et plus ou moins associé au Parti Démocrate US. Le lancement, le 23 Septembre, d'un « Réseau des Blogueurs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord » par une ONG basée à Washington, via son initiative Aswat lors d'un événement organisé par Google et auquel assisterons les gouvernements US et occidentaux et des représentants d’entreprises, est exactement le genre d'intervention que nous devons éviter.

L'autre question préoccupante est la «porte tournante invisible entre la Silicon Valley et Washington", pour reprendre  l'expression d’Evgeny Morozov, puisque de nombreux représentants du département d’État travaillent pour Big Web Industry, alors que quatre employés de Google sont allés travailler dans l'administration Obama. L'exemple le plus récent est celui de Jared Cohen, le technopraticien et spécialiste de l'utilisation de la technologie pour promouvoir les intérêts des USA, la lutte contre le terrorisme et la lutte contre la radicalisation, qui a servi comme membre du bureau de planification des politiques publiques du Département d'État sous les deux administrations Bush et Obama, et qui vient de quitter son poste pour diriger un nouveau département à Google appelé « Google Ideas ». Jared Cohen est celui qui est intervenu en Juin 2009 pour garder en ligne Twitter et retarder ses travaux d'entretien réguliers afin de maintenir le tweeting des Iraniens au cours des manifestations post-électorales.

Ce même Twitter cherche également à embaucher un agent de liaison à Washington DC, dont la tâche sera d'aider Twitter « à mieux comprendre ce qu'il faut faire afin de mieux servir les candidats et les décideurs au-delà des clivages géographiques et politiques ». Le 9 juillet 2010, Katie Stanton, qui a travaillé pour Google en 2003 et pour l'administration Obama en tant que «Directeur de la participation citoyenne» en 2009, a rejoint Twitter, où elle va travailler sur les stratégies économiques et internationales.

Comme l'a dit Jared Cohen lors de son discours sur l'utilisation par Département d'Etat des nouvelles technologies et l'innovation dans la pratique de la diplomatie : « chaque université, chaque entreprise du secteur privé, est de facto un think tank et un partenaire stratégique en ce qui concerne la technologie et l'innovation et leur pertinence et application en politique étrangère [...] ils n’ont qu’à lever la main et dire "nous voulons nous impliquer". »
Le nouveau contexte est que les cyber-activistes, en particulier ceux du Moyen-Orient, attirent de plus en plus l'attention des agences usaméricaines, des ONG qui y sont associées, de centres de recherche, d’universités et d’entreprises en ligne. De nombreux militants et de blogueurs du monde arabe ont aidé les centres de recherche, tels que le Centre Berkman, dans la traduction, la navigation, la compréhension et la cartographie du Web et de la blogosphère arabe. L'exemple le plus pertinent en l'espèce pourrait être la carte de la blogosphère iranienne et la carte de la blogosphère arabe, tous deux produits par John Kelly et Bruce Etling du projet Internet et Démocratie du Centre Berkman, ce dernier étant parrainé par une subvention de 1,5 millions de dollars de l’Initiative de Partenariat du Moyen-Orient du Département d’Etat.

Si nous regardons de plus près les catégories utilisées dans cette recherche pour définir et étiqueter la blogosphère, nous constaterons qu’elle s’est attachée à comprendre et cartographier les voix «extrémistes», «terroristes» et «islamistes» dans la blogosphère arabe. John Kelly, du Centre Berkman pour l’Internet et la Société à la Harvard Law School, qui a participé à la cartographie des blogosphères arabe et persane, a reconnu dans un e-mail répondant aux critiques exprimées par certains blogueurs arabes concernant la carte : "Nous avons écrit quelque chose qui sera lu par une foule de DC [Washington, NdT] orientée sur la politique, et entre autres, des parties de l'étude sont naturellement dans un langage qui est codé dans les termes utilisés dans le débat là-bas ». Parlant de la cartographie des réseaux de blogueurs lors d'une conférence à l'Institut américain pour la paix le 8 janvier 2009, John Kelly a insisté sur la nécessité de « penser à nourrir et façonner ces réseaux quand ils sont petits, dans la mesure où ils grandissent très vite ». Tout cela est bien sûr destiné à façonner le développement des médias en ligne pour promouvoir la diplomatie usaméricaine.

Lorsque le Sénat usaméricain a adopté la Loi pour les victimes de la censure iranienne (VOICE) attribuant 30 millions de dollars au Broadcasting Board of Governors pour développer la radiodiffusion en langue persane vers l’Iran et contrer les efforts de brouillage iraniens, 20 millions de dollars pour "l'éducation électronique iranienne, l’échange, et des fonds pour les médias", qui aidera les Iraniens à contourner la censure de l’Internet et leur permettre de partager des informations en ligne, et 5 millions de dollars pour le Département d'État US afin de documenter les violations des droits qui ont eu lieu depuis les élections de 2009, mon cher ami Rob Faris, directeur de recherche au Centre Berkman aurait déclaré « Vous êtes en train de vous engager dans la cyber-guerre, du côté des bons. » Le fait que nos amis du Berkman Center sont en train d’adopter la rhétorique des "bons gars contre les méchants" montre le danger de ce contexte nouveau dont les frontières sont devenues floues.

L'évolution la plus inquiétante, en ce qui concerne cette question, est de mettre les connaissances et les données recueillies en partie par des cyber-militants indépendants et des blogueurs, via leur collaboration avec les centres de recherche et des ONG usaméricains, entre les mains d’une foule de DC orientée sur la politique afin de favoriser les intérêts usaméricains ou la cyber-guerre dans le monde.

Lorsqu’on voit des gens comme mes amis John Kelly et Ivan Sigal, directeur exécutif de Global Voices, prendre part à une conférence à l’Institut de Paix Américain, le 8 janvier 2009, avec le général commandant du CENTCOM David Petraeus, et de nombreux autres responsables US, et partager leurs connaissances sur la blogosphère et le rôle des médias sociaux dans la région, alors que l'événement est largement axé sur la recherche de «solutions non-militaires » aux défis cruciaux de politique étrangère auxquels fait face l'administration US, nous ne savons même plus comment la connaissance générée par les blogueurs, les auteurs bénévoles et les militants est utilisée et à quelles fins. La présence de mon ami estimé Ethan Zuckerman lors d'une conférence sur les cyberdissidents organisée par l’Institut George W. Bush, même si Ethan a une position politique différente, a également été perçue par beaucoup comme un mauvais calcul.

Et c'est ce qui rend la situation difficile et inconfortable pour nous tous. Bien qu'il soit tout à fait normal et habituel pour un citoyen USaméricain d’assister à un tel événement et même de collaborer avec son gouvernement ou de témoigner à l'audience du Congrès et d'offrir son expertise, il sera beaucoup plus difficile pour les militants non-usaméricains d’accepter de collaborer avec les ONG, les centres de recherche ou des fournisseurs / promoteurs des outils de contournement, qui sont parrainés par le gouvernement usaméricain et qui partagent leurs connaissances et données avec les décideurs des USA, les commandants militaires, les services de renseignement, etc. De fait, chaque étape franchie dans le sens d'une collaboration plus étroite avec le gouvernement US finira par affaiblir les centres de recherche usaméricains et la position des ONG dans le domaine mondial de la liberté de l'Internet.

Je ne remets pas en cause ici le droit des USA ou tout autre régime d'utiliser la liberté d'Internet comme outil de diplomatie ou comme moyen brutal de changement de régime qui serve ses propres intérêts, cela relève du domaine politique par excellence. Mais, dans ce nouveau contexte marqué par les efforts publics et privés pour adopter la Liberté de l’Internet comme outil de politique étrangère, que ce soit par la recherche, la cartographie, la traduction, le soutien ou le financement, les cyber-militants dans le monde arabe ont peut-être besoin d'être plus prudents et sceptiques sur la façon de faire face à cet espace et de repenser avec quels partenaires ils peuvent travailler et collaborer au mieux. Alors maintenant, quand nous voulons collaborer avec un centre de recherche ou une ONG pour répondre à une enquête, ou collaborer à un projet de crowdsourcing*, ou aider à traduire un texte ou un outil, ou donner un éclairage contextuel de certains sujets, ou recommander à des militants et des blogueurs d’assister à une conférence, on peut se demander si nous ne sommes pas en train de collaborer avec le gouvernement US via ces "proxies".

1. La politique US de liberté d’Internet n’est pas crédible. Pourquoi ?

Au cours d'une conversation lors du sommet de Global Voices sur le thème "Internet et Libertés", menée par Ethan Zuckerman et Rebecca MacKinnon, Ethan m’a demandé « s'il y avait à mon avis une quelconque manière pour que le gouvernement US puisse avoir une influence bénéfique sur l’espace de liberté de l’Internet » et ma réponse a été :« Non. Je préfère qu'ils restent hors champ ». Ma réponse est motivée par trois considérations importantes. Comme je l'ai dit, je ne vois pas la nouvelle politique de la Liberté de l’Internet comme indépendante de la plus large et bien plus ancienne politique étrangère US, qui a été fondée sur des considérations pratiques plutôt que sur de considérations éthiques et morales telles que le soutien aux droits humains. Comme nous le savons tous dans cette partie du monde, au nom d'une realpolitik à court terme, les USA apportent leur soutien à toutes sortes de dictatures au détriment des mouvements et aspirations démocratiques et réformistes.

La longue tradition des USA et de l'Occident de soutien à ces régimes vient de la crainte qu’une réforme démocratique de quelque genre que ce soit dans le monde arabe débouche sur des régimes encore pires que ceux en place, lesquels fournissent un certain niveau de «stabilité» et garantissent les intérêts usaméricains et occidentaux. Beaucoup de dictateurs arabes, qui ont dirigé des régimes arabes soi-disant « modérés » depuis des décennies, pratiquement sans opposition, et parmi eux quelques autocrates vieillissants qui orchestrent désormais une succession «constitutionnelle» leur permettant de maintenir leur domination absolue, sont considérés comme des alliés, et bénéficient donc d'un soutien financier et moral des USA et des gouvernements occidentaux en dépit de leurs scores horribles dans le domaine des droits humains.

Cette même politique étrangère hypocrite se manifeste visiblement par le soutien sélectif et incohérent et l'attention que le gouvernement US, les entreprises d’Internet, les médias traditionnels et citoyens de l'Occident, et, malheureusement, aussi une partie importante des militants de la liberté d'expression, des centres de recherche, et des fournisseurs d'outils de contournement, portent à l'initiative Liberté de l'Internet. L’accent est mis fortement sur le contrôle de l'Internet dans les pays posant de sérieux défis géostratégiques à l’Occident, avec une préférence pour l'Iran et la Chine et en oubliant les États alliés ou "dictatures amies", qui entretiennent des liens étroits avec l'Occident, tels que l'Égypte, l'Arabie saoudite et les États du Golfe.

Comme l’a dit avec éloquence le le journaliste Rami Khoury dans sa tribune du New York Times "Lorsque les Arabes tweetent":
“On ne peut pas prendre au sérieux les USA ou tout autre gouvernement occidental qui financent l'activisme politique de jeunes Arabes alors qu'ils fournissent simultanément des fonds et des armes qui aident à consolider le pouvoir des gouvernements arabes, ceux-là mêmes que ciblent  les jeunes activistes qui veulent le changement.”
Même si je ne partage pas la plupart des conclusions de Khoury sur le bilan du cyber-activisme dans le monde arabe - un domaine que j'ai suivi de très près ces dix dernières années - je suis d'accord avec l’argument cité ci-dessus : les USA ne peuvent pas être considérés comme crédibles dans leur nouvelle croisade pour la liberté de l’Internet tant qu'ils conservent la même politique étrangère, qui est, aux yeux de nombreux spécialistes des affaires arabes et des militants, hypocrite et anti-démocratique.

L’éminent blogueur égyptien et cyber-activiste Alla Abd El Fattah fait une remarque similaire. Alaa m'a dit dans une interview pour cet article :
“ Pour la plupart des Égyptiens, le soutien présumé au cyber-activisme fourni par le gouvernement, les entreprises et structures non-lucratives US est, au mieux, inapproprié. Pour commencer, l'intérêt et l'engouement pour ce qui se passe dans le Sud [du monde, NdE] est très sélectif. Par exemple, les dizaines de milliers de travailleurs égyptiens organisant des grèves d’usine et posant le plus grand défi pour le régime de Moubarak à l'heure actuelle sont totalement ignorés par les médias et les décideurs. Il n’est pas question ici de slacktivisme [cyber-activisme consistant à se donner bonne conscience, sans conséquences pratiques, NdE]. Ces ouvriers utilisent les blogs, Facebook, les SMS et YouTube pour organiser, mobiliser, et faire connaître leurs actions et leurs revendications. Le cyber-activisme fait partie intégrante du quotidien de leur mouvement. Et même lorsque le Département d'État note l’existence d’un activisme, son intérêt et son «soutien» peuvent faire plus de mal que de bien. Tu vois, on remarque combien les USA soutiennent les régimes «modérés» qui prennent plaisir à nous torturer. Et obtenir de l'aide du même gars qui finance la police, l'armée, les médias, la propagande d'État et la corruption est tout simplement mauvais pour la crédibilité d'un cyber-activiste (sans parler de ce que la plupart d'entre nous pensent de l'occupation de l'Irak ou du "soutien inconditionnel » des USA à Israël). Si le gouvernement US est vraiment intéressé à la démocratie dans le monde arabe, il devrait cesser d'envoyer des aides aux dictatures, et juste dégager.”

