jeudi 17 avril 2014

Mario Soares : le nouvel “indignéˮ anti-libéral ?

par Pedro da Nóbrega, 17/4/2014 
Je dois dire que je reste pour le moins perplexe lorsque je vois, venant de différents médias de sensibilité communiste ou au moins anti-libérale, la promotion sans le moindre recul critique qui est faite d’un personnage aussi controversé que Mario Soares, ancien Premier Secrétaire du PS portugais, ancien Premier ministre et Président de la République, par ailleurs membre éminent de l’Internationale Socialiste*.


Mario Soares vu par Augusto Cid en 1997
Que l’individu, face aux ravages sociaux des politiques d’austérité dans les pays de l’Union Européenne en général et au Portugal en particulier, ait fait son aggiornamento pour émettre un discours aujourd’hui critique sur l’orientation néo-libérale de l’Union Européenne n’en fait pas pour autant la nouvelle figure de proue de la lutte anti-capitaliste dans l’Union Européenne.

D’autant plus que dans son tout nouveau regard critique, il est loin de brûler ce qu’il vénérait il n’y a pas si longtemps et surtout de porter une analyse autocritique sur propre son rôle historique.
Car, au moment où nous nous apprêtons à commémorer le 40ème anniversaire de la Révolution des Œillets, il n’est pas inutile de revenir sur le rôle décisif qui a été le sien pour faire échouer cette révolution inédite en Europe et ne pas le laisser réécrire l’histoire à sa guise, toujours en essayant de se donner le beau rôle. Car si ses talents de girouette sont depuis bien longtemps notoires au Portugal, il semble qu’il arrive encore à faire illusion dans d’autres contrées en tenant des discours à géométrie variable en fonction de son auditoire.
Zé (diminutif de José), déjà très détendu : "Voyons voir ce que tu nous rapportes de Paris". Sur les valises de Mário Soares: "vêtements" et "programmes". Dessin de João Abel Manta datant d'après le retour d'exil de Soares le 1er mai 1974, quelques jours après la Révolution des œillets.
Dans une entrevue accordée au I-Jornal du 17 avril dernier, il n’hésite pas à présenter le Général Spínola, premier chef de la Junte de Salut National - mise en place le 25 avril 1974 pour remplacer le pouvoir fasciste - comme un grand chef militaire opposé au dernier Président du Conseil fasciste, Marcelo Caetano, le successeur de Salazar, et comme un homme du 25 avril.
Or Spínola, hobereau haut gradé, membre par le passé de la « Division Azul » ayant combattu aux côtés des nazis sur le front soviétique, ancien Commandant du corps expéditionnaire de l’armée coloniale portugaise en Guinée, n’a jamais été lié au Mouvement des Capitaines, le MFA, ni un opposant aux guerres coloniales. Il avait acquis un certain prestige pour avoir publié pendant la dictature un livre « Le Portugal et son avenir », où il osait critiquer la gestion du conflit colonial par le pouvoir fasciste. Non pas qu’il y professât un quelconque droit à l’indépendance des colonies, mais, féru des méthodes de « guerre psychologique » auxquelles il s’était familiarisé auprès des armées françaises qui les avaient développées en Indochine et en Algérie mais aussi US avec le conflit au Vietnam, il critiquait les méthodes « archaïques », selon lui, du pouvoir fasciste portugais pour mener les conflits coloniaux. Nous voilà donc bien loin d’un anti-colonialiste !
D’ailleurs, s’il est devenu chef de la Junte de Salut National, c’est par le biais d’un compromis entre le Mouvement des Forces Armées, auteur du mouvement militaire ayant mis fin au fascisme et les dirigeants de la dictature qui refusaient de négocier avec des officiers « subalternes » pour ne pas que le « pouvoir soit à la rue », Spínola ayant intrigué pour se présenter comme le seul recours, alors que les capitaines du MFA lui préféraient le Général Costa Gomes. Mais ils ont accepté pour éviter un bain de sang dans une ville de Lisbonne où des milliers de Portugais se pressaient dans les rues, contrairement là encore à ce qu’affirme Soares dans cette interview.
Quand le journaliste lui rappelle néanmoins les liens de Spínola avec l’extrême-droite et ses tentatives de coup d’État contre la Révolution des Œillets, notamment le 11 mars 1975, Soares a le culot de répondre « qu’il ne sait pas s’il a tenté ou non un coup d’État et encore moins s’il avait des relations avec l’extrême-droite », alors que ces faits sont avérés et ne prêtent même pas à contestation.
Tactique identique lorsque le journaliste l’interroge sur ses liens privilégiés avec Frank Carlucci, ambassadeur des USA nommé à Lisbonne juste après le 25 avril 1974 et qui deviendra directeur adjoint de la CIA en 1978. Soares répond qu’il n’en sait rien et que cela ne l’intéresse pas et pourtant cela ne l’a pas empêché de réaliser de juteuses affaires avec le dit ambassadeur, qu’il ne dément même pas.
Lisbonne, 1975: rencontre entre Mario Soares et Frank Carlucci pour mettre au point la mise à l'écart du MFA et du PCP
Lisbonne, 9 juin 2011 : retrouvailles au même endroit - une mansarde - des deux vieux complices. Soares :"On se réunissait une fois par semaine. Ici, on était sûr qu'il n'y avait pas de micros du KGB"
C’est d’ailleurs Soares, alors ministre des Affaires Étrangères, qui, sur injonction des USA, impose la présence de l’UNITA à la conférence d’Alvor au Portugal en janvier 1975 sur l’accession à l’indépendance de l’Angola, alors que ce mouvement, qui est né de la collaboration avec l’armée coloniale portugaise pendant le conflit contre le MPLA, mouvement historique de libération, n’est même pas reconnu comme mouvement de libération par l’OUA (Organisation de l'unité africaine), avec le résultat tragique pour le peuple angolais qui en résultera.
Mais il n’hésite pas pourtant à justifier ses excellentes relations avec Carlucci par l’accusation aussi grotesque que ridicule de la volonté d'Alvaro Cunhal, l’historique Secrétaire Général du Parti Communiste Portugais, de faire du Portugal un « Cuba de l’Occident » (sic). Quiconque a vécu cette période sait combien cette fable est inepte et n’a rien à voir avec ce qu’a été la Révolution des Œillets.
Mais l’immodestie du personnage est telle qu’il va dans ce même entretien jusqu’à se vanter des excellentes relations qu’il entretenait avec Manuel Fraga Iribarne, franquiste notoire, allant même attribuer au dictateur Franco le mérite de s’être prétendument opposé au passage de troupes de marines US pour aller attaquer le Portugal de la Révolution des Œillets ! C’est dire le crédit à accorder aux déclarations de ce monsieur.

Lequel se loue aussi des très cordiales relations qu’il avait avec Adolfo Suárez, autre néo-franquiste notoire, et Soares ose même s’attribuer en passant un rôle essentiel dans la « transition » espagnole, excusez du peu.
Pour en revenir à l’Union Européenne, face au journaliste qui lui rappelle qu’il a été le maître d’œuvre de l’entrée du Portugal dans l’Union Européenne et lui demande quel regard il porte sur cette Union Européenne dont les politiques d’austérité empêchent la mise en œuvre de toute politique sociale, il nous livre cette analyse de « haute volée » :
La crise est un facteur dynamique et populiste dans toute l’Europe. La solidarité européenne, élément fondamental de l’Union, a disparu. Les deux partis politiques qui ont construit l’Europe ont été les sociaux-démocrates, socialistes et travaillistes ainsi que les démocrates-chrétiens. Aujourd’hui il ne reste plus que des populistes. Même s’ils se proclament sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens. Le populisme a gagné, détruisant les États au profit des marchés.”
Fermez le ban !
Pas un mot sur la soumission des forces politiques qu’il a conduit, avec d’autres, aux logiques de marché du capital, pas un mot sur la responsabilité des dirigeants politiques, dont lui-même, dans cet asservissement, il a déniche l’épouvantail idéal pour faire peur dans les chaumières de la bien-pensance et de la bonne conscience, le populisme, ce vilain avatar qui nous rappelle que le peuple est toujours quelque chose de « peu recommandable » et de « suspect ».
Et cerise sur le gâteau, lorsqu’il est interrogé sur la situation en France, la lourde défaite électorale du PS aux municipales et la montée de l’extrême-droite, il nous gratifie de ce diagnostic « lumineux » :
La situation en France est très difficile et a été créée par Sarkozy. La défaite de Hollande est grave. Mais je crois qu’il en a tiré la leçon et je fonde quelque espoir sur le nouveau gouvernement de Manuel Valls. »
Tant de « clairvoyance » a de quoi en « éblouir » plus d’un assurément !
Alors STOP ou ENCORE !
Je ne comprends vraiment pas comment on peut continuer à faire la promotion d’un personnage de cet acabit en le présentant comme le nouveau « Robin des Bois » anti-libéral ou le nouvel « indigné » du moment. Il y a des limites à la confusion idéologique et historique.
*Voir notamment Mario Soares : « Le néolibéralisme est une tragédie », Denis Sieffert, Politis, 21/11/2013; "L'austérité conduit l'Europe à la dictature", Grand entretien avec l'ancien président portugais Mario Soares, L'Humanité-Dimanche, 30/1/2014
Mario Soares Roi, terre cuite peinte à l'acrylique dans le style traditionnel de Caldas da Rainha 
 

