dimanche 15 septembre 2013

Bruce Springsteen chante le "Manifeste" de Victor Jara à Santiago du Chili

Original : Bruce Springsteen sings Victor Jara's Manifiesto in Santiago de Chile
Español:  Bruce Springsteen canta Manifiesto de Victor Jara en Santiago de Chile
Português: Bruce Springsteen canta Manifiesto de Victor Jara em Santiago de Chile
  
Bruce Springsteen et le E Street Band ont entamé la dernière étape de leur tournée Wrecking Ball (boule de démolition)  2013  avec un concert de 3 h 10 au stade Movistar Arena de Santiago du Chili le jeudi 12 septembre.
Ce spectacle était le premier de quatre, dont le dernier est prévu à Rio de Janeiro le 21 septembre. La dernière et unique fois où Springsteen s'était produit en Amérique Latine avait été en septembre 1988 lors de la tournée "Amnesty International — Droits humains maintenant !".
Springsteen a commencé son concert à Santiago par un hommage au poète Victor Jara, dont il a chanté en espagnol la chanson "Manifiesto", accompagné par Nils Lofgren à la guitare acoustique et Curt Ramm à la trompette.
Victor Jara avait été arrêté le 12 septembre 1973 par les militaires putschistes, enfermé au Stade national, torturé et assassiné le 16 septembre. Ses mains furent broyées à coups de crosse et son corps portait les impacts de 44 balles.
France3 diffusera le 16 septembre à 23h25 le documentaire d'Elvira Diaz, Victor Jara N°2547, construit autour du témoignage d'Héctor Herrera, le fonctionnaire qui avait fait sortir le corps de l'artiste de la morgue de Santiago du Chili et procédé secrètement, en compagnie de la femme de ce dernier, à son enterrement au cimetière général de la ville. Pour en savoir plus sur l'affaire Victor Jara, voir ici.

Bruce Springsteen - Manifiesto (Live in Santiago, 09/12/13) from Columbia Records on Vimeo.
Manifiesto
Yo no canto por cantar
ni por tener buena voz
canto porque la guitarra
tiene sentido y razón,
tiene corazón de tierra
y alas de palomita,
es como el agua bendita
santigua glorias y penas,
aquí se encajó mi canto
como dijera Violeta
guitarra trabajadora
con olor a primavera.
Que no es guitarra de ricos
ni cosa que se parezca
mi canto es de los andamios
para alcanzar las estrellas,
que el canto tiene sentido
cuando palpita en las venas
del que morirá cantando
las verdades verdaderas,
no las lisonjas fugaces
ni las famas extranjeras
sino el canto de una alondra
hasta el fondo de la tierra.
Ahí donde llega todo
y donde todo comienza
canto que ha sido valiente
siempre será canción nueva.


Manifeste

Je ne chante pas juste pour chanter
ni parce que j'ai une belle voix
Je chante parce que la guitare
a sens et raison,
elle a un cœur de terre
et des ailes de colombe,
elle est comme l'eau bénite
qui sanctifie gloires et peines.
ici mon chant s'est coincé
comme disait Violeta
guitare travailleuse à l'odeur de printemps.

Ce n'est pas une guitare de riches
ni de rien de tel
mon chant est de ces échafaudages
pour atteindre les étoiles
car le chant a un sens
quand il palpite dans les veines
de celui qui mourra en chantant
les vérités vraies,
pas les flatteries fugaces
ni la renommée étrangère
mais le chant d'une alouette
jusqu'au fond de la terre.