De Thaïlande, CJ Hinke, fondateur de l'un des groupes anti-censure les plus actifs depuis 2006, la Liberté contre la censure en Thaïlande (FACT), tire les mêmes conclusions dans un échange de courriels avec moi :
“Le gouvernement usaméricain a manifesté un intérêt de pure forme pour la liberté sur Internet. Pendant qu'ils blablatent, je ne suis pas sûr qu'ils passent aux actes. Passer aux actes va bien au-delà de l’allocation simple de millions pour des prétendues activités  d’« anti-censure ». En Thaïlande, toutes les ONG sont financées par l'étranger et, dans une certaine mesure, se financer par de l’argent d’État d’où qu’il vienne peut porter atteinte à la crédibilité et l'autonomie. D'autre part, les USA financent un grand nombre de voix très importantes, comme Reporters sans frontières. Financer les efforts thaïlandais en faveur de la liberté d'expression ne présente presque aucun intérêt parce que, contrairement à l'Iran ou la Chine, la Thaïlande n'est pas considérée comme un important censeur, bien que 210.000 sites aient été censurés pendant les six mois de loi martiale.”
Nasser Weddady, de la Mauritanie, responsable de la promotion des droits civils à HAMSA AIC, a aussi blogué sur les problèmes posés par le financement étranger du cyber-activisme arabe (voir aussi le post de Jillian York) et a organisé un atelier à ce sujet au cours de notre Réunion des Blogueurs Arabes de 2009 à Beyrouth. Nasser affirme dans une interview pour cet article :
“La politique de  soutien déclaré au cyber-activisme dans le monde arabe que pratiquent les USA et d’autres gouvernement occidentaux souffre d’un énorme manque de crédibilité. . Pour le meilleur ou le pire, ces gouvernements croient qu'ils sont sensibles aux besoins des cyber-dissidents arabes, et les dissidents arabes en ont assez de l'impact des financements étrangers sur leur crédibilité dans leurs sociétés. Ce n'est pas seulement dû aux sujets traditionnels du mécontentement vis-à-vis de la politique étrangère de l'Occident, mais aussi parce que, dans de nombreux pays arabes, recevoir un financement direct d’un gouvernement étranger peut conduire à une répression menée par ces mêmes gouvernements qui sont en fait alliés aux USA, comme par exemple l'Arabie Saoudite.”
Quoi qu’il en soit, il semble que les responsables usaméricains ne sont pas tout à fait conscients de ces préoccupations et griefs. Lors de son discours déjà mentionné sur la liberté de l'Internet, la Secrétaire d'État Hillary Clinton a déclaré que « ces technologies sont neutres dans la lutte pour la liberté et le progrès. Ce n’est pas le cas des USA. ». Et je pense que nous savons tous que les USA prennent effectivement fait et cause dans notre région en soutenant nos autocrates arabes et nos républiques dynastiques. Nous savons aussi à quel point la déclaration faite par Jared Cohen est incorrecte lorsqu’il dit : « Nous n'avons pas une politique de liberté de l'Internet dans tel ou tel pays, nous avons une politique mondiale de la liberté de l'Internet, nous appuyons les efforts visant à contourner la censure politiquement motivée au niveau mondial ».

Mais ma chère amie et collègue Oiwan Lam, chercheuse et militante pour la liberté d'expression à Hong Kong, a une vision différente de celle de Jared Cohen:
“Je pense que le gouvernement US ne réfléchit pas suffisamment sur la liberté sur Internet. En réalité, beaucoup de mauvaises pratiques ont commencé aux USA, comme la surprotection des droits d'auteur, la surveillance des internautes et l’enregistrement obligatoire de l’IP sous prétexte du terrorisme. Dans son discours sur la liberté du Net, Clinton a pointé du doigt la Chine en raison de l'incident de piratage de Google. Il est vrai que la Chine est un État autoritaire, qui applique toutes les mesures pour supprimer toute organisation en ligne et contrôler la liberté d’expression. Toutefois, en en faisant un cas à part, les pays occidentaux montrent leur hypocrisie. De nombreux États démocratiques contrôlent de façon assez rude la liberté d’expression. La Corée du Sud est le premier pays à appliquer l'enregistrement du vrai nom de l’internaute, Singapour poursuit en justice pour diffamation quiconque critique le gouvernement en ligne. Et comme je l'ai dit, le gouvernement US est également à l’origine de nombreuses pratiques abusives. Comme le gouvernement US, Google a choisi de pointer la Chine de sa campagne pour la liberté de l’Internet. À mon avis, les principales menaces pesant sur les usagers à l’échelle mondiale sont le copyright, les poursuites pour diffamation, la protection de la vie privée, le nouveau modèle de monopole, le manque de transparence et la responsabilisation des fournisseurs d’accès dans le retrait de contenus mis en ligne par des utilisateurs etc.”
2. L’espace de la liberté d’expression en ligne montre déjà sa face hypocrite et l’implication des USA n’améliorera pas les choses. Pourquoi ?

Les cyber-activistes et militants pour la liberté d’expression dans d’autres pays que la Chine et de l’Iran, reçoivent de très mauvais signaux du mouvement mondial pour la liberté d’expression en ligne. L’attention accordée par les gouvernements étrangers, médias, centres de recherche, promoteurs et fournisseurs d’outils de contournement et même par les cyber-activistes pour la liberté d’expression aux pays les plus « sexy » engagés dans le contrôle et la répression de l’Internet, a réduit presque à néant l’attention portée à tous les autres pays.

Ceci ne veut pas dire que les blogueurs et les militants menacés en Iran et la Chine ne méritent pas une telle attention. Chaque blogueur mérite d'être soutenu et toutes les voix réduites au silence doivent être entendues. Le problème réside dans le traitement préférentiel et asymétrique qui entraîne une concentration de la couverture médiatique internationale de la menace posée à la liberté d'expression en ligne sur deux cas majeurs, l'Iran et la Chine. Ce qui pose la question de savoir pourquoi l'Iran et la Chine sont une priorité plus élevée pour plusieurs acteurs majeurs que, disons, l'Arabie saoudite, Bahreïn, le Vietnam et bien d'autres régimes répressifs?

Pour les blogueurs et les militants en danger, vivant sous des régimes arabes soutenus par les USA, cette question est plus que légitime. Mais aux oreilles de la « foule du DC orientée sur la politique», le simple fait que nous posions cette question sonnerait comme une énième théorie de la conspiration émanant d’un autre sceptique « angry Arab » [Arabe en colère, allusion au célèbre blog du Professeur As’ad Abukhalil, NdE].

En réponse à mes inquiétudes concernant l’agenda de la Liberté de l’Internet des USA, qui se concentre sur des États « sexy » comme la Chine et l’Iran tout en ignorant la répression en ligne qui a lieu en Tunisie, en Syrie, au Vietnam et dans beaucoup d'autres pays moins sexy, Bob Boorstin, Directeur de la communication à Google et ancien fonctionnaire du gouvernement US, a qualifié mes préoccupations de « paranoïaques », tout en reconnaissant que les USA « accordent plus d'attention aux pays dotés d'armes nucléaires qu’à ceux qui n’en ont pas ».

Ainsi, quand Bob Boorstin souligne l'importance des «armes nucléaires» pour expliquer pourquoi les USA concentrent leur politique de la liberté de l'Internet sur certains pays plutôt que sur d’autres, nous savons tous de quel pays il parle et pourquoi. Nous ne savons en revanche pas quel est le rapport que cela peut avoir avec notre sujet central (la liberté d’Internet) que Google défend actuellement de façon agressive ? Ce genre de déclaration d'un administrateur de Google ne fait que confirmer le fait qu'il ne s'agit pas de la liberté de l'Internet, mais d’une nouvelle bataille géostratégique, dans laquelle le thème de la liberté d’expression en ligne est détourné dans le but d’appuyer les intérêts stratégiques usaméricains.

1. La liberté en ligne pour tous ? Pas vraiment !

Dans un article publié sur Global Voices en avril 2007, j'ai soulevé la question de savoir pourquoi certains blogueurs et cyber-activistes emprisonnés et persécutés étaient en train de gagner la sympathie des médias occidentaux, tandis que d'autres ont des difficultés à attirer leur attention. Depuis cette date, je ne pense pas qu’il y ait eu des améliorations dans cette situation, due à ce que certains qualifient de deux poids deux mesures, pour ce qui est de la défense des blogueurs et des cyber-activistes. Bien que nous ayons travaillé dur à Global Voices Advocacy (Groupe de plaidoyer de Global Voices) sur notre projet collaboratif de cartographie pour construire une base de données sur les Voix Menacées (qui soit dit en passant ne prétend pas être exhaustive ni répertorier tous les blogueurs menacés), nous assistons encore à la même inébranlable "compassion sélective" réservée à certains blogueurs dans certains pays, beaucoup plus attractifs dans les médias que la grande majorité des voix réprimées. L'exemple le plus récent de black-out autour de la répression des libertés, avec l'arrestation à Bahreïn de l'un des blogueurs et cyber-activistes les plus inspirants, Ali Abdulemam, est là pour nous rappeler quel type de politique usaméricaine est réservé aux cyber-activistes libéraux arabes dans le cadre de son appui au régime de Bahreïn, qui accueille la Vème Flotte de l'US Navy. Pour l'instant, l'administration Obama est très occupée avec le plus grand contrat d'armement avec l'Arabie saoudite voisine. Un accord 60 milliards de dollars rendra presque impossible pour les USA d'exprimer LEUR soutien à l'activiste, au moment où l'Arabie Saoudite et les autres États membres du Conseil de coopération du Golfe soutiennent Bahreïn dans sa répression de l'opposition.

Il suffit de regarder le nombre d'éditoriaux dans les médias usaméricains et occidentaux traitant de la répression contre les blogueurs iraniens et chinois et de les comparer avec l'absence ou la sous-couverture réservée aux blogueurs et cyber-activistes arabes de pays alliés. En outre, le nombre de bourses qui ont été octroyées aux cyber-activistes et blogueurs iraniens, depuis les élections contestées de 2009 est étonnamment élevé. En mars 2010, à l'occasion de la Journée mondiale de la censure sur Internet de Reporters Sans Frontières, le vice-président de Google, David Drummond, qui avait soutenu le "prix Netizen" de Reporters sans frontières, a déclaré lors de la cérémonie de remise du prix attribué au blog de défense du droit des femmes, we-change.org, que l'Iran et la Chine présentent "le risque le plus systémique et le risque le plus immédiat pour les personnes" en réprimant la dissidence en ligne.

Et même si la Chine et l’Iran sont véritablement indexés sur notre plateforme des Voix Menacées, il est également clair que la région la plus répressive est celle du monde arabe, enregistrant 41% des cas de menaces envers les blogueurs et cyberactivistes. Ironiquement, la plupart des arrestations pour raisons politiques de blogueurs et de cyber-activistes ont lieu dans les pays arabes alliés aux USA.


Sur les 253 blogueurs en danger recensés par Global Voices en août 2010, 103 étaient arabes
Nasser Weddady, qui a été impliqué dans de nombreuses campagnes pour libérer les blogueurs persécutés dans le monde arabe, a commenté ainsi ce point :
“Les activistes arabes utilisent des outils d’Internet afin d’exiger des réformes démocratiques dans leurs sociétés depuis au moins 5 ans. Cela a conduit de nombreux blogueurs, cyber-activistes ou journalistes à être torturés ou envoyés en prison par leurs gouvernements. Il est absurde de s’attendre à ce que les activistes arabes aient confiance dans le financement ou les motivations de l’Occident (USA ou autres) lorsque les gouvernements occidentaux sont trop souvent silencieux quand ils (les activistes) sont persécutés par leurs gouvernements.”