Pétage de plombs* dans le sud de l'OTANistan

Notes d'un voyage en Provence
par Pepe Escobar, 15/4/2014
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Original : Breaking bad in southern NATOstan 

EN  ROUTE EN PROVENCE - Pour citer Lénine, que faire ? Retourner à Bruxelles et Berlin ? Une rencontre rapprochée avec le morne OTANistan- Nord, consumé par son obsession paranoïaque antirusse et asservi par l'euro-arnaque pentagonienne infiniment extensible? Ou peut-être une escapade dans l'Erdogastan accro à  la guerre en Syrie?
 
Tu parles d'un choix. C'est le principe  Joie de vivre (en français dans le texte) qui a tranché : et voilà donc votre fidèle chroniqueur de The Roving Eye (L'œil vagabond) embarqué avec Nick, The Roving Son (Le Fils Errant), en Catalogne, à bord de La Piccolina – le camping-car Peugeot  années 80 propulsé par un moteur Citroën. Nous prenons la route de la Provence, zone de premier choix de la spéculation immobilière dans le sud de l'OTANistan. Au lieu de siffler du crystal meth*, dégustation  non-stop de breuvages fins infidèles et de gastronomie provençale de choix.
 
Appelez ça une enquête souterraine, ni  bluesy ni nostalgique ** dans le malaise économique des pays du Club Med : la paupérisation des classes moyennes européennes, la montée de l'extrême-droite, et la perspective spectrale d'une OTAN économique. Le tout dans le cadre d'une ambiance familiale super-cool et assez subversive –laptop et portable éteints.
 
Dieu boit-il du Bandol ?
Nous avons eu la chance d'attraper la semaine inaugurale de la Fondation Van Gogh à Arles - avec son remarquable portail d'entrée orné de la signature agrandie de Van Gogh, son jardin suspendu de miroirs colorés et une exposition craquante sur l'évolution chromatique du maître jusqu'aux frénétiques 15 mois qu'il vécut à Arles. Passer quelques minutes à contempler La Maison Jaune (1888) est une invocation à l'immortalité, une révélation de ce qu'est vraiment l'exceptionnalisme.
 
 
Les illuminations esthétiques n'ont fait que se succéder : du château de Baux au coucher du soleil à la terrasse de Gordes, en haut d'une colline dominant la campagne, en sirotant un Perrier- menthe ; de la nuit étoilée au Colorado provençal (curieusement offensé par un hélicoptère militaire volant à basse altitude, dans le plus style contre-insurrection à Baghdad) au débat sur les mérites de chaque variante de Chèvre de Banon, cet épicurien " fromage d'exception " enveloppé dans des feuilles de châtaignier .
 
Et puis la traversée du Grand Canyon du Verdon - le plus américain des canyons européens, attaqué sous des angles différents à la fois des bords nord et sud, y compris une randonnée le long de l'ancienne route romaine et une rencontre rapprochée avec les silhouettes rocheuses chaotiques et déchiquetées des Cadières (les chaises, en provençal) - la réponse du Verdon aux Tours jumelles. Bref, une réplique provençale décalée du trekking d' Oussama et al-Zawahiri dans l'Hindu Kush.
 
 
Lorsque nous descendions du col des Lèques, le propriétaire d'un café à flanc de montagne nous a dit qu'il venait juste d'ouvrir pour toute la saison, qui dure jusqu'à la mi-septembre. Mais là, en ce début avril, le Verdon baignait dans sa gloire silencieuse, seulement troublée par d'occasionnels motards lookés  badass.
 
Puis - comme dans Pierrot Le Fou de Godard - une plongée vers La Méditerranée. Premier arrêt dans un Toulon contrôlé par le Front national - si propre, si discipliné, si effrayé même par des skateboarders non-immigrés, mais affichant dans son port un cargo monstre de l'OTAN dans ses plus beaux atours.
 
Il est impossible d'avoir un plateau de moules au milieu de l'après-midi dans le port, mais au restaurant chinois Ah-Ha il y a des gorges du Verdon de nourriture disponibles à toute heure, comme pour démontrer une fois de plus que l'esprit d'entreprise asiatique laisse  l'Europe sur la touche.
 
 
Sans transition, nous voilà à la vénérable Auberge du Port de Bandol, attablés pour un banquet platonique : une bouillabaisse orgiaque arrosée du meilleur vin de la région, le match pour ce titre étant serré entre Bastide de la Ciselette et Domaine de Terrebrune.  Aucune de ces merveilles liquides infidèles, soit dit en passant, n'a été touchée par la mondialisation.
 
Il y a à peine un millimètre d'espace de terrain libre sur la côte autour de Marseille - cela fait partie d'un dossier bien connu, la destruction de l'environnement du sud de l'OTANistan. Pourtant nous avons réussi à trouver un bosquet relativement isolé pour l'ambiance valéryenne appropriée (la mer, la mer, toujours recommencée ) .
 
Puis le moment tant redouté a montré sa tête hideuse - à Sanary -sur-Mer, où Huxley écrivit son Brave New World dans sa Villa Huxley et où Thomas Mann trônait au milieu de sa cour Chemin de la Colline. Brecht en fait aurait chanté des chansons anti-hitlériennes à une table au restaurant Le Nautique. Donc, après avoir débattu avec Nick des mérites comparés des voiliers Beneteau, j'ai finalement décidé de mettre un terme à tout cette distanciation brechtienne et me suis dirigé vers le premier kiosque venu pour acheter les journaux, commander un café au lait  et rallumer le portable.
 
Dire que je n'ai pas été impressionné serait un euphémisme. Après une semaine de déconnexion, je retrouve la même sarabande de paranoïa, de pivotage frénétique et d'exceptionnalisme monochromatique. Pourtant, elle était là, comme une perle au fond de la Méditerranée turquoise, enfouie dans l'avalanche d'infos : la nouvelle définitive de la semaine, peut-être de l'année , peut-être de la décennie .
 
Le PDG de Gazprom Alexeï Miller a rencontré le président  de la China National Petroleum Corporation Zhou Jiping mercredi à Beijing. Ils étaient sur le point de signer le méga-contrat de fourniture pendant 30 ans à la Chine de gaz naturel de Sibérie dès que possible. Ce sera probablement le 20 mai, quand Poutine va à Beijing.
 
Et voilà maintenant mon véritable article. Le Pipelineistan va à la rencontre du partenariat stratégique Russie - Chine, solidifié dans les BRICS et dans l'Organisation de coopération de Shanghai, avec la perspective alléchante de fixation de prix et de paiement sans passer par le pétrodollar, autrement dit "l'option thermonucléaire". L'Ukraine, à côté de  cela, est un simple numéro de cirque.
Bienvenue au ratodrome de  Bruxelles
C'est sur le chemin du retour de la Méditerranée vers Arles via Aix-en- Provence que ça m'a frappé comme un drone d'Obama. Qu'est-ce qui était en jeu dans tout ce voyage, du sublime Chèvre de Banon enveloppé dans des feuilles de châtaignier, et des bouteilles de vin " pétale de rose aux producteurs artisanaux et saisonniers de la montagne à Bandol, énumérant leurs craintes sur des marchés de village et dans des châteaux sans prétention ? L'OTAN économique.
 
Le sud de l'OTANistan offre des aperçus de paradis européen post-historique : un jardin de roses kantien protégé d'un cruel monde hobbesien par l'Empire "bienveillant" (la nouvelle qualification de choix, forgée par –évidemment- les néocons à la Robert Kagan). Mais la principale émotion enveloppant l'OTANistan-sud, comme j'ai pu le constater depuis le début de 2014 aussi bien en Italie qu'en Espagne et en France, c'est la peur. Peur de l'Autre – en l'espèce l'intrus pauvre, noir ou brun -, peur du chômage pérennisé, peur de la fin des privilèges jusque-là tenus pour acquis par les classes moyennes, et peur de l'OTAN économique. Car pratiquement aucun Européen ne fait confiance aux hordes de bureaucrates bruxellois.
 