Là où tout finit
et où tout commence,
le chant qui a été courageux
sera  toujours nouvelle chanson.*
*Canción nueva: mouvement de musique folk engagée latino-américaine des années 60

mercredi 11 septembre 2013

En attendant la 6ème armée-Souvenir d'un septembre lointain

par Fausto Giudice
Español: Esperando al Sexto Ejército-Recuerdo de un septiembre lejano
Ça devait être le jeudi 13 septembre ou peut-être le vendredi 14 septembre 1973. La salle de la Mutualité à Paris était pleine à craquer. Notre camarade brésilienne Cléo Vernier déclencha un tonnerre d'applaudissements enthousiastes lorsqu'elle lut à la tribune une "info" qui devait malheureusement s'avérer fausse. Je me souviens comme si c'était hier de la phrase :"Le général Carlos Prats marche sur Santiago à la tête de la 6ème armée". Pour nous tous qui étions dans la salle, qui n'avions jamais entendu parler de cette  "6ème armée" (où étaient donc les cinq autres ?), cela avait un parfum de Longue marche, évoquant la 8ème armée des communistes chinois.
Le samedi suivant le meeting il y eut une grande manifestation dans les rues de Paris. Deux slogans s'y opposaient: "El pueblo unido jamás será vencido" contre "El pueblo armado jamás será vencido". Le premier était en quelque sorte le slogan officiel de l'Unidad popular, cette Alliance de communistes, socialistes, chrétiens de gauche et radicaux qui avait porté Salvador Allende à la présidence 3 ans plus tôt et n'avait pas su l'y maintenir. Le second était le slogan de la gauche révolutionnaire, qui, pour nous, était constituée par le MIR de Miguel Enriquez. Le débat qui agitait la gauche et l'extrême-gauche française –et européenne – en ces journées tragiques de septembre 1973, était : peut-on faire la révolution socialiste par la voie pacifique, électorale, sans armer les travailleurs et le peuple ? De toute évidence, le putsch de Pinochet le démontrait, la réponse était : "non".

Ce débat n'avait rien de nouveau : il avait été lancé par Palmiro Togliatti, le dirigeant communiste (stalinien) italien dès 1948, qui avait proclamé la "voie italienne" au socialisme, autrement dit électorale et parlementaire. 65 ans plus tard, on peut dire que les communistes italiens sont enfin arrivés "pacifiquement" au pouvoir, sauf bien sûr qu'ils ne sont plus communistes. La voie "chilienne" au socialisme nous paraissait, à nous autres gauchistes de tendance maoïste ou guévariste, une resucée de la voie "italienne". La grande erreur de la gauche au pouvoir à Santiago avait été, à nos yeux, de ne pas avoir armé les cordons industriels, ces embryons de soviets ouvriers, et les pobladores, les squatteurs de la ceinture de misère de la capitale. Nous étions stupéfaits par l'aveuglement d'Allende, qui avait lui-même nommé Pinochet à la tête de l'armée.
Le temps passant, nous avons eu l'occasion de connaître de près cette gauche et cette extrême-gauche chilienne qui, pour la plupart d'entre nous, était jusque-là parfaitement exotique, lorsque les exilés ont commencé à arriver en Europe. Personnellement, ce fut un choc. Je mis ma déception sur le compte du traumatisme qu'ils avaient vécu, me disant qu'ils avaient besoin de thérapie après le choc subi, qu'ils n'étaient peut-être pas si idiots qu'ils en avaient l'air. Il me faudra encore des années pour découvrir un autre Chili, mais ceci est une autre histoire.