Pour beaucoup, dont l'administration Obama, les manifestations de protestation suite à l’élection présidentielle de 2009 en Iran, constituent le premier évènement de magnitude élevée à démontrer l’utilité de la technologie face à la répression et à la censure politique. Cela a été clairement reflété dans le discours de Clinton sur la Liberté de l’Internet dans lequel elle fait l’honneur à l'Iran de le mentionner sept fois. L'avalanche et le battage médiatiques qui ont eu lieu lors des manifestations post-électorales, tout en galvanisant une bonne partie de l'opinion publique occidentale contre la République islamique déjà haïe, a également créé un nouveau contexte dans lequel presque n’importe qui peut mettre sur le marché son "soutien" à la démocratie sous l'égide de la liberté de l'Internet. Alors que les fournisseurs et promoteurs des outils de contournement de la censure établis prostituaient leurs réalisations pour aider les Iraniens à contourner le filtrage d'Internet, de nombreux nouveaux venus revendiquent le même espace, aidés dans cette mission contraire à l'éthique par des journalistes, des politiciens et le silence assourdissant des experts du secteur. Après tout, les efforts contre la censure et l'agrégation de l'analyse en ligne et des données lors d'événements majeurs, comme le cas iranien, sont perçus, du moins par ceux qui possèdent ces données et la conception des outils, comme un puissant levier politique et une source potentielle de bénéfices. « Toute la bataille sur l'Internet se résume à une bataille sur les ressources », a déclaré Shiyu Zhou, fondateur du  Consortium Mondial pour la Liberté de l’Internet du Falun Gong, qui est derrière Freegate, outil parmi d'autres de contournement ciblant les internautes chinois. « Supposons que nous ayons la capacité de rendre possible pour le président des USA de communiquer quand il le veut  avec des centaines de milliers d'Iraniens à un risque nul ou limité? Cela change le monde», a déclaré Michael Horowitz, un conseiller du Consortium Mondial pour la Liberté de l’Internet. En mai 2010, après des années de campagne de plaidoyer à Washington, le Département d'Etat a pris la décision de financer le Consortium Mondial pour la Liberté de l’Internet en offrant 1,5 million de dollars au groupe pour fournir un logiciel destiné à contourner la censure sur Internet.

Cette nouvelle a suivi l’apparition de nombreux rapports dans les médias suggérant que Freegate, qui a présenté une version en langue persane, a grandement aidé les internautes iraniens à diffuser et accéder à des informations sur les manifestations post-électorales. Puis vinrent les nouvelles que l'outil tant vanté, selon une couverture médiatique négligée, des liens familiaux, et une récompense importante ont été déterminants pour amener les dissidents iraniens à organiser les manifestations post-élections et à communiquer avec le monde extérieur. Un outil, conçu par un pirate informatique de 26 ans de San Francisco, qui n'avait pas connaissance ou d’intérêt dans les affaires iraniennes jusqu'aux récentes manifestations, semblait avoir réussi à déjouer la machine de la censure de Téhéran.

Tout cela a l'air bel et bon jusqu'à ce que vous commenciez à rechercher les mots-clés "Haystack" (Botte de foin) et Centre de Recherche sur la Censure. Vous finirez par arriver sur deux sites web, avec de nombreux liens pour des donations en ligne, mais avec peu ou pas d’information sur l'outil et les chercheurs. Le site du logiciel n'offre pas de lien de téléchargement, pas plus que le site du Centre de Recherche sur la Censure ne fournit de recherche sur la censure. Avec la devise "Bonne chance pour trouver cette aiguille", vous aurez fini la recherche de Haystack, sans avoir eu la chance de trouver celui-ci (lire les commentaires ici). Malgré tout cela, et malgré le fait que personne n'a jamais vérifié la sécurité de l'outil, Austin Heap et son Centre de Recherche sur la Censure ont obtenu du gouvernement usaméricain l’autorisation requise pour exporter leur logiciel anti-filtrage en Iran. « Nous travaillons pour essayer d'aider à la libre circulation de l’information à l’intérieur et hors de l'Iran. Nous avons délivré une licence à une société possédant une technologie qui permettrait cela», a déclaré la secrétaire d'Etat américaine Hillary Rodham Clinton en Mars 2010.

Arash Kamangir, un blogueur iranien très actif basé au Canada, qui analyse la blogosphère iranienne, a également été curieux d’en savoir plus sur Haystack. Il a demandé à de nombreux Iraniens sur Twitter et Facebook s'ils ont utilisé l'outil:
“Comment les gens de l'extérieur peuvent-ils aider les personnes coincées dans ces sphères mises hors circuit à devenir actifs. Cette question contient une hypothèse implicite : nous, les personnes extérieures, allons respecter les opprimés et leur demander ce dont ils ont besoin. Ensuite, nous allons évaluer nos produits sur la base de ce que ces utilisateurs disent à leur sujet. Avons-nous fait cela? Je ne suis pas familier avec Access Now, mais j'ai souvent demandé à mes contacts à l’intérieur de l'Iran qui utilisent Twitter et d’autres réseaux sociaux et ils m'ont dit, sans exception, qu'ils n'ont jamais eu de rencontre réussie avec Haystack. Pour moi, cela signifie que Haystack ne fonctionne pas. C'est en fait une conclusion modeste, parce que je ne connais aucun Iranien qui a effectivement été en mesure d'utiliser Haystack. Alors, plutôt que de demander «Est-ce que Haystack fonctionne? » nous devrions nous demander «Est-ce que Haystack existe? » Et par là nous voulons dire « exister » comme 'ce bureau existe' et non pas comme 'les fées existent'.”
Dans une interview par courriel pour cet article, Amin Sabeti, un autre blogueur iranien est d’accord avec les remarques d’Arash Kamangir au sujet de Haystack:
« Haystack a une très bonne couverture des médias occidentaux comme la BBC (dans ses chaînes anglaise et persane), ou un journal comme The Guardian, mais j’ai interrogé plusieurs personnes vivant à l'intérieur de l'Iran à ce sujet, tous (je veux dire 100%) m'ont répondu qu'ils viennent de lire et d'avoir des nouvelles de Haystack mais qu’ils ne l’ont jamais utilisé. Je peux conclure que "Haystack" n'est pas un outil, c’est juste un nom ». Amin est allé plus loin en exprimant son scepticisme quant à la politique usaméricaine concernant la Liberté de l’Internet envers l'Iran. « Au cours des manifestations post-élections, les USA et d'autres pays n'ont pas aidé l’Iran. Ils ont simplement utilisé le Mouvement Vert comme de la propagande contre le régime iranien pour leurs propres intérêts. Par exemple, le Congrès usaméricain a adopté une loi pour aider les Iraniens à contourner le filtrage et pour lever certaines sanctions afin de permettre le téléchargement et l'utilisation de leur technologie. Mais à partir d’octobre 2009, nous n'avons vu aucune action et, dans certains cas, comme avec sourceforge.net, les utilisateurs iraniens ne peuvent pas télécharger les logiciels, même ceux en open source. Le peuple iranien ne peut pas participer et poster ses vidéos pour le projet de Youtube « Life In A Day», tout simplement parce qu'ils sont iraniens! »
On a beaucoup écrit récemment sur Haystack, qui semble bien être un fiasco. « Nous avons stoppé les essais en cours de Haystack en Iran en attendant un examen de sécurité. Si vous avez une copie du programme test, s'il vous plaît évitez de l'utiliser », affirmait un avis sur le site Haystack au milieu de fortes critiques. Et je viens d'apprendre que le développeur principal de Haystack et les membres du conseil d’administration du Centre de Rercherche sur la Censure, Karim Sajad Pour, Abbas Milani et Gary Sick ont démissionné.

A présent, le battage médiatique se déchaîne autour d’un autre outil de contournement couronné de succès. Appelé Collage, utilisant des techniques de stéganographie [technique pour faire passer inaperçu un message dans un autre message, NdE], il masque les messages controversés dans le contenu généré par l'utilisateur. « Pour autant que nous le sachions, Collage est le premier système anti-censure capable de stocker les messages à l'intérieur du contenu généré par l'utilisateur (par exemple, sur Flickr, YouTube, etc) de telle sorte qu’un censeur peut bloquer / corrompre certains de ces contenus mais les utilisateurs seront toujours en mesure de récupérer leurs messages », dit Sam Burnett, l'un des chercheurs à l'origine du projet. Les chercheurs ne semblent pas être au courant du fait important que la plupart des censeurs ont déjà effectivement interdit l’accès à Flickr et / ou Twitter et / ou YouTube et / ou Facebook. Des pays comme l'Iran, les Émirats Arabes Unis, la Syrie, la Tunisie et la Chine bloquent déjà l'accès à plusieurs de ces sites, si ce n'est à eux tous. En outre, si les sites de médias sociaux que cible cet outil ne sont pas encore bloqués, cela donnera quelque part quelques excuses "légitimes" aux censeurs pour les bloquer.

Les deux cercles de la technologie de contournement, l’ancien et le plus récent, partagent avec la classe politique usaméricaine, les médias et les centres de recherche, la même obsession de filtrage d'Internet en Iran et en Chine. Même Tor, le logiciel de sécurité le plus respecté, qui obtient des financements du ministère usaméricain de la Défense et du Département d'État, a rejoint le chœur de la campagne médiatique pour "aider les Iraniens" à accéder à l'Internet et a publié ses premières données sur ce que le réseau Tor observe en Iran: "Mesurer Tor et l'Iran".

Afin d'avoir une image claire de la disparité au niveau de la couverture du contrôle de l'Internet dans différents pays par trois fournisseurs / promoteurs d’outils de contournement principaux, j'ai recherché dans les calendriers de Twitter, les mots-clés Tor project, Psiphon et Sesawe, afin de déterminer quels pays attirent le plus d’ attention publique. J'ai trouvé un modèle tout à fait pertinent:


Bien que Haystack et Freegate soient le genre d’“outils de contournement idéologiques” ciblant ouvertement certains pays, principalement la Chine et l'Iran (comme de nombreuses ONG qui ont été créés en l'Occident depuis les manifestations post-électorales de 2009), il est tout aussi clair que d'autres fournisseurs et promoteurs d’outils de contournement, qui prétendent affronter la question du filtrage d'Internet au niveau mondial, portent en réalité leur attention sur à peu près les mêmes pays. Sesawe, qui se présente comme « une alliance mondiale dédiée à apporter les avantages de l'accès non censuré à l'information aux usagers d’ Internet du monde entier », a suivi le modèle de ses homologues en accordant une attention privilégiée à l'Iran et la Chine au mépris de ce qui se passe dans d'autres pays « où Sesawe compte ». Psiphon, récompensé pour sa technologie anti-censure, accorde une grande attention à l'Iran et la Chine aussi sous forme de tweets, et fait la promotion des nœuds proxy Psiphon via Twitter.

Il est évident que nous ne nous attendons pas à rencontrer la même attention ou soutien contre la vague massive de censure qui a récemment enflammé les webs tunisien ou bahreïni. Même l'attaque de hameçonnage (phishing) de masse sur Gmail qui visait les comptes de militants anti-censure et de défenseurs des droits humains tunisiens a eu lieu sans que nos zélateurs de la Liberté de l’Internet sourcillent.

3. L’implication de gouvernements engendre trop de risques pour les cyber-activistes. Pourquoi ?

En somme, il y a beaucoup d'autres raisons d'être sceptiques quant aux perspectives de l'engagement usaméricain en faveur de la liberté de l’Internet dans des régimes autoritaires, qui peut causer des dommages énormes à cette même  liberté, et atteindre ainsi des résultats opposés aux objectifs “bien intentionnés” proclamés.

1. Risques pour les militants de base

Je vais commencer ce paragraphe avec deux anecdotes. La première: Avant et pendant les manifestations qui ont suivi l'élection controversée de juin 2009 en Iran, deux boursiers du gouvernement usaméricain ont développé un " programme Iran " visant à former des blogueurs et cyber-activistes iraniens à la sécurité sur Internet, au contournement, au cyber-activisme et au plaidoyer. Au cours de ces deux ateliers, ils ont rassemblé environ 12 jeunes militants de l'intérieur de l'Iran dans une ville européenne et j'ai participé à l'un de ces ateliers comme formateur. Depuis le deuxième atelier qui a eu lieu pendant les manifestations, au moins 3 des 12 ne sont pas rentrés en Iran pour des raisons de sécurité, l'un a été arrêté en Iran, puis a réussi à s’enfuir en Europe où il / elle est demandeur d'asile. La seconde: un jour avant la manifestation anti-censure en face du ministère tunisien des technologies de communication, prévue le 22 mai 2010, pour protester contre la politique de filtrage de l'Internet dans le pays, une blogueuse, journaliste et assistante à l'université de Tunis a été arrêtée et interrogée pendant sept heures. Elle a été interrogée sur ses activités en ligne, ses relations avec les blogueurs et les journalistes tunisiens et ses voyages à l'étranger. Elle a également été questionnée à propos de ses relations avec l'ambassade usaméricaine à Tunis et a été informée que sa présence à un atelier de trois jours pour les blogueurs d'Afrique du Nord, qui avait eu lieu en février 2010 à Rabat au Maroc et financé par Search for Common Ground (SFCG), une ONG basée à Washington DC, pourrait être perçue comme de l'espionnage et du lobbying pour des agences étrangères, un acte qui, selon l'amendement récemment adopté à l'article 61bis du Code pénal qui criminalise le contact avec "des agents d'une puissance étrangère afin de saper la situation militaire ou diplomatique en Tunisie ", pourrait être passible de 20 ans de prison avec une peine minimale de cinq ans. Curieusement, le 21 janvier 2010, soit exactement quatre mois avant son arrestation, la même blogueuse avait été invitée, avec d’autres blogueurs tunisiens, par l'ambassade usaméricaine à Tunis à suivre le discours d'Hillary Clinton intitulée "Remarques sur la liberté de l'Internet". La blogueuse, qui a assisté à cette réunion, avait été assez ouverte, et peut-être assez naïve, pour écrire à ce sujet dans l'hebdomadaire tunisien Tunis Hebdo.