Depuis neuf mois maintenant, la Commission européenne négocie le fameux Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement. La "transparence" adoptée sur ce qui va être le plus grand accord de libre-échange jamais conclu, impliquant plus de 8OO millions de consommateurs, ferait honte au Nord-Coréen Kim Jong-un.
 
Tout le blablabla secret tourne autour des "obstacles non tarifaires", euphémisme  pour un ensemble  de normes éthiques, environnementales, juridiques et sanitaires qui protègent les consommateurs, et non les multinationales géantes. Ce que les mastodontes visent, d'autre part, c'est une foire d'empoigne très rentable - impliquant, juste pour prendre un exemple, l'usage indiscriminé de ractopamine, un énergiseur d'appoint pour le porc qui est interdit même en Russie et en Chine.
 
Alors, pourquoi l'administration Obama est–elle soudain tellement éprise d'un accord de libre-échange avec l'Europe ? Parce que le Big Business US a finalement découvert que le Saint Graal d'un pivotage économique vers la Chine ne sera pas si saint que ça, après tout ; le tout se déroulera dans des conditions fixés par les Chinoise, les grandes marques chinoises prenant progressivement le contrôle de la plus grande partie du marché chinois.
 
D'où le Plan B d' un marché transatlantique soumettant  40 % du commerce international aux mêmes normes favorables au Big Business. Obama a martelé que l'accord permettrait de créer "des millions d'emplois us-américains bien rémunérés". C'est très discutable, pour dire le moins. Mais ne vous méprenez pas sur ce qui pousse les USA : Obama lui-même est personnellement impliqué.
 
Quant aux Européens, ils sont plus comme des rats courant dans un casino secret. Autant la National Security Agency surveille chaque appel téléphonique à Bruxelles, autant les Européens n'ont pas la moindre idée de ce qu'ils vont prendre comme baffe. Le débat public sur l'accord est à toutes fins utiles verboten pour la société civile européenne.
 
Les négociateurs de la Commission européenne ne se réunissent qu'avec des lobbyistes et des PDG de multinationales. En cas de "volatilité des prix " à long terme, les agriculteurs européens seront les grands perdants, pas les US-Américains, maintenant protégés par une nouvelle loi agricole. Pas étonnant que le message direct et indirect que j'ai reçu de pratiquement tout le monde dans les campagnes provençales est que "Bruxelles est en train de nous vendre" : ce qui va en fin de compte disparaître, mourant à petit feu, c'est l'agriculture haut de gamme, et des masses de producteurs artisanaux avec un savoir-faire [en français dans le texte] accumulé au cours des siècles.
 
Donc, vive les hormones, les  antibiotiques, le chlore et les OGM ! Et à mort le terroir (en fr. dans le texte) ! Les menaces de l'OTAN contre la Russie sont  une tactique de diversion boiteuse et commode. Et alors que La Piccolina quittait la Provence chargée de sublimes produits artisanaux, je ne pouvais que comprendre pourquoi les locaux voient un avenir sous l'OTAN économique avec une telle appréhension vangoghienne.
 
NdT
*Le titre original de l'article, Breaking bad in southern NATOstan est une référence à Breaking Bad, titre d'une série télévisée US en 62 épisodes de 47 minutes, créée par Vince Gilligan, diffusée de 2008 à 2013 sur AMC aux USA et au Canada. Diffusée sous le titre Le Chimiste au Québec, elle est diffusée sous son titre original en France par ARTE. On peut traduire Breaking bad par "pétage de plombs". Le crystal meth, ou métamphétamine joue un rôle central dans la série.

** Allusion à la chanson de Bob Dylan, Subterranean Homesick Blues (Blues nostalgique souterrain) (1965)

dimanche 13 avril 2014

L'Égypte à marche forcée vers la Sissicratie !


par Rabha Attaf, 13 avril 2014 Grand reporter, spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient
Auteure de « 
Place Tahrir, une révolution inachevées », éditions workshop19, Tunis, 2012



C'est officiel depuis le 27 mars dernier. Investi par le Conseil Suprême des Forces armées, le maréchal al-Sissi est désormais candidat à la prochaine élection présidentielle dont le premier tour est annoncé pour les 26 et 27 mai prochains. Pas étonnant ! L'artisan du coup d'État militaire qui a destitué Mohamed Morsi, le 3 juillet 2013, n'a jamais caché sa volonté d'être aux commandes du pays. Il avait notamment transformé le référendum constitutionnel de janvier dernier en véritable plébiscite personnel, annonçant qu'il se présenterait « si le peuple le réclame ».


La propagande en faveur du Maréchal établit une filiation avec Nasser et Sadate, dont 61% des Égyptiens, ayant moins de 30 ans, n'ont pas connu les règnes, omettant sciemment Moubarak.

Surfant à la fois sur la sissimania matraquée par des médias complaisants, et surtout sur le climat de violence dans lequel l'Égypte s'enfonce au fil du temps, al-Sissi incarne désormais, pour les défenseurs du régime militaire, le héros de la lutte anti-terroriste, mais aussi le garant de la stabilité du pays pour ses soutiens occidentaux - dont la France et les USA qui viennent de rappeler leur attachement au « processus de transition en cours ». Autant dire que l'issue du prochain scrutin semble d'ores et déjà déterminée ! De quoi donner des ailes à « Sissi l'imperator » et lui garantir un score défiant toute concurrence !

 
Pour assurer la sécurité pendant le référendum, la police militaire égyptienne a été dotée de ces tenues évoquant irrésistiblement celles des personnages du jeu vidéo "Power Rangers". Coûtant chacune la modique somme de 1429 $, ces tenues de Ninjas rouges appelées XP Instructor Suit  sont produites par RedMan, une division de l'entreprise Macho Inc. , en Floride (USA)…



mercredi 9 avril 2014

Spirit of compétition, piège à cons !

par  Pedro da Nóbrega, Tlaxcala, 9/4/2014 
“Certains pourront trouver hard de convoquer un brief si tôt, mais vous savez tous l’importance d’un follow-up on time pour que chacun soit aware.
Dans la mesure où vous ont été forwardés les nouveaux updates de la policy, il était important de réunir tout le team board afin d’avoir un maximum de feed-backs sur les implémentations correspondantes.
Pouvoir aussi évaluer la capacité de chacun à savoir filer les priorities, distinguer les big issues du « nice to have ».
Identifier également les process nécessaires et bien targeter les tools à situer on-line avec les goals définis.
Rappeler l’importance de challenger vos teams pour atteindre les meilleurs ratings possibles, avec un focus sur les return on revenues plus que sur les return on sales.
Dans cette optique, le management des queues pour qu’elles soient checkées asap est important, car n’oubliez jamais que vous devez rester client-minded avant tout. Veiller aussi à ce que soient immédiatement délétées celles qui ont été clearées.
La volonté d’upgrader vos résultats doit toujours préserver le high-level services et les business plans doivent intégrer nos basic values. Savoir s’appuyer sur le networking est un atout qui pourra alimenter tant la task force que le think tank mis en place afin de speeder les process et d’encourager le best practices increase. C’est pourquoi nous allons développer les open-spaces. Dans un environnement BtoB, pensez à privilégier les calls et le e-working plutôt que les face-to-face.
Si nous voulons être des winners et ne pas devenir des has-beens, nous devons garder un challenger-mind et agir comme des outsiders. Savoir toujours se benchmarquer avant d’aborder nos prospects et ne pas négliger les back-ups qu’il s’agisse du front office comme du middle office ou du back office dans nos packages. Privilégier le low profile dans nos approches pour faire ressortir notre added value.
Savoir aussi être proactif et viser toujours le « above expectations » pour ne pas se contenter d’un just achieved. Nous devons être tous des cost-killers et des profit-hunters dans toutes nos actions si nous voulons rester leaders.ˮ

"Homo homini lupus", art mural de la 'Serie del aguante', par Jaz, Buenos Aires
 
Si vous n’êtes pas en mesure de saisir toute la dimension existentielle d’un tel speech, il y a deux lectures possibles :
 
Si l’on se fie au référentiel des Échos des Valeurs Actuelles, vous souffrez d’un déficit de compétitivité qui peut impacter sérieusement votre performance et nuire à votre employabilité. Vous faites partie des personnes hermétiques à l’évolution de la société, arc-boutées sur des réflexes dépassés et qui sont rétives à l’avancée inexorable du capitalisme mondialisé.
 