mardi 10 septembre 2013

11 septembre 1973

Le but de l’Amérique est de construire une structure de paix, une paix où toutes les nations du monde trouveront leur intérêt et donc à laquelle toutes les nations s’engageront. Nous sommes à la recherche d’un monde stable, non pas comme un but en soi, mais comme un pont vers la réalisation des plus nobles aspirations de l’Homme : la vie paisible et la concorde.
Ces mots n’ont pas été prononcés par le prix Nobel Obama, mais par l’ambassadeur des États-Unis en Norvège, chargé de collecter la moitié des 510 000 couronnes suédoises du prix Nobel de la Paix 1973, l’autre moitié ayant été déclinée par le co-récipiendaire du prix, le Vietnamien Lê Ðức Thọ. Celui qui allait empocher les 255 000 couronnes restantes, c’était Henry Kissinger après une guerre qui avait tué quelques 3 millions de Vietnamiens et quelques autres victimes collatérales cambodgiennes et laotiennes. Il y a 40 ans…
Quelques mois plus tôt, samedi 8 septembre 1973, l'ambassadeur des États-Unis au Chili se trouvait à la Maison Blanche où il était venu prendre les directives du docteur Kissinger. Dès que l'ambassadeur Davis fut reçu par son chef, il l’entendit s’exclamer : C'est bien, le coup au Chili est en marche ! Le lendemain, Davis était déjà de retour à Santiago pour être aux premières loges du spectacle qui a eu lieu mardi 11 septembre. C'était une scène épouvantablement belle, racontera-il plus tard. [Les avions] surgissaient de quelque part, le soleil resplendissait sur leurs ailes. Il y en avait uniquement deux. Sans quitter leur formation, ils décrivaient avec grâce un grand cercle dans l'air, puis s'inclinaient et attaquaient en piqué... une bombe chacun, puis un léger arc de cercle vers le haut, et un autre passage...
Aujourd’hui, nos guerriers humanitaires façon hi-tech (ceux qui ne s’attaquent pas à leurs propres peuples mais aux autres) s’apprêtent à nous présenter un nouveau spectacle et à construire une nouvelle structure de paix en lançant de nouveau leurs appareils volants, ressuscitant la devise de l’autrefois tout-puisant Strategic Air Command, détenteur d’une force de frappe nucléaire capable d’anéantir la planète : « La paix est notre métier »…
Mon livre, La vallée de larmes, est le fruit de ce tragique paradoxe, de cette interminable série d’oxymores qui hantent, non seulement le Chili, mais le monde entier où seuls les pays atomiquement, bactériologiquement, chimiquement et conventionnellement armés se considèrent capables de nous contraindre à la paix.   Eva Runeberg, née à Santiago au mois de mai 1974, nous conduira à travers cet inextricable labyrinthe au bout duquel

un rêve insensé, une fin heureuse nous attendent.




                   

L'Oiseau Indigo Diffusion et les éditions workshop19
vous invitent aux rencontres-signature avec

Antonio Beltrán Hernández
auteur du roman
La vallée de larmes
Tragédie géopolitique à fin heureuse
et de la nouvelle graphique

Talimambo Number Five
Tragédie musicale
vendredi 13 septembre de 17h à 20h

samedi 14 septembre de 16h à 20h
dimanche 15 de 15h00 à 18h00
sur le stand de L'Oiseau Indigo

au Village du Livre
Fête de l'Humanité

dimanche 8 septembre 2013

U.S. hands off Syria: March in New York City Bas les pattes de la Syrie !: manifestation à New York

More than 1,000 demonstrators protested the threatened attacks on Syria in New York City on Sept. 7, marching from Times Square to Union Square along Broadway past tens of thousands of people on a warm Saturday. Sara Flounders, co-coordination of the International Action Center, invited demonstrators to come to Washington on Monday, Sept. 9, to protest when the U.S. Congress reconvenes. Many other organizations supported the march. This was one of at least 40 demonstrations held across the U.S. today. The main slogan was "U.S. hands off Syria."
John Catalinotto
Plus de 1000 personnes ont manifesté contre la menace d'attaque de la Syrie le 7 septembre, défilant de Times Square à Union Square en passant par un Broadway plein de gens en ce samedi chaud.  Sara Flounders, une des coordinatrices de l'International Action Center, a invité les manifestants à venir à  Washington lundi 9 septembre, pour protester devant le Congrès lors de sa réouverture. Beaucoup d'autres organisations soutenaient la manifestation. Le même jour, il y a eu plus de 40 manifestations à travers tous les USA. Le slogan principal était "U.S. hands off Syria"(USA, bas les pattes de la Syrie !).





vendredi 6 septembre 2013

Adieu Le Monde, vive Reporterre

par Hervé Kempf, Reporterre, lundi 2 septembre 2013 
Ce 2 septembre, quinze ans et un jour après y être entré, je quitte Le Monde : en ce lundi, le dernier lien juridique entre ce journal et moi est défait, par le « solde de tout compte ».