La même tendance est observée ailleurs. En Chine, Birmanie, Tunisie, Égypte, à Cuba ou au Zimbabwe, les bénéficiaires de bourses du gouvernement usaméricain ou d’autres sources sont financés et parfois formés à partir de la base pour accomplir des programmes ou des initiatives de soutien ciblant les blogueurs et militants qui vivent sous ces régimes autoritaires. Une base de données de plus en plus importante de noms de militants, leurs coordonnées et de leurs affiliations sest en construction. Ils sont agrégés, cartographiés et parfois ces bases de données sont partagées entre des dizaines d'organismes gouvernementaux et non gouvernementaux, ce qui est une violation claire et irréfléchie de la vie privée et de la confidentialité. On peut imaginer le risque que comporterait ce type d'agrégation des données pour les militants sur le terrain, si un jour elle tombait entre les mains de l'un des régimes autoritaires, qui se frotterait les mains. Un blogueur palestinien qui a assisté à notre réunion de blogueurs arabes à Beyrouth en 2008, a été arrêté lors son retour en Cisjordanie par les services de sécurité jordaniens. Il a été interrogé pendant des heures à propos de la réunion et il a été forcé de remettre des documents tels que le programme de la réunion et les noms des participants. Le même genre d’incident a eu lieu avec d’autres militants de Syrie, de Tunisie et d'Égypte. Ce dernier, l'un des régimes les plus répressifs à l'encontre de blogueurs et activistes, a même fait de l'enquête et la confiscation des appareils électroniques des blogueurs (ex: téléphones cellulaires, ordinateurs portables, lecteurs flash), une pratique presque quotidienne à l'aéroport international du Caire. TrueCrypt et les autres outils et techniques de cryptage des données sur lesquelles les militants et les blogueurs sont formés, ne seront d'aucun secours face à la torture, la détention et la fabrication de charges.

2. La modification brutale de l’espace du cyber-activisme par les agendas et fonds étrangers

Un autre inconvénient de cette implication gouvernementale consiste en une prolifération sans précédent de nouvelles ONG et centres de recherche qui sont avides d'argent devant les perspectives de l'énorme quantité de fonds alloués par les USA et d'autres gouvernements occidentaux et bailleurs de fonds avec le noble objectif de mieux comprendre et soutenir les cyber-activistes et blogueurs dans les sociétés fermées. La nature informelle, décentralisée et générique du cyber-activisme local est modifié par le mécanisme de financement et ses procédures bureaucratiques avec pour résultat final de 1) convertir les bons et talentueux militants en agents sociaux impuissants et en bureaucrates qui passeront leur temps à la rédaction de réponses aux appels d’offres et de rapports au lieu de militer; 2) recruter une horde de charlatans qui prétendent être des «activistes», mais sont là pour faire une carrière et ne s'intéressent en rien à l'activisme ou à la défense des droits humains. Et avec le déversement de toujours plus d’argent sur ce secteur, le risque élevé de couper la plupart des pionniers dynamiques du cyber-activisme de leur base de supporters finira par se réaliser. Ce que nous ne voulons pas, c’est voir le cyber-activisme échanger sa crédibilité contre des fonds et perdre de sa légitimité en raison de ses sources de financement. D'autre part, plus de l’argent affluera de l’étranger, et moins le cyber-activisme local cherchera à innover. Et s’’il innove encore, ce sera plus pour impressionner l’Occident que pour avoir un impact réel au niveau de la base. Nasser Weddady, le blogueur et militant mauritanien basé aux USA, s’est fait l’écho de sentiments similaires:
“La conviction que les outils et les technologies changeraient la dure réalité du Moyen-Orient comme désert des droits civiques est le piège potentiel de l’intérêt occidental pour le cyber-activisme arabe. Tant que le cyber-activisme n'est pas traduit en actions concrètes et réelles, le financement ne sera qu’un cadeau empoisonné pour les activistes arabes, quel que soit le montant des financements. La crédibilité de ces activistes arabes sera compromise, leur esprit d'entreprise positif sera gaspillé dès que le soutien étranger se raréfiera suite à une déception prévisible en raison de leur incapacité à fournir des résultats tangibles.”
Tous ceux qui connaissent le monde arabe et ce qu’à Washington on appelle le Grand Moyen-Orient connaissent le caractère épineux du financement étranger, non seulement aux yeux des régimes locaux mais surtout au niveau des populations. Les fonds étrangers sapent la légitimité de l’activisme social et politique. Une fois délégitimé, l’activisme ne peut plus influencer les changements politiques et sociaux et ne peut pas être soutenu par le reste de la société. De plus, tous ceux qui s’y connaissent en cyber-activisme dans le monde arabe savent que les initiatives les plus efficaces sont celles qui ne sont pas financées par des ONG et qui comptent entièrement sur les efforts personnels et bénévoles. En contraste flagrant avec ces dernières, l’initiative du nouveau cyber-activisme financé est celle qui a le moins de succès. Dans le monde arabe, nous observons déjà la modification du cyber-activisme en marketing et en business politique à cause de ce financement étranger. Plus de sites fantaisie, concentrés sur l’agrégation de contenu autour de thèmes sexy (ex : jeunesse, genre, minorités, LGBT, dialogue interreligieux), mashups [sites Web ou applications dont le contenu provient de la combinaison de plusieurs sources d'information, NdE] cool, slick badges, prédominance de la langue anglaise aux dépens des langues locales, bons canaux de communication avec l’Occident, ses multitudes d’ONG et ses grands médias aux dépens de canaux locaux de communication avec les populations et les activistes. Ce changement pourrait affecter la nature endogène du mouvement cyber-activiste dans le monde arabe. Un activisme dont le ressort n’est plus la nécessité de répondre aux besoins ancrés dans le contexte local n’est plus de l’activisme mais un simple business.

Un militant qui aime investir ses propres ressources pour payer l’hébergement de son site en ligne et passer la plupart de son temps libre à expérimenter, coder et réaliser des projets n’agira plus de la même façon une fois qu’il sera payé pour réaliser ces mêmes travaux. L’argent a toujours corrompu le militantisme. Lorsque nous observons le résultat du financement, pendant des décennies, du travail des ONG traditionnelles dans le monde arabe, nous comprenons que le même résultat attend l’activisme 2.0. Une élite corrompue, sans aucune forme de soutien du reste de la société, complètement déconnectée des masses, avec un impact insignifiant voire inexistant sur le processus démocratique et avec un effet nul sur les libertés civiques et politiques.

Il n’est pas question de dire que le cyber-activisme dans le monde arabe ne fait pas face à des défis financiers. Mais le défi que constitue le fait d’être affilié à des bénéficiaires de fonds du gouvernement usaméricain est bien plus grave. Afin d’obtenir, non seulement une adhésion aux idées de changement, mais aussi un soutien de leurs propres sociétés, les cyber-activistes dans le monde arabe ont besoin de rester indépendants et d’essayer de résoudre les problèmes de financement au niveau de la base. Nasser Weddady reste en revanche optimiste quant à l’avenir et au potentiel de ce qu’il appelle « l’activisme arabe 2.0 » :
“Globalement, je reste optimiste parce qu’une nouvelle génération de cyber-activistes est en train d’émerger lentement et suit les pas des pionniers. À mon avis, les campagnes comme #Khaledsaid en Égypte ou Sayeb Sale7 en Tunisie, qui ont été initiées par des activistes individuels avec une vaste palette de compétences montrent que l’activisme arabe 2.0 n’a pas encore montré tout ce dont il était capable. En fait, je pense que ces campagnes montrent que l’activisme basé sur Internet dans le monde arabe est en cours de maturation et n’est plus du strict ressort d’une petite élite qui a des connexions et des compétences dans des langues étrangères.”
3. Hyperpolitisation de l’Internet et de la blogosphère
La politisation du cyberespace est un choix qui doit être fait par les activistes locaux eux-mêmes et non par les politiciens de Washington DC ou les entreprises de la Silicon Valley, tels que Google. Transformer les blogueurs en cyberdissidents signifie les exposer à des risques de persécution encore plus importants. Le procès de masse en Iran suite aux protestations post-électorales de 2009 est là pour nous rappeler que l’implication officielle des USA et de l’Occident et le détournement de l'aspiration démocratique légitime et de la lutte du peuple iranien, peut être très nocif de deux façons: 1) le risque d’aliéner la base du mouvement en donnant plus d'arguments au régime pour prouver que les dissidents travaillent en complicité avec les intérêts US. 2) le risque de légitimer la persécution qui va suivre. Deux risques majeurs que les décideurs politiques US ne semblent pas avoir sérieusement pris en compte. Un exemple particulièrement révélateur de la nature potentiellement dangereuse de la politisation et du détournement du cyber-activisme arabe est “l’organisation” cyberdissidents.org. Leur page “About” nous apprend que « les blogueurs et cyberdissidents dans les pays autocratiques du Moyen-Orient sont déjà en grand danger. Nous croyons que l'Occident a le devoir moral de défendre ces dissidents courageux qui sont nos meilleurs alliés ». L’ancien ambassadeur usaméricain à l'Union européenne, Kristen Silverberg, aurait décrit CyberDissidents.org comme étant « l’organisation de premier plan dans le monde principalement consacrée aux dissidents démocratiques en ligne ».

Malgré le battage médiatique et la couverture médiatique que CyberDissidents.org a reçu, en particulier à Washington, il est difficile de croire qu'une organisation, qui a été lancée en 2009, peut devenir chef de file dans la défense des dissidents démocratiques en ligne dans notre région. Deuxièmement, le projet offre un autre genre de défi étant donné que de nombreux politiciens israéliens et usaméricains, avec un solide bagage anti-terroriste et liés aux services de sécurité des USA et d’Israël, sont les principaux architectes de ces projets et sont présents dans leur conseil d’administration. Le projet lui-même est une initiative de la Fondation pour la Défense des Démocraties (FDD), un institut néo-conservateur basé à Washington, et fondé deux jours après les attentats du 11 septembre. L’organisation American Conservative a même accusé le FDD « d’être principalement financé par un petit nombre de faucons pro-israéliens », et le Christian Science Monitor l’a décrit comme l'un « des plus importants think tanks néo-con ». Le politicien d'extrême-droite Nathan Sharansky, qui a servi comme ministre israélien dans différents gouvernements du Likoud est le président du CyberDissidents.org. David Keyes, un ancien assistant de l'ancien ambassadeur d'Israël auprès des Nations Unies (ONU) qui a servi dans la division stratégique de l'armée israélienne, est spécialisé dans le terrorisme. Il est le directeur CyberDissidents.org. Daveed Gartenstein-Ross, un expert du contre-terrorisme de Washington – juif successivement converti à l’Islam puis au christianisme – dirige, au sein de cette fondation le Center for the Study of Terrorist Radicalization (sic).

Ainsi, lorsque CyberDissidents.org décrit les blogueurs et cyber-activistes arabes et iraniens menacés comme étant « nos meilleurs alliés », il est très normal que ceci va nuire à la capacité de ces militants à atteindre leurs objectifs dans un contexte régional marqué par un sentiment anti-israélien fort et légitime. Deuxièmement, CyberDissidents.org n’utilise pas seulement les sacrifices des militants sur le terrain et en les capitalisant à Washington, mais il les expose au  risque grave d'être étiquetés comme pro-israéliens. Et nous devons vraiment nous demander si les militants qui sont actuellement répertoriés et présentés sur le site CyberDissidents.org ont vraiment envie d’y figurer.