Par contre, si vous n’entravez que couik à ce galimatias, si vous ne voyez pas quel rapport a le free trade avec la liberté, si la logique mercantile de l’or gris ne vous semble pas moins nocive ripolinée en silver economy, si quand on vous parle de rate, vous pensez à vos organes plutôt qu’à des taux, si vous n’êtes pas convaincu que le fast-food se mange, si vous n’éprouvez pas le besoin d’un dancefloor pour esquisser quelques pas de danse, si en sport vous ne voyez pas pourquoi une finale à quatre se transforme fatalement en bide ultime, c’est-à-dire en final four, ni en quoi des play-offs sont plus captivants que des phases finales, alors dites-vous que vous n’êtes pas encore complètement contaminé par le virus de la compétition à tout crin, par le jargon adapté à cette logique aussi inepte que suicidaire pour la planète qui ne voit en l’humain qu’une source éventuelle de profit pourvu qu’il soit pressé comme un citron ainsi que la planète par ailleurs. Qu’il vous reste encore assez de séquelles d’humanité pour ne pas désespérer du lendemain, quand bien même il ne chante pas toujours comme on l’espère.
 
 
Et pour ceux qui craindraient de souffrir d’une flambée d’anti-anglicisme primaire, qu’ils se rassurent : même SHAKESPEARE himself ne trouverait pas d’espace dans cet univers utilitaire où la pauvreté du langage est proportionnelle à l’abondance des profits exigée par la voracité du capital. Car si le ci-devant Baron Ernest-Antoine SEILLIÈRE, patron des patrons de l’Union Européenne, a fait allégeance à l’english en tant que langue du business, il serait bien en peine de lire un texte du grand William en version originale. Mais pour les prédateurs du capital, le seul esperanto qui compte, c’est celui des taux de profits, quoi qu’il en coûte à l’humain et à la planète.
 
Parodie de Nighthawks, d'Edward Hopper
 

lundi 7 avril 2014

20ème anniversaire du début du génocide-Rwanda : les autorités françaises persistent et nient

Versión española: 20° aniversario del inicio del genocidio
Ruanda: las autoridades francesas persisten y niegan
 

English version:  20th anniversary of the beginning of the genocide
Rwanda: the French authorities persist in their denial 


 par Survie, 7/4/2014
Le 7 avril est la journée internationale de commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 qui fit près d’un million de morts en trois mois. Chaque année depuis 20 ans, Survie et les associations mobilisées dans la lutte pour la vérité et la justice autour de ce crime attendent une prise de parole des autorités françaises pour reconnaitre le rôle qu’elles ont joué durant ce génocide : une complicité multiforme (diplomatique, militaire, économique) documentée par un nombre considérable de travaux et confirmée encore ce matin par un ancien officier français sur France Culture.
Pour l’association Survie, la position du gouvernement socialiste sur le génocide et le rôle de l’État français se doit, en 2014, d’aller au-delà de ce qui a déjà été exprimé par Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner en 2010, lesquels avaient reconnu des "erreurs" de la France [1].

C’est pourtant à un net recul de la parole publique française sur le génocide que nous risquons d’ assister. Après plusieurs rendez-vous ratés [2], les autorités françaises ont cette fois décidé d’annuler la participation annoncée de la ministre de la Justice aux 20èmes commémorations du génocide des Tutsi au Rwanda, suite à des accusations publiques de complicité et de participation directe au génocide portées contre la France par le président rwandais Paul Kagamé. Contrairement au gouvernement belge, également mis en cause, qui a maintenu la représentation prévue, les dirigeants français ont choisi de se placer à rebours de l’Histoire et de ne pas honorer la mémoire des victimes avec la considération qu’elles méritent.


Cette décision est une nouvelle preuve de l’incapacité de l’État français à assumer les fautes de son passé et à tirer les leçons de l’Histoire, alors qu’il donne facilement des leçons sur ce point [3]. Elle marque aussi la cassure grandissante du gouvernement français avec la société civile de notre pays et ses jeunes générations, y compris dans les rangs des militants socialistes [4] pour qui la complicité dans ce crime est avérée et doit être reconnue. Plutôt qu’à la lucidité des jeunes de son propre parti, François Hollande va-t-il choisir d’adhérer aux injonctions au déni d’Alain Juppé, réitérées ces derniers jours suite à une interpellation citoyenne sur son rôle pendant le génocide ?


Sous prétexte de protéger une certaine vision de l’honneur de la France et de son armée, d’anciens responsables politiques ou militaires pressent François Hollande de taire les secrets les plus inavouables de l’armée et de la diplomatie française au Rwanda : Alain Juppé, alors ministre des affraires étrangères, Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée sous Mitterrand, Paul Quilès, qui a étouffé en 1998 les conclusions les plus accablantes de la mission d’information parlementaire, ou encore les anciens gradés de l’association France Turquoise. Pour beaucoup de ces défenseurs du rôle de la France au Rwanda, le contre-feux récurrent est la dénonciation du régime rwandais actuel et de son rôle dans la sous-région depuis 1994 - un sujet qui ne doit en aucun cas occulter le rôle de l’État français dans le génocide.

Il n’appartient pas à notre association de commenter les déclarations récentes de Paul Kagamé, mais bien de continuer à interroger nos anciens responsables politiques, qui ont agi en notre nom. De nombreux témoignages, documents, investigations démontrent la complicité multiforme de l’Etat français dans le génocide et même la possibilité que des officiers français aient laissé perpétrer des crimes dont ils avaient connaissance, ou que des soldats français aient eux-mêmes commis des crimes (viols voire assassinats). L’exemple de la colline de Bisesero, où des milliers de Tutsi ont été laissés aux mains des massacreurs entre le 27 et le 30 juin 1994 est à cet égard éclairant. Plus généralement, il convient de rappeler que les autorités françaises ont soutenu les extrémistes ayant commis le génocide par de la formation, des livraisons d’armes, un soutien diplomatique, jusqu’à l’organisation de leur évacuation vers le Zaïre. Avoir fourni cette aide, en connaissance de cause, quelle qu’en soit la motivation, possède une qualification juridique bien précise : complicité de génocide.

Paris, 5 avril 2014 : action de Survie devant le Centre Pompidou

Survie s’est constitué partie civile dans plusieurs plaintes contre X déposées en 2005 par des rescapés du génocide visant des militaires français de l’Opération Turquoise. Aujourd’hui, les révélations continuent. Sur France Culture, un ancien officier français, Guillaume Ancel, vient de témoigner que Turquoise avait bien initialement un but offensif, qu’à la mi-juillet 1994 la France avait rendu leurs armes aux ex-FAR réfugiés au Zaïre alors que nombre d’entre eux avait participé au génocide, et que notre pays leur avait payé leur solde en dollars [5]. Quels responsables politiques et militaires ont pu donner de tels ordres ?

Ces faits n’ont pas été jugés, et de nombreux documents restent classifiés, ce qui permet à des responsables français de s’enfoncer dans le déni. Or, ce rôle joué avant et pendant le génocide par un certain nombre de personnalités politiques et militaires français, dont certains assument encore des responsabilités administratives ou politiques, devra un jour être examiné par les tribunaux. Si notre association s’est félicitée du premier procès d’un génocidaire rwandais sur le sol français et de la récente condamnation de Pascal Simbikangwa, elle rappelle régulièrement que bien des dossiers judiciaires traînent depuis trop longtemps, au delà du délai raisonnable pour juger.

Par devoir envers les victimes, il est grand temps pour les dirigeants et la justice française d’éclairer les nombreuses zones d’ombre qui entourent l’action de l’État français de 1990 à 1994 et de poursuivre et juger les complices français du génocide. Pour ce faire, il est incontournable que l’ensemble des documents français sur le rôle de la France au Rwanda soient enfin déclassifiés et publiés [6].