Que je quitte volontairement un titre prestigieux étonnera peut-être. Mais certes moins que la raison qui m’y pousse : la censure mise en œuvre par sa direction, qui m’a empêché de poursuivre dans ce journal enquêtes et reportages sur le dossier de Notre Dame des Landes.
Au terme de l’histoire que je vais ici retracer, il ne me restait qu’une issue, si je voulais conserver la liberté sans laquelle le journalisme n’a pas de sens : abandonner le confort d’un salaire assuré et de moyens de travail avant que soit étouffée la dernière marge d’expression qui me restait, la chronique Ecologie.
Abandonner le journal fondé par Hubert Beuve-Méry et vendu en 2010 est une libération. Je me lance dans l’aventure du site Reporterre, parce que plus que jamais, une information indépendante est nécessaire pour rendre compte du phénomène le plus crucial de l’époque, la crise écologique.
On trouvera ci-après le récit des événements ouverts le 5 novembre 2012 et qui ont conduit à cette décision. Les lecteurs qui en auront le temps trouveront dans C’était un autre monde une présentation de mon travail antérieur dans ce journal qui éclairera le contexte de cette affaire. Lire la suite
 

jeudi 5 septembre 2013

L'art de construire un monde nouveau : la liberté selon les zapatistes

Depuis que les médias ont cessé de lui prêter attention, beaucoup de gens pensent que la rébellion zapatiste n'existe plus. En silence, loin des projecteurs et des caméras, ils ont approfondi l'édification de leur autonomie, si bien que l'on peut parler d'une société différente, régie par des règles , des codes et des lois différentes de celles du monde dominant.
Ferrari 1. El arte de construir un mundo nuevo. La libertad según los zapatistas