Curieusement, quand un certain nombre de militants du monde arabe ont commencé à utiliser Twitter pour protester contre le détournement de leur cause par l’organisation de droite israélienne CyberDissidents.org, nous, avons eu une réponse absurde et naïve d'un membre du conseil consultatif, l’Égypto-usaméricain Saad Eddin Ibrahim, le même qui soutient aujourd'hui la succession présidentielle de Hosni Moubarak par son fils Gamal, en caricaturant les arguments des opposants à CyberDissidents.org, faisant de l’affaire un conflit religieux simpliste :
“Un petit groupe de militants du Moyen-Orient ont attaqué CyberDissidents.org parce que certains de ses membres sont israéliens. Je suis un membre du conseil consultatif de cette merveilleuse organisation et je suis attristé par les attaques contre elle. CyberDissidents.org promeut la liberté d'expression au Moyen-Orient, une cause que les gens de toutes confessions et nationalités devraient soutenir. À mes côtés dans le conseil consultatif, siègent des membres sunnites, chiites, juifs, iraniens, jordaniens, syriens, israéliens, soudanais, canadiens, russes et usaméricains. Si la paix doit venir dans notre région troublée, ce sera par l'inclusion, la tolérance et la compréhension, et non par la disqualification de certaines personnes en raison de leur appartenance à un certain groupe ethnique ou religieux. J'applaudis CyberDissidents.org pour son engagement indéfectible envers les dissidents démocratiques.”
Il appartient donc aux cyber-activistes d'opter pour une politisation de leur activisme en fonction de leur propre agenda et contexte, et non de ceux de Washington DC. Grâce à leur détermination à investir temps et argent, des cyber-activistes dans le monde arabe sont en train de construire et de partager leurs expériences et leurs connaissances, d’inventer leur propre culture du changement social et ce faisant, ils s’engagent dans un processus qui leur fera gagner en pouvoir politique par leurs propres initiatives militantes autochtones.
Conclusion
Pour que les cyber-activistes du monde arabe puissent réaliser leurs nobles aspirations, ils doivent rester indépendants et endogènes, en recherchant le soutien financier, logistique et moral de la base ou en essayant de trouver un appui de parties neutres qui n’encouragent aucun type d’agenda idéologique ou politique. Évidemment, cela ne signifie pas que nous devrions être complètement déconnectés de l'expérience du cyber-activisme mondial que nous avons besoin de comprendre, avec lequel nous devons interagir et dont nous devons apprendre des expériences. À l'heure actuelle, il est urgent de résister à toute tentative gouvernementale de détourner ou de politiser notre espace, il est urgent de le dénoncer publiquement et de nous assurer que nous prenons des décisions éclairées, plutôt que d'accepter naïvement le soutien et le financement idéologiquement teinté de Liberté de l’Internet.

Si les USA et d'autres gouvernements occidentaux veulent soutenir la liberté sur Internet, ils devraient commencer par interdire l'exportation de produits de censure et d'autres logiciels de filtrage vers nos pays. Après tout, la plupart des outils utilisés pour museler notre liberté d'expression en ligne et pour suivre nos activités sur Internet sont conçus et vendus par des entreprises usaméricaines et occidentales. L'autre problème est que les USA et d'autres gouvernements occidentaux ne sont pas contestés de l'intérieur au sujet de leur politique. Nos chers amis et défenseurs de la liberté d'expression usaméricains devraient mettre plus de pression sur leur gouvernement pour mettre un terme à la vente de ce type d'outils à nos régimes au lieu de faire pression pour recevoir plus d'argent pour aider à construire (encore) un autre outil de contournement ou aider les dissidents à renverser leurs régimes.

Google, au lieu d'utiliser le même mantra de la liberté de l'Internet et au lieu de ronronner dans la chambre d’écho idéologique de “l'art de gouverner du 21e siècle” usaméricain, devrait déployer davantage d'outils ou améliorer les anciens outils pour aider à renforcer le domaine du cyber-activisme. J'ai toujours plaidé pour une https par défaut pour chaque blog sur Blogger.com. J'ai aussi demandé à Google de fournir aux groupes d’activistes vivant dans des pays qui bloquent l'accès à YouTube des adresses IP alternatives qui leur permettent d'interagir librement et sans crainte avec YouTube API. Parlant du rôle des entreprises privées usaméricaines dans le soutien la liberté d'Internet, le blogueur et cyber-activiste Alla Abd El Fattah souligne que la meilleure démarche à suivre pour elles serait de continuer à développer un Internet libre, neutre et décentralisé:
“Si les entreprises et organisations non lucratives usaméricaines veulent soutenir la démocratie au Moyen-Orient, la meilleure chose qu'elles puissent faire est de continuer à développer un Internet gratuit, neutre et décentralisé. Combattez les tendances inquiétantes émergeant dans votre propre arrière-cour, allant des menaces à la neutralité du Net, au mépris de la vie privée de l’usager, aux droits d'auteur draconiens et restrictions DRM, à l'évolution inquiétante de la censure par les tribunaux en Europe, aux restrictions à l'accès anonyme et à la surveillance généralisée au nom de la lutte contre le terrorisme ou la protection des enfants ou encore la lutte contre le discours de haine ou toute autre chose. Vous voyez, ces tendances fournissent à nos propres régimes d'excellentes excuses à leurs propres agissements. Vous n'avez pas besoin de programmes et de projets spéciaux pour aider à libérer l'Internet au Moyen-Orient. Il suffit de le garder libre, accessible et abordable de votre côté et nous verrons comment l'utiliser du nôtre, contourner les restrictions imposées par nos gouvernements, innover et contribuer à la croissance du réseau.”

Oiwan Lam de Hong Kong fait les mêmes recommandations. En ce qui concerne le secteur des entreprises, Oiwan suggère que les sociétés US, comme Google, devraient éviter de transformer le contournement en une guerre de guérilla:
“Le développement et la promotion d'outils de contournement sont plus ou moins sous l’influence de la rhétorique de guerre froide de la GFW [Grande Muraille de Feu, surnom du bouclier mis au point par le gouvernement chinois pour censurer Internet, NdE] (comme Lokman Tsui l’a souligné dans sa thèse). Je pense que nous avons besoin d'une approche plus décentralisée et durable pour aider les personnes dans diverses situations à accéder à Internet. Par exemple, nous pouvons encourager les universités à offrir aux étudiants des universités partenaires dans des sociétés moins ouvertes un accès VPN [Réseaux privés virtuels] ou un accès proxy. Pour les cyber-activistes, ils peuvent avoir besoin d’outils plus sophistiqués. Pour le secteur des entreprises, les fournisseurs de VPN gérés commercialement seront probablement plus efficaces. Au lieu de transformer le contournement en une guerre de guérilla, il est préférable d'intégrer ces outils dans la vie quotidienne des gens et dans leur cadre de travail.”
* Crowdsourcing : "approvisionnement par la foule". Désigne un modèle de résolution de problèmes à l'ère d'Internet qui consiste, pour une personne ou une organisation, à lancer un appel à solutions auprès du public, les intéressés pouvant y répondre en présentant des propositions ou des plans de leur propre initiative, souvent après avoir collaboré à distance et en ligne avec d'autres personnes qui ont une idée semblable.[NdE]
 

mardi 4 janvier 2011

Jeudi 6 Janvier 2011 : Journée de solidarité internationale avec la lutte du peuple tunisien

Pour le droit au Travail, à la Dignité, à la Liberté et à la Démocratie

En France (Paris-Lyon-Toulouse-Nantes-Marseille-Montpellier-Strasbourg-Lille...) au Maghreb (Alger – Rabat – Nouakchott), au Liban (Beyrouth) en Belgique (Bruxelles) - en Suisse (Genève…) en Allemagne (Berlin..) – à Londres – au Canada (Montréal-Québec) ….

À PARIS RASSEMBLEMENT A 18 HEURES PLACE de la FONTAINE DES INNOCENTS
(Près du métro Châtelet / les Halles, ligne 4 ou RER A)
  • Nous affirmons notre solidarité sans faille avec le formidable mouvement de contestation que connait la Tunisie ainsi qu'avec les mots d'ordre de la révolte initiée à Sidi Bouzid;
  •  Nous dénonçons l'attitude du pouvoir qui répond aux Tunisiennes et aux Tunisiens par les balles, les arrestations, l'intimidation et la répression.
  •  Nous appelons à la libération immédiate et à l'arrêt des poursuites à l'encontre de tous les emprisonnés de ce mouvement comme de ceux qui l’ont précédé, notamment celui des révoltés du bassin minier de Gafsa, ainsi que les étudiants emprisonnés en raison de leur activité syndicale.
  •  Nous réclamons que les responsables de la répression, des violences à l'encontre de la population qui ont causé la mort et des blessures graves parmi les manifestants soient traduits en justice.
  •  Nous appelons à une mobilisation nationale et internationale d'ampleur en soutien à la révolte du peuple tunisien initiée par les habitants de Sidi Bouzid.
  •  Nous faisons nôtres les mots d'ordre scandés dans les manifestations à travers toute la Tunisie : Pour le droit au travail et le droit de gagner sa vie dignement ; Pour une juste répartition des richesses ; contre la corruption et le népotisme.
  •  Nous maintiendrons une mobilisation vigilante pour soutenir toutes les victimes de la répression, pour faire échec à l'entreprise de criminalisation de la contestation, pour répondre aux agressions qui visent les syndicalistes, les avocats, les média indépendants du pouvoir, les associations et partis solidaires de la révolte tunisienne.
Solidarité totale avec les luttes du peuple tunisien
 Premiers signataires : AC ! - ACHR - ACORT - AFASPA - AMF - ASDHOM -ATF- ATF Paris - ATMF - ATTAC - CAPJPO-EuroPalestine - CEDETIM - CISA - CNT - Comité National de Soutien au Mouvement du Bassin minier - Courant Nationaliste Progressiste - CORELSO - CPR – CRLDHT - DAL - Etoile Nord Africaine - Europe Écologie Les Verts - La pelle et la pioche - FASE (Fédération pour une alternative Sociale et Écologique) - FDLT (Forum démocratique pour la liberté et le Travail) - FTCR - Les Alternatifs - Le MOUVEMENT POUR UNE ALTERNATIVE SOCIALE ÉCOLOGIQUE ET DÉMOCRATIQUE – Ligue des droits de l’Homme (LDH) - LUTTE OUVRIÈRE -Manifeste des Libertés - Mouvement Nahdha - Mouvement Tajdid France - MRAP - NO-VOX - NPA - PCF - PCOF - PCOT - PDP - PG – Réseau Stop la Précarité - SOLIDAIRES - Solidarité Tunisienne – SORTIR DU COLONIALISME - UTIT - Voie Démocratique Maroc - Voix Libre
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TUNISIE : l'UE doit condamner la répression des mouvements sociaux de Sidi Bouzid