Notes

[1] M. Kouchner ayant même précisé récemment, qu’il y a bien eu "quelques ordres bizarres" durant l’opération Turquoise et, concernant le génocide, que "tout a été préparé avec [le] consentement illicite, implicite...j’en sais rien" des troupes françaises. Génocide rwandais : Kouchner reconnaît le "consentement implicite" de la France, RTL.fr, 06/04/2014. Mise à jour : 07/04/2014 12h30 : d’après Libération M. Kouchner a rappellé ces jours-ci « que « le gouvernement génocidaire a été formé dans l’enceinte de l’ambassade de France en avril 1994 », et que « Paris lui a livré des armes jusqu’en août 1994 ». »
[2] Départ précipité de Kigali du secrétaire d’Etat Renaud Muselier en avril 2004, absence notable d’un représentant politique lors de la commémoration de 2013 à Paris.
[3] Rappelons que François Hollande avait « exhorté le 27 janvier la Turquie à faire son « travail de mémoire » sur le génocide de centaines de milliers d’Arméniens  ». Hollande appelle la Turquie à « faire son travail de mémoire » sur le génocide arménien, AFP, 27/01/2014
[5] http://www.franceculture.fr/2014-04... (écouter notamment le second extrait sonore à partir de 4’10’’)

dimanche 6 avril 2014

Mahmoud Abbas contre Mohamed Dahlan : le bras de fer final

Le feuilleton sanglant des pantins continue

par Ramzy Baroud, 31/3/2014 
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala 
Les deux plus pitoyables pantins de la scène palestinienne semblent s'être lancés dans un bras de fer final. Enjeu : la place de Premier Pantin. Ramzy Baroud récapitule les épisodes de cette zizanie qui contient tous les ingrédients d'un feuilleton criminel, avec beaucoup de sang, beaucoup d'argent et beaucoup de méchants.


Quand le défunt leader palestinien Yasser Arafat était confiné par les soldats israéliens dans son QG de la Mouqataa à Ramallah, Mohammed Dahlan régnait en maître. Celui qui était sans doute le membre le plus puissant et efficace de la  “Bande des Cinqˮ gérait les affaires du Fatah "au pouvoir", assurait la coordination avec Israël sur les questions de sécurité, grenouillait et magouillait dans tout ce qui touchait aux affaires régionales et internationales.

On était alors entre mars et avril 2002, et c'était d'autres temps. En ce temps-là, Dahlan - ancien ministre de l’Autorité palestinienne (AP), ancien conseiller à la Sécurité nationale, ancien chef du Service de sécurité préventive (SSP) à Gaza – faisait la pluie et le beau temps. Tous ses rivaux avaient été comme par hasard écartés de la scène. Arafat était alors emprisonné dans son bureau de la Mouqataa, et le plus sérieux concurrent de Dahlan, Jibril Rajoub, chef du SSP en Cisjordanie, avait été discrédité d’une manière très humiliante. Au cours de la phase la plus violente de la répression de la deuxième Intifada par Israël (2000 - 2005), Rajoub avait livré le QG du SSP - avec tous les prisonniers politiques palestiniens, principalement du Hamas et d'autres groupes opposés au Fatah, qui y étaient détenus - à l’armée israélienne et était parti. Depuis cela, l’étoile de Rajoub avait pâli, devenant un sombre chapitre de l’histoire palestinienne. Mais pour Dahlan, c’était un nouveau départ.



Jibril Rajoub

Sombre histoire
Pour asseoir leur pouvoir nouvellement acquis, les milices du Fatah loyales à Dahlan et à sa  “Bande des Cinqˮ firent comprendre clairement à tous les petits chefs ambitieux du Fatah que le mouvement avait une nouvelle direction. La Bande des Cinq avait  “mis au rencart la faction de Jibril Rajoub en Cisjordanie », rapportait l'agence UPI,  “et les hommes de Dahlan ont même malmené des équipes de gros bras de Rajoub ». La Bande des Cinq était composée de Dahlan, du ministre des ONG Hassan Asfour, du négociateur en chef Saëb Erakat, de Mohamed Rachid et de Nabil Sha’ath. Asfour et Rachid ont récemment refait surface avec des accusations de corruption et d’implication dans des meurtres. Tous les cinq faisaient de l'agitprop en faveur d'un retour aux négociations directes avec Israël, appelaient à mettre fin à l’Intifada, en particulier son volet armé, et ils voulaient restructurer les services de sécurité de l’AP en une organisation unifiée et dirigée par Dahlan, avec le soutien de la CIA et des agences de renseignements de l’Égypte, de la Jordanie et de l’Arabie Saoudite.
De g. à dr. Mohamed Rachid, Hassan Asfour et Mohamed Dahlan, en 2002...


..et Mohamed Rachid, alias Khalid Salam, plus récemment. Ce Kurde d'Irak a participé comme membre d'un groupuscule communiste à la guerre civile libanaise puis s'est infiltré dans l'entourage d'Arafat, qui l'avait surnommé  "al-Jasus" (L'Espion). Condamné par contumace par un tribunal palestinien pour avoir détourné 34 millions de dollars, il est réfugié au Canada, dont il a obtenu la citoyenneté en 2003.
Ce n’est pas une histoire dont la direction du Fatah, y compris Dahlan, aime qu'on la lui rappelle. Cette histoire est trop dangereuse : elle met en lumière la réalité dans laquelle était engluée la couche dirigeante de l’AP à Ramallah, et qui continue de la façonner, avec des retombées sur tous les aspects de la vie des Palestiniens. L’AP a mis à l’écart l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), autrefois prépondérante et le Conseil national palestinien (CNP). Malgré ses lacunes et ses blocages, le CNP avait fait office de parlement pour les Palestiniens de partout. Beaucoup de Palestiniens ont été accablés en constatant qu’un seul parti, le Fatah - ou plus exactement un petit groupe dans un mouvement autrefois révolutionnaire -, exerçait une domination totale sur les prises de décisions politiques palestiniennes, la redistribution économique et le reste.


Nabil Sha’ath                                                                                          Saeb Erakat
La deuxième Intifada, qui commença en septembre 2000, à la différence de la première Intifada de 1987, fit beaucoup de dégâts. Elle semblait manquer d’objectif commun, était plus militarisée, et permit à Israël de reformater la scène politique post-Intifada et post-Arafat en privilégiant ses alliés dignes de confiance dans le camp palestinien. Dahlan et l’actuel président de l’AP, Mahmoud Abbas, élu en 2005 pour un mandat de cinq ans, furent épargnés par les purges israéliennes. Hamas perdit plusieurs strates de dirigeants, tout comme le Djihad islamique et le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) qui, comme d’autres groupes de gauche, souffrit de mesures répressives et d’assassinats massifs. Même les militants du Fatah payèrent un prix terrible en sang et en emprisonnements à cause du rôle dirigeant qu’ils avaient joué dans l’Intifada. Mais pour Abbas et Dahlan, les choses furent plus aisées. En fait, au moins pour un certain temps, l’Intifada avait eu des retombées bénéfiques pour certains leaders palestiniens qui avaient été relégués dans des rôles mineurs. Les manigances israéliennes et la pression US ont aidé à les remettre sous les feux de la rampe.