Du haut de ses six ans, Carlos Manuel étreint la taille de son père comme s'il n'allait jamais en décoller. Il regarde le plafond et sourit. Julián, son père, tente de se dégager. L'enfant abandonne mais reste avec le père. Irma, sa sœur d'environ huit ans, observe du coin de la cuisine où sa mère, Esther, travaille sur le foyer, tournant les tortillas de maïs qui sont encore l'aliment de base pour les familles rurales .
Les trois autres enfants, dont l'aîné, Francisco, 16 ans, observent la scène qui se répète pendant les repas comme un rituel. La cuisine est le lieu de palabres qui se déroulent avec la même lenteur que la fumée montant au-dessus des toits de tôle. Les mots sont aussi frugaux et savoureux que la nourriture : haricots, maïs, café, bananes et quelques légumes. Tout cela semé sans produits chimiques, récolté et transformé à la main. Élevé à l'air libre, le poulet a un goût différent, comme toute la nourriture dans cette communauté tojolabal.
À la fin de chaque repas chacun lave ses assiettes et couverts, même le père qui, parfois, aide à la préparation des repas. Je demande si cela est normal sous ces latitudes. Ils répondent que c'est l'usage dans les communautés zapatistes mais pas dans celles du "malgouvernement ", celles de ceux qui, sans ironie, sont appelé "frères priistes*". Ces communautés, voisines de celles qui brandissent l'étoile rouge sur fond noir, reçoivent des bons et de la nourriture du gouvernement, qui leur construit des maisons préfabriquées en béton.
Tout au long de la semaine que j'ai passée dans cette famille, je n'ai pas vu le moindre geste agressif  entre le père, la mère et les enfants . Pas même des gestes de mauvaise humeur ou de reproche. Apparemment, la prohibition de l'alcool adoucit les relations humaines. Les femmes sont celles qui bénéficient le plus des changements. "Je distingue les zapatistes à la façon dont ils se tiennent, en particulier les femmes", dit le journaliste vétéran Hermann Bellingshausen.
Le jour de la fin du monde
La nouvelle phase dans laquelle sont entrés les zapatistes a commencé le 21 décembre 2012, journée marquée par les médias comme la fin du monde, qui pour les Mayas est le début d'une nouvelle ère. Des dizaines de milliers de bases d'appui de l'EZLN se sont concentrées dans cinq municipalités du Chiapas, celles-là mêmes qu'ils avaient prises de 1er janvier 1994.
La réapparition des zapatistes a provoqué un choc dans une bonne partie de la société mexicaine. Non seulement ils n'avaient pas disparu mais ils refaisaient surface avec plus de force, montrant qu'ils étaient capables de mobiliser un nombre important de personnes en formation militaire, bien que sans armes.
Dans le communiqué du 30 décembre le sous-commandant Marcos assure que "durant ces années, nous nous sommes renforcés et nous avons considérablement amélioré nos conditions de vie. Notre niveau de vie est supérieur à celui des communautés indigènes ayant fait allégeance aux gouvernements en place, qui reçoivent des aumônes et les dépensent en alcool et produits inutiles."
Il ajoute que, contrairement à ce qui se passe dans celles liées au PRI*, dans les communautés zapatistes "les femmes ne sont pas vendues comme des marchandises" et que "les indigènes priistes vont dans nos hôpitaux, nos cliniques et laboratoires, car ceux du gouvernement manquent de médicaments, d'appareils, de médecins et de personnel qualifié".
Ceux et celles qui ont assisté à la première petite école entre le 12 et 16 août ont pu avoir une idée de tout cela. En fait, seuls les compagnons de route avaient été convoqués, ce qui implique un changement profond dans leurs modes de relation avec la société civile : " Dorénavant, notre parole va commencer à être sélective dans ses destinataires et, à quelques exceptions près, ne pourra être comprise que par ceux qui ont marché et marchent avec nous, sans céder aux modes médiatiques et conjoncturelles", indiquait le communiqué.
CNI1
Il ajoutait que «très rares seront ceux qui auront le privilège" de connaître l'autre façon de faire de la politique. Dans une série de communiqués intitulés « Eux et nous», ils ont souligné les différences entre la culture des politiciens du système et la culture d'en bas ou zapatiste, affirmant qu'ils ne se proposent pas de "construire une grande organisation avec un centre de pouvoir, un commandement centralisé, un chef, qu'il soit individuel ou collégial".