Copenhague, le 3/1/2011. 
Le REMDH condamne avec la plus grande fermeté la répression des mouvements de protestation de grande ampleur que connait actuellement la Tunisie suite aux évènements intervenus dans la région de Sidi Bouzid.
Le mouvement a débuté le 17 décembre lorsqu'un jeune chômeur de Sidi Bouzid (centre du pays, à 265 km au sud de Tunis) a tenté de se suicider par immolation suite à la confiscation par la police de ses marchandises. Rapidement, des manifestations de solidarité ont été organisées pour revendiquer le droit à vivre dans la dignité dans une région marquée par un fort taux de chômage, notamment chez les jeunes. A l'appel de plusieurs syndicats, le mouvement s'est rapidement étendu à d'autres villes du centre et du sud du pays, notamment les villes de Ben Guardane, Kairouan, Sousse, Sfax, Jendouba et Gafsa, avant de toucher Tunis où les manifestations se sont succédées à partir du 25 décembre.
Les forces de l'ordre ont tenté de s'opposer aux manifestants avec une extrême violence, procédant à de nombreuses arrestations de syndicalistes, d'étudiants, d'avocats et de journalistes. Le 24 décembre, la police a ouvert le feu à balles réelles sur les manifestants dans la localité de Menzel Bouzayane (région de Sidi Bouzid), causant la mort de 3 manifestants et de nombreux blessés.
Le gouvernement tunisien a tenté de prévenir la diffusion des informations sur les évènements de Sidi Bouzid en imposant un blocage total de la région pour les journalistes et les défenseurs des droits de l'Homme et en renforçant la censure de l'internet (notamment du site collaboratif « Facebook »). Les éditions des journaux d'opposition Al Mawkef et Tariq Al Jedid datées du 24 décembre ont également été confisquées. Le porte parole du comité de soutien de Sidi Bouzid, M. Ataia Athmouni, a été arrêté le 28 décembre. Accusé de « création d'association de malfaiteurs », il a été libéré le 31 décembre dans l'attente de comparaître devant la justice.
Les journalistes qui cherchaient à couvrir les évènements de Sidi Bouzid ont aussi fait l'objet de menaces, d'agressions et d'arrestations arbitraires, notamment M. Mouldi Zouabi, correspondant de la radio en ligne Kalima arrêté à Sfax le 28 décembre, avant d'être relâché deux jours plus tard. Le militant politique et correspondant du site d'information en ligne Al Badil, M. Ammar Amroussia, arrêté le 29 décembre à Gafsa demeure quant à lui détenu au secret. Il n'a pas été présenté au procureur au terme de sa garde à vue comme l'exige le droit tunisien et le REMDH craint qu'il fasse l'objet d'actes de torture ou de mauvais traitements.
De nombreux avocats ont également été pris pour cible par des agents des forces de l'ordre. Le 28 décembre, suite à leur participation à une réunion de solidarité avec les habitants de Sidi Bouzid, Me Abdelraouf Ayadi et Me Chouki Beladid ont été enlevés par des agents de police en civil, et emmenés dans un lieu inconnu où ils ont été retenus illégalement jusqu'au lendemain. Lors de sa détention, Me Ayadi a été victime de violences. Le 31 décembre, une manifestation de plusieurs centaines d'avocats qui portaient sur leur robe un brassard de solidarité avec les habitants de Sidi Bouzid a été violemment dispersée par les forces de l'ordre devant le palais de justice à Tunis, faisant plusieurs blessés. Des violences similaires ont été perpétrées contre des avocats, parfois dans l'enceinte même du palais de justice, dans les villes de Sidi Bouzid, Monastir, Mahdia, Grombalia, Sousse, Gafsa, Bizerte et à Jendouba, où Me Rabeh Kheraifi a été enlevé, menacé et violemment battu par des policiers en civil.
Le mouvement de Sidi Bouzid fait écho aux manifestations de grande ampleur qu'avaient connu le bassin minier de Gafsa-Redeyef au premier semestre 2008, ainsi que la ville de Ben Gardane (frontière libyenne) en août 2010, et qui avaient alors été violemment réprimés. Il traduit le sentiment d'exaspération d'une part croissante de la population face aux inégalités sociales grandissantes que connait la Tunisie, le rejet des politiques économiques et sociales du régime en place et du recours systématique à la violence pour contrer toute voix dissidente. 
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Le REMDH condamne fermement la répression du mouvement pacifique de contestation qui se déroule en Tunisie, en particulier l'usage d'armes à feu contre une foule de civils désarmés, les arrestations arbitraires et l'usage répété de la torture, et demande aux autorités tunisiennes :  
  • de se conformer en toutes circonstances à ses engagements internationaux en matière de droits de l'Homme et de respecter la liberté d'expression et de rassemblement pacifique des citoyens
  • la libération immédiate et inconditionnelle de toutes les personnes retenues arbitrairement pour leur participation aux marches pacifiques de protestation
  •  l'ouverture d'une enquête indépendante sur les circonstances ayant mené au décès de trois manifestants à Menzel Bouzaiene le 28 décembre  
  •  la libération immédiate et inconditionnelle de Ammar Amroussia et l'arrêt des poursuites contre M. Ataia Athmouni
  •  Alors que l'Union Européenne négocie actuellement le rehaussement de ses relations avec la Tunisie par l'octroi du « statut avancé » dans le cadre de la politique de voisinage, le REMDH :
  •  rappelle que le respect des droits humains constitue un « élément essentiel » de cette relation,
  •  demande à l'UE de prendre publiquement position sur les graves violations des droits humains intervenues en Tunisie lors de la répression des manifestations de soutien aux habitants de Sidi Bouzid.

 Le REMDH demande enfin à la délégation de l'UE à Tunis de mettre en ouvre de façon visible les lignes directrices de l'UE sur les défenseurs des droits de l'Homme (2004) qui prévoient notamment que les mission de l'UE doivent « entretenir des contacts appropriés avec les défenseurs des droits de l'homme, y compris [.] en se rendant dans les zones où ils travaillent », et « rendre visite aux défenseurs des droits de l'homme [.] assignés à résidence », en rencontrant notamment le conseil de l'ordre du barreau de Tunis et en se rendant à Sidi Bouzid.

L'impasse du modèle tunisien

par Said Mekki, Le Quotdien d’Oran, 4/1/2011
La bonne gouvernance économique tunisienne louée par les institutions financières masque un dualisme entre pays côtier et l'arrière-pays. Les troubles sociaux qui ont éclaté dans le pays ont agi comme un révélateur. Le modèle est d'autant plus dans l'impasse que la Tunisie, dépourvue de rentes minières ou fossiles, ne dispose pas d'alternatives.

Les récents troubles partis de la ville de Sidi Bouzid au centre de la Tunisie ont révélé au monde l'envers du décor de carte postale souvent associé au pays du jasmin. Il est apparu aux yeux d'un monde plutôt surpris que les indéniables progrès économiques de la Tunisie ne profitent pas à tous et ne parviennent pas à réduire le nombre de chômeurs qui se recrutent de plus en plus dans les rangs des diplômés. Face au vide de perspective et l'arbitraire, le désespoir des jeunes s'exprime de manière atroce par le suicide. Le feu a été mis aux poudres par la tentative de suicide d'un jeune chômeur de 24 ans qui a crié avant de passer à l'acte «Non au chômage, non à la misère». Slogan bien peu militant mais ô combien révélateur de la tragédie silencieuse vécue par des dizaines de milliers de jeunes universitaires piégés dans une impasse impitoyable. Les manifestations se sont étendues à pratiquement tout le pays Le modèle tunisien célébré par le FMI et les classements internationaux du climat des affaires aurait-il atteint ses limites ? C'est en tous cas ce que pensent beaucoup d'économistes, dont le professeur Lahcen Achy du Carnegie Middle East Center qui dans un article publié le 28 décembre dernier par le Los Angeles Times considère que la dépendance excessive de l'économie tunisienne à l'égard du marché européen est la raison principale du blocage actuel.

Une dépendance critique

La spécialisation de l'économie tunisienne dans des secteurs à forte intensité de main-d'œuvre peu qualifiée semble avoir fait son temps. De ce point de vue, la Tunisie est concurrencée directement par les pays d'Asie. Elle en souffre d'autant plus que la structure de son marché du travail s'est modifiée. La proportion de demandeurs d'emplois titulaires d'un diplôme universitaire est passée de 20% de la population active en 2000 à plus de 55% en 2009 ! Selon Lahcen Achy, «la Tunisie affiche l'un des niveaux les plus élevés de chômage des Etats arabes: plus de 14% au total et 30% parmi ceux âgés de 15 et 29 ans». La situation ne devrait pas connaître d'amélioration sensible tant que le taux de croissance, de l'ordre de 3,8% pour 2010, restera en deçà du seuil des 5%. La concentration des échanges avec l'Europe place la Tunisie dans une situation de dépendance critique, les retournements de conjoncture et la reprise très molle de la croissance en Europe affectent directement les performances tunisiennes. Cela vaut aussi bien pour le secteur du textile que pour celui du tourisme de gamme intermédiaire, les secteurs d'activités les plus significatifs en termes de recettes externes.

Pas d'alternatives

Les alternatives ne sont pas nombreuses, le développement de nouveaux secteurs susceptibles d'absorber les cadres de haut niveau bute sur les réticences des entrepreneurs tunisiens, rebutés par l'opacité et le déficit d'Etat de droit, à se risquer dans des créneaux d'investissements plus complexes et donc plus risqués. Les investissements dans des secteurs à forte valeur ajoutée se heurtent à la concurrence féroce d'économies mieux armées et disposant d'une expérience autrement plus affirmée. La réorientation de l'économie tunisienne vers d'autres marchés est une démarche à moyen et long terme dont les résultats ne sont pas garantis, tant les avantages comparatifs de la Tunisie sont battus en brèche par des compétiteurs redoutables, en Asie et au Moyen-Orient. La crise du modèle tunisien est riche d'enseignements pour les pays de la région. La relative bonne gouvernance économique tunisienne ne suffit pas à installer une dynamique sociale vertueuse. La solution pourrait se trouver dans la stimulation du marché intérieur, mais l'étroitesse de ce dernier limite fortement ses marges de manœuvre. Une sortie par le haut de cette impasse consisterait en la réorientation vers le marché maghrébin et la coordination des stratégies macro-économiques régionales. Mais cela ne semble pas être à l'ordre du jour dans un Maghreb plus que jamais virtuel.

Les émeutes en Tunisie, un parfum d’octobre 88

par Habib Kharroubi, Le Quotidien d'Oran, 2/1/2011
Dans le Maghreb, l’Algérie n’est plus le seul pays où le mécontentement social s’exprime par l’émeute populaire. La Tunisie est maintenant elle aussi le théâtre de débordements de cette nature. Ce pays voisin est secoué ces derniers jours par des troubles de cette nature dont l’effet déclencheur a été la tentative de suicide d’un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes dans la région de Sidi Bouzid (centre-ouest). Partie de cette région, l’émeute a fait boule de neige jusqu’à atteindre la capitale, prenant de court un régime et un pouvoir trahis par leur confiance dans la crainte dissuasive que leur appareil répressif inspire aux citoyens.
Les événements que vit la Tunisie ne sont pas pour rappeler, toute comparaison mécanique gardée, ceux que l’Algérie a connus en octobre 88. En Tunisie comme chez nous, ils ont permis de dévoiler le ras-le-bol qu’a atteint la patience populaire face à l’autoritarisme du régime de Ben Ali. Ils ont surtout démontré la fausseté de l’image d’une Tunisie ayant pris son parti de cet autoritarisme au motif de son bilan économique et social positif. Partout les manifestants ont décrié la situation économique et sociale générée par le pseudo «miracle» qui aurait fait de la Tunisie «un pays émergent». L’on a ainsi découvert que si le nord du pays offre effectivement l’aspect d’une région en mutation positive grâce à la manne touristique et à des investissements industriels encourageants, le reste du pays, tout le reste n’a pas été concerné par ce «miracle tunisien» si vanté par les thuriféraires nationaux et étrangers du régime de Ben Ali. Sous-développement, chômage et mal-vie sont la triste réalité aussi bien en Tunisie que dans les pays voisins. Sur ce terreau qu’enrichissent les fléaux que sont la corruption, le déni de citoyenneté, la hogra et les atteintes aux droits de l’homme, il était fatal que la «marmite» explose dans ce pays aussi.
De spontanée qu’elle fut suite à la tentative de suicide du jeune vendeur de fruits et légumes de Sidi Bouzid (qui est, précisons-le, un universitaire en chômage), l’explosion populaire de protestation semble s’installer dans la durée.
Le discours prononcé par Zine El Abidine Ben Ali suite à cette explosion, le mini-remaniement gouvernemental auquel il a procédé ainsi que le limogeage dont ont fait l’objet le gouverneur de la région de Sidi Bouzid et deux autres de ses collègues, n’ont pas éteint le «volcan». C’est que contrairement à ce qui s’était produit en Algérie en octobre 88, la jeunesse tunisienne, fer de lance de la contestation en cours, a bénéficié de l’appui actif des adultes, de la société civile et des parties et organisations qui la structurent. Ce qui s’est mis en marche en Tunisie n’est pas de ce fait un feu de paille que la répression policière va étouffer.
Toute la question est de savoir si le pouvoir sclérosé dont Ben Ali est le chef, va savoir apporter les bonnes réponses aux revendications qu’expriment ses contestataires. Ou si nihiliste il va persister dans la voie qui a conduit à l’explosion. Dans ce cas, il est à craindre pour la Tunisie voisine l’enfoncement dans le même engrenage que celui qui s’était mis en marche en Algérie après les émeutes d’octobre 88 déclenché par les «réformes» inappropriées instaurées par le pouvoir d’alors en guise de solutions aux revendications qui s’exprimaient dans la société algérienne. Apparemment, Ben Ali est tenté par la politique de «l’autruche» puisqu’il ne semble voir dans les émeutes que «la main de l’étranger et des ennemis de la Tunisie».