Dahlanistan
Douze ans plus tard, Abbas et Dahlan sont à nouveau au centre de l’attention. Abbas, 79 ans, est le président vieillissant d’une autorité qui a accès au tiroir-caisse mais sans souveraineté ni poids politique (hormis ce que permet Israël). Dahlan, 52 ans, est en exil dans les Émirats arabes unis après que ses partisans  ont été chassés de Gaza par le Hamas en 2007, puis de Cisjordanie par son propre parti en juin 2011. Cela s'est passé après qu’il eut été accusé de corruption et de responsabilité dans l’empoisonnement d’Arafat pour le compte d’Israël. Mais Dahlan, aidé par de puissants amis en Égypte et dans le Golfe, et par ses vieux contacts barbouzards en Israël et aux USA, est en train de comploter pour organiser son retour.
Abbas sait que son pouvoir approche d’une transition délicate, pas seulement à cause de son âge. Si au 29 avril, date limite de la médiation fixée par le secrétaire d’État US John Kerry, il n'y a pas de résultats significatifs, comme ce sera vraisemblablement le cas, il ne sera pas facile pour Abbas de garder le contrôle des différentes cliques concurrentes du Fatah. Et comme Dahlan trouve et manipule avec perspicacité les brèches dans lesquelles s'engouffrer pour retrouver grâce aux yeux d'un milieu politique qui l’a plusieurs fois rejeté, Abbas se lance dans la bagarre en prévision d’un bras de fer. Dahlan lui rend la monnaie de sa pièce, en partie par les temps d'antenne qui lui sont généreusement accordés par des médias égyptiens. Le Fatah est à nouveau en crise, et vu sa prépondérance politique, toutes les institutions politiques palestiniennes vont en souffrir.
Comment est-il possible que Dahlan, accusé de crimes abominables pendant son règne à Gaza, reste présentable ? Il a été accusé de torture, d’espionnage et d’assassinats pour le compte d' Israël. De plus, d’après une enquête de Vanity Fair d’avril 2008, il a tenté un coup d’État à Gaza contre le gouvernement élu de Hamas, ce qui a conduit à une guerre civile, à la prise de pouvoir par le Hamas à Gaza, et à approfondir la désunion qui accable toujours les Palestiniens. Avant son expulsion par le Hamas, Dahlan commandait une force sécuritaire de 20 000 hommes dans Gaza appauvri et dirigeait une unité spéciale financée et entraînée par la CIA. La bande de Gaza était appelée par certains, avec une ironie cruelle et parlante, le Dahlanistan.
Même après qu'il eut été banni de Palestine à la fois par le Fatah et Hamas, le nom de Dahlan a continué à être associé à des conflits sanglants dans d’autres parties du Moyen-Orient. En avril 2011, le Conseil national de transition de Libye l’a accusé d'être impliqué dans une cache d’armes israéliennes que l’ancien leader libyen Mouammar Kadhafi était censé avoir reçu. Les Libyens mentionnèrent aussi le nom de Rachid. Le Fatah avait promis une enquête – vu notamment que Rachid était membre du Comité central du Fatah, mais l’incident n’a été qu’un nouvel élément dans la longue liste d’enquêtes sur les crimes attribués à Dahlan.
Le Hamas, “dénominateur communˮ
Les choses ont empiré quand un leader du Hamas, Mahmoud al-Mabhouh, a été assassiné à Dubaï en janvier 2011. Alors que le Hamas maintient que le Mossad était derrière l’assassinat (comme le prouvent des enregistrements vidéo), deux des suspects arrêtés à Dubaï pour leur implication supposée et pour avoir fourni un soutien logistique à l’équipe de tueurs du Mossad - Ahmed Hassanain et Anouar Shheibar – travaillaient pour une entreprise de BTP de Dubaï appartenant à Dahlan. Ils sont aussi liés à un escadron de la mort commandé par Dahlan à Gaza, qui était chargé de liquider des dissidents palestiniens.


Hommage au martyre Mahmoud al-Mabhouh
La reprise de la chamaillerie entre Abbas et Dahlan confirme les nombreux soupçons des détracteurs du Fatah sur le rôle joué par la direction du mouvement dans la conspiration avec Israël pour détruire la résistance. Mais bizarrement, Abbas et Dahlan continuent de se présenter comme les sauveurs des Palestiniens, tout en s’accusant mutuellement d'être des collabos d'Israël et des larbins des US-Américains. La plupart des Palestiniens ne sont pas du tout amusés, et même le dirigeant du Hamas Moussa Abou Marzouk a appelé Abbas et Dahlan à  “se retenir d’échanger des accusations qui ne servent que les intérêts israéliensˮ. Il a ajouté : “Le Hamas prend ses distances avec les querelles entre Abbas et Dahlan, même s'il [le Hamas] est un dénominateur commun entre les deux partiesˮ.
Le commentaire d’Abou Marzouk sur le  “dénominateur communˮ se référait à la liste des accusations d’Abbas contre Dahlan, dont le rôle supposé de ce dernier dans l'assassinat, en 2002, du leader du Hamas Salah Shehadeh, de sa famille et de plusieurs de leurs voisins dans une frappe aérienne israélienne. Abbas a aussi laissé entendre que Dahlan avait joué un rôle dans l’empoisonnement d’Arafat en 2004. Le président de l’AP évoquait  “trois espionsˮ qui travaillaient pour Israël et avaient commis des assassinats de Palestiniens de haut niveau. Outre Dahlan, il citait  Hassan Asfour, un autre membre de la  “Bande des Cinq ». Le Hamas a immédiatement demandé une enquête.
On est en droit de se poser une question : si Dahlan était impliqué dans ces crimes au vu et au su des leaders du Fatah et des responsables de l’AP, pourquoi ceux-ci ont-ils continué à confier à Dahlan des responsabilités dans des domaines sensibles ? Le moment choisi par Abbas pour passer à l'attaque n’est pas du au hasard. Abbas redoute de plus en plus une tentative, impliquant les puissances régionales, de réintroduire Dahlan dans la scène politique palestinienne. Pour Ramallah, le séjour confortable de Dahlan aux Émirats, ses rencontres fréquentes avec le gratin de l’armée égyptienne son accès à de grosses sommes d’argent sont autant de sources d’inquiétude.

Accès aux médias
La plateforme médiatique choisie par Dahlan pour répondre à Abbas le 16 mars est intéressante. Il a lancé son attaque sur la chaîne privée de télévision Dream2 en Égypte. Durant une interview qui a duré des heures [exactement 2 heures et 27 minutes, Note de Tlaxcala], Dahlan s'est vu offrir un espace incontesté pour exposer son agenda politique.  “Le peuple palestinien ne peut plus supporter une catastrophe comme Mahmoud Abbasˮ, a dit Dahlan.  “Depuis le jour où il a pris le pouvoir, les tragédies ont frappé le peuple palestinien. Je suis peut-être un de ceux qui sont à blâmer pour avoir infligé cette catastrophe au peuple palestinien ˮ. (lire une transcription d'extraits en anglais)
Il n'est pas clair en quoi Dahlan est responsable d'avoir "porté" Abbas au pouvoir, mais il est évident que le bras de fer entre les deux hommes qui ont été autrefois alliés contre Arafat a atteint un nouveau niveau. Dahlan a tenté de se donner une stature d'homme d'État, mais il n'y a pas réussi.  “Je ne veux pas m'éterniser sur ce discours ridicule dans lequel Mahmoud Abbas s’est couvert de honteˮ, a dit l’ancien chef de la sécurité.  “Il se fiche de savoir si d’autres gens l’insultent ou s’il se couvre de honte. Il est habitué à ce que les gens le traitent avec mépris… Quand (le Fatah était) en Tunisie, ils l’appelaient le président de l’Agence Juiveˮ.
Quand le Hamas a investi la maison de Dahlan à Gaza en 2007, ils ont découvert un énorme stock d’armes non enregistrées et des milliers de balles. Ils ont aussi trouvé des piles de photographies de lui avec des hauts responsables militaires et du renseignement israéliens. Les photos suggéraient des relations amicales entrent Dahlan et les leaders israéliens responsables d’une violence considérable contre les Palestiniens.
Mais les aventures de Dahlan, semble-t-il, ne se limitent pas à des déclarations à l'emporte-pièce sur le président de l’OLP. Ses partisans dans le désert du Sinaï sont soupçonnés d'y faire des ravages des ravages et d’être fortement impliqués dans la violence dans la région. Et sa femme a été accusée de distribuer de grosses sommes d’argent à des Palestiniens sélectionnés dans les camps de réfugiés au Liban. La saga de Dahlan va connaître des développements, et elle est inextricablement liée au coup d’État en Égypte et au rôle des Émirats dans la région. Les membres et sympathisants du Fatah qui ne sont loyaux ni envers Abbas ni envers Dahlan pensent que leur mouvement doit récupérer son identité révolutionnaire, la raison même de son existence.
 

mardi 4 février 2014

Argentine : campagne pour l'acquittement des travailleurs du pétrole de Las Heras

En tant que signataires de cet appel, nous condamnons les sentences injustes édictées par le tribunal de Caleta Oliva le 12 décembre 2013 à l’encontre de neuf travailleurs du secteur pétrolier de Las Heras, province de Santa Cruz, Argentine. 4 d’entre eux ont été condamnés à perpétuité, dont un à une peine de prison sous régime spécial dans la mesure où il était mineur au moment des faits qui lui sont reprochés, et cinq autres à cinq ans ferme pour complicité et violence en réunion.