Ils soulignent que l'unité d'action doit respecter la diversité des manières de faire : "Toute tentative d'homogénéité est tout simplement une tentative fasciste de domination, camouflée par un langage révolutionnaire, ésotérique, religieux ou autre. Quand on parle d' «'unité», on omet de mentionner que «l'unité» est sous la direction de quelqu'un ou de quelque chose, individuelle ou collective. Sur le faux autel de l'«unité » non seulement on sacrifie les différences, mais on cache aussi la survivance de tous les petits mondes de tyrannie et d'injustice que nous subissons".
Pour comprendre cette approche, qui a conduit les zapatistes à promouvoir la petite école du mois d'août, il faut comprendre les problèmes qu'ils ont connus dans les relations avec la gauche électorale et avec des gens qui , à leur avis, "apparaissent lorsqu'il y a des tribunes et disparaissent quand il s'agit de travailler sans bruit".
La logique de la petite école est à l'opposé de cette culture politique. Il ne s'agit pas d'aller écouter les commandants  indiens ou le sous-commandant Marcos, mais de partager la vie quotidienne des gens ordinaires. Il ne s'agit pas de transmission discursive et rationnelle d'un savoir codifié. C'est autre chose : faire l'expérience directe d'une réalité qui ne peut être accessible que par un rituel d'engagement, en étant là et en partageant.
Une nouvelle vie
"Nous n'avons aucune difficulté", explique Julián, assis sur un tabouret en bois rustique dans maison  au toit de tôle, aux murs en rondins et au sol en terre battue. Il le dit nonchalamment à qui a passé quatre nuits à dormir sur des planches de bois, juste recouvertes d'une fine couverture. Julián a rejoint l'organisation clandestine en 1989. Marcelino, mon tuteur ou Votán, l'a rejointe peu de temps auparavant, en 1987.
Ils racontent avec délectation les réunions clandestines dans des grottes reculées de montagne, où des dizaines de zapatistes arrivaient de nuit, pendant que les patrons et leurs sbires dormaient. Ils marchaient toute la nuit et ne revenaient qu'à l'aube pour reprendre le travail. Les femmes leurs préparaient des tortillas en cachette , pour ne pas éveiller de soupçons  Tout bien considéré, il a raison de dire que le pire est passé. Le fouet du patron, l'humiliation, la faim , la violence et le viol des filles.
Le 1er janvier 1994, les patrons ont pris la fuite, suivis par leurs hommes de main. La "communauté 8 Mars", où nous sommes arrivés à quinze étrangers-étudiants ( moitié mexicains, un Yankee de 75 ans , un Français, un Colombien, deux Argentins et un Uruguayen) se trouve sur ​​les terres qui étaient autrefois occupé espar Pepe Castellanos , le frère d' Absalón , le lieutenant-colonel, ancien gouverneur et propriétaire de quatorze exploitations sur des terres usurpées aux Indiens. Son enlèvement, dans ce lointain mois de janvier a été l'étincelle qui a précipité la fuite des propriétaires fonciers.
La communauté dispose de plus de mille d'hectares de bonnes terres, ils n'ont pas besoin de cultiver des coteaux pierreux et arides, ils récoltent des aliments traditionnels et sur la recommandation du commandement aussi des fruits et légumes. Non seulement ils se sont libérés du fouet, mais ils se nourrissent mieux et ils peuvent économiser d'une manière très particulière. Julián récolte six sacs de café, environ 300 kilos, dont il garde un sac pour la consommation familiale et vend le reste. Selon les prix, chaque récolte lui permet d'acheter de deux à trois vaches. " Les vaches sont notre banque et en cas de besoin, nous les vendons."
Par besoin il entend les problèmes de santé. Son fils aîné a dû subir un traitement et pour couvrir les frais, il a vendu un taureau. La même logique est appliquée par la communauté. Sur les terres communautaires ils travaillent collectivement autour du café et avec la récolte, ils achètent des chevaux et des vaches. Entre les animaux des familles et ceux de la communauté ils ont 150 chevaux et près de 200 bovins.
Quelques jours avant l'arrivée des élèves le filtre à eau s'est cassé et pour le réparer, ils ont décidé de vendre une vache. Ils soutiennent de la même manière la salle de santé, la petite école et tous les frais de transport et d'hébergement des villageois liés à l'exercice des fonctions des trois niveaux d'autonomie : la communauté locale, les municipalités autonomes et les conseils de bon gouvernement.