Chaouki Hidri, nouveau martyr de l'intifada de Sidi Bouzid

Un Tunisien, blessé par balles au cours des affrontements violents dans la région de Sidi Bouzid (centre-ouest), est décédé après huit jours d'hospitalisation, a-t-on appris samedi  1er janvier 2011 auprès de sa famille.
Chaouki Hidri, 43 ans, est décédé vendredi matin succombant à des blessures par balles reçues au cours des affrontements violents du 24 décembre à Menzel Bouzayane, une localité à 60 km de Sidi Bouzid, a affirmé à l'AFP son frère Béchir Hidri.
"Mon frère a été blessé par balles au niveau de la colonne vertébrale et de l'épaule lors des affrontements qui ont opposé les habitants de Menzel Bouzayane à la police qui a utilisé des armes", a-t-il ajouté.
La victime, un ingénieur en informatique, possédait un petit commerce de matériel de construction à Menzel Bouzayane, à 280 km au sud de Tunis, a précisé son frère.
Plus de deux mille habitants de Menzel Bouzayane avaient participé à la manifestation contre le chômage, décrite comme "très violente" par le syndicaliste Mohamed Fadhel.
Le ministère de l'Intérieur avait affirmé que "des groupes d'individus avaient incendié la locomotive d'un train et mis le feu à trois véhicules de la garde nationale, avant d'attaquer le poste de la garde nationale de la ville".
Après avoir essayé de les dissuader, des agents de la garde nationale avaient été amenés "à recourir aux armes dans le cadre de la légitime défense", selon la même source.
Un autre manifestant, Mohamed Amri, un universitaire de 25 ans, avait trouvé la mort pendant la manifestation du 24 décembre, touché par deux balles à la poitrine.
La région de Sidi Bouzid est en proie à des troubles sociaux à la suite d'une tentative de suicide le 19 décembre d’un Tunisien de 26 ans, vendeur ambulant de fruits et légumes, qui s'était fait confisquer sa marchandise et humilier par la police municipale.
Source : AFP

Ben Ali au chevet de Mohamed Bouazizi, dont l'acte de révolte par autoimmolation a donné le signal de l'intifada de décembre

lundi 3 janvier 2011

Chroniques de la vie quotidienne dans la France sarkozyenne (Vol. III, N°1) - Le Préfet de la République qui n'aimait pas la devise officielle (de la République)

Un seul commentaire: indignez-vous !...et agissez !!!

La fresque murale effacée a fleuri et essaimé : merci au préfet de Pau !!
Par Frédéric Pic, FASE-GA 64, 25/12/2010
Fresque murale effacée
L'arroseur arrosé ! 


Sur plainte du préfet Rey, le tribunal administratif de Pau a condamné la mairie de Billère ( banlieue de Pau) à effacer cette fresque murale, au prétexte que cette commande officielle ne respectait pas son obligation de "neutralité".
Mais comment rester neutre devant l'inanité de ces expulsions perpétrées pour la seule satisfaction d'expulser et de le faire savoir à ceux qui veulent l'entendre ?
Reproduite avec l'autorisation des artistes, la fresque refleurit déjà sur des t-shirts, des tracts, des cartes postales.

Nous étions nombreux hier dans le froid à Billère dans la banlieue de Pau avec RESF et tout le ban et l'arrière ban des militants pour dire au-revoir à cette fresque que le maire avait commandé à des artistes bordelais pour commémorer le mauvais sort fait aux enfants expulsés par le pouvoir actuel.
Lui dire au-revoir parce que sur plainte du préfet Rey, le tribunal administratif a condamné la mairie à effacer cette fresque murale, au prétexte que cette commande officielle ne respectait pas son obligation de "neutralité". Mais comment rester neutre devant l'inanité de ces expulsions perpétrées pour la seule satisfaction d'expulser et de le faire savoir à ceux qui veulent l'entendre ?
Depuis la destruction des bouddhas par les talibans, c'est la première destruction officielle d'une œuvre d'art à la demande d'une autorité. On a les modèles que l'on peut. Mais cet autodafé imbécile ne tuera pas la fresque, car si l'on peut effacer le mot honte, on n'efface pas la honte elle même. Reproduite avec l'autorisation des artistes, la fresque refleurit déjà sur des t-shirts.
Reproduisons là donc, tous, partout, sur cartes postales, sur nos tracts, t-shirts. Et remercions le préfet REY, apprenti sorcier pris à son propre piège qui, en croyant l'effacer, n'aura fait que la faire fleurir et essaimer. Et nous aura conforté dans notre lutte pour ces deux valeurs qui semblent lui faire si peur, celles de partage et de solidarité.

Les élections de Côte d’Ivoire : Chronique d’un échec annoncé

Libre Opinion de Pierre Sané parue dans mo5-togo.com du 26/12/2010
Pierre Sané est né en 1949 au Sénégal. Il a été Secrétaire Général d’Amnesty International de 1992 à 2001 et sous-directeur général de l’UNESCO pour les sciences sociales et humaines de 2001 à 2010. 
Ce devait être des élections qui allaient permettre de mettre fin à la crise, de tourner enfin la page du legs de Félix Houphouët-Boigny et d’engager la Côte d’Ivoire sur le chemin de la paix et du développement. Cela aura été en tous les cas les élections africaines les plus longuement et méticuleusement préparées qui ont impliqué depuis les accords de Marcoussis en janvier 2003 (1) un nombre impressionnant d’acteurs :
le pouvoir, la rébellion armée, les partis politiques ivoiriens, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Union africaine, la France, l’Union européenne, la Francophonie, les Nations Unies sans oublier les médiateurs successifs (le Togolais Gnassingbé Eyadema, le Sud-africain Thabo Mbeki et le Burkinabè Blaise Compaoré...). Du jamais vu en Afrique !
Le processus électoral avait fait l’objet d’un consensus laborieux entre toutes les parties prenantes même si à chaque étape il y avait eu des dérapages. Des audiences foraines au recensement de la population, de la constitution du fichier électoral à la délivrance de cartes d’identité nationale, de la constitution puis reconstitution de la Commission électorale indépendante à la distribution des cartes d’électeurs, l’ensemble du processus élaboré et mis en œuvre par le pouvoir, l’opposition et les rebelles sous la supervision sourcilleuse de la communauté internationale était censé délivrer un résultat incontesté. Un code de bonne conduite avait même été élaboré par les partis politiques au-delà de la loi électorale et de la Constitution pour s’assurer du respect des règles par tous les acteurs de la compétition électorale… Cerise sur le gâteau, il était fait appel aux Nations Unies pour certifier l’ensemble du processus… Du jamais vu en Afrique !
Ainsi après le premier tour tous s’accordaient pour valider la sincérité du scrutin et les deux candidats s’engageaient à respecter le verdict des urnes au second tour. Mais voilà qu’à l’arrivée on se retrouve avec deux vainqueurs. Un échec et une impasse qui risquent de plonger le pays dans une guerre civile plus dévastatrice encore que celle qu’il a connue de 2002 à 2005. Et au bout du compte, quel que soit le vainqueur, ce dernier risque de gouverner pendant longtemps contre une moitié du pays. Que s’est-il passé ? Pourquoi en est-on arrivé là et comment en sortir ? Au-delà des jugements à l’emporte-pièce, des prises de position partiales, instructions péremptoires et menaces, il est important de dégager un post mortem objectif afin de servir de leçon pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique.
Observateur impartial et objectif de la scène politique ivoirienne et conscient que même si on se réclame du panafricanisme on ne saurait s’adjuger le droit de donner des instructions aux dirigeants ivoiriens surtout dans une Afrique où les conflits internes sont complexes et où la manipulation des processus électoraux est plus la règle qu’autre chose. De ce qui devait être des élections «parfaites» jusqu’au blocage actuel j’ai identifié quatre anomalies/erreurs qui ont à mon avis entrainé des dysfonctionnements menant à l’échec programmé du processus. Cet échec est bien sûr à mettre au passif de tous les acteurs impliqués qu’ils soient nationaux ou internationaux.
La première anomalie a trait au non-respect des accords signés qui prévoyaient notamment un cadre et un échéancier pour l’organisation et la tenue pacifiques des élections présidentielles. Ces modalités ont été stipulées dans le 4e Accord complémentaire à l’Accord politique de Ouagadougou (2) qui dresse un canevas pour les opérations de démobilisation, de désarmement et de stockage des armes, précise les conditions de restauration de l’appareil d’État et de son administration dans le pays tout en prévoyant la sortie de la crise.
Ainsi l’Accord complémentaire, dans son Article 3, stipule «.. afin de favoriser l'organisation des élections dans de bonnes conditions, les deux Parties ont convenu de relancer, sans délai et sous la conduite du CCI [Centre de commandement intégré] et la supervision des Forces impartiales, le désarmement, le stockage des armes des deux Forces ex belligérantes, ainsi que la démobilisation des ex combattants des Forces nouvelles. En tout état de cause, ces opérations devront être achevées au plus tard deux mois avant la date fixée pour l'élection présidentielle. »
L’Accord complémentaire prévoit également le regroupement et le cantonnement des forces rebelles, le démantèlement des milices, le paiement de primes de démobilisation le tout « devant être achevé au plus tard deux mois avant les élections présidentielles. » En outre l’article 8 du même Accord complémentaire reconnaît «  que la non réunification du pays et les lenteurs accusées dans la normalisation institutionnelle et politique constituent de sérieux obstacles à l'organisation d'élections justes, transparentes et démocratiques. »
Il apparaît que les clauses ci-dessus, absolument essentielles à la tenue d’élections ouvertes, n’ont pas été respectées, les rebelles refusant de désarmer et rendant aléatoire le redéploiement de l’administration et la récupération par l’Etat de ses recettes fiscales et douanières. Or l’expérience récente (Irak, Afghanistan) a montré qu’il était illusoire de prétendre tenir des élections libres et transparentes dans des zones contrôlées par des rebelles en armes.
Pourquoi la communauté internationale n’a-t-elle pas exigé des rebelles qu’ils se conforment à l’Accord politique de Ouagadougou et ses quatre Accords complémentaires qu’ils ont eux-mêmes signés ? Pourquoi le Conseil de sécurité des Nations Unies n’a-t-il pas donné instruction aux rebelles de désarmer tel que prévu dans l’Accord de Ouagadougou que le Conseil a entériné ? Pourquoi le Facilitateur parrain du processus de Ouagadougou Blaise Compaoré n’a-t-il pas exercé les pressions nécessaires pour faire respecter cette clause essentielle ? Et enfin pourquoi les rebelles et leur chef politique, le Premier Ministre Guillaume Soro, ont-ils refusé de désarmer alors qu’ils étaient signataires de l’Accord ?
Ce manquement primordial au processus électoral élaboré laborieusement ouvrait fatalement la possibilité de violences et d’intimidations dans des zones contrôlées de fait par des groupes d’opposition armés dans le Centre, dans le Nord et dans l’Ouest du pays. Le fait que ces violences aient pu entacher la régularité du scrutin a été apprécié différemment par le Conseil constitutionnel et par le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Côte d’Ivoire créant ainsi une nouvelle crise.
La deuxième anomalie à mon avis tient à la composition et au mode de fonctionnement de la Commission électorale indépendante (CEI). Prêtant serment au palais présidentiel le 25 février 2010 devant le Conseil Constitutionnel et en présence du représentant du Facilitateur et du représentant des Nations Unies, ses membres s’étaient « engagés à remplir leur mission dans le respect de la Constitution et en toute impartialité ».
Or cette Commission est composée de 31 membres dont 11 représentant les corps constitués et 20 venant des partis politiques et groupes rebelles. Fait probablement unique en Afrique sur les 20 représentants des partis politiques et groupes rebelles dans la Commission, l’opposition compte 18 représentants et le parti au pouvoir 2 ! A supposer même que les représentants des corps constitués (11) soient tous proches du pouvoir, cela ne ferait jamais que 13 en face de 18. En quelque sorte la Commission « indépendante » est bel et bien contrôlée par l’opposition ! D’ailleurs son Président est un membre éminent de la coalition de l’opposition et ancien ministre PDCI dans le gouvernement Gbagbo. Fait curieux, tous ces membres ont été nommés par décret présidentiel ! Et parmi les 18 membres de l’opposition, on en retrouve 6 qui représentent 3 groupes rebelles (MPCI, MPIGO et MJP) ayant depuis longtemps fusionné dans les Forces nouvelles, et 8 issus de 4 partis politiques d’opposition (PIT, UDPCI, MFA et UDCY) dont le score combiné au 1er tour de la présidentielle s’est élevé à 3,5% des voix exprimées, les 4 autres représentant le RDR et le PDCI…Du jamais vu en Afrique … ou ailleurs !
Et pourtant la loi électorale promulguée en 2001 ne prévoyait que « deux  représentants de chaque parti ou groupement politique ayant au moins un Député à l'Assemblée Nationale ou ayant remporté au moins une élection municipale » (3).
C’est qu’entre-temps il y a eu une tentative de coup d’Etat, une rébellion armée, l’envoi par la France et les Nations Unies de forces d’interposition et le début du ballet politico diplomatique menant de Marcoussis à Ouagadougou en passant par Accra et Pretoria. C’est à Marcoussis qu’une telle composition de la Commission a été concoctée au mépris de la Constitution ivoirienne adoptée deux ans plus tôt par une large majorité des Ivoiriens et au mépris des règles d’équité les plus élémentaires.
En plus de cette composition pour le moins insolite (et sans doute pour en atténuer un peu les conséquences) on y ajoute une modalité de prise de décision qui va nécessairement mener au blocage : le consensus. Ce blocage a découlé du différend concernant le sort à réserver aux résultats  de plusieurs  départements dans le Nord du pays, de l’opportunité de prononcer des résultats provisoires compte tenu du manque de consensus et du dessaisissement de la Commission électorale par le Conseil constitutionnel. C’est suite à ce dessaisissement que le Président de la CEI, membre de l’opposition, a procédé dans la précipitation et la plus grande confusion à une déclaration de résultats provisoires non consolidés et encore moins validés par l’ensemble des commissaires centraux de la CEI et, fait inédit, depuis le QG de campagne du candidat de l’opposition, en d’autres termes de son candidat !
Auparavant une image avait fait le tour du monde, celle de papiers arrachés et déchirés des mains du porte-parole de la CEI, membre de l’opposition. L’auteur de cet acte, commissaire central de la CEI et représentant le ministre de l’Intérieur, a déclaré à la presse pour justifier son acte : « Le mode opératoire que nous avons adopté de façon consensuelle est qu’avant que les résultats ne soient rendus publics, ils ont besoin d’être consolidés en Commission centrale. Ce dont il s’agit, c’est que M. Bamba Yacouba a agi en violation flagrante du mode opératoire unanimement admis par la CEI. »
Il est donc avéré que la Commission électorale n’a pas respecté son serment d’impartialité et de respect de la Constitution. Mais pouvait-il en être autrement au vu de sa composition, de son mode opératoire et des enjeux ? Peut-on être à la fois juge et partie ? Pourquoi devrait on estimer que les résultats collatés et promulgués par le seul Président de la Commission (la Commission n’ayant pas statue à ce jour) reflètent fidèlement le souhait de la majorité des électeurs ? Et surtout pourquoi avoir impose une telle composition de commission électorale ?
En tout état de cause l’ordonnance de 2008 portant ajustement au code électoral pour les élections de sortie de crise indique que la proclamation définitive des résultats relève de la compétence exclusive du Conseil constitutionnel, la proclamation des résultats provisoires par la CEI ne constituant qu’une étape dans le processus électoral. Et c’est là que survient à mon avis la 3e erreur. Elle est due à la précipitation du Conseil constitutionnel. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause sa légitimité ou la légalité de son action. Comme partout ailleurs sa composition et ses attributions sont fixées par la Constitution. Et comme partout ailleurs son Président est nommé par le chef de l’exécutif. L’argument selon lequel son Président serait un proche du Président de la République n’est donc pas recevable. C’est la même chose partout.
Comme partout ailleurs le Conseil constitutionnel de Côte d’Ivoire est juge de la constitutionnalité des lois. II « contrôle la régularité des opérations de référendum et de l’élection des représentants du peuple » (4). Il « statue sur l’éligibilité des candidats aux élections présidentielle et législative, les contestations relatives à l’élection du Président de la République et des députés. Le Conseil constitutionnel proclame les résultats définitifs des élections présidentielles (5) ». C’est fort de ce mandat que le Conseil constitutionnel a procédé à l’annulation du scrutin dans 7 départements (sur les 8 contestés) sur la base de l’examen des 5 requêtes introduites par le candidat Laurent Gbagbo au sujet d’irrégularités ayant trait « à l’absence de ses représentants et délégués dans les bureaux de vote ; au bourrage d’urnes ; au transport des procès-verbaux par des personnes non autorisées ; à l’empêchement de vote des électeurs ; à l’absence d’isoloirs ; et à la majoration des suffrages exprimés ».
Sur la base des éléments de preuve soumis en appui des requêtes le Conseil constitutionnel a procédé à l’annulation du scrutin des départements incriminés et procédé au redressement des résultats aboutissant à la proclamation de Laurent Gbagbo comme vainqueur.
Toutefois, puisque comme partout ailleurs la décision du Conseil constitutionnel est finale et sans recours et compte tenu des circonstances exceptionnelles pourquoi le Conseil n’a t’il pas pris le temps d’enquêter plus à fond sur les requêtes déposées par le candidat Laurent Gbagbo et peut-être même solliciter du candidat Alassane Ouattara un dépôt de requêtes quitte à faire une exception sur le non-respect des délais ? De même  pourquoi n’a t’il pas ordonné la reprise des élections dans les départements incriminés en sollicitant par le biais du Gouvernement les forces armées et les forces des Nations Unies pour assurer la sécurité dans les bureaux de vote de ces 7 départements?
Toujours est-il que cela demeure une décision de la justice suprême du pays qu’il ne nous appartient pas ici de remettre en cause tout comme cela s’est passé dans nombre d’autres élections africaines et même ailleurs (par exemple lors du face-à-face George W. Bush Al Gore aux Etats-Unis). Je peux comprendre que la rapidité choisie avait pour but de contrer l’action du Président de la Commission électorale mais cela a inévitablement créé une suspicion de partialité.
La dernière précipitation et anomalie ont été bien sûr la certification des résultats par le Représentant des Nations Unies.