Sans aucune preuve, et alors que la procédure a été entachée de graves violations des droits de l’homme, ces travailleurs sont condamnés pour le décès de l’agent de police Sayago, qui est survenu en 2006 à Las Heras au cours du soulèvement populaire dont cette localité a été le théâtre, alors que les travailleurs protestaient pour exiger l’amélioration de leurs conditions de travail et contre une aggravation de la pression fiscale à leur encontre. En tant que signataires, nous exigeons l’acquittement immédiat des travailleurs, dans la mesure où le procès qu’ils ont subi a été un procès monté de toutes pièces.
Au cours de ce procès et dans le cadre de la défense, les avocats, qui eux-mêmes ont été menacés et sanctionnés, ont démontrés l’absence de preuves et l’innocence des travailleurs. La seule chose qui a été démontrée au cours du procès, c’est bien les tortures, les pressions et les vexations de la police à l’égard des travailleurs au cours des trois années d’emprisonnement qu’ils ont subies au cours desquelles les autorités ont essayé d’obtenir des “preuves”, une séquence qui ressemble à s’y méprendre à ce qui avait cours pendant la dernière dictature militaire. Nous dénonçons le Tribunal de Caleta Oliva qui a mené à bien ce procès et qui a condamné les travailleurs tout en validant des témoignages obtenus sous la torture. Le procureur en charge du dossier, Candia, a lui-même reconnu, sans jamais être inquiéter à ce propos, que mettre un sac sur la tête d’un homme et “lui coller quelques claques” ne peut être assimilé à de la torture.
Des centaines d’organisation de défense des droits de l’homme, d’organisations syndicales, sociales et politiques, ont dénoncé cet état de fait. C’est ce qui a poussé le Secrétariat de la Nation aux Droits de l’Homme a exiger du tribunal de Caleta Oliva un rapport sur ce procès construit de toutes pièces contre les travailleurs et émaillés de graves violations des droits de l’homme, à l’instar des tortures subies par les travailleurs et les menaces constantes qui ont visé les familles.
Les peines très dures prononcées sont l’une des attaques les plus graves contre les travailleurs depuis la fin de la dictature en 1983 et ne s’explique que par le fait que les travailleurs de Las Heras combattaient pour défendre leurs droits. Le seul objet de cette condamnation pour l’exemple est de dissuader les travailleurs d’affronter les grandes multinationales du pétrole et le grand patronat. Cette sentence serait un grave antécédent contre les militants de ce pays, mais représenterait également l’impunité pour ceux qui pensent pouvoir obtenir des “aveux” sous la torture, comme au cours de la dernière dictature.
Cette condamnation n’a pas été suivie de l’incarcération immédiate des travailleurs avant la confirmation de la sentence. Nous continuons par conséquent le combat pour faire toute la lumière sur cette affaire et imposer la justice, c’est-à-dire l’acquittement des camarades.
Au cours des premiers jours du mois de février, nous ferons appel de cette condamnation au Tribunal Supérieur de Rio Gallegos.
C’est en ce sens que nous exigeons l’acquittement immédiat et inconditionnel des travailleurs du pétrole de Las Heras.
Envoyez vos signatures à ceprodh@gmail.com et à absoluciontrabajadoreslasheras@gmail.com
Appel à des actions internationalistes le 5 février pour l’acquittement des ouvriers du pétrole de Las Heras  
Le 5 février prochain aura lieu à Buenos Aires (Argentine) une importante manifestation vers la Place de Mai [devant la Casa Rosada, siège de la présidence argentine, NdT] pour exiger l’acquittement des neuf travailleurs du pétrole de Las Heras (province de Santa Cruz). Ceux-ci ont été injustement condamnés, sans preuves, pour la mort d’un policier, fait ayant eu lieu pendant une rébellion populaire en 2006 alors qu’ils exigeaient de meilleures conditions de travail.
Le Comité pour l’acquittement des ouvriers du pétrole de Las Heras vous propose de réaliser le 5 février, au même moment que la manifestation à Buenos Aires, des actions devant les ambassades et/ou consulats argentins dans tous les pays où il existe des organisations défendant la cause des travailleurs et des secteurs opprimés. Ce qui nous anime, c’est l’esprit et l’histoire de lutte et de solidarité du mouvement ouvrier international. Des actions de ce type et avec cette orientation seraient un grand soutien à notre campagne et pourraient permettre que sous la pression internationale, les tribunaux argentins se voient obligés de renoncer à la condamnation.   Aucun ouvrier du pétrole en prison !

 

Un éditorial historique du New York Times en faveur du boycott d'Israël

Dans l'État de New York, un projet de loi anti-BDS menace la liberté d'expression
Éditorial du New York Times, 4/2/2014
Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
 Original: A Chill on Speech
L'Assemblée législative de l'État de New York s'apprête à adopter une loi qui interdirait le financement par  l'État de groupes universitaires qui ont pris des mesures officielles de boycott des institutions d'enseignement supérieur en Israël. L'initiative, qui a été adoptée la semaine dernière par le Sénat de l'État, est actuellement en instance devant l'Assemblée. Elle devrait être rejetée par les législateurs, ou, si ceux-ci s'avèrent incapables de le faire, le gouverneur Andrew Cuomo devrait y opposer son veto.
 
Le projet de loi a été introduit après que l'American Studies Association, une organisation de chercheurs, a adopté en décembre une résolution en faveur de l'appel lancé par les Palestiniens à boycotter les institutions universitaires israéliennes . Le groupe a déclaré qu'il refuserait toute collaboration formelle avec les institutions universitaires israéliennes ou avec des chercheurs représentant ces institutions ou le gouvernement israélien jusqu'à ce que "Israël cesse de violer les droits humains et le droit international." Le boycott ne s'applique pas aux chercheurs israéliens individuels engagés dans des échanges ordinaires.
American Studies Association under attack over BDS campaign


La résolution a fait des vagues car elle reflète un soutien croissant pour le mouvement palestinien en faveur du boycott, du désinvestissement et des sanctions alors que les Palestiniens et les Israéliens abordent une phase cruciale dans les efforts de paix sous médiation US. Les USA devraient bientôt révéler le cadre d'un accord de paix qui a été l'objet de négociations depuis des mois.
 
Le projet de loi new-yorkais est une réponse malvenue à la résolution de l'American Studies Association et serait un empiètement  sur les libertés académiques et une atteinte à la liberté d'expression et au droit à la dissidence. Les universitaires sont préoccupés à juste titre par le fait qu'il imposera un critère politique aux membres du corps professoral qui cherchent un soutien universitaire pour les réunions et voyages de recherche. Pour l'Association américaine des professeurs d'université, qui s'oppose aussi bien au boycott par l'association qu'à une loi de rétorsion, il y a déjà des contrecoups, comme en Géorgie, où un groupe juif a dressé une "liste noire politique " des professeurs et des étudiants des cycles supérieurs soutenant le boycott.

Un réel soutien à Israël peut être manifesté  par la promotion d'un débat honnête sur le projet d'accord-cadre de paix et en encourageant les Israéliens et les Palestiniens à faire un effort sincère pour parvenir à un accord durable pour une solution à deux États.
 

jeudi 30 janvier 2014

Ce Théorème pasolinien que nous vivons tous

par Pepe Escobar. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Bologne-Aux premières heures du 2 novembre 1975, à l'Idroscalo, une banlieue pourrie de Rome, près d'Ostie, était retrouvé le corps de Pier Paolo Pasolini, alors âgé de 53 ans, qui avait été tabassé à mort et écrasé par sa propre Alfa Romeo. Ainsi disparaissait une locomotive intellectuelle et l'un des plus grands cinéastes des années 60 et 70.
Il aurait été difficile d'imaginer un mélange moderne plus surprenant et poignant de tragédie grecque et d'iconographie de la Renaissance : dans une mise en scène tout droit sortie d'un film de Pasolini, l'auteur lui-même se retrouvait immolé tout comme le personnage principal de Mamma Roma (1962), gisant en prison à la manière du Christ mort d'Andrea Mantegna.

 Il aurait pu s'agir d'un rendez-vous gay ayant très mal tourné : un petit voyou de 17 ans fut accusé du meurtre, mais le jeune homme était aussi lié à des néofascistes italiens. La vérité n'a jamais été établie. Ce qui est apparu, c'est que Pasolini avait été tué par la "nouvelle Italie" – les retombées d'une nouvelle révolution capitaliste.
 
"Ceux qui sont destinés à être morts"
Pour les Italiens éduqués, il était essentiellement un poète (ce qui, il y a quelques décennies, était un sacré compliment…). Dans son œuvre maîtresse, Les Cendres de Gramsci (1952), Pasolini établit un parallèle frappant, en termes d'aspiration à un idéal héroïque, entre Gramsci et Shelley, qui se trouve être enterré dans le même cimetière romain. Ce qu'on peut appeler de la justice poétique.

Puis, sans effort, il passa du mot à l'image. Le jeune Martin Scorsese fut estomaqué quand il vit pour la première fois Accattone (1961); pour ne pas parler du jeune Bernardo Bertolucci, qui se trouva apprendre le B.A.-BA du métier comme caméraman de Pasolini. Le moins qu'on puisse dire, c'est que sans Pasolini, un Scorsese, un Bertolucci, ou d'ailleurs un Fassbinder, un Abel Ferrara et un tas d'autres n'auraient pas existé.