Les femmes ont aussi des projets communautaires. Dans cette communauté elles avaient une caféière qui leur a permis d'acheter six vaches et un poulailler avec une cinquantaine de poulets dont les gains sont utilisés pour le transport et les dépenses de femmes occupant des charges ou participation à des cours. Les rares intrants que les familles ne produisent pas (sel, sucre, huile et savon), elles les achètent acheter dans les magasins zapatistes installés dans des endroits occupés après le soulèvement de 1994 dans les chefs-lieux municipaux. Ainsi, ils n'ont pas besoin d'aller au marché et toute leur économie reste dans un circuit qu'ils contrôlent, autosuffisant, lié au marché sans en dépendre.
Les magasins sont servis sur une base rotative par les membres des communautés. Julián explique que de temps en temps il doit passer un mois dans la boutique Altamirano ( à une heure environ de la communauté) qui l'oblige à quitter la maison . "Dans ce cas, la communauté s'occupe de ta parcelle pour une quinzaine de jours et je soutiens de la même manière celui qui doit aller à la boutique. " Esther était en fonction au conseil, dans le caracol** de  Morelia, à une demi-heure de la communauté, et ses tâches ont été assurées de la même manière, qu'on peut appeler la réciprocité.
Ferrari 3. El arte de construir un mundo nuevo. La libertad según los zapatistas
Santé et éducation
Chaque communauté, même la plus petite, a une petite école et un poste de santé. Dans la communauté 8 Mars il y a 48 familles, presque toutes zapatistes. L'assemblée élit ses autorités, moitié hommes et moitié femmes, les enseignants et les chargés de la santé. Personne ne peut refuser, puisque c'est un service à la communauté.
La petite école fonctionne dans une pièce de la maison abandonnée par le "propriétaire". Il y  encore une grille de fer à travers laquelle il payait ses ouvriers, qui pouvaient à peine voir une main laissant tomber les pièces de monnaie vu  que l'obscurité cachait le visage du patron.
Tôt le matin, les enfants prennent position sur le terrain de basket en face de la maison, ils marchent en rangs d'un pas martial, guidés par un jeune de la communauté ne doit pas dépasser 25 ans. L'éducation zapatiste souffre d'un manque d'infrastructures, les salles sont précaires, tout comme les bancs et le mobilier. Les enseignants reçoivent pas de salaire, mais sont pris en charge par la communauté, comme les responsables de santé.
Toutefois, elle a d'énormes avantages pour les élèves : les enseignants sont des membres de la communauté, ils parlent leur langue et sont leurs égaux , tandis que dans les écoles publiques ( celles du malgouvernement), les enseignants ne sont pas des Indiens mais des métis qui ne parlent pas leur langue, et même la méprisent, vivant loin de la communauté et maintenant une distance verticale avec les enfants. Le climat de confiance dans les écoles autonomes permet des liens plus horizontaux et facilite la participation des parents et des élèves à la gestion de l'école. Les enfants participent à de nombreuses tâches de la communauté, y compris la subsistance de l'école et de ses enseignants. Il n'y a pas de fossé entre l'école et la communauté car elles font partie du même réseau de relations sociales.
Si le responsable de l'école a un programme caché qui transmet des valeurs d'individualisme, de compétition, d'organisation verticale du système éducatif et de supériorité des enseignants sur les élèves, éducation zapatiste est tout l'inverse. Le programme est construit collectivement et on cherche à faire en sorte que les élèves s'approprient l'histoire de leur communauté, pour la reproduire et la soutenir.
La transformation et la critique sont permanentes et ils travaillent collectivement à la construction des connaissances puisque les élèves travaillent généralement en équipes et une bonne partie du temps scolaire est passée en dehors de la classe, au contact avec les éléments mêmes qui constituent leur vie quotidienne. Ce qui dans l'enseignement public est séparé et hiérarchique (enseignant-élève, salle de classe-récréation, savoir – non savoir) est, dans les écoles autonomes, intégré et complémentaire.