Lors d’une conférence de presse tenue à Abidjan le 12 novembre 2010, le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour la Côte d’Ivoire, Choi Young Jin, avait certifié les résultats définitifs du premier tour de l’élection présidentielle tenue le 31 octobre 2010, six jours après leur proclamation par le Conseil constitutionnel. S’appuyant sur les cinq critères cadres de la certification (paix, inclusivité, accès aux médias d’Etat, liste électorale définitive et résultats), le chef de l’ONUCI avait estimé que le premier tour de l’élection présidentielle avait eu lieu dans « un environnement globalement pacifique et sécurisé, malgré des incidents isolés, notamment des actes d’intimidation et d’obstruction à la liberté de mouvement dans certaines régions. »
Pour la première fois de son histoire l’ONU se voyait conférer un tel rôle (ndlr, c'est le MO5-Togo.com qui souligne) . A la suite des Accords de Pretoria (2005)(6) le Conseil de sécurité dans sa résolution n°1765 (7) avait confié au Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies le mandat de certification exercé à titre exclusif et personnel. La résolution précise que « le Certificateur doit sauvegarder les résultats légitimes avec engagement, honneur et détermination. Il veillera à ce que les résultats soient respectés ; que le vainqueur soit celui qui a gagné les élections ; que les résultats ne fassent l’objet ni de contestations non démocratiques, ni de compromissions. »
Reposant sur le respect des critères cadres ci-dessus la certification confiée au Représentant spécial du Secrétaire général comprend donc les différentes étapes du processus électoral, la sauvegarde des « résultats légitimes » et la prévention de « contestations non démocratiques ». La question essentielle à laquelle il convient donc de répondre est bien celle de la signification du terme « résultats légitimes ». S’agit-il des résultats provisoires ? Ou des résultats définitifs ? Des résultats proclamés par la Commission électorale indépendante ou de ceux proclamés par le Conseil constitutionnel ?
Est légitime ce qui est conforme à la loi. Et dans ce cas d’espèce la légitimité des résultats découle comme dans toute démocratie de l’organe qui confère la légitimation à savoir le Conseil constitutionnel. Le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies aurait donc dû travailler sur les résultats proclamés par le Conseil constitutionnel et décider ou non de les certifier comme cela a été le cas lors du premier tour. En cas de désaccord persistant il aurait pu procéder à la vérification détaillée des critères d’annulation mis en avant par le Conseil constitutionnel et évaluer leur force de justification et même demander, compte tenu des circonstances exceptionnelles, que Alassane Ouattara puisse soumettre des « contestations démocratiques » et ensuite transmettre un rapport au Conseil de sécurité.
Il n’y a pas d’élections « parfaites », ni en Afrique ni ailleurs. Et personne ne peut en outre prétendre aujourd’hui savoir pour sûr qui a gagné les élections présidentielles et surtout si les requêtes déposées étaient valables ou non. Voilà pourquoi un organe judiciaire est celui à qui la loi confère l’autorité en dernier ressort de trancher et de décider du résultat final du scrutin. En Afrique il y a eu au cours de ces dix dernières années maintes contestations de résultats d’élections. Seules les décisions prises par les organes judiciaires suprêmes ont conféré la victoire à l’un des candidats. Cela aurait donc dû être le cas également en Côte d’Ivoire, à moins de récuser la légitimité de son Conseil constitutionnel ce qui serait contraire à l’ensemble des résolutions du Conseil de sécurité sur la Côte d’Ivoire qui commencent toutes par : « Réaffirmant son ferme attachement au respect de la souveraineté, de l’indépendance, de l’intégrité territoriale et de l’unité de la Côte d’Ivoire, et rappelant l’importance des principes de bon voisinage, de non-ingérence et de coopération régionale ». La supervision exercée par les Nations Unies ne suspend en aucune manière la Constitution ivoirienne.
La précipitation du Certificateur à déclarer un vainqueur a certainement contribué à l’impasse actuelle contrairement à ce qui s’est passé en Guinée où les différents organes ont pris le temps nécessaire ce qui a permis d’apaiser les tensions.
Tous ces dysfonctionnements ont précipité la Côte d’Ivoire au bord de la guerre civile et l’urgence aujourd’hui est  d’abord de la prévenir.
Comment en sortir ?
Depuis l’arrivée au pouvoir du FPI en 2000, force est de constater que ce parti n’a jamais pu gouverner sereinement la Côte d’Ivoire. Victime d’un coup d’Etat avorté suivi d’une rébellion armée qui a abouti à une partition de fait depuis 2002, le régime s’est vu imposer par la communauté internationale un partage du pouvoir qui a amené ses opposants et même les rebelles à exercer une partie du pouvoir y compris le contrôle de la Commission électorale et donc du processus électoral.
Au lieu de sanctionner les rebelles et leurs soutiens on leur a offert des strapontins ministériels en imposant des Premiers ministres successifs jusqu'à installer le chef des rebelles au poste de Premier ministre (censé être neutre pendant les élections présidentielles a venir). Ce qu’ils n’ont pas réussi à obtenir par les armes la communauté internationale le leur a offert sur un plateau d’argent sans pour autant obtenir en contrepartie le désarmement et la réunification du pays !
Il est donc compréhensible que la moitié du pays qui a soutenu le Président Laurent Gbagbo ait une légitime attitude de ras-le-bol et de défiance vis-à-vis de cette même communauté internationale qui s’est empressée de reconnaître des résultats provisoires faisant fi du processus démocratique et des règles constitutionnelles du pays. Les instructions et injonctions ne feront que cristalliser la déchirure qui continue à frapper le pays. Quant a une intervention armée, quelque soit le prétexte utilisé elle aurait des conséquences incalculables pour toute la région. Et même si in fine Alassane Ouattara venait à exercer le pouvoir, il le ferait contre la moitié du pays et sur un pays dévasté.
Ce qui s’impose donc c’est manifestement le dialogue politique, mais cette fois-ci un dialogue politique direct sans intermédiaires ni accompagnateurs. Qu’on laisse enfin les Ivoiriens régler leurs problèmes !
Aujourd’hui il leur appartient à eux seuls de décider des voies de sortie de crise et surtout de la gestion future des ressources du pays et notamment des réserves substantielles de pétrole qui alimentent bien des convoitises comme partout ailleurs en Afrique.(8)
En attendant l’issue de la crise une attention particulière doit être impérativement accordée à la prévention de la violence des deux côtés et à s’assurer que toute allégation de violation de droits humains fasse l’objet d’enquêtes judiciaires nationales impartiales et de sanctions rapides et appropriées. En effet Il serait naïf de penser dans une situation pareille que les violences signalées ne viennent que d’un camp. Il n’y a pas en l’espèce d’un côté les « bons » et de l’autre les « méchants ». Il y a une lutte pour le pouvoir en Afrique aujourd’hui, qui au-delà des clivages nationaux ethniques et religieux apparents oppose surtout deux projets de société qui pour faire simple voient s’affronter des dirigeants tenants d’un libéralisme mondialisé a d’autres  qui adhèrent à un panafricanisme souverain et socialisant.
Au moment où l’on commémore les 50 ans d’indépendance, tous les Africains doivent garder les yeux ouverts sur les véritables enjeux de ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire. La naïveté passe 50 ans est impardonnable !
 (1)Accord de Marcoussis (France) de 2003
(2)Accord de Ouagadougou (Burkina Faso) de 2007
(3)Article 5 de la loi n° 2001-634 du 9 octobre 2001 portant composition, organisation, attributions et fonctionnement de la Commission électorale indépendante.
(4) Article 32 de la Constitution de la République de Côte d’Ivoire.
(5) Article 94 de la Constitution de la République de Côte d’Ivoire.
(6)Accords de Pretoria (Afrique du Sud) de 2005
(7) Résolution n° 1765 adoptée par le Conseil de sécurité le 16 juillet 2007.
(8) « C’est une zone prometteuse dont les objectifs géologiques s'apparentent aux découvertes importantes réalisées sur les permis voisins au Ghana », confie Marc Blaizot, directeur géosciences de la branche exploration et production de Total. Dans l’état actuel des connaissances, les réserves pourraient atteindre jusqu’à 1,5 milliard de barils. » Jeune Afrique.com, 23 octobre 2010.