Et particulièrement aujourd'hui, alors que nous marinons dans cette sordide foire aux vanités 24 heures sur 24, il est impossible de ne pas éprouver de sympathie pour la méthode Pasolini, qui oscille entre une critique sulfurique de la bourgeoisie (comme dans Teorema et  Porcile), le refuge des classiques (sa phase tragédie grecque) et la fascinante "Trilogie de vie" médiévale : les adaptations du Décaméron (1971), des Contes de Canterbury (1972) et des Mille et Une Nuits (1974).

Il n'est pas étonnant que Pasolini ait choisi de fuir l'Italie corrompue et décadente pour aller filmer dans le monde en développement, de la Cappadoce turque pour Médée au Yémen pour les Nuits. Plus tard, Bertolucci fera la même chose, filmant au Maroc (Un thé au Sahara), au Népal (Little Buddha) et en Chine (Le Dernier Empereur, son formidable succès hollywoodien).

Puis il y eut Salò ou les 120 Journées de Sodome, le dernier film, torturé et ravageur, de Pasolini, sorti seulement quelques mois après sa mort, interdit pendant des années dans des douzaines de pays, et impitoyable dans son extrapolation du flirt italien et occidental avec le fascisme.

De 1973 à 1975, Pasolini écrivit une série de chroniques pour le Corriere della Sera, publiées sous le titre Écrits corsaires en 1975 puis, à titre posthume sous le titre Lettres luthériennes en 1976. Leur thème récurrent était la "mutation anthropologique" de l'Italie moderne, qui peut être vue comme un microcosme de la plus grande partie de l'Occident.

J'appartiens à une génération dans laquelle beaucoup ont été absolument obnubilés par Pasolini à l'écran et sur le papier. À cette époque, il était évident que ces chroniques étaient des tirs de mortiers d'un intellectuel extrêmement acéré mais totalement isolé. À les relire aujourd'hui, elles ont un ton et un contenu prophétique.

Examinant la dichotomie entre garçons bourgeois et prolétaires – comme celle entre le Nord et le Sud de l'Italie -, Pasolini tombe sur une nouvelle catégorie, "difficile à décrire (parce que personne ne l'avait fait jusqu'alors)" et pour laquelle il ne trouvait "aucun précédent linguistique et terminologique". C'était "ceux destinés à être morts". Et de fait l'un d'eux pourrait avoir été son meurtrier à l'Idroscalo.

Selon Pasolini, ces nouveaux spécimens étaient ceux qui, jusqu'au milieu des années 50, auraient été victimes de la mortalité infantile. La science intervint et les sauva de la mort physique. Ils sont donc des survivants, "et il y a dans leur vie quelque chose de contro natura". Donc, argumente Pasolini, si les fils nés aujourd'hui ne sont pas à priori "bénis", ceux qui sont nés "en excédent" sont définitivement "réprouvés".

Bref, pour Pasolini, les nouvelles générations, ayant le sentiment de ne pas êtres vraiment bienvenues, et se sentant coupables pour cela, sont "infiniment plus fragiles, brutales, tristes, pâles et mal dans leur peau que toutes celles qui les ont précédées". Elles sont déprimées ou agressives. Et "rien ne parvient à effacer l'ombre qu'une anomalie inconnue projette sur leur vie". De nos jours, cette interprétation peut permettre de comprendre la jeunesse musulmane aliénée, transfrontalière qui, portée par le désespoir, rejoint le Jihad.

En même temps, toujours selon Pasolini, ce sentiment inconscient d'être fondamentalement bons à jeter ne fait qu'alimenter chez "ceux qui sont destinés à être morts" l'aspiration à la normalité, "l'adhésion totale, sans réserve à la horde, le désir de ne pas apparaître comme distinct ou différent". Il "montrent" donc "comment vivre de manière conformiste avec agressivité". Ils enseignent la "renonciation", une "tendance à être malheureux", la "rhétorique de la méchanceté" et la brutalité. Et les brutes deviennent les champions de la mode et du comportement (ici Pasolini préfigurait déjà les punks de l'Angleterre de 1976).

Celui qui se décrivait lui-même comme un "vieux bourgeois rationaliste et idéaliste" allait au-delà de ces réflexions sur la génération "no future". Il empilait, entre autres désastres, la destruction urbaine de l'Italie, la responsabilité de la "dégradation anthropologique" de l'Italie, les terribles conditions des hôpitaux, des écoles et des services publics, l'explosion sauvage de la culture de masse et des mass media, la "bêtise criminelle" de la télévision, le "poids moral" de ceux qui ont gouverné l'Italie de 1945 à 1975, c'est-à-dire les démocrates-chrétiens soutenus par les USA.

Il dessina habilement les contours du "cynisme de la nouvelle révolution capitaliste-le première véritable révolution de droite". Une telle révolution impliquait, selon lui "d'un point de vue anthropologique – en termes de fondation d'une nouvelle 'culture' – des hommes sans lien avec le passé, vivant dans 'l'impondérabilité'. Si bien que la seule attente existentielle possible est le consumérisme et la satisfaction d'envies hédonistes". C'est la mordante "société du spectacle" de Guy Debord des années 1960 étendue au sombre horizon du "rêve est fini" des années 1970.

À l'époque, c'était là du matériel radioactif. Pasolini ne faisait pas de prisonniers : si la consumérisme avait sorti l'Italie de la pauvreté "pour la gratifier avec un bien-être" et une certaine culture non-populaire, ce résultat humiliant avait été obtenu "en singeant la petite bourgeoisie, la stupide école obligatoire et la télévision criminelle". Pasolini avait coutume de tourner en dérision la bourgeoisie italienne comme "la plus ignorante d'Europe" (en cela, il se trompait : pour ça, la bourgeoise espagnole décroche la timbale).

Puis émergea un nouveau mode de production culturelle – construit sur le "génocide des cultures précédentes" – ainsi qu'une nouvelle espèce bourgeoise. Si Pasolini avait survécu, il aurait pu voir celle-ci dans sa splendeur, sous la forme d'Homo Berlusconis.
La Grande Beauté n'est plus
Le cœur consumériste des ténèbres - "l'horreur, l'horreur" – déjà prophétisé et détaillé par Pasolini au milieu des années 1970 vient d'être dépeint  avec tout son bling-bling sordide par le cinéaste napolitain Paolo Sorrentino, né quand Pasolini, pour ne pas parler de Fellini, était déjà au sommet de son art. La Grande Bellezza ("La Grande Beauté") – qui vient juste de remporter les Globes d'Or comme meilleur film étranger (aux USA) et devrait aussi remporter un  Oscar– aurait été inconcevable sans La Dolce Vita  de Fellini (dont il est une coda inavouée) et la critique pasolinienne de la "nouvelle Italie".

Pasolini et Fellini étaient d'ailleurs issus de la même tradition intellectuelle d'Émilie-Romagne (Pasolini de Bologne, Fellini de Rimini, tout comme Bertolucci de Parme. Au début des années 1960, Fellini disait en blaguant à son ami et encore apprenti Pasolini qu'il n'était pas équipé pour al critique. Fellini était toujours pure émotion, alors que Pasolini - comme Bertolucci -, c'était de l'émotion modulée par l'intellect.

Le film étonnant de Sorrentino – une équipée sauvage dans les méandres de l'Italie berlusconienne – est une Dolce Vita qui aurait tourné à l'aigre. Comment ne pas éprouver de l'empathie pour un  Marcello (Mastroianni) âgé de 65 ans (et joué par l'époustouflant Toni Servillo), souffrant de la crampe de l'écrivain tout en surfant sur sa réputation de roi de la nuit romaine. Comme le grand Ezra Pound – qui aimait profondément l'Italie – l'avait aussi prophétisé, une production sinistre  de camelote nous a conduits à la débilité berlusconienne, où – selon un personnage – tout le monde "a oublié la culture et l'art" et l'ancien sommet de civilisation qu'était l'Italie a fini par ne plus être connue que pour "la mode et la pizza".

C'était exactement ce que nous disait Pasolini il y a presque quatre décennies – avant qu'une manifestation étrange et effrayante de cette abjection ne le réduise au silence. Sa mort, en fin de compte, a prouvé - avant la lettre – son théorème : il a malheureusement toujours eu raison. À en mourir.
Portraits de Pier Paolo Pasolini par David Parenti
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