Dans la salle de santé, des médicaments produits par l'industrie pharmaceutique voisinent avec une grande variété de plantes médicinales. Une très jeune fille est responsable de la confection de sirops et d'onguents à partir de ces plantes. La salle dispose d'une chiropracticienne et d'une accoucheuse, qui complètent l'équipe sanitaire de base dans toutes les communautés zapatistes. En général, elles traitent les cas relativement simples et quand elles sont dépassées, elles transfèrent le patient à la clinique du caracol. Si celle-ci ne peut pas résoudre le problème, les patients vont à l'hôpital de l'État à Altamirano.
Santé et éducation sont échelonnés aux mêmes  trois niveaux que le pouvoir autonome zapatiste. Dans les caracoles** fonctionnent généralement les cliniques plus avancée, dont l'un a même un chirurgien qui pratique des opérations. Et c'est également dans les caracoles, où siègent les conseils de bon gouvernement, que se trouvent généralement aussi les écoles secondaires autonomes.
La Petite École (Escuelita)
Il a fallu sept heures pour parcourir les 100 km qui séparent San Cristóbal du caracol Morelia. La caravane de trente bus et voitures est partie tard et progresse à pas de tortue. Vers deux heures, nous arrivons au caracol, un complexe de bâtiments qui abritent les institutions de la région autonome : trois municipalités, douze régions et des dizaines de communautés, gouvernée par le Conseil de Bon Gouvernement.
Il y a en outre une école et un hôpital en construction, des cliniques, des amphithéâtres, des magasins, des cantines, une cordonnerie et autres entreprises de production.
Malgré l'heure tardive, une longue file d'hommes et de femmes nous attendaient, parés de leurs bandanas. Nous avons pris position par sexe et un par un, nous avons fait al connaissance de notre Votán. Marcelino tend la main et me demande de l'accompagner. Nous allons directement dormir dans l'immense salle de réception, sur des bancs très durs.
Le matin, café, haricots et tortillas. Ensuite, les membres du conseil prennent la parole pour expliquer comment la petite école va fonctionner. Dans l'après-midi, presque à la nuit tombée , nous repartons vers la communauté. Parmi les élèves j'ai pu voir voir Nora Cortiñas, des Mères de la Plaza de Mayo, et Hugo Blanco, un dirigeant paysan et ancien guérillero péruvien, tous deux allant sur leurs 80 ans.
Nous sommes arrivés à la communauté vers minuit, après une demi-heure de cahots à l'arrière d'une camionnette. L'ensemble de la communauté, hommes, femmes et enfants en rangs avec leurs passe-montagnes, nous reçoit poings levés. Ils nous souhaitent la bienvenue et chaque élève est présenté à la famille qui l'hébergera. Julián se présente et quand tout le monde a reconnu sa famille, nous allons dormir.
Première surprise : ils ont divisé la maison avec une cloison, laissant à l'invité une chambre avec sa propre porte, les sept membres de la famille s'entassant sur une surface similaire. Ils nous réveillent à l'aube pour le petit déjeuner. Ensuite, nous allons travailler au nettoyage de la caféière de la famille, machette à la main, jusqu'à l'heure du repas.
La deuxième journée a été consacrée à entraver les bovins pour les vacciner et la troisième au nettoyage de la  caféière de la communauté. Ainsi, chaque jour, on a combiné le travail et les explications détaillées sur la vie de la communauté. Dans l'après-midi on avait à lire les quatre cahiers distribués sur le gouvernement autonome, la résistance autonome et la participation des femmes au gouvernement autonome, avec des récits d'Indigènes et de responsables.
Chaque élève pouvait poser les questions les plus variées, ce qui ne voulait pas dire qu'elles ont toutes obtenu des réponses. Nous avons pu partager une culture politique différente de celle que nous connaissons : quand on leur pose une question, ils se regardent, dialoguent à voix basse, et enfin, l'un d'eux répond pour tout le monde. Ce fut une expérience merveilleuse d'apprendre en faisant, en partageant, en savourant la vie quotidienne de communautés qui sont en train de construire un monde nouveau.
NdT
*Priistes : membres du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), qui fut le parti d'État de 1929 à 2000, revenant au pouvoir en 2012 avec l'élection à la présidence d' Enrique Peña Nieto.
** Caracoles : litt. escargots. Niveau régional de l'organisation autonome zapatiste, regroupant un certain nombre de municipalités autonomes. Il y a 5 caracoles.
Photos Pola Ferrari